‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 39 sur 124 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Contrariété de l'éducation civilisée avec la nature et le bon sens*

En passant des principes à l'application, je dois rappeler que la difficulté apparente en théorie sociétaire, c'est d'établir une répartition satisfaisante pour les trois facultés industrielles de chacun, Capital, Travail éfTALENT. T'ordre civilisé ne sait répartir équitablement que sur le capital, en raison des versements ; c'est un problème d'arithmétique et non de génie ; le nœud gordien du mécanisme sociétaire est l'art de satisfaire chacun sur le travail et le talent. C'est là l'obstacle qui a épouvanté tous les siècles et empêché les recherches.

Pour escobarder ce double problème de répartition, la secte Owen met en jeu la communauté des biens, l'abandon à la masse, de tout profit autre que celui du revenu des actions. C'est avouer qu'elle n'ose pas même envisager le problème d'association.

On ne peut atteindre à cette répartition équilibrée qu'en étendant aux trois sexes l'harmonie des passions. Les enfants considérés chez nous comme nuls en mécanique sociale, sont la cheville ouvrière de l'harmonie sociétaire et de l'Attraction indus-

bielle ; il faudra donc examiner d'abord les ressorts que l'attraction met en jeu chez le sexe neutre ou impubère, qui étant privé de deux passions, amour et paternité, n'a pas autant de ressourcée que l'âge pubère pour la formation des Séries passionnées. La méthode une fois étudiée sur les enfants, sera d'autant plus facile à appliquer aux deux autres sexes qui présentent plus de moyens, plus de passions. C'est donc par l'éducation qu'il faut commencer, d'autant mieux qu'elle sera la branche de mécanisme qu'on devra organiser la première, parce que les enfants n'étant que peu faussés par les préjugés et les défiances, seront plus dociles à l'attraction que les pères ; ils s'y livreront en plein dès la première semaine, et manifesteront bien vite l'excellence du régime des Séries passionnées.

L'éducation sociétaire a pour but d'opérer le plein développement des facultés matérielles et intellectuelles, les appliquer toutes, même les plaisirs, à l'industrie productive.

L'éducation civilisée suit une marche opposée : elle comprime et dénature les facultés de l'enfant ; le peu d'essor qu'elle leur laisse ne tend qu'à l'éloigner de l'industrie, la lui rendre odieuse, ~ l'exciter à la destruction. Elle dirige donc le jeune àge-à contresens de la nature ; car le premier but de la nature ou attraction est le Luxe (47) : il ne peut naître que de l'industrie, partout odieuse à l'enfant, quoique les produits industriels, gimbiettes, panaches, friandises, aient un vif attrait pour lui. Il est donc en développement faussé , en guerre contre lui-même. Nos soi-disant observateurs dB l'homme ne s'aperçoivent pas de ces contre-sens de mécanisme : analysons-les avec distinction de luxe interne et externe (47).

Luxe on* eaue, vigueur corporelle et raffinement des sent. L'éducation civilisée est contraire à la santé, elle affaiblit l'enfant en raison des frais d'éducation. Cent enfants de dix ans, pris au hasard dans la classe opulente qui leur donne des gardes et de* médecins, et ée bons comestibles, seront bien moins robustes que cent enfants de village à demi-nus, exposés aux intempéries, nourris de pain noir et dépourvus de médecins : ainsi l'éducation civilisée éloigne l'homme de la santé ou luxe interne, en raison des efforts qu'elle fait pour l'y conduire; elle l'éloigné aussi du raffinement des sens qui, grossiers naturellement chez l'enfant villageois, sont grossiers spéoulativement chez l'enfant opulent Les pères et précepteurs entravent chez lui les penchants à la pa-

rare et surtout, au raffinement gastronomique, principal ressort de l'éducation naturelle ou harmonienne. D'autre part les civilisés, même au village, sont moins robustes que les sauvages qui n'ont aucun système d'éducation philosophique (Je parle des contrées où le voisinage des civilisés n'a pas abâtardi les hordes par les vexations, les liqueurs fortes, les maladies, etc.).

