‹ Œuvres complètes de Cochin (volume 4)Chapitre 14 sur 35 · COCHIN. TOME I · texte numérisé non relu

COCHIN. TOME I

5o OEUVRES DE COCHIN.

paroisse de Saint-Quentin. C'était donc le curé de Saint- Quentin qui e'taitle propre curé de la demoiselle de Kerbabu. Cependant il n'a eu aucune part a^ mariage; c'est ' le curé d'Argentré qui Ta célébré, lui qui était étranger au comte d'Hautetbrt et à la demoiselle de Kerbabu. Les saints canons et les lois du royaume réclament égale-* ment contre ce mariage , et en démontrent l'abus.

Quoique ce moyen soit incontestable , rien n'empêche que le marquis d'Hautefort ne soutienne subsidiairement que ce mariage ne pourrait jamais produire aucun effet civil 9 quand il subsisterait comme sacrement. Le moyen est évident, ce mariage n'ayant jamais été déclaré pendant la vie du comte d'Hautefort, et ayant même été tenu secret et clandestin jusqu'après sa mort, comme il

Sarait par les lettres de la demoiselle de Kerbabu. Il est ans le cas de toutes les lois du royaume contre les mariages clandestins , c'est-à-dire de l^ticle 4o de l'ordonnance de Blois, et de l'article 5 de l'édit de 1639. Il ne faut pas craindre de proposer ce moyen comme s'il affai-* blissait l'appel compote d'abus ; au contraire , quoiqu'ils «oient décisifs, pris séparément, ils se prêtent cependant xm secours, mutuel. Le mariage est nul et abusifpar luiihéme; il a été d'ailleurs tenu secret , et par conséquent ne peut produire d'effets civils. Ces deux moyens, loin de se combattre, se soutiennent l'un l'autre ; il faut donc les. réunir. Délibéré à Paris, ce

CAUSE A LA GRAND'CHAMBRE

POUR Jeas-Baptiste Rapalli , trésorier de France en la généralité de Paris , défendeur,

CONTRE Gilles Gerhain, contrôleur des rentes de la ville, toteur ad hoc d'ÉLÉONOBE-THé&ksE de Lo&bie, épouse dudit sieur Rapalli^ demandeur,

ET encore contre ladite danoie Rapalu , en son nom, deman- • deresse.

i^vMsnon. — 5i la crainte de manquer une fortune , ôte la liberté à la personne qui se marie contre son inclination.

Le mariage ne formerait plus une union indissoluble , si, pour rompre ses nœuds sacrés, il suffisait d*alléguer en termes vagues un prétendu défaut de consentement et de liberté.

Une âme sensible au plus léger dégoût , ou follement éprise de quelque passion, se saisirait d abord d'un moyen si spécieux ; elle saurait avec art déguiser ses premiers sentimens, exagérer les inquiétudes trop ordinaires aux approches d'un si grand engagement, la Êdblesse de 1 âge, la timidité du sexe, la crainte respectueuse que la nature inspire pour ses parens, tout deviendrait pour elle une preuve de contrainte et de violence.

La dignité du sacrement , le repos des familles, Thonnêteté publique, ne permettent pas dedonner légèrement dans de telles idées; et s'il est juste de rompre un engagement formé sous les noirs auspices de la contrainte , il faut au contraire maintenir avec une sainte fermeté les mariages formés par le concert paisible des parties et de leur âumille.

U y en a peu où cette heureuse harmonie ait plus régné que dans celui des sieur et dame Rapalli. La demoiselle

* Cette cause est la XGVII« de l'ancienne édition.

de Loririe instruite plusieurs jours avant la signature du contrat de mariage , de la personne qu'on lui destinait

Î)our époux, loin de faire éclater ses reiiis , n'a pas mêjne ait entrevoir de répugnance; elle a reçu les empressemens du sieur Rapalli avec la sagesse et la retenue qui convient à une fille bien née, mais sans chagrin et sans indisposition ; aux pieds des autels, elle s'est engagée solénnellernent avec toute la tranquillité qui convient dans une affaire réfléchie depuis long-temps.

