‹ Œuvres complètes de Cochin (volume 4)Chapitre 16 sur 35 · MÊMES PARTIES · texte numérisé non relu

MÊMES PARTIES

Question. — S*il y a lieu d'admettre une femme à faire preuve de sévicef, dont 8a plainte "pronve qu'elle ne pourra faire pretive.

Depuis le mariage que la dame Rapalli a contracte , elle ne s'est occupée qu'à entretenir le public des violences dont elle prétend» avoir été la triste victime.

Autrefois elle accusait le sieur Dupin^^^son beau-père, de l'avoir traînée , malgré elle, aux pieds des a\itels, et

* Arrêt du 5 août 1728, qui sur les défbttses demandées par le aîeur Rt' palli , remet au lendemain de la Saint-Martin tontes choses demeurantes en état; et par arrêt du ao décembre 1728 , la s^oteoce de la primatie de Lyon jugée abusive.

* Cette cause est la XCVIII* de l'âucienne édition. ^

sur ce &UX prétexte , elle réclamait contre le plus sacre de tous les engagemens. Aujourd'hui elle introduit sur la scène un autre persécuteur ; elle impute à son mari des traits de fureur et de barbarie , Qt ne pouvant plus rompre les nœuds <pii les unissent, elle veut au moins les ri^dre impuissans ; c'est toujours le même esprit cpi l'anime , comme ce sont toujours les mêmes couleurs qu'elle emprunte.

Une carrière qui lui a été' jusqu'à présent si funeste, pouvait-elle donc avoir encore des cnarmes pour elle ? Ses premières plaintes n'ont excité que de l'inaignation ; ses laits ont été rejetés ; les coups qu'elle voulait porter à soQr'élgLt n'ont servi qu'à l'affermir : par quei aveuglement a-t-elle pu se flatter de trouver aujourd'hui plus d'accès dans dfes tribunaux. déjà prévenus de ses égaremens et de ses suppositions:

Ces cruautés , ces insultes , ces violences qui ne lui laissent de ressource que dansées larmes et daas la protection des lois , sont pour elle des phrases usées qui ne peuvent phis faire d'impression ^a justice en a déjà reconnu l'imposture , et ne donnera pas , sans doute, dans le nouveau piège qu'un esprit de schisme et de divorce a tendu pour la surprendre.

Faiï. — Dans le grand nombre des faits dont on est obligé de rendbre compte, îl y 21 ^rois époques à distinguer.

Un premier orage dans lequel on a porté la témérité jusqu'à vouloir briser les liens quiimissent les deux époux.

Un temps de calme qui semblait promettre un avenir plus doux et plus heureux.

Enfin une dernière tempête qui agite actuellement les parties.

Tous ces objets ont une relation nécessaire qu'il ne «ut pas perdre de vue.

Première époque. — Le sieur Rapalli est né à Gènes d'une famille noble; il vint s'établir en France en 17 16, et fut pourvu quelque tenips après d'une charge de trésorier de France de la généralité de Paris.

Le mariage de la demoiselle de Lorme lui fut proposé

r]}i OEUVRES DE COOUIN.

en 1726 ; il l'accepta avec joie j la dame Rapalli a de l'esprit , des grâces , des talens ; heureuse si elle n'avait pas tant de facilité, à suivre les premières impressions qu'on lui donne sans 'pénétrer dans les vues de ceux qui la font agir !

Le contrat de mariage fut passé à Saint-Cloud , en la maison du sieur Dupin, beau-père de la dame Rapalli , Iç 5 septembre : il lui donna en dbt I0o,opo liv. en contrats sur la Ville , et une maison située^ à Paris , rue des Bons-Enfans ,. louée alors 5,ooo liv. et dont on ne retire plus aujourd'hui que 2,5oo liv. par an.

La célébration du mariage se fit à Saint>Eustache le 10 septembre; tout- se passa avec des marques féciproques de satisfaction de la part des deux époux; on retourna le même jour à Saiiït-Cloud , où ^inze jours ^e passèrent dans les plaisirs qui accompagnent ordi- Miairement ces sortes d engagement.

Le 27 septembre, le sieur Rapalli proposa à la dame Rapalli de tevejiir à Paris , elle le pria de la laisser encore quelques jours àja campagne ; il y consentit , et revint seul à Paris. * ,

Quelle fut sa^âSurprise le lendemain, lorsqu'il apprit que la dame Rapalli avait pris la même route, mais qu'au lieu de venir* descendre chez lui, elle sMtait retirée chez lé sieur Dupin! Il la fut^oir, il la sollicita avec empressement de venir prendre possession de sa maison; elle s'excusa sur différens prétextes. L'in-

Îuiétude commença ^ se répandre dans 1 esprit du sieur lapalli; il employa des négociateurs. On leur parla un peu plus ouvertement qu'on n'avait- fait au sieur Rapalli; on leur fit entendre qu'une jeune femme ne

Souvait pas paraître chez son mari sans briller par l'éclat es parures; le sieur Rapalli prodigua tout pour satisfaire sa femme , il lui envoya trois cents louis d'or, et pour près de 1 0,000 liv. de diamans et de bijoux qui fiirent acceptés.

Mais la cabale était formée, et la dame Rapalli qui trouvait à la tête du complot sa mère et son beau-^ère, eut la faiblesse d'y succomber; la rupture fut déclarée , et après bien des manèges le sieur Rapalli fut en^n assi-

gaé en l'ofiicialité de Paris, le 27 avril 1727, pour voir déclarer qu'il n'y avait point de mariage entre la dame Rapalli et lui.

Pour soutenir une demande êi sctodaleuse, on prétendit que la damef^Rapalli n'avait jamais donné son consènten^entiiu mariage 9 qu'elle y avait été contrainte par des excès auxquels le sieur Dupin s'était porté à son égard; elFè articula différens faits pour établir la répugnance qu'elle prétendait avoir tétnoignée, et les violences que le sieur Dupin avoit employées pour la surmonter; elle disait alors, comme elle fait aujourd'hui, toute la question réside dans les faits, je les artictdc, je demande d'en faire preuve, peut -on me refuser?

Le sieur RapaUi se défendait par une multitude de circonstances qui en démontraient l'imposture, et ces preuves parurent suffisantes pour rejeter la demande , de la dame RapaUi. C'est ce qui fut jugé par una sentence comradictoire de l'officialité de Paris , du 6 septembre 1727. La dame Riapalli en porta l'appel en la prîmotie de Lyon, çlle y expliqua ces faits avec plus d'étendue; elle articula entre autres, par un dire du 2 3 avril 1728, que le 4 septembre , veille du contrat de mariage, ayant témoigné sa répugnance au sieur Dupin, il lui avait donné un soumet et un coup de pied. Elle fut plus heureuse à Lyon où l'on n'a pas beaucoup de prévention pour les sentences de l'officialité de Paris, elle fut admise à la preuve de ces faits ; mais sur l'appel comme d'à* bus interjeté par le sieur RapaUi de cette sentence , il intervint arrêt le 16 décembre 1728, sur les conclusions de M. l'avocàt-général d' Aguesseau , qui déclara qu'il y avait abus , et qui confirma ainsi irrévocablement le mariage contre lequel on avait si téfnérairement réclamé.

