LES PROJETS DE TROISIÈME ÉDITION
Lemer qu'ont chanté les triolets d’Asselineau (1), Lemer indique la maison Garnier frères comme Îa plus susceptible de traiter. Baudelaire pourvoit son représentant des indications utiles :
6 juillet1865: «Les FLEURS Du MAL, édition définitive, augmentée de 35 poèmes nouveaux et d’une préface de Théophile Gautier.»
9 août 1865 : «FLEURS DU ÂMAL, augmentées de plusieurs pièces et de plusieurs articles et lettres relatives : à la 1° et à Ia 2° édition, Théophile Gautier, Sainte-Beuve, Édouard Thierry (Moniteur), Asselmeau, d’Aurevilly, Custine, Deschamps, etc. Tout cela mis à la fn, comme à fait Samte-Beuve pour Joseph Delorme...»
Puis 1 se préoccupe de réunir les pièces annoncées qui, au cours de sa vie errante, ont été dispersées, et, à cette fin, fait par deux fois 1e voyage de Bruxelles à Paris et Honfieur.
Et, rentré à Bruxelles, ïl attend. II attend, non sans relancer maintes fois Lemer soit directement, soit par l'intermédiaire d'amis communs. Mais les semaines et puis les mois s’écoulent, et les pourparlers ne progressent pas, et amertume et enfin Ia défiance
0 Voir Nouveau Parnasse satyrique, sur les rédacteurs de l’Athenœu français :
Enault, Lemer et Dufaï Se sont repassé Ia férule. * Quel journal n’ont point envahi Enault, Lemer et Dufaï!
II n’est pas un seul drap de lit Où ce beau trio ne pullule, Enault, Lemer et Dufaï Se sont repassé la férule.
Si Lemer est le plus coquet,
C’est qu’il travaille dans les modes; Enault jappe comme un roquet,
Si Lemer est le plus coquet, Parlant de tout en perroquet,
Il ira jusqu'aux antipodes,
Si Lemer est le plus coquet, etc...
@) On reconnait ici, en germe, l’appendice de [a 3° édition. Baudelaire voulait aussi joindre aux pièces qui y ont pris place un gros article d’Armand Fraisse, qui avait paru dans le Salut public de Lyon.
emplissent son cœur. Îl en vient à douter qu'aucun livre de Iui soit encore vendable et à se demander si son mandataire ne Île trahit point... Qu'on songe qu'il est seul, malade, misérable, sachant dans ses veines une menace qui ne pardonne point, mais résolu, comme toujours, à faire passer la littérature avant tout, même avant son repos. Quelles pensées ne doivent point Passaillir alors, qu’il n'ose pas même avouer à ses plus fidèles correspondants? Est-ce qu'il va être définitivement vaincu par Îe guignon qui le poursuit? Sera-t-1l effacé de la mémoire des hommes? Pourtant quand il a quitté Paris, il y était presque célèbre. Les petits journaux citaient ses mots, ses vers passaient en adage, et si un Alcide Dusolier le traitait de Boileau bystérique Ü), des jeunes par contre Îe saluaïent pour leur chef, quelques-uns de ses détracteurs venaient même à résipiscence. Est-ce que l'article de Verlaine n’est pas d’hier? Est-ce que Saïnte-Beuve ne vient pas de Îur écrire : «Si vous étiez ici, vous deviendriez bon gré mal gré une autorité, un oracle, un poète consultant!» Est-ce que Deschanel, le timide, l’académique Deschanel, à Paris, ne fait pas applaudir les FLEURS Du MAL au cours de ses conférences ?...
Cependant les pourparlers avec [es Garnier ont commencé depuis bientôt huit mois et Lemer garde le silence. M®° Aupick, mquiète de Ja tristesse et de Fénervement de son fils, leur dépêche le fidèle Ancelle. La réponse arrive enfin : c’est un non! non pour tous les ouvrages offerts, non pour les FLEURS Du MAL, livre oublié,
— Oublié, s’écrie le poète avec un accent de navrance prophétique, c'est trop bêtel... on commencera peut-être à le comprendre dans quelques années!