Depuis ce moment décisif, elle a traité le sieur Rapalli comme celui que le ciel venait de lui donner pour époux. Présent, elle lui a prodigué ses faveurs; absent, eue lui a exprimé sa tendresse dans une lettre où règne l'ingénuité, et où la nature se développe sans art, mais avec toute la modestie qui convenait à son sexe et à son âge. Présens, habita de noces , tout a été reçli publiquement et avec reconnaissance ; et après que tout a été consommé, on ne craint point dé lui faire soutenir qu'il n'y a eu dans tout cela qu'une cérémonie extérieure! C'est , on l'ose dire, élever le scandale dans l'église. Le sacrement deviendrait -il ainsi le jouet du caprice, et l'inconstailce cjisposera-t-élle à son gré du plus saint dé tous les engagemens?

Le sieur Rapalli n'impute point à sa femme leurs malheurs communs; il est persuadé que la demande quelle a formée est l'effet de sa facilité, et non de sa corruption. Que l'on rompe le charme qui l'a séduite, et l'on verra bientôt la rehgion et la bonne foi resserrer des nœuds que l'envie seule s'était efforcée de rompre.

Fait. -^ Le sieur Rapalli est originaire de Gênes, il est né d'une famille noble.

Son père, qui avait recueilli une riche succession en 1696, avait encore augmenté sa fortune par le commerce. En 1 716, il envoya en France le sieur Rapalli^ son fils, poiu* continuer le même commerce. Sa capacité et sa bonne foi lui en procurèrent bientôt un très-uorissant ; ce'qui le mit en état peu d'années après de se retirer et d'obtenir une charge de trésorier de France en la généralité de Paris.

Le nommé des Batistes lui proposa . au mois d'août

BREMIÈRE PARTIE. 5Ï

17^, la demoiselle de Lorme comme un paru très-avantageux; il exagéra la fortune du sieur Dupin.son beaupère ; il lui procura une entrevue avec elle dans le jardin du Palais-Royal. Elle plut au sieur Rapalli qui se porta avec empressement à conclure le mariage*.

On lui fit entendre que cette affaire devait être conduite avec beaucoup de secret et de mystère, parce que la demoiselle de Lorme était recherchée en mariage par des partis considérables , qui pourraient traverser celui

Sue Ton projetait. Cela était assez indifférent au sieur apalli , et d'ailleurs un homme amoureux se prête fecifement à tout ce qui doit lui assurer la possession de 1 objet aimé.

Les sieur et dame Dupîn étaient alors a une maison de campagne près de Saint-Cloud; le sieur Rapalli fut conduit chez le sieur des Batistes à Boulogne, d'où il se rendit avec lui à Saint-Cloud. Les conventions furent bientôt arrêtées , ainsi qu'il est d'usage. La demoiselle de Lorme en fut instruite; elle reçut le sieur Rapalli, non-seulement sans indifférence , mais même avec l'enjouement ordinaire à une personne de son âge.

Le contrat de mariage fut signé le 5 septembre ; il fut suivi d'une promenade dans le jardin, d'une symphoni^etd'un souper où l'on fit éclater de toutes parts une joie réciproque. La demoiselle de Lorme avait elle-même joué de la basse de viole dans l'après-midi ; en un mot tout se passait avec les marques les plus sensibles de satisfaction.

Cela continua jusqu'au 9 septembre que l'on se rendit à Paris pour les fiançailles, qui devaient être faites- à Saint-Eustache le soir , et être suivies de la bénédictionnuptiale la nuit du 9 au 10. La demoiselle de Lorme se présenta à toutes ces cérémonies sans trouble, sans agitation 5 et .y donna un parfait consentement en présence du sieur Pin , vicaire de la paroisse Saint-Eustache. Un ministre si sage et si instruit des règles n'aurait pas uni par le sacrement une personne en qui il aurait remarqua la moindre contradiction. Aussi la dame Rapalli a-t-elle signé l'acte de célébration de mariage, et rempli tout ce que l'on pouvait atteudre d'uue personne qui agissait ea pleine liberté.

En sortant de Tëglise , la dame Rapalli retourna à Saint-Cloud avec la dame Dupin sa mère, et le sieur Dupin son beau-père; elle se coucha en amvant. Le sieur Rapalli s'y rendit, de son côté, quel(jues heures après; la journée se passa en fêtes et. en réjouissances* Pendant le souper, qui termina la journée, la dame Rapalli fut conduite par sa mère dans la chambre destinée pour la consommation du mariage. Le sieur Rapalli s'y rendit bientôt auprès de son épouse; ils couchèrent ensemble , et le mariage fiit consommé avec toute la satisfaction que les deux époux pouvaient espérer.

