‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 186 sur 210 · DE L^ANALOGIB DES OPINIONS DE L'AUTEUR AVEC CELLES DE LOCKE · texte numérisé non relu

DE L^ANALOGIB DES OPINIONS DE L'AUTEUR AVEC CELLES DE LOCKE

Page A3S. — U esprit n'est que F assemblage de nos idées ; les idées viennent par les sens; donc r esprit rCest qu'une acquit sition.

Oui, une acquisition que tous ne sont pas en état de faire.

Ibid. — L'attribuer à T organisation sans pouvoir nommer son organe^ c'est rappeler les qualités occultes.

Peut-être. Mais on le nomme, c'est la tête.

Ibid. — L'expérience et l'histoire nous apprennent que Fesprit est indépendant de la plus ou moins grande finesse des sens.

Je ne sais jusqu'où cela est vrai.

Ibid. — Les hommes de constitution différente sont suscep" tibles des mêmes passions.

Gela est faux de tout côté. On ne se donne pas toutes les passions. On naît colère, on natt insensible, on naît brutal, on naît tendre, et les circonstances excitent ces passions dans l'homme, et quand elles seraient communes à tous, les hommes ils ne les auraient point au même degré.

L'éducation fait beaucoup, mais ne fait ni ne peut tout faire. Ayez dix enfants à rendre discrets et prudents ; ils seront certainement tous moins indiscrets et moins imprudents que si l'on ne s'était pas appliqué à cultiver en eux cette vertu, mais il y en aura peut-être un ou deux sur qui l'éducation ne fera rien ou fort peu de chose.

Page 439. — Si Fesprity le caractère et les passions des hommes dépendaient de l'inégale perfection de leurs organes, et

que chaque individu fût une machine différente^ comment lajustice du ciel ou même celle de la terre exigerait-^lle les mêmes effets de machines dissemblables?

Si la justice de la terre châtie paiement des machines dissemblables, c'est qu'elle ne saurait ni apprécier ni tenir état de ces dissemblances.

Ibid. — Toute vertu est de précepte, parce qu'il ne s'agit pas de donner des penchants louables, mais d'empêcher de commettre des actions mauvaises.

On Ht dans la Correspondance secrète de Metra, à la date du 19 Janvier 1776 (vol. IF, p. 324) : •

c Voici des notes que M. Diderot a écrites dernièrement à la marge d'une traduction de Tacite; un ami, auquel il a communiqué cet exemplaire, m'en a laissé prendre copie. »

Suivent les pensées que nous donnons sous le nouveau titre que leur attribue Naigeon : Principes de politique des souverains.

Naigeon, dans son Avertissement à ce siget (édition des Œuvres de Diderot de 1798), s^exprime ainsi :

« Le manuscrit autographe de cet ouvrage a pour titre : Notes écrites de la main dun souverain à la marge de Tacite. Ce souverain, c^est le roi de Prusse, qui expose ici les principes de sa politique, celle du moins que Diderot lui supposait. Gomme il n^aimait pas ce prince, dont il croyait avoir à se plaindre, il lui prête souvent des maximes et des vues que Frédéric n*aurait certainement ni avouées ni défendues. En un mot* ces notes sont une espèce de testament fait ah irato ; et que, par cela seul, il faut lire avec précaution. De retour dans ses foyers, après un long voyage; entouré de sa famille et de ses amis qui ne lui rappelaient que des souvenirs doux^ Diderot, qui savait aimer, mais qui ne savait pas haïr, oublia des torts réels ou imaginaires. La raison tranquille et impartiale prit la place de la passion qui altère, qui dénature tous les objets, parce qu'elle les exagère tous. Il relut alors de sangfroid ces notes, qu^un sentiment juste ou injuste avait dictées; et que, dans Tun ou l'autre cas, la morale philosophique dont le premier article est renfermé dans ce vers de Voltaire,

Tous les humains ont besoin de clémence,

lui faisait un devoir de proscrire. Il refondit donc tout Touvrage; retrancha tous les passages qui pouvaient donner à un simple recueil

(Inobservations sur la nature humaine le caractère d'une satire; et généralisant des maximes, qui, pour n'être pas directement applicables à tel ou tel souverain, ne perdent rien de leur justesse, il substitua au premier titre de cet écrit celui de Principes de la politique des souverains. On y trouve néanmoins çà et là quelques paragraphes où, sans nommer le roi de Pruse, sans même le désigner par aucune opiaioo qui lui soit particulière, il fait parler ce prince à la première personne, et dans les principes qu'on lui attribue assez unanimement à tort ou à droit. J'en avertis ici ; car on pourrait aisément s'y tromper, et croire que, dans ces divers passages où Diderot introduit tout à coup et même assez brusquement un interlocuteur qui expose ses idées sur le gouvernement des États, c'est lui-même qui parle en son propre nom. ■

Nous ne savons jusqu'à quel point Diderot a modifié, en 1775, une rédaction que la note de Naigeon ferait remonter à une époque antérieure au voyage de Russie. Ce qui est certain, c'est que Métra avait eu entre les mains la dernière expression de la pensée de l'auteur. Il n'& pas tout donné, et l'on comprend qu'il ait supprimé une cinquantaine de pensées qui auraient pu déplaire à ses correspondants princiers; mais ce qu'il a publié est, en général, textuel, sauf dans deux ou trois occasions où son témoignage ne nous sera pas inutile pour rétablir d'heureuses variantes.

