‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 70 sur 218 · PIERRES OLLA1RES · texte numérisé non relu

PIERRES OLLA1RES

Cette dénomination est ancienne, et paroit bien appliquée à ces pierres, dont on peut faire des marmites et d’autres vases de cuisine; elles ne donnent aucun goût aux comestibles que l’on y fait cuire ; elles ne sont mêlées d’aucun autre métal que de fer, qui , comme l’on sait, n’est pas nuisible à la santé : elles étoient bien connues et employées aux mêmes usages dès le temps de Pline ; on peut les recounoîlre . par sa description, pour les mêmes, ou du moins pour semblables à celles que l’on tire aujourd’hui du pays des Grisons, et qui por-

tent le nom de pierres de Corne, parce qu’on les travaille et qu’on en fait commerce dans cette petite ville de l’Ilalie. La cassure de celte pierre de Corne n’est pas vitreuse, mais écailleuse. Sa substance est semée de particules brillantes de mica ; elle n’a que peu de dureté et se coupe aisément ; on la travaille au ciseau et au tour; elle est douce au toucher, et sa surface polie est d’un gris mêlé de noir. Celle pierre se trouve en petits bancs sous des rochers vitreux beaucoup plus durs, en sorte qu’on en exploite les carrières sous terre en suivant ce lit de

PIERRES OLLAIllES

pierre tendre, comme l’on suivroit une veine de charbon de terre. On tranche à la scie les blocs que l’on en tire , et l’on en fait ensuite de la vaisselle de toutes formes; elle ne casse point au feu, et les bons économes la préfèrent à la faïence et à la poterie. Comme toutes les autres pierres ou terres, elle s’échauffe et se refroidit plus vite que le cuivre ou le fer; et lorsqu'on lui fait subir l’action d’un feu violent, elle blanchit et se durcit au point de faire feu contre l’acier.

Toutes les autres pierres ollaires ont à peu près les mêmes propriétés," et ne diffèrent de la pierre de Corne que par la variété de leurs couleurs : il y en a dans lesquelles on distingue à la fois du blanc, du noir, du gris, du vert . et du jaune; d’autres dans lesquelles les paillettes de mica et les j^eti les lames talqueuses sont plus nombreuses et plus brillantes : mais toutes sont opaques, tendres, et douces au touclier, toutes se durcissent à l’air, et encore plus au feu; toutes participent de la nature du talc et de l’argile; elles en réunissent les propriétés, et peuvent être regardées comme l’une des nuances pur lesquelle la nature passe du dernier degré de la décomposition des micas au premier degré de 1a composition des argiles et de s schistes.

La densité de la pierre de Corne et des autres pierres ollaires est considérablement plus grande que celle de la plupart des serpentines, et encore plus grande que celle du talc 1 ; ce qui me fait présunter qu’il est entré des parties métalliques, et particulièrement du fer, dans leur com|>osition , ainsi que dans la serpentine fibreuse et dans le mica noir, qui sont beaucoup plus pesans que les autres ; ou en a même acquis la preuve; car, après avoir pulvérisé des pierres ollaires, M. Pott et d’autres observateurs en ont tiré du fer par le moyen de l’aimant : ce fer étoit donc dans son état magnétique lorsqu’il s’est mêlé avec la matière de ces pierres, et ce fait nous démontre encore que toutes ces pierres serpentines et ollaires ne sont que de seconde et même de troisième formation , et qu’elles n’ont été produites que par les détrimens et les cxfoliations des talcs et des micas mêlés de particules de fer.

Ces pierres talqueuses se trouvent non

t. Lî pesanteur spécifique de la pierre de Cdme est de >8729; celle de la pierre ollaire feuilletée de Suède est de >85 il ; celle du talc de Moscovie n’est que de 27917; ceHe de 1® plupart des serpentines

est entre 22 et 26000.

seulement dans le pays des Grisons, mais dans plusieurs autres endroits de la Suisse ; il est à présumer qu’on en trouveroit dans le voisinage de la plupart des grandes montagnes vitreuses de l’un et de l'autre continent ; on en a trouvé non seulement en Italie et én Suisse, mais en France, dans les montagnes de l’Auvergne, il y en a aussi dans quelques province de l’Allemagne 2, et les relateurs nous assurent qu’on en a rencontré en Norwége et en Groenland. Ces pierres sont aussi très-communes dans quelques îles de l’Archipel, où il pareil qu’on les emploie depuis long- temps à faire des vases et de la vaisselle.

