‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 59 sur 124 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Initiative» d'attraction individuelle et collective •a industrie sériaire.

Distinguons en deux séries les classes qu'il faudra attirer au travail productif; ce sont :

La série des trois sexes, hommes, femmes et enfants ;

La série des trois fortunes, riches, moyens et pauvres.

Parmi les sexes, le faible entraine le fort (III, 344). Il faut donc séduire d'abord le3 enfants ; ils entraîneront les mères à l'industrie, puis les mères et les enfants réunis entraîneront les pères, plus rétifs par effet des défiances qui régnent entre civilisés audelà du jeune âge. Parmi les classes, la plus fortunée entraîne les inférieures; il faudra donc se mettre en mesure de séduire les riches, car la bourgeoisie et le peuple travailleront assez, quand ils verront les grands s'entremettre passionnément à l'ouvrage. Examinons si les travaux sociétaires séduiront de prime abord les enfants et les gens riches.

La première amorce pour les enfants sera la gourmandise : une cuisine spéciale pour eux, et la libre manifestation de leurs goûts qui seront suivis eu toute fantaisie, dès qu'il y aura demande formée par un groupe de 7 enfants pour tel mets, tel accommodage à déjeûné, diné, goûté, soupe. Lorsque la phalange sera

*I6 section iv. ~-%écuimm EnuMi<Mm ta l'attraction.

au «emplet, on souscrira au* fantaisies d'un groupe de 3-ai* fants< Dès les premiers jours on les exercera à former des partis sur chaque mets, bien classer leurs goûts sur chaque sorte de préparation^ Cette neuve!!* sagesse leur semblera si délicieuse, qu'ils seront autant de Seïdes pour la phalange.

ûa « vu quelles seront la&autras- amonoes> industrie en mimar tare, petits ateliers, petits outils, courtes séances, manœuvres chorégraphiques, etc.

La classe riche hésitera d'abord, elle s'engagera peu à peu dans quelques minuties, nommées travaux parcellaires. Examinons cet effet sur une culture vulgaire, le ehou.

La nature a donné à Mondor du goût et de l'aptitude pour la parcelle de travail agricole qu'on nomme Grèneterie, cueillette et conserve de graines. Mondor aime le chou rouge, il en a vu de beaux carreaux à la phalange, et les a trouvés très-bons à table : il demande à voir les graines de ce chou ; il disserte sur leur tenue, et donne de bonnes idées au groupe des grainistes. Ce groupe complimente Mondor, dont l'amour-propre est trèssatisfait de briller sur cette bagatelle. H prend parti avec les grainistes du chou, mais non pas avec les autres groupes qui vaquent à cette culture ; sa passion en ce genre étant parcellaire et bornée aux graines, il s'enrôlera plutôt dans la série de grèneterie générale que dans les divers groupes qui soignent le chou rouge.

Le lendemain de ce premier engagement, Mondor voit, à la parade matinale, s'avancer vers lui la fanfare enfantine, âgée de 8 â 10 ans; elle bat le ban des promotions; puis une hérante de la sérié des choutistes proclame Mondor, bachelier du efcoa rouge , dispensé de noviciat , vu l'étendue de ses connaissances; Ensuite la vestale de parade qui distribue les insignes de promotion, embrasse Mondor en lui présentant un bouquet de fleur de chou artificielle ; puis il reçoit les félicitations des chefe, accompagnées d'une salve de la fanfare enfantine (Cette réception est le contraire de la coutume civilisée qui ne fait que du barbouillage en cérémonial, et ferait embrasser une jeune bachelière par un municipal de 80 ans).

Mondor au bout de la première quinzaine aura déjà plusieurs trophées de cette espèce ; il ne voudra plus quitter la phalange, 21 y aura noué des intrigues et pris parti dans tes prétendons de divers groupes.

.Ainsi chaque personnage riche, homme ou femme, après avoir parcouru quelques jours les travaux de la phalange, sera fort étonné de voir éclore en lui-même vingt attractions industrielles déni il ne se savait pas doué, mais qui seront attractions parcellaire* et non pas intégrales, car elles ne s'appliqueront point à l'ensemble du travail, comme l'exigerait le mécanisme civilisé, contraire en tout sens au vœu de la nature.

