‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 83 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

la crainte de la famine, comme toutes les autres craintes, est dans l'entendement.

Bien ne m' arrive que je n'y voie V espérance dun bien ou la crainte d^un mal.

— Mais parce que ce bien et ce mal supposent la sensibilité physique, ils sont physiques?

L'auteur se trompe quelquefois parce qu'il est trop fin, et quelquefois parce qu'il ne l'est pas assez.

Il y a un bonheur circonscrit qui reste en moi et qui ne s'étend pas au delà. Il y a un bonheur expansif qui se propage, qui se jette sur le présent, qui embrasse l'avenir, et qui se repaît de jouissances morales et physiques, de réalités et de chimères, entassant pèle-mêle de l'argent, des éloges, des tableaux, des statues et des baisers.

Page 114. — Vous supposez un « homme impassible. » Mais un homme impassible à votre manière est un bloc de marbre. Vous demandez que ce bloc de marbre pense et ne sente pas ; ce sont deux absurdités : un bloc de marbre ne saurait penser, et il ne saurait non plus penser sans sentir, que sentir sans penser. Qu'entendez-vous donc par impassible?

— Inaccessible à toute douleur corporelle.

— Soit. Qu'en concluez-vous? Qu'il n'aura ni plaisir ni peine? Je le nie. S'il se plaît à penser ou à étendre ses connaissances, il pensera; s'il ne se plaît pas à penser, il restera stupide.

— Mais s'il reste stupide, c'est que n'ayant aucun intérêt à exercer cette faculté que je lui ai réservée, il ne l'exercera pas.

— Et vous croyez qu'il ne pourra pas avoir l'intérêt de la curiosité?

— Je le crois.

— Et vous croyez qu'on ne fait rien pour soi seul ?

— Je le crois.

— Et vous croyez qu'il n'y a aucune sorte de vanité concentrée?

— Je le crois.

— Que bien que cet être chimérique soit d'une espèce différente de la mienne, il dédaignera mon éloge, surtout s'il connaît toute la force de mon esprit et toute l'étendue de mes lumières?

— Assurément.

— Et que quand Newton luttait contre Leibnitz, c'était par une rivalité de jouissances corporelles?

— Ils en voulaient à mon estime. Je l'avoue. Et par conséquent à tous les avantages qu'elle promet.

— A des vins excellents ?

— Pourquoi non ?

— A de belles femmes ?

— Pourquoi non?

— Mon ami, vous extravaguez.

Page ibid. — Votre comparaison du pouvoir à une lettre de change est charmante ' ; mais cette lettre de change est payable en argent pour celui-ci, en houris pour celui-là, en réputation ou cliquetis pour un troisième. Dites-moi, Helvétius , ou plutôt demandons à Thomas qui fait tant de cas de la considération publique*, que si c'était un fer rouge il ne balancerait pas à la saisir avec les dents, s'il refuserait le laurier d'Homère ou de Virgile, à la condition d'en être réduit pendant toute sa vie au vêtement le plus déguenillé, au plus étroit nécessaire, à un petit grenier sous le toit, en un mot à la privation absolue de tout ce qu'on entend par les douceurs sensuelles de la vie, de toutes les satisfactions attachées et à l'ambition, et à l'opulence, et à la volupté. Si Thomas répond que non, moi qui ne suis pas aussi fanatique de gloire littéraire, j'accepte le lot et la condition; j'accepte pour cette seule jouissance, l'impassibilité à toutes les autres. Je pense; j'écris V Iliade avec des doigts de marbre; quand je passe, vous vous écriez: Le voilà le bloc merveilleux qui a écrit r//i«rf^... et je suis satisfait.

