‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 114 sur 219 · PAYSAGE · texte numérisé non relu

PAYSAGE

Je veux, pour composer chastement mes églogues, Coucher auprès du ciel, comme les astrologues,

Et, voisin des clochers, écouter en rêvant

Leurs hymnes solennels emportés par le vent.

Les deux mains au menton, du haut de ma mansarde, Je verrai latelier qui chante et qui bavarde,

Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cite,

Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.

Il est doux, à travers les brumes, de voir naître L'étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre,

Les fleuves de charbon monter au firmament Et la lune verser son pâle enchantement.

Je verrai les printemps, les étés, les automnes ; Et quand viendra l'hiver aux neiges monotones, Je fermerai partout portières et volets

Pour bâtir dans la nuit mes féeriques palais.

Alors je rêverat des horizons bleuâtres,

Des jardins, des jets d’eau pleurant dans les albâtres, Des baisers, des oiseaux chantant soir et matin,

Et tout ce que l’Idylle a de plus enfantin.

L'Émeute, tempêlant vainement à ma vitre, Ne fera pas lever mon front de mon pupitre; Car je serai plongé dans cette volupté D'évoquer le Printemps avec ma volonté,

De tirer un soleil de mon cœur et de faire

De mes pensers brülants une tiède atmosphère.

PERAOTETES

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures Les persiennes, abri des secrètes luxures,

Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés ”

Sur la ville et [es champs, sur les toits et les blés,

Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime, Flairant dans tous les coins les hasards de la rime, Trébuchant sur les mots comme sur Îes pavés, Heurtant parfois des vers depuis longtemps rèvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,

Eveille dans les champs les vers comme les roses ;

If fait s'évaporer les soucis vers le ciel,

Et remplit les cerveaux et les ruches de miel. C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles

Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,

Et commande aux moissons de croître et de mürir Dans le cœur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, amsi qu’un poëte, 1Î descend dans les villes, Il ennoblit le sort des choses les plus viles Et s’introduit en rot, sans bruit et sans valets, Dans tous [es hôpitaux et dans tous les palais.

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