C'est par influence de l'exercice parcellaire qu'on verra les sept huitièmes des femmes se passionner pour les fonctions de ménage qu'elles répugnent aujourd'hui : telle femme qui n'aime pas le soin des petits enfants, prendra parti dans -un groupe affecté à quelque branche de couture; telle autre qui dédaigne le pot au feu, se passionnera pour la préparation des crèmes sucrées, y excellera et deviendra présidente de ce groupe, quoique étrangère aux autres branches de cuisine. L'écumoire et le pot trouveront de même des sectaires passionnées, quand ce travail n'astreindra pas à en exercer vingt autres dont on surcharge les ménagères civilisées, non moins rebutées par le défaut d'argent que par la complication de travaux ; car les maris et la morale donnent aux ménagères beaucoup de conseils et peu d'argent. Les femmes ne trouvent dans le ménage que tracasseries et privations ; lés hommes ne trouvent à la culture que friponnerie et dégoûts. Faut-il s'étonner que tous prennent en aversion ces travaux qui sont leur destination naturelle !

Quoique l'exercice parcellaire soit la principale source d'initiative en Attraction industrielle, on la verra naître de beaucoup d'aotres amorces ; telles seront les intrigues de contact, et la domesticité passionnée.

L'intrigue de contact enrôle à un travail tel individu qui n'y aurait jamais songé. Chloé, après avoir servi plusieurs fois à tabie les sectaires de la lutherie, dans leurs dînes cabalistiques, fiait par s'intéresser à leurs intrigues dont ils confèrent avec chaleur; elle prend fantaisie de visiter les ateliers de cette compagnie ;. elle y trouve de menus travaux, ou sur bois, ou sur ivoire et nacre, qui lui plaisent ainsi que la 'société ; elle s'engage dans quelque fonction parcellaire, et n'y aurait pas pris parti si elle eût visité l'atelier sans s'être auparavant mise en cootaet d'intrigue avee lea«totaires»

Bientôt la lulnerie entraînera Chloé à d'autres fonctions qui lui étaient, indiftrentes, et; qui seront: stimulées par ce contact

d'intrigues dont on n'a aucune connaissance en civilisation , chaque classe d'ouvriers étant insouciante et railleuse sur les intrigues des autres classes.

La domesticité indirecte est un des plus brillants effets d'harmonie passionnée et un puissant ressort d'Attraction industrielle. Tel qui aujourd'hui est réduit, pour subsister, à servir autrui, essuyer les rebufades et les vexations d'un maître, sa trouvera toutà-coup pourvu d'une cinquantaine de serviteurs passionnés, travaillant pour lui par préférence affectueuse, et sans aucun salaire de sa part.

Bastien, jeune homme sans fortune, a déchiré par un accroc son plus bel habit. Le lendemain le groupe des caméristes, en faisant la chambre de Bastien, emporte cet habit à l'atelier des repriseuses, présidé par Cétiante, dame opulente, âgée de 50 ans, et passionnée pour le travail des reprises perdues, où elle se prétend incomparable.

Géliante affectionne Bastien, qu'elle rencontre souvent dans divers groupes où il excelle; c'est lui qui, au colombier des faisans, soigne les faisans favoris de Céliante, et ses œillets à parfum de girofle, au groupe chargé de cette variété; elle est empressée de s'en reconnaître, et voyant un habit étiqueté Bastien, elle s'en empare et exécutera reprise avec une haute perfection.

Dans ce travail, Bastien a eu pour ouvrière une dame millionnaire qui l'a servi par passion et très-gratuitement, car C'est la phalange qui paie chaque service par un dividende alloué au groupe. Nul ne reçoit de salaire individuel, ce serait déshonneurs

On verra que Bastien, quoique très-pauvre, est partout servi de même. Les fonctions de faire le lit, battre l'habit, cirer les chaussures, seront toutes remplies par des femmes ou enfants qui, dans les groupes de caméristes, batteuses et décrotteuses, auront choisi de préférence les vêtements de Bastien et de tels autres qu'elles affectionnent. Tout travail domestique roulant sur un groupe libre, chacun choisit à volonté les personnes qu'il veut servir, et les quitte de môme. Celui dont l'habit n'est choisi par personne, sera servi par les complémentaires qui, à tour de rôle, exercent pour la masse non choisie.

Sur cet aperçu, il reste à prouver que chacun, vieux ou jeune, pauvre ou riche, trouve des serviteurs passionnés en tout genre, et a réellement une cinquantaine de domestiques affectionnés, souvent cent fois plus riches que rai. Le travail de domesticité qui

en civilisation désole les valets et parfois les maîtres mêmes, devient dans la phalange une source de liens innombrables.

