LE CHIEN MORT
Nous étions tous les deux dans le jardin où pousse La violette au bord de l’eau,
Et, [a main dans la main, sur l’étroit banc de mousse, Nous regardions le clair ruisseau.
Car les eaux en chantant coulaient resplendissante Aux rayons du grand soleil d’or...
Sur unilit de gazon, parmi les fleurs brillante , Devant nous gisait un chien mort.
Les bouziers d’azur, avec les mouches vertes, Fourmillaient sur l’amas gluant ;
Le crâne était broyé, les entrailles ouvertes, Le ventre suintait, béant.
Le sang s'était caille dans les poils de a bête, Coagulés en noirs grumeaux,
Et l’odeur de {a mort nous montait à la tète Pénétrant, âcre en nos cerveaux.
J'entourai de mon bras sa taille bien-aimée, Aussi flexible que les ; Jones,
Et vers moi se pencha sa tête parfumée Qui m'inonda de cheveux blonds.
Regarde, dis-je alors, comme en cette carcasse, En ce chien mort liquéfié,
Un monde tout entier va, vient, passe et repasse, Multicolore et varié !
Dans ces orbites creux, entre ces crocs fétides, Vois, par le printemps radieux,
Les rendez-vous d’amour des cloportes avides Et des charançons noirs et bleus !
Les mouches à charbon, lustrant leurs fines ailes, Pompent à deux les boyaux mous; Regarde, les vois-tu, mâles avec femelles ?
C'est partout l'amour ; aimons-nous |.
Ma beauté regarda les insectes sans nombre, Rougit et baïissa ses yeux bleus, Et, cherchant le mystère, au fond du grand bois sombre, Nous disparûmes tous les deux.
Il paraît même (Za Lanterne, 20 avril 1883, article non signé),
e cette parodie faillit être comprise dans les œuvres de notre poète ! ! «L'éditeur Pmcebourde — un nom prédestimé — qui était en train de faire une édition de Beaudelaire (sic), y comprit pieusement Le Chien mort, et ce ne fut que sur l’aveu même de Cloux, lequel eut pitié de lur, qu’il Le fit disparaître.»
Une copie autographe d’Une Charogne a passé en vente il y a quelques années ; on y trouve cette vartante :
P. 51, v. 2. Vivre parmi les monuments,
Bien qu’en général nous ne donnions pas ici les variantes de ponctuation, nous croyons devoir signaler que, dans le texte des deux premières éditions, on trouve une virgule à Ia fin du vers 30 qui déplace l'application del’ spitèe oubliée,
Pour les vers 3 et 4 de la 3° strophe, il semble que Baudelaire, qui avait beaucoup étudié Malherbe, se soit souvenu de Ia Consolation à M. du Perrier :
Mème quand il avient que Ja tombe sépare Ce que nature a joint.
XXX. DE PROFUNDIS CLAMAVI (9 avril 1851, Le Messager de l’Assemblée, sous le titre collectif : LES LIMBES; — 1° jum 1855, Revue des Deux Mondes, sous le titre collectif : LES FLEURS DU MAL; — XXvII de la 1°° édition ; xxx de Ia 2°; xxx1 de la 3°), p. 52.
Variantes :
Titre (1851) La Béatrix. — (1855) Le Spleen.
v. 1. J’implore ta pitié, toi l’unique que j'aime, v. 54. Un soleil sans chaleur plane au-dessus trois mois, v. 6. Et les trois autres mois [a nuit couvre Îa terre ; v. 11. Et cette vieille nuit semblable au vieux Chaos.
Pièce sans doute inspirée par Jeanne Duval.
XXXI Le VaMPiRE (1° jum 1855, Revue des Deux Mondes ; — xxIX de Ia 1° édition ; XXxI de Ia 2°; xxxit de Ia 3°), p. 53.
