‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 110 sur 210 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Page 6. — Uinégalité des esprits vient moins du partage trop inégal des dons du hasard que de V indifférence avec laquelle on les reçoit,

— Et cette différence, d'où vient-elle?

— De la différence d'attention.

— Et cette attention différente?

— De l'intérêt.

— Et l'intérêt?

— De l'instruction.

— Mais l'instruction ne donne point l'intérêt ; elle le détruit quelquefois.

— Dans l'instruction je fais entrer toutes les sortes d'encouragements.

— Mais il y a mille exemples d'enfants encouragés par tous les moyens possibles dont on n'a rien fait, et d'autres découragés par tous les moyens possibles de la chose qu'ils ont faite, tantôt bien, tantôt mal ou médiocrement, en dépit de tous les obstacles qu'on leur a suscités.

Il y a je ne sais quoi de louche dans le commencement de ce III* chapitre. Est-ce ma faute ou celle de Tauteur? Je n'en sais rien. Helvétius dit : a Si presque tous les objets considérés avec attention ne renfermaient point en eux la semence de quelque découverte ; si le hasard ne partageait pas à peu près également ses dons et n'offrait point à tous des objets de la comparaison desquels il pût résulter des idées grandes et neuves, l'esprit serait presque en entier le don du hasard. » J'entendrais mieux, ce me semble, s'il avait dit : « Si le hasard partageait également ses dons, s'il offrait à tous, etc. »

On reçoit avec indifférence les dons du hasard.

Voilà une façon de s'exprimer bien singulière; on dirait que

l'art des découvertes est un jeu où Ton perd par sa faute, et que le valet de Newton ait eu grand tort de laisser aller à son maître la chance des expériences sur la lumière.

Helvétius dit : C'est le hasard qui fait qu'un auteur pense à telle ou telle matière.

Dites^ vous : C'est qu'il est ou géomètre ou métaphysicien, ou mécanicien. C'est son métier.

Helvétius dit : C'est le hasard qui fixe les regards de l'auteur sur tel ou tel point de la science ou de l'art.

Dites, vous : Rien n'est plus naturel et plus ordinaire que de s'attacher aux endroits où les efforts de nos prédécesseurs se sont arrêtés, et que de partir de là pour faire un pas en avant.

Un hasard, ce serait le cas où Vaucanson s'occuperait d'un éloge, et Thomas d'une machine.

Allez chez D'Alembert ou chez Fontaine, et vous les trouverez occupés à perfectionner le calcul intégral, à chercher le moyen de sommer absolument, ou par quelque prompte et facile approximation, une équation d'une forme rénitente. Allez chez Bezout, et demandez-lui ce qu'il fait, il vous dira qu'il est tourmenté de la solution générale deâ équations de tous les d^rés.

Helvétius dit que c'est par hasard qu'on trouve la chose qu'on cherche.

Dites, vous, que la tentation est toujours précédée d'une certaine suite de raisonnements ou d'idées systématiques à vérifier par l'expérience.

Le seul hasard qu'il y ait entre deux 'hommes à peu près également habiles, c'est que l'un, mieux conduit que l'autre, découvre ce qu'ils étaient également capables de découvrir tous les deux. Pierre court aussi bien que Jean, mais Jean l'a malheureusement gagné de vitesse.

Lorsqu'on demanda à Newton conunent il avait découvert le système du monde, il ne répondit point : par hasard ; mais il répondit : en y pensant beaucoup. Un autre aurait ajouté : et qu'il était lui.

Je sais, comme Bezout, où les progrès de l'analyse se sont arrêtée; mais si nous nous occupons ensemble du même problème, il y a mille à parier contre un que c'est lui qui le résoudra, quand il s'agirait de ma vie et que j'y donnerais mille fois plus d'attention que lui.

Helvélius dit : // n* est point d'homme animé du désir ardent de la gloire qui ne se distingue toujours plus ou moins dans Vart ou la science quil cultive... Laissez-le dire, cela n'est pas vrai ; il parle contre Texpérience.

Helvétius dit : Entre deux hommes également jaloux de s'illustrer ^ cest le hasard qui décide... Laissez -le dire; cette jalousie peut agiter Tinepte plus violemment que Thomme de génie; et : « Je voudrais bien faire une belle découverte, » est le propos très-ordinaire d'un sot.

Helvétius dit : Le hasard préside encore au choix des objets.,. Laissez-le dire. Chacun est à son métier, tous ont les yeux tournés vers le même côté. L'un voit, parce qu'il a de bons yeux et que son regard s'adresse juste ; l'autre ne voit pas, ou parce qu'il a de mauvais yeux ou qu'il regarde à côté. Et le moment où le premier voit le mieux, ce n'est pas toujours celui où il se tue de regarder, c'est lorsqu'il est las d'une contention inutile, et qu'il laisse aller son regard superficiel et négligent sur un objet dont il est presque dégoûté.

Celui qui est tout entier à un moyen ne voit que celui-là. Celui qui plane, pour ainsi dire, au-dessus de l'objet, aperçoit plusieurs routes qui peuvent l'y conduire. Il est des circonstances où la grande attention concentrée sur un point est nuisible, et où un regard vague sert davantage.

Page 7. — Les semences des découvertes présentées à tous par le hasard sont stériles^ si V attention ne les féconde.

Mais l'attention seule suffit-elle pour les féconder?

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