PREMIÈRE PARTIE. 37I
former un titre à elle-même qui pût l'élever au comble des honneurs dont elle était si jalouse ; elle se détermina à supposer un mariage; elle connaissait le ministre d'une église luthérienne en Pologne , elle n'eut pas de peina à le gagner, et ce pasteur infidèle inséra dans le registre de son église l'acte de célébration qui s'y trouve aujourd'hui, à la faveur d'un blanc qu'il trouva au bas d'une page dans le cours de l'année 1695. Mais comme ce re-^ gistre formait un monument public, Anne -Sabine de Hedwiger, pour ne pas s'exposer aux suites dangereuses d'une fausseté si propre à révolter, voulut que Pacte fût conçu d'une manière mystérieuse; elle se fit même donner un certificat en allemand de la célébration du mariage, mais qui n'est signé de personne : voilà , dit-on, les cir^ constances qui ont donné l'être à ce titre qui fournit aujourd'hui le prétexte d'une contestation si célèbre. La vérité outragée dans un pareil exposé , ne l'est pas même avec ces ménagemens qui tendent à donner au moins l'idée du vraisemblable; il ne faut que réfléchir avec quelque attention pour en être convaincu.
Premièrement, qu'une maîtresse rebutée forme le projet de supposer un mariage entre un prince souverain et elle, il feut convenir que c'est une entreprise si téméraire , qu'il n'y a personne qui puisse concevoir que l'audace ait jamais été portée à un tel excès. Que pouvait attendre la demoiselle de Hedwiger d'une fausseté si grossière ? Si le prince se déterminait à l'épouser dans la suite , c'était un crime inutile; s'il refusait de prendre aucun engagement avec elle -, aurait-elle osé de son vivant lui soutenir en face qu'il l'avait épousée, ou après sa mort aurait-elle osé présenter cette fable aux yeux de l'univers, quand la notoriété publique, quand la possession la plus constante se seraient élevées contre elle? Allons plus loin, si la demoiselle de Hedwiger n'était pas véritablement mariée, le duc de Montbelliard pouvait épouser une personne de son rang, la traiter avec la distinction qui lui aurait été due, élever ses en&ns comme princes d'une maison illustre, honorer son fils aînédu titre de prince héréditaire : quel personnage aurait joué dans CCS circonstances la demoiselle de Hedwiger avec ce titre
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obscur désavoue par le souverain ? Pour lui altribuer un tel projet , il faut supposer dans la demoiselle de Hedwiger non -seulement la témérité la pli^s outrée , mais encore l'extravagance la plus complète.
Secondement , comment Anne-Sabine de Hedwiger aurait-elle concerté un projet si audacieux avec le sieur Fuchs, ministre de l'église de Rejouits en Pologne? Une distance de plus de 200 lieues les séparait. Comment a-t-^Ue pu le gagner ? Gomment a-t-elle pu lui prodiguer les trésors nécessaires pour le corrompre? On ne dira pas qu'Anne-Sabine de Hedwiger ail fait le voyage de Pologne , ni que le sieur Fuchs soit venu à Montbelliard pour arranger entre eux un projet si monstrueux; qui sont donc les auteurs de la négociation? L'accusation, le soupçon même ne tombent sur personne en particulier : que peut-on donc penser d'une fable si grossière ?
Troisièmement, on dit que ce ministre a profité d'un blanc qu'il a trouvé sur son registre en 1696; mais si cela est , pourquoi n'a-t-il pas donné à l'acte de célébration la date qui contenait au lieu où il le plaçait ? Il écrivait à la suite d'un acte du 27 novembre^ pourquoi ne datait-il pas l'acte de célébration du 28 ? Rien ne le gênait. Déterminé à commettre la fausseté , il n'en coûtait pas davantage d'éviter une critique que les seules dates faisaient naître ; et il était fort inaifférent pour la demoiselle de Hedwiger que le faux mariage qu'elle faisait fabriquer fut du mois de juin , ou du mois de novembre 1095 ; cette interversion seule des dates fait donc sentir que l'acte de célébration n'est pas l'ouvrage d'un faussaire, qui depuis la mort du duc Georges, arrivée en 1699, se soit prêté aux vues ambitieuses de la demoiselle de Hedwiger.
