‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 85 sur 210 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Page 127. — Plaisir et douleur sont et seront toujours les seuls principes des actions des hommes.

J'en conviens; et cet ouvrage est rempli d'une infinité de maximes et d'observations auxquelles je dirais également, j'en conviens, mais ajouterais-je, je nie la conséquence. Vous n'admettez que des plaisirs et des douleurs corporelles, et j'en ai éprouvé d'autres. Celles-ci, vous les ramenez à la sensibilité physique comme cause; moi, je prétends que ce n'est que comme condition éloignée, essentielle et primitive. Je vous contredis, donc j'existe. Fort bien. Mais je vous contredis parce que j'existe. Cela n'est pas, pas plus que : il faut un pistolet pour faire sauter la cervelle ; donc je fais sauter la cervelle parce que j'ai un pistolet.

Page 128. — Parmi les savants il en esty dit-on^ qui loin du

monde se condamnent à vivre dans la retraite y or comment se

persuader que dans ceux-ciy V amour des talents ait été fondé sur

V amour des plaisirs physiques^ et surtout sur celui des femmes?

Comment concilier ces inconciliables?

C'est qu'ils ne se concilient point. Vous vous faites une objection insoluble; vous y répondez pourtant*; bien? c'est autre chose. Que d'esprit en pure perte!

Laissez là toutes ces subtilités dont un bon esprit ne peut se payer, et croyez que quand Leibnitz s'enferme à Tàge de vingt ans, et passe trente ans sous sa robe de chambre, enfoncé dans les profondeurs de la géométrie ou perdu dans les ténèbres de la métaphysique, il ne pense non plus à obtenir un poste, à coucher avec une femme, à remplir d*or un vieux bahut, que s'il touchait à son dernier moment. C'est une machine à réflexion, comme le métier à bas est une machine à

1. Helvétius répond en B*appuyant sur Texemplo des avares : « Uétat de désir est un état de plaisir. » Naigeon a cité une grande partie de ce chapitre, i^^

ourdissage ; c'est un être qui se plaît à méditer ; c'est un sage ou un fou, comme il vous plaira, qui fait un cas infini de la louange de ses semblables, qui aime le son de l'éloge comme l'avare lé son d'un écu ; qui a aussi sa pierre de touche et son trébuchet pour la louange, comme l'autre a le sien pour l'or, et qui tente une grande découverte pour se faire un grand nom et éclipser par son éclat celui de ses rivaux, l'unique et le dernier terme de son désir.

Vous, c'est la Gaussin^ lui, c'est Newton, qu'il a sur le nez*.

Voilà le bonheur qu'il envie et dont il jouit.

— Puisqu'il est heureux, dites-vous, il aime les femmes.

— Je l'ignore.

— Puisqu'il aime les femmes, il emploie le seul moyen qu'il ait de les obtenir.

— Si cela est, entrez chez lui, présentez-lui les plus belles femmes et qu'il en jouisse, à la condition de renoncer à la solution de ce problème ; il ne le voudra pas.

— Il ambitionne les dignités.

— Offrez-lui la place de premier ministre, s'il consent de jeter au feu son traité de Y Harmonie préétablie; il n'en fera rien.

Et vous, eussiez-vous brûlé le livre de Y Esprit ou le Traité de V Homme que j'examine, pour jouir de M"' Helvétius, vous, né voluptueux, vous qui auriez cruellement compromis son boi^ heur et le vôtre, si vous eussiez survécu seulement six mois à la publication de votre ouvrage? Je n'en crois rien'.

— Il est avare, il a la soif ardente de l'or.

— Forcez sa porte, entrez dans son cabinet, le pistolet à la main, et dites-lui : Ou ta bourse, ou ta découverte du Calad des fluxions... et il vous livrera la clef de son coffre-fort en souriant. Faites plus : étalez sur sa table toute la séduction de la richesse, et proposez-lui un échange ; et il vous tournera le dos de dédain. Que la découverte qu'il refuse de vous céder, vous l'ayez faite et que vous soyez assez généreux pour lui en abandonner l'honneur, pourvu que, sa bibliothèque incendiée.

1. Actrice du Théâtre-Français, morte au moment où Diderot écrivait.

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