‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 39 sur 219 · PAS · texte numérisé non relu

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Lorsque, par un décret des puissances suprêmes. Le Poëte apparaît en ce monde ennuyé,

Sa mère épouvantée et pleine de blasphèmes

Crispe ses poings vers Dieu, qui la prend en pitié :

« — Ah! que n’ai- je mis bas tout un nœud de vipères, Plutôt que de nourrir cette dérision!

Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères Où mon ventre a conçu mon expiation |

Fuisque tu m'as choisie entre toutes Îles femmes Pour être le dégoût ( de mon triste mart,

Et que je ne puis pas rejeter dans les flammes, Comme un billet d’amour, ce monstre rabougri,

Je ferai rejaillir ta haine qui m’accable

Sur l’mstrument maudit de tes méchancetés,

Et je tordrai si bien cet arbre misérable,

Qu'il ne pourra pousser ses boutons empestés ! »

Elle ravale amsi l'écume de sa hame, Et, ne comprenant pas les desseins éternels,

Flle-même prépare au fond de la Géhenne Les bûchers consacrés aux crimes maternels.

Pourtant, sous la tutelle mvisible d’un Ange, L'Enfant déshérité s’enivre de soleïl,

Et dans tout ce qu’il boit et dans tout ce qu'il mange Retrouve l’ambroisie et le nectar vermeil.

IT joue avec le vent, cause avec le nuage Et s’enivre en chantant du chemin de Îa croix ; Et l'Esprit qui le suit dans son pèlermage Pleure de le voir gaï comme un oiseau des bois.

Tous ceux qu'il veut aimer l’observent avec cramte, Ou bien, s'enhardissant de sa tranquillité, Cherchent à qui saura lui tirer une plainte, Et font sur lui l'essai de leur férocité.

Dans le pain et le vin destinés à sa bouche

Ils mêlent de Ia cendre avec d’impurs crachats ; Avec hypocrisie ils jettent ce qu'il touche,

Et s’accusent d’avoir mis leurs pieds dans ses pas.

Sa femme va criant sur les places publiques :

« — Puisqu’il me trouve assez belle pour m’adorer, Je ferai le métier des idoles antiques,

Et comme elles je veux me faire redorer;

Et je me soûleraï de nard, d’encens, de myrrhe, De génuflexions, de viandes et de vins,

Pour savoir si je puis dans un cœur qui m'admire Usurper en riant les hommages divins!

Et, quand je m'ennufraï de ces farces impies, Je poseraï sur lui ma frêle et forte main ;

Et mes ongles, pareïls aux ongles des harpies, Sauront jusqu'à son cœur se frayer un chemin.

Comme un tout jeune oiseau qui tremble et qui palpite, J'arracheraï ce cœur tout rouge de son sein,

Et, pour rassasier ma bête favorite,

Je Îe lui jetterar par terre avec dédain! »

Vers le Ciel, où son œil voit un trône splendide , Le Poëte serein lève ses bras pieux,

Et les vastes éclairs de son esprit lucide

Lui dérobent l'aspect des peuples furieux :

« — Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance Comme un divin remède à nos impuretés

Et comme [a meïlleure et la plus pure essence

Qui prépare les forts aux saintes voluptés !

Je sais que vous gardez une place au Poëte Dans les rangs bienheureux des saintes Légions, Et que vous linvitez à l’éternelle fête

Des Trônes, des Vertus, des Dominations.

Je sais que la douleur est [a noblesse unique Où ne mordront jamais la terre et les enfers, Et qu'il faut pour tresser ma couronne mystique Imposer tous les temps et tous les univers.

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre, Les métaux mconnus, les perles de la mer,

Par votre main montés, ne pourraient pas suffire A ce beau diadème éblouissant et clair ;

Car 1l ne sera fait que de pure lumière,

Puisée au foyer saint des rayons primitifs,

Et dont les yeux mortels, dans leur splendeur entière, Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ! »

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