Permettez-moi une autre supposition un peu plus sensée que la vôtre. Vous êtes roi, vous devez la couronne et la vie à un héros, votre sujet. Vous êtes reconnaissant, mais votre bienfaiteur jouit du repos, de la santé, de la fortune et de la sagesse : tout ce que votre puissance lui prodiguerait de bonheur phy-

1. « SuîB-je mnni d*nne telle lettre, je toache à Londres ou à Paris cent mille francs ou cent mille écus, et par conséquent tous les plaisirs dont cette somme est représentative. Suis-Je muni d*nne lettre de commandement ou de pouvoir, je tire pareillement à vue sur mes concitoyens telle quantité de denrées ou de plaisirs. Les effets de la richesse et du pouvoir sont à peu près semblables parce que la richesse est un pouvoir. » De VHovmm,

% Ducis appelait Thomas un chartreux du monde.

308 RÉFUTATION DE L'OUVRAGE D'HELVÉTiUS

sique, il le méprise ou le possède. Ne vous reste-t-il plus rien à faire pour le bonheur de cet homme-là?

— Mais non.

— Vous vous trompez.

— Quoi donc?

— Une statue.

— Et à quoi bon cette statue ?

— Hélas 1 à lui restituer la jouissance de tout ce qu'il possède.

— Mais il est donc fou?

— Pas trop.

— Mais il n'avait donc pas la sagesse?

— Et qu'importe qu'il eût ou n'eût pas la sagesse? Il ne lui manquait rien de tout ce que vous regardez comme le mobile de toutes nos actions, l'unique objet de nos désirs; et son cœur enfant criait : « La statue, la statue, moi, je veux la statue... Le ruban, le ruban, moi je veux le ruban.

c( — Mais, sot enfant, tu n'auras pas sitôt le ruban que tu perdras le repos et la santé.

« — Je tâcherai de recouvrer l'un et l'autre.

« — Que tu seras envié.

« — Il vaut mieux faire envie que pitié.

« — Que tu seras forcé à des dépenses au-dessus de ta fortune.

(c — Je me ruinerai.

« — Que, ruiné, tu seras privé de tous les plaisirs de la vie.

(c — Il n'en est point sans le ruban; le ruban, je veux le ruban.

« — Mais tiens, lis ce livre, et tu verras qu'on n'ambitionne le ruban que pour acquérir ce que tu perdras.

a — Ce livre est fort beau, je le crois sans l'avoir lu ; mais il ne sait ce qu'il dit. Le ruban, le ruban, je veux le ruban, moi... »

— Voilà l'histoire des dix-neuf vingtièmes des hommes ; et croyant écrire celle de l'espèce humaine, vous n'avez tout au plus écrit que la vôtre, et parce que la femme était Votre ruban, vous avez supposé que c'était le ruban de tous les autres. Trahit sua quemque voluptas.

Page 115. — Partout où il n'y a point d'honneurs qui distinguent un citoyen d'un citoyen, partout où la gloire littéraire

est inconnue, il faut suppléer à cette monnaie par une autre. La femme ne pourrait être la monnaie d'une belle action chez un peuple d'eunuques. Mais cela même prouve le contraire de votre thèse.

Page 116. — Il faut pour aller à la sape que Vécu donné au soldat soit le représentatif d'une pinte d'eau-de-vie ou de la nuit dune vivandière.

Gela n'est pas toujours vrai. Il y a tel soldat qui refuserait Técu qui ne représenterait qu'une pinte d'eau-de-vie, ou la nuit d'une vivandière : témoin celui qui, à ce fameux siège de Lille* si bien défendue parBoufflers, s'exposa à être tué comme dix autres qui l'avaient précédé, et qui, lorsqu'on lui offrit les cent louis promis à celui qui instruirait des travaux de l'assiégeant, répondit : Mon capitaine^ reprenez vos cent louisy cela ne se fait pas pour de l'argent. Celui qui voit bien l'honneur ne voit rien au delà. Celui à qui on a donné Briseïs en récompense du péril qu'il a couru, ne s'y est pas exposé pour avoir Briseïs. Achille, lequel des deux veux-tu, ou Briseïs sans combattre, ou la victoire sans Briseïs? Celui qui est Achille répond; Je veux combattre, je veux vaincre.

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