MADAME
Il faut toute [a prodigieuse présomption d’un poëte pour oser occuper l'attention de Votre Majesté d’un cas aussi petit que le mien. J'aï eu le malheur d’être condamné pour un recueil de poésies intitulé : Les FLEURS DU MAL, horrible franchise de mon titre ne m’ayant pas suffisamment protégé. J'avais cru faire une belle et grande œuvre,
surtout une œuvre claire; elle a été jugée assez obscure pour que je sois condamné à refaire le livre et à retrancher quelques morceaux (six sur cent). Je dois dire que j'ai été traité par la Justice avec une courtoisie admirable, et que Îles termes mêmes du Jugement impliquent la reconnaissance de mes hautes et pures intentions. Mais l'amende, grossie de frais mintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poëtes, et, encouragé par tant de preuves d'estime que j'ai reçues d'amis si haut placés, et en même temps persuadé que le cœur de lImpératrice est ouvert à la pitié pour toutes Îles tribulations, les spirituelles comme les matérielles, J'ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la gracieuse bonté de Votre Majesté et de Ia prier d’intervenir pour moi auprès de M. le Ministre de la Justice. Daïgnez, Madame, agréer l'hommage des sentiments de profond respect avec lesquels j'ai honneur d’être De Votre Majesté,
le très dévoué et très obéissant serviteur et sujet, Charles BAUDELAIRE, | 19, quai Voltaire.
La décision tarda quelque peu à être rendue. Il y avait du tirage, du fait des bureaux du Ministère de l'Intérieur qui, ayant déclenché les poursuites, ne voulaient pas se déjuger. Cependant M. Chaix d’Est-Ange, sur ces entrefaites, ayant été nommé procureur général, et, aux termes d’une note de la Division criminelle, «le condamné témoignant du repentir», l'amende finalement pour Baudelaire fui réduite à 50 francs. Ses éditeurs furent moins heureux, quoi qu'on en ait écrit : il leur en coûta, à chacun, 130 francs.
Sitôt qu'il avait eu pris connaissance des FLEURS pu MAL, Flaubert avait adressé à Baudelaire une lettre dont il faut citer quelques passages, parce qu'ils résument Île jugement d’un des grands esprits du siècle, et qu'ils constituent une des critiques les plus substantielles qu'on ait donnée du livre :
.… Franchement cela me plaît et m’enchante.
Vous avez trouvé moyen de rajeunir le romantisme. Vous ne res-
semblez à personne (ce qui est Ia première de toutes les qualités). L’origmalité du style découle de la conception. La phrase est toute bourrée par l’idée, à en craquer.
J’arme votre âpreté, avec ses délicatesses de langage qui la font valoir, comme des damasquinures sur une lame fine.
-.. En résumé, ce qui me plaît avant tout dans votre livre, c’est que l’art y prédomine. Et puis vous chantez la chair sans l'aimer, d’une façon triste et détachée qui m’est sympathique. Vous êtes résistant comme le marbre et pénétrant comme un brouillard d'Angleterre.
(13 juillet 1857.) G'° FLAUBERT.
De Hauteville-House était venue aussi, au lendemain du procès, une lettre de chaude approbation :
30 août 1857.
.… Je crie bravo! de toutes mes forces, à votre vigoureux esprit. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale; c’est Ià une couronne de plus. Je vous serre la main, poëte.
Victor HuGo.
Outre les illustres amis, d’assez nombreux écrivains avaient tenu, également, à manifester leur sympathie au poète «flétri» : Pierre Dupont, saluant en lui «une Âme lumineuse et amoureuse du beau»; Gœpp, le déclarant légal de Racine et voyant dans les FLEURS DU MAL «un événement littéraire»; Watripon, Delvau, celui-ci particulièrement cordial (Rabelais, 22 août 1857). Firmim Maïllard, dans son Histoire anecdotique et critique de la Presse parisienne, lui consacrait une page enthousiaste :
Un talent sérieux, convaincu — grandement épris de la forme, se fatiguant même quelquefois à la chercher, — la trouvant toujours: une netteté de langage, une pureté de style vraiment admirables. Fortifiée par la solitude, cette nature nerveuse, habituée à se rendre compte de ses moindres sensations, analysant froidement, crûment, mettant à nu, d’une main sûre, le beau et le hideux, cette nature, dis-je, poursuit sa route sans se préoccuper de ses angles auxquels viennent se heurter les haïnes et les inimitiés de ses confrères, …
De cette rumeur sympathique, on trouve encore un écho, quinze mois plus tard dans Îa Revue de l’année de Charles Monselet
(Figaro, 30 décembre 1858) : |
Ce succes Ou procès Populaire À fait plus grand et plus beau Le nom de Charles Bau-
delaïre.
