A: MON TRÈS CHER ET TRÈS VÉNÉRÉ MAÎTRE ET AMI, THEOPHILE GAUTIER
Bien que je te prie de servir de parrain aux FLEURS DU MAL, ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du nom de poëte pour m'imaginer que ces fleurs maladives méritent ton noble patronage. Je sais que dans Îes régions éthérées de la véritable Poésie, le Mal n'est pas, non plus que Île Bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme [a Religion. Mais jai voulu, autant qu'il était en mot, en espérant mieux peut-être, rendre un hommase profond à l’auteur d’Albertus, de La Comédie de la Mort et d'España, au poëte impeccable, au magicien ès-langue française, dont je me déclare, avec autant d’orgueil que d’humilité, le plus dévoué, Îe plus respectueux et le plus jaloux des disciples.
Mais Théophile Gautier repoussa ce texte : « Le magicien... m’a très bien expliqué qu’une dédicace ne devait pas être une profession de foi, laquelle avait d’ailleurs pour défaut d'attirer les yeux sur Le côté scabreux du volume et de le dénoncer.» (Lettre à Poulet-Malassis, 9 mars 1857.)
Le second texte fut lui-même l’objet de quelques difficultés entre l'auteur et l'éditeur. Baudelaire avait d’abord déclaré s’en rapporter au bon goût de Poulet-Malassis pour l’établir typographiquement. Mais il se ravisa, quand l'épreuve lui fut soumise :
I! me semble d'abord qu'il vaudrait mieux baïsser un peu toute la dédicace, de manière qu'elle se trouvât au milieu de [a page; je laisse d’ailleurs cela à votre goût. — Ensuite, je crois qu’il serait bien de mettre Fleurs en italiques, — en capitales penchées, puisque c’est un titre-calembour. Enfin, bien que chacune de ces lettres et de ces lignes soient dans de Bonnes proportions (chacune relativement aux autres), je les trouve toutes trop grosses; je crois que l'ensemble gagnerait en élégance, si vous preniez un œil plus petit pour chaque ligne, toujours en gardant l’importance proportionnelle. Le C. B. seul me paraît un peu petit. (Exemplaire d'épreuves, inédit.)
Un second essai ne fut pas plus heureux. Baudelaire fit de nouvelles objections. Et la première tout au moins était des plus fondées, car «Au parfait magicien ês-langue française», texte conservé dans Ia 1'* édition, ne constitue rien de moins qu’une grosse faute syntaxique,
ès étant [a forme contractée de dans les, et, par suite, ne pouvant être employé qu'avec un pluriel.
On lit sur lexemplaire d'épreuves :
Pourquoi és-langue ?
Nous n écririons pas : de langue, en langue. Il faut que Îa dédicace prenne moins de longueur et que tous les caractères soient diminués, peut-être même de deux points. En somme » poëte impeccable, maître et ami, The Gautier et fleurs maladives sont les Ar a à laisser voyantes.
Décidément laissez FLEURS en capitales ordinaires, et non pas en italiques.
Mais Poulet-Malassis avait déjà tiré la feuille quand Baudelare lui en renvoya la seconde épreuve annotée. D’où un petit incident dont on suivra le développement dans les lettres du poète (mars 1857), et que finalement celui-cr résolut en prenant à sa charge Îles frais occasionnés par le tirage prématuré,
Variante :
1857. Au parfait magicien és langue française.
Nous avons eu sous les yeux des exemplaires de la 1°° édition où Baudelaire, de sa maim, avait ajouté un s à chacun des deux mots langue et française.
L’exemplaire d’envor à Théophile Gautier portait cet ex-dono :
Mon bien cher Théophile,
La dédicace imprimée à [a premiére page n’est qu'une ombre tres faible de l'amitié et de l'admiration véritable que j'ai toujours éprouvée pour toi, tu le sais.
M. Ernest Raynaud, dans le Mercure de France ( 16 octobre 1917), a contesté la sincérité de cet hommage et tenté de démontrer que rien, ni dans les rapports de Baudelaire et de Gautier, n1 dans les tendances de leurs esprits, ne suffisait à le justifier. au est fort curieux, mais nous pensons que l’auteur a poussé ses conclusions bien loin, et que M. Henry Dérieux qui, dans le numéro précédent du Mercure, sous le titre La Plasticité de Baudelaire, avait établi un certain air de parenté entre La Comédie de la Mort et LES FLEURS DU MAL, a vu plus juste. Baudelaire, qu’on le veuille ou qu’on s’en offusque, a dû beaucoup. à Gautier, — au premier Gautier, — comme au Lycanthrope. Les réminiscences que nous aurons l’occasion de signaler par la suite le prouvent à l'évidence. Où M. Raynaud, par contre, nous semble bien avisé,
c’est quand il s’étonne des termes excessifs de la dédicace, et nous admettons avec lui volontiers que l’utilité y était pour quelque chose,
PRÉFACE (1% juin 1855, Revue des Deux Mondes, avec 17 autres pièces, sous le titre collectif : LES FLEURS DU MAL. — Figure en tête des 3 éditions), p. 5.