Tout se ressentit les jotœs suivans de ce contentement réciproque; tous les jours les danses et la symphonie se joignaient aux autres plaisirs; la dame Rapalli y prenait plus de part que tous les autres : elle était dans un âge où l'on ne respire qrie joie et que dissipation.

Les choses demeurèrent dans cette situation jusqu'au 27 septembre ; lesieur Rapalli venait quelquefois à Paris, il y demeurait peu. Ce fut dans un de ces intervalles qu'il reçut la lettre de sa femme, que l'on est obligé de tran^ crire pour faire connaître dans quels sentimens elle était alors. Comme je ne suis pas encore accoutumée y mon cher mari y a écrire aux messieurs y je serais plus embarrassée que vous à m' exprimer sur le papier; je le ferai de bouche quand j'aurai l'honneur de "Vous <ooiry et de vous témoigner que je suis très-parfaite^ ment votre mignone. De Lorme.

Il est facile de concevoir qu'une jeune femme qui écrivait dans des termes si tendres, ne donnait que de nouvelles marques de satisfaction à son mari lorsqu'il était de retour , et qu'elle était ^léme plus vive et plus éloquente en sa présence que sur le papier , pour se servir de ses termes; aussi depuis le 10 jusqu'au 27 septembre, le sièur Rapalli a-t-il couché quinze nuits avec sa femme, et a-t-il toujours eu également lieu de se louer de sa tendresse.

C'est ici où l'orage commence à se former, et où une main ennemie va répandre sur les jours de ces nouveaux époux autant de trouble et d'amertume qu'ils avaient jusque-là goûté de douceurs et de satisfaction. On ignore.

PREBIIÈTRË PARTIE. 55

les causes d'un ëvénement si imprévu; peut-être le sieur Dupin n'a-t-il pas trouve les ressources (ju'il avait espérées dans la fortune du sieur Rapalli/ peut-être* un ennemi jaloux a-t-il répandu d'infâmes soupçons, peut^ être même la légèreté naturelle a-t-elle été entrunëe par des discours enchanteurs. N'approfondissons point ces mystères , e% contentons-nous de rendre compte des démarches (mi ont été pubhques.

Le sieur Rapalli proposa le 27 septembre à sa femme de venir a Pans pour y den;ieuter avec lui; elle lui fit entendre qu'elle serait bien aise de passer encore quel-^ ques jours à la campagne. Il y consentit. Il se rendit seul à Pari&i mais le lendemain il fut fort surpris d'ap-

E rendre qu'elle était aussi revenue avec sa rftere et son eau-père, et qu'elle était restée chez eux. Il fut leiur rendre visite; il pressa sa femme de revenir chez lui : elle s'excusa tantôt sur un prétexte , et tantôt sur un autre. Le sieur Rapalli commença à concevoir de l'inquiétude, et pria le sieur Meni, notaire, de vouloir hjen parler pour faire cesser une séparation qui commençait à exciter une espèce de scandale. Lé sieur Meni se chargea de la commission. La dame Rapalli et sa mère lui répondirent qu'elle n'avait pas reçu assez de pierreries et d'argent pour se mettre en état de paraître chez son mari. Le lendemain le sieur Rapalli envoya 3oo loais et pour 10,000 hvres ou environ de présens ; les visages parurent un peu plus sereins à la vue de ces dianians. On promit de retourner dans un jour ou deux; mais ces espérances s'étant évanouies comme toutes lesauires, le sieur RapaUi fut obligé de faire faire le 1 4 noxem^ hre 1 756 une réquisition à sa femme de se rendre chez lui dans son carrosse , qu'il lui envojrait à cet eflFet , avec les domestiques nécessaires pour l'accompagner. La daikié Rapalli alors n'imagina pas qu'elle pût proposer pour sa défense qu'elle n'était point mariée; elle se contenta de dire qu'elle ne voulait point et n'entendait point aller demeurer chez le sieur Rapalli , pour des causes et raisons qu'elle dirait en temps et Ueu.

La division ayant éclaté par-là, la dame RapalU prétend qu'elle a fait solUciter elle-même une lettre de cachet

56 'ŒUVRES DE CÔCHIN.

Sour être reçue dans un couvent. En eflfet, le 5 décembre^ y en eut une adressée à la supérieure des rëcoUettes de la rue du Bac , conçue en ces termes : Madame Vabbesse de l'Inwiaculée Conception y je "vous écris cette lettre pour àyous dire que veus ayez à recevoir en votre,maison la dame Rapalliy et de l'y garder jus^ qu'à nouvel ordre. Cependant elle en pourra sortir du consentement du sieur Rapalli son mari y enpayant par lui la pension dont il est convenu avec vous.