Cependant, parmi les civilisés, on voit souvent des exemples de longévité qui attestent que l'homme pourra fournir une trèslongue carrière, lorsqu'il sera secondé par l'éducation naturelle et l'industrie attrayante. Il atteindra communément au terme des ultra-centenaires, tels que la famille Rovin, en Hongrie, dont les moins robustes ont vécu 442 ans, et quelques-uns 470 ans, longévité qui s'est étendue aux femmes comme aux hommes.

Récemment en France un chirurgien nommé Timan, à Vaudemont en Lorraine ( octobre 4 825) , est mort à l'âge de M 40 ans, avec des circonstances qui promettaient 4 80 ans. « La y> veille de sa mort, disent les rapports, il avait fait avec beau- » coup d'habileté et d'une main ferme, l'opération du cancer » à une femme âgée. Jamais il n'avait été saigné , ni purgé , » ni médicamenté , n'ayant jamais été malade , quoiqu'il n'ait » passé aucun jour de sa vie sans s'enivrer à souper , re- » pas qu'il n'a jamais manqué de faire. » On voit que sa mort prématurée fut l'effet de quelque impression nuisible que lui causa l'opération de la veille. Tel est le genre de santé qu'on obtiendra communément de l'éducation sociétaire.

La nôtre, qui nous éloigne ae ia santé ou luxe interne, opère de même à contre-sens, quant au luxe externe ou richesse. Je viens de l'observer au sujet de la manie destructive des enfants et de leur aversion pour l'industrie utile. Mais, de toutes les preuves, la plus frappante est celle déjà donnée dans la préface, Vabsorption des vocations. J'ai cité à ce sujet (39) le charretier devenu habile fondeur par effet du hasard, par initiation fortuite. Cet événement est la condamnation de tous les systèmes d'éducation civilisée ; ils ne donnent aucun moyen de discerner et faire éclore dès le bas âge les vocations industrielles, au nombre de vingt et trente, et non pas une seule ; au contraire, ils travestissent tous les caractères. Sénèque et Burrhus ont formé Néron qui eût été en harmonie un très-beau caractère; Condillac avec ses subtilités métaphysiques, ne sut produire qu'un imbécille; J.-J. Rousseau n'osa pas élever ses enfants ; Diderot et tant d'autres n'ont pas.

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mieux brillé en ce genre. Au reste, la civilisation sent fort bien qu'elle est tout-à-fait hors de nature en éducation ; c'est à peu près le seul point sur lequel elle soit assez modeste pour avouer qu'il lui reste beaucoup à inventer.

Je supprime plusieurs pages de détails très-importants sur celte contrariété de l'éducation civilisée avec la nature. Il resterait à examiner sa contrariété avec le bon sens, par confusion de méthodes et duplicité d'action. Indépendamment des variantes de système en institution publique, on entremet encore, soit dans le domestique, soit dans le monde, une douzaine de méthodes hétérogènes, donnant à l'enfant autant d'impulsions contradictoires, lesquelles, a l'âge de puberté, sont absorbées par une nouvelle éducation, dite Vesprit du monde; c'est encore un des chapitres à omettre pour abréger. J'ai décrit quatre de ces méthodes, <IV, 204)-; il en est un bien plus grand nombre : j'en compte jusqu'à seize, données par les pères, les précepteurs, les voisins, les parents, les camarades les valets, etc. Je me borne à en citer une.

La mondaine, ou absorbante, qui broche sur toutes les autres : elle en élimine ou modifie tout ce qui n'est pas à sa convenance. Lorsque l'enfant, à seize ans, fait son entrée dans le monde, on lui enseignée se moquer des dogmes qui intimident et contiennent le bas âge, à se conformer aux mœurs de la classe galante, se rire comme elle des doctrines morales, ennemies du plaisir; se rire bientôt après des principes de probité, lorsqu'il passera des amourettes aux affaires d'ambition. Quelle absurdité à nos sciences de façonner les enfants à un système d'opinions et de préceptes qui seront dédaignés et même conspués dès l'entrée en âge pubère ! car on ne verra pas un jeune homme de vingt ans qui, trouvant une heureuse occasion d'adultère, veuille, comme le chaste Joseph, résister- à la belle Zaluca pour obéir à la morale et aux saines doctrines. Un tel jeune homme, s'il s'en trouvai! un, serait la fable du public et des moralistes mômes. Le monde Agé se moquerait mieux encore d'un financier qui, malgré l'assurance d'impunité, ne grivellerait pas une obole. Userait de toutes voix titré «d'imbécille, de visionnaire, qui ne sait pas que lorsqu'on » est au râtelier, c'est pour manger. » Dans quelle fausse position se placent nos sciences, avec ces doctrines de civilisation perfectible, qui ne sont parfaites qu'en impraticabilité ou en sottise -: telle est parmi les seize éducations divergentes, Yhérédi-