Car 1l sait, lui, que les FzEURS Du MAL ont été écrites avec ses larmes et son sang, et que ce n’est pas seulement son histoire
® Alcide Dusorer, Nos Gens de Lettres (1864). L'article est d’une dureté mcroyable. Baudelaire y est dénoncé comme un fittérateur « placide et régulier » qui, à grand renfort d artifices, s'applique à joindre le mysticisme à l’obscénité et l'horreur à l'impassibrlité, mais qui ne parvient qu'à causer « des inquiétudes dans le cerveau, comme une fausse position cause des inquiétudes dans les jambes. »
à Jui, mais aussi celle de l’hypocrite lecteur, de l’homme moderne tel qu’il est sorti des convulsions de [a Révolution et du romantisme, — et dans lexaspération que lui cause l'arrêt sommaire de Féditeur, son secret lui échappe, qu’il avait toujours jalousement gardé:
Faut-il vous dire à vous, qui ne lavez pas plus deviné que les autres, que dans ce livre atroce J’aï mis tout mon cœur, toute ma tendresse, toute ma religion (travestie), toute ma baine? Il est vrai que J'écrirai le contraire, que je jureraï mes grands dieux que c’est un livre d’art pur, de singerie, de jonglerie, et Je mentirar comme un arracheur de dents. (Lettre à Ancelle, 18 février 18661.)
Baudelaire eut du moins une petite consolation, celle de voir paraître une plaquette que Poulet-Malassis ©}, retrouvé en Belgique, composa pour partie avec ses vers les plus récents.
LES ÉPAVES || DE || CHARLES BAUDELAIRE || avec une eauforte frontispice de Félicien Rops. Amsterdam , à Enseigne du Coq, [ Bruxelles, Poulet-Malassis | MDCCCLXVI, in-19, pas de couverture imprimée.
1f. (faux titre); au verso l’annonce du tirage : 10 ex. sur papier de Chine et 250 sur grand papier vergé, tous numérotés; 1 f., titre en rouge et noir, la marque de l'éditeur (le coq) en rouge avec la devise :
fcantabit qui cantavit (allusion aux tribulations antérieures de l'éditeur, probablement), 11 pages (avertissement de l'éditeur), et 163 pages.
() Le sommaire des Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains, que Baudelaire adressait à Julien Lemer en février 1865, annonce un chapitre consacré à l'Histoire des Fleurs du Mal. Ce chapitre a-t-1l été réellement écrit? Tout rensetgnement nous manque sur ce point.
@) « Il eut une joie d'enfant à les voir paraître», écrira textuellement Malassis.
Le frontispice (sur chine) est placé entre Ie faux titre et le titre. Sur le feuillet qui le protège, on lit cette explication :
Sous le Pommier fatal, dont Île tronc squelette rappelle [a déchéance de la race humaine, s’épanouissent les Sept Péchés Capitaux, figurés par des plantes aux formes et aux attitudes symboliques. Le Serpent, enroulé au bassin du squelette, rampe vers ces FLEURS DU MAL, parmi lesquelles se vautre le
Pégase macabre, qui ne doit se réveiller, avec ses chevaucheurs, que dans la vallée de Josaphat.
Cependant une Chimére noire enlève au delà des airs le médaïllon du
poète, autour duquel des Anges et des Chérubins font retentir le Gloria in excelsis.
L’Autruche en camée, qui avale un fer à cheval, au premier plan de la composition, est l'emblème de la vertu, se faisant un devoir.de se nourrir des aliments les plus révoltants :
VIRTUS DURISSIMA COQUIT.
Les ÉPAVES contiennent 2 3 pièces réparties entre six divisions. Aussi bien n’insistérons-nous pas ici sur la composition de Ia plaquette, puisque nous avons reproduite in extenso. Disons seulement qu'à l'origine elle ne devait comprendre que 22 pièces, la dernière ayant été rajoutée à [a dernière heure. Sur les 23, 4 seulement étaient entièrement nouvelles : Le Monstre ou le Paranympbe d'une nympbe macabre, Lola de Valence, À propos d'un importun et Un Cabaret folâtre, les autres ayant paru soit dans la 1° édition (les 6 pièces condamnées), soit dans les 2 premières (Franciscæ meæ laudes), soit dans des périodiques.
Dans leur ouvrage bibliographique, MM. La Fizelière et De-
caux écrivaient au sujet de ce recueil :
L’explication du frontispice et la préface [P avertissement de l’éditeur | sont de M. Aug. Poulet-Malassis; les notes ont été rédigées en commun par ce dernier et par a dE
... L’exemplaire d'épreuves est dans Ia bibliothèque de M. Poulet- Malassis.
