‹ Œuvres complètes de Cochin (volume 3)Chapitre 104 sur 196 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

quérir le droit dé former un nouvel engagement , serait le maître de se procurer une liberté si funeste, en se livrant au crime , dont la liberté serait le prix et la récompense. Suivant ces principes , le feu duc de Montbelliard n'avait aucun prétexte pour répudier la duchesse sa fenmie : il ne pouvait ni provoquer le divorce comme coupable; ni en profiter, si la duchesse sa femme avait entrepris de le provoquer.

Aussi a-t-onimaginé dans l'acte de 171 4 ^^^ cause de divorce inouïe chez les proiesians mêmes , et dont la seule proposition révolte toute personne équitable ; c'est la disparité d'humeurs entre les deux époux. Mais si une pareille cause était admise , quel serait le mariage qui ne pût être dissous? Il y en aurait d'abord un grand nombre dans lesquels cette circonstance ne se trouverait que trop certaine. L'humeur est un goût de caprice, qui n'est asservi à aucunes lois^ celui en qui il domine avec le plus d'empire , ne le connaît pas lui-même ; il est entraîné sans se sentir, aussi sage à ses propres yeux qu'il parait aux yeux des autres bizarre et insupportable. Dans quelle union peut-on donc se flatter de trouver un assortiment si parfait , qu'elle ne souffre jamais dés saillies d'une nature indocile? C'est détruire non^seiilement le mariage, mais la société même , que d'en faire un prétexte de rupture. D'ailleurs un prétexte si arbitraire serait ouvert a tous ceux qui voudraient en profiter; les conjoints seraient les seuls juges de leur sort : maîtres de rompre leurs nœuds, en alléguant une vaine incompatibilité d'humeurs, le mariage, cet engagement si respecté dans toutes les nations , ne serait plus que le jouet du caprice et de la légèreté. Jamais on n'a donc pu imaginer, jamais on n'a pensé en effet que le divorce pût s'introduire sur la seule disparité d'humeurs des deux conjoints; et comme celui de 1714 n.'a point çu d'autre prétexte , sa nullité est si sensible, qu'il n'y a personne qui puisse entreprendre de le justifier.

Mais du moins n'a-t-il pas constitué la baronne de VEspérance dans cette bonne foi, qui suffit pour lui procurer à elle et à ses enËins tous les honneurs d'un mariage légitime? Elle a su que le duc de Montbelliard était

3oO OEUVRES DE GOCHIN.

lie par un premier engagement , mais elle a su en même temps que ses liens étaient rompus par un acte solennel; elle a su que cet acte avait été confirmé par le consistoire de Montbelliarcl ; elle a dû mettre sa confiance dans des titres si puissans, et par conséquent le mariage qu^elle a contracté dans la suite ne peut être confondu avec le concubinage ou l'adultère, et l'état de ses enfans ne peut souffrir aucune atteinte.

Si les circonstances du fait pouvaient donner quelque couleur à cette défense, les enfans de la baronne de l'Espérance n'en tireraient pas tout l'avantage dont ils paraissent se flatter; le mariage de 1718 nen devrait pas moins être déclaré nul. Jamais., sous prétexte de bonne foi , on n'a donné à un homme deux femmes en même temps ; jamais les enfans de la seconde femme n'ont été capables de succéder à. leur père. La femme n'est pas traitée avec l'ignominie qui accompagne l'adultère ; les enfans ont un rang certain dans la société; ils peuvent posséder des charges, des bénéfices sans dispenses, ils peuvent même succéder à leur mère; mais pour la succession du père , ils en sont absolument exclus , et jamais on ne les a admis au partage avec des enfans que leur père a eus du seul mariage légitime qu'il ait contracté. Mais les enfans de la baronne de l'Espérance sont-ils en droit de réclamer même les avantages qui sont le prix de la bonne toi d'une seconde femme? On ne peut jamais invoquer le secours de la bonne foi , que quand on a été induit en erreur par l'ignorance d'un fait que l'on -ne pouvait pas découvrir.

Ainsi un homme marié, après avoir vécu quelques années avec sa femme , et en avoir eu plusieurs enfans, quitte sa maison et va demeurer dans un lieu fort éloigné; il y vit long-temps comme une personne Ubre : il rechercne après cela une fille en mariage; il l'épouse avec toute la solennité que Ton peut apporter dans de pareils engagemens. Quelques années après, la première femme vient réclamer son mari : quel sera le sort de la seconde? Il n'y a personne qui ne reconnaisse que son mariage sera déclaré nul; cependant la bonne foi est un voile honorable qui ne permet pas de la traiter

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