PREMIÈRE PARTIE
que Vous avez élevë la dame de Bruix , que vous avez eu
Îour elle Famitié la plus tendre , que vous lui avez fait u bien ; cela nous suffit ; parce que ces faits nous font remonter insensiblement jusqu'au fait de l'accouchement dont la preuve devient légitime, quand il y a un commencement de preuves de ce qui a suivi.
Il ne faudrait que ce seul raisonnement pour faire connaître combien la pre'tenlion de la dame de Bruix est chimérique j et à quel point elle offense toutes les règles et les lumières de la raison. Quel est l'unique point
3ui nous divise? C'est de savoir s'il est né une fille de la ame de Boudeville en 1706 , ou, ce qui est la même chose , si la dame de Boudeville est accouchée en 1705. Le fait de cet accouchement prétendu ne nous est annoncé dans aucun monument; la fille qui prétend lui devoir le jour n'a ni titres ni possession, elfe convient même n'avoir atlcun commencement de preuve par écrit de ce fait essentiel et capital , et cependant elle demande à le prouver par témoins : n'est-ce pas proposer tranquillement à la justice de renverser toutes les lois , d'admettre une preuve inconnue à la loi, impuissante , dangereuse , sans avoir aucun prétexte qui l'autorise ? Quoi ! la naissance, ce fait. si intéressant pour une maison illustre , et même pour toute la société, ce fait dont on ne trouve aucun vestige, ni dans les titres ni dans la pos-f session , sera prouvé par témoins , sans qu'il y en ait même aucun commencement de preuve ! On ne craint point de le dire, la dame de Bruix à prononcé elle-même sa condamnation , par un aveu si formel de son indigence.
L'excuse qu'elle propose est admirable : on ne peut pas, dit-elle , avoir des preuves par écrit de l'accouche-' ment; une femme, avant que de mettre un enfant au monde, n'en fait point dresser un acte devant notaires. Mais en premier lieu, s'ibétait vrai qu'il fût impossible d'avoir un commencement de preuve par écrit de l'accouchement et de la naissance, tout ce qu'il en faudrait conclure serait que la preuve par témoins n'eu devrait jamais être admise ; car suivant les principes que l'on a établis , l'état des hommes étant fixé par les titres et par
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la possession , et la preuve par témoins toute seule ne pouvant jamais changer ce qui est aff^mi sur des fbndemens si solides , si cette preuve par témoins ne peut jamais être préparée par des commencemens de preuve
?ar e'crit , il faut la rejeter absolument et sans ressource. l'est une plaisante illusion que de se faire un moyen de sa propre misère et de sa propre impuissance ! Je n'ai rien pour soutenir l'e'tat que je réclame , je n'ai ni titres ni possession, je ne peux pas même avoir de commencemens de preuve par écrit; donc il faut me permettre de faire une preuve toujours dangereuse, toujours équivoque , toujours impuissante contre les titres et la possession réunis : n'est-ce pas là le comble de l'égarement?
En second lieu, une femme, on en convient , ne fait point dresser un procès verbal devant notaires de son accouchement; mais sans ce cérémonial insolite, on peut avoir des commencemens de preuves par écrit de l'accouchement et de la naissance, on peut avoir des actes qui en parlent, qui l'énoncent, qui le justifient, quoiqu'ils n'aient pas été passés dans l'instant même; ainsi c'est une illusion de dire que l'on ne puisse pas avoir de commencemens de preuves de la naissance.
Quoi qu'il en soit , la dame de Bruix convient qu'elle n'en a aucun , elle n'a donc pas même cette faible ressource pour pouvoir faire aamettre sa preuve testimoniale.
Mais j'ai , dit-elle , des commencemens de preuve par écrit de faits postérieurs, qui me donnent droit de remonter au fait de l'accouchement. Je les trouve ces commencemens de preuves dans les lettres de la dame de Boudeville , dans les libéralités qu'elle m'a faites , dans son interrogatoire, dans les circonstances qui regardent Virgine. Avant que de suivre la dame de Bruix dans ces ébauches de preuves qu'elle nous présente, commençons par deux réflexions préliminaires qui suffiraient pour les écarter. *
Premièrement, ces commencemens de preuves, selon elle-même, n'ont aucun rapport direct a l'accouchement et à la naissance.