Malgré ce qu'ont pu en écrire les plus récents scoliastes, ces | assertions étaient entièrement fondées. Nous avons tenu entre nos mains edit exemplaire d'épreuves, et nous y avons constaté de nos yeux que toutes les notes, à l'exception du second paragraphe de celle qui a rapport au Coucher du Soleil romantique, y figuraient
de la main de Baudelaire. Ce fut d’ailleurs sur la prière de l'auteur, qui lui recommandait expressément de donner à cette plaquette l'apparence d’une publication faite sans son aveu (non par crainte de lopinion, spécifiait-il, mais par méfiance de Îa justice) — que Poulet-Malassis écrivit l'Avertissement de l'Editeur. Quant à Pexplication du frontispice, elle reproduit presque exactement une description faite par Rops lui-même.
Ajoutons que le maître graveur avait soigné tout particulièrement sa composition. Dans un article paru au Livre moderne (1891) sous le titre : Les Estampes de Cbampfleury devant les enchères, M. Octave Uzanne rapporte que Rops n’échangea pas moins de 10 ou 15 lettres avec Poulet-Malassis à l'occasion de ce frontispice qui, à l'origine, ne devait pas porter pour titre LES ÉPaves ) Mais bien Les FLeurs pu MAL (cf. Ia lettre de Baudelaire à Ancelle du 30 janvier 1866). Pour que le lecteur en juge mieux, nous empruntons quelques lignes à un billet donné par M. Uzanne :
Envoyez-moi, Je vous prie, un petit croquis de l’orchis satyrium qui doit représenter {a fuxure dans ce bouquet de fleurs aimables; je n’aï Jamais aperçu en Belgique cette orchidée [on sait que Rops était grand botaniste ] et Je n’en trouve pas de représentations...
Puis encore, pour Îa traduction symbolique des péchés :
Îra, une cactée du Cap à longs dards; Pigritia, une souche dessé. chée et couchée; /nvidia, une serpentarre à aiguillons ; Gula, un melon; Libido, un satyrium ou arum (v. de prêtre); Superbia, le soleil; Avaritia,
plante à griffes.
Le lecteur a pu remarquer d’ailleurs que Rops a repris dans ce frontispice l’idée antérieurement traitée par Bracquemond pour l'illustration de la grande édition dont nous avons parlé plus haut.
Poulet-Malassis, en tête de Fexemphtre d épreuves, mentionne que Baudelaire corrigea Îles dernières épreuves des ÉPAVES quelques jours avant de tomber malade() (mars 1866). Mais le projet
() Le Catalogue de la Bibliothèque de feu M. A. Poulet-Malassis mentionne d’ailleurs sous le n° 74 l’exemplaire d'épreuves avec corrections de la main de l'auteur.
de la plaquette devait être très antérieur à cette date, et, croyonsnous, remonter au mois de juillet 1865. On a pu en effet remarquer Îles termes contradictoires de deux notes que nous avons données dans Îe chapitre précédent, notes où Baudelaire, à un mois d'intervalle, annonçait la 3° édition des FLEURS d'abord comme devant comprendre 35 poèmes nouveaux, puis comme devant être augmentée de plusieurs pièces. Cette contradiction disparaît si lon épouse notre hypothèse, puisqu ‘aux termes de l'Avertissement de l'Éditeur dans LES ÉPA VES, les pièces parues dans ce recueil ne devront plus trouver place dans lédition définitive. Elles sont annoncées dans Îa Bibliographie de la Belgique comme parues au cours du mois de juin 1866.
LES ÉPAVES ont été plusieurs fois rérmprimées, notamment en 1868 et 1874 (voir pour plus de détails : G. Vicaire, Manuel de l'Amateur de Livres, que nous ne pourrions que répéter), mais les réimpressions ne renferment pas l'Avertissement de l'Editeur.
