‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 203 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

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51ù ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE

Mais il faut quelque chose qui effraye les hommes sur les mauvaises actions qui échappent à la sévérité des lois ; et si vous détruisez la religion, que lui substituerez-vous?

CRUDELI

Quand je n'aurais rien à mettre à la place, ce serait toujours un terrible préjugé de moins; sans compter que, dans aucun siècle et chez aucune nation, les opinions religieuses n'ont servi de base aux mœurs nationales. Les dieux qu'adoraient ces vieux Grecs et ces vieux Romains, les plus honnêtes gens de la terre, étaient la canaille la plus dissolue : un Jupiter, à brûler tout vif; une Vénus, à enfermer à l'Hôpital*; un Mercure, à mettre à Bicêtre.

LA MARECHALE.

Et vous pensez qu'il est tout à fait indifférent que nous soyons chrétiens ou païens; que païens, nous n'en vaudrions pas moins; et que chrétiens, nous n'en valons pas mieux.

CRUDELI

Ma foi, j'en suis convaincu, à cela près que nous serions un peu plus gais.

Cela ne se peut.

CRUDELI

Mais, madame la maréchale, est-ce qu'il y a dos chrétiens? Je n'en ai jamais vu.

LA MARECHALE.

Et c'est à moi que vous dites cela, à moi?

CRUDELI

Non, madame, ce n'est pas à vous; c'est à une de mes voisines qui est honnête et pieuse comme vous l'êtes, et qui se croyait chrétienne de la meilleure foi du monde, comme vous le croyez.

Et vous lui fîtes voir qu'elle avait tort?

CRUDELI

En un instant.

1. L'Hôpital, c'était ainsi qu'on désignait la Salpètrière, lieu de rôclasion des filles débauchées, comme Bicôtre l'était des vagabonds.

Comment vous y prîtes-vous ?

GRUDELI.

J'ouvris un Nouveau Testament, dont elle s'était beaucoup servie, car il était fort usé. Je lui lus le sermon sur la montagne, et à chaque article je lui demandai : « Faites-vous cela? et cela donc? et cela encore?» J'allai plus loin. Elle est belle, et quoiqu'elle soit très-sage et très-dévote, elle ne l'ignore pas; elle a la peau très-blanche, et quoiqu'elle n'attache pas un grand prix à ce frêle avantage, elle n'est pas fâchée qu'on en fasse l'éloge ; elle a la gorge aussi bien qu'il soit possible de l'avoir, et, quoiqu'elle soit très-modeste, elle trouve bon qu'on s'en aperçoive.

Pourvu qu'il n'y ait qu'elle et son mari qui le sachent.

CRUDELI

Je crois que son mari le sait mieux qu'un autre; mais pour une fenmie qui se pique de grand christianisme, cela ne suffit pas. Je lui dis : u N'est-il pas écrit dans l'Évangile, que celui qui a convoité la femme de son prochain, a commis l'adultère dans son cœiir? »

Elle vous répondit qu'oui 7

GRUDELI.

Je lui dis : « Et l'adultère commis dans le cœur ne damnet-il pas aussi sûrement que l'adultère le mieux conditionné ? »

Elle vous répondit qu'oui ?

CRUDELI

Je lui dis : a Et si l'homme est damné pour l'adultère qu'il a commis dans le cœur, quel sera le sort de la femme qui invite tous ceux qui l'approchent à commettre ce crime? » Cette dernière question l'embarrassa.

Je comprends; c'est qu'elle ne voilait pas fort exactement cette gorge, qu'elle avait aussi bien qu'il est possible de l'avoir.

11 est vrai. Elle me répondit que c'était une chose d'usage ;

comme si Hen n'était plus d'usage que de s'appeler chrétien, et de ne l'être pas; qu'il ne fallait pas se vêtir ridiculement, comme s'il y avait quelque comparaison à faire entre un misérable petit ridicule, sa damnation éternelle et celle de son prochain ; qu'elle se laissait habiller par sa couturière, comme s'il ne valait pas mieux changer de couturière, que renoncer à sa religion ; que c'était la fantaisie de son mari , comme si un époux était assez insensé pour exiger de sa femme l'oubli de la décence et de ses devoirs, et qu'une véritable chrétienne dût pousser l'obéissance pour un époux extravagant, jusqu'au sacrifice de la volonté de son Dieu et au mépris des menaces de son rédempteur !

