CINQUIÈME PARTIE.' 2C)l
du réngal, de l'orpiment et du sublimé, sont tenus d'avoir un registre sur lequel ils doivent inscrire ou taire inscrire les noms et demeures des personnes à qui ils en vendent. Sur la requête du substitut.de M. le procureur-général, et en vertu de l'ordonnance du lieutenantcriminel, on a fait une sommation à Boisval de représenter son registre, dans lequel la vente faite à Durand aurait dû se trouver, si la déposition avait été sincère; mais Boisval a refusé de le représenter , et a prétendu qu il n'en avait point tenu : par où il est convaincu ou de faux témoignage , ou d'être coupable de contravention à une loi si sage et si nécessaire pour le bon ordre et pour la sûreté des citoyens. Quel cas après cela peut-on faire de sa déposition ? Témoin unique, témoin contraire à lui-même , témoin qui dans le fait dont il dépose, se trouverait avoir violé les règlemens auxquels il est assujetti. On peut dire qu'après cela cette déposition ne peut être regardée que comme un trait de corruption qui doit attirer sur son auteur les peines les plus graves.
Il ne subsiste donc aucune ombre de preuve contre les accusés , et par conséquent il n'y avait aucun prétexte de suspendre la décharge qu'on ne peut leur refuser , et moins encore de Tes retenir dans les fers , après une si longue et si injuste captivité.
Troisièmement , ce n'est point assez d'avoir établi que le corps du délit n'est pas certain , et que quand il le serait il n'y aurait aucune preuve qui pût en charger les accusés, il faut encore prouver que toutes les circonstances dissipent jusqu'au moindre soupçon qu'on voudrait répandre contre eux, et même qu'elles se réunissent toutes pour les justifier.
Il est certain que le sieur Devaux depuis le temps de ses éludes ou immédiatement après qu'il les avait finies, était devenu l'ami intime de Nicolas-François Garnier et de sa femme ; qu'il avait vu naître Mari e*-Margue rite Garnier leur fille; que dès sa plus tendre enfance il avait pris l'habitude de rappeler sa femme, comme elle avait été formée à l'appeler son mari, ce qui prouve la liaison, l'amitié et la émiliarité qui avait toujours régné entre
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eux dans le temps le moins suspect , et qui s'est perpétuée jusqu'au dernier moment de là vie du sieur Devaux. S'il fallait chercher un coupable , e'iait-il donc permis de jeter les yeux sur Marie-Marguerite Garnier? Peut-on concevoir que la plus ancienne et la meilleure amie du sieur Devaux fût celle qui l'eût empoisonne' , s'il l'avait été'? Cette circonstance seule prouve que l'accusation formée contre elle est un trait d'égarement.
Le sieur Devaux conservait pour elle un si vif sentiment de reconnaissance que par son testament du a5 février 174° M l'avait instituée sa légataire universelle. De deux choses l'une, ou Marie-Marguerite Garnier connaissait cette disposition , ou elle Y ignorait; si elle l'ignorait , que pouvait - elle gagner en empoisonnant le sieur Devaux? Elle n'était point son héritière, et commettait le crime pour le crime même. Si elle le savait , peut-on concevoir qu'un témoignage si éclatant de la persévérante amitié de la part du sieur Devaux , eût déterminé la légataire universelle à abréger les jours de son bienfaiteur par le crime le plus odieux et le plu> détestable ? L'enter a-t-il jamais produit de pareilles furies/
D'ailleurs le sieur Devaux était pourvu de deux charges chez la reine , qu'il était dans la résolution de vendre au mois de janvier suivant ; par sa mort le prix en a été perdu pour la légataire universelle ; c'est un objet de 28,000 liv. qui aurait fait la plus considérable partie de sa succession ; la légataire universelle aurait donc travaillé contre elle-même, si elle avait précipité la mort du sieur Devaux , par le crime qu'on lui impute.