Une édition due à la maison Lemerre. (1890) Joignit aux pièces contenues dans Ja première, quatre autres poésies cueillies dans les Petits Poëmes en prose et le Charles Baudelaire paru sans noms d'auteurs [Poulet-Malassis, Charles Cousin et Spoelberch de Lovenjoul] en 1872. Le poète, dans une note manuscrite qui figure dans l’exemplaire d'épreuves de la 1° édition, ayant recommandé à son éditeur de ne rien ajouter à son recueil dont il avait lui-même rédigé Îa table des matières, et cela pour Îa raison qu'il estimait ne s'être pas montré assez sévère dans le choix des morceaux, nous ne donnerons pas ici les pièces en cause. Le lecteur les trouvera dans un volume subséquent, avec Îles autres Reliquie,
Terminons en disant que Baudelaire n’avait pas eu tort de craindre une fois de plus Pintervention de Ia justice. Le 6 mai 1868 (affaire contre Duquesne), le tribunal correctionnel de Lille condamnait Les ÉPAVES à la destruction, et Poulet-Malassis à un an de prison et 500 francs d'amende.
Nous avons quitté Baudelaire sous le coup de Findignation ressentie en apprenant le refus définitif des frères Garnier (18 février 1866 ). Mais plus d'un mois allait s’écouler encore avant que la maladie ne miît fin à son activité. Ses dernières lettres nous le montrent établissant des listes d’éditeurs «possibles», entre lesquels ïl se réserve de choisir à son procham passage à Paris, où 1l compte aller «malgré vents et marées». — De ces éditeurs, en somme, c'est Michel Lévy qu 11 avait marqué préférer, d’ abord à cause de la solidité de [a maison, et puis parce qu'il lui avait déjà cédé autre moitié de son œuvre, les traductions de Poe.
Après avoir écarté une offre de Poulet-Malassis qui voulait faire une édition ornée des FLEURS DU MAL à 100 exemplaires, — et cela vraisemblablement afin de ne pas solidariser le poète jusque par delà le tombeau, avec un homme dont Îes publications plus que libres avaïent terriblement compromis le bon renom, — ce fut donc sur Michel Lévy que les conseillers de M°*° Aupick aïguillèrent son choix. Mais Lévy, dont la prodigalité n’était point passée en proverbe, offrait 2,000 francs pour la propriété des œuvres complètes, et la somme apparaissait d’autant plus modique, qu'un nombre appréciable d'articles nécrologiques venaient de rendre quelque lustre au nom de Baudelaire... Un imcrdent successoral mit fin, sur ces entrefaites, aux pourparlers tendant à une cession amiable 0),
En vertu d’une ordonnance de référé datée du 22 novembre 1867, les œuvres complètes de Baudelaire, dont les FLEURS Du MAL, y compris onze pièces nouvelles devant former un volume, passèrent en vente publique par les soins de MM. Lortat-Jacob et Raynal,
U) Un héritier du côté paternel s'était révélé. If fallut fur faire sa part, Baudelaire étant mort intestat.
avoué et notaire à Paris. Sur une mise à prix de 1,000 francs, elles montèrent (?) à 1,750 francs, — et furent adjugées à Michel Lévy... N’insistons pas et relisons Bénédiction.
Théodore de Banville et Charles Asselineau, qui comptaïent parmi les plus intimes amis de Baudelaire, et qui, en attendant de lui tresser, dans eur œuvre écrite, les couronnes que Fon sait, venaient lun et l’autre de prononcer d’éloquentes paroles sur sa tombe, s'étaient mis à [a disposition de M°° Auprck. Ce sont eux que, d'accord avec Lévy, elle chargea d'établir en commun l'édition définitive. Ils se partagèrent le travail, Asselineau rassemblant les matériaux, et s’aidant notamment d’un exemplaire tout prêt des FLeurs DU MAL, où les pièces nouvelles étaient intercalées à leur place , Banville devant revoir les épreuves.
Dans le Mercure de France du 1° octobre 1917, M. Claude Couturier a donné un billet de M*° Aupick, adressé à Banville, qui est relatif à ce mandat :
Monsieur,
Au moment où Je reçois votre lettre, Je prends immédiatement la plume, pour vous dire que Je croyais que c’était une affaire convenue, et qu'il n’y a pas le moindre doute sur la confiance illimitée que je mets en M. Asselineau, trop heureuse de pouvoir m’appuyer sur un ami si dévoué de mon fils, et doué de si éminentes qualités morales et littéraires. Si vous le voyez avant moi, Je vous prie de vouloir bien le Jui dire, et que je suis toute disposée à me laisser guider par lur, dans le cas où j'aurais à lui donner un Pouvorr, mais toujours avec cette assu-
rance que vous me donnez que je n'aurais aucun danger à a courir fnanciérement.