Je savais d'avance toutes ces puérilités-là; je vous les aurais peut-être dites comme votre voisine : mais elle et moi nous aurions été toutes deux de mauvaise foi. Mais quel parti prit-elle d'après votre remontrance?

GRUDELI.

Le lendemain de cette conversation (c'était un jour de fête) je remontais chez moi, et ma dévote et belle voisine descendait de chez elle pour aller à la messe.

Vêtue comme de coutume?

GRUDELI.

Vêtue comme de coutume. Je souris, elle sourit; et nous passâmes l'un à côté de l'autre sans nous parler. Madame la maréchale, une honnête femme! une chrétienne ! une dévote! Après cet exemple, et cent mille autres de la même espèce, quelle influence réelle puis-je accorder à la religion sur les mœurs ? Presque aucune, et tant mieux.

Comment, tant mieux?

GRUDELI.

Oui, madame : s'il prenait en fantaisie à vingt mille habitants de Paris de conformer strictement leur conduite au sermon sur la montagne...

LA MARECHALE.

Eh bien! il y aurait quelques belles gorges plus couvertes.

CRUDELI

Et tant de fous, que le lieutenant de police ne saurait qu'en faire ; car nos petites-maisons n'y suffiraient pas. Il y a dans les livres inspirés deux morales j l'une générale et commune à toutes les nations, à tous les cultes, et qu'on suit à peu près ; une autre, propre à chaque nation et à chaque culte, à laquelle on croit, qu'on prêche dans les temples, qu'on préconise dans les maisons, et qu'on ne suit point du tout.

Et d'où vient cette bizarrerie?

CRUDELI

De ce qu'il est impossible d'assujettir un peuple à une règle qui ne convient qu'à quelques hommes mélancoliques, qui l'ont calquée sur leur caractère. 11 en est des religions comme. des constitutions monastiques, qui toutes se relâchent avec le temps. Ce sont des folies qui ne peuvent tenir contre l'impulsion constante de la nature, qui nous ramène sous sa loi. Et faites que le bien des particuliers soit si étroitement lié avec le bien général, qu'un citoyen ne puisse presque pas nuire à la société sans se nuire à lui-même ; assurez à la vertu sa récompense, comme vous avez assuré à la méchanceté son châtiment; que sans aucune distinction de culte, dans quelque condition que le mérite se trouve, il conduise aux grandes places de l'État; et ne comptez plus sur d'autres méchants que sur un petit nombre d'hommes, qu'une nature perverse que rien ne peut corriger entraîne au vice. Madame la maréchale, la tentation est trop proche; et l'enfer est trop loin : n'attendez rien qui vaille la peine qu'un sage législateur s'en occupe, d'un système d'opinions bizarres qui n'en impose qu'aux enfants ; qui encourage au crime par la commodité des expiations; qui envoie le coupable demander pardon à Dieu de l'injure faite à l'homme, et qui avilit l'ordre des devoirs naturels et moraux, en le subordonnant à un ordre de devoirs chimériques.

Je ne vous comprends pas.

GRUOELI.

Je m'explique : mais il me semble que voilà le carrosse de M. le maréchal, qui rentre fort à propos pour m'empêcher de dire une sottise.

Dites, dites votre sottise, je ne l'entendrai pas ; je me suis accoutumée à n'entendre que ce qui me plaît.

CRUDELL

Je m'approchai de son oreille, et je lui dis tout bas : Madame la maréchale, demandez au vicaire de votre paroisse, de ces deux crimes, pisser dans un vase sacré, ou noircir la réputation d'une femme honnête, quel est le plus atroce? Il frémira d'horreur au premier, criera au sacrilège ; et la loi civile, qui prend à peine connaissance de la calomnie, tandis qu'elle punit le sacrilège par le feu , achèvera de brouiller les idées et de corrompre les esprits.

Je connais plus d'une femme qui se ferait un scrupule de manger gras le vendredi, et qui... j'allais dire aussi ma sottise. Continuez.

GRUDELI.

Mais, madame, il faut absolument que je parle à M. le maréchal.

Encore un moment, et puis nous Tirons voir ensemble. Je ne sais trop que vous répondre , et cependant vous ne me persuadez pas.

