‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 4)Chapitre 24 sur 86 · III · texte numérisé non relu

III

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31 Stagnation en échelle : tout languit sur ce globe ; nul progrès vers le bien, quoi qu'en disent les chantres de perfectibilité. Au lieu de progrès, c'est de la dégénération qu'on observe de toute part. On ne voit que sutn version matérielle des climats, et subversion politique des sociétés. À l'heure où j'écris, 1er. juin 4822, on en distingue deux effets bien frappants.

Subversion matérielle. Dernière semaine de mai 1821 , gelées qui enlèvent moitié de diverses récoltes, et saison hivernale prolongée /et consécutive plusieurs semaines avant et après cette époque. Dernière semaine de mai 1822, chaleurs de la canicule; thermomètre de Béaumur & 25 degrés, avec saison estivale consécutive depuis plusieurs semaines , quoiqu'en printemps.

Subversion spirituelle. Mai 1822, indifférence parmi là chrétienté sur ce que ses féroces amis, les Turcs, ont égorgé à Scio 40,000 chrétiens sans défense, la plupart faisant acte de soumission, et 20,000 femmes âgées; emmené 20,000 jeunes femmes en esclavage» et 40,000 enfants pour les élever dans la religion mahométane. Grands éloges à la Russie , sur ce qu'elle reste , avec ses 912,000 soldats, spectatrice indifférente du massacre d'une nation chrétienne dont elle est , par les traités de Kainardgi et Bucharest, protectrice obligée.

Sur tant d'horreurs, la mercantile Europe ne donne pas même signe d'émotion : ce bouleversement des mœurs, des saisons et des esprits, n'est-il pas un témoignage irrécusable de subversion physique et morale?

Mais quel rapport entre ces événements et le mariage, sujet de l'article ? Un rapport très-intime ; l'article tend à prouver que le monde social tombe en marche rétrograde, s'il tarde à utiliser les essors du mouvement, tels

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que mariage , commerce, [concentration actionnaire, 4*. phase ] et autres. Les conserver avec leurs vices, n'essayer si ne chercher de remède , c'est une stagnation qui mène à l'empirisme, de même qu'une maladie négligée fait bientôt un progrès colossal.

On n'est pas impunément stationnaire en mouvement social* L'immobilisme vanté par de petits esprits a déjà la propriété notoire de détériorer forêts et climatures : il vient un temps où le mal matériel engendre le spirituel, et tous deux réunis ont bientôt miné un globe : le nôtre est arrivé à ce point de dégradation; il pèche par stagnation sociale et délai de transition , empirisme par commerce et mariage. C'est un caractère négatif, et par cette raison noté 3 inverse. Je passe aux caractères de gamme positive.

4°. Dépravation interne masculine. Le monde se composant de dupes et de fripons, il semble que les institutions devraient favoriser la classe exposée aux duperies. Le mariage, au contraire, est tout au désavantage des gens confiants; il semble inventé pour récompenser les pervers. Plus un homme est astucieux et séducteur, plus il lui est facile d'arriver par le mariage à la fortune et à l'estime publique. Mettez en jeu les ressorts les plus infâmes pour obtenir un riche parti , dès que vous êtes parvenu à épouser, vous devenez un petit saint, un modèle de vertu. Acquérir tout à coup une grande fortune pour la peine de jouir d'une jeune personne , c'est un résultat si plaisant que l'opinion pardonne tout à l'intrigant qui sait faire ce coup de partie : il est déclaré de toutes voix bon mari , bon père , bon gendre , bon parent , bon ami , bon voisin , bon citoyen , bon républicain. Tel est aujourd'hui le style des apolo-

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gistes : ils ne sauraient louer un quidam , sans le déclarer bon de la tête aux pieds, en gros et en détail.

Un riche mariage est comparable au baptême par la promptitude avec laquelle il efface toute souillure antérieure. Les pères et mères ne sauraient donc faire mieux que de stimuler leurs fils à tenter, pour obtenir un riche parti, toutes voies bonnes ou mauvaises , puisque le mariage, vrai baptême civil, effaee tous péchés aux yeux de l'opinion. Elle n'a pas la même indulgence pour les autres parvenus; elle leur rappelle longtemps les turpitudes qui les ont conduits à la fortune.

D'autre part, quelle voie de succès en mariage peut trouver un innocent qui , doeile aux lois civiles et religieuses , déclare qu'il veut conserver sa virginité jusqu'à 50 ans pour l'apporter en dot à son épouse future , et que fidèle aux préceptes de l'excellent livre nommé Introduction à la vie dévote, il s'abstiendra jusqu'à 30 ans de boire dans le gobelet de la paillardise, du vin de la prostitution de Babylone? S'il s'avise de faire cette déclaration, quel gré les femmes lui en sauront-elles? Il sera badiné par les mères comme par les filles ; et à égalité de fortune, d'âge, de physique, etc., toutes préféreront le jeune homme exercé au dadais qui garde sa virginité selon les ordres de la morale.

Les avantages en recherche de mariage sont donc entièrement du côté des intrigants et des pervers : d'où il suit que ce nœud est une amorce à la dépravation mas<culine simple ou personnelle.

(*) 3°. Dépravation simple féminine. Même réconw

(*) On Ut en marge : [Hébétement conjugal ,

Communication de vices. ]

pense aux libertines et aux rouées ; le mariage n'a de belles chances que pour elles. Un riche et vieux garçon ne veut pas se marier; il a beaucoup de parents pauvres; son héritage leur est dévolu à juste titre ; mais une sirène, une servante maltresse vient à la traverse, et fascine si adroitement le barbon, qu'elle lui fait sauter le pas, signer contrat et donation de biens, aux dépens des pauvres parents.

Que serait-il arrivé si la gouvernante eût voulu vivre moralement avec son maître , lui interdire toute privaulé contraire à la morale douce et pure? Elle aurait manqué son bien-être ; le Gassandre l'aurait éconduite pour en prendre une plus Iraitable. Qu'on passe en revue toutes les autres chances, et l'on verra que le succès pour ^ femmes n'est assuré qu'à celles qui savent cajoler un prétendant , jeune ou vieux.

Voilà le vice féminin en sens actif : observons-le en sens passif, en influence du mariage pour vicier subitement les femmes. Bien de plus général que la docilité d'une épouse à adopter les défauts d'un mari, sans adopter ses bonnes qualités. Mariez une Agnès à un fripon, elle sera bientôt l'émule du mari en friponnerie , sa complice en recèlement. Mariez cette Agnès à Robespierre , elle sera , le mois suivant , sinon égale en férocité , au moins complice; elle le flattera dans tous ses crimes.

Si on la marie à un homme vertueux, loin d'adopter ses vertus, elle ne suivra que les impressions de quelque libertin qui la courtisera. Brillante propriété du mariage! il communique aux femmes les vices de l'homme, et jamais ses vertus. Or, comme il y a chez les maris civilisés 99/1 00e'. de vice pour l/100e. de vertu, il faut estimer en même rapport le perfectionnement moral que le mariage produit chez le sexe féminin.

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Les deux articles précédents ont traité' de la dépravation individuelle, passons à la collective, et posons en principe que la coutume du mariage excite chacun des deux sexes à s'ingénier et se concerter cabalistiquement sur les moyens de tromper l'autre sexe : j'en vais donner les preuves de fait.

3°. Dépravation collective antérieure. 11 est bien avéré que tous les hommes considèrent le mariage comme un piège qui leur serait tendu. Ce sont les pères mêmes qui excitent les fils à envisager ainsi le nœud conjugal ; et pourquoi? C'est que les pères , sachant par expérience que la duperie en ce genre est irréparable, s'efforcent di" persuader à leurs enfants cette vérité, de les rendre cauteleux et cupides en négociation de mariage.