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On ne les applique qu'à des faits d'éducation , de tendresse, de libéralité; mais il ne s'agit pas de prouver que la dame de Boudeville a élevé, aimé et gratifié la dame de Brui^t , il s'agit de prouver que la dame de Boudeville est sa mère; et comme on peut élever, on peut aimer, on peut gratifier un enfant sans lui avoir donné le jour, la preuve de ces faits est absolument inutile quand il s'agit d'établir la filiation. Par-là tombe le raisonnement delà dame de Brùix, ou celui qu'un de ses défenseurs a
Sroposé à l'audience. Vous nous parlez toujours du fait e Faecouchement et de la naissance , a-t-il dit , vous nous voulez toujours placer dans cette époque décisive; HKiis il faut y monter par degrés, il faut consulter l'éducation, les traitemens, la conduite qui a suivi, pour nous élever ensuite jusqu'au fait de l'accouchement. Pouvait-on mieux faire sentir à quelle extrémité est réduite la dame de Bruix? elle n'a qu'un objet à établir, qui est que la dame de Boudeville lui a donné la naissance, et tout ce qu'elle craint est qu'on ne lui parle de ce fait essentiel et décisif; tout ce qu'elle craint est qu'on ne lui en demande la preuve , est qu'on n'en exige du moins un commencement de preuve par écrit. N'allons pas si vite, nous dit-elle , ne parlons pas encore du fait de l'accouchement. Voilà sans doute une étrange situalioçi pour une femme ambitieuse qui veut prouver qu'elle a reçu le jour dans une maison illustre , d'éviter sans cesse le moment de la naissance qu'elle prétend avoir reçue, et d'écarter tout ce qui tend à en fonder la preuve.
Secondement, les faits d'éducation, de traitement, de soins et de tendresse, sont admirables quand il s'agit die reconnaître uri enfant dcMt la naissance est certaine, quand il s'agit de l'identité. Ainsi lorsqu'il est prouvé , lorsqu'il est reconnu qu'un enfant est venu au monde dans une certaine famille , et qu'il se présente une partie qui soutient qu'il est ce même enfant, si Ton conteste le fait de l'identité , alors il l'établira avec force et avec solidité, en justifiant que ceux qu'il réclame comme ses père et mère l'ont élevé, ont payé ses pensions, et lui ont donné dans tous les temps des marques d'attention
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et de tendresse. Li'existence d'un enfant ëtânl certaine ^ on ne peut reconnaître ce même enfant que dans celui à qui on a prodigué tant de marques d'affection, et c'est dans ce sens que les jurisconsultes, que l'on cite pour la dame de Bruix , ont fait valoir le tractâtum dont ils parlent si souvent. Mais quand la i>aissance n'est pas prouvée, quand la filiation en elle-même n'est point e'tablie, les soins, la tendresse, l'amitié', l'éducation même , ne sont que des faits indifférens; on peut donner toutes ces marques d attachement à un étranger aussibien qu'à un enfant; mille motifs peuvent y engager, la coippassion , la charité, l'estime, certaine prévention que le caractère , que l'esprit d'une Jeune personne , que sa figure seule et ses manières peuvent quelquefois inspirer.
C'est donc abuser des choses les plus innocentes , de vouloir que les soins et la tendresse deviennent des preuves de maternité; c'est bannir de la société toutes ces communications qui peuvent la rendre si douce et si agréable; si l'on est en droit d'en tirer de si' funestes conséquences, c'est se servir des propres bienfaits d'une personne tendre et charitable pour la déshonorer ; en un mot, c'est corrompre, c'est empoisonner ce qu'il y a de plus pur et de plus sacré.
On pourrait donc passer à la dame de Bruix tout ce qu elle débite sur ses prétendus commencemens de
{)reuve ; elle prétend établir que la dame de Boudeville 'a élevée chez elle avec beaucoup de soins et même de distinction^ que c'est elle qui l'a mariée et dotée, qu'elle lui a témoigné une tendresse sans bornes^ qu'elle l'a comblée de biens; à ces traits on pourrait reconnaître un enfant dont la naissauce'^erait établie, mais dont l'identité serait contestée ; mais à ces traits on ne reconnaîtra jamais un accouchement dont il n'y a aucun commencement de preuve; à ces traiis on ne donnera point un enfant à. une maison illustre, quand tous les titres et quand la possession lui en ferment l'entrée.
Mais les faits que la dame de Bruix débite avec tant de confiance, sont ou faux ou exagérés, suivant les pièces mêmes qu'elle rapporte. Elle prétend prouver
PUEMIKRE PARTIE. 12
qu'elle a été élevée par les soins et aux dépens de la dame marquise de Boudeville, mariée et dotée par elle, qu'elle a été comblée des marques de 1 amitié la plus tendre, et enfin qu'elle en a reçu de grandes libéralités.