taire, tendance du père à inoculer aux enfants tous ses défauts. Un procureur, un marchand, donnent pour modèle à leurs enfants .le plus rusé" un père juif vante le plus rampant ; un buveur admire celui qui boit bien dès le bas âge ; un joueur les façonne à aimer le jeu ; puis la morale nous conte que l'instituteur naturel est le père !

Passons à l'éducation naturelle ou harmonîenne, bien exempte de ces contradictions. Je la diviserai en quatre phases et un prélude ou dégrossissement appliqué au bas âge.

Prélude, en âge brut, ou prime enfance, 0 à 2 ans.

l«e Phase, Educat. antér. en basse enfance, 2 à 4 1/2.

2e — Educat. citer, en moyenne enfance, 4 1/2 à 9.

3« — Educat. ultér. en haute enfance, 9 à 151/2.

4« — Educat. post. en mixte enfance , 15 1;2 à 20.

CHAPITBE XVIII.

"Éducation préparatoire» âge brut, ou prime enfance.

Rappelons ici le grand problème que doit résoudre l'éducation sociétaire, c'est d'employer les caractères de Néron, Tibère, Louis XI, aussi utilement que ceux de Titus, Marc-Aurèle, Henri IV.

Four atteindre ce but, il faut, dès le berceau, développer franchement le naturel que l'éducation familiale tend à étouffer et travestir môme chez l'enfant au berceau.

Le régime civilisé ne donne à cet âge que des soins purement matériels ; il n'en est pas ainsi de l'éducation sociétaire qui, dès l'âge de six mois, opère très-activement sur les facultés intellectuelles, comme sur les matérielles, faussées chez nous dès le plus bas âge.

La phalange d'essai opérant sur des enfants déjà viciés par l'éducation civilisée, ne pourra que difficilement essayer les dispositions d'harmonie sur les âges de neuf à vingt ans ; mais on pourra opérer avec succès sur les âges de deux à neuf, et encore mieux sur l'âge brut, zéro à deux ans.

(Nota. Je renvoie plus loin divers principes qu'il faudrait poser ici sur l'unité et l'intégralité de l'éducation : cette didactique ennuierait le lecteur).

NOTICE V. — CHAPITRE XVIU. 471

Observons Sabord que l'entretien des âges extrêmes, petits enfants jusqu'à trois ans, et patriarches ou infirmes, étant considéré ^n association comme œuvre de charité obligée pour le corps sociétaire, la phalange donne gratuitement tous les soins à l'enfant jusqu'à trois ans ; c'est le canton entier qui supporte les frais des •séristères de nourrissons, poupons et lutins. (Je n'y ajoute pas les t>ambins, âgés de trois ans à quatre ans et demi, qui gagnent déjà leur entretien). Quant aux séries de bonnes et bpnnins, elles sont rétribuées comme toutes les autres, par un dividende sur le produit général.

La boussole à suivre dans les détails de l'éducation sociétaire est la même que dans toutie mécanisme ; il s'agit toujours de for. mer les séries soit d*e fonctionnaires, soit de fonctions ; il faudra <ionc former la série des bonnes, la série des salles et la série des «enfants, toutes trois distinguées en genres et espèces.

La brute enfance comprend les catégories de nourrissons ou allaités, et poupons ou sevrés.

Toutes deux sont subdivisées, sans distinction de sexe, en série trinaire , savoir :

ILes pacifiques on bénins , Les rétifs ou malins , Les désolants ou diablotins.

Pour loger ces deux collections de marmots, il faut deux se* ristères, chacun de trois salles au moins, avec des pièces accessoires comme dortoirs séparés des salles bruyantes, pièces affectées aux fonctions des bonnes et nourrices, et des médecins qui visitent chaque jour les enfants, sans distinction de riches ni de pauvres.