Aussi les trentenaires ou candidats, avant de franchir ce pas, s'épuisent-ils en calculs. Rien de plus plaisant que les instructions qu'ils se donnent sur la maniéré de façonner l'épouse au joug, et de l'ensorceler de préjugés. Rien de plus curieux que ces conciliabules de garçons, où l'on fait l'analyse critique des demoiselles à marier, et des embûches tendues par les pères qui cherchent à se défaire de leurs filles. Après tous ces débats, on les entend conclure qu'il faut s'attachera l'argent; que si Y ou risque d'être dupe de la femme, il faut au moins n'être pas dupe sur la dot, et s'assurer, en prenant femme , une indemnité qui compense les inconvénients du mariage , en termes de l'art, les attrapes.

Ainsi raisonnent entre eux les hommes à marier : telles sont les dispositions qu'ils apportent à ces nœuds de l'hymênée, à ces douceurs philosophiques du ménage. Les femmes sont-elles moins perverses dans leurs comités consultatifs sur le mariage , sur la conduite à tenir

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pour ensorceler et maîtriser un homme , en faire un de ces niais qu'on appelle bons mari* , voyant tout avec les yeux de la foi ?v

En politique spéculative , quelle considération mérite un lien dont les inconvénients notoires excitent les deux sexes à se défier l'un de l'autre avant de le contracter ; s'endoctriner sur les moyens d'échapper au trébuchet, et d'y prendre ses concurrents! Comment un nœud perpétuel auquel on prélude par ces viles spéculations , n'at-il pas été suspecté par des écrivains qui se disent ami* de l'auguste vérité l

N'omettons pas, en dépravation antérieure» les incestes et fornications spéculatives. Tel préfère, à égalité de dot, la famille qui a beaucoup de filles , parce qu'une fois installé chez elle à titre de beau-frère, il se formera aisément un sérail des belles-sœurs et de leurs amies : calcul aussi fréquent chez les hommes à marier que l'est chez les mères celui de fixer un amant auprès d'elles , en lui donnant leur fille 1 Combien ces spéculations antérieures au mariage fourniront de belles pages dans les fastes de F auguste vérité civilisée!

4°. Dépravation collective postérieure. L'infidélité n'est que dépravation simple ou personnelle; ce même vice devient composé quand il est d'accord entre les deux époux (68), et collectif, quand il est soutenu par les deux sexes , à l'unanimité publique ou secrète.

La violation des lois conjugales est d'unanimité publique en divers pays, par le fait ou le droit, et quelquefois par l'un et l'autre, comme en Italie. L'adultère y jouit d'une protection légale ; on le stipule en contrat de mariage; l'acte mentionne l'admission de tel individu à titre de sizîsbêe de madame, et conservant malgré le

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mariage un droit de privautés avec elle. C'est une bigamie contractuelle.

En d'autres pays les usages ont autorisé t'adultère mystique : en Espagne, au 10e. siècle, tout prêtre, tout moine , avait le droit d'entrer chez une femme , et , en laissant ses sandales à la porte, il interdisait l'accès de Pappartement au mari même, qui ne devait pas franchir cette barrière. Un tel usage avait presque force de loi ; si quelques maris y résistaient, beaucoup s'y soumettaient. L'abus devenait dépravation collective, puisqu'il était appuyé de la majorité en opinion.

Dans ce 4e. caractère est comprise l'infidélité combinée, dont j'ai déjà parlé sous ïe nom de matronage composé (68), mœurs de certains ménages où la concorde naît de ce qu'on s'y passe réciproquement la rhubarbe et te séné. Cet accord est positif quand les époux sont de concert pour spéculer sur le double adultère : il est négatif quand tes époux , sans convention verbale, ferment les yeux sur leurs infidélités respectives. Ce vice très-fréquent dans les ménages doit obtenir le suffrage de nos économistes r car il est le meilleur gage de balance, contre-poids r garantie, équilibre. La paix est assurée dans le ménage, quand madame a son amant et monsieur sa maîtresse : mais c'est une paix par voie passive et scissionnaire ; elle est de voie active et combinée dans le matronage composé.

Telles sont les 4 dépravations cardinales qu'engendre Tétat conjugal. Je ne les ai analysées que sous le rapport de l'amour : il faudrait y ajouter la corruption en sens de famillisme. Par exempte , en titre descendant ou paternef on citerait la bassesse obligée des pères , les démarches auxquelles ils s'abaissent pour te placement des enfants ,

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et surtout pour le mariage de leurs filles, même des bien dotées.

Je conçois que l'amour paternel puisse les aveugler sur l'infamie des cajoleries auxquelles ils sont réduits pour amorcer les épouseurs; au moins confesseront-ils que ce rôle est pour eux un océan d'humiliations. Combien ceux qui sont chargés de filles doivent-ils désirer qu'on invente un nouvel ordre domestique où le mariage n'existe plus , et où les pères soient délivrés du souci de procurer à leurs filles des dots et des époux 1 combien doivent-ils d'actions de grâces à celui qui leur apporte cette invention*

5°. Dépravation collusoire. Un effet bizarre du mariage (effet dont on indiquera les causes) est que les diverses classes de la société, quoique suffisamment éclairées sur le piège , s'y poussent à l'envi.

Antérieurement , tout conspire à y entraîner les sages comme les fous. La morale prend l'initiative en prônant les charmes ineffables du doux ménage; et si on lui objecte les ennuis du ménage sans argent, elle répond en style fataliste que nous sommes destinés en cette vie aux tribulations , et qu'il faut savoir se résigner.

La politique Y excite parce qu'elle sait que le célibataire incline à l'insouciance, et qu'il ne deviendra soucieux qu'à l'aspect d'enfants talonnés par la famine.

L'économisme prouve qu'une fourmillière de populace est l'enseigne de la sagesse administrative. Le gouvernement adhère à ces fausses doctrines qui légitiment les spéculations ambitieuses d'un conquérant sur l'affluenc* de soldats.

Ainsi tout concourt à couvrir le piège de fleurs : cetfî mêmes qui y sont tombés et qui s'en désolent en secret y entraînent le célibataire, soit pour placer une de leurs

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filles» soit par jalousie de le voir à l'abri des ennuis conjugaux.

Postérieurement, tout conspire à jeter le père dans un autre piège, celui de la fourmillière d'enfants. Il y est poussé d'abord par la pauvreté et le désespoir. Le peuple fabrique des enfants par douzaines , en disant : Ils ne seront pas plus malheureux que nous.

Dans la classe aisée , un mari est incité par de perfides voisins, complices de l'accroissement de sa famille, ils lui disent que c'est Dieu qui les envoie, et quil ny a jamais trop d'honnêtes gens. Dieu n'en enverrait pas tant, si les voisins et amis ne s'y entremettaient pas.

D'autre part, les dogmes religieux, plus sévères que dans l'antiquité, interdisent au mari certaines précautions que dicte la prudence : Interdictio semen effundendi extra vas débit um. La femme l'exige par masque de piété ; son vrai motif est de légitimer les œuvres d'un amant.

Ainsi tout s'accorde à pousser dans l'abîme un chef de famille , joncher d'enfants son pauvre ménage, et le conduire par cette pullulation à la pauvreté, source de tous les vices.

6°. Dépravation de conflit : la protection qu'accordent l'opinion et la loi aux classes de contrevenants les plus audacieux. Examinons cet effet en masculin et en féminin »

Masculin. L'adultère est déclaré crime , et pourtant un homme jouit dans la bonne société d'une considération proportionnée au nombre de ses adultères connus, affichés et protégés de fait par la loi qui tolère, d'après le motif, cela n'est pas prouvé. On admire un Âlcibiade , un Richelieu» qui ont suborné une infinité de femmes ma-

riées, et on raille celui qui, obéissant aux lois et à ia religion, évite la fornication ayant le mariage, et conservé sa virginité pour une future épouse.

