PREMIÈRE PARTIE. l
son acte de baptême, et le pre'iexte qu'elle attribue aux sieur et dame de la Ferté est le comble de l'ex-
travagance.
Il en est de même de ce qu'elle ajoute que quatre ou cinq jours après l'accouchement fabuleux dont elle entretient le public, la dame de Boudeville fut à l'Opéra pour ne pas laisser soupçonner la naissance de sa fille; mais si on avait intérêt de cacher cet événement, la dame de Boudeville n'avait-elle point d'autre voie de conserver son secret sans hasarder sa vie? Ne pouvaitelle pas teindre une incommodité et garder son lit , sans 3 lie l'on soupçonnât pour cela un accouchement ignoré e tout le monde? On cçnvient qu'elle a toujours paru en public, qu'elle a été aux spectacles sans aucune nécessité. Pouvait-on donner une preuve plus décisive contre la fable qui fait tout le fondement de la prétention de la dame de Bruix?
En général les père et mère ne peuvent jamais se porter à supprimer l'état d'un enfant légitime : les sieur et dame de la Ferté n'avaient aucun motif qui pût les y engager, et la conduite de la dame de Boudeville anuonce claire^ ment qu'elle ne l'a pas fait. Ecartons tous soupçons , toute inquiétude sur l'acte de baptême de la dame de Bruix.
Mais, dit-elle, je n'ai jamais. connu mes père et mère, c'est-à-dire, Guillaume de la Sale et Antoinette Barière. Mes amis, assemblés devant le magistrat, ont déclaré qu ils ne les avaient jamais connus ; on ne peut ni me les indiquer, ni prouver qu'ils aient jamais existé. Mais quelle conséquence peut-on tirer de cette ignorance ? Les père et mère de la dame de Bruix étaient sans doute d'une condition obscure; ils ont pu mourir peu de temps après la naissance de leur fille, et n'avoir jamais été connus ni d'elle ni de ses amis ; ils ont pu passer en pays étranger et y mourir. En conclura-t-on pour cela qu'ils n'ont jamais existé, et que ce sont des noms chimérique» que l'on a inventés lors de son baptême ?
On ne peut , dit-on , ni les indiquer ni prouver qu'ils aient jamais existé. Mais un enfant de la lie du peuple n'a qu a aller attaquer le plus grand seigneur du royaume
COCHIN. TOME U. • lO
l46 OEUVRES DE COCHIN.
et demander à être reconnu pour son fils , il aura les mêmes armes que la dame de Bruix , il dira comme elle: Voilà mon acte de baptême dans lequel on me donne tels père et mère; mais dites-moi ce qu'ils sont devenus, où ils habitent, s'ils sont vivans, où ils ont vécu, s'ils sont décëde's ? Plus il y aura d'intervalle entre celui qui agira sur ce principe et celui qui sera attaqué , et plus il sera impossible de satisfaire à de pareilles demandes ; mais sans contenter une telle curiosité, 6n répondra solidement à ce téméraire demandeur : J'ignore et qui vous êtes, et de qui Vous tenez le jour; mais puisque vous avez vos titres à la main , que vous vous en servez, que vous les produisez vous-même, je m'en tiens à ce qu'ils contiennent, ce n'est point à moi à pénétrer dans l'obscurité de votre famille qui m'est aussi étrangère que vousmême; vos titres vous donnent un état certain, c'en est assez pour vous confondre. La dame de Boudeville a donc raison de faire aujourd'hui la même réponse à la dame de Bruix.
Les titres et la possession lui donnent un état certain , on ne peut admettre la preuve par témoins contre l'autorité dé tant de monumens. Qu'elle cherche, si elle veut, ses père et mère et sa famille, qu'elle connaît peutêtre parfaitemem dans le temps même qu'elle afiecte de les ignorer ; mais enfin qu'elle les découvre ou qu'elle ne puisse y parvenir, cela est indifférent , parce qu'un entant abandonné de ses parens, et qui neles a jamais connus, n'en est pas moins leur enfant, et ne doit pas moins conserver l'état qu'il trouve établi par tous les litres qui le concernent.
L'état d'un citoyen dépend des titres et de la possession qui le constituent , soit qu'ils lui donnent une famille connue, soit qu'ils l'unissent à des père et mère et à une famille que l'on ne peut découvrir ; c'est ce que la dame de Bruix a reconnu elle-même dans la requête qu'elle a présentée au sieur lieutenant civil en 1 723 pour se taire nommer un tuteur. Elle expose qu'elle est fille de Guillaume de la Sale et d'Antoinette Barière, et cependant elle ajoute qu'elle ne les a jamais connus ; elle convient donc que son état n'en est pas moins certain,