Au camp adverse, on ne se montrait pas, d’ailleurs, moins ardent. Pour suivre [a métaphore de Delvau, il faut mentionner d’abord quelques couleuvres, plus taquines que nocives : — Jean Rousseau retrouvant, en trois colonnes, dans Baudelaire, Île Daniel Jovard des Jeune-France ressuscité (Figaro, 6 juin 1858); Alfred Denis (ibid., 9 décembre 1858) contant que le poëte Ignarus, le poète Ignotus et le poète Nullus se consolent de ne figurer dans «le Vapereau », à constater que leur grand chef Baldelarius n'y figure pas davantage; Henry Bordeaux publiant des Fleurs du bien pour prouver qu'il est préférable « de s’attacher à ce qu'il y a de bon dans l'homme»... Deci delà aussi les « dogues » donnaient de la voix : Louis Ménard, qu'on ne se fût pas attendu à voir dans ce rôle, J.-J. Weiss qu'on s’étonnerait de n'y pas voir.
Ménard avait été des condisciples de Baudelaire au collège Louis-le-Grand et, plus tard, de ses familiers. Mais Baudelaire, en 1846, s'était permis, dans un article du Corsaire-Satan, quelques réserves sur la valeur du Prométhée délivré. Ménard se chargea de fui prouver que, onze ans plus tard, il se souvenait encore de la blessure faite à l'amour-propre de Louis de Senneville. Son factum est peut-être le plus malicieux qui ait jamais visé les FLEURS DU ÂWAL et leur auteur. On y lit notamment :
M. Baudelaire voudrait passer pour un méchant diable bien terrible, aux doigts crochus, au pied fourchu. En lisant son livre, on se le figure tout autre : ce doit être un grand garçon un peu gauche, avec une longue redingote noire, le teint jaune, Îles yeux myopes et des cheveux de séminariste. I a beau parler sans cesse de la vermine
et des scorpions qu'il a dans l’âme et se prendre pour type de tous les vices, 1l est facile de voir que son plus grand défaut consiste dans une imagination trop libertine, défaut trop commun chez les érudits qui ont passé leur jeunesse dans [a retraite. Son livre est comme Ia tentation de saint Antome : on y trouve tous les cauchemars qui peuvent troubler les impossibles rêves d’un solitaire. Si la revue n’est pas complète, ce n’est pas que M. Baudelaire, qui doit avoir eu des prix de vers latins au séminaire, n’ait lu le Satyricon de Pétrone , mais c’est qu’il n’a pas l'audace de son vénéré maître, l’auteur de Mademoiselle de M aupin.
IE aurait mieux fait de placer ses Fleurs maladives sous le patronage de l’auteur de Volupté. Le mal dont il se plaint n’est pas celui dont il souffre : à voir son goût pour la pourriture, un médecin ne s’y tromperait pas. Mais les fanfarons du vice oublient toujours de se vanter de celur dont on pourrait les accuser sérieusement. Son mal réel est d’avoir vécu dans un monde fantastique, tout peuplé d’ombres malsames, qui se dissiperaïent au contact de la réalité comme les élucubrations des moines se dissipaient au chant du coq. Les rêves n’ont pas de corps. Qu'il Jaïsse [à les poètes de Ia Renaïssance et les charniers romantiques de 1830. Qu'il entre dans la vie commune, et il saura revêtir de cette forme qu'il possède à un si haut degré des créations vivantes et saines. Îl sera père de famille et publiera des livres qu’il pourra faire lire à ses enfants. Jusque-là il restera un lycéen de 1828 ayant subi ce que Geoffroy Saint-Hilaire appelle un arrêt de développement. ( Revue philosophique et religieuse, septembre 18 57.)
