‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 187 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

i:i66 PRINCIPES DE POLITIQUE

Donner de belles raisons. Il serait beaucoup mieux de n'en point donner du tout, ou d'en donner de bonnes.

Remercier des comices quinquennales ; cela signifie dissimuler un événement qui nous déplaît, et que nous n'avons pas pu empêcher, comme fit Tibère. Il avait tout à craindre des assemblées du peuple ; il aurait fort désiré qu'elles fussent rares ou qu'elles ne se fissent plus : elles furent réglées à cinq ans ; et Tibère en remercia et le peuple et le sénat *.

La fin de l'empire et la fin de la vie, événements du même jour.

Ne lever jamais la main sans frapper. Il faut rarement lever la main, peut-être ne faut-il jamais frapper; mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a des circonstances où le geste est aussi dangereux que le coup. De là, la vérité de la maxime suivante.

Frapper juste.

Proclamer César, quand il est dans Rome; c'est ce que firent Cicéron, Atticus, et une infinité d'autres. Mais c'est ce que Caton ne fit pas.

1. Je trouve tout le contraire dans Tacite. Voyes Annal, lib. n, cap. xxiti et nxvii. Si Diderot parle d'un autre fait arrivé quelques années après, je ne m*en rappelle aucun de ce genre dont Tacite ait fait mention. Mais ma mémoire peut être ici en défaut, et j'aime mieux m'en rapporter & celle de Diderot : cœUrum fidês ^us rei p$nê8 auctorem 9rU. (N.)

Être le premier à prêter serment, à moins qu'on n'ait affaire à Catherine de Russie et qu'on ne soit le comte de Munick : cas rare. Le comte de Munick resta attaché à Pierre III jusqu'à sa mort; après la mort dç Pierre III, le comte se présenta devant l'impératrice régnante, et lui dit : « Je n'ai plus de maître, et je viens vous prêter serment; je servirai Votre Majesté avec la même fidélité que j'ai servi Pierre III*. »

Ne jamais séparer le souverain de sa personne. Quelque familiarité que les grands nous accordent, quelque permission qu'ils semblent nous donner d'oublier leur rang, il ne faut jamais les prendre au mot.

Appeler ses esclaves des citoyens ; c'est fort bien fait ; mais il vaudrait mieux n'avoir point d'esclaves.

Toujours demander l'approbation dont on peut se passer; c'est un moyen très-sûr de dérober au peuple sa servitude.

Toujours mettre le nom du sénat avant le sien. Ex senatusconsuUoy et auctoritate Cœsaris. On n'y manque guère, quand le sénat n'est rien.

1. Rulhière, Histoire ou Anecdotes sur la Révolution de Russie, en 4769, ne parle pas de serment offert. Quand tout espoir fut perdu de conserver le pouvoir à Pierre III, Munick se. présenta k Peterhof devant Catherine au milieu de la foule. Ce fut la souveraine qui vint à lui : a Vous avez voulu me combattre? — Oui, madame, et maintenant mon devoir est de combattre pour vous. » Muniik fut bientôt séduit, « soit, ajoute Rulhière, qu'il fût touché de cet accueil généreux et inattendu, soit, comme on Ta cru, que son ambition fit encore cette tentative. »

N'attendre jamais le cas de la nécessité; le prévoir et le prévenir. Lorsque la majesté n'en impose plus, il est trop tard. Cette maxime, qui est excellente sur le trône, n'est pas moins bonne dans la famille et dans la société.

Lorsque le peuple s'écrie : Donnons donc l'empire à César, sans quoi l'armée reste sans chef, le peuple ment. C'est un adulateur dangereux qui cède à la nécessité. Cet homme aujourd'hui si essentiel à son salut, il le tuera demain. Ce qui fait sentir l'importance de la maxime suivante.

Connaître quand le peuple veut ou faitsemblant.de vouloir; cette maxime n'est pas moins importante dans le camp. Connaître quand le soldat veut ou fait semblant de vouloir.

Connaître quand le peuple veut, par intérêt ou par enthousiasme. La Hollande n'a voulu un stathouder héréditaire que par enthousiasme.

Se faire solliciter de ce qu'on veut faire ; secret d'Auguste.