Observons à ce sujet que la médecine harmonienne spécule, comme toute autre fonction, à contre-sens de nos calculs d'égoïsme civilisé (4).

(I) Médecine harmoniqm. En civilisation le médecin gagna en proportion du nombre de malades qu'il a traité*; ii lui convient donc qu& les maladies soient nombreuses et longues, principalement dans la classe riche.

Le contraire a lieu en harmonie, les médecins y sont rétribués par un dividende sur le produit général de la phalange. Ce dividende est

Dans une grande phalange, les fonctions des Ijonnes et sousbonnes ou adjointes,, n'occupent guère que le vingtième ou vingtquatrième du nombre immense de femmes que la civilisation absorbe à ce service ; et pourtant l'enfant le plus pauvre y est beaucoup mieux soigné que ne peut l'être en civilisation l'enfant d'un monarque ; expliquons ce mécanisme.

La série des bonnes et sous-bonnes comprend à peu près un auart des femmes actives, et ne les occupe que le sixième du temps qu'on donne au soin des enfants civilisés, ce qui réduit le service au vingt-quatrième du temps actuel : examinons.

On emploie chaque jour, pour les six salles des deux séristères «le nourrissons et poupons,

48 bonnes en six séances, relayées de deux en deux heures. 6 officières, pour inspection et direction.

Total : 24 bonnes de garde chaque jour, avec pareil nombre de sous-bonnes qui, la plupart, sont de petites filles de sept à neuf ans. On en trouve de très-zélées à cet âge pour le service des petits enfants. Le total du poste qui soigne les marmots est donc d'environ quarante-huit femmes, ou petites filles.

Et comme on ne fonctionne à ce service qu'un jour sur trois, la série des bonnes et sous-bonnes doit être de cent quarante-quatre,

conditionnel pour le taux : 11 s'accroît de un, deux, trois, quatre, cinq, six dix-millièmes*, ou décroît d'autant, en raison de la santé collective et comparative de la phalange entière. Moins elle aura eu de malades et morts dans le cours de l'année, plus le dividende alloué aux médecins sera fort. On estime leurs services par les résultats, et comparativement aux statistiques sanitaires des phalanges voisines jouissant de pareils climats.

L'intérêt des me freins ha moniens est le même que celui des assureurs sur la vie ; ils sont intéressés à prévenir et non à traiter le mal ; aussi veillent-ils act veinent à ce que rien ne compromette la santé d'aucune classe , que la phalange ait de beaux vieillards, des enfants bien robustes, et que la mortalité s'y réduise au minimum.

Les dentistes spéculent de même sur les râteliers, moins ils opèrent plus ils gagnent; aussi surveillent-ils assidûment les dents des enfants comme des pères.

Bref, l'intérêt de ces fonctionnaires est que chacun ait bon appétit , bon estomac , bon râtelier ; s'ils étaient comme les nôtres , dans le cas de spéculer sur les maladies individuelles, il y aurait dans leur industrie duplicité d'action, contrariété de l'intérêt individuel avec le collectif, comme dans le mécanisme civlisé qui (33) est une guerre universelle des individus contre les masses. El nos sciences politiques osent parler 4'unité d'action!

fournissant chaque jour un tiers. Ajoutons six officières supérieures ; total : cent cinquante femmes pour la série des bonnes et sous-bonnes. C'est le quart de ce qu'en emploie la civilisation ; car un bourg de dix-huit cents personnes contient neuf cents femmes, dont six cents entremises aux soins des enfants.

Les bonnes, réduites au quart en harmonie, ne font que le sixième du service des femmes actuelles, car on n'est de garde au séristère qu'un jour sur trois, et pendant cette journée on ne tdit que huit heures de faction sur vingt-quatre ; les bonnes civilisées en font seize heures, et souvent plus à la ville.

Le soin des enfants est (fthc réduit au vingt-quatrième du femps et des bras qu'il emploie en civilisation ,

1{4 de réduction sur le nombre ,

J]3 » sur les jours de service,

1|2 » sur les heures de faction.

Ces trois nombres multipliés donnent 4 j34.