En fait d'adultère comme de duel, on voit la loi neutralisée par l'opinion, qui n'est favorable qu'aux supercheries amoureuses, et même au dévergondage. En effet, on note d'infamie une pauvre fille qui se laisse faire un enfant sans permission de la municipalité; on là déclare coupable, lors même qu'elle a été fidèle & son amant : mais comparez la conduite de cette jeune fille avec celle des soi-disant honnêtes femmes, qui donnent au mari des suppléants de divers degrés. En menant ce train de vie, elles obtiennent de plein droit le brevet d'honnêtes femmes. (Soit dit sans blâmer les dames qui se divertissent : elles n'auront peut-être pas tant d'amants que leurs maris ont eu de maîtresses avant le mariage et même après.)

La loi, si ridicule par ses injustices, l'est encore plus» par ses contradictions ; témoins les filles enceintes : on leur fait un crime de la grossesse, et un crime de l'avorteroent provoqué. Cependant si elles tiennent à l'honneur, elles doivent aviser aux moyens de conserver l'honneur en effaçant les traces de leur faiblesse, -en se faisant avorter dans le commencement de la grossesse où le fœtus n'est pas vivant. Je tiens qu'une fille agissant de la. sorte est moins coupable que les père et mère qui, du consentement tacite de la loi et de l'église, mutilent un enfant pour en faire un chanteur de cathédrale, ainsi qu'on le voit dans la capitale de la chrétienté.

Féminin. Il est à remarquer que, malgré le système oppressif qui pèse sur les femmes , elles ont obtenu le seul privilège qui devrait Seur être refusé , celui de faire*

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accepter à l'époux un enfant qui n'est pas le sien, et sur le front de qui la nature a écrit le nom du véritable père.

Ainsi dans le seul cas oùja femme soit grièvement coupable, elle jouit de la haute protection des lois ; et dans le seul cas où l'homme soit grièvement outragé, l'opinion et la loi sont d'accord pour aggraver son affront. Eh! comment les civilisés, si persécuteurs dans les devoirs de chasteté imposés aux femmes et filles, s'accon}ent-ils si débonnairement à courber leur front sous le joug , à héberger un fruit d'adultère évident, à l'associer dans leur nom et leur» biens! Voilà donc les vœux de la philosophie accomplis : c'est vraiment dansle mariage que les hommes forment une famille de frères, où les biens sont communs à l'enfant du voisin comme au nôtre. La générosité de ces honnêtesmaris civilisés sera dans l'avenir un sujet d'amples risées, et; il faudra bien quelques-uns de ces accessoires divertissants, pour aidera soutenir l'insipide lecture des annales dei civilisât ion.

L'extrême tolérance des maris sur l'offense la plus coupable, et la flexibilité des lois pour pallier le délit, s'accordent bien avec'les autres conflits du régime amoureux. La confusion y est à tel point qu'on y voit d'une part à l'église , et d'autre part au théâtre, deux morales contradictoires et prèchées simultanément aux mêmes individus. A côté d'un temple où l'on enseigne l'horreur de la galanterie et de la volupté , on voit un cirque où l'on ne forme l'auditoire qu'à l'exercice des ruses galantes et aux raffinements du plaisir. La jeune femme , qui vient d'entendre un sermon sur le respect du aux époux et aux supérieurs, ira l'heure suivante au théâtre y prendre une leçon sur l'art de tromper un mari , un tuteur ou autre argus; et Dieu sait laquelle des deux leçons fructifie le mieux. Ces

conflits permanents peuvent suffire à Taire apprécier nos doctrines sur l'unité .d'action en mécanique sociale. Comme l'observe Montesquieu , des théories qui voient dans le mariage un état saint, et dans le célibat un état saint, peuvent bien être envoyées à l'école sur la question de l'unité.

7°. Dépravation de contre-coup. Effet de représaille el répercussion du yice.

Divisons-là en familiale et amoureuse.

Représaille familiale , par connaissance du piège où l'on est tombé. Dès la troisième année , le doux ménage commence à se meubler de marmots , dont les criaiileries et l'entretien dispendieux apprennent à un père gêné dans quel trébuchet il est tombé. Grand sujet de doléances entre les conjoints : de là natt cet esprit de molinisme conjugal où conscience accommodante , et morale de circonstance fondée sur le besoin de subvenir aux frais du ménagé et des enfants. À ce titre les époux se croient tout permis en affaires d'intérêt. Le laboureur qui déplace les bornes du voisin, le marchand qui vend de fausses qualités, le procureur qui dupe les clients, sont en plein repos de conscience quand ils ont dit : « Il faut que je nourrisse i ma femme et me» enfants. > L'esprit de rapine et complicité frauduleuse est tellement inhérent au mariage, que les gens mariés sont remplis de défiance contre leurs semblables. Rien de plus difficile que d'assembler et faire vivre en ménage deux couples d'époux. L'incompatibilité s'étend des maîtres aux serviteurs, et dans tout ménage on répugne fortement à prendre en domesticité un couple marié. C'est .qu'on n'ignore pas que l'esprit conjugal établit entre les époux une ligue contre tout ce' qui les entoure ; qu'il étouffe les idées généreuses : de là vient

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que la classe des gens mariés est ( sauf exception) la plus astucieuse, la plus indifférente pour les malheurs dont elle n'est pas atteinte, la plus disposée à la vénalité. Son esprit cauteleux est si bien reconnu /qu'on croit faire un grand éloge d'un homme, en disant de lui : « Le mariage > ne l'a point changé ; il a conservé le caractère aimable » d'un garçon. »

ReprésailU amoureuse. 11 est surprenant que les civilisés, qui se vantent de surpasser les femmes en raison, exigent d'elles, & 16 ans , cette raison qu'ils n'acquièrent qu'à 30 et 40, après s'être vautrés dans la débauche pendant leur belle jeunesse. S'ils ne sont arrivés à la raison que par le sentier des plaisirs, doivent-ils s'étonner qu'une femme prenne la même voie pour y arriver? Pourquoi, en se retirant du monde, les hommes ne prennent-ils pas une épouse mûrie comme eux par l'expérience? Pourquoi veulent-ils trouver dans une jouvencelle des vertus plus précoces que les leurs qui ont été si tardives? Ces détails seront connus de la jeune femme; un amant l'en instruira, et, selon la loi du Talion, elle opinera à imiter dans sa jeunesse la conduite que le vertueux époux a tenue à pareil Age. C'est dépravation de contre-coup, de représaille, comme la précédente où les époux une fois pris au piège s'ingénient & user de représailles et tromper le corps social qui les a dupés.

On n'a jamais procédé à cette dissection du mécanisme du mariage, et je n'en donne ici qu'une ébauche très-incomplète, qui pourtant doit suffire à exciter d'étranges réflexions chez les partisans de l'unité d'action. Pourraient-ils imaginer un ressort plus méthodiquement contraire à toute unité d'action? Or» comment expliquer l'adhésion de Dieu à l'emploi de ce vicieux procède, sinon

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par la propriété qu'il a de conduire subitement au calcul des garanties mineures, et à l'engrenage en 6e. période , pour peu qu'il se trouve quelque homme juste parmi les politiqnes sociaux. Malheureusement il ne s'en est pas rencontré sur notre globe.

Y DÉRAISON SPÉCULATIVE, duplicité d'action. Observons-la dans les prétentions de nos politiques sociaux, qui ne rêvent que balance, contre-poids, garantie, H équilibre. Yoyons comment l'institution du mariage se concilie avec ces verbiages, vraiment vides de sens en civilisation.

1 . Balance subversive. Il ne peut exister de balance que dans des institutions consenties par les deux sexes. Il y a oppression si l'un des deux, et encore plus si tous deux résistent : or, quelle est l'opinion de tous deux sur ce contrat et ses conditions ? L'on va en juger.