Variantes :
Titre. 1855, 1857, 1861 : Au lecteur. — II semble évident que Îe poëte fui substitua celui que nous avons maintenu quand il eut renoncé définitivement à cette préface dont nous avons donné plus haut trois états successifs. Le thème de cette pièce dominant le livre tout entier, le changement apparaît pleinement justifié.
1855 et 1057:
P. 6, v. 9-10. Dans nos cerveaux malsains, comme un million d’helminthes
Grouille, chante et ripaille un peuple de Démons, v. 12. S’engouffre, comme un fleuve, avec de sourdes plaintes.
P. 7, v. 2. Quoiqu'il ne fasse ni grands gestes, ni grands cris,
Une variante supplémentaire est donnée par un exemplaire de la 1'* édition, appartenant à M. Pierre Bracquemond, et qui présente quelques corrections de la main de l’auteur :
P. 6, v. 18. Les ours, les scorpions, les singes, les serpents,
Dans le texte de 1855, le mot lices (8° strophe) est imprimé lyces, orthographe des auteurs du xvi° siècle, et Ia 5° strophe à été pudiquement remplacée par une ligne de points.
Nous avons reproduit plus haut, p. 305, dans notre Histoire des FLEURS DU MAL a note pleine de réserves de la Revue des Deux Mondes.
[. BÉNÉDICTION (1 des trois éditions), p. 11.
Variantes (18 a}
P. 12, v. 20. Puisqu'il me trouve belle et qu'il veut m’adorer, v. 22. Que souvent il fallait repeindre et redorer;
Cf. Eloge du M aquillage, dans LE PEINTRE DE LA VIE MODERNE : «...Idole, elle [la femme] doit se dorer pour être adorée», et. P. 12, v. 23. Et je veux me soûler de nard, d’encens, de myrrhe,
P. 14, ve 1. Sertis par votre main,... (Epreuves.) Montés par votre main, (1° éd.)
Il est difficile de ne pas attribuer un caractère autobiographique À cette pièce. M"° Aupick, mère du poète, écrivait à Asselineau en 1868 : «.….. Quelle stupéfaction pour nous, quand Charles s’est refusé à tout ce qu'on voulait faire pour luï, a voulu voler de ses propres ailes et être auteur? Quel désenchantement dans notre vie d’intérieur si
heureuse jusque-là! Quel chagrin!...» (E.-J. Crépet, op. cit.)
IT L’ALBATROS (Revue française, 10 avril 1859. — 11 de [a 2° et de la 3° édition), p. 15.
Ce poème n’avait que trois strophes quand Baudelaire l’envoya à Ch. Asselineau, dans sa lettre du 20 février 1859 sans doute. Celui-ci lui répondait : «La pièce de L’Albatros est un diamant! Seulement je voudrais une strophe entre la deuxième et la dernière pour insister sur la gaucherie, du moins sur la gène de l’Albatros, pour faire tableau de son embarras. Il me semble que la dernière strophe en rejaillirait plus puissante comme effet.» (E.-J. Crépet, op. cit.)
Selon Prarond (ibid. ), cette pièce aurait été suggérée à Baudelarre par un incident de son voyage à l'ile Maurice (1841 ).
Selon La Fizelière et Decaux (op. «it.), elle aurait fait l’objet, à Honfleur, avec Le Voyage, en 1860, d’une publication restée à l’état de placard et tirée à cinq ou six exemplaires seulement. Ce rensergnement bibliographique est confirmé par une annotation de Poulet- Malassis sur un billet autographe du poète, en date du 24 février [1859 | : «Jar malheureusement perdu lexemplaire qu’il m’envoyait avec ce billet.… If doit y avoir des variantes dans l’une et l’autre pièce.» Nous n’avons pu, nous non plus, retrouver ce placard.
Signalons enfin que Z’Albatros a été reproduit dans Zes Poëtes français publiés par E. Crépet (Hachette, 1862), avec une ponctuation un peu modifiée, et que l’épreuve de cette publication avait été revue par l’auteur.
IL ÉLÉVATION (11 des trois éditions), p. A Variante (1857) :
à : ” } v. 13. Derrière les ennuis et les sombres chagrins.
Sur lexemplaire d'épreuves de la 1“ édition, on lit, en marge, de Ia main de l’auteur, en face du 7° vers : Gaiment, gaiement? gaïment.