On peut répliquer que le calcul est exagéré, en ce que les femmes de villages ne donnent pas seize heures par jour aux enfants ; elles vont aux champs, il est vrai ; mais souvent elles donnent à l'enfant une partie de la nuit : mère et fille le veillent s'il est indisposé, et ses cris troublent encore le sommeil du père. C'est perte réelle pour un paysan qui a besoin de repos. Au surplus, pour compenser au juste, réduisons l'ensemble des trois économies à un douzième au lieu d'un vingt-quatrième ; mon usage étant de réduire toujours à moitié de l'estimation régulière

Je passe au parallèle des deux méthodes.

Une bonne n'est pas tenue de stationner vingt-quatre heures au séristère, comme un soldat de garde, ou comme les bonnes de la classe riche; il suffit qu'elle arrive aux heures de faction.

Ce service deviendrait fastidieux s'il avait lieu tous les jours : une bonne peut, pendant les deux jours de vacance, ne pas se mêler du soin des enfants; il ne varie pas malgré les changements de bonnes, car leur série est divisée en groupes cabalistiques, exerçant chacun sur tel système, à la pratique duquel on n'ad.m^* que les adep^s passionnées pour ladite méthode.

Une benne peut, pour voyage ou autre cause, se faire suppléer par une collègue. Le service de nuit ne la fatigue point, car il y a dans les cabinets du séristère, des lits pour les bonnes qui veu-

4T4 section m. — éducation harmonienne.

lent y passer une portion de nuit, comprise entre deux factions comme de minuit à quatre heures.

Une bonne, en civilisation, est grondée, querellée par ceux qui la paient pour cet esclavage perpétuel ; en harmonie, elle est complimentée sans cesse par les mères qui viennent au séristène allaiter ou voir l'enfant, admirer la bonne tenue des nattes et berceaux.

La série des bonnes et sous-bonnes reçoit non seulement un fort dividende, mais de grands honneurs; elles sont considérées comme mères communes, et tiennent un rang distingué dans les festivités. Leur fonction procure beaucoup d'avancement, car elle exige beaucoup d'officières, au moins un tiers sur le tout. Il faut 1a réunion de toutes ces amorces et facilités d'exercices, pour qu'on parvienne à former une série bien passionnée et bien intriguée, sur un travail si peu attrayant par lui-même.

Ces bonnes sont très-précieuses pour les mères harmoniennes qui ne peuvent pas, comme les nôtres, vaquer aux soins de leurs enfants. Une mère, dans l'état sociétaire, fréquente une quarantaine de groupes industriels, dont elle épouse chaudement les intrigues ; elle est déjà fort ennuyée que la corvée des couches l'ait distraite pendant un mois, de toutes ces réunions cabalistiques ; en conséquence, dès le jour des rclevailles, elle sera fort empressée de revoir tous ces groupes ; elle ne sera pas inquiète de l'enfant, assurée qu'il est soigné au mieux dans le séristère des nourrissons, où veillent nuit et jour des bonnes expertes, disposées par la nature pour ce service.

J'ai dit (171) que les nourrissons et poupons sont distribués en six salles distinctes pour les pacifiques, les rétifs et les diablotins; afin que les hurleurs ou diablotins ne puissent incommoder ni les pacifiques, ni même les rétifs déjà traîtables.

Parmi ces six corvées, les bonnes ayant l'option, choisissent le poste où l'attraction les appelle, et sont stimulées par rivalité avec des phalanges voisines, qui peuvent différer en méthode. Elles ont aussi entre elles des systèmes différents, qu'on applique à divers groupes d'enfants ; c'est un sujet d'intrigue pour les pères et mères, dont chacun se passionne pour la méthode de tel groupe de bonnes. Obligées de soutenir leur renommée, elles éprouvent les enfants dans une salle préparatoire avant de les classer et les admettre aux salles des nattes.

La civilisation, toujours simpliste on simple dans ses méthodes,

NOTICE V. — CHAPITRE XVIU. 4T5"

ne connaît que le berceau^pour asile du nourrisson ; l'harmonie, qui opère partout en ordre composé, donne à l'enfant deux situations : elle le fait alterner du berceau à la natte élastique. Les nattes sont placées à hauteur d'appui, leurs supports forment des cavités où chaque enfant peut se caser sans gêner ses voisins. Des filets de corde ou de soie, placés de distance en distance, contiennent l'enfant sans le priver de se mouvoir ni de voir autour de lui , et d'approcher l'enfant voisin, dont il est séparé par un filet.