Ne sourions pas trop longtemps au sujet de Ia réserve finale. M°*° Aupick devait revenir bientôt à des dispositions plus généreuses ; nous la verrons, lorsque Asselineau se documente, le prier de ne rien négliger, et, s’il y a des frais, de s'adresser à Ancelle. Maïs elle devait aussi revenir, une fois, sur le blanc-seing donné aux
(1) Cet exemplaire est mentionné plusieurs fois par Poulet-Malassis dans ses lettres (inédites) à Ch. Asselineau Poulet-Malassis écrit notamment qu'il l'avait placé Jui-mêm dans la malle de son ami, au départ de Bruxelles.
amis de son fils, à l’occasion du Reniement de saint Pierre, que, dans ses scrupules de bourgeoise chrétienne, elle eût voulu écarter du livre. Le lecteur trouvera cet incident relaté dans nos Notes et éclaircissements, sous le titre de Îa pièce. Ce fut à, croyons-nous, le seul qui se produisit pendant l'impression de Ia 3° ot Cetter impression avait été retardée par la nécessité d’attendre que la notice de Théophile Gautier eût achevé de paraître (L'Univers illustré, 7, 14, 21, 28 mars, 4, 11, 18 avril 1868); [a publication le fut par An de Ia saison livresque. «LES FLEURS sont prêtes, imprimées avec le plus grand soin, sous [a surveillance de M. de Banville, qui s’est conduit comme un Dieu», écrivait M*° Aupick dès juillet 1868 . Maïs le ivre ne fut annoncé dans le Journal de la Librairie que le 19 décembre suivant.
Cette 3° édition, dite définitive, étant extrêmement répandue, nous ne croyons pas nécessaire de la décrire dans le détail, comme nous avons fait pour les précédentes. Nous mentionnerons seulement ce qui caractérise [es exemplaires du premier tirage, devenus rares : couverture grise et, au bas du verso du faux titre, la désignation de J. Claye, imprimeur, 7, rue Saint-Benoît [ 379 |, et nous rappellerons qu'avec un assez bon portrait gravé par À. Nargeot, elle apportait, conformément au vœu de Baudelaire, une préface de Gautier (bien meilleure et beaucoup plus étendue que la notice parue dans les Poètes français) et un appendice important, formé de pièces justificatives : d’abord les quatre articles d'Édouard Thierry, Dulamon, Barbey d’Aurevilly et Charles Asselineau , que le poète avait réunis dans une plaquette destinée à ses juges lors du procès de 1857, puis encore des lettres de Sainte-Beuve, du marquis de Custine, d'Émile Deschamps, et une pièce de vers de ce dernier.
Quant au «grand nombre de poëmes nouveaux» qu'elle annonçait, ils sont exactement au nombre de 25, savoir : 11 empruntés aux ÉPAVES : Vers pour le portrait de M, Honoré Daumier ; L’Imprévu; À une Malabaraise; La Voix; Hymne; Les Yeux de Berthe; Le Jet d’eau ;
(1) Lettres de M”° Aupick à Charles Asselineau, publiées par M. Auguste Auzas (Mercure de France, 16 septembre 1912).
La Rançon; Le Coucher du Soleil romantique; Sur le Tasse en prison d'Eugène Delacroix; Lola de Valence;
13 parus de 1861 à 1866 dans divers périodiques, deux ou trois fois le plus communément : La Prière d'un Paien; L'Examen de minuit; Madrigal triste; L’Avertisseur; Le Rebelle; Bien loin d'ici; Le Gouffre; Les Plaintes d'un Îcare; Recueillement; Épigrapbe pour un livre condamné; Le Calumet de se ; Le Do La Lune offensée (ces trois derniers parus une seule fois );
Un enfin complètement édit : À Théodore de Banville.
On a jugé généralement cette édition avec sévérité, notamment le prince Ourousof (Le Tombeau de Charles Baudelaire) qui l'appelle ROpIenens «de texte Lévy», et les scoliastes de ces dernières années qui, le plus souvent, ne se sont pas cachés de lui préférer la seconde. Le grief qu'on fait valoir contre elle est double : d’abord elle aurait introduit dans les FLEURS beaucoup de pièces qu'il n'était point dans l'intention de l’auteur d'y comprendre; elle aurait en outre apporté un texte beaucoup moins pur que Îes précédentes, voire même des variantes d’une origine douteuse.
