‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 130 sur 219 · LE VIN DE L’ASSASSIN · texte numérisé non relu

LE VIN DE L’ASSASSIN

Ma femme est morte, je suis libre !

Je puis donc boire tout mon soûl.

Lorsque je rentrais sans un sou, Ses cris me déchiraïent la fibre.

Autant qu’un roi je suis heureux; L’arr est pur, le ciel admirable. .

Nous avions un été semblable Lorsque j'en devins ämoureux !

L’horrible soif qui me déchire

Aurait besoin pour s’assouvir

D'autant de vin qu’en peut tenir

Son tombeau;-— ce n’est pas peu dire.

Je l’ar jetée au fond. d’un puits, Et j'ai:même poussé sur elle Tous les pavés de la margelle.

— Je l’oublieraï st je le puis!

Au nom des serments de tendresse, Dont rien ne peut nous délier,

Et pour nous réconcilier Comme au beau temps de notre ivresse,

J'implorai d’elle un rendez-vous,

Le soir, sur une route obscure.

Elle y vint! — folle créature!

Nous sommes tous plus ou moins fous !

Elle était encore jolie,

Quoique bien fatiguée! et mot, Je laimais trop! voilà pourquoi Je lui dis : Sors de cette vie!

Nul ne peut me comprendre. Un seul Parmi ces ivrognes stupides Songea-t-1[ dans ses nuits morbides A faire du vin un linceul ?

Cette crapule invulnérable Comme les machines de fer Jamais, ni l'été ni l'hiver, N’a connu l'amour véritable,

Avec ses noirs enchantements,

Son cortège infernal d’alarmes,

Ses fioles de poison, ses larmes,

Ses bruits de chaîne et d’ossements!

— Me voilà libre et solitaire!

Je serai ce soir ivre mort;

Alors, sans peur et sans remord, Je me coucheraïi sur la terre,

LE VIN

Et je dormiraïr comme un chien !

Le chariot aux lourdes roues Chargé de pierres et de boues, Le wagon enragé peut bien

Ecraser ma tête coupable Ou me couper par le milieu, Je m'en moque comme de Dieu,

Du Diable ou de Ia Sainte Table!

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