Supposons qu'on pût inventer un moyen de réduire toutes les femmes, sans exception, à cette chasteté qu'on exige d'elles , de manière que nulle femme ne pût se livrer à l'amour avant le mariage, ni posséder après le mariage d'autre homme que son mari. Cette disposition envelopperait les deux sexes dans la même servitude, et chaque homme ne pourrait avoir, dans le cours de sa vie, que la ménagère qu'il aurait épousée. Or, quelle serait l'opinion des hommes sur cette perspective d'être, toute leur vie , réduits à ne jouir que d'une épouse qui pourra leur devenir insipide le second mois du mariage? Certes, chaque homme opinerait à étouffer l'auteur d'une pareille invention qui menacerait d'anéantir la galanterie. D'où Ton voit que tous les hommes sont personnellement ennemis de leurs préceptes de chasteté antérieure et fidélité postérieure au mariage : les femmes n'y adhèrent

pas davantage ; et en définitive , le bonheur de l'un et l'autre sexe ne se fonde que sur la résistance balancée et réciproque de tous deux, aux préceptes de l'institution conjugale. C'est balance en mode subversif, double violation, tacitement consentie par les hommes et les femmes. Or, une coutume qui exige ce que les deux sexes collectivement et individuellement s'accordent à refuser et éluder, n'est-elle pas déraison spéculative?

2. Garantie subversive. Toute garantie suppose progression , classement de degrés en vices et vertus , en protection et punition. Les lois civilisées ont adopté la méthode contraire en amour où règne une confusion absolue. Par exemple, s'agit-il d'adultère, toute infidélité conjugale est également coupable aux yeux de la loi : elle appelle sur une femme les foudres du ciel et de la terre pour une faute grave ou légère indifféremment.

Cependant il est une gradation de délits dans l'adultère, comme en tout vjeg. La copulation avec une femme stérile ou avee une femme déjà enceinte, enfin toute copulation dont il ne résulte pas grossesse , est un délit bien moindre que celui qui introduit dans les ménages des rejetons hétérogènes.

En refusant d'admettre ces nombreuses distinctions , en voulant confondre et condamner en masse tous les genres d'adultéré, on a amené l'opinion à les tous excuser, et à railler les plaignants les mieux fondés : on a fait porter sur tous l'indulgence due à quelques-uns. L'opinion révoltée a confondu les persécuteurs par le ridicule; et sous le nom de cocuage on est parvenu à excuser et favoriser des perfidies odieuses que la loi confond avec des délits très-minimes.

Si toute copulation , hors du mariage , est crime selon

SECONDE PARTIE. INTER-LIXWA1RBS. ilS

les philosophes , il devient nécessaire de tout nier et (le tromper sans cesse. De* là vient que femmes et filles se donnent pour modèles de fidélité ou de continence ; dé* guisement qui n'aurait pas lieu, si l'on admettait les gradations de vertu et de vice en affaires d'amour; des échelles de titres et devoirs conjugaux on non conjugaux , comme seraient les distinctions graduées de possesseur passager, possesseur fixe, géniteur, époux (à un enfant), biné poux (à deux enfants), etc.

Négligeons ces détails qui tiennent à un code des garanties amoureuses : je n'en fais mention que pour dénoter l'absence totale de garanties sur cette passion comme sur toutes les autres.

Aussi n'y voit-on régner que la confusion, notamment dans les renommées. Nos coutumes obligeant toute femme ou fille à jouer la pratique absolue de la vertu, ce travestissement est tout à l'ayantage des plus licencieuses; elles peuvent nier leurs amours ou du moins rabattre sur le nombre des amants qu'elles ont possédés. Combien voit-on d'honnêtes femmes qui, dans leurs adroites confidences, prétendent n'en avoir eu qu'une demi-douzaine, et en dissimulent une vingtaine; tandis qu'une malheureuse qui n'en aura eu que deux est diffamée plus que celles qui se sont fait des partisans par de nombreuses complaisances. La garantie devient subversive, car elle est tout entière pour celles qui ont le plus commis d'infractions aux lois. Elles ont en outre, dans la duperie de quelques hommes et dans l'esprit d'intrigue dont elles sont pourvues , des garanties de mariage que n'a pas une fille sage et sans fortune. Celle-ci est délaissée, tandis que la galante ensorcelle un èpouseur.

De tels désordres n'ont rien de surprenant dans un

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siècle où la politique ignore que la confusion et l'égalité sont l'antipode des garanties; que la prétention d'établir des garanties sans échelle graduée n'est autre chose qu'une déraison spéculative.

3. Contre-poids subversifs. C'est un sujet effleuré , liv» IIe., notice 4e., au traité des premiers amours d'Harmonie. On y c voit » double contre-poids : l'un en matériel, l'autre en spirituel.

En matériel : cet ordre garantit aux individus que presse le tempérament une voie de libre essor concordant avec les lois. Si une moitié de la jeunesse préfère les jouissances précoces, il est juste* que par contre-poids elle abandonne à la classe vestalique diverses prérogatives.

En spirituel : la corporation du vestalal éprouvant une privation réelle par délai d'exercice amoureux, il faut, pour la compensation, que les honneurs et les voies de fortune soient de son côté. Ce contre-poids est d'autant plus juste que le corps du damoiseiiat a eu l'option , et a de son plein gré renoncé aux avantages du vestalat.

Voilà un contre-poids composé, appliqué aux deux classes ; à celle où domine le principe matériel , et à celle où domine le principe spirituel. Il est composé, en ce qu'il favorise proportionnément les deux parties , assurant les indemnités d'ambition à celle qui souscrit des privations en amour, et les indemnités d'amour à celle qui abandonne les chances d'ambition. .

L'ordre civilisé présente-t-il aucune de ces dispositions équitables et compensalives? L'on n'y voit, au contraire, qu'un contre-poids composé subversif, ou double partialité d'une part et double lésion de l'autre. En effet :

Il y a double avantage pour celui qui contrevient aux

lois de continence ; il a pour lui l'opinion et le plaisir. (Voyez l'article Alcibiade, Richelieu, 106. )

II y a double duperie pour celui qui observe les lois de continence; il essuie privation de plaisir et raillerie générale.

Voilà évidemment des contre-poids subversifs ; double bénéfice pour l'infracteur aux lois» double écueil pour l'observateur des lois.

Qu'on nous explique maintenant ce que la politique civilisée entend par contre-poids, et où elle en veut venir avec ses verbiages de balanee, contre-poids, garantie, aussi illusoires en régime d'amour qu'en affaires politiques, où ils n'aboutissent qu'à organiser la contrainte, comme ils organisent la fausseté en amour. Contrainte et fausseté, égoïsme et duplicité d'action , voilà en quatre mots toute la politique civilisée.

X ÉQUILIBRE SUBVERSIF. L'équilibre est le but du mécanisme social. On ne s'occupe de balance, contrepoids et garantie, que pour arriver & l'équilibre. Signalons donc l'absence d'équilibre en relations mineures d'amour et (amillisme. Observons cette lacune en sens collectif et individuel.

En sens collectif. Il faut recourir ici [au flambeau des méthodes analytiques,] aux preuves arithmétiques. Nos coutumes entraînent l'homme à se marier à 30 ans avec femme de 18. C'est le moyen terme des mariages en pays policés. La peur de la conscription pousse quelques hommes à abréger le délai; mais c'est un effet accessoire. H régne entre les conjoints une différence moyenne de douze années en excédant chez le sexe masculin; compte applicable à toute Civilisation où le mariage n'est point violenté par voie coércitive comme la conscription.