GRUDELI.

Je ne me suis pas proposé de vous persuader. Il en est de la religion comme du mariage. Le mariage, qui fait le malheur de tant d'autres, a fait votre bonheur et celui de M. le maréchal; vous avez bien fait de vous marier tous deux. La religion, qui a fait, qui fait et qui fera tant de méchants, vous a rendue meilleure encore ; vous faites bien de la garder. 11 vous est doux d'imaginer à côté de vous , au-dessus de votre tète, un être grand et puissant, qui vous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit vos pas. Continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions.

Vous n'avez pas, à ce que je vois, la manie du prosélytisme.

GRUDELI.

Aucunement.

Je VOUS en estime davantage.

GRUDELI.

Je permets à chacun de penser à sa manière, pourvu qu'on me laisse penser à la mienne ; et puis, ceux qui sont faits pour se délivrer de ces préjugés n'ont guère besoin qu'on les catéchise.

Croyez-vous que l'homme puisse se passer de superstition?

CRUDELI

Non, tant qu'il restera ignorant et peureux.

LA 3IARÉCHALE.

Eh bien! superstition pour superstition, autant la nôtre qu'une autre.

CRUDELI

Je ne le pense pas.

Parlez-moi vrai, ne vous répugne-t-il point de n'être plus rien après votre mort?

CRUDELI

J'aimerais mieux exister, bien que je ne sache pas pourquoi un être, qui a pu me rendre malheureux sans raison, ne s'en amuserait pas deux fois.

Si, malgré cet inconvénient, l'espoir d'une vie à venir vous paraît consolant et doux, pourquoi nous l'arracher?

CRUDELI

Je n'ai pas cet espoir, parce que le désir ne m'en a point dérobé* la vanité; mais je ne l'ôte à personne. Si l'on peut croire qu'on verra, quand on n'aura plus d'yeux; qu'on entendra, quand on n'aura plus d'oreilles; qu'on pensera, quand on n'aura plus de tête; qu'on aimera, quand on n'aura plus de cœur; qu'on sentira, quand on n'aura plus de sens; qu'on existera, quand on ne sera nulle part ; qu'on sera quelque chose, sans étendue et sans lieu, j'y consens.

i. Nous rétablissons dérobé au lieu de donné. U est certain pour nous que c*est la version de Métra qui est la bonne. Vanité ne veut pas dire ici orgueil, mais manque de solidité.

LA MARECHALE.

Mais ce monde-ci, qui estr-ce qui Ta fait?

CRU DELL

Je vous le demande.

LA MARECHALE.

C'est Dieu.

CRUDELI

Et qu'est-ce que Dieu?

LA MARECHALE.

Un esprit.

CRUDELI

Si un esprit fait de la matière, pourquoi de la matière ne ferait-elle pas un esprit?

LA MARECHALE.

Et pourquoi le feraitr-elle?

CRUDELI

C'est que je lui en vois faire tous les jours. Croyez-vous que les bêtes aient des âmes ?

Certainement, je le crois.

CRUDELI

Et pourriez-vous me dire ce que devient, par exemple, l'âme du serpent du Pérou, pendant qu'il se dessèche, suspendu dans une cheminée, et exposé à la fumée un ou deux ans de suite?

LA MARECHALE.

Qu'elle devienne ce qu'elle voudra, qu'est-ce que cela me fait?

CRUDELI

C'est que madame la maréchale ne sait pas que ce serpent enfumé, desséché, ressuscite et renaît.

LA MARECHALE.

Je n'en crois rien.

CRUDELI

C'est pourtant un habile homme, c'est Bouguer^ qui l'assure.

LA MARECHALE.

Votre habile homme en à menti.

i. L'un des compagnons de La Condamlne dans son voyage au Pérou; inventeur do rhôliomètre.

GRUDELI.

S'il avait dit vrai?

LA MARECHALE.

J'en serais quitte pour croire que les animaux sont des machines.

GRUDELI.

Et rhomme qui n'est qu'un animal un peu plus parfait qu'un autre... Mais, M. le maréchal...

Encore une question, et c'est la dernière. Étes-vous bien tranquille dans votre incrédulité?

GRUDELI.

On ne saurait davantage.

LA MARECHALE.

Pourtant, si vous vous trompiez?

GRUDELI.