Variantes :
Titre (1855). La Béatrice.
v. 3 (1857). Toi qui, comme un bideux troupeau
Le texte de la 3° édition a apporté cette faute grossière (v. 2): Toi qui...
Dans mon cœur plaintif est entrée ;
Pièce sans doute inspirée par Jeanne Duval.
XXXIL UNE NUIT QUE J'ÉTAIS PRÈS D’UNE AFFREUSE JUIVE ( xxx1 de la 1° édition ; xxx11 de Ia 2°; xxxI11 de la 3°), p. 55.
Variante de l’exemplaire d'épreuves de la 1° édition (18 57):
v. 8. Et dont le souvenir odorant me ravive
Cette pièce est une des plus anciennes en date, selon Prarond (E.-J. Crépet, op. cit.). Le même relate que Sarah, dite Louchette, occupa quelque temps Baudelaire, avant qu’il connût Jeanne Duval, et que son ami n’en garda pas «un souvenir clément».
On croira Prarond sans peme si lon s’en rapporte aux stances suivantes qu’elle lui avait déjà inspirées :
Je n’ai pas pour maitresse une lionne illustre.
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre. Insensible aux regards de l’univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste cœur.
Pour avoir des souliers elle a vendu son ime, Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme, Je tranchais du tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.
Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque, Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux
De pleuvoir sur son front plus pelé qu’un lépreux.
Elle louche, et l'effet de ce regard étrange,
Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d’un ange Est tel que tous les yeux, pour qui l'on s'est damné,
Ne valent pas pour moi son œïl juif et cerné.
Elle n’a que vingt ans; la gorge, déja basse,
Pend de chaque côté, comme une calebasse,
Et pourtant, me traïnant chaque nuit sur son corps, Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords.
Et bien qu'elle n’ait pas souvent même une obole Pour se frotter [a chair et pour s’omdre l'épaule, Je Ia lèche en silence, avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu, les deux pieds du Sauveur.
La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
À de rauques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine, au bruit de son souffle brutal Qu'elle a souvent mordu Île pain de l'hôpital.
Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle, Croiïent voir deux autres yeux au fond de [a ruelle, Car, ayant trop ouvert son cœur à tous venants, Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.
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en
Ven RES
Ce qui fait que, de suif, elle use plus de livres Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses fivre Et redoute bien moins [a faim et ses tourment
Que l'apparition de ses défunts amants.
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S1 vous [a rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d’une rue égarée,
Et la tête et l’œil bas, comme un pigeon blesse, Traïnant dans les ruisseaux un talon déchaussé,
ml dr D 5 en hr
Messieurs, ne crachez pas de jurons nt d’ordure Au visage fardé de cette pauvre impure
Que Déesse Famine 2, par un soir d’hiver, Contrainte à relever ses jupons en plein air.
Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse, Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains à réchauffé mon cœur.
(CHARLES BAUDELAIRE, ŒUVRES POSTHUMES, Mercure de France, 1908.)
XXXIII REMORDS POSTHUME (1° juin 1855, Revue des Deux Mondes, sous le titre collectif: LES FLEURS DU MAL ; -— xxxuI de la 1°° édition ; xxxIm de la 2°; xxxIV de Ia 3°), p. 56.
Variantes :
v. 6 (1855). Et tes flancs qu'assouplit un vivant nonchaloir,
v. 11 (57-61). Durant ces grandes nuits d’où le somme est banni,
Pièce vraisemblablement inspirée par Jeanne Duval.
XXXIV: LE CHarT (xxxirt de [a 1° édition; xxxIv de Ia 2° ; XXXv de la 3° Ja P-s7:
Cette pièce peut avoir été inspirée par Jeanne Duval.
Voir Ia note placée sous [a pièce LXv.
XXXV. DuELLuM (19 septembre 1858, L'Artiste; — XXXV de la 2° édition ; xxXXvI de la 3°), p. 58.
Variante (1858) :
v. 10. Les héros, s’étreignant méchamment, ont roulé Dans ce texte, le dernier mot : haine, a été imprimé en italique
pour souligner l'intention de Ia pièce.
