‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 193 sur 218 · DE LA NUTRITION ET · texte numérisé non relu

DE LA NUTRITION ET

Bons de psrler ; qu’il n’y a que les parties organiques qui restent dans le corps de l’animal ou du végétal , et que la distribution s’en lait au moyen de quelque puissance active qui les porte à toutes les parties dans une proportion exacte , et telle qu’il n’en arrive ni plus ni moins qu’il ne faut pour que la nutrition, l’accroissement, ou le développement , se fassent d’une manière à peu près égale.

C’est ici la seconde question. Quelle peut être la puissance active qui fait que cette matière organique pénètre le moule intérieur , et se joint ou plutôt s’incorpore intimement avec lui ? Il paroît , parce que nous avons dit dans le chapitre précédent , qu’il existe dansia nature des forces comme celle de la pesanteur , qui sont relatives à l’intérieur de la matière, et qui n’ont aucun rapport avec les qualités extérieures des corps, mais qui agissent sur les parties les plus intimes, et qui les pénètrent dans tous les points. Ces forces , comme nous l’avons prouvé, ne pourront jamais tomber sous nos sens parce que leur action se faisant sur l’intérieur des corps, et nos sens ne pouvant nous représenter que ce qui se fait à l’extérieur , elles ne sont pas du genre des choses que nous puissions apercevoir ; il faudroit pour cela que nos yeux , au lieu de nous représenter les surfaces , fussent organisés de façon à nous représenter les masses des corps, et que notre vue pût pénétrer dans leur structure, et dans la composition intime de la matière: il est donc évident que nous iv’aurons jamais d’idée nette de ces forces pénétrantes , ni de la manière dont elles agissent ; mais en même temps il n’est pas moins certain qu’elles existent, que c’est par leur moyen que se produisent la plus grande partie des effets de la nature , et qu’on doit en particulier leur attribuer l’effet de la nutrition et du développement , .puisque nous sommes assurés qu'il ne se .peut faire qu’au moyen de la pénétration intime du moule intérieur : car de la même façon que la force de la pesanteur pénètre l’intérieur de toute matière , de même la force qui pousse ou qui attire les parties organiques de la nourriture, pénètre aussi dans l’intérieur des corps organisés, et les y fait entrer par son action ; et comme ces corps ont une certaine forme que nous avons appelée le moule intérieur , les parties organiques, poussées par l'action de la force pénétrante , ne peuvent y entrer que dans un certain ordre relatif à cette forme ; ce qui , par conséquent, ne la peut pas changer, mais

DU DÉVELOPPEMENT. 3g i

seulement en a ugmenter toutes les d imensions tant extérieures qu’intérieures, et produire ainsi l’accroissement des corps organisés et leur développement ; et si dans ce corps organisé, qui se développe par ce moyen, il se trouve une ou plusieurs parties semblables au tout , cette partie ou ces parties , dont la forme intérieure et extérieure est semblable à celle du corps entier, seront celles qui opéreront la reproduction.

Nous voici à la troisième question. Ne seroit-ce point par une puissance semblable que le moule intérieur lui-même est reproduit ? Non seulement c’est une puissance semblable , mais il paroît que c’est la même puissance qui cause le développement et la reproduction ; car il suffit que dans le corps organisé qui se développe , il y ait quelque partie semblable au tout, pour que cette partie puisse un jour devenir elle-même un corps organisé tout semblable à celui dont elle fait actuellement partie. Dans le point où nous considérons le développement du corps entier, cette partie dont la forme intérieure et extérieure est semblable à celle du corps entier, ne se développant que comme partie dans ce premier développement , elle ne présentera pas à nos yeux une figure sensible que nous puissions comparer actuellement avec le corps entier; mais si on la sépare de ce corps, et qu’elle trouve de la nourriture , elle commencera à se développer comme corps entier , et nous offrira bientôt une forme semblable, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur , et deviendra par ce , second développement un être de la même espèce que le corps dont elle aura été séparée : ainsi dans les saules et dans les polypes , comme il y a plus de parties organiques semblables au tout que d’autres parties, chaque morceau de saule ou de polype qu’on retranche du corps entier devient un saule ou un poly pe par ce second développement.