On pourrait se persuader qu’il est nécessaire d’employer de l’huile pour donner aux pierres ollaires de la dureté et plus de soli dite, d’autant que Théophraste et Pline ont assuré ce fait comme une vérité; mais 1\1. Pott a démontré, le premier, que cet endurcissement des pierres ollaires se faisoit également sans huile et par la seule action du feu. Cet habile chimiste a fait une longue et savante dissertation sur ces pierres ollaires et sur les stéatites en général; il dit avec raison qu’eiles offrent un grand nombre de variétés ; il indique les principaux endroits où on les trouve, et il observe que c’est pour l’ordinaire vers la surface de la terre qu’on rencontre celte matière, et qu’elle ne se trouve guère à une grande profondeur. En effet, elle n’est pas de première, mais de seconde, et peut-être de troisième formation ; car la composition des serpentines et des pierres ollaires exige d’abord l’atténuation du mica en lames ou en filets talquenx , et ensuite leur formation suppose le mélange et la réunion de ces parties talqueuses avec un ciment ferrugineux, qui a donné la consistance et les cou leurs à ces pierres.

M. Pott , après avoir examiné les propriétés de ces pierres, en corn lut qu’on doit les rapporter aux argiles , parce qu’elles se durcissent au feu; ce qui , selon lui, n’arrive qu’aux seules argiles. Il avoue que ces pierres ne se délaient pas dans l’eau comme 1 ar gile, mais que néanmoins, en les pulvérisant et les lavant, « elles se laissent en quelque sorte travailler à la roue à potier, et que, réduites en pâte avec de Peau, cette pâte se durc it au feu. » Nous observerons néanmoins que ce n’est pas de l'argile, mais du mica,

2. Mytius fait mention d’une semblable pierre ollaire que l’on trouve en Saxe, dans la forêt do Schinied-feld auprès de Subi, qui d’abord est molle mais qui ëlaut mise au feu prend la dureté du verre,

MINÉRAUX

que ces pierres tirent leur origine et leurs principales propriétés, et que si elles contiennent de l’argile , ce n’est qu’en petite quantité, et toujours beaucoup moins qu elles ne contiennent de mica ou de talc; seulement on peut passer par degrés des stéatites à l’ardoise, qui contient au contraire beaucoup plus d’argile que de mica , et qui a plusieurs propriétés communes avec elle. Il est vrai que les ardoises et même les argiles molles qui sont mêlées de talc ou de mica sont , comme les stéatites , douces et savon-

neuses au toucher , qu’elles se durcissent1 au feu, et que leurs poudres ne prennent jamais autant de consistance que ces matières en avoient auparavant : mais cela prouve seulement le passage de la matière talqueuse à l’argile, comme nous l’avons démontré pour le quartz et le grès; et il en est de même des autres verres primitifs et des matières qui en sont composées , car toutes les substances vitreuses peuvent se réduire avec le temps en terre argileuse.

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MOLYBDÈNE.

La molybdène est une concrétion lalqueuse plus légère que les serpentines et pierres ollaires , mais qui , comme elles , prend au feu plus de dureté, et même de densité1. Sa couleur est noirâtre, et semblable à celle du plomb exposé à l’air ; ce qui lui a fait donner les noms de plombagine et de mine de plomb : cependant elle n’a rien de commun que la couleur avec ce métal , dont elle ne contient pas un atome ; le fonds de sa substance n’est que du mica atténué ou du talc très-fin , dont les parties rapprochées par l’intermède de l’eau ne se sont pas réunies d’assez près pour former une matière aussi compacte et aussi dure que celle des serpentines , mais qui du reste est de la même essence , et nous présente tous les caractères d’une concrétion talqueuse.

Les chimistes récens ont voulu séparer la plombagine de la molybdène, et les distinguer en ce que la molybdène ne contient point de soufre, et que la plombagine au contraire en fournit une quantité sensible. Il est bien vrai que la molybdène ne contient point de soufre : mais quand même on trouveroit dans le sein de la terre de la molybdène mêlée de soufre, ce ne seroit pas line raison de lui ôter son nom pour lui donner celui de plombagine ; car cette dernière dénomination n’est fondée que sur un rapport superficiel et qui peut induire en erreur , puisque cette plombagine n’a rien de commun que la couleur avec le plomb. J’ai fait venir de gros et beaux morceaux de molybdène du duché de Cumberland; et l’ayant comparée avec la molybdène d’Alle-

i. La pesanteur spécifique de la molybdène du duché de Cumberland est de 20891 ; et lorsqu’elle a subi l'action du feu , sa pesanteur est de 23oo6.