Pièce 1 mspirée par Jeanne probablement.
XXXVI. LE BALCON (xxxiv de [a 1° édition, XxXvI de la 2°; XXXVII de Îa 3°), p. 59.
Pièce vraisemblablement : inspirée par Jeanne Duval.
XXXVII LE PosséDÉ (20 Janvier 1859, Revue française; — xxxVI1 de Ia 2° édition ; xxxVIN de Ia 3°), p. 61.
Ce sonnet semble être de 1858. Du moins c’est à cette date que l’auteur l’envoya à Poulet-Malassis pour imprimer dans son Journal d'Alençon. Mais l'éditeur refusa le cadeau de son ami, ayant cru découvrir un sens obscène au 8° vers ; — ce qui lui attira les lignes survantes :
Jeudi 11 novembre 1858.
Mon cher ami, j'ai reçu vos remerciements, et ils m'ont étonné. Je voulais absolument vous être agréable en vous envoyant un morceau inédit que Je pouvais ajouter simplement aux pièces que j'accumule pour un journal quelconque, et je ne croyais pas que ce misérable sonnet püt ajouter quelque chosé à toutes les humiliations que les FLEeurs Du MAL vous ont fait subir. Je voulais vous être agréable, rien de plus, et je ne peux pas comprendre en quoi j'ai mérité tant d’injures, à ce point que vous me compariez au Béranger secret, comme a fait Veuillot. Il est possible, après tout, que la tournure subtile de votre esprit vous ait fait prendre Belzébutb pour Hi et le poignard charmant pour la... Quand j'ai fait cette découverte, j'ai bien ri.
(Nous plaçons ici en italique le passage inédit de cette lettre.) M. Jules Le Petit, dans Za Plume du 1° juillet 1893, a donné un
fac-similé autographe de ce sonnet, qui fournit deux variantes :
(1858). O Soleil de mon âme, emmitouffle-toi d'ombre ;
Comme un astre éclipsé qui sort d'une pénombre, (1859). Comme un astre éclipsé qui sort de sa pénombre,
v. 10. (1859). Allume le désir dans le regard des rustres |
v. 13. (1859). I n’est pas une fibre en mon étre tremblant
4 < a D —n na co Un co sr
Dans la Revue française, le dernier vers renvoie à cette note : voir Le Diable amoureux de Cazotte. Les mots : «mon cher Belzébuth, je t'adore» terminent en effet, dans ce livre, le chapitre xvrr. Ce sont ceux que Biondetta demande à Alvare de prononcer quand elle le croit près de succomber à son emprise, révélant par 1à son essence satanique et le but réel de ses caresses.
La pièce semble avoir été mspirée par Jeanne Duval.
XXXVII. UN FANTÔME (13 octobre 1860,. L'Artiste;. . xxx VII de la 2° édition; xxxIx de Ia 3°), p. 62. |
Pièce composée en RER Baudelaire, après en avoir envoyé une copie à son éditeur, lui demandait :
Que pensez-vous des deux derniers tercets du premier sonriet d’ Un Fantôme ? J'ai tourné et retourné la chose de toutes les façons. Quand le spectre
Jut devenu tout à fait grand, je reconnus Madame une telle. Voilà qui est fran- Gais, mais ceci :
À sa légére allure orientale (l'allure du spectre), Quand il atteint sa totale grandeur, Je reconnais ma belle visiteuse ?
Il y aura toujours des cas embarrassants.
(13 mars 1860.)
Le primce Ourousof a vu dans cette pièce «l’apothéose de celle qui fur Jeanne Duval et n’en était plus que le fantôme en 1860». Minée par l’alcoo!, [a malheureuse, en eflet, depuis un an, était à demi para-
lysée.
Variantes :
Titre. Où lit dans le Catalogue de la Bibliothèque de feu M. À. Pouler: Malassis :