Nous dirons notre sentiment sans ambages.
Oui, pour nous, 1l est certain que le premier de ces reproches est PAUE Ce qui Îe le prouve d’abord, c’est l'Avertissement de l'Éditeur placé en tête des ÉpPaves : «Ce ee est composé de morceaux poétiques... auxquels M. Charles Baudelaire n'a pas cru devoir faire place dans l'édition définitive des FLEURS pu MAL», assertion qui est encore confirmée par Îles fettres (inédites) que Poulet-Malassis écrivait à Charles Asselineau lors de l’établissement de l'édition de 1868.
Mais Poulet-Malassis a pu altérer [a vérité, observera-t-on. Ne Va-t-1f pas fait à propos des Amanitates belgicæ()? Et n'avait-il pas Intérêt à se réserver la propriété des ÉPAvES ? Sans nier le sérieux de l’objection , nous ne Îa tenons pas pour valable. Poulet-Malassis était sans doute un homme léger, mais il avait un grand cœur, et il armait
®) Voir SPOELBERCH DE LOVENJOUL, Les Lundis d’un chercheur, en tenant compte que Poulet-Malassis lui-même eva un peu plus tard révéler sa supercherie.
smcèrement Baudelaire qui le ur rendait : « Ridentem ferientruine. Au seul être dont le rire ait allégé ma tristesse en Belgique», écrivait le poète au-dessous de Ia photographie qu'il envoyait à son premier éditeur. Poulet-Malassis d’ailleurs, au cours des pourparlers engagés avec Lévy pour fa vente des œuvres Dre avait montré le plus grand désintéressement. Dans ses lettres à Charles Asselineau, il avait offert, après en avoir demandé 200 francs, d'abandonner ses droits sur les ÉPAVES, si sa renonciation était pour permettre de conclure. Quelle apparence dès lors qu'il se fût obstiné à protester. pendant l'impression et après la publication def édition définitive, contre l'introduction des pièces empruntées aux ÉPFAVES , S'il n’eût été certain de servir les intentions de son ami ? Or cela, 1 Pa fait, nous Îe répétons, à plusieurs reprises, nous avons eu ses lettres sous les yeux. Un autre argument dans le même sens doit être tiré du caractère manifestement parasitaire de certaines poésies, par exemple : Lola de Valence ou Vers pour le portrait de M. Honoré Daumier, pièces tout occasionnelles et qui ne présentent aucun rapport avec le cadre ni avec l'accent des FLEURS pu MAL. Un troisième enfin du nombre limitatif des pièces nouvelles mentionnées dans Facte de vente : onze pièces, avons-nous souligné tout à lheure, et non vingt-cinq.
Mais Banville et Asselineau n’ont pas grossi Ja 3° édition seulement des 11 pièces extraites des ÉP4 VES, ils y ont encore ajouté trois morceaux, car 25 — 11 (les 11 des ÉPAVES, qu'il ne faut pas confondre avec les 11 prévues dans Pacte de vente)= 14. Quels sont donc les trois morceaux qui font la différence? La question vaut bien qu'on ouvre une parenthèse. Ici nous devons avouer que nous sommes réduits aux conjectures. Cependant il en est une qui, entre vingt autres dont l'exposition demanderait de longues pages, nous semble mériter la préférence : les trois pièces rajoutées seraient : À Théodore de Banville, Le Calumet de Paix et.… La Lune offensée, Voici nos raisons : la première de ces pièces n’a jamais été imprimée du vivant de l’auteur, bien que datée de 1842. C’est un sonnet de jeunesse et de circonstance dontles deux tercets seuls présentent un sens général, intérêt des deux quatraïns y étant, par contre, limité à la personne de Banville. II y a toute
apparence qu'il fut simplement tiré des papiers de celui-cr, comme la supposé M. Van Bever. — Le Calumet de Paix ne constitue qu’une adaptation qui, elle non plus, n'a rien à voir avec le cadre des FLEURS. Cela est tellement évident qu'il n'y a pas à y imsister. — Quant à La Lune offensée, qu'on veuille bien en relire le tercet final, pour en rapprocher ensuite Île vers 7. Pour peu qu’on sache quelque chose des raisons qui avaïent si Jongtemps tenu le poète et sa mère divisés, 1l est clair qu'on sera tenté d’attribuer une signification autobiographique à cette pièce, et alors quel cruel reproche ne trouvera-t-on pas dans F'apostrophe qui la termine! Or c’est [à certainement une réflexion que dut se faire Baudelaire, qui avait horreur d'introduire le public dans l'intimité de sa vie. On peut donc admettre qu'après avoir écrit cette poésie dans une heure d'exaspération, il aurait résolu de Ia retrancher de son œuvre, mais que Banville et Asselineau, qui la ; Jugeaïent à juste titre digne de prendre place dans les Fan y et qui ne connaissaient pas les motifs secrets de l’auteur, l'y auraïent rétablie. — Explication bien aventureuse, dira-t-on? Nous ne le contestons point. Nous demandons toutefois qu'avant de hausser simplement les épaules, on veuille bien prendre garde à certaines coïncidences que révèlent soit la chronologie des FLEURS, soit les lettres récemment publiées de M*° Aupick à Charles Asselmeau (1).