116 C1S-LÉG0MÊNES.

Pendant les 12 ans de célibat, L'homme a formé en moyen terme 12 liaisons d'amour illicite, à peu près 6 en commerce de fornication , et 6 eu commerce d'adultère. Ce n'est pas caver trop haut que d'estimer ces liaisons à une par an , quand on entend des jeunes gens, âgés de 20 ans, et n'ayant que cinq ans d'exercice, dire : J'en suis à ma vingt-cinquième honnête femme, sans compter le fretin. Abonnons donc pour 12 liaisons pendant les 12 années de célibat : il en résulte,

Que le sexe féminin collectivement envisagé contracte , Avant le mariage six liaisons en fornication ; Après le mariage six liaisons en adultère ; Proportion inévitable d'après l'énorme différence qui règne entre l'âge de mariage pour les deux sexes.

J'estime ici en compte général qui admet des exceptions. Chacun se flatte d'en avoir le bénéfice : qu'en rèsulte-t-il?

Tel prétend avoir pris une femme vierge ; il en a eu , dit-il, de bonnes preuves. Cela se peut, s'il l'a épousée jeune; mais si elle n'a pas, avant la noce, fourni le contingent d'équilibre en amours illicites, elle devra donc, après la noce, compenser par douze liaisons en commerce adultère.

Non, dit le mari; elle sera chaste, et j'y veillerai. En ce caj, il faudra donc que la voisine compense par vingtquatre infractions , savoir : douze liens en fornication et douze en adultère , puisque l'équilibre général nécessite autant de fois douze liaisons illicites qu'il existe d'hommes»

Tel serait le résultat d'une prétention d'équilibre en amours civilisés, et c'est vraiment de cette manière qu'il s'établit.

Tel a pris une femme qui est fidèle par raison et matu-

SECONDE PARTIE. 1NÎER-LIMIN AIRES. * 417

rite; elle avait donc formé avant le mariage douze liens de fornication.

Tel en a pris une mixte , entre la jeunesse et la raison, entre 18 et 30 ans ; elle a donc eu six commerces de fornication avant la noce et en aura six d'adultère après la noce.

Conséquence inévitable selon les hommes mariés, puisque leurs aveux, s'ils sont exacts , donneront en moyen terme douze liaisons illicites avant le mariage, même à n'y pas comprendre les menues passades, comme soubrettes et accessoires. Aussi fais-je usage du terme de liaisons , à la moyenne durée d'une année dans l'Âge de 18 à 30 ans.

- Pour donner le change sur ces fâcheuses vérités , la nature a doué les maris de la faculté de s'étourdir sur cet horoscope estimatif. Chacun d'eux se flatte de faire partie du 16e. d'exception (1/8 en femmes, iJS en hommes ) : je les en félicite , et me garderai de les désabuser. Mais puisque le siècle exige qu'on porte dans les calculs d'équilibre le flambeau des méthodes analytiques, j'ai dû suivre à la lettre son sage précepte, et lui donner sur le mariage des notions exactes , qui deviennent consolantes pour tous, puisqu'il est hors de doute qu'on lient le Gl du labyrinthe, le moyen d'en sortir à volonté. Achevons sur l'équilibre subversif qu'engendre le mariage.

En sens individuel, politique et matériel.

Sens politique : on trouve ce faux équilibre dans les railleries dont homme et femme sont payés pour prix d'une jeunesse perdue en continence virginale. Ainsi la civilisation se lave d'une injure par une autre ; elle pratique toujours (92) l'injustice en mode composé, et jamais en simple.

Sens matériel. 11 exigerait un accord de la législation

H S CIS-LÉGOMÈNESv

avec la nature; mais dos coutumes, loin d'y entendre» oppriment la nature jusqu'à l'assassinat. L'on roit de jeunes filles languir, tomber malades et mourir, faute d'une union que la nature commande impérieusement, et que la loi leur interdit sous peine de flétrissure. Ces événements, quoique rares, sont encore assez fréquents pour attester le mépris des volontés de la nature, et l'absence d'équilibre matériel en législation d'amour.

Par «outre, si une femme est puissante et protégée, on tolère en elle non pas le nécessaire, mais le superflu, jf'affluence d'amants, le libertinage effréné ; elle devient é ce titre femme comme il faut ou courtisane de bon genre, jouissant de la protection des grands et des autorités. Lais et Phryné en courtisanes, Catherine et Elisabeth en souveraines, ont prouvé que cet équilibre subversif se concilie à merveille avec les lois civilisées , et que Tordre social se soutient également par leur violation ou par leur observance. L'Angleterre et la Russie n'ont jamais été plus grandes que sous les souveraines qui ont donné l'exemple de cette violation éclatante des lois coër- -citives de l'amour. Est-ce assez prouver la déraison spéœulalwe en législation conjugale?

\ Provocation a l'Êgoïsme en relations affectives.

En amitié. Quelle direction prend-elle chez les gens mariés ? Si un homme de 50 ans épouse une jeune et jolie femme, la noce est un brevet de congé pour les amis ; ils deviendraient suspects dans le ménage : dès lors un homme n'a plus, en liens d'amitié, d'autre boussole que l'ambition. Brillant ressort en mécanique sociale ! un lien qui excite un homme à se défier de tous ses amis et les fuir, hormis ceux que le grand âge met à l'abri du soupçon.

Le côté plaisant est que ceux qui en agissent ainsi sont

encore les plus sages aux yeux de l'opinion ; car il n'est pas d'homme plus raillé ni qui le mérite mieux que celui qui, après le mariage avec une jeune femme, introduit chez lui une douzaine de ses amis de 25 à 30 ans. C'est bien pis s'il y introduit ceux de sa femme* Pourrait-on imaginer un lien plus apte & transformer l'amitié en égoïsme!

En amour. De l'aveu de tous les gens mariés» Tétai conjugal donne à l'amour une direction insidieuse, égoïste, qu'on ne connaissait pas avec les maîtresses. Un mari veut mettre son jeune tendron sur un bon pied; il mène l'amour en spéculateur moral. Aussi, quand la dame vient à lui adjoindre un amant, trouve-t-elte une prodigieuse différence quant & la gentillesse et l'illusion : elle devient à son tour amande spéculative avec le mari, affectant la .modération dans le plaisir, et prenant le masque de cette moralité qu'il a voulu lui inculquer. Tous deux se leurrent par cette fraude. L'époux s'appjldudit d'avoir su former une Lucrèce, et l'épouse jouit d'avoir su jouer et dominer son rusé Mentor. L'un a commencé en amour conjugal par l'égolsme; l'autre ne tarde guère à prendre le même rôle. C'est vraiment de l'équilibre, mais du subversif, jeu de faussetés contre-balancées.

En ambition. Il serait inutile d'énumérer les spéculations cupides qui président au mariage. C'est là que l'égolsme brille de tout son éclat, et que l'homme se joue des belles promesses faites aux maîtresses. Est-il d'affaire 4>ù le poids de l'or et l'égolsme l'emportent mieux qu'en négociation de mariage? On est amoureux, dit-on; mais un chiffre de plus ou de moins dans les débats fait d'un instant à l'autre évaporer l'amour.

Ajoutons que les mariages d'amour sont. réputés les..

120 C1SHLÉGOMÈNES»

plus mauvais; et tel est l'avis des gens rassis r gens de bon conseil; ils opinent tous pour les mariages de spéculation, et augurent mal de ceux d'inclination; tant il est vrai que l'égolsme est l'essence du lien conjugal , même dans les préparatifs !

De même qu'en grammaire deux négations valent une affirmation , l'on peut dire qu'en négoce conjugal deux prostitutions valent une vertu.