magne , j’ai reconnu que celle d’Angleterre étoit plus pure, plus légère, et plus douce au toucher 2 ; le prix en est aussi très-différent , celle de Cumberland est dix fois plus chère à volume égal : cependant ni l’une ni l’autre de ces molybdènes, réduites en poudre et mises sur les charbons ardens, ne répandoient l’odeur de soufre ; mais ayant mis à la même épreuve les crayons qui sont dans le commerce, et qui me paroissent être delà même substance, ils ont tous exhalé une assez forte odeur sulfureuse ; et j’ai été informé que, pour épargner la. matière de la molybdène, les Anglois en mêloient la poudre avec du soufre avant de lui donner la forme de crayon : on a donc pu prendre cette molybdène artificielle et mêlée de soufre pour une matière différente de la vraie molybdène, et lui donner en conséquence le nom de plombagine. M. Scheele, qui a fait un grand nombre d’expériences sur cette matière, convient que la plombagine pure ne contient point de soufre, et dès lors cette plombagine purje est la même que notre molybdène ; il dit avec raison qu’elle résiste aux acides, mais que par la sublimation avec le sel ammoniac elle donne des fleurs martiales. Cela me semble indiquer que le fer entre dans sa composition, et que c’est à ce métal qu’elle doit sa couleur noirâtre.

Au reste , je ne nie pas qu’il ne se trouve des molybdènes mêlées de pyrites , et qui dès lors exhalent au feu une odeur sulfureuse; mais, malgré la confiance que j’ai aux lumières de mon savant ami M. de Morveau, je ne vois pas ici de raison suffisante pour

1 . La pesanteur spécifique de la molybdène d’Allemagne est de 22456 , tandis que celle de Cumberland n’est que de 20891.

MOLYBDÈNE.

(Ire de son avis, el regarder la plombagine comme une matière toute dillérente de la molybdène. Je donne ici copie de la lettre qu’il m’a écrite à ce sujet 1 , daus laquelle

i. « Je ne doute pas qu’on ne fasse des mélanges avec du soufre pour des crayons, et que ce que l’on m’avoit autrefois vendu en masse pour de la molybdène ne fut un de ces mélanges; mais je ne puis plus douter maintenant de ce que j’ai vu dans mes propres expériences sur des morceaux qui tenoienl à ta roche quurlzeuse, comme celui que vous avez tenu venant de Suède, et qui par conséquent ne ppuvent être des compositions artificielles. Or de sept échantillons , tous tenant au rocher, que j’ai éprouvés, et qui se trouvent ici dans les cabinet j de M. de Chainblanc et M. de Saint Mesmin , quatre se sont trouvés être de la molybdène , et trois de la plombagine. Il est facile de les confon. dre à la vue; mais il est tout aussi facile de les distinguer par leurs principes constituants , car il n’y a rien de si différeni. La molybdène est composée de soufre et d’un acide particulier; la plombagine est un composé de gaz méphitique et de feu fixe, ou phlogistique, avec un cinq cent soixante-seizième de fer. J’ai fait en dernier lieu le foie de soufre avec les quatre niolybdènes dont je vous ai parlé; et pour la plombagine, j’avois déjà répété, au cours de l’année dernière, toutes les expériences de M. Scbeele, que je in’étois fait traduire, et dont la traduction a été imprimée dans le Journal de Physique de février dernier. Ce qui me persuade que cette distinction entrp la plombagine et la molybdène est présentement aussi connue des Anglois que des Suédois et des Allemands, c’est que M. Kirwan , de la Société royale de Londres, m’écrivit, peu de temps après, que j’avois rendu un vrai service aux chimistes franrois en publiant ce morceau dans leur langue , parce qu’ils ne paroissoient pas au courant des tra-

j’avoue que je ne comprends pas pourquoi cet habile chimiste dil que la molybdène est mêlée de 'soufre, tandis que M. Scheele assure le contraire, et qu’en eflel elle n’en répand pas l’odeur sur les charbons ardens.

Je persiste donc à penser que la molybdène pure n’est composée que de particules talqueuses mêlées avec une argile savonneuse et teintes par une dissolution ferrugineuse: celle matière est tendre, et donne sa couleur plombée et luisante à toutes les matières sur lesquelles on la frolte; elle résiste plus qu’aucune autre à la violente action du feu : elle s’y durcit, et l’on en fait de grands creusets pour I usage des rnonnoies. J’ai moimême fait usage de plusieurs de ces creusets, qui résistent très-long temps à l’action du plus grand feu.

On trouve de la molybdène plus ou moins pure en Angleterre, en Allemagne, en Espagne; et je suis persuadé qu’en faisant des recherches en France, dans les contrées de granité et de grés, on en pourrai! rencontrer, comme l’on y trouve en effet d’autres concrétions du talc et du mica ; cette matière, au prix que la vendent les Anglois , est assez chère pour en faire la recherche, d’autant que l’exportation en est prohibée avant qu’ellesoit réduite en crayons fins et grossiers, qu’ils ont soin de toujours mélanger d’une plus ou moins grande quantité de soufre.

vaux des étrangers. » (lettre de M. de Ulorveau à M. de Buffon, datée de Dijon , 5 décembre 178a. )

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