PRINCIPES DE POLITIQUE DES SOUVERAINS
énorme besogne n'avait été l'ouvrage que d'un très-petit nombre de grands hommes*. »
Dans les grandes affaires, ne prendre conseil que de la chose et du moment.
CGXXIII.
Les plus mauvais politiques sont communément les jurisconsultes, parce qu'ils sont toujours tentés de rapporter les affaires publiques à la routine des affaires privées.
Employer les hommes à quoi ils sont propres; chose importante, qu'aucune nation, qu'aucun gouvernement ancien ou moderne n'a si bien su que la petite société de Jésus : aussi, dans un assez court intervalle de temps est-elle parvenue à un degré de puissance et de considération dont quelques-uns de ses membres même étaient étonnés.
1. J*ai cherché ce passage dans Salluste avec assez de soia pour être à pea près sûr qu'il ne s'y trouve pas ; je soupçonne fort Diderot d*cn être plutôt Fauteur que le traducteur. Il semble en effet que ce passage nil antiquum sapU; ce qu'il ne faut pas entendre de la pensée, qui est solide, judicieuse, et tout à fait & l'antique, mais seulement du style de la traduction, où l'on remarque des formes de phrases et certaines expressions libres et familières qui donnent au tout un air et, pour ainsi dire, un goût moderne, que sans doute on ne trouverait pas dans roriginal... Je me rappelle en ce moment un beau passage de Salluste, dont le commencement a quelque rapport avec ce que Diderot fait dire ici & cet historien. Le voici tout entier; on jugera -mieux de ce qu'il a pu fournir à l'esprit et & l'imagination de son éloquent interprète ou de son imitateur : Nam sœpe ego cwn animo meo reputans, quibus quisque rébus clarissumi viri magrUtudinem invenissent; quœ res populos, nationesve magnis auctoribus auxissént; œ deindé quibus causis amplissuma régna et imperia corruissent : eadem semper bona atque mala reperiebam, omnesque victores diviticu contemsisse, et victos cupivisse, etc. Sal- LDST. Epistol. I, ad Cœsar, de republ. ordin,, ii. (N.>
V Entretien avec la Maréchale» car c*est ainsi qu^on le désigne habituellement, est une des perles les plus précieuses de l'écrin philoso-j«— « **,< phique de Diderot. G^est aussi Tun de ses derniers petits papiers. Il fut publié .presque aussitôt qu'écrit, et c'est encore à la Correspondance secrète que nous en devons la primeur. Métra, dernier venu dans ce métier de nouvelliste à l'usage de l'étranger, devait lutter de vitesse avec ses rivaux et il y réussissait souvent. Il avait — ou plutôt ses fournisseurs — des relations mondaines nombreuses et bien informées; aussi peut-on tenir pour autre chose qu'une vanterie ces mots dont il fait précéder r£n(rea'en dans son numéro du 23 juillet 1776 (vol. III, p. 152):
«c A propos de productions philosophiques, voici un opuscule trèspiquant que M. Diderot a tiré de son portefeuille pour en faire hommage à une belle dame qui m'a permis d'en prendre une copie. »
Cet Entretien reparut à la suite des Pensées philosophiques en français et en italien, dans un recueil où il était attribué à Thomas Grudeli, Londres (Amsterdam)^ 1777. Cette version, qui a passé jusqu'à ce jour pour l'édition originale de VEntretienj est précédée de Tavis au lecteur suivant :
ff Grudeli, si connu par ses poésies et par d'autres ouvrages, avait une manière de penser fort libre, et ses affaires avec l'inquisition ne prouvent que trop qu'il ne la dissimulait guère. Il a laissé quelques manuscrits, entre lesquels on a trouvé le dialogue suivant. Nous doutons qu'il ait jamais été imprimé, quoique quelques personnes prétendent le contraire. Nous l'avons traduit d'après une copie manuscrite très-incorrecte, qu'il a fallu restituer en plusieurs endroits. Les interlocutions n'étaient point distinguées : souvent on était exposé à attribuer à un des personnages ce qui appartenait à l'autre. Plus souvent cette inattention
