PREMIÈRE PARTIE. I7I
Madame la présidente Ferrand a été bien persuadée du contraire; aussi pour affaiblir, s'il était possible, les argumens invincibles qui se tirent de tout ce qu'elle a fait pour la demoi^le Ferrand, elle a imaginé une fable qu'elle put substituer à la réalité , et des motifs étrangers qu'elle pût présenter comme l'unique cause des soins qu'elle a pris, et des dépenses qu'elle a faites pour sa fille.
C'est dans l'article 2 1 de son interrogatoire qu'elle a a fait éclore cette fable grossière; elle y avance : Que la dame de Bellinzani, sa inèrey engagea la demoiselle Prévost à mener une fille audit couvent de Rodez, qiûelle lui déclara être fille du sieur de Bellinzani^ frère d'elle répondante , et recommanda un grand secret, déclarant avoir de Justes raisons de la sous^ traire audit sieur de Bellinzani.
Voilà donc la fille de M. et de madame Ferrand travestie en bâtarde du sieur de Bellinzani; ce n'est plus de sa propre fille que madame Ferrand a pris tant de soins , c'est de sa nièce; mais à qui a-t-on cru en imposer parune pareille supposition ?
Madame Ferrand a eu une fille dont elle est accouchée en 1 686 , cette fille n'est point décédée , on la trouve pensionnaire à Melun en 1692. A la fin de la même année, madame Ferrand envoie une fille à Rode^ par sa femme de chambre, et n'a jamais cessé depuis de pourvoir à tous ses besoins, donc cette fille est celle dont elle est accouchée en 1606; la conséquence est nécessaire. Non, dit-on, cette fille est une bâtarde du sieur de Bellinzani : mais est-il permis d'attribuer ainsi gratuite-^ pQent une fille à un homme décédé depuis plusieurs années, à un homme qui ne l'a jamais vue ni connue pour sa fille, qui n'en a jamais pris aucun soin , qui n'a rien payé pour elle , en un mot, qui lui a toujours été absolument étranger? Allons plus loin. Est-il permis de créer de sa propre autorité une prétendue bâtard^ qui n'est jamais née, dont aucun registi*e ni public ni domestique ne fait aucune mention, dont on ne trouve nulle part aucune trace?
Par quel enchantement fait-on disparaître une fiUe dont la naissance et l'existence sont également certaines^
pour mettre sur la scène un être de l'aison, une fille qui n'a jamais vu le jour, et qui n'a jamais eu place dans la nature ? Sommes<-nous dans le temps des métamorphoses pour débiter dépareilles illusions? Y a-t-il même aucun temps dans lequel la crédulité ait été assez aveugle pour les admettre?
D'ailleurs, par quelle bizarrerie aurait-on entrepris de cacher, de soustraire une fille à son père naturel? Cela aurait-il été possible ? Cela aurait-il été permis ? Par quel excès de zèle la dame de Bellinzani^ et depuis madame Ferrand , se seraient-elles donné tant de mouvemens , et fait tant de dépenses pour la bâtarde du sieur de Bellinzani ? Tout révolte dans un pareil système , et il est plus propre à achever de dévoiler la vérité qu'à l'obscurcir.
Il ne reste plus qu'à rendre compte des circonstances qui ont découvert à la demoiselle Ferrand une vérité que 1 on affectait de tenir captive , des mesures de prudence qu'elle a employées pour ne pas faire une démarche téméraire, et de 1 action enfin qu'elle a exercée.
On a observé dans le fait qu'elle avait été long-temps pensionnaire dans l'abbaye de Saint-Aubin. Pendant
?u'elle y demeurait , M. le président Ferrand mourut à aris le 3o août 1723, après avoir fait un testament olographe qui ne contenait que des l^s pieux et des recompenses de domestiques , sans taire aucune disposition de ses biens, soit à titre universel, soit à titre particulier. Jusque-là la demoiselle Ferrand ne pouvait exercer aucune actioA, elle n'avait aucun drcNit ouvert; ainsi quand on se récrie sur un silence de 49 ^^^ 7 on ne fait pas attention qu'il en faut retrancher près de l^o pendant lesquels la demoiselle Ferrand ne pouvait pas aggr, La mort de son père changeait sa situation; mais il ne sufiisait pas d'avoir des droits ouverts^ il fallait avoir des titres pour les soutenir, et la Providence ne les lui a découverts que par degrés. Elle s'était entretenue avec une religieuse de Saint- Aubin des malheurs de son état ; cette religieuse se trouva être précisément la belle-sœur de Carnot, notaire , qui avait reçu le célèbre procès verbal de 1686; son beau-frère l!étant venu voir^ elle lui