La salle est chauffée au degré convenable pour tenir l'enfant en vêtement léger, et éviter l'embarras de langes et de fourrures. Los berceaux sont mus par mécanique : on peut agiter en vibration vingt berceaux à .la fois. Un seul enfant fera ce service, qui occuperait chez nous vingt femmes.

Les nourrices (J7J) forment une série distincte et doivent être classées par tempérament, afin qu'on puisse les assortir aux enfants, surtout dans les cas de changement de lait. Le nounïssage indirect est fort usité en harmonie, parce' qu'il est très-lucratif et peu fatiguant, et parce que tes harmoniens, plus judicieux que J.-J. Rousseau, penseront que lorsque la mère est d'une complexion délicate, il est très-prudent de donner à l'enfant une nourrice robuste ; c'est le greffer, le renforcer ; la nature veut ces croisements. Si on accole un enfant faible à une mère faible, c'est les exténuer tous deux pour l'honneur d'une rêverie morale. Au reste, on s'appliquera beaucoup à perfectionner le régime d'allaitement artificiel, et l'employer concuremment avec le naturel, ou isolément. Dans l'état sociétaire, une mère, quelque opulente qu'elle soit, ne peut jamais songer à élever son enfant chez elle isolément ; il n'y recevrait pas le quart des soins qu'il trouve au séristère des pouparts ou nourrissons ; et avec toutes les dépenses imaginables, on ne pourrait pas y réunir une corporation de Bonnes passionnées, intelligentes, se relayant sans cesse, en trois caractères assortis à ceux des enfants. Un princesse, malgré tous ses frais, n'aurait pas des salles si habî lement soignées, des nattes élastiques, avec voisinage d'enfant qui se servent réciproquement de distraction, et sont assortis e caractères. C'est principalement dans cette éducation de prim enfance qu'on reconnaîtra combien le plus riche potentat civilisa est au-dessous des moyens que l'harmonie prodigue aux pluspauvr*8 père» et enfants.

Loin de là, tout est disposé en civilisation, de manière que le nourrisson fait le tourment d'une maison organisée pour le tourmenter lui-même. L'enfant, sans le savoir, désire les dispositions qu'il trouverait dans un séristère d'harmonie; à défaut de quoi il désole, par ses cris, parents, valets et voisins, tout en nuisant à sa propre santé.

Ceci nous conduit à parler des germes d'éducation intellectuelle que les potentats mêmes ne pourraient dans aucun cas faire donner à leurs enfants de un et xleux ans. Il font, pour y parvenir, une dépense énorme, sans autre fruit que de travestir le caractère de leur enfant, fausser ses facultés et nuire à sa santé.

Pour expliquer cette duperie, je m'appuie d'un principe qui ne sera pas contesté, c'est que « les deux âges extrêmes, âges de » transition, doivent être préservés de passions vives et rame- » nés au calme, parce que leurs organes, leurs sens n ont plus » ou n'ont pas encore la force de se prêter aux émotions vio- » lentes qui leur seraient nuisibles et souvent mortelles ; mais » ils peuvent comporter les émotions douces ; elles sont donc » bonnes à employer dans l'éducation des enfants de zéro à deux » ans. »

Indiquons cet emploi par quelque exemple de culture des sens appliquée à la masse des Mifants.

A l'âge de six mois, où nous ne songeons pas à donner aux marmots le moindre enseignement, on prendra de nombreuses précautions pour former et raffiner leurs sens, les façonner à la dextérité, prévenir l'emploi exclusif d'une main et d'un bras, qui condamne l'autre bras à une maladresse perpétuelle ; habituer dès le berceau l'enfant à la justesse d'oreille en faisant chanter des trios et quatuors dans les salles de nourrissons, et promenant les poupons d'un an au bruit d'une petite fanfare à toutes parties. On aura de même des méthodes pour joindre le raffinement auditif au raffinement musical, donner aux enfants la finesse d'ouïe des rhinocéros et des cosaques, exercer de même les autres sens.

