‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 84 sur 219 · L'IRRÉPARABLE · texte numérisé non relu

L'IRRÉPARABLE

Pouvons-nous étouffer le vieux, le long Remords, Qui vit, s’agite et se tortille,

Et se nourrit de nous comme le ver des morts, Comme du chêne Ia chenille ?

Pouvons-nous étouffer Pimplacable Remords ?

Dans quel philtre, dans quel vin, dans quelle tisane, Noïerons-nous ce vieil ennemi,

Destructeur et gourmand comme la courtisane, Patient comme la fourmi?

Dans quel philtre? — dans quel vin ? — dans quelle tisane ?

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais, À cet esprit comblé d’angorsse

Et pareïl au mourant qu’écrasent les blessés, Que le sabot du cheval froisse,

Dis-le, belle sorcière, oh ! dis, si tu le sais,

À cet agonisant que le loup déjà faire Et que surverlle le corbeau,

À ce soldat brisé ! s’il faut qu’il désespère D'avoir sa croix et son tombeau :

Ce pauvre agonisant que déjà le loup flaire !

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

Peut-on déchirer des ténèbres

Plus denses que [a poix, sans matin et sans soir, Sans astres, sans éclairs funébres ?

Peut-on illuminer un ciel bourbeux et noir ?

L’Espérance qui brille aux carreaux de l'Auberge Est soufflée, est morte à jamais !

Sans lune et sans rayons, trouver où lon héberge Les martyrs d’un chemm mauvais!

Le Diable a tout éteint aux carreaux de l'Auberge !

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

Dis, connais-tu l’irrémissible ?

Connaiïs-tu le Remords, aux traits empoisonnés, À qui notre cœur sert de cible ?

Adorable sorcière, aimes-tu les damnés ?

L'Irréparable ronge avec sa dent maudite Notre âme, piteux monument,

Et souvent 1l attaque, ainsi que le termite, Par [a base le batiment.

L'Irréparable ronge avec sa dent maudite!

IT

J'ai vu parfois, au fond d’un théâtre banal Qu’enflammait l'orchestre sonore,

Une fée allumer dans un ciel infernal Une miraculeuse aurore;

J'ai vu parfois au fond d’un théâtre banal

Un être, qui n’était que lumière, or et gaze, Terrasser l'énorme Satan ;

Mais mon cœur, que jamais ne visite l’extase, Est un théâtre où l’on attend

Toujours, toujours en vain, l’Etre aux ailes de gaze !

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