En effet, la prostitution n'est que simple chez les courtisanes, qu'on traite de vénales en amour, et qui le sont vraiment , puisqu'elles se vendent à beaux deniers : mais en mariage, la prostitution est composée; le mari et la femme se vendent vertueusement l'un à l'autre, et le matronage y est composé externe, car on y entremet des courtiers et des pères, tandis qu'il n'y a que matronage simple chez les courtisanes/Il est composé interne chez les mariés cités (68) : la belle chose que les institutions civilisées, lorsque, selon le vœu de la philosophie, on les soumet au creuset de l'analyse !

En famUlisme. Il suffit d'un mariage pour transformer en égoïste le meilleur des parents. Un homme n'a plus de parents dès qu'il a un. enfant légitime. Quelqu énorme que soit sa fortune, les parents et enfants naturels seront exclus d'y participer. Belle propriété dans ce lien conjugal , que de rompre tous les liens antérieurs , pour y substituer, quoi? l'égoïsrae.

Ce sérail exposer le lecteur à une indigestion de vérités, que de prolonger cette analyse des caractères vicieux du mariage. Plus ils sont innombrables, et plus on conçoit que la politique se soit accordée à les dissimuler. Elle a cru faire un acte de sagesse , et a fait tout le contraire, puisque sa retenue à cet égard n'a servi-qu'à

SECONDE PARTIE. IN TER -LIMINAIRES. lSi

sanctionner les influences du vice, et détourner de la recherche des correctifs qui auraient conduit rapidement le genre humain en 6e. et 7e. périodes.

TRANS. — Théorème de la nécessité d'attaquer les vices par la vérité méthodique et intégrale.

Après le tableau de tant de vices rassemblés dans une seule branche du mécanisme civilisé, quel homme hésiterait à se ranger à l'avis de Montesquieu, reconnaître avec lui que le monde social est atteint d'une maladie de langueur, d'un vice intérieur, £un venin secret et caché 7 cette maladie n'est autre que la civilisation même : il fallait le -démontrer par l'analyse de quelqu'une de ses coutumes et institutions titrées de sagesse politique.

Lorsqu'on veut ramener dans le bon chemin un voyageur égaré, il faut d'abord le convaincre qu'il s'est fourvoyé, que ses guides l'ont induit en erreur. Tant qu'il ignorera cette duperie, il persistera dans la fausse route. Si les modernes ont persisté si longtemps, à admirer la civilisation, c'est parce que personne n'a procédé, selon le conseil de Bacon , à l'analyse critique des vices de chaque profession et institution. Cette négligence a donné pleine latitude aux sophistes pour encenser les abus, montrer la perfection sociale dans les fourberies du commerce, dans les vices mécaniques du mariage.

Leur but étant de familiariser le monde social à ces Vices , et d'esquiver la sommation d'en chercher le remède, ils en ont fait deux sujets de facétie, fardant la banqueroute du nom bénin de faillite , excusant l'adultère par le nom plaisant de coguaçx.

A l'appui de ces deux mots, faillite et cocuage, les ni. 6

] 22 CIS-LÈGOMÊNES .

plus grandes infamies sociales, banqueroute et adultère, se trouvent au niveau des vertus, puisqu'elles jouissent de protection composée ; savoir :

Tutelle tacite et négative de la loi; Tutelle expresse et positive de l'opinion. La vertu, au lieu de défenseurs en positif et en négatif, éprouve le sort contraire, la persécution composée.

Si Ton veut Temonter à la cause de ce désordre , oh la trouvera dans un vice commun à nos sciences politiques et morales ; c'est le tort de n'opposer au mal que des demi-mesures, une demi-résistance.

Il est connu, et surtout des philosophes, que les demimesures sont pires que le mal : elles ne servent qu'à l'envenimer. Pourquoi donc ont-ils transigé avec les vices de toute espèce , au point de ne pas oser en faire l'analyse, n'en donner que des tableaux abréviatifs , insignifiants , et, par le fait, apologétiques, ils ne savent que farder et dissimuler le vice en feignant de l'attaquer; ils n'en montrent que le côté excusable , n'en donnent que des tableaux propres à calmer l'indignation plutôt qu'à l'exciter.

Ce tort d'est pas astuce chez les philosophes ; mais seulement couardise, escobarderie. Pour les convaincre de la justesse du reproche , donnons ici une ébauche d'analyses conformes au vœu de Bacon , qui aurait voulu de la franchise -et des détails méthodiques dans les tableaux 4u mal.

Je choisis deux exemples -en majeur et mineur. Maj\ La banqueroute, 31e caractère du commerce,

distinguée en 36 espèces.

Min. L'adultère , l'un des caractères du mariage , distingués en 72 espèces.

On va se convaincre par ces tableaux que , dans les

critiques publiées jusqu'à présent sur chaque vice, le sophisme n'a dénoncé que les faibles délits servant à excuser le mal. C'est un effet inévitable de toute analyse qui n'est pas intégrale , graduée en classes , ordres , genres , espèces , et au besoin en variétés , ténuités et X infinités. ( Voyez le Tableau , à la page suivante.)

Ne sont pas classées dans ce tableau les banqueroutes nationales, soit en direct, comme le système de Law; soit en indirect , comme le tiers consolidé. Elles formeront une catégorie particulière dans un tableau complet; celui-ci est une ébauche où lesdites banqueroutes figurent en haut pivot Y.

La définition de ces 36 espèces étant renvoyée au traité des crimes du commerce , nous devons nous borner ici à l'objet de la thèse ; elle tend à démontrer c que , dans la > critique des crimes sociaux, le sophisme ne s'attache » qu'aux détails qui peuvent excuser le mal et familiariser » l'opinion avec l'aspect du désordre. »

Etablissons l'accusation sur des faits notoires. Quelle est , sur les 36 espèces de banqueroute , celle qu'on persifle au théâtre? C'est, avant tout, la 36e., la banqueroute pour rire. On met en scène le savetier qui , ayant reçu deux bottes pour les raccommoder, n'en rend qu'une : c'est faillite de 50 p. °/0.

Si on n'expose que cette sorte de banqueroute à la critique , c'est familiariser les spectateurs avec le vice ; transformer en sujet de facétie ce qui devrait être un sujet de profondes méditations et de recherches sur l'antidote à appliquer au vice.

On le découvrirait , même en n'observant que le côté plaisant, si on voulait, selon l'avis des philosophes , s'étayerde méthodes analytiques par classes, ordres, genres

CIS-LÉGOMÈNES.

en 0)

«ôeé«-c*

et espèces. Le classement s'appliquera Tort bien aux banqueroutes pour rire : on en trouvera au moins 24 sur les 56 exposées au tableau ; et pour preuve , je vais sans choix, décrire la première, F enfantine, qui de droit prend place à la tête de la confrérie , car elle est le coup d'essai d'un débutant.

1°. Banqueroute enfantine. C'est le fait d'une jouvenceau qui entre dans la carrière et fait ètourdiment cette équipée, sans tactique préparatoire. Le notaire a beau jeu d'accommoder l'affaire : il la présente comme folie de jeune homme , et dit en circulaire : 5a jeunesse réclame votre indulgence. L'esclandre devient une amusette publique; ces banqueroutes de jouvenceaux étant toujours entremêlées d'incidents plaisants , usuriers dupés , Harpagons mystifiés, etc.

Le failli de celte espèce peut hasarder force gueuseries; enlèvements de marchandises, emprunts scandaleux, vol de parents, amis et voisins; tout est lavé par cet argument d'un compère qui dit aux créanciers courroucés : « Que voulez-vous ? c'est un enfant qui n'entend pas les > affaires : il faut passer quelque chose aux jeunes gens ; * il se formera avec le temps. »

, Ces banqueroutiers enfantins ont pour eux un grand appui , qui est la raillerie. On est très-railleur dans le commerce , on y est plus enclin à turlupiner les dupes , qu'à critiquer les fripons; et quand un failli peut mettre les rieurs de son côté, il est assuré de faire capituler la majorité des créanciers et obtenir son traité d'emblée.