Quand je me tromperais?

Tout ce que vous croyez faux serait vrai, et vous seriez damné. Monsieur Crudeli, c'est une terrible chose que d'être damné ; brûler toute une éternité, c'est bien long.

GRUDELI.

La Fontaine croyait que nous y serions comme le poisson dans l'eau.

Oui, oui; mais votre La Fontaine devint bien sérieux au dernier moment; et c'est où je vous attends.

GRUDELI.

Je ne réponds de rien, quand ma tête n'y sera plus; mais si je finis par une de ces maladies qui laissent à l'homme agonisant toute sa raison, je ne serai pas plus troublé au moment où vous m'attendez qu'au moment où vous me voyez.

Cette intrépidité me confond.

GRUDELI.

J'en trouve bien davantage au moribond qui croit en un juge sévère qui pèse jusqu'à nos plus secrètes pensées, et dans

la balance duquel rhomme le plus juste se perdrait par sa vanité, s'il ne tremblait de se trouver trop léger : si ce moribond avait alors à son choix, ou d*être anéanti, ou de se présenter à ce tribunal, son intrépidité me confondrait bien autrement s'il balançait à prendre le premier parti, à moins qu'il ne fût plus insensé que le compagnon de saint Bruno, ou plus ivre de son mérite que Bohola.

J'ai lu l'histoire de l'associé de saint Bruno; mais je n'ai jamais entendu parler de votre Bohola.

CRUDELI

C'est un jésuite du collège de Pinsk, en Lithuanie, qui laissa en mourant une cassette pleine d'argent, avec un billet écrit et signé de sa main.

LA MARECHALE.

Et ce billet?

CRUOELI.

Était conçu en ces termes : « Je prie mon cher confrère, dépositaire de cette cassette, de l'ouvrir lorsque j'aurai fait des miracles. L'argent qu'elle contient servira aux frais du procès de ma béatification. J'y ai ajouté quelques mémoires authentiques pour la confirmation de mes vertus, et qui pourront servir utilement à ceux qui entreprendront d'écrire ma vie. »

Gela est à mourir de rire.

CRUDELI

Pour moi, madame la maréchale ; mais pour vous, votre Dieu n'entend pas raillerie.

Vous avez raison.

CRUDELI

Madame la maréchale, il est bien facile de pécher grièvement contre votre loi.

LA MARECHALE.

J'en conviens.

CRUDELI

La justice qui décidera de votre sort est bien rigoureuse.

Il est vrai.

CRUDELI

Et si vous en croyez les oracles de votre religion sur le nombre des élus, il est bien petit.

Oh! c'est que je ne suis pas janséniste; je ne vois la médaille que par son revers consolant : le sang de Jésus-Christ couvre un grand espace à mes yeux; et il me semblerait très-singulier que le diable, qui n*a pas livré son fils à la mort, eût pourtant la meilleure part.

Damnez-vous Socrate, Phocion, Aristide, Caton, Trajan, Maro- Aurèle?

Fi donc ! il n'y a que des bêtes féroces qui puissent le penser. Saint Paul dit que chacun sera jugé par la loi qu'il a connue; et saint Paul a raison.

CRUDELI

Et par quelle loi l'incrédule sera-t-il jugé?

Votre cas est un peu différent. Vous êtes un de ces habitants maudits de Corozaïn et de Betzaïda, qui fermèrent leurs yeux à la lumière qui les éclairait, et qui étoupèrent leurs oreilles pour ne pas entendre la voix de la vérité qui leur parlait.

CRUDELI

Madame la maréchale, ces Corozaînois et ces Betzaïdains furent des hommes comme il n'y en eut jamais que là, s'ils furent maîtres de croire ou de ne pas croire.

Ils virent des prodiges qui auraient mis l'enchère aux sacs et à la cendre, s'ils avaient été faits à Tyr et à Sidon.

52i ENTRETIEN D'UN PHILOSOPHE

CRUDELI

C'est que les habitants de Tyr et de Sidon étaient des gens d'esprit, et que ceux de Gorozaïn et de Betzaïda n'étaient que des sots. Mais, est-ce que celui qui fit les sots les punira pour avoir été sots? Je vous ai fait tout à l'heure une histoire, et il me prend envie de vous faire un conte. Un jeune Mexicain... Mais M. le maréchal?