On a prétendu que ce qui l'avait portée à un crime si noir , est qu'elle avait découvert que le sieur Devaux voulait épouser la veuve d'un procureur au Châtelet , el qu'elle craignait qu'il ne lui fit des avantages par lesquels son legs universel serait devenu caduc. Mais cette chimère est une pure invention de la calomnie. Il y avait cinq ans que le sieur Devaux était attaqué de la pierre, il était dans un usage continuel de remèdes pour arrêter , s'il était possible f le progrès d'un mal si tfcufoureux , et dont les suites sont si funestes ; il faudrait que la tête lui eût tourné , pour que dans un pareil état il eût
pensé à se marier ; et qui plus est dans toutes les dépositions des témoins , on ne voit rien qui conduise à penser qu'il v ait eu la moindre liaison entre cette veuve et le sieur Devaux ; aucun témoin ne dépose ni l'avoir vue chez lui, ni le sieur Devaux aller chez elle; au contraire Marie-Marguerite Garnier a toujours continué à le voir avec la même assiduité, dînant chez lui, passant toutes les journées a^ec lui. Comment concilier des Faits si certains, avec l7idé«fiabuleusede ce mariage? lia dame de Serville a déposé que le sieur Isabel , médecin, lui avait rapporté pendant la maladie du sieur Devaux , que Marie-Marguerite Garnier avait été fort en colère de ce qu'il lui était revenu que le sieur Devaux avait promis à la veuve de ce procureur au Chatelet, de l'épouser s'il revenait de sa maladie, et qu'elle lui en avait fait de vifs reproches; cependant ce même médecin entendu dans l'information , n'a pas dit nn mot de ce fait , non plus que dans son récolement; c'est donc une pure imagination de la dame de Serville qui est démentie par le témoin même à qui elle a prétendu avoir entendu parler de ce fait.
On ne voit donc aucun motif qui ait pu porter la femme de Durand à commettre un pareil crime , et au contraire tout annonce qu'elle n'a pas pu même en concevoir l'idée, et encore moins la mettre à exécution. Elle était liée avec lui dès l'enlânce de l'amitié la plus intime, elle lui en a donné des preuves jusqu'à sa mort , et a reçu "par le testament du sieur Devaux ta preuve la plus sensible dun parfait retour de sa part -r A est donc absurde de supposer que s'il a été empoisonné , ce crime ait put partir de la main de la femme <le Durand r et qu'elle ait été capable de trahir jusquelà les sentimens de la religion , de la nature , de l'amitié et de la reconnaissance.
Après cela peut-on douter qu'elle ne soit bien fondée dans l'appel qu'elle a interjeté de la sentence qui ordonne qu il sera plus amplement informé pendant un an , et cependant qu elle tiendra prison , quand rien ne peut former contre elle le plus léger indice , quand tout au contraire la justifie? Est -il juste de la faire languir
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plus long-temps dans les horreurs d une prison, et de laisser même subsister quelque ombre d'incertitude sur son innocence ? On sait que les grands crimes demandent d'être approfondis avec la plus exacte vigilance; mais quand pendant six mois on n'a rien découvert sur un t'ait qui s'est passé sous les yeux même de la justice , qu on a fait entendre tous les témoins qui pouvaient donnej quelques éclaircissemens, qu'on a publié partouudes monitoiree , et qu'on a porté la recherche jusqûa la plus scrupuleuse perquisition, faut-il que l'intérêt qu on a de découvrir le crime , détermine à faire souffrir à des innocens les peines d'une plus longue instruction, peines presque aussi dures pour eux que le châtiment même qu'on pourrait imposer aux coupables ? La justice doit-elle devenir inhumaine , parce que le public n'est pas vengé ?
Ajoutons que Durand et sa femme sont des gens qui ne vivent que de leur commerce et de leur travail ; que Durand même est chargé de la tutelle des enfans mineurs du sieur Garnier , contrôleur des rentes , dans laquelle il y a beaucoup d'affaires, ce qui exige une attention continuelle ; qu une captivité de plusieurs mois leur a déjà fa it un tort irréparable , et que si on la proroge encore pendant un an , ils sont ruinés sans ressource , n'ayant aucun recours à espérer , puisqu'il n'y a pointée partie civile. Il vaudrait presque autant pour eux être condamnés aujourd'hui que d'être absous dans un an.
En un mot , il ri y a «rien â espérer d'une plus longue instruction; toutes les recherches, toutes les preuves sont épuisées ; il faut donc prononcer définitivement, absoudre ou condamner : la justice et la pitié l'exigent, et c'est uniquement ce que demandent des accusés pénétrés de leur innocence , qu'un plus long délai ruiné et déshonore en même temps.