Depuis ce temps la dame Rapalli est demeurée tranquille dans ce monastère; le sieur Rapalli attendait du . temps et de la maturité des réflexions que sa femme pourrait faire, le retour à son devoir; mais le 28 avril 1727 , il a été fort surpris de se voir assigné à l'officialité pour voir dire qu'il n'y avait point de mariage entre la dame Rapalli et lui, ou en tout cas voir déclarer nul celui contracté en l'église de Saint-Eustache le 10 septembre 1726; et où M. l'official en ferait difficulté, qu il lui fût permis de faire preuve des prétendus faits de contrainte et de violence articulés par la requête de la dame Rapalli.

Si le sieur Rapalli n'avait consulté que ses intérêts et la tranquillité deses jours , il'ne se serait point défendu de cette demande , il aurait laissé prononcer la nullité d'un mariage qui , après d'heureux commencemens , ne promettait que des suites funestes; mais l'honneur et la religion ne lui ont pas permis de prendre un parti si contraire à la vérité et à son devoir. Il sait que le mariage a été contracté librement, qu'il a reçu un sacrement qui 'serait profané peut-être par un double adultère, s'il consentait à la demande de la danie Rapalli. H n'a pas balancé à céder à de si jufttes motifs ;le cri de sa conscience a étouffé celui de l'aiïiour-propre , qui l'aurait dû porter à une facihté criminelle. C'est à son devoir, c'est à la religion qu'il sacrifie , quand il défend à la demande formée sous le nom de sa fenmie.

Elle lui a bientôt fourni elle-même les moyens les plus solides pour appuyer celte défense, dans 1 interrogatoire qu'elle a subi sur les faits et articles à elle signifiés à la requête de M. le promoteur. C'est là qu'e&t

>7enù échouer le concert de fraude , qui seul anime et

dirige cette affaire ; on n^a pas eu de peine à recon^

. naître que la dame Rapalli y avait eu peu de part. On

•peut dire qu'elle y désavoue les suppositions de ceux

qui la font agir.

C'est ce cpie l'on va connaître par le détail de ses réponses : on ne retranchera aucune de celles que le ' conseil de la daitie Rapalli a regardées comme favorables à la cause que l'on soutient sous son nom. On lui 'demande comment elle reçut la première proposition du mariage, elle répond qu'elle fit voir beaucoup rfVloignement pour ce mariage , disant que le sieur Rapalli lui avait fi)rt déplu depuis qu'elle Vai^ait vu; que son beau-père et sa mère lui dirent que c'était un parti fort avantageux pour elle y n'ayant pas de bien y et que tout était déjà convenu entre eux; que le sieur Rapalli ne lui a pas dit qu'il la reclier^ chait en mariage.

On ne trouve dans cette réponse qu'une répugnance de la part de la fille , et une sage remontrance de la part des père et mère. Est-ce donc là agir par contrainte et •par violence ? Où sont ici les menaces , les mauvais traitemens , les partis durs et violens ? On peut paraphraser la réponse , on peut faire dire aux parens : Ce n'est point votre avis que l'on demande ; le parti est pris entre nous ; c'est à vous d'obéir. On peut les faire parler d'un ton emporté et violent ; mais c'est envenimer ce qu'il y a de plus simple. Vous n'avez point de bien , disent les sieur et Hame Dupin à la demoiselle de Lorme , voici un parti avantageux qui se présente ; il est facile de surmonter une légère répugnance, il faut que la raison l'ertiporte sur une première prévention : n'écartez pas une affaire que vous êtes la maîtresse de consommer , puisque tout est déjà convenu entré nous. Quel est le père de famille qui, plein de sentimens de tendresse pour sa fille , ne lui parlât ainsi ; et lorsque la fille se rendra à une pareille représentation \ qui osera dire qu'elle a été contrainte ?