du copiste rendait le texte original presque inintelligible. Nous demandons grâce aux savants de sa nation pour la liberté que nous avons prise de toucher à l'ouvrage d'un auteur qui mérite son estime à de si justes titres. Si nous avons commis quelques erreurs, nous osons nous flatter qu'elles seront légères. Il y a toute apparence que la dame avec laquelle le poète s'entretient est la signora Paolina Gontarini, Vénitienne, à laquelle il a dédié quelques-unes de ses odes. Ce dialogue n'est pas sans profondeur, mais elle y est partout dérobée par la naïveté et la simplicité du discours. Il serait à souhaiter que les matières importantes se traitassent toujours avec la même impartialité et dans le même esprit de tolérance. Le philosophe ne prétend point amener la dame à ses opinions; et celle-ci, de son côté, écoute ses raisons sans humeur, et ils se séparent l'un de l'autre en s'almant et en s'estimant. En traduisant ce dialogue, il nous paraissait assister véritablement à leur conversation ; nous espérons qu'on en éprouvera le même effet à la lecture. »
Une édition in-i2, sans date (32 pages), dans laquelle, sur le titre, la dénomination de Maréchale est remplacée par celle de Duchesse, est fort rare.
L'abbé de Vauxcelles, dont nous avons parlé à propos du Supplément
au voyage de BougainvUle, donna à son tour V Entretien à la suitfe de ce Supplément, dans son recueil ^^Opuscules philosophiques. Depuis, il est entré dans toutes les éditions complètes et dans quelques-unes des éditions partielles de Dfderot.
D'après la tradition recueillie par Naigeon, l'interlocutrice de Diderot serait la maréchale de Broglie.
Dans la Correspondance secrète, le nom de Diderot est partout à la place de celui de Grudeli. Il y a, en outre, d'assez nombreuses différences avec le texte adopté ; nous avons signalé dans nos notes celles qui étaient de véritables variantes, mais nous ne nous sommes pas fait scrupule de corriger d'après Métra toutes les fois que nous avons cru voir dans sa rédaction un tour plus familier à Diderot, un mot plus juste, une forme plus acceptable.
Grudeli est auteur d'un recueil intitulé Rime e prose del dottor Crudeli, Paris, 1805, in-i2. Diderot a traduit de lui un sonnet : Pour les noces d'une dame milanaise, qu'on trouvera dans la section Belles-Lettres de cette édition avec ses propres poésies.
J'avais je ne sais quelle affaire à traiter avec le maréchal de***; j'allai à son hôtel, un matin; il était absent: je me fis annoncer à madame la maréchale. C'est une femme charmante; elle est belle et dévote comme un ange ; elle a la douceur peinte sur son visage; et puis, un son de voix et une naïveté de discours tout à fait avenants à sa physionomie. Elle était à sa toilette. On m'approche un fauteuil ; je m'assieds, et nous causons. Sur quelques propos de ma part, qui l'édifièrent et qui la surprirent (car elle était dans l'opinion que celui qui nie la très-sainte Trinité est un homme de sac et de corde, qiîî finira par être pendu), elle me dit :
N'êtes-vous pas monsieur Grudeli?
CRUDELI
Oui, madame.
LA MARECHALE.
C'est donc vous qui ne croyez rien ?
GRUDELI.
Moi-môme.
LA 3IARÉGHALE.
Cependant votre morale est d'un croyant.
CRUDELI
Pourquoi non, quand il est honnête homme?
Et cette morale-là, vous la pratiquez ?
CRUDELI
De mon mieux.
LA 3IARÉCHALE.
Quoi! vous ne volez point, vous ne tuez point, vous ne pillez point ?
CRUDELI
Très-rarement.
LA MARECHALE.
Que gagnez-vous donc à ne pas croire ?
CRUDELI
Rien du tout, madame la maréchale. Est-ce qu'on croit, parce qu'il y a quelque chose à gagner?
LA MARECHALE.