Or , un corps organisé dont toutes les parties seroient semblables à lui-même , comme ceux que nous venons de citer , est un corps dont l’organisation est la plus simple de toutes , comme nous l’avons dit dans le premier chapitre ; car ce n’est que la répétition de la même forme , et une composition de figures semblables toutes organisées de même; et c’est par cette raison que les corps les plus simples, les espèces les p1 us imparfaites sont celles qui se reproduisent le plus aisément et le plus abondamment; au lieu que si un corps organisé ne contient que quelques • parties semblables à lui-même , alors il n’y a que ces parties qui puissent arriver au se-

cond développement , et par conséquent la reproduction ne sera ni aussi facile ni aussi abondante dans ces espèces qu’elle l’est dans celles dont toutes les parties sont semblables au tout : mais aussi l’organisation de ces corps sera plus composée que celle des corps dont toutes les parties sont semblables, parce que le corps entier sera composé de parties à la vérité toutes organiques , mais différemment organisées; et plus il y aura dans le corps organisé de parties différentes du tout, et différentes entre elles , plus l’organisation de ce corps sera parfaite , et plus la reproduction sera difficile.

Se nourrir, se développer, et se reproduire, sont donc les effets d’une seule et même cause : le corps organisé se nourrit par les parties des alirnens qui lui sont analogues, il se développe par la susception intime des parties organiques qui lui conviennent , et il se reproduit parce qu’il contient quelques parties organiques qui lui ressemblent. U reste maintenant à examiner si ces parties organiques qui lui ressemblent sont venues dans le corps organisé par la nourriture , ou bien si elles y étoient auparavant. Si nous supposons qu’elles y étoient auparavant , nous retombons dans le progrès à l’infini des parties ou germes semblables contenus les uns dans les autres , et nous avons fait voir l’insuffisance et les difficultés de celte hypothèse. Ainsi nous pensons que les parties semblables au tout arrivent au corps organisé par la nourriture ; et il nous paroit qu’on peut , après ce qui a été dit , concevoir la manière dont elles arrivent , et dont les molécules organiques qui doivent les former peuvent se réunir.

Il se fait , comme nous l’avons dit , une séparation de parties dans la nourriture : celles qui ne sont pas organiques , et qui par conséquent ne sont point analogues à l’animal ou au végétal, sont rejetées hors du corps organisé par la transpiration et par les autres voies excrétoires; celles qui sont organiques restent et servent au développement et à la nourriture du corps organisé : mais dans ces parties organiques il doit y avoir beaucoup de variété, et des espèces de parties organiques très-différentes les unes des autres; etcommechaque partie du corps organisé reçoit les espèces qui lui conviennent le mieux , et dans un nombre et une proportion assez égale, il est très-naturel d’imaginer que le superflu de cette matière tyganique, qui ne peut pas pénétrer les parties du corps organisé , parce qu’elles ont rççu tout ce qu’elles pouvoient recevoir ,

que ce superflu , dis-je , soit renvoyé de toutes les parties du corps dans un ou plusieurs endroits communs , où toutes ces molécules organiques se trouvant réunies , elles forment de petits corps organisés semblables au premier , et auxquels il ne manque que les moyens de se développer ; car toutes les parties du corps organisé renvoyant des parties organiques semblables à celles dont elles sont elles-mêmes composées, il est nécessaire que de la réunion de toutes ces parties il résulte un corps organisé semblable au premier. Cela étant entendu , 11e peut-011 pas dire que c’est par cette raison que dans le temps de l’accroissement et du développement , les corps organisés ne peuvent encore produire ou ne produisent que peu , parce que les parties qui se développent absorbent la quantité entière des molécules organiques qui leur sont propres , et que , n’y ayant point de parties superflues , il n’y en a point de renvoyées de chaque partie du corps , et que par conséquent il n’y a encore aucune reproduction.

Cette explication de la nutrition et de la reproduction ne sera peut-être pas reçue de ceux qui ont pris pour fondement de leur philosophie de n’admettre qu’un certain nombre de principes mécaniques, et de rejeter tout ce qui ne dépend pas de ce petit nombre de principes. C’est là, diront -ils, cette différence qui est entre la vieille philosophie et celle d’aujourd’hui : il n’est plus permis de supposer des causes , il faut rendre raison de tout par les lois de la mécanique , et il n’y a de bonnes explications que celles qu’on en peut déduire; et comme celle que vous donnez de la nutrition et de la reproduction n’en dépend pas , nous ne devons pas l’admettre. J’avoue que je pense bien différemment de ces philosophes; il me semble qu’en n’admettant qu’un certain nombre de principes mécaniques ils n’ont pas senti combien ils rétrécissoient la philosophie; et ils n’ont pas vu que pour un phénomène qu’on pourroit y rapporter il y en avoit mille qui en étoient indépendans.

L’idée de ramener l’explication de tous -les phénomènes à des principes mécaniques est assurément grande et belle ; ce pas est le plus hardi qu’on put faire en philosophie , et c’est Descartes qui l’a fait. Mais cette idée n’est qu’un projet; et ce projet est -il fondé? Quand même il le seroit, avons -nous les moyens de l’exécuter? Ces principes mécaniques sont l'étendue de la matière, son impénétrabilité , son mouvement , sa figure extérieure , sa divisibilité ,

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