‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 2)Chapitre 60 sur 124 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Kngrenage de* Séries par la gastronomie eafcalteti««.

Dans le cours des sections précédentes et de la Préface, on a pu badiner sur une thèse plusieurs fois répétée et risible au premier abord; c'est (224) qu'en régime sociétaire la gourmandise est source de sagesse , de lumières et d'accords sociaux. Je puis donner sur cette étrange thèse les preuves les plus régulières.

Aucune passion n'a été plus mal envisagée que la gourmandise. Peut -on présumer que Dieu considère comme vice la passion à laquelle il a donné le plus d'empire ? (car il n'en est point de plus généralement dominante sur le peuple.) D'autres passions, l'amour, l'ambition, exercent sur les âges, adulte et viril beaucoup plus d'influence; mais la gourmandise ne perd jamais son empire sur les divers âges : elle est la plus permanente, la seule qui règne depuis le berceau jusqu'au terme de la vie. Déjà très-puissante sur la classe polie, elle règne en souveraine sur le peuple et sur les enfants, qu'on voit partout esclaves \ de la gueule. On voit le soldat faire des révolutions pour qui veut l'enivrer ; et le sauvage, si dédaigneux pour les civilisés, s'associer à leur industrie moyennant un flacon d'eau-de-vie, leur vendre au besoin sa femme et sa fille pour quelques bouteilles de liqueurs fortes.

Dieu aurait-il asservi si impérieusement les humains à cette passion, s'il ne lui eût assigné un rôle éminent dans le mécanisme auquel il nous destine ? Et si ce mécanisme est celui de l'Attraction industrielle, ne doit-elle pas se lier intimement avec l'attr ac tion gastronomique dite gourmandise? En effet, c'est la gourmandise qui doit former le lien général des Séries industrielles, être l'âme de leurs intrigues émulatives.

Dans l'état civilisé la gourmandise ne se lie pas à l'industrie, parce que le producteur manouvrier ne goûte pas des denrées ex* quises qu'il a cultivées ou manufacturées. Cette passion devient donc parmi nous l'attribut des oisifs; et par cela seul elle serait vicieuse, si elle ne l'était déjà par les dépenses et les excès qu'elle occasionne.

Dans l'état sociétaire fa gourmandise joue un rôle tout opposé:

W* section iv. — ■écAwisME rr HARMomes ms l'attraction.

elle n'est plus récompense de l'oisiveté, mais de l'industrie; car le plus pauvre cultivateur y participe à la consommation des denrées précieuses. D'ailleurs elle n'influera que pour préserver des excès à force de variété, et stimuler au travail en alliant lés intrigues de consommation avec celles de production, préparation et distribution (263). Laproductionétant la plus importante des quatre, posons d'abord le principe qui doit la diriger; c'est la généralisation de la gourmandise. En effet :

Si on pouvait élever tout 'e genre humain aux raffinements gastronomiques, même sur les mets les plus communs, tels que choux et ravea, et donner à chacun une aisance qui lui permît de refuser tout comestible médiocre en qualité ou en accommor dage , il arriverai! que chaque pays cultivé serait, au bout de quelques années., couvert de productions exquises; car (94) on n'aurait aucuaplacement desmédiocres, telles que melons amers, pêches arrières, que donnent certains terroirs où l'on ne cultiverait rû le melon ni la pêche : tout canton se fixerait aux productions que son sol peut élever à la perfection; il rapporterait des terres sur les lieux, qui donnent de mauvaises qualités, ou bien il mettrait le local en forêt, en prairie artificielle ou autre emploi qui pût donner un produit de bonne qualité. Ce n'est pas que les Séries passionnées ne consomment du commun en comestibles et en étoffes; mais elles veulent* mêfiie dans les choses communes, telles que les fèves et le gros drap* une qualité aussi parfaite que possible, conformément aux proportions queJa nature a établies en attraction manufacturière (voyez 452).v

Le principe d'où il faut partir, est qu'on arriverait à une perfection générale de l'industrie, par exigence et raffinement unioerseldes consommateurs \ sur les* comestibles et vêtements, sur lemobiUer et les plaisirs. Ce principe est reconnu par les moralistes mêmes ; car on voit les classiques tonner contre le mauvais goût du public, adonné aux mélodrames et aux monstruosités que dédaignerait une société d'un goût épuré.