On demande encore à la dame Rapalli si elle n'a pas signé le contrat de mariage après en avoir entendu la

lecture en présence du sieur Rapàlli ; lequel ayant signe le premier , lui présenta la plume pour signer à son tour , ce qu'elle ht agréablement : eue répond , quHeKe ner sait pas s'il a été fait lecture d^ contrat de ma^ riagCy parce (moelle resta dans sa chanAre jusqu'au moment que le sieur des Batistes vint la chercher pour signer le contrat. Elle ajoute , qu'elle était si troublée qu'elle ne sait qui lui donna la phane pour signer y qu'elle signa le bas des pages y et à la fin du contrat^ suivant l'ordre de son beau-père; qu'elle était lors si troublée , qu'elle croit même que sa si^ gnature en sera une preuve , ayant été faite d'une main fort tremblante. On n'aperçoit encore ici ni menace ni contrainte ; c'est un ami qui la vient chercher pour la signature du contrat ; elle signe toutes les pages , elle signe encore à la fin de l'acte. Elle était troublée , dit-elle, cela peut être ; il y a peu de filles qui , dans le moment où elles s'engagent pour toute leur vie^ n'éprouvent quelque agitation et quelque trouble : mais c'est un mouvement que la nature forme d'elle-même , et qu'on ne peut attribuer à la prétendue violence que l'on imagine , et dont on n'aperçoit aucun indice.. On pourrait même dire que le trouble est un signe équivoque qui peut être produit par la joie excessive d'un établissement auquel on n'osait prétendre , plutôt que par les inquiétudes et par la peine d'un mariage dont on est alarmé ; et ce qui suit va bientôt persuader que le trouble de la demoiselle de Lorme venait plutôt de sa joie que* de son chagrin.

En effet , on lui demande dans l'article suivant , si , pour marque de sa satisfaction , elle ne prit pas une basse de viole dont elle joua quelque temps pour divertir la compagnie , et elle répond , qu'après la si' gnature du contrat , tous ceux qui étaient présens et elle répondante, allèrent se promener dans le jardin jusqu'à huit heures du soir ; que ce fut au re^ tour de la promenade que son beau^-père lui donna sa basse de viole pour l'engager à en jouer , et qu'elle fit si mal , que son beau^père lui en fit dés reproches ; qu'ensuite le sieur Memjoua de sa basse

de viole y après quoi an alla souper ^ auquel souper elle réponàante assista.

Elle avoue ensuite qu'elle a su qu'on avait fait publier un ban , et qu'on avait eu dispense des deux autres ; qu'elle a. été à contasse au prieur des jacobins de la rue Saint-Honoré , entre la signature du contrat et la célébration du mariage ; que le confesseur donna un billet à sa jmère ; que le jour des fiançailles elle se coiâa à six heures du. soir, et qu'elle avait des diamans dans ses cheveux. H est vrai qu'elle dit qoe c'est son beau-père qui les lui avait mis ; mais on jugera si cette circonstance est fort vraisemblable. Elle ajoute , qu'après qu'elle eut été coiffée y elle descen^ ait dans le jardin du PalaiS'-Roj'al ; qu'elle fut de là menée à Saint-Eustache pour les fiançailles; que le prêtre lui fit quelques demandes ^ ne se soui^ientpas ce qu'elle jr répondit ^ si ce fut oui ou non; que de là elle fut avec sa famille , c'est-à-dire avec sa mère , son beau-père , le sieur Rapalli , les sieurs Batistes frères , le sieur Vezou son parent , et le sieur Richard, souper chez Payen.

Ainsi, depuis la première proposition du mariage jusqu'après les fiançailles , on ne voit pas un seul trait de violence de la p^rt des sieur et dame Dilpin , tout se passe tranquillement. Une légère répugnance témoignée d'abord , à ce que l'on prétend , tombe à la première remontrance aes sieur et dame Dupin , tout le resté se fait de bonne grâce, et même avec joie ; la promenade , la symphonie , les repas , tous les plaisirs en un mot se succèdent les uns aux autres; tour à tour on satisfait, et aux devoirs de la religion , et aux usages profanes sur la pompe qui accompagne les préparatifs de noces. Est-ce donc là cette victime malheureuse , sacrifiée par ses parens, tramée au Heu de son supplice, abattue sous le poids d'un pouvoir tyrannique? Ce sont là de belles peintures , mais qui ressemblent peu aiix originaux.

