‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 108 sur 210 · Alchimistes · texte numérisé non relu

Alchimistes

Ibid. — Lorsque f entrevois ime vérité elle est déjà découverte.

C'est Toccupation habituelle de mon état qui me ramène sans cesse sur les découvertes à faire pour le mener à sa perfection. En rêvant aux différents moyens de résoudre avec succès quelques-uns de ces problèmes, il s'en présente un à mon esprit, et ce moyen est l'effet de quelques faces nouvelles sous lesquelles j'ai comparé mon objet : il peut être bon ou mauvais, je l'essaye. Voilà ce qu'Helvétius entend apparemment par entrevoir une vérité. Mais qu'entrevoit-on quand on conjecture, quand on ignore le terme de sa route, quand la vérité cherchée esta l'extrémité de cette route, quand, tortueuse ou droite, on est incertain si l'on pourra la suivre jusqu'au bout, quand en la suivant jusqu'au bout on n'y rencontre qu'une illusion, son fantôme?

En se désabusant d'un moyen trompeur, il arrive quelquefois qu'on en imagine un autre qu'on croit plus solide et qui ne l'est pas davantage; un troisième qui séduit, et qu'à l'essai on reconnaît aussi infructueux que les précédents, et ainsi pendant de longues années, jusqu'à ce qu'on réussisse ou qu'on meure à la peine.

Voilà ce que j'appelle l'histoire des erreurs ou des découvertes; et la première, de nulle utilité pour la science, montrerait souvent plus de sagacité de la part de l'inventeur.

La fable a caché la Vérité au fond d'un puits si profond, qu'il n'est pas donné à tous les yeux de l'y apercevoir. J'appuie le philosophe sur les bords de ce puits ; il regarde : d'abord il n'aperçoit que des ténèbres ; peu à peu ces ténèbres semblent perdre de leur épaisseur ; il croit entrevoir la Vérité : son cœur en tressaillit de joie, mais bientôt il reconnaît son erreur, ce qu'il a pris pour la Vérité ne l'était pas. Son âme se flétrit, mais cependant il ne se décourage pas ; il frotte ses yeux, il redouble de contention ; il vient un moment où il s'écrie avec transport : C'est elle!... et ce l'est en effet, ou ce ne l'est pas. Il ne la cherche pas à l'aventure ; ce n'est point un aveugle qui tâtonne, c'est un homme clairvoyant qui a longtemps réfléchi sur la meilleure manière d'user de ses yeux selon les différentes circonstances. Il essaye ces méthodes ; et lorsqu'il s'est bien convaincu de leur insuflisance, que fait-il? il en cherche d'autres. Alors il ne regarde plus au fond du puits, il regarde en lui-même ; c'est là qu'il se promet de découvrir et les différentes manières dont

on peut se cacher dans un puits, et les ruses différentes dont on peut user pour en faire sortir la Vérité qui s'y est retirée.

D*o(i Ton voit que ce n*est point au hasard que l'on doit sa première tentative, mais à la connaissance des imperfections de son art, connais^^ance qu'on tient de l'étude ; et que ce n'est pas plus au hasard qu'il faut attribuer les moyens de la découverte que la diTOUverte elle-même.

Rien ne se fait par saut dans la nature* et Téclair subit et rapide qui passe dans l'esprit tient à un phénomène antérieur avec lequel on en reconnaîtrait la liaison, si Ton n'était pas infiniment plus pressé de jouir de sa lueur que d'en rechercher la cause. L'idée finronde, quelque bizarre qu'elle soit, quelque fortuite qu'elle paraisse, ne ressemble point du tout à la pierre qui se détache du toit et qui tombe sur une tête. La pierre frapperait indistinctement toute tête également exposée à sa chute. Il n'en est pas ainsi de l'idée; et il n'est pas indifférent à Fontaine^, qui s'occupe de la perfection des nouveaux calculs, de rencontrer D'Alembert ou Clairaut, ou quelque autre géomètre. Vu pjissant ne dit point à un autre passant : Vous m'avez volé ma pierre... et tous les jours j'entends un savant dire à un autre : Vous m'avez volé mon idée. Combien il en tombe qui ne rencontrent point de tête !

Assurément, c'est à la chaleur d'une conversation, à une dispute, une lecture, un mot, qu'on doit quelquefois le premier soupçon d'une vérité ; mais à qui ce soupçon vient-il? A tous les hommes communément bieu organisés. Par combien de préliminaires il a été préparé!

Page 2. — Lorsque /entrevois une vérité inconnue elle est déjà découverte.

L'auteur n'a pas considéré que tout se tient dans l'entendement humain ainsi que dans l'univers, et que l'idée la plus disparate qui semble venir étourdiment croiser ma méditation actuelle, a son fil très-délié qui la lie soit à l'idée qui m'occupe, soit à quelque phénomène qui se passe au dedans ou au dehors de moi ; qu'avec un peu d'attention je démêlerais ce fil et reconnaîtrais la cause du rapprochement subit et du point de contact de l'idée présente et de l'idée survenue, et que la petite se-

Page 1