La dame RapaUi devait enfin reconnaître la légèreté et l'imprudence des démarcJies qu'on lui avait fait faire, mais les conseils séducteurs qu'elle avait suivis, ne lui donnèrent pas le temps d'y réfléchir ; et pour rendre enc(H« le scandale plus éclatant, ils engagèrent la dame RapaUi à sortir du royaume , et à se retirer à Chambéry.

8o OEUVRES DE COCHIN.

Le sieur Rapalli , qui ne pouvait que gémir de l'é-

farement de sa iemmé, se réduisit à poursuivre le sieur )upin , pour obtenir la remise des contrats sur la Ville et les titres de pfopriëtë de la maison de la rue des Bons-£nfans; il lallut pour cela livrer bien des combats ; enfin le sieur Dupin y fut condamné par afrêt Ai 16 janvier 1730.

> Mais rien ne pouvait vaincre Fopinisdreté du sieur Dupin; il empritnta les noms des sieurs de Saint>-Martiix et de Cretôt pour faire faire des saisies; il fallut encore plaider contre ces fantômes que Ton substituait à la véritable partie 9 les mainlevées mrent prononcées par arrêt du 16 juillet 1730.

Pendant que Ton suscitait ainsi des procès sans nombre au sieur Rapalli , on imag^ina une autre voie plus , propre à le vexer : on fit courir le bruit qu'il était mort dans le cpurs d'un voyage qu'il avait fait en Italie avec la permission du roi. On en fit part au public dans des gazettes; et sur ce faux prétexte, la nommé Germain , qui avait ét^ créé tuteur de la ilame RapaHi pour la poursmtc du procès en nullité de mariage, et ^ont la fonction était finie par l'arrêt^ aVmt confirmé ^et engagement, le nomipé Germain, dit-on , flans cette fausse qualité de tuteur, se transporta en la maison du sieur RapaUi le 28 février 1730,' avec un commissaire pour y^ apposer le scellé, sous prétexte de veiller à la conservation des intérêts de la veuve. Le sieur Polon , tjui 3e trouva dans la maison, forma opposition ^ur le sieuç RapaUi: il soutint que le sieur Rapalli était bien vivant; et pour le prouver, il rapporta une lettre que le sieur Rapalli lui avait écrite de Gènes le i4 , et un acte passé par-devant notaires le 6 du même mois; mais Germain ne se rendit

Ï)pint à des pièces si décisive^, les gazettes étaient pour ui un titre plus puissant. Il y eut un référé en l'hôtel du sieur lieutenant civil, qui permit de passer outre a l'apposition du scellé, aux risques , périls et fortunes de qui il appartiendrait ; le scellé fut donc apposé sur les biens d'un homme vivant. Le sieur *flapaLli instruit de cette manœuvre, crut que la voie la plus suce pour la confondre , était de se représenter lui-même ; il partit ea

poste de Gènes , et se rendit à Paris pour voir si Germain le soutiendrait mort en sa présence. Il n'en eut pas le courage , en sorte que sur 1 appel interjeté par le sieur Rapalu de Fordonnance du sieur lieutenant civil, il obtint arrêt , le 19 juin i73o, qui lui fit mainlevée de l'opposition du scellé , et condamna Germain en son nom à 5 00 liv. de dommages et intérêts.

Ce fut à peu près dans le même temps que la dame Rapalli quitta le séjour de Chambéry pour revenir en France ; elle fut encore demeurer chez le sieur Dupin , où ne pouvant plus se décorer du titre de veuve , elle reprit le titre de fille et ne se faisait nommer que la demoiselle de Lorme; nous en avons la preuve dans un acte public du 6 mars 1733 , c'est l'acte baptistaire d'un entant né sur la paroisse dé Saint-M édard , dont elle fut la marraine; elle n'y prend point d'autre qualité que celle de demoiselle Éléonore- Thérèse de Lorme , Jille de Louis de Lorme et de Nicole Parisel , et ne signe que son nom de fille de Lorme, C'est ainsi qu'elle a porté jusqu'au bout la révolte contre l'autorité de l'église et contre l'arrêt du parlement. •

Mais voici une révolution plus surprenante et peutêtre plus scandaleuse que tout ce qui précède. Le sieur Rapalli avait été obligé de retourner à Gênes à cause de la mort de . son père. La dame Raps^i qui l'avait fui pendant qu'il était à Paris , fait paraître lé plus vif empressement de se réunir avec lui , quand elle sait qu'il est à Gènes occupé d'affaires importantes.

On croirait que pour parvenir à cette réunion après sept années de divorce , elle lui aurait fait l'honneur de lui écrire pour lui témoigner la peine qu'elle ressentait de ce qui s'était passé, et le désir qu'elle avait de se rejoindre à celui qu'elle reconnaissait pour son époux; que du moins elle aurait engagé plusieurs personnes à négocier la réconciliation et à préparer son retour ; ce n'est point par de telles voies que marchent les conseils de la dame Kapalli; voici une route toute nouvelle qu'ils lui tracent , et qui a bieù du rapport avec la conduite qu'ils lui avaient fait tenir jusque-là.

Le 2 3 septembre 1733, la dame Rapalli, sans être

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82 OEUVRES DE COCHIiX.

annoncée , se présente pour se mettre en possession de Tappartement et de tous les effets de son mari; et comme il lailait rendre son entrée plus solennelle ^ elle se fait assister d'un commissaire et de plusieurs archers. Au bruit de cette troupe d'assaillans , le sieur Poton se présente , croyant que Ton avait fait mourir le sieiu' Rapalii pour la seconde ibis ; mais il est bien surpris lorsqu'il apprend que ce n'est plus la veuve du sieur Rapalii qui veut apposer le scellé , mais sa femme qui réclame les droits cfe l'union conjugale. Il répond qu'il n'a pas les clefs de. l'appartement , et la dame Rapalii est réauite à faire assigner le sieur Rapalii , pour voir dire qu'il sera tenu de la reprendre et de la traiter comme une épouse chérie qui ne peut souffrir la dure séparation dans la-

. quelle on la tient depuis si long-temps.

Cependant le sieur napalU, obligé de revenir de Gènes en diligence , ne croit pas devoir prendre le parti de relever tant de vexations et d'indignités ; il se flatte toujours que la jeunesse et la facilité ont eu plus départ à tant de fautes que la' réfleicion et le caractère; il ne se refuse donc point à la réconciliation, et se contente de proposer un tempérament <pie la sagesse même n'aurait pas pu rejeter. Il demande qu'avant de reprendre sa femme , elle, soit tenue de se retirer pendant six loois dans un couvent oïLil aura la liberté de la voir , pour que les esprits puisscfnt se disposer à une parfaite et sin-

, cère réconciliation ; mais la dame Hapalli ne se prête point à un expédient si convenable , et s'ofifense même de la proposition.

