‹ Œuvres complètes de Cochin (volume 3)Chapitre 59 sur 196 · PREMIÈRE PARTIE. l · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. l

Enfin, on l'a déjà dit, Mat de la dame de Bruix est tellement affermi par ses titres , que si elle avait intérêt de le soutenir , personne ne pourrait le lui enlever. On aurait beau dire, vos père et mère n'ont point été connus : renfermée dans l'autorité de ses titres, personne ne pourrait forcer ce retranchement ; a-t-elle donc un état qu'on ne puisse enlever s'il lui convient de le défendre , et qu'elle puisse abdiquer s'il ne lui plait plus? Voilà où conduisent les erreurs dans lesquelles la cupidité nous enveloppe, elles choquent également les règles de toutes parts; le seul moyen de faire triompher la vérité, est de s'en tenir à l'autorité des titres et de la possession qui est inébranlable.^

CAUSE A LA GRAND'CHAM3RE

POUR demoiselle Michellb Feerànd, fille majeure, demanderesse.

CONTRE dame Avne de Bbluviàiti , yeuve de M. le président Fearand, défenderesse.

ET dame Elisabeth Feeeand , yeuye de M. le comte de Câ^ 111LLAC9 M. le marquis du Pont-du-Ghateiv» et dame Maeie- Fbasçoise Febrahd, son épouse, et messire Antoine-Reve DE LA FixvERE, défendeurs.

QoisTioir. — Si le fait de la naissance étant juridiquement prouvé san» qu'il 7 ait preuve de la mort de l'eniant , les soins de la mère sobt une raiM)a pour admettre la preuve testimoniale de l'état.

Ce n'est point ici une de ces questions d'ëtat qui ont alarme le public par la crainte de voir tomber toutes les familles dans le trouble et dans la confusion. S'il suffisait à un inconnu pour conquérir un rang distingué,

> Arrêt du 9 avril 1737 en faveur du mémoire. * Cette cause est la GVII« de l'ancienne Édition.

l66 OEUVRES DE COCHIN.

La cërëmonîe àa baptême devait répondre à Tétat d'infortune auquel madame Ferrand était réduite; l'enfant fut conduit à Saint-Sulpice le 28 octobre , sur les neuf heures du matin, par une iemme chargée d'un billet, portant que c'était la fille de M. Michel Ferrand y président aux requêtes du Palais , et de dame Anne deJBellinzanisajemme. Le curé qui ignorait, comme on le verra dans la suite, que madame la présidente Ferrand demeurât sur sa paroisse, et qui était aussi peu instruit de ses malheurs, fut embarrassé à la vue aun cortège si peu convenable; une vaine crainte de se compromettre, lui fit prendre le parti le plus funeste et le plus contraire aux devoirs indispensables de son ministère, ce fut de baptiser l'enfant en lui donnant le nom de Michelle , qui était celui de son père , mais de n'exprimer aucun nom de père, ni de mère sur le registre. On examinera dans la suite si une pareille conduite peut être justifiée , il ne s'agit ici que de rendre compte des faits.

Le silence du re^stre exposait Tenfant à perdre son état ; mais la Providence fit faire le même jour une démarche à M. le président Ferrand qui a tout réparé. Il se transporta sur le midi, accompagné de deux notaires, chez le curé de Saint-Sulpice; il lui exposa dans un procès verbal en bonne forme, qu'il avait appris depuis . deux jours y que l'on voulait lui supposer un enfant pour lui faire injure, et qu'il le priait de n'en baptiser aucun sous son nom sans l'en avertir. La réponse du curé consista à rendre compte de ce qui s'était passé trois heures auparavant. On m'a apporté, dit-il, un enfant présenté par une femme chargée d'un billet, qui portait que c'était la fille de M. et de madame Ferrand ; je l'ai • bapti3é sans marquer aucun nom de père et de mère. Sur cela M. le président Ferrand demande la représentation du registre , dont on transcrit l'article dans le procès verbal; à la vue de cette pièce, M. le président Ferrand qui ne pouvait désavouer la grossesse de madame Fer-^ rand, et qui voyait que c'était sa propre fille qui avait été baptisée, et non un enfant étranger qu'on lui eût supposé, demanda acte aux notaires de tout le contenu

PltEMliRE PARTIE.* 167

au 'procès verbal, qu'il signa avec le cure' de Saiftt- Sulpice et les notaires, pour demeurer en minute chez Carndt.

