PREMIÈRE PARTIE. J^&J
perdre et tout dissiper ; c'est une faiblesse, c'est une ini'^ puissance de se conduire et de se défendre de la sëduc^lioa f qui n'entraîne pas moins dans un abîme de maux', que la folie la plus déclarée.
Qu'à l'âge de soixante-dix ans , la dame Martin eût pensé à se remsg:ier, ce ne serait pas sans doute un trait digne d'éloges; cependant il n'y aurait rien en cela de cpndamnable et de répréhensible ; mais quand on considère les circonstances qui ont accompagné cette résolution , tout publie l'égarement le plus déplorable et la folie la plus complète.
C'est, pour ainsi dire, le jour même de la mort de son mari quîelle forme ce beau projet ; il avait déjà fait de si grands progrès que quinze jour^ précisément après la mort de son mari, elle déclare à Thibaut que s'il ne fallait pas aller à l'égjise, elle l'épouserait tout à l'heure. Mais quel est ce Thibaut? C'est un homme qu'elle n'avait jamais vu ni connu.- lise présente à elle à la suite du sieur Martin de Chansay , et aussitôt elle lui offre la
f)lace d'un mari qu'elle venait à peine de mettre dans e tombeau. Si, à soixante-dix ans, ce n'est pas là un trait de folie, de fureur, d'imbécillité^ il n'y en auja jamais.
Encore si Thibaut avait été un homme d'une •naissance, d'ufr âge, d'une fortune proportionnés à la sienne, si , d\i moins, il avait eu une conduite pleine d'honneur , on pourrait trouver quelque excuse à la résolution de la dame Martin. Mais Thibaut est un homme de la He du peuple, un homme sans biens , un homme flétri, déshonoré pour faussetés dont il a été convaincu ; un homme qui n^ iaisait que sortir des prisons où il avait été détenu trois ou quatre ans : se livrer à un homme de cette espèce, c'est avoir perdu avec la raison tout sentiment dlionneur , c'est être aveugle , insensible , indigne d'être admise dans la société civile.
( Conduite insensée. )
Mais la suite rend encore l'égarement plus marqué. La dame M^tin, malgré l'opposition et le soulèvement de sa famille, reçoit Thibaut chez elle ; elle souffre qu'il
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obuse sous ses yeux de sa servante; il est poùrsûiVi comme séducteur; il est condamné par un arrêt de là Toumelle a se chstrger de l'enfant; et dan» le temps que la dame Martin devait être pénétrée d'indigîiauon contre un homme qui lui à fait \in pareil affront, c'é^t elle qui se charge, par une obligation passée devant notaire , de payer les dépens auxquels il est condamné ; l'obligatioa de 36o livres au profit de M^ Blanchard est rapportée ; c'est à ce misérable qu'elle donne tout son bien ; c'est
{)our lui qu'elle en vend une partie, et qu'en perdant son bnds, elle devient débitrice du prix; c'est pour lui qu'elle contracte des dettes de toutes parts«
Joignons à cela les discours qu'elle à teiiils, et qui ne présentent que des traitsde démence. Elle dit à l'un qu'elle a un mariage de conscience avec Thibaut ; que nos pères se mariaient comme cela, et n'en allaient pas moins en paradis.
Elle dit à l'autre qu'elle veut être mariée comme I2 bonne Vierge , et prendre un homme qui n'est pas de femille.
Elle dit à un autre , elle âgée de soixante-<dou2Ke and^ qj^ si elle u des ôri/uns , ses héritiers seront bien aU trapés.
On oppose à cela, que dans son interrogatoire devant M. de Paris, elle a répondu sensémeiit sur tous les articles ; mais outre qu'il y a bien de la différence entre une femme qui est contenue par la présence du magis«* trat et que Thibaut avait préparée depuis deux mois pour ce grand jour, et cette même femme abandonnée à elle-même et se livrant sans précaution à toutes les idées dont elle est frappée ; clans cet interrogatoire tnême, n'y a-t-il pas plusieurs articles où l'on recoiH nadt une lemme bien faible et bien incapable de résister à la séduction? Ainsi , lorsqu'on lui parle du scandale
3ue Thibaut a causé dans sa maison, elle ne craint point e le nier, quoiqu'elle l'ait tellement su dans le temps, qu'elle ait passé une obligation pour les dépens. Quand on lui parle de la donation qu'elle lui a faite , elle dit qu'e/fe ne sait pas précisément ce qu'elle contient , et que cette donation n'a été faite que pour intimi^
FREMIÈItE PARTIE* 4^
der sa famille ; c'içst par-là sans doute qae Thibaut Fa $eduîte ; il lui a fait entendre qu'il fallait lui donnée pour Ëdre peur aux autres. Elle a donné dans le piège , et pense peut-être encore que cette donation n'est quecom-t ininatoire; mais une femme capable d'une pareille illu-^ sion est-elle donc en état de gouyerner son bien?