Seconde époque. — Les parties étaient donc prêtes à plaider pour savoir de quelle manière se ferait la réunion , lorsqu'enfin des personnes sages et respectables se chargèrent de la négociation. La dame Rapalii témoigna les dispositions les plus fav(H:ables ; le sieur Ra- 1>alli les crut sincères, et enfin, après quelquesentrevues, es deux époux vinrent habiter ensemble le 28 janvier

Le sieur RapalH n'oublia rien pour se ménager l'amitié et la considération de sa femme; il fit d'abord éclater sa joie par tous les présens qu'il fit à la dame

Rapaili; sa.garde-robe.se trouva garnie de robes de toutes les espèces : on voit , par un état qu'elle en fit au mois de juin 1734, qu'elle avait treize robes difierentes; elle y décrit entre autres cboses, une robe de moire verte à bouquets d'argent, une autre robe avec le jupon aussi vert et argent , une robe de gros de Tours jaune et argent, une robe fond blanc à pavots, une autre robe fond violet à pavots. Elle entre dans le détail du liage et de tout l'assortimentqui convient à une femme : il paraît qu'elle avait de tout en abondance.

Le sieur Rapaili ne pourvut pas avec moins de soin à la dépense tant de la dame Rapaili que du reste de la maison; il destina pour elle 1200 liv. par an pour son entretien, et pour cela il lui donnait «loo liv. par mois; il lui remettait enfin ime autre somme tous les mois pour la dépenâejournaiière de la maison.

Deux cnoses paraissaiei^t manquer à la satisfaction de la dame RapaUi, La première était la qualité du logement où l'on avait été obligé de la recevoir. Le sieur Rapaili, abandonné depuis sept ans par sa femme , obligé die faire souvent des voyages en pays étranger pour le recouvrement de la succession de ses père et mère , n'avait conservé dans sa maison^ rue des Prouvaires , qu'un appartement au troisième étage. Les sieur<et dame Amyot qui occupaient le premier et le second , avaient porté la générosité et le désir de contribuer à la paix jusqu'à céder une partie en second^; cependant la dame Rapaili ne se trouvait pas encore logée convenablement; le sieùt Rapaili se détermina dqnc à louer un premier appartement rue .Guénégaud, sur le pied de i5oo liv. par an. La dame Rapaili parût très-sensible à ce cbangement qui la mettait dans une situation plus honorable.

Le second sacrifice qu'elle exigea du sieur Rapaili , fut de donner mainlevée d'une opposition qu'il avait formée au décret volontaire d'une maison que les sieur et dame Dupin avaient vendue aux sieur et dame Delalive ; c'était une précaution nécessaire pour la garantie de la maison rne des Bons-Enfans , donnée en dot à la dame Rapaili , et pour laquelle le sieur Rapaili était et est actuellement inquiété et assigné en déclaration d'hy-

Sothèque : cependant la dame Rapalli témoigna tant 'empressement pour obtenir cette mainleyéè en faveur de sa^ mère et de son beau-père, que le sieur Rapalli , qui ne cherchait qu'à la satisfaire en toutes occasions , ne put la refuser.

Tout paraissait donc faire espérer au ^eur Rapalli que les sentimens de reconnaissance porteraient au moins la dame Rapalli à lui donner de sa part des preuves d'un retour sincère , et il faut convenir qu'elle sembla touchée de ses procédés , et que l'union parut parfaitement Rétablie.

Il s'éleva bien quelques orages à la fin de juin et ail 'mois de juillet , mais ils étaient excités par des objets si légers, qu'ils se trouvèrent bientôt calmés; les sieur et dame Rapalli continuèrent de vivre comme auparavant dans les Uaisons les plus intimes : mais plus la paix régnait dans leur maison , plus on tramait d'un autre côté de sourdes pratiques pour y exciter là discorde, et cette intrigue malheureusement n'a eu que Irôp de succès.

Troisième époque. — La main qui a porté des coups si funestes n'est point inconnue : une pièce qui , par le caractère respectable de son auteur doitmériter de grands égards, nous^apprend que les sieur et dame Dupin avaient été indignés de la réconciliation des sieur et dame Rapalli , qu'une rupture déclarée avait succédé à la tendresse qui les avait ^toujoui^ unis , e* que malgré les efforts que l'on avait faits pour les engager à revoir leur fiDe, ils avaient renvoyé la proposition après leur retour de Provence , où ils avaient dessein de faire un voyage : c'est ce qui fut mandé à la dame RapaUi dans une lettre du ig mars 1734; on y prend avec beaucoup de sagesse des mesures pour faire cesser cette division, ne prévoyant pas sans doute que la réconciliation de la fille avec sa mère et son beau-père , serait funeste à la femme et au mari. La négociation a réussi ; et contre les vues de celui qui y a eu tant de pai*t , elle a précipité les sieuret dame Rapalli dans les troubles et dans la dissension dont il faut rendre compte.

Déjà par des émissaires secrets on avait engagé la

dame'Rapalli à rendre plusieurs plaintes dans le cours des mois de juin et de juillet; mais ces premières tentatives n'avaient eu aucun succès ^ et, ôomme on l'a dëjà dit , le sieur itapalli aVait trouvé des moyens de faire revenir sa femme.

. Enfin les mesures furent mieux prises au mois d'août, et les ressorts secrets qui avaient e'te employés, préparèrent une scène que toute la prudence et toute la modération du sieur Rapalli ne. pouvaient pas détourner. C'est dans cet événement seul» que consiste toute la cause ; cependant on ne peut pas se dispenser de rendre compte des premières semencjes qui en avaient été jetées;

On trouve jusqu'à sept plaintes différentes de la part de la dame Rapalli ; elles sont des 28 juin , 9 , 10 , 16 , , 3o juillet et 21 août. 1734.

La première ne roule que suf le fait de domestiques congédiés , et qui ont été aussitôtremplaoés par d'autres; cela ne mérite pas que l'on s'y arrête ; mais ce qui peut être digne d'attention dans cette plainte , est ce que l'on y bit dire à la. dame Rapalli , que son mari M accable de politesse et d'amitié devant les personnes qui le viejment voir y et d'injures dès qu'elles sont retirées. Quel est le mari de qui sa femme ne pût dire la même chose , si par de maruvais conseils elle Aait capable de se livrer à l'imposture ?