Je ne sais ; mais la raison d'intérêt ne gâte rien aux affaires de ce monde ni de l'autre.
CRUDELI
J'en suis un peu fâché pour notre pauvre espèce humaine. Nous n'en valons pas mieux.
Quoi ! vous ne volez point ?
CRUDELI
Non, d'honneur.
Si vous n'êtes ni voleur ni assassin, convenez du moins que vous n'êtes pas conséquent.
CRUDELI
Pourquoi donc?
C'est qu'il me semble que si je n'avais rien à espérer ni à craindre, quand je n'y serai plus, il y a bien de petites doucein^ dont je ne me priverais* pas, à présent que j'y suis. J'avoue cjuc je prête à Dieu à la petite semaine.
1. Nous rétablissons ici la coupure d'après la Correspondance secrète. D ii*est pas dans le tour d*esprit de la maréchale de dire du mal de la raison dlntérêt, sur laquelle roule presque toute son argumentation. 2. Vaeiantb : sèyrerais. (Corresp. secrète,)
CRUDELI
Vous l'imaginez?
Ce n'est point une imagination, c'est un fait.
CRUDELI
Et pourrait-on vous demander quelles sont ces choses que vous vous permettriez, si vous étiez incrédule ?
Non pas, s'il vous plaît; c'est un article de ma confession.
CRUDELI
Pour moi, je mets à fonds perdu.
C'est la ressource des gueux.
CRUDELI
M'aimeriez-vous mieux usurier?
Mais oui : on peut faire l'usure avec Dieu tant qu'on veut ; on ne ]p ruine pas. Je sais bien que cela n'est pas délicat, mais qu'importe? Comme le point est d'attraper le ciel, ou d'adresse ou de force, il faut tout porter en ligne de compte, ne négliger aucun profit. Hélas! nous aurons beau faire, notre mise sera toujours-bien mesquine en comparaison de la rentrée que nous attendons. Et vous n'attendez rien, vous ?
CRUDELI
Rien.
Gela est triste. Convenez donc que vous êtes bien méchant ou bien fou I
En vérité, je ne saurais, madame la maréchale.
Quel motif peut avoir un incrédule d'être bon, s'il n'est pas fou? Je voudrais bien le savoir.
CRUDELI
Et je vais vous le dire.
Vous m'obligerez.
CRUDELT.
Ne pensez-vous pas qu'on peut être si heureusement né, qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien ?
Je le pense.
CRUDELI
' Qu'on peut avoir reçu une excellente éducation, qui fortifie le penchant naturel à la bienfaisance?
Assurément.
CRUDELI
7 Et que, dans un âge plus avancé, l'expérience nous ait con- I vaincus, qu'à tout prendre, il vaut mieux, pour son bonheur ) dans ce monde, être un honnête homme qu'un coquin?
Oui-da ; mais comment est-on honnête homme, lorsque de mauvais principes se joignent aux passions pour entraîner au mal?
CRUDELI
On est inconséquent : et y a-t-il rien de plus comm\in que d'être inconséquent !
Hélas! malheureusement, non : on croit, et tous les jours on se conduit comme si on ne croyait pas.
CRUDELI
Et sans croire, on se conduit à peu près comme si l'on croyait.
A la bonne heure ; mais quel inconvénient y aurait-il à avoir une raison de plus, la religion, pour faire le bien, et une raison de moins, l'incrédulité, pour mal faire?
CRUDELI
Aucun, si la religion était un motif de faire le bien, et Tincrédulité un motif de faire le mal.
Est-ce qu'il y a quelque doute là-dessus? Est-ce que l'esprit de religion n'est pas de contrarier cette vilaine nature corrompue; et celui de l'incrédulité, de l'abandonner à sa malice, en Taffranchissant de la crainte?
CRUDELI
Ceci, madame la maréchale, va nous jeter dans une longue discussion.
Qu'est-ce que cela fait? Le maréchal ne rentrera pas sitôt; et il vaut mieux que nous parlions raison, que de médire de notre prochain.
CRUDELI
Il faudra que je reprenne les choses d'un peu haut.