Ce ralliement en doit faire pressentir un autre plus précieux encore, c'est celui de l'éducation qui est toute passionnée : chaque enfant pauvre est entraîné à une trentaine de fonctions et même une centaine dans le cours de sa jeunesse ; partout il trouve des vieillards qui, zélés pour la continuation de ces travaux, se plaisent à instruire tel enfant pauvre en qui ils entrevoient un héritier de leur travail favori ; de là vient que souvent un petit garçon sans fortune devient l'un des adoptifs d'une femme âgée, qui a reconnu en lui le continuateur de quelqu'un de ses travaux favoris, et lui fait un legs à ce titre.

C'est pour ménager ce beau ralliement, que la nature donne aux enfants des penchants différents de ceux des pères qui s'en plaignent amèrement en civilisation. Bientôt ils admireront la sagesse du créateur dans les harmonies sublimes que l'état sociétaire fait naître de cette diversité de goûts en même lignée (cinquième section).

En opposition à ces brillants accords, l'industrie morcelée n'aboutit en tout sens qu'à brouiller les âges opposés et les classes opposées; le salaire y devient un sujet de querelles interminables, et le commandement individuel un sujet de haines. Tout commandement arbitraire est humiliant pour celui qui obéit. L'individu en harmonie n'est jamais commandé que pour discipline convenue, collective, et consentie passionnément; dans ce cas il n'y a rien d'arbitraire dans l'ordre donné, rien d'offensant dans l'obéissance; tandis que la méthode civilisée ou régime de domesticité individuelle et salariée crée toujours double et souvent quadruple discorde, là où la méthode sociétaire produit double et quadruple charme , liens et accords de toute espèce.

Passant aux initiatives en attraction collective, je comptais en décrire trois ressorts :

L'emploi des passions ambiguës (III, 435) ,

Les relations galantes aux armées, ^ <&

L'échelle d'amour maternel. Je me borne au premier.

On appelle Groupes d'ambigu, Séries d'ambigu, les réunions mues par des goûts bâtards et méprisés parmi nous, où l'on n'en a aucun emploi. Démontrons l'utilité de ces prétendus vices, précieux en exercice combiné.

Je suppose qu'il s'agisse d'entreprendre un travail difficile,

tS6 section iv. — KÉcAtnsim et HAttomnr m l'attraction.

comme la plantation d'une forêt, pour couronner on meubler une montagne mie qui dëpare le canton : Ton ne trouvera guère à' former une série qui veuille se charger passionnément de Ptaaemblè du travail; il faudra mettre en jeu une série d'ambigu, en rechange successif.

D'abord on fera agir la cohorte de salariés pour les premiers transports de terre et le dégrossissement du travail. (Je parle do la phalange d'essai, car au bout de trois ans on n'aura plus besoin de cohorte salariée). .

Ensuite on fera intervenir les initiateurs, gens qui commencent tout et ne finissent rien, n'ont qu'un feu db paille limité à quelques séances : n'importe, ils sont précieux pour aider à franchir les premiers pas qui sont les plus épineux ; ces caractères sont faciles à 'stimuler, l'entreprise la plus inconsidérée ne les effraie pas : ils mettront donc la main à l'œuvre, fourniront quelques séances de 2 heures , et lâcheront pied au bout d'une quinzaine, ainsi qu'on l'aura prévu. Entretemps l'ouvrage aura déjà pris couleur ; les initiateurs aidés d'une cohorte salariée auront bien avancé le dëgrossissement et placé quelques bouquets d'arbres sur divers points.

Alors on aura recoure aux caractères occasionnels m girouettes, gens versatiles tournant à tout vent, inclinant pour l'avis du dernier verni, et ne goûtant tme nouveauté que lorsqu'elle commence à prendre crédit : ils jugeront l'entreprise très-plausible, quand ils la verront en activité, et s'adjoindront à ce qui restera des initiateurs aidés d'une masse de salariés.

On recourra ensuite aux ambiants ou fantasques, gens qui veulent s'entremettre dans oe qui est fait à demi, le modifier et remanier, refaire la maison à moitié construite, changer inconsidérément de fonctions , quitter même un bon poste pour un mauvais, sans autre motif qu'une inquiétude naturelle dont ils ne peuvent pas pénétrer la cause. Ils s'entremettront ardemment dans la plantation quand ils la verront avancée; on leur accordera quelque changement insignifiant pour les* amadouer, et ils figureront pendant quelque temps dans ce travail avec le restant des coopérateurs précédents.

Viendront ensuite les camétéons ou protéesy sorte d'ambigus trè»-nombréux en civilisation, gens qui s'engagent dans une affaire quand ils la voient en bon train. Ils ne voudront pas paraître insouciants pour l'entreprise parvenue aux deux tiers, et

NOTICE Vif. — CHAPITRE XXV. BW

opineront à y coopérer sans attendre la fin. Leur intervention avancera d'autant le travail qui, dès lors, approchera de son terme.