La secondé est du 9 juillet 1734. Une scène assez singulière et dont on ne croit pas que la dame Rapalli , veuille se faire beaucoup d'honneur y donna lieu. Le sieur Rapalli lui avait donné 914 liv. dans le mois de juin , et s était cru dispensé , au moyen d'une avance si oonsidérable , de lui fournir les 1 00 livres du mois de juillet; la dame Rapalli vient dans le cabinet de son mari, et voyant un sac d'argent que le' sieur Poton venait de lui envoyer , se jette dessus , et veut l'emporter malgré- son mari. Le mari résiste avec d'aufâmt plus de raison , que l'argent n'était point à lui. On mande un commissaire , on verbalise devant lui ; la dame Rapalli n'osa pas y contester le fait des 914 liv reçues au mois de juin, eue convint qu'elle avait enlevé le isac d'argent malgré le sieur RapaUi , et pour s'excuser , se répandit

en divers reproches.' Cette scène n'eut pas d'autre suite. Comme la dame RapalH n'avait pas e'te' préparée ce jour-là , et qu'elle n'avait pas parfé avec assez de force, onkii fit rendre le lendemain une troisième plainte qui roulait sur des faits anciens dont elle n'avait point parlé dans celles des 28 juin et 9 juillet , ce qui suffit pour en dânontrer l'illusion ; faits d'ailleurs si frivoles , qu'ils n'exigent pas même qu'on les combatte. C'est celui de la femme de chambre renvoyée , d'une auite femme de chambre qu'on lui a présentée -, et qu'elle prétend n'avoir pas refusée. C'est le fait d'un dîner qu'elle prétend qu'on n'a pas voulu lui apporter dans sa cnambre, parce qu'on attendait qu'une lemme qui était justement sus-

Secte au sieur Rapalli se fût retirée , au lieu que la dame apalli voulait dîner avec elle. Il suffit d'exposer ces prétendus reproches pjour les faire évanouir.

La quatrième plainte est du 16 juillet : la dame Rapalli y déclare que son mari a voulu lui faire signer un état de la dépense qu'il cîVait faite pour elle depuis cinq mois , montant a près de 4ooo liv. , qu'elle l'a refusé , que sur ce refus il lui a donné un soufflet ; mai» elle prétend que cela s'est passé dans le cabinet du mari , où elle était seule avec lui : ce qui rentre dans le fait articulé par ia première plainte que le sieur Rapalli V accable de politesse et d'amitié en présence des personnes qui le viennent i)oir ^ et a injures des qu'elles sont retirées. Avec de telles fables on peut

{)ôu9ser des clameurs ^ mais clameurs inutiles , puisque à femme ne peut soutenir son accusation , ni le mari justifier son innocence.

Les cinquième et sixième plaintes sont encore pliîs frivoles que tout le reste ; elles ne roulent que sur le refus de" servir le diner à la dame Rapalli , parce que le mari voulait que l'on attendit le départ d'une femme qui était avec ia dame Rapalli , qu'il Vavait priée instamment de ne point voir , et avec laquelle il ne voulait avoir aucune relation.

Tous ces objets ne pouvaient donc altérer la paix que dans quelques momens de vivacité passagère : aussi la dame Rapalli convient-elle elle-l3uéme qu'ils n'ont eu

aucune suite , et que Funion a regnë entre eux, en sorte que la cohabitation a été pleinement rétablie. Ce sont ses propres termes.

Venons donc à la dernière plainte, au fait du 21 août ; on n'en a donné qu'une idée très-imparfaite à l'audience , de la part de la dame Rapalii. Autant que l'on a cherché à exagérer les faits précédens , autant on a cherché à affaiblir celui-ci : ce n'était pas sans doute pour ménager le sieur Rapalii qu'on l'a tait ; on a cru au contraire qu'il était de l'intérêt de la dame Rapalii de ne pas aller aussi loin qu'elle avait été dans sa plainte.

Le sieur Rapalii tiendra une route tout opposé, il ne déguisera rien du fait articulé par la plainte de la dame napalli , il a trop d'intérêt d en relever l'énormité qui ne contribuera pas peu à en découvrir l'impostiu-e.

£lle allègue donc dans cette plainte qu'une blanchisseuse lui étant venue demander de l'argent , elle descendit dans l'appartem^t de son mari; qu'étant entrée dans son cabinet , elle s'assit sur ses genoux et lui exposa avec toute la douceur imaginable la nécessité de pourvoir à ce paiement ; que son mari lui répondit en des termes que la bienséance ne permet pas de rapporter,;^ que sur ce qu'elle insista , it lui donna un coup de poirig si furieux dans V estomac y qu'il

la renversa à ses pieds qu'il se Jeta sur elle^ lui

donna plusieurs coups de poings , lui déchira sa garniture y et lui mnrcha des deux pieds $ur la poi^ trine. Elle ajoute que se voyant entre la vie et la mort y elle n'eut de ressource que d'appeler à son secours ;♦ cpie les domestiques étant arrivés , l'arrachçrent des bras de son mari , la firent asseoir dans un fauteuil , où la parole lui manqua par une très" grande oppression de poitrine y causée par le^ coups qu'elle venait de recevoir ; que la parole lui étant revenue , elle dit d'un ton entrecoupé et de suffocartimij qu^elle avait l'estomac rompu, qu'elle n'en pouvait plus y et que le sieur Rapàlli lui avait donné des coups mortels ; qu'ayant demandé de l'eau à boire, et en ayant bu à deux reprises, elle la revomit avec du sang mêlé ; qu'ayant appuyé sa tête sur le bras d'une

Sersonne , le sieur Rapalli l'accabla d'injures, et fit tant e désordre que la blanchisseuse avertit le frère de la dame Rapalli, qui était dans son appartement; il descendit, et la dame Rapalli lui dit de ne point l'abandonner ; qu'alors elle fut interrompue par le sang qui la suffoquait et qu'elle rendit a\>ec abondance sur le carreau ;,^e ne put s'empêcher de reprocher avec vivacité au sieur Rapalli l'indignité de sa conduite, ce qui excita un troisième vomissement de sang. On apporta des mouchoirs , on les trempa dans ce qu'elle avait rejeté , et ils se trouvèrent teints de sang ; elle en répandit encore avec abondance tant sur le carreau que dans les mouchoirs ; qu'alors le sieur Rapalli convint qu'il y avait du sang, mais soutint qu'// n'en était pas cause y et qu'on ne poussait pas prous>er qu'il lui eût donné ni coups de pieds y ni coups de poings. La plaignantie prit la résolution d'aller chez un chirurgien pour avoir les secours qui étaient nécessaires à l'état mourant où elle se trouvait; elle monte à son appartement, soutenue par deux personnes , et couvre l'escalier de son sang caiUé; elle entre dans sa chambre; la, placée dans un fauteuil , elle vomit encore pour la sixième fois du sang sur le carreau ; enfin le passage qui conduit à^son grand cabinet en est encore remph.

Telle est la peinture que la dame Rapalli a faite de la scène la plus cruelle et la plus tragique que l'on puisse représenter. D est certain qu'on ne peut en entendre le récit sans en être attendri. Quelle rage , quelle fureur dans le sietir Rapalli ! Un mari qui renverse sa femme

{)ar terre d'un coup, de poing , qui la foule aux pieds en ui marchant sur la poitrine , qui la laisse expirante , c'est un monstre qu'il faut bannir de la société civile. Quel spectacle que la dame Rapalli dans ces tristes conjonctures! La poitrine écrasée ne respire plus qu'avec peine, elle ne peut soutenir sa tête , elle ne peut taire un pas sans qu'on la soutienne, les flots de sang coulent en abondance à chaque mouvement, le cabinet du mari, l'escaUer , la chambre , le passage du cabinet , tout en est inondé ; l'auteur de tant de cruautés demeurera-t-ii impuni ?