De si haut que vous voudrez, pourvu que je vous entende.
CRUDELI
Si vous ne m'entendiez pas, ce serait bien ma faute.
Cela est poli; mais il faut que vous sachiez que je n'ai jamais lu que mes heures, et que je ne me suis guère occupée qu'à pratiquer l'Évangile et à faire des enfants.
CRUDELI
Ce sont deux devoirs dont vous vous êtes bien acquittée.
Oui, pour les enfants; vous en avez trouvé six autour de moi, et dans quelques jours vous en pourriez voir un de plus sur mes genoux* : mais commencez.
CRUDELI
Madame la maréchale, y a-t-il quelque bien dans ce mondeci, qui soit sans inconvénient?
Aucun.
CRUDELI
Et quelque mal qui soit sans avantage ?
Aucun.
CRUDELI
Qu'appelez-vous donc mal ou bien ?
1. Variante : J'en ai six tout venus et un septième qui frappe à la porte. (Corresp, secrète.)
Le mal, ce sera ce qui a plus d'inconvénients que d'avantages; et le bien, au contraire, ce qui a plus d'avantages que d'inconvénients.
CRUDELI
Madame la maréchale aura-t-elle la bonté de se souvenir de sa définition du bien et du mal ?
Je m'en souviendrai. Vous appelez cela une définition?
CRUDELI
Oui.
C'est donc de la philosophie?
CRUDELI
Excellente.
Et j'ai fait de la philosophie I
Ainsi, vous êtes persuadée que la religion a plus d'avantages que d'inconvénients; et c'est pour cela que vous l'appelez un bien?
Oui.
CRUDELI
Pour moi, je ne doute point que votre intendant ne vous vole un peu moins la veille de Pâques que le lendemain des fêtes; et que de temps en temps la religion n'empêche nombre de petits maux et ne produise nombre de petits biens.
Petit à petit, cela fait somme.
CRUDELI
Mais croyez-vous que les terribles ravages qu'elle a causés dans les temps passés, et qu'elle causera dans les temps à venir, soient suffisamment compensés par ces guenilleux avantages-là? Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue la plus violente antipathie entre les nations. Il n'y a pas un musulman qui n'imaginât faire une action agréable à Dieu et au saint Prophète, en exterminant tous les chrétiens^ qui, de leur côté, ne sont guère plus tolérants. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue dans
une même contrée, des divisions qui se sont rarement éteintes sans effusion de sang. Notre histoire ne nous en offre que de trop récents et de trop funestes exemples. Songez qu'elle a créé et qu'elle perpétue dans la société entre les citoyens, et dans la famille entre les proches, les haines les plus fortes et les plus constantes. Le Christ a dit qu'il était venu pour séparer l'époux de la femme, la mère de ses enfants, le frère de la sœur, l'ami de l'ami ; et sa prédiction ne s'est que trop fidèlement accomplie.
Voilà bien les abus; mais ce n'est pas la chose.
GRUDELI.
C'est la chose, si les abus en sont inséparables.
Et comment me montrerez-vous que les abus de la religion sont inséparables de la religion ^ ?
CRUDELI
Très-aisément : dites-moi, si un misanthrope s'était proposé de faire le malheur du genre humain, qu'auraitr-il pu inventer de mieux que la croyance en un être incompréhensible sur lequel les hommes n'auraient jamais pu s'entendre, et auquel ils auraient attaché plus d'importance qu'à leur vie*? Or, est-il possible de séparer de la notion d'une divinité l'incompréhensibilité la plus profonde et l'importance la plus grande?
Non.
GRUDELI.
Concluez donc.
Je conclus que c'est une idée qui n'est pas sans conséquence dans la tête des fous.
CRUDELI
Et ajoutez que les fous ont toujours été et seront toujours le plus grand nombre; et que les plus dangereux sont ceux que la religion fait, et dont les perturbateurs de la société savent tirer bon parti dans l'occasion.
1. Vaaiante : ... Que rien au inonde ne peut écarter un abus. (Corresp. ticrèe,)