L'entraînement progressif du faible au fort
Il en est bien d'autres, je me borne à citer d'abord ces cinq, très-connus des civilisés. Examinons la méthode à suivre pour les appliquer à l'industrie dès le bas âge.
Les bonnins et bonnines exploiteront d'abord la manie de fu retage si dominante chez l'enfant de deux ans. Il veut entrer
1 82 SECTION III. — ÉDUCATION HAAM0NIENNE»
partout, manier, retourner tout ce qu'il voit. Aussi est-on obligé de le tenir à l'écart dans une pièce démeublée, car il briserait tout.
Ce penchant à tout manier est une amorce naturelle à l'industrie; pour l'y attirer, on le conduira aux petits ateliers: il y verra des enfants de 2 4/2 et 3 ans opérant déjà avec de petits outils, petits marteaux. Il voudra exercer sa manie imitalive dite singerie ; on lui prêtera quelques outils, mais il désirera être admis avec les enfants de 26 , 27 mois, qui savent travailler et qui le repousseront.
Il s'obstinera si ce travail est au nombre de ses instincts : alors le bonnin ou le patriarche présent lui enseignera quelque parcelle du travail, et il parviendra bien vite à se rendre utile sur quelques riens qui lui serviront d'introduction ; examinons cet effet sur un menu travail à portée des plus petits enfants, un égoussage et triage de pois verts. Ce travail qui occuperait chez nous des bras de 30 ans , sera confié à des enfants de 2 , 3 , 4 ans : la salle contient des tables inclinées , à diverses concavités; deux bambines sont assises au côté supérieur y elles égrènent des pois en silique ; l'inclinaison de la table fait rouler le grain vers le côté inférieur où se trouvent assis trois lutins ou lutines de 25, 30 , 35 mois, chargés du triage et pourvus d'instruments spéciaux.
Il s'agit de séparer les plus petits pour le ragoût au sucre , les moyens pour le ragoût au lard et les gros pour la soupe. La lutine de 35 mois choisit d'abord le» petits qui sont les plus difficiles à trier ; elle renvoie tout le gros et moyen à la cavité suivante , où la lutine de 30 mois pousse à la troisième cavité ce qui parait gros, renvoie à la première ce qui est petit, et fait glisser le moyen grain dans le panier. Le lutin de 25 mois , placé à la troisième cavité, a peu de chose à faire; il renvoie quelques moyens grains à la deuxième et recueille les gros dans sa corbeille.
C'est à ce troisième rang qu'on placera le lutin débutant ; il s'entremettra fièrement à pousser les gros grains dans le panier; c'est un travail de rien, mais il croira avoir fait autant que ses compagnons ; il se passionnera, prendra de l'émulation, et dès la troisième séance il saura remplacer lo bas lutin de 25 mois , rejeter les grains de deuxième grosseur en deuxième case , et recueillir seulement ceux de première faciles à distinguer. Dès
qu'il saura figurer a ce minime travail, on lui placera solennellement sur son bourrelet ou bonnet un pompon d'aspirant au groupe d'égoussage des pote verts.
C'est une précaution employée dans tous les ateliers eoe&taires que de réserver aux très-petits enfants un travail de nulle «valeur, comme celui de recevoir quelques gros pois qu'on fait glisser vers l'enfant et qu'il pousse dans une corbeille. On pourrait faire cela sans lui et sans perdre de temps, mais on manquerait l'amorce industrielle qu'A faut toujours présenter à un lutin arrivant dans l'atelier et même à un bambin ou chérubin ; car tel qui n'a pas pris parti à 2 ans , pourra s'engager a 3 ou à L
Cette amorce qu'on réserve partout aux divers âges ne peut être pour le lutin de 21 mois qu'une ombre de travail, flattant son ' amour-propre, lui persuadant qu'il a lait quelque chose, et qu'il est presque l'égal des bas lutins de 26, 28 mois , déjà engagés à ce groupe, déjà revêtus de panaches et ornemente qui inspirent un profond respect au lutin débutant (487).
L'enfant de 2 ans trouve donc aux petits ateliers d'une plia* lange quantité d'amorces que la civilisation ne saurait lui offrir : elles sont au nombre d'une vingtaine, dont je vais donner un tableau.
RESSORTS D'fiCJXWON DUS VOCATIONS.
1. Le charme de petits outils , en dimension graduée pour les di-
vers âges, et de petits ateliers.
2. Les gimblettes harmoniques , ou application de tout l'attirail
des glmbîcttes actuelles, chariots, poupées, etc. , à des emplois d'apprentissage ou de coopération en industrie ( Voyeï chap. XV111).
3. L'appât des ornemens gradués ; un panache suffit déjà chez nous
pour ensorceler un villageois, lui faire signer l'abandon de sa liberté; quel sera donc l'effet de cent parnres honorifiques 9 pour enrôler un enfant au plaisir et a des réunions amusantes avec ses pareils?
4. Les privilèges de parades et maniement d'outils ; on sait com-
bien ces amorces ont de pouvoir sur l'enfant.
5. La gaité inséparable des réunions enfantines quand eH*s tra-
vaillent par plaisir ou attraction.
6. L'enthousiasme pour la phalange où l'enfant jouira de tous les
plaisirs dont son âge est susceptible
7. Les compagnies de table, variées chaque jour selon les Intri-
gues du moment , et servies de mets adaptés au goût des enfants qui ont leur cuisine spéciale.
8. L'influence de la gastronomie sériaire qui a la propriété de sti-
muler les cultures par la gourmandise, et lier tout le mécanisme industriel. ( Voyez VIIe notice ).
9. L'orgueil d'avoir fait quelque rien que l'enfant croit de haute
importance : on l'entretient dans cette illusion.
10. La manie imUative qui, dominante chez lesenfans, acquiert une
activité décuple, quand l'enfant est stimulé par les prouesses de tribus enfantines plus âgées.
11. La pleine liberté d'option en sortes de travail, et en durée de
chaque travail.
12. L'indépendance absolue , ou dispense d'obéissance à tout dief
qui ne serait pas choisi passionnément.
13. L'exercice parcellaire ou avantage de choisir , dans chaque
industrie, la parcelle sur laquelle on veut exercer.