A RER REC
Baudelaire, une fois décidé, pensait mener à bien très vite l'établissement de cette 2° édition, comme des autres volumes projetés, et on le voit s’évertuer à combattre le scepticisme que ses correspondants les plus habituels, sa mère et Poulet-Malassis, se permettaient de conserver à ce sujet. «Cette mise en ordre [des pièces des FLEURS] qui vous préoccupe tant sera l’affaire d’une heure», écrit-1l à Malassis, — et à M°* Aupick :
M. Malassis est venu à Paris, et nous nous sommes entendus sur la publication d’un volume par mois à partir de février. Ainsi nous allons imprimer le 1°’ volume en janvier. Les leurons, culs-de-lampes et frontispice pour les FLEURS (2° édition) sont commandés. Je suis donc maintenant sûr de la publication de 3 vol. l’année prochaine. Le commis de [a librairie Mafassis qui vient de faire un voyage, prétend que tout le monde réclame Ia 2° édition des FLEURS. (28 décembre 1859.)
Les cinq volumes dont 1l est ici question, sont Îles quatre auxuels allait avoir rapport le traité du 1° janvier 1860, plus Eureba, que publiait alors [a Revue internationale de Genève, et on voit que l'impression des FLEURS DU MAL était prévue pour février, devant succéder à celle des Paradis artificiels. Mais Baudelaire, une fois de plus, avait compté sans cet imdéfectible amour de [a perfection qu'il poussait si foin. Ses innombrables corrections, après avoir retardé Fétablissement des Paradis, allaient éloigner celui des FLEURS. Trois mois après avoir afhrmé que Île volume était «presque fini» (8 décembre 1859); il écrivait : «Je ne suis pas tout à fait content; 1Î y a toujours des fourdeurs et des violences de style.» (13 mars 1860.) D'ailleurs, sa fécondité persistant, le nombre des pièces nouvelles s’accroissait, — au lieu des 20 prévues, c’est 33 qu'allait apporter le texte de 1861, — et avec lui, nécessairement, la difficulté de Îeur classement. Aussi bien ce classement ne pouvait être effectué qu’une fois tous les poèmes terminés, et il y en avait plusieurs que le poète n'arrivait pas à mettre au point.
Tel fut le cas de Dorothée, de La Femme sauvage, du Rêve ou Plutus, L'Amour et la Gloire, dont il est question dans les lettres
des 14 décembre 1859 et 13 mars 1860 notamment, et auxquels Baudelaire renonça finalement, ne Îes ayant pas achevés en temps utile, pour en reprendre l'idée, un peu plus tard, dans ses Petits Poëmes en prose.
Tel encore celui d’un certain Épilogue auquel 11 semble avoir tenu tout particulièrement, car, dès 1855, en en adressant un résumé à M. de Mars, sécrétaire de la Revue des Deux Mondes, il J'apprécrait en ces termes :
Cela, comme vous voyez, fait un joli feu d’artifice de monstruosités, un Épilogue digne du prologue Au Lecteur, une réelle Con- FN (Louis Thomas, Curiosités sur Baudelaire, Messein.)
Cmq ans plus tard, 1l ne parlait pas de [a pièce avec moins de chaleur :
Je travaille aux FLEURS DU MAL. Dans très peu de jours, vous aurez votre paquet, et le dernier morceau, ou épilogue, adressé à la ville de Paris, vous étonnera vous-même, si toutefois je le mène à bonne fin (en tercets ronflants). (Mai 1860, lettre à Poulet-
Malassis. )
L’ébauche de cette poésie, parue dans l'ouvrage d’E. Crépet (op. cit.), a sa place 1c1 :
Tranquille comme un sage et doux comme un maudit, J'ai dit :
Je t'aime, Ô ma tres belle, d ma charmante.
J Que de fois...
Tes débauches sans soif et tes amours sans âme, Ton goût de l'infini
Qui partout, dans le mal [ur-même, se proclame,
Tes bombes, tes poignards, tes victoires, tes fêtes,
Tes faubourgs mélancoliques,
Tes hôtels garnis,
Tes jardins pleins de soupirs et d'intrigues,
Tes temples vomissant Ia prière en musique,
Tes désespoirs d'enfant, tes jeux de vieille folle, ne découragements ;
Et tes feux d'artifice, éruptions de joie, Qui font rire le Ciel, muet et ténébreux.