La Lune offensée paraît dans L'Artiste du 1°° mars 1862, soit quatre ans avant que Baudelaire ne tombe malade. Cependant il ne réimprimera Jamais ce sonnet, ce quil n'a fait que bien rarement pour ses derniers vers, comme Île montre Île tableau que nous avons établi tout à lheure. Le poète mort, La Lune offensée ne se rencontre pas dans lexemplaire avec pièces intercalaires qu'il avait préparé en vue de Îa 3° édition, 11 faut le croire du moins, puisque nous voyons Asselmeau prier M”: Aupick, à qui son fils envoyait ses vers au fur et à mesure qu'ils paraissaient, de rechercher le numéro de L'Artiste du 1* mars 1862. M°° Aupick s’empresse de satisfaire à la demande d’Asselineau, mais elle a beau fouiller les armoires de Ia «Maison-Joujou», elle
9 Voir Particle précité du Mercure de France, 16 septembre 1912.
ne découvre point le périodique. Elle en trouve d’autres, réclamés en même temps, mais non celui-là. Sans doute toutes ces coïncidences peuvent n'être dues qu’au hasard; mais s’enchaîneraientelles autrement si le poète avait pris jalousement ses précautions pour que sa mère Ignorât toujours La Lune offensée : ñ
Et maintenant, ces trois pièces écartées et aussi celles qui sont entrées dans les ÉPAVES , Voyons de quoi se compose l'apport nouveau de Ia 3° édition. Il se compose des 11 pièces qui s’appellent : Madrigal triste, La Prière d'un Païen, Le Rebelle, L’Avertisseur, Epigrapbe pour un livre condamné, Recueillement, Le Couvercle, Le Gouffre, Les Plaintes d'un Icare, L'Examen de minuit, Bien loin d'ici, poésies, qui, toutes, on ne saurait le contester, par inspiration, la couleur et l'objet, s'adaptent au cadre des FLEURS DU Max. Dès lors n'y a-t-1l pas la plus forte apparence que c’étaient elles, les pièces intercalaires de lexemplaire préparé par Baudelaire, et elles encore que mentionnait l'acte de vente de 1867 ?
Quoi qu'on en décide, en tout cas, nous croyons lavoir montré, la 3° édition, envisagée sous le rapport de son architecture, ne mérite pas crédit. Que Fon recoure à lexamen critique ou qu'on sen rapporte aux termes de la note placée en tête des ÉPAVES et aux protestations de Poulet-Malassis, on en vient à la même conclusion : Banville et Asselineau ont grossi démesurément les FLEURS, ils en ont ghté le cadre en le bourrant. Et même si lon admet qu'ils pouvarent à la grande rigueur y faire entrer quelquesunes des pièces des ÉpP4 VES, celles qui avaient paru antérieurement au Parnasse contemporain sous le titre de /VouveLzzes FLEURS pu MALO), ils n'auraient jamais dû y loger par contre des pièces ne
0) Nous disons parues antérieurement, parce que c’est un fait que la livraison du Parnasse contemporain qui contenait les NOUVELLES FLEURS DU MAL à paru le 31 mars 1866, tandis que les ÉPAVES ne sont annoncées dans la Bibliographie de la Belgique qu’au cours du mois de juin. Mais ïl semble que les deux publications, dans leur préparation, soïent à quelques jours près contemporaimes, la lettre où Baudelaire demande à Sainte-Beuve des renseignements sur Je Parnasse . étant du 5 février 1866 et la dernière correction d'épreuves des ÉPAVES datant des premiers Jours de mars.
