B0R0EU
Et c'est vous qui me faites cette question! vous qui, livré à des spéculations profondes, avez passé les deux tiers de votre vie à rêver les yeux ouverts, et à agir sans vouloir ; oui, sans vouloir, bien moins que dans votre rêve. Dans votre rêve vous commandiez, vous ordonniez, on vous obéissait ; vous étiez mécontent ou satisfait, vous éprouviez de la contradiction, vous trouviez des obstacles, vous vous irritiez, vous aimiez, vous haïssiez, vous blâmiez, vous alliez, vous veniez. Dans le cours de vos méditations, à peine vos yeux s'ouvraient le matin que, ressaisi de l'idée qui vous avait occupé la veille, vous vous vêtiez, vous vous asseyiezà votre table, vous méditiez, vous traciez des figures, vous suiviez des calculs, vous dîniez, vous repreniez vos combinaisons, quelquefois vous quittiez la table pour les vérifier; vous parliez à d'autres, vous donniez des ordres à votre domestique, vous soupiez, vous vous couchiez, vous vous endormiez sans avoir fait le moindre acte de volonté* Vous n'avez été qu'un point; vous avez agi, mais vous n'avez pas voulu. Est-ce qu'on veut, de soi? La volonté naît toujours de quelque motif intérieur . ou extérieur, de quelque impression présente, de quelque rémi- 1 niscence du passé, de quelque passion, de quelque projet dans l'avenir. Après cela je ne vous dirai de la liberté qu'un mot, c'e&t que la dernière de nos actions est l'effet nécessaire d'une cause une : nous, très-compliquée, mais une.-
MADl'IMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Nécessaire?
BORDEU
Sans doute. Tâchez de concevoir la production d'une autre action, en supposant que l'être agissant soit le même.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Il a raison. Puisque j'agis ainsi, celui qui peut agir autrement n'est plus moi; et assurer qu'au moment où je fais ou dis une chose, j'en puis dire ou faire une autre, c'est assurer que je suis moi et que je suis un autre. Mais, docteur, et le vice eti la vertu? La vertu, ce mot si saint dans toutes les langues, cette idée si sacrée chez toutes les nations !
BORDEU
^ . I II faut le transformer en celui de bienfaisance, et son opposé en celui de malfaisance. On est heureusement ou malheureusement né; on est irrésistiblement entrahié par le torrent général qui conduit l'un à la gloire, l'autre à l'ignominie.
MADEMOISELLE DE l'esPINASSE.
Et l'estime de soi, et la honte, et le remords?
BORDEU
Puérilité fondée sur l'ignorance et la vanité d'un être qui s'impute à lui-même le mérite ou le démérite d'un instant nécessaire.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Et les récompenses, et les châtiments?
Des moyens de corriger l'être modifiable qu'on appelle méchant, et d'encourager celui qu'on appelle bon.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Et toute cette doctrine n'a-t-elle rien de dangereux?
BORDEU
Est-elle vraie ou est-elle fausse?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Je la crois vraie.
BORDEU
r/ est-à-dire que nous pensez que le mensonge a ses avantages, et la vérité ses inconvénients.
MAOEUOISELLE DE l'eSPIXASSE.
Je le pense.
BORDEU
Et moi aussi : mais les avantages du mensonge sont d'un moment, et ceux de la vérité sont éternels; mais les suites fâcheuses de la vérité, quand elle en a, passent vite, et celles du mensonge ne finissent qu'avec lui. Examinez les effets du mensonge dans la tête de l'homme, et ses effets dans sa conduite; dans sa tête, ou le mensonge s'est lié tellement quellement avec la vérité, et la tête est fausse ; ou il est bien et conséquemment lié avec le mensonge, et la tête est erronée. Or, quelle conduite pouvez-vous attendre d'une tête ou inconséquente dans ses raisonnements, ou conséquente dans ses erreurs?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSF.
Le dernier de ces vices, moins méprisable, est peut-être plus à redouter que le premier.
d'alembert.