Mais ne condamnons pas encore le sieur Rapalli ; sa femme va bientôt prendre le soin de le justifier eUemême par sa conduite et par des tittes qu'elle ne peut de'savoueTi

Dans Tëtat d'acc2Jl>lenient et de faiblesse où elle se représente y dans le péril d'une mort prochaine dont elle se dit menacée , on croirait qu'elle va recourir à l'asile le plus prochain , envoyer chercher médecins , chirurgiens , commissaire , pour en tirer les secours et la vengeance qui conviennent à son état ; mais bientôt cette actrice mourante sur le théâtre reprend toutes ses forces , elle monte dans un carrosse de place , et va de la rue Guénégaud , où elle demeurait , chercher un chirar^en qui demeure dans la place de Grève. Là, sortant du carrosse, on assemble une populace nombreuse, pour lui anjQoncer le triste sort delà dame Rap^Ui , afin que le bruit s'en répande avec éclat dans Paris. Le chirur^ gien était absent, la dame Rapalli a le coiu'age et la force de l'attendre sans aucun secours ; il arrive enfin , elle fait le récit de ses malheurs ; il conseille une saignée , mais des circonstances particulières, dont la dame Rapalli lui rend compte , obligent de diflférer. Voilà donc une visite inulile , et qui s'était terminée à promener la dame Rapalli dans un quartier foift éloigné de sa demeure. Ses courses ne se bornent pas là , elle remonte dans le même carrosse , et se fait conduire chez le commissaire le Comte, vis-à-^yis la Comédie française , où elle n'arrive qu'à quatre heures du soir, quoique la scène se fût passée à dix heures du matin ; elle y dicte* une longue plainte qu'on n'a pu rédiger en moins d'une heure de temps, et enfin sur la fin du jour elle se retire chez.M* de la. Brosse, avocat, rue Poupée, où se terminent ses voyages.

Ces circonstances seules ne démasquent -elles pas l'iitoposture ? Une femme expirante , qui a la poitrine et Testomac brisés , qui ne peut pas soutenir sa tête , qui vomit jusqu'à neuffois dififerentes des flots de sang, vat-elle parcourir tous les quartiers de Paris , se sert-elle de la plus rude de toutes les voitures , va-t-»elle chercher elle-même tous ceux qui auraient volé à son se-

cours dès qu'elle les aurait maadës ? L'auteur de la pièce n'a pas soutenu assez long-temps le personnage qu'il lait jouer à la dame* Rapalli.

Cependant on a eu soin de se mi:inir de rapports en chirurgie ; c est la dame Rapalù elle-même qui les rapporte : on ne veut point d'autres pièces pour la conibndre. Il y en a. un premier du 21 août qui , u'ëtant point fait en vertu d'une ordonnance du juge , ne peut faire aucune foi en justice ; cependant qu'y trouvet-on ? Que le chirurgien a trouvé la dame Rapalli au lit avep une fièvre et oppression ; tant de mouvemens

3u?elle s'était donnés dans le coiu*s de la journée et penant un temps critique , avaient bien été capables-aexciter cette émotion. Le chiriurgien ajoute qu'il lui a remarqué trois contusions y une au coude ^ Vautre à la partie moyenne de l'a^antJfras , et la troisième à la partie moyenne, postérieure latérale gauche de la poitrine , toutes les trois de la grandeur de trois tr^avers de doigt y et faites par coups de poing ou autre chose semblable.

Le second rapport est tait le 23 août en vertu d'une ordonnance du sieur lieutenant -civil, et celui-ci est le seul qui ait un caractère d'authenticileé Le médecin et les Hcùx chirurgiens du Châtelet ne lui trouvent ni fièvre ni oppression, ils ont remarqué seulement deux contusions , Vune à la partie moyenne et postérieure du bnas droit y Vautre à la partie moyenne et postérieure de Vcivant-^bras gauche y toutes deux de la grandeur d'un travers de pouce ; en outre un rçste de contusion sur la cinquième et sixième des vraies côtes gauches partie postérieure; le toutfaiipar ins-trument contondant y comme coup de poing y chute, ou autre semblable.

Ces deux rapports paraissent se concilier ensemble , quoiqu'il s'y trouve quelque différence. On y voit deux contusions, l'une au bras droit, l'autre au brasjgauche, qui ont pu être causées par coups de poings ou par chute; et en effet la dame RapalB voulant feire croire que son mari l'avait battue , s'était jetée par terre dans le cabinet, ce qui avait pu lui causer ces deux contusions:

d'ailleurs il n y a rien de plus facile que de se procurer de pareilles contusions, en se frappant contre une porte ou contre un mur, principalement pour ime jeune femme , dont la peau tendre et délicate se ressent facilement des moindres impressions. Les deux rapports annoncent aussi une troisième contusion , mais si faible que dans le rapport du 23 août elle n'est exprimée que par ces termes , un reste de contusion ; et où est-elle placée? c'est sur la cinq et sixième côte gauche partie postérieure. Voilà donc tout ce que les médecins et chirurgiens ont trouvé.

Il résulte de ces rapports qu'on n'a trouvé aucune coiitusion sur la poitrine ni sur l'estomac , cependant c'était sur ces parties que les coups mortels avaient jété portés, un coup de poing si furieux dans V estomac , (fu'eile en avait été renversée par terre ; c'était sur sa poitrine que le mari avait marché à deux pieds : de là les suiTocations , les vomissemens de sang tant de ibis réitérés. Par quel prodige ces parties brisées , rompues par tant d'efforts , se sont-elles trouvées si belles , si saines que l'on n'y a pas aperçu l'ombre même d'une contusion , et que l'on a été réduit à les aller chercher au bras et à une côte gauche partie postérieure ? On ne croit pas qu'il soit possible de résfster à dès preuves si victorieuses que la dame Rapalli a administrées ellemême.

Enfin le 3o du même mois d'août, c'est-à-dire , neuf jours après cette scène si tragique, la dame Rapalti fit écrire unbiUet au sieur Rapalli, qu'elle a eu soin de signer; et que lui demande-t-elle r La pièce est assez remarquablepour la transcrire toute entière. M. Rapalli aura agréable de remettre à M. Bellot une basse de viole ^ quatre livras de pièces de Marais ^ un livre de cantates de Camprày un opéra et un livre de Romane cie, A Paris y le 3o août 1734. De Lornve de RapalU. Il faut avouer que pour une femme réduite le 21 dans un eut si déplorable qu'elle était entre la "oie et la mort y le goût de la musique lui est bientôt revenu. Le -1 la parole lui manque, le sang la suffoque , et le 3o ^Ue ne pense qu'à chanter et à jouer des instrumens.