LA MA.BECHALE.

Je vais envoyer savoir s'il est visible. Eh bien ! votre jeune Mexicain ?

CRUDELI

Las de son travail, se promenait un jour au bord de la mer. Il voit une planche qui trempait d'un bout dans les eaux, et qui de l'autre posait sur le rivage. Il s'assied sur cette planche, et là, prolongeant ses regards sur la vaste étendue qui se déployait devant lui, il se disait : Rien n'est plus \Tai que ma grand'mère radote avec son histoire de je ne sais quels habitants qui, dans je ne sais quel temps, abordèrent ici de je ne sais où, d'une contrée au delà de nos mers. 11 n'y a pas le sens commun : ne vois-je pas la mer confiner avec le ciel? Et puis-je croire, contre le témoignage de mes sens, une vieille fable dont on ignore la date, que chacun arrange à sa manière, et qui n'est qu'un tissu de circonstances absurdes, sur lesquelles ils se mangent le cœur et s'arrachent le blanc des yeux? Tandis qu'il raisonnait ainsi, les eaux agitées le berçaient sur sa planche, et il s'endormit. Pendant qu'il dort, le vent s'accroît, le flot soulève la planche sur laquelle il est étendu, et voilà notre jeune raisonneur embarqué * •

Hélas ! c'est bien là notre image : nous sommes chacun sur notre planche; le vent souffle, et le flot nous emporte.

i. Cette idée plaisait à Diderot. Le même voyage involontaire amène la conclusion de son conte : Qu'en pensez-vous? Nous dirons, à propos de ce conte, la singulière fortune qu*il a eue d'être attribué à Rousseau dans les Mémoires de M"* d*Épinay. Le dernier éditeur de ces Mémoires, M. Paul Boiteau, avait bien raison de remarquer : « Ce morceau est extrêmement précieux... Nous avons là du Rousseau d*un genre particulier, éloquent et satirique ensemble — Tébauche de la profession de foi du vicaire savoyard et une parabole à la façon de Diderot ou môme de Voltaire. » n n*y avait qu'un mot à changer dans sa phrase. H fallait dire : une parabole de la façon et non à la façon de Diderot. Quant à l'indulgence du souverain de la contrée inconnue, c'est déjà Tobjet de la Pensée philosophique xxix.

GRUBELI.

Il était déjà loin du continent lorsqu'il s'éveilla. Qui fut bien surpris de se trouver en pleine mer? ce fut notre Mexicain. Qui le fut bien davantage? ce fut encore lui, lorsqu'ayant perdu de vue le rivage sur lequel il se promenait il n'y a qu'un instant, la mer lui parut confiner avec le ciel de tous côtés. Alors il soupçonna qu'il pourrait bien s'être trompé; et que, si le vent restait au même point, peut-être serait-il porté sur la rive, et parmi ces habitants dont sa grand'mère l'avait si souvent entretenu.

Et de son souci, vous ne m'en dites mot.

CRUDELI

Il n'en eut point. Il se dit : Qu'est-ce que cela me fait, pourvu que j'aborde? J'ai raisonné comme un étourdi, soit; mais j'ai été sincère avec moi-même ; et c'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Si ce n'est pas une vertu que d'avoir de l'esprit, ce n'est pas un crime que d'en manquer. Cependant le vent continuait, l'homme et la planche voguaient, et la rive inconnue commençait à paraître : il y touche, et l'y voilà.

Nous nous y reverrons un jour, monsieur Grudeli.

CRUDELI

Je le souhaite, madame la maréchale; en quelque endroit que ce soit, je serai toujours très-flatté de vous faire ma cour. A peine eut-il quitté sa planche, et mis le pied sur le sable, qu'il aperçut un vieillard vénérable, debout à ses côtés. 11 lui demanda où il était, et à qui il avait l'honneur de parler: « Je suis le souverain de la contrée, » lui répondit le vieillard. [A l'instant le jeune homme se prosterne. « Relevez-vous, lui dit le vieillard *.] Yous avez nié mon existence? — 11 est vrai. — Et celle de mon empire? — 11 est vrai. — Je vous pardonne, parce que je suis celui qui voit le fond des cœurs, et que j'ai lu au fond du vôtre que vous étiez de bonne foi ; mais le reste de vos pensées et de

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