Dans le Tombeau de Charles Baudelaire, Ménard s’est placé parmi «les dix» qui avaïent admiré le poète dès ses débuts...
Pour affecter un tour d’hostilité moins personnelle, J.-J. Weiss, dans la Revue Contemporaine (15 janvier 1858), ne devait pas montrer plus de compréhension :
M. Baudelaire est au fond de Fornière sur laquelle penche M. Flaubert. Il marque le second terme vers lequel doit être précipitée une littérature qui, à défaut des bienséances de la morale, ne s’embarrasse même plus des bienséances de Part...
IT ramasse les sentmes et les égouts, 1l souille la grâce, la beauté, l'amour, la jeunesse, [a fraîcheur, le printemps, et d’une voix rauque d’orgie, et cependant guillerette, 1! s’écrie : « Voilà lhomme!»... Le charnier... et M. Baudelaire a des lecteurs... et on l’admire! et on le prône! et 1l faut le discuter comme un événement!
Baudelaire avait commencé par prendre un intérêt assez vif à ce bruit et à ces discussions autour de son livre ou de sa personne, —1l le dit lui-même dans sa correspondance qui renferme encore des plaintes au sujet des articles de Ménard et de Weiss et, un peu plus tard, une protestation formelle contre certains propos, à lui prêtés par Jean Rousseau, déjà nommé, et dont l'effet aurait pu être de le brouiller avec Hugo (Le Figaro, juim 1858). Et puis, était-ce le fait du choc en retour de cette surexcitation, ou du mal qui, avant de l'emporter, devait le miner si longtemps, — il était tombé dans une sorte d'atonie qui ne lui laissait plus la force de travailler que par intervalles et le rendait mcapable d'aucune résolution :
Je frissonne de paresse en pensant qu'il faudra, pour que ce livre puisse se vendre légalement, le rémprimer tout entier, et composer six poëmes nouveaux, pour remplacer les six condamnés. (23 décembre 1857.)
Et ces maudites FLEURS DU MAL qu’il faut recommencer!… IT faut du repos pour cela. Redevenir poëte, artificiellement, par volonté, rentrer dans une ornière qu’on croyait définitivement creusée, traiter de nouveau un sujet qu'on croyait épuisé, et cela pour obéir à Ia volonté de trois magistrats niais !.. (19 février 1858, lettre inédite.)
IT restait à Alençon quelque deux cents exemplaires naguère saisis, le reste de l'édition s'étant vendu sous le manteau deux ou trois fois le prix marqué, les «grand papier» jusqu'à 30 et 40 francs, et l'on a vu que Baudelaire devait s'entendre avec Poulet-Malassis pour l'établissement des cartons. Cependant ces deux cents exemplaires furent soldés, sans qu'on eût pris la peme d'y coordonner la pagination; on se contenta d'y supprimer les pièces condamnées et de les placer sous le millésime de 1858.
D'autre part des offres venaient au poète, de Michel Lévy qui regrettait [e livre, et d’un éditeur belge, qui sollicitait d’en donner
une seconde édition intégrale. Ce dernier parti était particulièrement tentant; Baudelaire ne put se décider pourtant à Fadopter. Bien qu'il eût l'agrément de Poulet-Malassis, avec lequel ses rapports avaient fraîchr depuis le procès, il lui sembla que la délicatesse ne lui permettait pas cette dissociation de leurs intérêts:
Je ne vois qu’une seule clause qui pourrait concilier votre intérêt avec le mien, ce serait que l'éditeur belge s’engageât à écouler son édition en quatre ou cinq mois. Or cette hypothèse ne vous paraît-elle
pas absurde? (21 février 1858.)
Il eût cramt d’ailleurs, en traitant en Belgique, de nuire à la seconde édition française, qu'en dépit de son découragement il voulait très prochaine.