Cantates, opéra , romaa, basse de viole , étaient-ce donc là les secours et le rëgime que la médecine lui avait

Srescrits? Si jamais elle ne proposait d'autres remèdes, n'y aurait personne qui ne voulût être malade comme la dame Rapalli.

Cependant le sieur Rapalli a été assigné au Châielet le 26 août, pour voir ordonner que la dame Rapalli serait séparée d'avec lui de biens et d'habitation; 1 instance a depuis été renvoyée aux requêtes du palais, où la dame Rapalli a réitéré dans une requête du 16 décembre, les mêmes faits quelle avait expliqués dans sa plainte du 21 août, et a demandé permission d'en faire preuve. On soutient qu elle ne peut être écoutée dans cette demande.

Moyens. — Du côté des principes, on ne peut être divisé. Quoique le mariage forme un engagement indissoluble, il faut convenir cependant qu'une femme traitée inhumainement, peut réclamer l'autorité Jes lois pour secouer im joug tyrannique que la religion et la nature n'ont jamais prétendu lui imposer.

Mais il faut avouer aussi que ces sortesde demandes nq doivent être admises qu'avec une extrême circons* pection. Les sép9i:ations portent toujours quelque sorte d'atteinte à 1^ dignité du sacrement , à l'honnêteté publique, à l'intérêt même. des familles; elles Jèvent un étendard de discorde^ sous lequel trop de personnes seraient disposées à se ranger ; en un mot c'est un remède nécessaire, mais c'est un remède violent, que la^ justice n emploie, pour ainsi dire, que dans les maladies désespérées.

La dame Rapalli peut-elle se flatter de vaincre sur cela la juste répugnance des magistrjats ? Une seule observation suffirait, pour dissiper de si frivoles espérances.

Si l'on voyait paraître une femme fidèle à ses engagemens, attentive à ses devoirs, qui eût cherché à se ménager l'estime , la considération, la tendresse de son mari, on pourrait être tenté de former des vœux pour elle, on pourrait présumer qu'elle ne se serait pas portée légèrement à une action que rien n'annonçait dans la conduite qu'elle avait tenue auparavant.

Mais ici ceBe qui se présente est une femme qui, après avoir contracte' le plus sacré et le plus solennel de tous les engagemens , a osé réclamer contre son propre état, et entrepris de se dégrader à la face de tout Funivers ; c'est une femme que l'autorité des jugemens les plus respectables n'a pu faire rentrer dans son devoir , errante, fugitive hors du royaume, et persistant avec opiniâtreté dans un divorce scandaleux; c est une femme qui s'est jouée impunément des titres les plus augustes. Après avoir vécu comme femme avec le sieur Ràpalli, elle a plaidé comme fille pendant deux ans ; depuis* elle a fait apposer le scellé comme veuve; elle s'est donnée pour fille ensuite dans des actes publics; enfiu il semble qu'elle n ait repris la qualité de femme en dernier lieu que pour rentrer chez son mari à main armée et à titre de conquêtes.

Voila cependant cette* femme infortunée, qui vient se plaindre des procédés de son mari, et qui l'accuse de n'avoir pas répondu aux empressemens qu'elle a témoignés : n'y a-l-il pas dans cette action une indignité qui révolte?

Mais quelque chose de plus' intéressant encore pour la cause né doit pas échapper. La dame Rapalli , trop facile à suivre de mauvais conseils , est malheureusenàcnt dansVhabitudede faire retentir les tribunaux de fables et d'impostures. Que ne disait-elle pas autrefois contre le sieur Dupin son beau-père? C'était un homme cruel, féroce , qui s'était porté contre elle aux derniers excès pour l'obliger de profaner un sacrement ; il l'avait menacée, battue, outragée; il lui avait donné un soufflet , un coup de pied. Eue articulait ces faits avec la même confiance qu elle afiecte de faire paraître aujourd'hui ; mais la justice a démêlé sans peine l'artifice , et a confondu la calomnie.

Aujourd'hui elle hasarde les mêmes faits et les mêmes plaintes contre son mari, elle le peint des mêmes traits; pourrait-elle donc mériter plus de confiance, et Fimposture, dont elle suit toujours l'impression , acquerra-telle plus d'autorité parce qu'elle a changé d'objet ? Non, sans doute, ses accusations décriées ne permettent plus

g4 OEUVRES DB GOGHIJN.

que l'on s'y arrête ; et par le caractère s^l de leur auteur 9 elles ne peuvent plus faire d'impression. -

Mais si du caractère de la personne on passe aux fait^ qu'elle articiile, on ne trouvera rien qui puisse soutenir la depiande en séparation.

n y a un preûiier ordre de faits ^ ce sont ceux qui se sont passes pendant. le tembs de la cohabitation; une fin de nou-recevoir invincible suffirait pour les écarter* La dame Rapalli convient que depuis, l'époque qu'elle leur donne 9 eue a vécu en parfaite union avec soa mari, et que la cohabitation a été pleinement rétablie ; c'en est assez de son propre aveu poiu' lui imposer silence; de prétendus sévices oubliés ne peuvent plus revivre pour londer le divorce.

On prétend qu'un dernier outrage survenu depuis la réconciliation , met la fenmie en état de rappeler ses premiers sujets de plainte ; mais cette objection même lait dépendre la séparation du dernier fait seul , car s'il est manifestement taux , ou que l'on ne puisse en faire la

Îïreuve, il ne fera jamais revivre des faits ensevelis dans 'oubli ; et s'il est au contraire assez grave et assez bien justifié pour fonder la demande en séparation , il n'a pas besoin du secours des faits antérieurs; c'est donc encore une fois faire tout dépendre du dernier fait, puisque l'on convient que ceux qui ont précédé sont couverts par une entière réconciliation.

Au surplus, ces prétendus outrages que l'on impute au mari pendant le temps de la cohabitation sont si frivoles, qu'ils ne mériteraient pas même d'être discutés, quand ils ne seraient pas couverts par une fin de noni^cevoir invincible. Des domestiques congédiés et remplacés aussitôt par d'autres qui ont été présentés à la dame Rapalli , deux diners, non pas refusés , mais retardés jusqu'à ce qu'une femme, très-justement suspecte au mari , fut sortie de l'appartement de. la dame Rapalli , un sac d'argent enlevé par la femme à son mari, après qu'il avait eu la complaisance de lui fournir jusqu a 914 li^* dans un seul mois , un état présenté à la lemme et qu'elle a refusé de signer, quoiqu il n'y eût pas un seul article qu'elle pût désavouer : de telles circonstances ne peuvent

PR£MI£R£ PARTIE. g5

être dëveloppëes qae pour faire ëclater la douceur et la patience du sieur Rapalli.

