PREMIERE PARTIE. I
rendit compte par forme de conversation des disgrâces de son axxàe. Au nom de M. le président Ferrand ^ Carnot n'eut pas de peine à se rappeler Tacie de baptême, et le procès yerbal du 28 octobre 1 686 ; il en parla coimne d'un fait dont il était mieux instruit que personne , et parlà il mit la demoiselle Ferrand en état de remonter ]us«^ cpi'à l'cM-igine et au titre constitutif de son état.
La demoiselle Ferrand, éclairée par une pièce si importante, en conféra avec le sieur abbé de Gouay, archidiacre de Bray, homme d'une vertu, d'une sagesse et d'une capacité qui l'ont fait respecter par les personnes les plus distinguées par leur naissance et par leursdignités. Le sieur 2d>bé dç Gouay se crut obligé de venir au secours d'une victime malheureuse sacrifiée à d'indignes passions : il entreprit de faire toutes les recherches né« cessaires , et associa à son zèle le sieur Carion , curé de Gaucourt et docteur de Sorbonne. n était l'ami depuis long-temps du sieur abbé de Gouay, et cette liaison seule ferait son éloge '^ il n'y a personne d'ailleurs parmi ceux qui le connaissent , qui ne rende hommage à. sa droiture et à ses talens. Ils s'intéressèrent tous deux pour la demoiselle Ferrand , persuadés que, loin d'oublier en cela leur caractère , ils remplissaient les devoirs les plus indispensables de la charité chrétienne, en prenant le parti d'une demoiselle qui languissait sous la plus cruelle oppression.
Ce sont les mouvemens qu'ils se donnèrent qui ont produit les lettres que madame la présidente Ferrand a communiquées ; on n'y trouvera rien qui ne réponde aux sentimens d'honneur qui les faisaient agir; et si le sieur Carion dans les siennes ne fait pas paraître des connaissances bien exactes sur l'ordre judiciaire, il y fait éclater du moins le zèle pour la vérité dont il était animé.
Trois obstacles suspendirent l'action.
Le premier fut le décès du sieur abbé de Gouay, que Ip demoiselle Ferrand regardait comme un protecteur qui lui était précieux , et dont la perte la précipita dans le découragement.
Le second fut la difficulté de découvrir le premier
couvent où avait ëte la demoiselle Ferrand. Tout lui était présent depuis le couvent de Rodez dont elle était sortie à dix - neuf ans ; mais elle n'avait que des idées confuses de celui où elle avait été auparavant , et dont on Favait tirée à Fâge de six ans ; elle savait en général qu'il était près de Paris , elle se rappelait qiielques notions de la disposition du dedans et du dehors ; njais elle ne pouvait pas nommer précisément le lieu où elle avait été.
Le troisième était l'impuissance même où elle était d'agir. Mads&ne Ferrand avait toujours payé ses pensions, et avait pourvu à tous ses nesoîns; au premier moment où la demoiselle Ferrand l'aurait attaquée, on lui aurait retranché tous ses secours , et elle se serait trouvée dans la plus affreuse indigence.
Ces difficultés s'aplanirent; le zélé des amis qui restaient à la demoiselle Ferrand , répara en quelque sorte la perte du sieur abbé de Gouay; on trouva enfin le couvent des Annbnciades de Melun , et la mention qui était faite sur le registre de cette maison, de là. demoiselle Ferrand au nombre des pensionnaires. Enfin les deux rentes de 3oo livres chacune, constituées à la demoiselle Ferrand , la mirent en état de. pouvoir compter du moins sur Une modique subsistance.
C'est dans ces circonstances qu'elle a fait assigner au Châtelet madame la présidente Ferrand , la dame comtesse de Canillac, et les sieur et dame du Pont-du-Château, pour voir dire : Qu'attendu qu'elle était restée seule des enfans de M. et de madame Ferrand, Vin^ s^entaire fait après la mort de M. le président Ferrand, et les pièces inventoriées , lui seraient corn-' muniquésy pour prendre ensuite telle qualité qui lui cons^iendrait dans la succession de M. le président Ferrand.
Madame Ferrand par ses défenses est convenue qu'elle avait eu de son mariage quatre enfans , et entre autres une fille née le 28 octobre 1686 ; mais elle a prétendu que la demanderesse ne prouvait point quelle fût cette même fille dont elle était accouchée en 1686. Quoique cet aveu seul pût suffire à la demoiselle Fér-
, PREMIÈRE PARTIE. l'jb
Fand^ elle a fait interroger madame sa mère sm* Ëiits et articles; et cet interrogatoire en effet a produit l'éclaîrcissement de plusieurs faits d'une extrême conséquence.
i^ Madame Ferrand est convenue de nouveau qu'elle était accouchée d'une fille au mois d'octobre 1686.