Ton vice vénérable étalé dans {a soie, Et ta vertu risible, au regard malheureux, Douce, s'extasiant au luxe qu'il déploie.
Tes principes sauvés et tes lois conspuées,
Tes monuments hautains où s’accrochent les brumes, Tes dômes de métal qu’enflamme le soleil,
Tes reines de théâtre aux voix enchanteresses,
Tes tocsins, tes canons, orchestre assourdissant,
Tes magiques pavés dressés en forteresses,
Tes petits orateurs, aux enflures baroques, Préchant l'amour, et puis tes égouts pleins de sang, S'engouffrant dans l'Enfer comme des Orénoques,
Tes anges, tes bouffons neufs aux vieilles défroques. Anges revêtus d’or, de pourpre et d’hyacinthe,
O vous, soyez témoins que j'ai fait mon devoir Comme un parfait chimiste et comme une âme sainte.
Car j'ai de chaque chose extrait [a quintessence ,
Tu m'as donné ta boue et J'en ai fait de l'or.
Comme les trois autres pièces dont il à été question auparavant, Baudelaire devait renoncer à faire entrer celle-ci dans ses FLEURS; 1 en tira du moins, plus tard, l'Épilogue en vers qui clôt les Petits Poëmes en prose,
Une autre cause du retard apporté à la mise en train de cette 2° édition fut le projet d’une ornementation de laquelle 1f à été question dans lextrait de Ia lettre du 28 décembre 1859, donné
lus haut. Cette ornementation devait comporter, comme on Pa vu, des culs-de-lampes, des fleurons, et un frontispice. Poulet- Malassis voulut d’abord la confier à Duveau, qui était de ses grands amis. Baudelaire, par contre, s'était enthousiasmé pour Alfred Rethel, auteur d’une Chasse miraculeuse, alors en vente chez Goupil (voir lettre à Nadar, 16 maï 1859), et d’une Danse des morts pour l'année 1848 qui, parue à Leipzig, avait eu, à l'époque, lhon-
neur justifié d’être reproduite dans Tllustration (28 juillet 1849 ). Le lecteur en trouvera les six planches dans l'Histoire de l'Imagerie populaire de Champfleury.) IL est très certain, soit dit en passant, que Rethel était, entre tous les dessinateurs de l'époque, le plus qualifié, ayant subi, semble-t-il, la même crise morale que Baudelaire, — jeté, comme Îur, au blasphème et au sarcasme par les déceptions des journées de février, ne voyant plus, comme lui, dans la Révolution, que effet de cet amour de Îa destruction qui s'empare périodiquement de Faveugle humanité, et ayant hérité la verve macabre de Holbein; mais depuis plusieurs années déjà, le malheureux artiste était privé de raison. — Puis 1 avait été question de Nanteuil et de Penguilly, le premier semblant désigné par sa fougue romantique, le second par son habituelle fréquentation des démons, feux follets, chauves-souris, goules ou vampires dont ses planches sont peuplées. Finalement on s'était mis d'accord sur le nom de Bracquemond, qui avait déjà gravé pour Malassis le dessin de Charles Voiïllemot placé en tête des Odes funambulesques, et devait bientôt lui fournir des frontispices pour Les Trétaux de Charles Monselet et Les Amis de la Nature de Champfleury.
Le thème dont on Favait prié de s'inspirer, tel qu'il résulte d'une Îettre du poète à Nadar (16 mar 1859), était le survant :
Un squelette arborescent , les Jambes et les côtes formant le tronc, les bras étendus en croix s’épanouissant en feuilles et bourgeons, et protégeant plusieurs rangées de plantes vénéneuses dans de petits pots échelonnés, comme dans une serre de jardinier.
De ce squelette arborescent, qui représentait Arbre de la Science du Bien et du Mal, Baudelaire avait trouvé lidée dans l'Essai... sur les Danses des morts d'Hyacinthe Langlois (1852), dont la planche visée reproduit une figure parue dans un ancien traité d’obstétrique : De conceptu et generatione bominis, par Jacob Ruff, Francofurti ad Mœnum, 1580. L'invention des péchés en pots, remplaçant, sous arbre de cette planche, Adam et Êve auxquels le serpent offre la pomme fatale, lui appartenait en propre, par contre, semble-t:11. On peut le croire du moins, tant elle
correspond d’une part à sa croyance en lesprit de perversité, d'autre part à ses principes esthétiques qui, on Îe sait, ne ui permettaient d'admettre le décor naturel qu'amendé de Îa maim de l’homme, et lui faisaient préconiser par-dessus toute chose Jes : séductions de l’étonnement.