Après ces réflexions , il est aisé de juger pour laquelle des deux sentences, ou du prévôt d'Orléans^ ou du Châ-« telet de Paris , on doit se détermineir.
Les officiers du Châtçlet ont bien senti le danger qu'il y avait de confier a la dame Martin le soin de sa propre fortune , mai^ ils se sont réduits à défendre l'aliénation de ses fonds , sans l'avis d'un conseil; un pareil remède peut-^il être salutaire ?
I ° Il n'est plus temps de défendre l'aliénation des immeubles , quand ils sont tou$ donnés ou vendus^ à l'ex-* ception de la maison d'Orléans.
i2° La dame Martin demeure maîtii^sjie de laisser pren« dre tous ses revenus par Thibaut, et de se réduire par-là à une extrême misère, comme elle était avant la demande à fin d'interdiction.
3** Elle pourra laiisser ses terres incultes, sans laboureur et sans bestiaux; si elle fait un eflfbrt pour acheter un troupeau , Thibaut le vendra le lendemain , et s'en appliquera le prix ; en un mot, il la réduira de nouveau, à manqueç du nécessaire, et à périr dans le sein de l'infamie et de la misère.
4° Si elle ne peut pas aliéner ses fonds, elle prétendra pouvoir disposer d^ sa personne, et se marier avec Thi-?-f)aut, avec qui elle continue de vivre comme auparavant; par-là, elle achèvera de se couvrir d'opprobre.
Au contraire, paç la sentence d'Oçléans, non-seulejnent elle ne peut vendre ses fonds , (nais ses revenus seront sagement administrés pourra propre utilité; oi?i cultivera ses terres, ou les garnira de bestiaux ; on pourvoira à sa subsistance , même dans le cas de l'insutfisance de ses revenus à cause des saisies ; elle ne fera point un mariage honteux : par-là elle évite tous les maux, et on lui procure toutes sortes d'avantages.
II est vrai qi^'elle est dans les liens de l'ipterdictiQU).^
470 oeuvres.de cochin.
m^ts, outre que pour ûtie femme d'un âge très-avancé, incapable par elle-même de gouverner des domaines à la campagne, c'est plutôt un soulagement qu'une gêne. Sa conduite rend ce parti si nécessaire , qu'on ne doit
Ks craindre de le suivre ; la loi l'a prononcé^ comme on . .déjà dit , dans des termes qui semblent faits pour notre cause, en quelque sens qu on les prenne., mulieri (juœ luxuriose ws^it^ bonis inUrdici potest ^
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CAUSE A LA GRAND'CHAMBRE.*
POUR M' Georges Vandebebcve, juge-prévôt d'Orléans; Guillaume Vandebebgue, avocat du roi au bailliage d'Orléans; Michel Vàisdebebgue, marchand en la même ville, et Paul Henry, substitut de M. le procureur généralhu bailliage dé Blois, à cause de Louise SeHbat sa femme, intimée et demandeurs,
CONTRE Louise Maind^stre, v.euve de Michel-Claude VAUt BEBERGUE Tâiné, marchand raflineur à Oriéao«, appelante eX défenderesse.
QuBSTi05i — Si le conseil que les enfans ont fpit dopncr à leur mère e&t nécessaire, et si le défaut de conduite est avéré.
L'unique objet des sieurs Vandebergue, dans les poursuites qu'ils ont ëte' oblige's de faire contre la dame leur mère , a été de l'arracher des bras de la se'ductiôn , de la rendre à sa iâmille et à elle-même, et d'écarter cette foule de misérables qui , par leurs conseils empoisonnés , étaient capables de la perdre de biens, d'honneur et de réputation.
En cela, les sieurs Vandebergue ont cherché à rem-
' Arrêt de la grahd'chanibre du 9 août 1700, sur le premier incident , qui rekivoie devant M. le lieutenant-civil, ordonne que la dame Màrliii sera tenue de se relirjcr dans une communauté où elle pourra se faire assister de conseil, et 600 liv. de provision.'