Quand nous disons, d'autre part, qu'Asselineau et Banville pouvaient : à la rigueur se croire autorisés à introduire dans Îes FLEURS les pièces des ÉPAVES
présentant qu'un caractère occasionnel. Qu'ils aïent droit à bien des circonstances atténuantes, nous l'avons dit dans notre Avertissement; aux excuses que nous leur avons déjà trouvées, 1l convient d'aileurs d'ajouter celle-cr, c’est que Baudelaire, avantles ÉPAVES, avait lui-même beaucoup varié, on Fa vu, dans ses projets de 3‘ édition. Mais enfin on ne peut que regretter vivement Îa liberté dont ils usèrent, puisqu'elle devait avoir pour conséquence, pendant cinquante ans, de mettre sous les yeux du lecteur un livre dont l'architecture est gâtée par des éléments parasites.
Ceci concédé sans réserve aux détracteurs de Îa 3° édition, y a-t-il lieu de les suivre aussi dans leur second grief, et de juger avec eux que Îles variantes de 1868 ne méritent pas confiance? Notre réponse sur ce point ne sera pas moins nette que tout à lheure. Non, nous ne l’admettons pas.
Nous ne ladmettons pas, d'abord parce que ce serait faire mjure à Théodore de Banville et à Charles Asselmeau, car autre chose est de se laisser aller à grossir un livre de morceaux appartenant à son auteur, autre chose de corriger cet auteur; nous ne Fadmettons pas parce que, pour quiconque a étudié Baudelaire dans ses: habitudes et dans ses manuscrits, 1] ne saurait faire doute, dès. lors qu'il avait laissé un exemplaire de préparation pour Pédition définitive, que celle-ci ne dût apporter de nombreuses corrections. — IT en mettait jusque sur Îes livres de ses amis! — Nous ne l'admettons pas enfin, parce que Îe texte de 1868, si lon prend la peine de l'étudier, apparaît souvent préférable aux autres.
Nous ne nions certes pas les tares de l'édition définitive. Nous. en savons par cœur toutes les coquilles qui, avec le ressentiment des Baudelairiens, ont engendré bien des non-sens ou pauvretés :
qui avaient également paru dans le Parnasse, c’est en tenant compte de l'esprit et de [a couleur de ces pièces, mais non parce que nous attribuons une valeur spéciale au fait qu'elles avaient été réunies sous le titre de NOUVELLES FLEURS DU MAL, Ce titre, en effet, n'appartient pas à Baudelaire, c’est Catulle Mendès qui l’inventa pour servir les intérêts de sa publication. Des lettres (inédites et malheureusement non datées) de celui-ci, que nous avons sous les yeux, ne laissent point de doute sur ce point. Ajoutons que ces lettres ne permettent pas de décider si Baudelaire corrigea les épreuves du Parnasse contemporain.
wagon enrayé pour wagon enragé, étoile vacillante pour étoffe vacil- Jante... , et aussi Îles fautes grossières : toi qui... est entrée..., ou bien : t martelant au lieu de : se martelant, et encore longueur pour langueur, etc. Nous sommes également d'accord avec nos prédécesseurs pour déplorer que l'éditeur, pendant si Iongtemps, n'ait pas pris les mesures utiles pour réparer les bévues de son prote. Mais des étourderies, des [apsus, des lettres confondues, des des pour des les, des ton pour des tout, en admettant qu'ils ne se justifient point, ce qui n'est pas toujours le cas, — sont-ils pour infirmer ou diminuer Îa valeur des feçons nouvelles quand celles-ci, outre
wil y a lieu de les présumer authentiques, apparaissent marquées de Ia griffe de l'auteur?
Nous ne recommencerons pas ici Îe travail que le Iecteur trouvera dans nos Eclaïrcissements, où chacune des variantes de 1868, quand il y a lieu, se trouve discutée ; maïs citons quelques exemples typiques et d'importance progressive :