Deux réflexions se présentent naturellement sur cette pièce. 1** Par rapport à M. le président Ferrand, il paraît d'abord agité de troubles et de soupçons; mais lorsque tout a été expliqué par le curé, ses inquiétudes l'abandonnent , il ne réclame point contre la supposition d'un enfant; il ne proteste point contre la déclaration.du. curé, ni contre lenillet qui l'annonce comme père de la fille baptisée; au contraiire, il demande acte purement et simplement aux notaires , et signe sans aucune prot^station ; n'est-ce pas là sceller lui-même et confii|^HHpl: de l'enfant? •"

2** Par rapport au curjé^ sa fausse délicatesse avait. exposé l'entant au sort le plus' déplorable; mais heureusement il a réparé presque dans le même instant une faule si grossière; ce qui manquait au registre de la paroisse, il l'a luii-méme expliqué dans un monument authentique qui suppléé au vide, au. silence du registre. Il faut' (K)nc réunir ce procès verbal au registre de la, paroisse , comme ne formant qu'un seul litre sur l'état de l'enfant : l'article du registre était imparfait, cela ne pouvait plus se réparer sur- le registre même, mais le ciu'é y a pourvu par une déclaration authentique pardevant notaires : ainsi la preuve de l'accouchement de madame Ferrand et de la naissance de sa fille est consignée dans des monumens respectables à.la fi)i desquels on ne peut se refuser.

Oa verra d^ns la suite que madame Ferrand dans le temps même qu'elle - s'est élevée avec le plus de force contre les droits inviolables de sa fille, n'a pas hésité à reconnaître qu'elle était devenue grosse deux^mois avant qu'elle eût été séparée de son mari^ et qu'elle était accouchée le 28 octobre 1686^, en sorte que tout se retfnit pour assurer la vérité de ce fait capital, les monumens pubUcs, l'acquiescement du père, et la déclaration éipresse de la mère.

Quel a été le sort de cet enfant? il est certain d'abord qu!u n'est point décédé; on ne rapporte aucun extrnii'

l68 OEUVRES DE COCHIN.

mortuaire, on ne publie même aucune circonstance ^ ni du lieu où il a e'ié ékve' , ni du temps, ni du lieu de son dëcès ; on se contente d'imputer un discours vague à la dame de Bellinzani , morte il y a plus de vingt ans , on ne parle que par opinion; c'est avouer assez clairement son existence. La suite des faits va d^ailleurs le justifier.

La demoiselle Ferrand ne peut pas ignorer qu'elle a e'té ëleve'e dans sa plus tendre enfance par la sœur de la demoiselle Prévost, femme de chambre de madame la pre'sidente Ferrand , depuis mariée au sieur Fontfîroid. Cette sœur demeurait à ruiseaux eil Gatinais , où la demgiMi||^errand était connue publiquement comme fiî^^HPI. et de madame Ferrand. Madame Ferrand a nie ce fait dans son interrogatoire de la manière la plus absolue j mais en cela eUe s'est trahie elle-même : car puisqu'elle nie absolument que sa fiUe ait été à Puiseaux chez la sœur de sa femme de chambre, u faut donc qu'elle ait eu connaissance du lieu où elle a été élevée; cependant elle refuse de le déclarer , et ne s'en défend qu'en disant que c'est sa mère qui a pris soin de cet enfant , et qu'elle n'a eu aucune connaissance de son sort; mais comment concilier cette profonde ignorance avec la connaissance certaine que sa fille n'a jamais été àPuiseaux?

On voit bien que madame Ferrand cherche à couvrir de ténèbres les traces de l'état de sa fille; mais la suite va les découvrir malgré elle.

La demoiselle Ferrand , âgée de près de quatre ans ^ fut mise aux Annonciades de Melun au mois de juillet 1690 sous le nom de la demoiselle de Batilli; mais la vérité se dévoila dans la suite, le véritable nom de la demoiselle Ferrand ne fut point ignoré , il lui fut même donné dans les registres du monastère. Il faut rendre un compte exact de cette circonstance décisive.

La dépositaire de celte maison tient un registre-joïu:nal sur lequel elle écrit de suite, jour par jour , toute sa recette ; mais tous les ans ou tous les deux ans cette, même dépositaire rend son compte à la supécieure et ann anciennes de la communauté. Ces comptes sont rédigés

niEMIÈIVE PARTIE. 169

de suite dans uu registre en bonne forme , et chaque compte est sigBé tant de la dépositaire qui le rend, que de la supérieure et des anciennes qui le reçoivent.