Il est, sur chacun des cinq sens, quantité de perfectionnements auxquels on façonnera l'enfant harmonien. Les bonnes auront sur la culture du matériel divers systèmes en rivalité. De là vient que l'enfant sociétaire sera, à trois ans, plus intelligent, plus apte à l'industrie, que ne le sont à dix ans beaucoup d'enfants civilisés

qui n'ont à cet âge que de l'antipathie pour l'industrie et les arts.

L'éducation civilisée ne /ait éclore chez l'enfant au berceau ' que de3 manies anti-sociales : chacun s'exerce à lui fausser les sens, en attendant l'âge où on lui faussera l'esprit. Si c'est en France, les parents et valets lui chantent à l'envi des airs faux et sans mesure ; partout on lui ôte l'usage des doigts de pied et on l'habitue à se fausser un bras.

On croit en civilisation que les doigts de pied sont inutiles ; les harmoniens s'en serviront comme des doigts de main : par exemple une orgue harmonienne aura des claviers pour les doigts de pied ; et l'organiste enfourché sur une selle, travaillera des doigts de pied presque autant que de ceux de main. Il fera du talon le' service des pédales que nous faisons du pied.

Le rôle de bonne exigera donc de nombreux talents, et ne se bornera pas comme en France a chanter faux et à faire peur du loup. Les bonnes s'exerceront surtout à prévenir les cris des enfants ; le calme leur est nécessaire, et ce sera sur l'art de le maintenir que s'exerceront les prétentions cabalistiques et émulatives.

Le vacarme des petits enfants, si désolants aujourd'hui, se réduira à peu de chose ; ils seront très-radoucis dans les séristères, et .il en est une raison bien connue, c'est que les caractères q*v^ relieurs s'humanisent avec leurs semblables : ne voyons-nous pas chaque jour, les ferrailleurs et pourfendeurs devenir fort doux, et renoncer à l'humeur massacrante quand ils se trouvent en compagnie de leurs égaux ? Il en sera de même des marmots élevés dans un séristère d'harmonie et distribués en plusieurs salles de caractère. J'estime que ceux de troisième genre, les diablotins ou démoniaques, seront déjà moins méchants, moins hurleurs que ne le sont aujourd'hui les bénins. D'où naîtra ce radoucissement ? Aura-t-on, selon le vœu de la morale, changé les passions des petits enfants? Non, sans doute ; on les aura développées sans excès, en leur procurant les délassements de réunion sympathique, la distribution en séries trinaires, en groupes de caractères bénin, mixte et malin, dans les deux âges de prime enfance, comprenant nourrissons et poupons.

Quelle distraction donnera-t-on à ces diaboliques rejetons? Ce sera chose à inventer par les bonnes : stimulées par les rivalités do méthodes, elles auront, en moins d'un mois, deviné ce qui peut calmer les enfants, et mettre lin à leur infernal charivari.

Je me borne à établir en principe, la nécessité de les réunir m corps, et les distribuer par séries d'âge et de caractère, de même que les bonnes par séries de caractères et de systèmes. La série est toujours la boussole de toute sagesse en harmonie sociétaire; c'est le fanal que Dieu nous présente dans le rayon de lumière. S écarter du régime sériaire, c'est s'engager à plaisir dans les ténèbres.

Le point où il est le plus à craindre d'échouer, c'est dans laienue des petits enfants, parce qu'As ne peuvent expliquer ni leurs besoins ni leurs instincts ; il faut tout deviner. Quel en est le moyen ? Celui qu'indique l'attraction pour les pères mêmes: former en tout sens des séries, en fonctions, en salles, en tempéraments, en caractères, en âges, en méthodes et en tout.

Vu la nécessité d'éducation unitaire et fusion des classes parmi les enfants, j'ai recommandé et je réitère l'avis de choisir pour la phalange d'essai des familles polies , surtout dans la classe inférieure, puisqu'il faudra dans les travaux mélanger cette classe avec les riches, et leur faire trouver dans cet amalgame un charme qui dépendra beaucoup de la politesse des subalternes, c'est pourquoi le peuple des environs de Paris, Blois et Tours, sera très-convenable pour l'essai, sauf encore à faire un bon ehoix.