Il 'est ¥rai qu'on lui reproche d'avoir accablé sa jemmedepolitesseetd'arnUiéènpT^senc'edes personnes qui le viennent voir j et d'injures dès qu'elles étaient retirées y et que Ton place aans un de ces moméns de solitude un soufflet donné à la dame Rapalli. Mais quel est le mari le plus pacifique , le plus complaisant, qui ne puisse être exposé à une pareille diffamation? Une ièmme peut se donner une libre carrière sur tout ce ^'elle suppose s^étre passé dans l'obscurité d'un appartement où elle était seule. avec son mari, et l'on ne peut opposer à son imposture aucun désaveu authentique qui suffît pour la confondre.

Ces prenùers faits par eux-mêmes devraient donc être écartés; mais la fin de non-recevoir dont on convient, achève de les dissiper pour jamais.-

Nous n'avons donc ici à oombatûre qu'un second ordre de faits, ce sont ceux que l'on prétend s'être, passés > le 21 août, jour d^ la retraite de la dame Rapalli; il est difficile tfen inventer de plus graves , mais aussi il est dit^ ficile d'en imaginer dont la preuve soit moins admissible, par deux raisons également décisives.

La première, que la preuve en est imM^sible suivant l'expoié même de la dame Rapalli.

I^ seconde, que la fausseté en est prouvée par des titres que la dame RapaUi a elle-même administrés.

Ces deux vérités méritent également d'être développées.

On dit d'abord que la preuve des faits articulés est absolument impossible ; il faut cependant distinguer les faits de sévices en eux-mêmes*, des suites qu'on leur attribue. La dame Rapalli Veut-elle prouver qu'étant dans le cabinet de son mari, elle a crié au secours, et a fait ^ grand bruit, que les domestiques sont accourus , ^pelle leur a dit que son mari venait de l'accabler de ^ups, qu'elle a témoigné qu'elle pouvait à peine respirer , que d'une voix entrecoupée de sanglots elle a fait les plaintes les plus amères , qu'après avoir bu à deux repri;5es elle a vomi, et que mémp il a paru que ce qu elle

96 OEUVRES DE GOGHIN.

rejetait était mélë de sang ou en avait, du moins la cou-' leur ? Pour ces circonstances on ne Joute pas quelle ne puisse les établir; mais le sieur Rapalli lui en épargnera la peine, en convenant qu'elle a joué cette comédie avec beaucoup d'art, et qu'elle aurait pu même en imposer à ceux qui ne l'auraient pas connue , ou qui n'auraient pas été en garde contre. la surprise ; mais ces circonstances sont inutiles si l'on ne prouve qu'eflFectivement le sieur Rapalli l'avait battue, et lui. avait lait les outragées dont elle se plaint, autrement il ne tiendrait qu'à une femme artificieuse de préparer une scène tragique, et de la représenter avec beaucoup d'appareil pour flétrir son mari et pour le dépouiller de tous les droits qui lui appartiennent.

Il faut donc qu'elle remonte jusqu'aux prétendues violences, aux prétendus «xcès qu'elle impute au sieur Rapalli , il iàut qu'elle prouve qu'il lui a donné un cùup de poing si furieux dans l'estomac qu'il l'a rens^rsée par terre ^ qu'il lui a donné ensuite plusieurs coups de pied et de poing y et quHl lui a marchp avec les deux pieds sur la poitrine. Voilà les faits qui peuvent seuls soutenir sa demande.

Mais la preuve de ces faits est-elle donc possible? La dame Rapall^rétend qu'ils se sont passés dans le ca- J3inet de son mari où elle était seule avec lui; elle ne prétend pas établir ces faits par des actes et par des écrits, elle convient qu'il n'y avait point de témoins; n'est-ce pas une illusion après cela de déclamer avec force contre l'auteur de ces violences, de les articuler, de demander permission d'en faire preuve?

Mais, dit-on, le sieur Rapalli est trop curieux : s'il veut savoir aujourd'hui comment je ferai ma* preuve , je m'en charge , cela suffît; si je ne puis pas y parvenir, je succomberai dans la suite, U faut toujours commencer par l'admettre.

C'est ainsi que la dame Rapalli couvte d'une fausse confiance le désespoir où sa cause est réduite. Les promesses ne coûtent rien quand on veut faire admettre une preuve, prolonger un divorce qui plaît, fatiguer un mari , et profiter de tous les accidens qui peuvent sur-

venir dans le cours d We procédure embarrassée , pour jouir d'une liberté' agre'able; mais la justice qui ne se paie pas de chimères et d'illusions, se prêtera-t-elle à des vues si indignes de sa sagesse? Vous vous plaignez qae votre mari vou^ a battue dans un temps, dans un lieu où vous étiez seule avec lui; si cela est, vous êtes à plaindre, mais ^'est tout ce que nous pouvons faire pour vous. Quels secours demandez-vous à des magistrats que vous ne pouvez pas convaincre? Cette réponse peut -elle être éludée par des promesses que F^xposé même du fait rend physiquement impossibles?

Ce n'est pas la première fois que cette question se présente à la justice , elle a déjà été jugée dans une cause célèbre qui fut portée à la grand'chàmbre il y a quel-

Îues années, on veut parler de la cause de la dame de larchainville : jamais il n'y a eu deux espèces plus conformes. •

La dame de Marchainville, mariée depuis 1719, prétendait avoir été outragée plusieurs fois par son mari, et avoir reçu en plusieurs occasions des soufflets et des coups de poing; mais ces faits étaient couverts par une cohabitation reconnue. Un événement plus tragique', selon elle, Favait enfin obUgée de demander sa séparation. Elle prétendait que le 2 novembre 1 727 , étant dans le château de l'Aigle avec une nombreuse compagnie , pendant qu'on jouait en bas dans le cab»inetde son père, elle était montée dans son appartement, que son mari l'avait suivie , qu'il s'était jeté sur elle, et Valait ac-câblée de coups; qu'ayant voulu échapper ^ il la rattrappa par-aerriere , là prit par les chssfeuXy la ren* ^ersapar t^rre\ et lui donna tant de coups de pieds et dtmains^ qu'elle était toute cous^erte de contusions et déploies y et qu'oïl tucr»t*r\sUtéout^'un'^otq) ôtéla vie^ si la compagnie y alarmée par le bruit y ne fût accourue a son secours : ce sont les propres termes de soû mémoire imprimé.

Ces faits sont assurément aussi graves que ceux de la «lame RapalU , les effets qu'on leur attribuait étaient Wen plus remarquables et bien plus funestes que ceux dont parle la dame Rapalli ; il était prouvé par les eer-

Cocaiïî, TOME 1. 7

lOO OEUVRES DE COCHIN.

la suite, et aussitôt on voit les orages se former dans la maison du sieur Rapalli ; ils se terminent enfin par la scène scandaleuse du 2 1 août. Il faudrait être bien aveugle pour ne pas apercevoitjque ce sont eux qui conduisent cet événement dans les vues qui les ont toujours animes.

