LE POISON
Le’ vin sait revêtir le plus sordide bouge D'un luxe miraculeux, Et fait surgir plus d’un portique fabuleux Dans lor de sa vapeur rouge, Comme un soleil couchant dans un ciel nébuleux.
L’opium agrandit ce qui n’a pas de bornes, Allonge l'illimité,
Approfondit le temps, creuse la volupté, Et de plaisirs noirs et mornes
Remplit l'âme au delà de sa capacité.
Tout cela ne vaut pas le poison qui découle De tes yeux, de tes yeux verts,
Lacs où mon âme tremble et se voit à l'envers. Mes songes viennent en foule
Pour se désaltérer à ces gouffres amers.
Tout cela ne vaut pas le terrible prodige De ta salive qui mord,
Qui plonge dans l’oubli mon âme sans remord, Et, charriant le vertige,
La roule défaillante aux rives de la mort!
lé,
CIEL BROUILLEÉ.
On dirait ton regard d’une vapeur couvert; Ton œil mystérieux (est-il bleu, gris ou vert?) Alternativement tendre, rêveur, cruel, Réfléchit lindolence et [a pâleur du ciel.
Tu rappelles ces jours blancs, tièdes et voilés,
Qui font se fondre en pleurs les cœurs ensorcelés, nr
Quand, agités d’un mal mconnu qui les tord,
Les nerfs trop éveillés raïllent l'esprit qui dort.
Tu ressembles parfois à ces beaux horizons Qu'’allument les soleils des brumeuses saisons. Comme tu resplendis, paysage mouillé Qu'’enflamment les rayons tombant d’un ciel brouillé!
O femme dangereuse, 6 séduisants climats !
Adoreraiï-Je aussi ta neige et vos frimas,
Et sauraï-je tirer de limplacable hiver |
Des plaisirs plus aigus que [a glace et le fer ?
LESCHAT
Dans ma cervelle se promène, Ainsi qu’en son appartement,
Un beau chat, fort, doux et charmant.
Quand il miaule, on l'entend à pee,
Tant son timbre est tendre et discret ; Mais que sa voix s'apaise ou gronde, Elle est toujours riche et profonde.
C’est [à son charme et son secret.
Cette voix, qui perle et qui filtre Dans mon fond le plus ténébreux, Me remplit comme un vers nombreux Et me réjouit comme un philtre.
Elle endort les plus cruels maux Et contient toutes les extases ; Pour dire les plus longues phrases, Elle n’a pas besoin de mots.
Non, 1l n'est pas d’archet qui morde Sur mon cœur, parfait instrument, Et fasse plus royalement
Chanter sa plus vibrante corde,
Que ta voix, chat mystérieux,
Chat séraphique, chat étrange,
En qui tout est, comme en un ange, Aussi subtil qu'harmonieux |
IT
De sa fourrure blonde et brune Sort un parfum si doux, qu’un soir J’en fus embaumé, pour Pavoir Caressée une fois, rien qu’une.
C’est l'esprit familier du lieu ; Il juge, 1l préside, 1l inspire Toutes choses dans son empire; Peut-être est-il fée, est-il dieu.
LT Quand mes yeux, vers ce chat que j'aime Tirés comme par un aimant, Se retournent docilement Et que je regarde en moi-même,
Je vois avec étonnement
Le feu de ses prunelles pâles, Clairs fanaux, vivantes opales, Qui me contemplent fixement.