Sur ce point comme sur tout autre, la morale est en contradiction avec elle-même, car elle nous veut raffinés sur la littérature et les arts; puis elle nous veut grossiers sur la branche essentielle du système social, celle des subsistances qui sont la partie de relations (439 et 224) où doit germer l'Attraction industrielle, pour se répandre de là dans toutes les autres branches. Ainsi les moralistes , toujours malencontreux en théorie comme en pratique,

mmcK vn — cbaptthe xxvi. 2fo

ont appliqué le principe de perfectionnement, ou nécessité de goût raffiné, au dernier objet auquel on devait rappliquer, aux beaux arts; et je les place au dernier échelon en politique sociale, parce que le raffinement qu'on y a introduit tombe dans double vice :

4* H pervertit les arts mêmes qui, par spéculation mercantile , s'engagent de plus en plus dans' les faux brillants, le romantique outré, les écarts de toute espèce; dépravation qui se communique au génie adonné plus que jamais à l'esprit de système, et au dédain de la nature ou attraction.

2» Si le raffinement règne plus ou moins dans les arts, il y est limité, ri ne se répand point dans les relations primordiales, celles de consommation et préparation, d'où il se communiquerait à la production (439 et 224). Ainsi la marche du bon goût ou raffinement est tout-à-fait faussée ou neutralisée par cette bévue morale qui veut le limiter aux arts avant de l'introduire en gastronomie, d'où il se répandrait partout, sauf emploi des Séries passionnées.

À Tappui de ce doubln grief, observons que Paris, qui est le foyer des beaux arts, es\ aussi le foyer du mauvais goût en gastronomie. Les Parisiens consomment indifféremment le bon ou le mauvais (4) ; c'est une fourmilière de huit cent mille philosophes

(1) L'assertion peut sembler injurieuse aux Parisiens, Je vais l'appuyer de faits décisifs.

Depuis 1826 , les boulangers et pâtissiers de Paris ne font cuire qu'A demi toutes leurs pâtes. Paris était donc bien ignare en gastronomie, au temps où l'on faisait cuire en plein le pain et la pâtisserie ! Ce temns pourtant, celui desGrimod et des Berchoux qui se trouvent coupables ae

faêtro-ânerie , si la mode actuelle est conforme aux saines doctrines, àut-a dire le secret de cette monstruosité ? C'est que les pâtes à demi cuites conservent plus d'eau, sont plus lourdes et se maintiennent mieux en cas de mévente. Cette demi-cuisson sert l'intérêt des marchands, mais non pas celui des consommateurs. Si les Parisiens n'étaient pas vandales en gastronomie, on aurait vu la grande majorité d'entre eux s'élever centre cette impertinence mercantile , et exiger une cuisson suffisante ; mais on leur fait croire que c'est le bon genre , le genre anglais qui vient de t 'anglais.

En 1797,. on les habitua aussi , par mode anglaise, â manger de la viande à demie crue , avec fourchettes courbées à rebours et presque Impossibles à manier. C'est encore l'anglomanie qui les a habitués à proscrire *U déjeuné les bons mets de leurs pays, et les remplacer par une vilenie qu'on appelle thé, drogue dont les anglais s'accomodent forcément , parce qtriis n*ont ni bon vin , ni bons fruits , à moins d'énorme dépense. Ils sont réduits au thé. eomme les malades, et au beurre, comme les petits enfans à qui une mère pauvre donne une rôtie de beurre*

qui ne se nourrissent que pour modérer leurs passions et favoriser, l'astuce des marchands par une servile résignation à toutes les fraudes, à tous les poisons qu'il plaît au commerce d'inventer.

Un autre genre de dépravation particulier à la France, et qui est encore d'origine parisienne, c'est le dédain du sexe féminin pour la gastronomie, dédain qui va croissant. Ce sera un trèsgrand vice au début de l'harmonie ; car on ne peut pas se passionner vivement pour les cultures, épouser avec ardeur les intrigues des séries agricoles, si on ne se passionne pas en gastronomie, voie initiale d'Attraction industrielle. Des prédicants de morale et de bon ton persuadent aux dames françaises que la gourmandise est une passion de mauvais genre; il faudra qu'elles changent de thème en harmonie, qu'elles s'élèvent au raffinement cabalistique, au moins sur les dix passions permises par les coutumes civilisées. Le sexe féminin est moins vicié en Allemagne, il s'y livre plus franchement à la gourmandise, même sur les vins, que le beau sexe français tient à honneur de mépriser.