La préméditation éclate encore par une circonstance remarquable. La dame Rapalli avait treize robes différentes, comme cela, est établi par un mémoire entièrement écrit de sa main, et daté du mois de juin. Elle^ sort le 2 1 août avec une seule robe de chambre ; et ayant de-

Euis demîandé cpi^on lui remît tous les habits, bardes, nges, toilettes et autres choses à son usage, on n'a trouvé que quatre robes de chambre qui lui ont été envoyées et aopt elle a donné son reçu : que sont devenues les huit autres? Il est évident quelle avait elti soin de les iàire porter hors de la maison du sieur Rapalli plusieurs jours avant sa retraite ; le parti était donc pris avant les prétendus traits de barbarie imputés au sieur Rapalli, et par conséquent tout n'est ici que comédie, dans un événement que l'on attribue à la rage subite du sièiu: Rapalli?

Pour les événemens qui ont suivi la retraite , on peut dire qu'un esprit d'aveuglement les a tous Conduits.

N'oublions jamais l'état où la dame Rapalli se présente dans sa plainte : frappée de coups mortels , la poitrine rompue par la fureur avec laquelle 7e sieur Rapalli a marché des deuœ pieds sur une partie si délicate : la dame Rapalli entre la vie et la mort, ne pouvant soutenir sa tête , suffoquée à chaque instant par les flots de sang dont elle inonde toute la maison ; au lieu de se faire porter dans l'asile le plus proche y de se faire TiM;ttre dans un lit, d'«ntroyp.r chercher mjcUooiu», "Chirurgiens, gardes, commissaires, elle monte légèrement dans un carrosse de place, elle en soutient toutes les secousses avec une force qu'elle n'aurait peut-être j>as eue dans la

f lus brillante santé; elle parcourt tous les quartiers de aris pendant cinq ou six heuces, de la rue de Guénégaud à la Grève, de la Grève vis-à-vis la Comédie française, de la rue de la Comédie française dans la rue

Poupée. C'est elle qui va chercher un ehirurgien destiné à la venir 'trouver, c'est elle qui va chercher le commissaire , et qui Itti dicte une très-longue plainte dans son cabinet ;a-t-elle donc oubhé qu'elle était mourante, qu'elle ne pouvait ni parler ni se soutenir? Ce n'est» que dans la maison de son mari qu'elle expire, partout ailleurs ses forces sont inépuisables: voila sans doute la véritable cause de sa demande en séparation.

Quoi qu'il en soit, ces faits décrits dans sapropre plainte forment contre die une preuve littérale , contre laquelle ' la preuve testimoniale ne peut éire admise.

Les rapports en chirurgieforment ui^e seconde preuve littérale qui ne permet pas d'en admettre une contraire ; les faits de sa plainte y sont contredits d'une manière si forte et si puissante, qu'on ne peut plus lés regarder que comme une fable grossière. Quels sont ces {ails! Que la damé Rapallia reçu un coup de poing si furieux dans V estomac y qu'elle en a été rens^rsée par terre. Suivant les deux rapports, on n'a pas trouvé la moindre impression sur l'estomac, la moindre contusion, la moindre tache, cette partie était saine, rien n'avait altéré la blancheur de la peau. Le sieur Rapalli avait marché avec fureur des deuœ pieds sur la poitrine de la dame Rapalli, et cela au mois d'août, dans le temps qu'elle n'avait qu'une simple robe de tafifetas : cependant la. poitrine est comme l'estomac, rien n'est altéré, on n'y aperçoit pas même la moindre tache ; l'impression violente d'un corps pesant qui aurait dû naturellement l'écraser, n'en a pas même terni l'écliat : l'imposture après cela n'est-elle pas confondue?

Vingt témoins qui déposeraient avoir vu le sieur Rapalli marcher aver^iiireur sur la poitrine de la dame Rapalli , et la renverser par terre 4 un coup de poing furieux donné dans l'estomac, seraient vingt témoins convaincus d'imposture par une preuve juridique de là santé parfaite de ces mêmes parties dans des momens qui ont suivi de si près les prétendues threurs du mari : comment pourrait-on en admettre la preuve?

Tout ce que les chirurgiens ont trouvé, se réduit à flcux contusions, une au bras droit,: et l'autre au bras

ÎOâ ' OEUVRES DE COCHIN.

gauche , et un reste de contusion à une c6te latérale gauche partie postérieure. La plus faible impression aurait dû produire ces marques le'gères , mais elles sont si éloignées dé Testomac et de la poitrine , que ces découvertes méuies ne servent qu'a mettre l'imposture dans un plus grand jour. La dame Rapalli, qui a voulu jouer le rôle d'une lémme battue , a bien voulu soufirir cpe des parties indifférentes en quelque manière, fussent légèrement offensées, mais elle a votilu que l'on respectât son estomac et sa poitrine, et en cela elle a elle-même trahi sa cause, et fourni au sieur Rapalli l'argument le plus décisif pour sa justification.

Enfin que.nous annonce le billet du 3o août, dans lequel la dame Rapalli demande une basse de viole, des livres de Marais , des cantates, des opéras, im livre de roman, sinon une femme qui ne respire que plaisirs, que dissipation, qu'enjouement, et qui par conséquent n'avait point été huit jours auparavant entre la me et la mort? Sa conduite y ses écrits , tout dément l'imposture qu'elle voudrait réaliser par une preuve contre laquelle s'élèveront toujours des titres si décisifs.

Cette affaire peut donc se réduire dans un point w Vue bien simple. La dame Rapalli, entraînée par les conseils pernicieux qui l'obsèdent , a voulu foire déclarer Îu'il n'y avait point de mariage valable entre le sieur lapalli et elle; elle a articulé des faits de violence et de contrainte , des faits de sévices ; elle a demandé permission d'en faire preuve ; mais la justice inexorable ne s est point prêtée atlx impostures qu'on lui faisait débiter, et en rejetant la preuve , a confirmé l'engagement qu'elle avait contracté. Après sept ans de révolte contre l ^^' torité de l'arrêt, elle est revenue ch^z 1p «ieur Rapalli ; mais des conseils qui Pavaient d'abord séduite l'ont encore flattée d'un reste d'espérance, et lui ont fait entendre que si elle se prêtait à l'intrigue , ils pourraient lui procurer ime liberté qui lui est si chère : elle a donné trop facilement dans le piège. Elle articule encore des traits de fureur et d'emportement ; mais outre qu'elle ne peut plus mériter aucune confiance après avoir été convaincue de calomnie, l'impossibilité ae prouver les faits cpi

se sont passés, selon elle, dans la solitude d'un cabinet; et des preuves de fausseté qu'elle a administrées* ellemême, doivent nécessairement faire échouer un complot dans lequel on reconnaît la même malignité et la même imposture qui ont animé ses premières démarches.

Peut-être que quand elle .aura reconnu la vanité des espérances dont on l'a flattée, peut-être que quand elle aura perdu toute la confiance qu'elle a donnée jusqu'à

Sirésent à ceux qui abusent de sa facilité, elle reprendra essentimens plus équitables , et que, revenue des égaremensde sa jeunesse, elle donnera autant de satisfaction au sieur Rapalli, qu'elle lui a causé jusqu'à présent de peines et d'amertumes.

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