Cette phase d’hésitations et d'improduction poétique dura plus d'un an, pendant lequel ne parurent que trois pièces jugées dignes, Se tard, de prendre place dans la deuxième édition : Paysage | parisien |, Une gravure [de Mortimer | (fantastique), et Duellum, pièces qui d’ailleurs, très vraisemblablement, avaient été écartées de la première.
Enfin, le 10 novembre 1858, 1l mandait à de Calonne :
Les nouvelles FLEURS DU MAL sont commencées; seulement je ne vous donnerai de vers que lorsqu il y en aura assez pour bourrer UNE FEUILLE. Le Tribunal n’exige que le remplacement de six morceaux. J’en ferai peut-être vingt. Les professeurs protestants constateront avec douleur que je suis un catholique incorrigible. Je m'’arrangeraï de façon à à être bien Compris , — tantôt très bas, et puis très haut. Grâce à cette méthode, Je pourrai descendre ; jusqu aux passions ignobles. Il n’y aura plus que les gens d’une mauvaise for absolue qui ne comprendront pas l'impersonnalité volontaire de mes poésies. (Lettre inédite.)
Fort heureusement son retour à la disposition poétique allait être secondé par les circonstances : l'avancement de ses travaux en cours (Théophile Gautier, Les Paradis artificiels) Tui rendait | quelque loisir, en même temps que son rapprochement avec sa mère, qui, à Fheure du procès, n'avait pas été la dernière à le vitupérer, lui apportait une relative aisance. Partageant alors son
temps entre Paris et fa calme «Maïson-joujou» que M** Aupick possédait à Honfleur, «la faconde ur revenait», avec la confiance en soi, si nécessaire aux créations artistiques. Il mandait, tout joyeux, à Poulet-Malassis : «Nouvelles FLEURS DU MAL faites. À tout casser, comme une explosion de gaz chez un vitrier»
(29 avril 1859), et, de Paris à M°* Aupick, un peu plus tard :
J'ai fait un tas de vers, et je m’arrête, d’abord parce que J'ai des choses plus pressées et plus fructueuses qui attendent leur conclusion, ensuite parce que cette fécondité n’aurait Jamais de fin. (28 décembre.)
Traits trop rares où s'affirme sa vitalité bientôt défaïllante. Courte trêve dans ce martyre que fut sa vie. — Les poésies auxquelles 1f fait ici allusion sont parmi Îles plus belles dont s’enorgueïrlhisse notre trésor littéraire : elles s'appellent : Le Posséde,
Le Vovage, L'Albatros, Les Petites Vieilles, Chant d'Automne.
C'est sur fa fin de l'année 1859 ( voir lettre du 153 novembre) que les pourparlers dès longtemps engagés avec Poulet-Malassis et de Broise prirent un tour décisif. Le traité intervenu est en date du 1* janvier 1860. Soit dit en passant, 1l s’appliquait également à trois autres volumes : Curiosités esthétiques, Opium et baschisch, Opinions littéraires ( L'Art romantique). I prévoyait, pour les FLEURS DU ÂMTAL, 20 poèmes nouveaux, fixait à 300 francs les droits d'auteur et accordait aux imprimeurs-éditeurs un délai de deux ans pour lécoulement du tirage à 1,500 exemplaires. Passé ce délai, le traité devait être renouvelé dans les mêmes conditions, à défaut de quoi Pauteur rentrait dans ses droits.
® Dédiée à Victor Hugo comme Les Sept Vieillards. Voir nos notes sous les titres de ces pièces.
Il s'agissait avant toute chose d'effacer l'effet de deux articulets parus au Figaro (juin 1858) sous {a signature de Jean Rousseau. Baudelaire, accusé de s'être exclamé publiquement : « Hugo! qui ça, Hugo? Est-ce qu'on connaît ça, Hugo? » avait aussitôt protesté dans une lettre rendue publique. Mais cette lettre n'avait eu pour effet que de lui attirer une riposte très violente où le folliculaire, heureux de créer un incident, maintenait son affirmation.
ns à néttune Ode de und