Voici enfin la seule circonstance à laquelle ont ait pu attacher l'idée de quelque sorte de menaces. La daine KapalU prétend que dans le janlin de Payen, elle se

6o OEUVRES DE COCfliN.

jeta aux pieds de son beau-père et de sa mère, les suppliant que ce mariage ne se iît point , ou du moins qu'il fût diffère de huit jours ; que sa mère entra dans sa peine, que le sieur Dupin même parut se laisser* fléchir , que le sieur des Batistes convint qu'on pouvait différer , en disant qu'elle s'était trouvée mal; mais que le sieur Bichard insista pour que le majriage se iit ce jour-là ; ce qui engagea le sieur Dupin à dire qu'il voulait que le. mariage se fit , qu'il en avait dorme sa parole , et que si .elle n'y consentait pas y il la mènerait le lendemain dans un.coiwent \ et V abandonnerait le reste de ses jours. Le sieur Rapalli, suivant l'interrogatoire même , n'était pas présent à c^ie scène ; il ne put en avoir aucune connaissance ; mais il est évident que quand elle serait aussi sérieuse qu'elle parait supposée, elle ne renfermerait qu'une proposition juste et raisonnable de la part du sieur Dupin. J'ai ménagé pour vous l'afiaire la plus heureuse que vous puissiez espérer , si .vous la refusez par caprice , je ne veux plus me mêler de votre établissement ; je ne vous dois rien , vous n'avez qu'à vous retirer dans un couyent , je vous abandonne à votre propre sort ; choisissez en un mot ou du mariage qui est prêt à se consommer , ou de votre retraite dans un couvent. Quand ce discours aurait été tenu , ce que le sieur Rapalli est bien élpigné de croire, il ne renfermerait ni contrainte , ni violence ; il était bien aisé à la demoiselle de Lorme de pr.éiérer la retraite dans un couvent , à un mari qu'elle aurait délesté. En un mot , ce n'est pas là une crainte capable de donner atteinte à la validité, d'un mariage , comme on l'établira dans la suite.

Il y a même lieu de présumer qu'il n'y a que de la fiction dans cette scène ; car bientôt après on soupa avec toute la joie qui éclate . ordinairement aux repas de noces. On fut à l'église de Saint -Eustache sur les quatre heures du matin. La dame Rapalli convient qu'e//e tint sa main dans celle du sieur Rapalli pen-dont la cérémonie , qu'elle reçut aussi de la main du sieur Rapalli une pièce d'or et un anneau qu'il lui mit au doigt; ajoute qu'elle était si troublée y qu'elle

ne se soimentpas si elle a montré alors aucune répu^ gnance. Peut-on mieux manifester le consentement libre qu'elle donne au mariage dans le moment décisif, et en pre'sence du prêtre destiné à recevoir, au nom de l'église, le serment re'ciproque des parties?

Cependant, et c'est ici où se développe l'indignité de ceux qui lui font jouer une intrigue si odieuse , quand on lui demande si elle a dit oui en présence du prêtre, elle prétend qu'elle a répondu non; mais aussitôt elle explique cette énigme d'une manière si propre à la démasquer, qu'il est impossible de s'y laisser surprendre. Elle prétend que son beau-père s' étant aisance ^ lui dit : L)is donc oui; et qu'ensuite elle ne répondit plus rien; mais que peut-être le wcaire et son clerc auront entendu le beau-père d'elle répondante y qui dit, Dis donc oui , et qu'ils auront cru qu'elle répondante avait dit oui, La défaite est trop grossière; on n'a pas osé imputer au sieur Pin qu'il eût marié une fille qui aurait refusé de prendre le sieur Rapalli pour époux ; sa probité, sa religion trop connue am^ait seule démenti l'imposture; il a donc bien entendu prononcer le oui si nécessaire. Mais ce n'était pas moi qui le pï'ononçais : défaite admirable , et digne sans doute des auteurs d'une intrigue si infâme et si scandaleuse.

Achevons l'histoire de la cérémonie par les propres réponses de la dame Rapalli. Elle déclare qu'après la célébration du mariage elle s'en allait ai^ec sa mère et un des témoins qui lui donnait la muin; qu'étant sortie de la chapelle y le sieur des Batistes l'ainécou" rut après elle pour lui dire qu'il fallait absolument signer; qu'aussitôt elle retourna sur ses pas , rentra dans la chapelle ^ et signa : ne se souvient pas que personne lui ait pris la main pour la forcer de signer.

Une fille qui aurait répondu non , se serait-elle prêtée de si bonne grâce à signer l'acte de célébration de son mariage? Elle convient qu'aussitôt qu'on lui dit qu'il fallait signer, elle retourna sur ses pas, et signa sans éire forcée. L'iniquité est ici confondue.

On ne s'étendra pas davantage sur les faits qui suivent^ car la prétendue contrainte se devant trouver dans les

6z OEUVRES DE COCHIN.

faits qui pnécèdent le mariage , il semble que ce qui suit deviemie inutile; on est oblige seulem^sit de rendre compte d'une circonstance infiniment importante , et qui seule devrait couvrir de confusion ceux qui conduisent la dame Rapalli.