Convenir que les lois sont faites pour tous, pour le souverain et pour le peuple ; mais n'en rien croire. Ils parlent tous comme Servius Tullius, et en usent tous avec la loi comme Tarquin avec Lucrèce. Mais il faudrait, quand on oublie la justice, se rappeler de temps en temps le sort de Tarquin.

DES SOUVERAINS. i09

Lorsque Tibère balançait entre ce qu'il devait aux lois et ce qu'il devait à ses enfants, il s'amusait.

J'aime le scrupule de ce pape, qui ne permit point qu'on ordonnât prêtres ses enfants avant l'âge; mais qui les. fit évêques.

Toujours respecter la loi qui ne nous gêne pas et qui gêne les autres. Il serait mieux de les respecter toutes.

Un souverain ne s'accuse jamais qu'à Dieu ; mais c'est qu'il ne pèche jamais qu'envers lui : cela est clair.

Affranchir les esclaves lorsqu'on a besoin de leur témoignage contre un maître qu'on veut perdre. Donner* la robe virile à l'enfant qu'on doit mener au supplice. Faire violer' entre le lacet et le bourreau, la jeune vierge pour la rendre femme et punissable de mort, voilà ce qu'on appelle respecter les lois à la manière des anciens souverains : il est vrai que ceux d'aujourd'hui ne connaissent pas ces atrocités.

Au trait historique qui précède, on peut ajouter par explication', dépouiller une femme de la dignité de matrone par

i. Voyes Dion m AugusU lib. XLVII, cap. vi. (N.)

2. TVadunt têmporis tijus auctores, quia triumvirali supplicio adfici virginem inauditum hahebatur, a camt/lce, laqueum juocta, campressam : êxin oblisis faucitms, id (Btatis corpora in g9monias abjwta. Il 8*agit ici de la fille de Séjan, qae Tibère fit violer ainsi par le bourreau. Tyran subtil 9t cruel, dit très-bien Montesquieu, il détruisait les mœurs pour conserver les coutumes. Voyez Tacit. Annal, lib. V, cap. ii; et VEsprit des lois, Hy. XII, chap. xxv. (N.) * 3. Vahiantb : exemple. (Métra, Corr, secrète,)

Texil, afin de décerner la mort, non contre une matrone, ce qui serait illégal ; mais bien contre une exilée, ce qui est juste et permis. Toute cette horrible morale se comprend en deux mots : infliger une première peine, juste ou injuste, pour avoir le droit d'en infliger une seconde.

Je vous recommande un tel, afin qu'il obtienne par votre suffrage le grade qu'il poursuit. C'est ainsi qu'on persuade à un corps qui n'est rien, qu'il est quelque chose. Un maître n'a guère cette condescendance que lorsqu'il est faible et ne se croit pas en état de déployer toute son autorité sans quelque conséquence fâcheuse.

Faire parler le prêtre dans l'occasion où il est à propos de rendre le ciel responsable de l'événement; ce moyen, assez sûr, suppose toujours un peuple superstitieux ; il vaudrait bien mieux le guérir de sa superstition et ne le pas tromper.

Le glaive et le poignard, gladiu8 et pugiOy étaient la marque de la souveraineté à Rome*. Le glaive pour l'ennemi, le poignard pour le tyran. Le sceptre moderne ne représente, dans la main de celui qui le porte, que le droit de vie et de mort sans formalité.

Ne point commander de crime, sans avoir pourvu à la discrétion, c'est-à-dire à la mort de celui qui l'exécute : c'est ainsi qu'un forfait en entraîne un autre. Si les complices des grands

1. JMgnore où Diderot a trouvé ce fait, que Je n*ai lu dans aucun auteur. Suétone parle seulement de deux registres secrets, dont l'un avait pour titre Giadius, et l'autre PiAgio. Ces deux espèces de listes ou de tables de proscription, qu*on trouva après la mort violente de Caligula, étaient écrites de sa propre main ; et on y lisait, avec des notes particulières, les noms de tous les personnages distingués de chaque ordre que ce monstre avait dessein de faire mourir avant son départ pour Alexandrie. Voyez Subton. In Caio, cap. xux. (N.)

y réfléchissaient bien, ils verraient qpie leur mort, presque infaillible, est toujours la récompense de leur bassesse.

Susciter beaucoup de petits appuis contre un appui trop fort et dangereux; cela me paraît prudent.

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