2° Elle n'a pas osé soutenir que cette fille fût décédée, et n'en a pas rapporté le moindre indice; elle a avancé seulement que 5a mère le lui avait dit, et qu'elle l'avait cru.
. 3° Elle est convenue que la demanderesse , qu'elle appelle la demoiselle de Vigny, a été pensionnaire à Melun ; que c'est la demoiselle Prévost , sa femme de chambre , qui l'a conduite à Rodez , et depuis dans les couvens de Nemours, Corbeil, Saint-Aubin, Hieirs, le Trésor et les Andelys; que c'est elle, madame Ferrand, ou la dame de Bellinzani sa mère, qui a payé les pensions dans tous les couvens., et qu'enfin c'est elle qui a fourni les deniers dont on a constitué les deux rentes de 3oo livres chacune ,^ dont; jouit la demoiselle Ferrand. . Quoique ces faits seuls , soutenus des pièces rapportées par la demcHselle Ferrand , fussent décisifs , cependant, comme madame Ferrand s'est toujours retranchée à dire que la demanderesse ne prouvait pas qu'elle fût individuellement Ja fille dont elle était accouchée en 1 686 ,* la demoiselle Ferrand , pour dissiper jusqu'au plus léger prétexte d'incrédglité , a donné une requête le 28 février 1.736, par laquelle elle a demandé acte des faitsavoués par madame Ferjrand, et en .conséquence que ses conclusions lui fussent adjugées ; et où l'on en ferait encore quelque difiiculté, que, sans préjudice de la preuve résultante du . registre des Annonciades de Melun . il lui fût donné acte de deux faits par elle arti-» cules. Le premier, que la fille dont madame Ferrand est accouchée au mois d'octobre ï 686 , a été mise, pensionnaire aux Annonciades de Melun en 1690. Le second , que c'est la demanderesse individuellement qui , après avoir été dans le couvent des Annonciades de Melun jusqu'en décembre 1692, en a été tirée pour être conduite à Rodez , où elle est arrivée le 8 janvier
176 œUYRES DE GOGHIN.
1693. Elle a demande surabondamment à faire preuve de ces deux faits.
La çauseplaidëe solennellement au Châtekt y a ëië appointée. Toutes les parties sont appelantes de l'appoint^nent, et demandent révocation du principal.
Moyens. — La défense de la demoiselle Ferrand se reniëime dans trois propositions de fait qu il est également facile d'étabtir. La première, que madame la présidente Ferrand est accouchée dHme fille la nuit du 27 au 28 octobre 1686. La seconde, oue cette fille n'est point décédée. La troisième , que la demoiselle Ferrand, demanderesse, est individuellement la même dont madai^ie Ferrand est accouchée. En un mot , la naissance, l'existence, et l'identité de la demoiselle Ferrand, voilà les objets que cette cause présente à la justice.
On ne s'était pas attendu à être obligé de porter plus loin la défense de la demoiselle Ferrand ; et 1 on croyait que son sort était tellement lié avec ces vérités décisives, qu'il ne pouvait plus après cela rester le moindre nuage; cependant on a nasardé , sous le nom de collatéraux , une dissertation qui parsdt exiger que ladetnoiselle Ferrand ne se contente pas de prouver sa naissance , mais qu'elle en démontre encore la légitimité. Il lui suffira pour cela d'invoquer des principes sur lesquels porte l'état de tous les citoyens , l'honneur et la tranquillité de toutes les familles^ et elle se les appliquera avec d'autant plus d'avantage , que les circonstances par^ ticulières se joignent ici aux maximes inviolables du droit public, pour la mettre à l'abri de l'inquisition odieuse à laquelle on ose se livrer.
Première proposition. — Madame la présidente Fei*^ rand est accouchée d'une fille au mois d'octobre 1686. Pour établir cette vérité fondamentale , on ne voit point la demoiselle Ferrand articuler des faits , et demander permission d'en faire preuve. C'est la condition à laquelle se sont trouvés réduits jusqu'à présent tous ceux que l'on a vus agiter des questions d état , et c'est ce qui a fait reconnaître qu'il y avait autant de témérité que d'injustice dans leurs entreprises.
* Pour entrer dans une famille distinguée , est-il permis