L'interrogatoire qu'elle a subi a été partagé en deux vacations les 25 et 3o juin : dans l'intervalle elle ne manquai pas de rendre compte de ce qu'elle avait dit , et l'on reconnut sans peine que n'ayant expliqué aucun fait de violence, la cause ne se pouvait plus soutenir^ voici la ressource que Ton imagina , elle ne fait pas beaucoup d'honneur à ceux qui Font inventée , et loin de réparer le mal , elle ne fait que l'aggraver. On lui dicta donc une protestation contre ses propres réponses ; elle eut la simplicité de Rapporter toute écrite à M. l'official lors du second interrogatoire, qui l'a fait rédiger en ces termes : Lecture faite y étalant de signer ^ nous a représenté un écrit contenant ses dires et protestations , qui sont qu'elle persiste dans les faits de sa requête, sans préjudice de ceux qu'elle se résen^e de mettre en aidant, s'il j échoit y dont elle entend faire preus^e , déclarant que les réponses qu'elle pourrait avoir faites dans le présent interrogatoire contraires à ses droits , par le défaut de pouvoir s'énoncer, ou de mémoire, ou par la timidité naturelle à son sexe et à son âge, ne pourront lui nuire ni préjudicier; qu'ayant perdu son père en très -bas âge, elle a regardé le sieur Dupin comme son père propre, et a senti pour lui les mêmes affections de oienséance, de crainte et de respect; qu'elle n'a signé le contrat de mariage, été aux fiançailles et à la célébration, signé l'acte, couché avec le sieur Rapalli, et fait quelques autres démarches extérieures , que par force , violence, et pour éviter d'être mise hors de la maison de son beaupère, et pour passer le reste de sa vie dans un couvent

On n'a pas besoin de Faire des réflexions sur une pièce si singulière; on n'avait point encore entendu parler de protestations contre les réponses qu'une partie a faites en présence du magistrat. C'est la l'asile de la liberté même; une partie interrogée ne peut pas dire qu'elle ait

été génëe sur ses réponses , et la dame Rapallt ne le prétend pas. Pourquoi donc protester contre une réponse faite librement? Ah! sans doute il est aisé de reconnaître (jue Ton se joue ici de la dame Rapalli. Quand elle s'exprime eUe-méme sur les circonstances, elle ne peut s^accoutumer à toutes les fictions qu'on lui a suggérées, c'est beaucoup qu'elle porte la complaisance jusqu'à laisser échapper quelques signes équivoques ; mais quand on la fait parler ou dans ses requêtes ou dans les écrits quon lui dicte , on ne met plus de bornes aux prétendues Tiolences que l'on impute au sieur Dupin. Mais qui doiton croire sur des faits si personnels à la dame napalli , ou la dame Rapalli elle-même , ou les auteurs de riiitri^e? Ce contraste ne maniteste-t-il pas la fourberie £t UL supposition?

Après l'exposition des faits et la procédure, on n'aura pas de grands efforts à faire pour combattre là demande en nullité du mariage ; il suflira de rappeler les principes les plus certains sur la matière , et de les appbquer aux faits dont on a rendu compte.

Principes de droit. Un mariage où n'a pas présidé la Uberté doit être déclaré nul ; c'est une vérité gravée dans tous les cœurs , et qui est de droit naturel.

Il n'y a point de liberté quand on a agi par l'impression dime crainte capable d'ébranler un esprit terme et constant; c'est une autre maxime reconnue encore par tous les docteurs , et dont on est convenu de part et d'autre.

On ne regarde point comme une crainte de cette nature, celle que forme dans l'esprit des enfans le respect du à leurs père et mère , et que les docteurs appellent la crainte révérentielle. Par soumission pour son père une fille se détermine à un mariage qui ne serait pas de son goût si elle se consultait elle-même ; ce n'est pias un moyen qui puisse donner atteinte à un mariage , combien y en aurait-il qui seraient attaqués sous de tels prétextes ? On présume alors que c'est un effet de la sagesse des eatâns d'avoir suivi les conseils éclairés de ceux à qui ils doivent la naissance , et de les avoir préférés à leur propre inclination.

