‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 128 sur 219 · L’ÂME DU VIN · texte numérisé non relu

L’ÂME DU VIN

Un soir, l'âme du vin chantait dans les bouteilles : « Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité, Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles, Un chant plein de lumière et de fraternité!

Je sais combien il faut, sur la colline en flamme, De peine, de sueur et de soleil cuisant

Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme: Mais je ne serai point mgrat ni malfaisant,

Car j'éprouve une joie immense quand je tombe

Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,

Et sa chaude poitrine est une douce tombe

Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.

Entends-tu retentir les refrains des dimanches

Et l'espoir qui gazouille en mon sein palpitant ? Les coudes sur [a table et retroussänt tes manches Tu me glorifieras et tu seras content;

J'allumerari les yeux de ta femme ravie;

A ton fils Je rendraï sa force et ses couleurs Et seraï pour ce frêle athlète de la vie L'huile qui raffermit les muscles des lutteurs.

En toi je tomberaï, végétale ambroisie,

Grain précieux jeté par l'éternel Semeur, Pour que de notre amour naïsse la poésie

Qui jaïllira vers Dieu comme une rare fleur! »

LE VIN. 185

Page 1