Ce sera le moment d'engager les ftniteur» , gens qui se passionnent pour un ouvrage quand ils le voient presque achevé. Jamais il n'obtient leur suffrage au début ; ils crient à l'impossi- Me, au ridicule, se répandent en diatribes contre l'autorité qui lait une amélioration, traitent de fou le propriétaire qui construit, dessèche, innove en industrie.

Mais lorsque l'ouvrage en est aux trois quarts, ou voit ces aristarques changer de ton, se déclarer preneurs de ce qu'ils ont tant décrié, prétendre, comme la mouche du coche, qu'ils ont aidé l'entreprise ; on les voit souvent prôner cet ouvrage à ceux même qu'ils ont indécemment raillés pour l'avoir soutenu dans le principe. Ils ne s'aperçoivent pas de leur inconséquence, entraînés par la passion qui ne germe chez eux qu'au dénouement de l'affaire. C'est en France que ce caractère est le plus commun ; aussi les Français revendiquent-Ils, après coup, toutes les nouveautés qu'ils ont raillées à l'apparition.

Les Français ne manqueront pas de se montrer en Jbiiteurs sur la fondation de l'harmonie ou Attraction industrielle. Us ont débuté par diffamer Tinvention et l'auteur ; plus tard ils railleront les actionnaires fondateurs, puis ils commenceront à se raviser, lorsqu'ils verront s'avancer-tes dispositions du canton d'épreuve. Enfin, au moment de l'installation, ils rachèteront les actions au triple et au: quadruple; ils prouveront que ce sont eux qui ont protégé l'auteur, qu'ils ont admiré, encouragé sa découverte. Et comme les extrêmes se touchent, les Français sont grands inUiateurs sur les. choses connues; aucun peuple n'est plus enclin à tout commencer sans rien finir, changer de plan sur un travail à moitié fait. On ne voit jamais chez eux un fils achever sur le plan du père, ni un architecte continuer s^r le plan de son prédécesseur : les Français sont ambiants^ ne pouvant se tenir fwémé&t à un goût, à une opinion, passant brusquement d'un extrême à l'autre et amalgamant les contraires. Ils étaient , il y a un demi-siècle, pleins de mépris pour le commerce, ils en sont aujourd'hui plats adulateurs; ils se vantaient de loyauté, et maintenant ils sont dans le commerce, aussi faux que les Juifs et les Chinois.

Bref, on voit affluer chez eux tous les caractères d'ambigu que je viens de décrire. L'ambigu, en tous genres, est le caractère

national chez les Français ; et quand les harmoniens, écrivant l'histoire de la civilisation, classeront les peuples par échelles de caractères, le Français y figurera comme type de l'ambigu et non de la loyauté.

On peut entrevoir ici que nos goûts les plus critiqués par la morale, seront utilisés et deviendront vertus précieuses en régime sociétaire. Les civilisés ne cessent de se railler l'un l'autre sur tel goût bizarre ; en réponse à cette critique, je viens de décrire un ouvrage des plus pénibles, des plus rebutants, effectué passionnément par le concours de tous ces caractères ambigus.

Plus on avancera dans l'examen du mécanisme des Séries passionnées, plus on se convaincra qu'il existe surabondance de moyens pour attirer à l'industrie les masses comme les individus; que nos penchants, nos instincts, nos caractères même les plus bizarres, seront bons tels que Dieu les a faits, sauf à les employer en Séries passionnées ; que le règne du mal ne provient aucunement des passions, mais du régime civilisé qui les emploie en exercice morcelé ou familial , d'où naissent autant de calamités que le régime divin aurait produit de bienfaits.

Résumant sur le sujet de ce chapitre, je pourrais indiquer beaucoup d'autres voies d'initiative en Attraction industrielle; mais il suffiit de ces quatre :

Exercice parcellaire, Domesticité indirecte, Intrigue de contact, Emplois d'ambigu (III , 135),

pour prouver que le monde social est hors des voies de la nature quand il distribue l'industrie par familles, méthode où lafourberie des relations, la longueur des séances, la saleté des ateliers, la complication des travaux, l'ingratitude des fonctions subalternes, l'injustice et l'égoïsme desmaîtres , la grossièreté des coopérateurs, tout concourt à transformer l'industrie en supplice, et, qui pis est, à réduire le produit au quart de ce qu'il serait en régime sociétaire*- L'état civilisé est donc l'antipode de la destinée, le monde à re*> bours, l'enfer social : il faut être frappé de la cataracte philosophique pour ne pas reconnaître cet égarement de la raison.

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