Quel est donc le genre de crainte qui est capable de rompre les noeuds d'un engagement si solennel? C'est ce qui n'est pas toujours facile à déterminer, cum inter a)im et mm sit differentia , dit le pape dans le chapitre 6 de spons. et utrum postea consensus intercesserit , cer^ twn Tvohisnïhilexpressistiy nihil certum indetibipossumus respondere.

Trois caractères doivent se rencontrer pour donner à cette crainte l'effet de re'soudre le mariage : il iaut premièrement que ce soit la crainte d'un mal énorme; en sorte qu'en la comparant avec un mariage de'testé , on puisse penser qu'un esprit raisoimable se serait déterminé à prendre le parti du mariage, plutôt que d'éprouver un mal si terrinle. Talis metuSy dit la glose sur le chapitre 28 de sponsalibiis y contlnetnwrtis periculum aut corporis cruciatum,... alias vaniis timor non excusât; c'est aussi le sentiment de Covarruvias : Si quisy dit-il, videat sibi mortem imminere velmembri mutilationem nisi cum Mœvicf, contrahat matrimO" niumy élegitpvudentermatrimonium contrahere po^ tius quam mortis periculum subire. Par ces exemples, il est aisé de juger de quelle crainte on a entendu parler quand on a dit qu'elle pouvait opérer la nullité du mariage ; c'est la crainte de la mort ou des tourmens les plus cruels ; c'sst la crainte , en mi mot , d'un mal capable d'effrayer un homme ferme, d'un mal qui, comparé à un mariage odieux , paraît présenter l'image d'un supplice infiniment plus terrible.

Le second caractère de cette crainte , est que ce doit être la crainte d un mal qui renferme quelque injustice; car si en ne faisant point un mai-iage , on n'était exposé qu'à souffrir ce qu'on a mérité, ou à ne point obtenir ce

r* n'est point dû , ce ne serait point une crainte capable porter coup au mariage.

C'est pour expliquer cette maxime que les canonistes supposent un homme condamné à mort, à qui on offre sa grâce s'il veut épouser une fille qu'on lui présente. Quelque répugnance qu'il pût avoir pour ce mariage, h crainte de la mort l'y détermine; maiscen'iest pas une raison pour dire qu'il a manqué de liberté, qu'il jiîa agi

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(]ue par crainte; car s'il nlavait pas tait le mariage, U n'aurait épreuve que le sort qui lui était dû.

Enfin, le dernier caractère^de la crainte est qu'elle doit être excitée par (ks traits de violence, et non psr des discours vagues ; il faut des faits qui caractérisent la violence , sans quoi il n'est pas permis d'y déiiirer.

On est convenu de ces principes de la part de la dame Bapalli; mai»avec^elques modifications : il faut, a-t-on dit pour elle , que ce soit la crainte d'un mal violent, mais ondoit mettre dans ce rang la crainte de perdre son bien, et cela ne s'entend pas du bien^ue l'on pos«* sède, et qui nous est acquis , mais de celui que l'on pouvait espérer. C'est ainsi que l'on a interprété le nietus amissionis bonoruni^ 'dont parle Covarruvias. D'ailleurs pour exciter la crainte dans l'esprit d'une jeune fille , il ne faut pas exiger la vue des mêmes maux que l'on croirait nécessaires pour toucher un homme dsms la force de soa âge. C'est par ces distinctions que l'on a voulu adoucit la sévérité des principes, dans une matière où il est si essentiel d'y demeurer inviolahlement attaché. -

Mais on cherche inutilement à en. imposer par .ce3 adoucissemens. La crainte de perdre tout son bien estelle capable d'ébranler un esprit ferme et constant? Cela se pourrait soutenir dans la thèse générale , mais la proposition révolte quand on veut lui donner autant d'étendue que le conseil de la dame Rapalli a jugé à propos de le faire. Une personne est née sans bien , elle a un parent ou un ami dont elle espère quelque avantage, cet ami cherche à l'établir; il lui trouve un parti avantageux , et veut bien contribuer à la dot en donnant de son propre bien une somme considérable : il ajoute que si on ne veut pas accepter <ie parti , et que par caprice ou auurement on refuse d'entrer dans ses vues , il retirera sa protection ; la fille qui craint d'être abandonnée accepte la proposition du mariage, et prend pour époux celui qu'elle n'aurait pas choisi , si elle avait pu se passer des secours qu'on lui présente. Est-ce donc là une crainte capable de rendre le mariage nul ? Est-ce là ce que Covarruvias a entendu, ouand il a parlé de la crainte de perdre tous ses biens :

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