Tous ces goûts de modération ne sont que travestissement de la nature : elle a ménagé, en comestibles solides ou liquides, un assortiment propre à passionner les trois sexes; et de plus un engrenage de goûts, engageant dans les goûts mâles un huitième de femmes, et dans les goûts féminins un huitième d'hommes. Cet

Peut-on nommer gastronomes des êtres sans goût prononce, dociles à toutes les sottes idées que leur suggère la mode, l'astuce mercantile? Témoin la vogue de la colle rance nommée vermichelli , qui est devenu soupe générale à Paris , parce qu'elle fait gagner l'épicier et épargne du temps à la cuisinière. Voilà le savoir des parisiens en gastronomie , la docilité à tout fripon qui veut les duper ; aussi ne voit-on nulle part tant de falsifications des liquides, vin , vinaigre , liqueurs , bière , lait, huile, sucre , ete. : leurs viandes sont échauffées et infectées par les courses forcées de l'animal à qui le marchand veut faire sauter une étape; leurs herbages sont imprégnés du parfum de certaine denrée dont on fume les jardins de la banlieue ; ils ont quelque bons fruits parce que le commerce ne peut pas les falsifier comme leurs vins, fabriqués avec bois de teinture . potasse , litharge, lie , esprit 3/6 , vin cuit , mélasse , réglisse , miel alun , iris et autres poisons mercantiles dont le pire est le vin de Languedoc St.-Gilles. Du reste, leurs cultivateurs sont ignares au point de gâter la moitié des pommes de terre dès le Jour de la récolte: sur vingt paniers pris au marché , vous en trouverez dix immangeables par amertume, aigreur , viscosité. Est-il de nation plus profane , plus vandale en gastronomie ? Un enfant de 5 ans , élevé en harmonie , trouverait cinquante fautes choquantes au diné d'un soi-disant gastronome de Paris. Que-dire de leurs autres anglomanies , leur écriture où on ne volt que des u , uuuuuuuuuuu ?...

NOTICE VII. — CHAPITRE XXVI. 2qT

engrenage existe quoique déguisé. Je connais une demoiselle de neuf ans qui aime beaucoup l'ail et mange des gousses d'ail avec avidité. Sans doute à quinze ans elle se sevrera de ce régal; mais il prouve qu'en dépit des arrêts de la mode, les femmes sont pourvues, en proportion convenable, de tous les goûts nécessaires à l'engrenage des Séries passionnées, selon les règles posées en 4 ^ section.

Il faudra donc développer ces goûts dans la phalange d'essai, faire éclore chez les femmes leurs penchants naturels souvent fort opposés au bon ton. Ce sera d'abord sur la gastronomie qu'il faudra les rappeler à la nature, si l'on veut atteindre sans délai à l'engrenage des séries industrielles et à l'équilibre des passions. Une jeune fille aime l'ail en dépit des plaisants; spéculez sur ce goût pour un engrenage double, il peut opérer:

4° L'alliage des sexes dans une série; car la série qui cultivera les légumes bulbeux, oignon, ail, échalotte, poireau, ciboule, sera communément masculine. Il faut, par engrenage, y introduire au moins 4/8 de femmes; et c'est dans le bas âge qu'il faut les chercher, car ce n'est guère à seize ans que les filles prennent goût à l'ail.

2° L'alliage des travaux chez l'individu. Telle jeune fille aime l'ail et n'aime pas étudier la grammaire. Ses parents voudront qu'elle renonce à l'ail et qu'elle s'adonne à l'étude; c'est doublement contrarier son naturel ; cherchez plutôt à le développer en double sens. Après l'avoir mise en liaison cabalistique à table et au jardin avec les amateurs de l'ail, présentez-lui l'Ode en l'honneur de l'ail, par M. Marcellus : elle s'empressera de la lire , si elle est vivement piquée contre les détracteurs de l'ail. Profitez de cette lecture pour l'initier superficiellement à la poésie lyrique, aux distinctions de strophes et de vers libres; peut-être se passionnera-t-elle pour la poésie avant la grammaire, et l'une conduira bientôt à l'étude de l'autre. Ainsi l'enseignement sociétaire combine l'esprit cabalistique et les penchants bizarres pour éveiller chez un enfant le goût des études, et le conduire indirectement à celle qu'il aurait repoussée obstinément sans le concours de quelques stimulants d'intrigue.

J'insiste sur le principe de rattacher toutes ces intrigues à la gourmandise, qui est pour les enfants la voie naturelle d'initiative et d'engrenage en industrie. Sans doute il est d'autres ressorts à mettre en jeu, mais celui-là est au premier rang chez l'enfance.

La phalange d'essai, en méconnaissant ce principe, s'engagerait dans la fausse «rote : elle n'avancerait qu'à pas de tortue; et, pour peu qu'elle commît une autre faute grave, elle échouerait.

Page 1