Bracquemond tenta plusieurs essais, dessins ou planches gravées, sur lesquels le catalogue des Estampes de Champfleury (Sapin, 1891) et le précieux Livre moderne de M. Octave Uzanne (t. II[) nous ont apporté des notes substantielles (on les trouvera d’ailleurs reproduites dans notre volume d'iconographie baudelarrienne) ; mais sans parvenir à satisfaire le poète, aussi sévère à autrui qu’à soi-même (voir notamment les lettres à Poulet-Malassis, août et septembre 1860). Il avait substitué aux petits pots, dont le sacrifice avait dû singulièrement coûter à Baudelaire, des plantes allégoriques auxquelles celui-ci reprochait de n'avoir point un sens suffisamment clair; surtout il n’avait pas réussi, au gré de son auteur, à traduire, avec l'unité désirable, l'idée du squelette arborescent. Dans ces conditions, Baudelaire lui demanda de copier simplement et strictement limage d'Hyacmthe Langlors.
Ce frontispice n’est plus le nôtre, mais 1 va au ivre d’une façon telle quelle; il a ce privilège de pouvoir s'adapter à n'importe quel livre, puisque toute littérature dérive du péché. — Je parle très sérieusement. (Lettre à Poulet-Malassis, août 1860.)
Mais 1l est probable que l'artiste montra peu d'empressement à accepter le nouveau rôle qui lui était offert. D'ailleurs Fexposition à laquelle Poulet-Malassis avait destiné l'édition illustrée des FEzeurs pu MAL (mai 1860) était close depuis plusieurs mois. Finalement la mise à exécution de ce projet fut ajournée, le frontispice, pour l'heure, cédant Îa place à un simple portrait.
Enfin l'établissement de cette seconde édition fut encore retardé
ar la discussion des termes d’une certaine Préface dont Baudelaire attendait l'éclaircissement du «malentendu» qui avait causé sa condamnation, et aussi une façon de vengeance qui n'aurait pas laissé d’être retentissante.
Trois versions de cette préface, qu'annonçait déjà le deuxième plat de la couverture du Théophile Gautier (1859) : «Sous presse, Les Fieurs pu MA, 2° éd., augmentée d’une préface et de vingt poèmes imédits», ont été publiées par M. Octave Uzanne (Le Livre, mars 1881) et par Eug. Crépet (op, at.). Les scoliastes les ont le plus communément toutes troïs rapportées à Ia 2° édition. Nous croyons pour notre part que c’est là une erreur, la troisième n'ayant pu être destinée qu'à l'édition subséquente. Nous Ia donnons néanmoins à la suite des deux autres pour faciliter la comparaison des textes.
PRÉFACE
La France traverse une phase de vulgarité. Paris, centre et rayonnement de bêtise universelle. Malgré Molière et Béranger, on n’aurait jamaïs cru que la France trait st grand train dans Ia voie du progrès, — Questions d’art, terre ignote,
Le grand homme est bête. |
Mon livre a pu faire du bien. Je ne m’en affige pas. Il a pu farre du mal. Je ne m’en réjouis pas.
Le but de Ia poésie. Ce livre n’est pas fait pour mes femmes, mes filles ou mes sœurs.
On m’a attribué tous les crimes que je racontais.
Divertissement de Ia haine et du mépris. Les élégiaques sont des canaïlles. Et verbum caro factum est. Or le poëte n’est d’aucun parti. Autrement, il serait un simple mortel.
Le Diable. Le péché originel. Homme bon. Si vous vouliez, vous
seriez le favori du Tyran; il est plus difficile d’aimer Dieu que de
croire en lur. Au contraire, il est plus difficile pour les gens de ce
siècle de croire au Diable que de l’armer. Tout le monde le sent et ersonne n’y croit. Sublime subtilité du Diable.
Une âme de mon choix. Le Décor. — Ainsi la nouveauté. — L’Epigraphe. “us D’Aurevilly. — [La Renaissance. — Gérard de Nerval. — Nous sommes tous pendus ou pendables.
J'avais mis quelques ordures pour plaire à MM. les journalistes. Ils se sont montrés imgrats.