* Cette cause est la XLlII«^de Tancienne édition.
plir les detoirs que la nature et la religion leur imposent. C'est à eux à détendre leur mère contre les malheureux qui cherchent à abuser de sa faiblesse; et si pour y parvenir il semble qu'ils soient oblige's d agir contre elle* même, il n'y a personne qui ne reconnaisse que cette division extérieure n'est au fond que l'effet d'un zèle pur et sincère qui les attache à ses véritables intérêts, et qu'ils ne plaident contre elle que pour lui être plus partaitement réunis. *
Il faut donc écarter toutes les déclamations, tous les reproches qui leur sont faits sous le nom de la dame leur mère; ils ne lui imputent aucune des calomnies répandues contre eux dans ses plaintes, dans ses requêtes et dans ses mémoires ; ce sont ses séducteurs qui parlent , et ils doivent être assez sensibles à la douleur de voir que leur proie est prête à leur échapper, pour qu'on puisse leur pardonner ces traits de colère et d'emportement.
Fait. — Michel-Claude Vandebergue, marchand de la ville d'Orléans, épousa en 1686 Louise Maindestre^ aujourd'hui sa veuve. Par le contrat de mariage ou constitua en dot à la future épouse la somme de 14^000 livres. Le sieur Vandebergue lui donna un douaire de !^,5oo liv. une fois payé, et un préciput de 600 liv.
Le sieur Vandebergue , qui a continué le commerce d^une raffinerie de sucre déjà établie par son père, y a tait, par ses soins, son apphcation et son économie, une fortune assez considérable ; et comme il a toujours eu beaucoup de tendresse pour ses enfans, il a cherché à les établir d'une manière honorable et avantageuse.
L'aîné à été pourvu des charges de lieutenant-général de police et de prévôt de la ville d'Orléans; il fut obligé d'emprunter de son père, tant pour sa réception que pour payer une partie du pi'ix de sa charge , une somme de 18,000 livres, dont il ne doit de reste à la commua nauté qu'environ 7 ou 8,000 livres. Jamais la dame sa mère, devenue veuve, ne lui a donné ni prêté aucune somme.
Guillaume Vandebergue a été pourvu d'une charge d'avooat du roi au bailliage d'Onéans. Quoique cette
son
47^ ŒUVRES DE COCHÏN.
charge rapporte à peine 5oo livres de revenu, la dame sa mère le chassa de sa maison après la mort de son père ; et ce n'a été qu'après les plus vives sollicitations <le toute la famille qu'elle lui a donne enfin une pen* sion de 960 livres; objet hien modique pour un fils xjfli a plus de 70,000 livres de biens acquis par le décès de son père.
Michel Vandebergue a pris le parti du commerce;
[1 père l'associa avec lui en 1721 pour six années; le fils apporta dans la société une somme de 82,000 livres, savoir, 4^)^^^ livres que ses père et mère lui avaient •données , et 40,000 hvres qu'il avait reçues de sa femme. Le père y mit de sa part 2145OOO livres; et comme il y avait 1 32,000 livres de plus que ce que le fils y avait mis, on convint que les intérêts de cette somme seraient payés au père sur le pied du denier 24»
On fait dire à la dame Vandebergue qu'il est aisé de juger par-là de sa fortune; qu'outre sa moitié dans les 2 l4îOOO hvres, elle a encore la moitié dans les.intâ*éts lie 132,000 livres que le père n'a point touchés, et qui montaient, à sa mort, à 3o,ooo livres; qu'elle a pareillement la moitié dans les profits de la société; queces profits montant à 38,ooo hvres pour la part du sieur des Hauts^ Champs en 1728, suivant l'inventaire qu'il fit iaire après la mort de sa prenriière femme, ceux du père par proportion ont dû monter à 96,000 hv. ; enfin que si Ton joint à cela ses reprises et conventions patrimoniales , elle doit avoir plus de 25o,ooo liv. de biens.
Cet exposé de sa fortune n'a été imaginé que pour excuser les dépenses énormes que ses séducteurs lui ont fait faire depuis qu'elle a été abandonnée à leurs conseils pernicieux; mais il y a beaucoup à rabattre des idées qu'ils affectent de présenter.