Si je transcrivais la définition des 35 autres banqueroutes, on en trouverait au moins les 2/3 de lisibles et très-risibles ; cela n'empêcherait pas que leur analyse bien régulièrement classée ne portât coup au vice , et

126 CIS-LÉGOMÊtfES.

ne commençât à désabuser les esprits sur le mérite de ces marchands si sottement révérés de notre siècle.

Supposons qu'à cette analyse de ta banqueroute on ajoute celle de l'agiotage, distribuée de môme en ordres, genres, espèces, variétés, etc. ; puis celle d'autres caractères , comme l'accaparement , l'usure , les fourberies théoriques et pratiques du gros et du détail ; puis successivement les aulfes crimes du labteau(H, 180) : l'opinion à la (in serait tout à fait insurgée contre le commerce; eîle en viendrait à l'accuser en masse, et reconnaître que [a société doit se précautionner contre lui , l'astreindre à une garantie solidaire , le contraindre à devenir assureur de lui-même. Cette réforme une fois introduite , le monde social échapperait par le fait à la civilisation et marcherait à grands pas au Garantisme.

Ces voies de progrès social sont manquées , si on attaque Te vice mollement , confusément et partiellement , à la manière des philosophes. Il faut dans l'attaque les trois conditions de vigueur, méthode, intégralité.

Loin de là; sur tant d'espèces de banqueroutes dont H sera facite de quadrupler le tableau , la littérature en dénonce à peine deux ou trois, sans méthode , sans cassement. Cependant , si Ton manque à désigner les ordres , Tes genres, Tes espèces, on ne peut donner aucune saillie aux tableaux du vice , et fes faibles critiques ne servent qu'a familiariser l'opinion avec fe règne du désordre : effet ordinaire des demi-mesures; elles aggravent le mal! Nous allons mieux juger de leur insuffisance parles fautes que la moraFe a commises au sujet de Kadultère, dont je mets ici lé tableau en parallèle.

Dans l'analyse de Fadultère comme dans celle de fa banqueroute , les écrivains ont à peine effleuré le sujet et

n'en ont présenté que les côtés plaisants. Molière, auteur qui en a traité divers genres, semble n'avoir écrit qu'en faveur des coupables. Telle est la dépravation de la littérature , qu'elle fait de tous les vices un objet de spéculation mercantile, et leur donne des forces en feignant de les corriger par une critique illusoire.

Son premier tort est de manquer de vigueur: elle en a mis si peu dans l'attaque de l'adultère , qu'aujourd'hui l'opinion l'a innocenté au point qu'il n'est pas même permis d'en prononcer le nom. Les mots ft adultère et cocuage sont réprouvés par la scène et la bonne compagnie : quel nom faut-il donc employer? Un nouveau mot, une néologie , comme les noms de coiffuage et coiffu , puisque celui de cocu semble trivial, et que celui d'adultère semble pédantesque.

Mais à quoi bon cette indulgence et ces capitulations avec le vice ? la disgrâce où est tombé le mot cocuage ne sert qu'à constater le progrès de la chose , et la mollesse des écrivains. qui s'agenouillent devant le vice, au lieu de lui présenter courageusement un ample miroir , un tableau méthodique et intégral des ordres , genres , espèces et variétés de l'adultère.

L'un des journaux de Paris (Gazette de France), voulant un jour en donner une analyse méthodique , borna sa division à trois espèces, et sans oser les désigner par un nom spéeial. 11 rappelait à peu près les personnages de Molière : le George Dandin, l'ÀrnoIphe et l'Imaginaire. Est-ce définir uni vice dont les variétés sont innombrables, que d'en présenter seulement trois? Il faut un tableau intégral , une grande série qui embrasse et distingue amplement les ramifications et degrés.

Je pourrais donner cette hiérarchie du cocuage en

128 ClS-LÉGOMÊIfES.

parallèle avec celle de la banqueroute. J'ai un tableau de 72 modèles bien distincts, en ordres , genres et espèces , par série mixte dont suit la distribution. Gis. Aile ascende. Centre» Aile descende. Trans. 1. 2.-3. 4. 5. 6.-7. 8. 8. 7.-6. 5. 4. 3.-2. L— 72.

Le N°. 4 doit être donné au cocu en herbe ou dupé antérieurement à la noce. Je le désigne par le nom admis sur la scène française ,

Et ne l'être qu'en herbe, est pour lui peu de chose.

Mouèrb.

Par opposition, le N6. 72, qui termine la série, doit être le cocu poslbumisé.

Deux ans encor après j'accouchai d'un posthume.

Rbgnaro.

On admet en France des enfants posthumes d'un an. Je pourrais citer le tribunal qui a rendu l'arrêt.

Remarquons, à la honte du siècle et pour la confusion de ses sciences politiques et morales, que l'opinion condamnerait cette analyse de l'adultère comme trop juste , trop exacte* et trop complète; chacun se reconnaîtrait dans l'une des f 44 espèces de cocuage ( 72 en hommes et 72 en femmes, dont le cocuage est de titres différents de ceux des hommes).

Rien ne constate mieux la dépravation et la eharlatanerie morales que ce refus d'entendre les tableaux d'un vice , de ses degrés et ramifications» Je n'ose pas môme tes donner nominalement, comme celui delà banqueroute, qui est admissible parce qu'il ne déplaît qu'à une portion du corps social, qu'à une moitié déclasse; tandis que sur le tableau du eocuage on pourrait trop aisément discerner le. rang occupé par chaque citoyen ou citoyenne , les»

SECONDE PARTIE. INTER-LIÏ1NAIRES. 42fr

femmes n'étant pas moins cocues qoe les hommes. Le théâtre n'a glosé jusqu'ici que sur les hommes : j'estime que l'analyse des cocuages féminins serait aussi digne d'attention que celle des masculins ; le sujet serait de» plus neufs ; il est tout à fait oublié.

J'avais promis (54) que les roses pourraient succéder aux épines, et qu'il serait aisé de semer le chemin de fleurs : ce n'est pas moi qui m'y refuse ; je supprime à regret les deux analyses dont je viens de parler : elles auraient fourni deux articles amusants , plus longs que le Citer et l'Ulter, et réunissant l'utile à l'agréable; car ils auraient démontré la justesse des deux théorèmes (Cis 54 et Trans 421 ) sur lesquels je vais conclure.

POST. — Ralliement des 2 théories Cis et Trans.

C'est ici le décompte des verbiages sur l'auguste vérité. J'ai examiné, dans ces Liminaires , en quel sens elle peut être utile aux nations policées, notamment en amour,

PRiE.

Jusqu'à présent la vérité, en affaires sociales, n'a que trois emplois connus : 4*. ridiculiser un homme, 2°. le ruiner, 3°. le faire pendre. Je parle ici des relations majeures , celles d'ambition et d'amitié collective.

On a vu que la pauvre vérité n est pas moins malencontreuse en relations mineures d'amour et de1 famillisme. Quel emploi peut-elle donc trouver en civilisation?

J'ai démontré qu'elle n'y peut être utilisée que par emploi intégral, par tableaux du vice méthodiquement et complètement classés, avec détail d ordres, genres, espèces, variétés, etc.

150 CIS-LÉGOMÈNEg.

; Ces analyses intégrales, par série graduée en ordres, genres, espèces , variétés, etc., ont le don d* exciter facilement l'intérêt. Elles sont la voie que Dieu a choisie pour répandre les lumières sociales et dissiper les illusions sophistiques. II a dû y attacher un charme d'attraction qui s'augmentera lorsqu'on saura disposer les tableaux par séries mesurées, bien plus* saillantes que les libres et les mixtes.