Pour établir tous ces faits, elle rapporte un grand nombre de lettres de la dame marquise de Boudeville; les premières sont de Tannée 1728, et les dernières de 17^5 ; on y voit que la dame de Bruix, mariée en 1723 avec un omcier qui avait le grade de lieutenant-colonel réformé, avait lait de grands progrès dans Pamitié de la dame de Boudeville, qui lui témoigne rattachement le plus vif et le plus tenore. Voilà uniquement ce qui résulte des lettres, sentimens passionnés, empressement de voir la dame de Bruix , douleur de son absence, vœuxardens de passer quelque temps avec elle, envie de lui faire plaisir; c'est ce que l'on trouve répété presque dans chaque lettre. Mais quel usage peut-on faire de ces sentimens, et quel commencement de preuve y trouve-t-on que la dame de Boudeville soit accouchée en 1705, et soit mère de la dame de Bruix? Si on ne pouvait témoigner une tendresse vive, passionnée, qu'à ses enfans , le système de la dame de Bruix aurait quelque prétexté ; mais si on peut porter l'amitié poiu* une étrangère jusqu'à la passion et même jusqu'à 1 aveuglement, comme personne ne peut en douter, on ne voit I)as quelle induction l'on peut tirer de ces lettres, dans a question qui se présente.
Mais on peut ajouter quelques réflexions sur ces lettres , qui achèveront de faire connaître combien l'étalage que l'on en fait est inutile.
I® La dame de Bruix prétend qu'elle a été élevée dès sa plus tendre enfance, par les soins et aux dépens de la dame de Boudeville. Les lettres ne disent pas un seul mot de ce fait, que la dame de Bruix regarde comme le plus important : et en effet, comment des lettres qui ne remontent pas au delà de 1728, pourraient-elles* proi:(ver les soins et la dépense pour l'éducation d'une fille mariée en 1723? Il n'y a donc pas le plus léger conmiencement de preuve de celte éducation déniée
COGRIN. TOME U. ^
l3o OEUVRES DE COCHIN.
expressément dans l'interrogatoire de la dame de Boudeville.
2° La dame de Bruix prétend qu'elle a été mariée et dotée par la dame de Ôoudeville. Les lettres ne contiennent rien encore qui ait rapport à ce fait ; elles sont » postérieures de cinq années au mariage : il n'est pas extraordinaire que 1 on ne trouve rien qui puisse concerner ni le mariage ni la dot. D'ailleurs il est prouvé par le contrat de mariage de la dame de Bruix , et par son acte de célébration , que la dame de Boudeville n'y a pris aucune part, elle n'est présente à aucun de ces actes, elle ne stipule dans aucun, elle n'en signe aucun; comment donc x)se-t-on avancer que le mariage a été fait par elle, et que c'est elle qui a doté la dame de Bruix? Les propres titres de la dame de Bruix justifient le contraire. Il est vrai que l'on prétend avoir des lettres écrites sous le nom de la dame de Boudeville, qui proposent le mariage; mais la dame de Bruix convient
3u'elles ne sont ni écrites ni signées de la main de la ame de la Ferté , et que c'est une étrangère qui a emprunté son nom pour forger ces pièces , on ignore en quel temps et dans quelle vue ; quoi qu'il en soit , elles ne sont point l'ouvrage de la dame de boudeville , et par conséquent elles ne peuvent lui être opposées.
3° Les lettres de la dame de Boudeville contiennent , comme on l'a dit, de grandes marques de tendresse ; mais ces expressions dont on fait tant de bruit , n'ont rien qui ne puisse convenir à toute autre qu'à une mère. La dame de Boudeville est naturellement vive dans ses expressions; la daine de Bruix n'est pas la[ seule a qui elle ait écrit sur le même ton ; il n en faudrait point d'autre preuve que les lettres mêmes qu'elle a écrites^ la demoiselle de Saint- Jean , et que la dame de Bruix a fait imprimer avec celles qu'elle a reçues personnellement ; la dame de Boudeville y parle à la demoiselle de Saint-Jean , comme à la personne du monde qu'elle aime le plus tendrement. // n'y a personne qid vous aime si véritablement que moi , lui dit-elle dans une ' de ses lettres, mais je ne croiraijamais que vous niai'' .miez de même y à moins que vous ne me mettiez à