Il reste à vérifier la régularité des dispositions indiquées, leur conformité aux vœux des trois Passions mécanisantes qui doivent tout diriger, et dont le jeu combiné est gage d'équilibre et d'harmonie. (Chap. v et vi).)

La Cabaliste, dans les salles où l'on élève les nourrissons et poupons, a pour aliment les méthodes rivales que pratiquent les bonnes, dans la phalange et dans les voisines. Ces méthodes sont un sujet de débat et d'esprit de parti chez les parents ; ils ont l'option de confier leur enfant à telle dasse de bonnes, sauf adhésion de celles-ci ; elles ne reçoivent pas un enfant capable de compromettre leur renommée. Si pour vice de tempérament ou excès de malignité, il n'était admis par aucun groupe de bonnes, on le placerait à la salle d'ambigu, soignée comme d'autres.

Quant à l'enfant en si bas âge, il n'est point encore susceptible d'esprit cabalistique, étant privé de la parole et ne connaissant en intrigue d'autre ressort que les pleurs par lesquels il sait réduire ses parente à l'obéissance.

La Composite est développée chez les bonnes par double charme : i° l'exercice parcellaire borné à telle fonction préférée,

sans surcharge d autres emplois, comme chez les bonnes civilisées qui font le travail en entier. Les bonnes et sous-bonnes harmoniennes se subdivisent l'ouvrage ; chacune, aux heures de faction, n'exerce que sur la partie dont elle s'est chargée ; il y a toujours au séristère seize bonnes, sous-bonnes et offleières, c'est plus qu'il n'en faut pour se répartir les fonctions selon les goûts. 2° Le tribut de louanges qu'elles reçoivent des parents qui ont pris parti pour leur méthode, puis des voisins de canton ou des voyageurs passionnés pour cette méthode.

Chez les enfants, la Composite nait du double charme que leur procure le régime des nattes élastiques divisées par cases continues; ils y gagnent, pour le corps, liberté et souplesse des mouvements; pour l'esprit, contact avec leurs semblables qu'ils aimei» à voir et approcher, contact qui serait dangereux et causerait des maladresses sans la séparation des cases par un filet de soie ou de lin.

La Papillonne est satisfaite chez les bonnes par l'intermittence d'exercice borné à un jour sur trois, et à huit heures en quatre séances dans l'intervalle desquelles on vaque à autre chose, sans tomber dans l'esclavage des mères et bonnes civilisées qui n'onft aucun répit.

Elle est satisfaite chez l'enfant par alternat du berceau à la natte, par variété dans les plaisirs de tous les sens, aliments, concerts, spectacles, gimblettes, promenades en char, etc.

Voilà pour l'éducation du premier âge, des règles ûxes et non pas de3 systèmes que chacun peut varier selon son caprice. Je suivrai la môme base dans l'éducation des autres âges d'enfance, et dans toutes les relations des pères : toujours le développement combiné des trois Passions mécanisantes qui doivent -diriger les neuf auires , et par suite diriger l'ensemble du mécanisme sociétaire distribué en Séries passionnées , hors desquelles il est impossible de faire jouer combinément les trois Passions rectrices.

Pour compléter les preuves, il faudrait vérifier sur chacune des dispositions, si elle favorise le jeu des trois Passions mécanisantes ; tout ce qui peut les entraver est faux et doit être supprimé, remplacé par un procédé qui atteigne au but.

Les règles données sur l'éducation de la prime enfance, ne sont que l'application des principes établis aux chapitres v et vi ; et comme elles s'étendront à tous les âges, à toutes les relations ,

180 SECTION III. — ÉDUCATION 1IARM0NIENXK.

Ton voit que le Créateur a pourvu à tout par des méthodes fort simples dont l'observance garantit de tout écart. Cessons donc de prêter l'oreille aux alarmistes qui nous effraient de l'impénétrabilité des mystères. L'Évangile leur disait : cherchez et vous j trouverez; mais en éducation comme en tout, ils ont mieux j aimé faire le commerce de systèmes arbitraires et répressifs, que de chercher le système de la nature, qui, une fois connu, donne congé à toutes ces méthodes civilisées tendant à réprimer et changer les passions, soit des enfants soit des pères.

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