Mais à ne classer qu'en mode libre, comme celui-ci, la vérité en acquiert déjà un relief suffisant à démasquer le vice. Qu'on juge de l'effet que produirait un traité de ces analyses appliquées à tous les crimes du* commerce (II, 219), puis aux subdivisions ; car dans le 16e. caractère, Parasitisme, on trouve une catégorie, celle des courtiers, susceptible d'une analyse de crimes d'espèce aussi nombreux que ceux des banqueroutiers.

Ces branches de critique sont absolument négligées. La philosophie habitue le siècle à révérer, sops le nom d'opérations, tous les brigandages mercantiles, même ceux des courtiers. Leurs menées spoliatrices de l'industrie , telles que le ricochet , la poussette , le soubresaut, la bascule et tant d'autres, sont des sublimités, au dire de cette philosophie qui pourtant censure avec virulence les fautes des souverains, et en compose des collections sous le titre de crimes des Rois et des Papes.

C'était aux crimes du commerc&qu'il fallait s'attaquer. Un traité sur les crimes des banqueroutiers, des courtiers, des agioteurs, des usuriers, aurait désabusé le siècle de se& .préventions pour l'anarchie commerciale ou libre mensonge; mais sauf la condition d'attaque intégrale, classant les vices par genres, ordres, espèces, etc. La vérité ainsi employée devient voie de progrès eu>

échelle sociale, et d'acheminement aux inventions de gara ntrsme. Si elle est employée mollement, sans le secours des méthodes intégrales qui lui donnent du nerf, elle échoue et n'aboutit qu'à favoriser le vice .

Dans les deux articles Cis et Trans, j'ai établi ce principe ; il est posé en sens abstrait dans Cis , en sens concret dans le Trans , et en applications dans les articles Citer, Inter, Ulter.

Après avoir disposé les esprits par ces éclaircissements j'étais en mesure d'essayer contre deux vices, l'un majeur, la banqueroute, l'autre mineur, Y adultère,, une attaque méthodique et intégrale. Mais on a vu par le tableau nominal de la banqueroute et l'aperçu du tableau nominal de l'adultère, que les esprits sont pervertis au point de repousser même les aperçus de vérité intégrale, et que cette méthode est indigeste pour des civilisés.

Ce refus est. un indice de l'énorme succès qu'aurait obtenu ladite méthode : elle aurait dissipé du premier choc les illusions de la politique civilisée; et montrant la fausseté sociale dans toute son étendue , elle aurait fait suspecter les sciences et fait conclure à la recherche des garanties dont l'ordre civilisé, est dépourvu ; on les aurait peu à peu découvertes , du moment où on les aurait cher> chées.

La victoire aurait donc été- gagnée et l'avènement en garantisme assuré, si les savants eussent consenti à faire les analyses intégrales de chaque vice, des commerciaux, des conjugaux,. etc. , selon l'invitation que Bacon leur en avait faite;

Mais tout en prônant lé discernement de Bacon, ils ont , selon leur usage , suivi la route opposée à celle qu'il indiquait) ils ont innocenté toutes les institutions vi—

432 erc-iicotfâftES.

cieuses r et qui pis est, ils en ont fait l'apologie indirecte, par une mollesse d'attaque tendant à renforcer le vice et lui donner du lustre*

Souvent l'homme trep rusé est dupe de lui-même. C'est le fak de notre siècle qui, à force de jongleries sur l'auguste vérité, a fini par manquer tous les bénéfices qu'il aurait obtenus de calculs sur l'emploi de la vérité. On peut , au sujet de cette maladresse , appliquer à l'âge moderne ce distique de La Fontaine t

Tel , comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'cngeigne lui-même.

Ainsi a fait la philosophie , en se jouant de la vérité dont elle pouvait tirer si grand parti. Redisons pour la vingtième fois que cette vérité, dont on a voulu faire une vertu stérile , est au contraire la source des richesses , puisqu'elle est lien de l'Association et voie des découvertes qui mènent à celle de l'Association.

Aussi , dans ce vers trop fameux,

L'argent, l'argent ; sans lui tout est stérile.

on pourrait changer le mot à* argent en celui de vérité, car il est certain qu'en Association l'argent ou richesse ne naît que de la vérité mise en pratique.

Mais elle ne comporté pas de demi-emplois. J'ai prouvé qu'on doit l'introduire en relations mineures comme en majeures; qu'on ne pouvait arriver aux inventions- en mécanique sociale, que par des emplois intégraux de la vérité et par de$ attaques intégrales du mensonge : en suivant cette méthode, on aurait marché à grands pas au garanti sme.

Il eût fallu d'abord procéder par étude négative, comme je l'ai fait dans ces Liminaires, où je me borne à signaler

les erreurs. J'invite les lecteurs studieux à se pénétrer de ces doctrines négatives dont fourmille l'Intermède, et dont la récapitulation nous conduirait trop loin. Les principales sont:

K Les propriétés subversives (97) qui font du ma* riage une voie de dépravation générale et de déraison spéculative» transition ou échelon de vices pour toutes les classes.

1°. La lacune d'oRmtE en emploi partiel de la vérité ; emploi qu'on veut borner aux relations majeures, d'amitié et d'ambition, sans l'étendre aux relations mineures d'amour et de famillisme.

2°. La lacune de genre ; tort de vouloir introduire la vérité en affaires de famille, sans l'introduire en affaires d'amour, intimement liées à celles de famille.

3°. L'échelle de fausseté du mineur au majeur, ou le régime qui façonne les adolescents à la fausseté en amour, et par suite en ambition dans un âge plus avancé.

4°. Le quadruple conflit des amours contre la vérité (61).

3°, Les disgrâces innombrables de cet état conjugal où on entraîne le peuple en le lui peignant comme voie de bonheur (69) et spéculant sur ses craintes de famine.

6°. Les mécomptes sur les jouissances paternelles (77); article en suspens, où je me borne à l'indication des 12 vices de gamme.

7°. La perfidie de la classe qui vante l'état paternel (88).

X L'aberration complète de ia politique mineure; la fausse position des époux et des vieillards qui , auteurs de la législation conjugale, n'ont travaillé par le fait qu'à donner des armes contre eux-mêmes, et neutraliser toutes

Digitizecfby

les sources de bonheur qu'ils croyaient s'être garanties par le lien conjugal (les exceptions confirmant la règle ).

En considérant que les sophistes excusent complaisamment cet amas de vices et nous habituent à rêver un bonheur public et privé sans vérité ni garanties, on ne doit plus être surpris que l'humanité ne fasse que des efforts inutiles pour atteindre au bien ; qu'elle soit réduite à s'appitoyer sur sa maladie de langueur (Montesq-), [sur sa longue durée, ] dont on voit maintenant la cause : c'est le refus que font les philosophes d'analyser les maux de la civilisation, de peur qu'on ne les somme d'en chercher l'issue.

Je devais aux histrions de vérité cette réplique négative où j'argue des tableaux de leurs inepties politiques sur la nécessité de chercher un meilleur ordre. Personne n'a mieux jugé qu'eux-mêmes les ridicules de l'état actuel; mais ne voyant aucun moyen de concilier la civilisation et la raison , ils ont adopté la tactique des charlatans, vanter outre mesure leur orviétan, leur civilisation. Quelque rabais qa on fasse sur le mérite de cette drogue, c'est lui accorder toujours trop de valeur, puisqu'elle n'en a aucune. Ainsi ont calculé nos philosophes, quand ils ont imaginé, de nous dire que la société civilisée était la perfection du perfectionnement de la perfectibilité.

Après 3000 ans perdus de la sorte en jongleries scientifiques, faut-il s'étonner que le premier homme, qui a spéculé sur l'emploi intégral de la vérité , en ait obtenu le prix que Dieu y avait attaché , la découverte des lois intégrales du mouvement , et des destinées matérielles et sociales, dont la théorie neutonienne avait inutilement frayé la route ?

FIS DI i/lHTER-UJIINAIHE.

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