Quatrièmement, on prétend que la demoiselle de Hedwiger a voiJu supposer un mariage entre le duc de Montbelliard et elle; mais si cela est, pourquoi n'a-t-elle pas fait écrire en toutes lettres les noms propres tant du duc de Montbelliard que d'elle-même? Pourquoi s'est-elle contentée de lettres initiales, qui pouvaient compromettre l'état même qu elle voulait s'attribuer ? Le crime marche*
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t-il donc avec tant de circonspection et de retenue? Se porte-t-on à commettre une fausseté énorme pour s'exposer à n'en recueillir aucun fruit? Tout serait donc marqué au coinde l'extravagance et dans le projet et dans l'exécution.
C'est une illusion de dire qu'elle craignait de manifester son crime en &isant rédiger l'acte de célébration dans un registre public , d'une manière qui ne pût laisser aucun doute sur les véritables noms des deux époux; pour raisonner ainsi , il faut supposer eu même temps aeux idées qui ne peuvent jamais se concilier. La demoiselle de Hedwiger aurait fait fabriquer un faux acte de mariage, et elle aurait eu en même temps la sage précaution de le faire rédiger de telle manière , qu'on ne pût jamais y reconnaître , selon les barons de l'Espérance , ni elle, ni Tépoux qu'elle voulait se donner : quelle absurdité! C'est cependant sur cette supposition chimérique que porte tout le système des barons de l'Espérance.
Cinquièmement, de l'aveu même de nos adversaires, le duc de Montbelliard a adopté cet acte de célébration, il a lui-même donné une procuration à son fils pour s'en faire délivrer une expédition; mais si c'était une pièce fabriquée sans qu'il y eût eu véritablement un ma- v riage contracté entre la demoiselle de Hedwiger et lui , on demande à toutes personnes sensées comment il aurait pu tranquillement recevoir la nouvelle d'une imposture si afireuse , et comment il aurait pu l'approuver , et cela depuis même le mariage qu'il avait contracté avec la baronne de l'Espérancef II faudrait donc supposer qu'on serait venu dire au duc de Montbelliard : vous n avez jamais voulu épouser la demoiselle de Hedwiger dans le temps que vous, brûliez pour elle de la plus vive passion ,aans le temps que vous lui prodiguiez et que vous receviez d'elle les gages les plus sensibles d'une tendresse mutuelle; mais voici une nouvelle à la-* quelle vous ne vous attendez pas sans doute. Dans le registre d'une église de Pologne on a fait insérer un acte de célébration entre la demoiselle de Hedwiger et vous; on vous a marié sans votre participation à celle à qui
VOUS avez constarament refuse cet honneur; loin de vous soulever contre une telle imposture , reconnaissez la vérité de cet engagement. En qui peut-on supposer assez d'effronterie pour faire une pareille proposition, et comment pourrait-elle être reçue, on ne dit pas par un prince, mais par Fhonmie le plus obscur, sans exciter en lui le plus vif ressentiment ? Cependant', à en croire les barons de TEsperance , il faut que la proposition ait été faite, il faut qu'elle ait été. reçue docilement. Si de pareilles fictions peuvent trouver grâce, quelles sont clone celles qui doivent révolter toutes les personnes qui ont du goût et du discernement?
Mais la supposition clandestine d'un acte de célébration de mariage n'est pas seulement absurde, elle ne choque pas seulement toute vraisemblance, elle se trouve encore détruite par les preuves les plus décisives. On pourrait dire d'abord que le registre seul de Rejouits sut fît pour faire rejeter cette fiable ; car enfin c'est un monument public qui fait foi par lui-même, tant qu'il n'est point attaqué ni détruit juridiquement. On nous dira sans doute que le registre que nous invoquons porte avec lui-même la preuve que l'acte de céléhî'ation n'y a point été rédigé dans le temps même du mariage , et que dès lors on peut se donner une Hbre carrière sur le temps dans lequel il a pu être fabriqué; mais cette dif-» ficulté va bientôt s'évanouir. En approfondissant avec quelque attention l'état même du registre, il en résultera à la vérité que l'acte de célébration d« l ^^ juin ï 696, n'y a été écrit qu'après un acte du 27 novembre de la même année ; mais il n'en sera pas moins évident qu'il a été écrit dès iGgS dans Tordre où il se trouve, c'est-àdire avant tous les actes qui remplissent les pages sui^ vantes , et <jui répondent à la fin de l'année i oqS et à l'année entière 1096.
Pour justifier ce fait qui est d'une grande consé-
3uence, il faut observer que la page où se trouve l'acte e célébration , contient neuf articles. Des huit premiers articles , il y en a sept qui ne contiennent que deux lignes chacun, et un autre qui en contient trois; en sorte que ces huit articles ne remphssent que dix-