Fort bien : voilà donc tout ramené à de la sensibilité, de la mémoire, des mouvements organiques ; cela me convient assez. Mais l'imagination ? mais les abstractions 7
BORDEU
L'imagination...
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Un moment, docteur : récapitulons. D'après vos principes, il me semble que, par une suite d'opérations purement méca- ' niques, je réduirais le premier génie de la terre à une masse de chair inorganisée, à laquelle on ne laisserait que la sensibilité du moment, et que l'on ramènerait cette masse informe de l'état de stupidité le plus profond qu'on puisse imaginer à la condition de l'homme de génie. L'un de ces deux phénomènes consisterait à mutiler Técheveau primitif d'un certain nombre de ses brins, et à bien brouiller le reste; et le phénomène inverse à restituer à l'écheveau les brins qu'on en aurait détachés, et à abandonner le tout à un heureux développement. Exemple : J'ôte à Newton les deux brins auditifs, et plus de sensations de sons; les brins olfactifs, et plus de sensations d'odeurs; les brins optiques, et plus de sensations de couleurs; II. 12
les brins palatins, et plus de sensations de saveurs ; je supprime ou brouille les autres, et adieu l'organisation du cerveau, la mémoire, le jugement, les désirs, les aversions, les passions, la volonté, la conscience du soi, et voilà une masse informe qui n'a retenu que la vie et la sensibilité.
BORDEU
^ Deux qualités presque identiques ; la vie est de l'agrégat, la sensibilité est de l'élément.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Je reprends cette masse et je lui restitue les brins olfactifs, elle flaire ; les brins auditifs, et elle entend; les brins optiques, et elle voit; les brins palatins, et elle goûte. En démêlant le reste de l'écheveau, je permets aux autres brins de se développer, et je vois renaître la mémoire, les comparaisons, le jugement, la raison, les désirs, les aversions, les passions, l'aptitude naturelle, le talent, et je retrouve mon homme de génie, et cela sans l'entremise d'aucun agent hétérogène et inintelligible ^ •
BORDEU
A merveille : tenez-vous-en là, le reste n'est que du galimatias... Mais les abstractions? mais l'imagination? L'imagination, c'est la mémoire des formes et des couleurs. Le spectacle d'une scène, d'un objet, monte nécessairement l'instrument sensible d'une certaine manière; il se remonte ou de lui-même, ou il est remonté par quelque cause étrangère. Alors il frémit au dedans ou il résonne au dehors ; il se recorde en silence les impressions qu'il a reçues, ou il les fait éclater par des sons
convenus.
d'alembert.
Mais son récit exagère, omet des circonstances, en ajoute, défigure le fait ou l'embellit, et les instruments sensibles adjacents conçoivent des impressions qui sont bien celles de l'instrument qui résonne, mais non celle de la chose qui s'est passée.
BORDEU
Il est vrai, le récit est historique ou poétique.
i. Voir la htiir^ tskt hs sourds et muets.
d'alembert.
Mais comment s'introduit cette poésie ou ce mensonge dans le récit?
BORDEU
Par les idées qui se réveillent les unes les autres, et elles se réveillent parce qu'elles ont toujours été liées. Si vous avez pris la liberté de comparer l'animal à un clavecin, vous me permettrez bien de comparer le récit du poète au chant.
d'alembert.
Gela est juste.
BORDEU
Il y a dans tout chant une gamme. Cette gamme a ses intervalles ; chacune de ses cordes a ses harmoniques, et ces harmoniques ont les leurs. C'est ainsi qu'il s'introduit des modulations de passage dans ;la mélodie, et que le chant s'enrichit et s'étend. Le fait est. un motif donné que chaque musicien sent à sa guise.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Et pourquoi embrouiller la question par ce style figuré ? Je dirais que, chacun ayant ses yeux, chacun voit et raconte diversement. Je dirais que chaque idée en réveille d'autres, et que, selon son tour de tête ou son caractère, on s'en tient aux idées qui représentent le fait rigoureusement, ou l'on y introduit les idées réveillées; je dirais qu'entre ces idées il y a du choix; je dirais... que ce seul sujet traité à fond fournirait un livre.
d'alembert.