On trouve donc dans ce registre un premier compte* qui finit au i^^août 169a. Ce compte contient un chapitre de recette composé des.pensions des postulantes et des pensionnaires, et dans ce chapitre on trouve au/b/. 1 36, hgne 20, ce qui suit : De Batilli un quartier y âo /. C'était le premier quartier que Ton avait payé d'avance pour la demoiselle Ferrand , comme cela se pratique dans toutes les communautés religieuses.

Dans un second compte commencé au i^'' août 1690, et fini au i*'' septembre 1691 , il n'est point pjirlé de la demoiselle Batilli ou Ferrand, soit que la famille n'ait rien payé dans cet intervalle, soit que la dépositsàre ait omis de porter dans son compte un article de son journal.

Mais dans un troisième compte commencé au i ^^ septembre 1691 , et fini au i^^août 1692 , on trouve au fol. 1 5 1 j troisième ligne : De Batilli trois quartiers 90 /zV.

Enfin, dans un autre compte commencé au i ^^ août l692,.il est dit îiXkfoL 161, cinquième ligne : De made" moiselle Ferrand trois quartiers 90 /^V.

£1 résulte de cette pièce importante que la demoiselle Ferrand, qui était entrée dès le mois de juillet 1690 dans le couvent de Melun, sous le nom de Batilli, y avait été bientôt connue sous son véritable nom de Ferrand ; qu'elle a été inscrite sous ce nom dans le registre pxiblic de cette maison ; qu'elle y était connue publiquement pour la fille de M. le président et de madame la présidente Ferrand. En effet , elle y avait un couvert d'argent aux armes de Ferrand ; elle avait le plus beau linge destiné à son usage, marqué de la lettre F; et il y a actuellement onze religieuses dans cette maison, qui se souviennent d'y avoir vu la demoiselle Ferrand, de Tavoir appelée de ce nom, et de l'avoir connue comme fille de M. et de madame Ferrand : ce qui forme une possession publique xle son état.

Cette vérité se serait affermie si on l'avait tenue plus

long-temps dans la même maison; mais au mois de décembre 1692, elle en fiil tirée pour être conduite à 1 âge de six ans dans le couvent des Jacobines de Rodez , où elle arriva le 8 janvier 1693. Ce fut la demoiselle Prévost^ femme de chambre de madame la présidente Fer* rand, qui fut chargée de conduire sa fille , et qui la remit en effet aux religieuses de Rodez, sous le nom de la demoiselle Baillé. Ge fait est reconnu expressément par madame la présidente Ferrand dans son interrogatoire , de même que tout ce qui s'est passé depuis à l'égard de la demoiselle Ferrand.

Elle demeura pensionnaire à Rodez jusqu'en 1705

3ue la demoiselle Prévost la vint reprendre pour la conuire dans une autre maison de reugieuses à Nemours où elle ne fut qu'un an. De Nemours elle passa à Corbeil, dont elle sortit en 1708 pour aller à Tabbaye de Saint- Aubin près de Gournay en Bray ; elle y est demeurée jusqu'en 1725; de là elle a été successivement en l'abbaye d'Hiers, en celle du Trésor, et enfin eïi celle des Andelys.

Dans toutes ces maisons, c'est madame la présidente- Ferrand qui, parle ministère de la demoiselle Prévost sa femme de chambre, a payé les pensions de la demoiselle Ferrand, et a pourvu à tous ses besoins ; elle en convient encore dans son interrogatoire, elle reconnaît même qu'en 1 728 c'est elle qui a fourni une somme de 9,000 Kv. pour Ëdre constituer deux rentes viagères de 3oo liv. chacune au profit de la demoiselle Ferrand, à qui on avait fait prendre le nom de Vigny*

Quand on réunit tous ces faits, il est fmpossible de ne pas reconnaître que la demoiselle Ferrand est la même, dont madame la présidente Ferrand est accouchée- en' 1686. La naissance estétabliepar des titres authentiques; il n'y a ni preuves ni indices du décks , et au contraire on trouve la demoiselle Ferrand vivante, pensionnaire à Melun en 1692 , c'est cette même demoiselle qui a tou-

i'ours été élevée aux dépens et par les soins de madame a présidente Ferrand, c'est elle qm a fourni le fonds des rentes qui lui ont été constituées : pourrait-on pousser l'aveuglement jusqu'à la méconnakre ?

Page 1