Naigeon, fier d'être nommé correcteur en titre des œuvres de Diderot par Diderot lui-même (déclaration à Panckoucke, 1781), a pris ici son rôle au sérieux. On verra coniment il gourmande son maf tre sur sa négligence à l'égard des citations. Il eût fallu, pour bien expliquer l'éclosion successive de ces pensées chez le philosophe, les suivre sur les marges mêmes du Tacite annoté. On aurait vu alors certains enchaînements qui sont aujourd'hui difficiles à reconstituer, qui ont échappé à Naigeon, mais qui auraient, sans aucun doute, rendu compte de l'écart qui se trouve entre le point d'arrivée et le point de départ. Le méthodique Naigeon a préféré <se faire pédagogue. Nous avons conservé ses notes pour donner de lui, par lui, son véritable portrait.

Entre les choses qui éblouissent les hommes et qui excitent violemment leur envie, comptez l'autorité ou le désir de commander.

Regardez comme vos ennemis-nés tous les ambitieux. Entre les hommes turbulents, les uns sont las ou dégoûtés de l'état actuel des choses; les autres, mécontents du rôle qu'ils font. Les plus dangereux sont des grands, pauvres et obérés, qui ont tout à gagner et rien à perdre à une révolution. Sylla inops^y unde prœcipua audacia : u Sylla n'avait rien ; et ce fut surtout son indigence qui le rendit audacieux. » L'injustice apparente ou réelle des moyens qu'on emploie contre eux, est effacée par la raison de la sécurité : ce principe passe pour constant dans toutes les sortes d'État ; cependant il n'en est pas moins atroce de perdre un particulier par la seule crainte que l'on a qu'il ne trouble l'ordre public. Il n'y a point de scélératesse à laquelle cette politique ne conduisit.

Il ne faut jamais manquer de justice dans les petites choses, parce qu'on en est récompensé par le droit qu'elle accorde de

i. « n manque à ce titre un mot nécessaire, celui d'absolus; car ce ne peut être que des despotes que Tauteur parle. » (Depping, B.) 2. Tacit. Annal, lïb. XIV, cap. lvii. (N.)

l'enfreindre impunément dans les grandes : maxime détestable, parce qu'il faut être juste dans les grandes choses et dans les petites; dans ces dernières, parce qu'on en exerce la justice plus facilement dans les grandes. . .

L'exercice de la bienfaisance, la bonté, ne réussissent point avec des hommes ivres de liberté et envieux d'autorité ; on ne fait qu'accroître leur puissance et leur audace. Cela se peut.

C'est aux souverains et aux factieux que je m'adresse ; lorsque les haines^ ont éclaté, toutes les réconciliations sont fausses.

Faire une chose et avoir l'air d'en faire une autre, cela peut être dangereux ou utile : c'est selon la circonstance, la chose et le souverain.

Prévoir des demandes et les prévenir par une rupture; maxime détestable.

Donner la gale à son chien ; maxime d'ingrat. J'en dis autant de la suivante : offrir, et savoir se faire refuser.

Faire tomber le choix du peuple sur Camille, ou l'ennemi du tribun ; maxime tantôt utile, tantôt nuisible : utile, si le tribun est un factieux, nuisible si le tribun est un homme de bien.

i. C'est une obseryation de Tacite ; mais je ne me rappelle pas dans ce moment celui de ces ouvrages où elle se trouve. Je puis seulement assurer qu'il l'a eiprimée avec cette précision qui caractérise son style, et do.nt on ne trouve de grands modèles que dans cet historien que Racine appelle avec raison le p/i» grand peintre de iantiquité. Voyez la préface de Britannicw, (N.) — îl doit s'agir ici de la fausse réconciliation do Germanicus et de Pison, Ann.Ub, I, cap. lvil

Ignorer souvent ce qu'on sait, ou (paraître savoir ce qu'on ignore , cela est très-fin ; mais je n'aime pas la finesse.

Apprendre la langue de Burrhus avec Néron, mœrem ac lau" dans} il se désolait, mais il louait. Il fallait se désoler, mais il ne fallait pas louer. C'est ce qu'aurait fait Burrhus, s'il eût plus aimé la vérité que la vie.

