‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 113 sur 219 · L'IRRÉMÉDIABLE · texte numérisé non relu

L'IRRÉMÉDIABLE

Une Idée, une Forme, un Être Parti de l’azur et tombé

Dans un Styx bourbeux et plombe Où nul œil du Ciel ne pénètre ;

Un Ange, imprudent voyageur Qu'’a tenté l'amour du difforme..

Au fond d’un cauchemar énorme Se débattant comme un nageur,

Et luttant, angoisses funèbres !

Contre un gigantesque remous Qui va chantant comme les fous Et pirouettant dans les ténèbres ;

Un malheureux ensorcelé

Dans ses tâtonnements futiles, Pour fuir d’un lieu plein de reptiles, Cherchant la lumière et [a clé;

Un damné descendant sans lampe, Au bord d’un gouffre dont l’odeur Trahit l’humide profondeur,

D’éternels escaliers sans rampe,

Où veillent des monstres visqueux Dont les larges yeux de phosphore Font une nuit plus noire encore Et ne rendent visibles qu'eux ;

Un navire pris dans le pôle, Comme en un piège de cristal, Cherchant par quel détroit fatal IT est tombé dans cette geôle ;

— Emblèmes nets, tableau parfait D'une fortune irrémédiable, Qui donne à penser que le Diable

Fait toujours bien tout ce qu'il fait !

Tête-à-tête sombre et limpide Qu'un cœur devenu son miroir Puits de Vérité, clair et noir, Où tremble une étoile livide,

Un phare ironique, infernal, Flambeau des grâces sataniques, Soulagement et gloire uniques, — La conscience dans le Mal !

RAPRO RICO CE:

Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,

Dont Île doigt nous menace et nous dit : « Souviens-tot !

Lés vibrantes Douleurs dans ton cœur plein d’effroï

Se planteront bientôt comme dans une cible ;

Le Plaisir vaporeux fuira vers l’horizon

Ainsi qu'une sylphide au fond de Îa coulisse ; Chaque instant te dévore un morceau du délice À chaque homme accordé pour toute sa saison.

Trois mille six cents fois par heure, la Seconde Chuchote : Souviens-toi ! — Rapide avec sa voix D'insecte, Maintenant dit : Je suis Autrefois,

Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe Immonde

Remember ! Souviens-toi, prodigue ! Esto memor ! (Mon gosier de métal parle toutes les Jangues.) Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire Por!

Souviens-toi que le Temps est un Joueur avide

Qui gagne sans tricher, à tout coup ! c’est la or.

Le jour décroit; la nuit augmente ; souviens-toi / Le gouffre a toujours soif ; la clepsydre se vide.

T'antôt sonnera l'heure où le divin Hasard Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,

Où le Repentir même (oh! [a dernière auberge!),

Où tout te dira : Meurs, vieux lâche, 1l est trop tard! »

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