H est vrai que le leu sieur Vandebergue mit de sa part dans la société une somme de 2i4)000 liv. ; mais cette somme n'appartenait point en entier à sa communauté: elle était composée, entre autres articles, .de tous les batimens servant à la manufacture et raflinerie des sucres, -évalués à près ^e -80,000 livres. Ces bâtimeus avaient ^té acquis ou élevés par le père du feu .sieur Vandcf»
PHEMIÈKE PARTIE. 47^
Jbergue, et étaient propres dans sa personne; ea sorte que la dame Vandebergue n'avait et ne peut prétendre aujourd'hui que la moitié des 1 34,000 livres restantes. Lies intérêts qui ont couru pendant le mariage au profit de la communauté, de ce que le père avait mis dans la société plus que son fils, ont été consumés par les sommes <fue le père a tirées de la caisse; comme, depuis sa mort, la dame Vandebergue en a été payée pour les années 1727 et 1728, suivant les deux comptes qu'elle a arrêtés avec le sieur des Hauts-Champs les 24 décembre 1 727, et 29 décembre 1 728 , par le dernier desquels elle est débitrice à la caisse de 3.535 livres 9 sous 5 deniers , déduction faite de ces intérêts.
A l'égard des profits de la société depuis 1721 jusqu'en 1728, il est vrai qu'ils ont monté à 38,ooo liv, pour la part du sieur des Hauts-Champs; mais ils n'ont pas pu monter a une somme plus forte pour son père , sous prétexte qu'il avait plus mis dans la société, parce que le père se faisant payer l'intérêt de cet excédant, n'avait plus d'autre droit que de partager des profits par moitié; ainsi sa part dans les profits ne peut être que de 38,ooo liv. Ainsi tout le bien de la dame Vandebergue jse réduit à la moitié des 1 34^000 liv. d'une part, que son mari avait tirée de sa communauté pour mettre dans la société, et des 38,ooo liv. de profits tisdts jusqu'en 1728; -ce qui fait pour elle 86,000 liv. ; à quoi joignant 7,000 liv. d'une part, pour la moitié de sa dot, et 2,5oo livres de douaire préfixe , cela iait en tout 95,5oo livres, outre sa :moitié dans les meubles.
Tel était Fétat de la fortune et de la famille des sieiu>d Vandebergue lorsque leur père mourut au mois de janvier 1727. Sa veuve, qui n'avait jamais eu beaucoup d'attachement pour ses enians, leur donna des marques bien sensibles de son indisposition a leur égard, comme on l'a déjà vu dans ce qui se passa a l'égard d'un de ses fils , avocat du roi au bailliage d'Orléans. Tous les enfans •crurent que , pour lui faire prendre des sentimens plus favorables , ils devaient redoubler les marques de leur respect et de leur dévouement ; ce qu'il y a de certain est qu'ils ont infiniment été éloignés de se porter aux exiré-
initës dont les séducteurs 'de la dame Yandebergue ont ose les accuser dans la $uite.
Leurs attentions pour la dame leur mère Font retenue pendant quelque temps, et lui ont fait garder au mcHns quelques mesures.de bienséance; mais bientôt elle prit Toccasion d'un procès qu'elle et ses enlans avaient contre le sieur Dumoulin, pour se rendre à Paris; elle y arriva à la fin du mois de décembre 1728.
Quoique les sieurs Vandebergue fussent persuadés que la présence de la dame leur mère ne sersat pa« fort utile pour la poursuite de cette affaire , cependant ils' se consolèrent de son absence , par Fespérance qu'après le procès elle reviendrait dans le sein de sa faniille. Le sieur des Hauts-Champs, le second de ses tils, vint à Paris poursuivre par lui-même le procès; et en effet ,^ à sa poursuite il fut gagné par sentence des requêtes du palais, du 27 Juillet 1729. Le sieur Dumoulin obtint un arrêt de défense; mais les défenses ayant été levéespar arrêt du 7 septembre de la même année, le sieur Dumoulin fut obligé de payer. Les sieurs Vandebergue, qui ignoraient les funestes liaisons que la dame leur mère avait commencé de contracter, lui envoyèrent leur procuration le 26 du même mois, pour recevoir ce qui était dû, et en conséquence elle reçut, le 24 novembre , du sieur Dumoulin , 9,579 liv.
L'appel au fond devait s'instruire à une chambre des enquêtes; il ne pouvait être jugé dans le parlement de 1 700 ; en sorte que la présence de la dame Vandebergue à Paris était absolument inutile. Il ne convenait pas même qu'elle fut si long-temps logée à Paris dans un hôtel garni, pendant qu'en deux jours elle pouvait se rendre dans sa maison a Orléans , où elle aurait toutes les commodités de la vie, au milieu de sa famille, de ses amis , de toutes les connaissances qu'elle avait formées depuis qu'elle était au monde, n'ayant jamais eu d'autre domicile que la ville d'Orléans où elle est née, où elle a été mariée, et où elle a toujours été domiciliée.
Ses enfans virent donc avec surprise que n^ayant plus aucun prétexte de séjourner à Paris , elle continuait ce*