Apprendre la langue de Tibère avec le peuple*, Verba obscurûy perplexûy suspensa^ eluctantia^ in speciem recmantis corn-posita. « Mots obscurs, perplexes, indécis, esquivant toujours entre la grâce et le refus. » Oui, c'est ainsi qu'il faut en user, lorsqu'on craint et qu'on s'avoue qu'on est haï et qu'on le mérite.

Étouffer en embrassant ; perfidie abominable.

Froncer le sourcil sans être fâché ; sourire au moment du dépit ; pauvre ruse, dont on n'a que faire quand on est bon, et qu'on dédaigne quand on est grand.

Faire échouer par le choix des moyens ce qu'on ne saurait empêcher. J'approuve fort cette ruse, pourvu que l'on s'en serve pour empêcher le mal, et non- pas pour empêcher le bien; car il est certain qu'il y a des circonstances çix l'on est forcé de suppléer à l'ongle du lion qui nous manque, par la queue du renard.

1. Ce sont pluneors passages de Tacite qae Diderot réanit ici en un seul. (N.)

Rester l'ami du pape, quand il est abandonné de tous les cardinaux, c'est un moyen de le servir plus sûrement; c'est aussi un rôle perfide et vil : il n'est pas permis d'être un traître ; et de simuler l'attachement au pape quand même le pape est un brigand.

XYII.

Placer un mouton auprès du souverain, quand on conspire contre lui. Pour bien sentir, et la méchanceté du rôle des conspirateurs, et la bassesse du rôle de mouton, il ne s'agit que d'expliquer ce que c'est qu'un mouton. On appelle ici un mouton, un valet de prison qu'on enferme avec un malfaiteur, et qui fait à ce malfaiteur l'aveu de crimes qu'il n'a pas commis, pour obtenir de ce dernier l'aveu de ceux qu'il a faits. Les cours sont pleines de moutons ; c'est un rôle qui est fait par des amis, par des connaissances, par des domestiques, et surtout par les maîtresses. Les femmes ne sont jamais plus dissolues que dans les temps de troubles civils ; elles se prostituent^ à tous les chefs et à tous ceux qui les approchent, sans autre dessein que celui de connaître leurs secrets et d'en user pour leur intérêt ou celui de leur famille. Saris compter qu'elles en retirent un air d'importance dont elles sont flattées. Le cardinal de Retz avait beaucoup d'esprit, mais il était très-laid ; ce qui ne l'empêcha point d'être agacé par les plus jolies femmes de la cour pendant tout le temps de la Fronde.

XYIII.

Savoir faire des coupables v c'est la seule ressource des ministres atroces pour perdre des gens de bien qui les gênent. Il est donc très-important d'être en garde contre cette espèce de méchanceté.

Sévir contre les innocents, quand il en est besoin : il n'y a point d'honnête homme que ne puisse faire trembler cette

' 1. Voyez cette xhôme idée dans récrit sur Itf Femmes, ci-dessus, page 253.

maxime qu'on ne manque jamais de colorer de l'intérêt public.

Penser une chose, en dire une autre; mais avoir plus d'esprit que Pompée. Pompée n'aurait pas eu besoin d'esprit, s'il avait su faire ce qui convenait à son caractère, dire vrai ou se taire, d'autant plus qu'il mentait maladroitement.

Ne pas outrer la dissimulation; s'attrister de la mort de Germanicus, mais ne pas la pleurer. Alors les larmes, évidemment fausses, n'en imposent à personne, et ne sont que ridicules.

Parler de son ennemi avec éloge : si c'est pour lui rendre la justice qu'il mérite, c'est bien fait ; si c'est pour l'entretenir dans une fausse sécurité et le perdre plus sûrement, c'est une perfidie.

Publier soi-même ^ une disgrâce : souvent c'est un acte de prudence ; cela empêche les autres de vous en faire rougir et de l'exagérer.

XXIY.

Demander la fille d'Antigone pour épouser la sœur d'Alexandre; mais être plus fin que Perdiccas. Perdiccas n'eut ni l'une ni l'autre.

i. Cette maxime parait ii*étre qu'une faible réminiscence de ce beaa passage do Tacite : At Vitellitu, frcKtis apud Cremonam rébus, nuntiot eladû occultans, stulta dissimulatione, remédia potius malorum quam mala di/ferebat, Quippe con/Uenti consuUantique supererant tpes viresque : quum e corUrario Imta omnia fingeret, falsis ingravescebcU, Mirum ajmd ipsum de bello sUerUium : proMbUi per civitatem sertnanes, eoque plures : ac si liceret, vera narraturi, quia vetabantur, atrociora vulgaverant. HisL lib. HI, cap. uv.

Voilà ce qa*il faudrait graver en lettres d*or sur Tintérieur des murs du palais des souverains, sur le bureau de leurs ministres, et en général de tous ceux qui gouvernent, sous quelque dénomination que ce soit. (xN.)

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