Vous avez raison; ce qui ne m'empêchera pas de demander au docteur s'il est bien persuadé qu'une forme qui ne ressemblerait à rien, ne s'engendrerait jamais dans l'imagination, et ne se produirait point dans le récit.
BORDEU
Je le crois. Tout le délire de cette faculté se réduit au talent de ces charlatans qui, de plusieurs animaux dépecés, en composent un bizarre qu'on n'a jamais vu en nature.
d'alembert.
Et les abstractions?
BORDEU
Il n'y en a point ; il n'y a que des réticences habituelles, des ellipses qui rendent les propositions plus générales et le langage
plus rapide et plus commode. Ce sont les signes du langage qui ont donné naissance aux sciences abstraites. Une qualité . commune à plusieurs actions a engendré les mots vice et vertu ; ' / une qualité commune à plusieurs êtres a engendré les mots laideur et beauté. On a dit un homme, un cheval , deux animaux; ensuite on a dit un, deux, trois, et toute la science des ' nombres a pris naissance. On n'a nulle idée d'un mot abstrait. On a remarqué dans tous les corps trois dimensions, la longueur, la largeur, la profondeur ; on s'est occupé de chacune de ces dimensions, et de là toutes les sciences mathématiques. Toute abstraction n'est qu'un signe vide d'idée. On a exclu i l'idée en séparant le signe de l'objet physique, et ce n'est qu'en rattachant le signe à l'objet physique que la science redevient ' une science d'idées ; de là le besoin, si fréquent dans la conver- 1 sation, dans les ouvrages, d'en venir à des exemples. Lorsque, après une longue combinaison de signes, vous demandez un exemple, vous n'exigez autre chose de celui qui parle, sinon de donner du coi'ps, de la forme, de la réalité, de l'idée au bruit successif de ses accents, en y appliquant des sensations éprouvées.
Cela est-il bien clair pour vous, mademoiselle?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Pas infiniment, mais le docteur va s'expliquer.
B0RDEU.
Cela vous plaît à dire. Ce n'est pas qu'il n'y ait peut-être
quelque chose à rectifier et beaucoup à ajouter à ce que j'ai dit;
mais il est onze heures et demie, et j'ai à midi une consultation
au Marais.
d'alembert.
Le langage plus rapide et plus commode I Docteur, est-ce qu'on s'entend? est-ce qu'on est entendu?
B0RDEU.
Presque toutes les conversations sont des comptes faits... Je ne sais plus où est ma canne... On n'y a aucune idée présente à l'esprit... Et mon chapeau... Et par la raison seule qu'aucun homme ne ressemble parfaitement à un autre, nous n'entendons jamais précisément, nous ne sommes jamais précisément enten-
RÊVE DE D'ALEMBERÏ. 181
ô dus ; il y a du plus ou du moins en tout : notre discours est -^ toujours en deçà ou au delà de la sensation. On aperçoit bien de la diversité dans les jugements, il y en a mille fois davantage qu'on n'aperçoit pas, et qu'heureusement on ne saurait apercevoir... Adieu, adieu.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Encore un mot, de grâce.
fiORDEU.
Dites donc vite.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Vous souvenez-vous de ces sauts dont vous m'avez parlé?
BORDEU
Oui.
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Croyez-vous que les sots et les gens d'esprit aient de ces sauts-là dans les races?
BORDEU
Pourquoi non?
MADEMOISELLE DE l'eSPINASSE.
Tant mieux pour nos arrière-neveux ; peut-être reviendrat-il un Henri IV.
BORDEU
Peut-être est-il tout revenu.
mademoiselle de l'espinasse.
Docteur, vous devriez venir dîner avec nous.
/ BORDEU
Je ferai ce que je pourrai, je ne promets pas ; vous me prendrez si je viens.
mademoiselle DE l'espinasse.
Nous vous attendrons jusqu'à deux heures.
BORDEU
J'y consens.