‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 86 sur 210 · Passage supprimé dans Tédition des Mémoires de Naigeon · texte numérisé non relu

Passage supprimé dans Tédition des Mémoires de Naigeon

3. Alinéa supprimé dans Tédition Brière des Mémoires de Naigeon.

il se résolve à perdre sa vie dans la dissipation, l'abondance, les plaisirs, la jouissance de tous ces biens physiques qu'il poursuit à son insu et par une voie si pénible et si ridicule; vous ne le déterminerez pas plus qu'un hibou à se faire oiseau de jour, ou un aigle à se faire oiseau de nuit.

C'est qu'il est un principe qui a échappé à l'auteur, et ce principe, c'est que la raison de l'homme est un instrument qui correspond à toute la variété de l'instinct animal ; que la race humaine rassemble les analogues de toutes les sortes d'animaux ; et qu'il n'est non plus possible de tirer un homme de sa classe qu'un animal de la sienne, sans les dénaturer l'un et l'autre, et sans se fatiguer beaucoup pour n'en faire que deux sottes bêtes. J'accorde que l'homme combine des idées, ainsi que le poisson nage et l'oiseau vole; mais chaque homme est entraîné par son organisation, son caractère, son tempérament, son aptitude naturelle à combiner de préférence telles et telles idées plutôt que telles ou telles autres. Le hasard et plus encore les besoins de la vie disposent de nous à leur gré; qui le sait mieux que moi ? C'est la raison pour laquelle pendant environ trente ans de suite, contre mon goût, j'ai fait V Encyclopédie et n'ai fait que deux pièces de théâtre. C'est la raison pour laquelle les talents sont déplacés et les états de la société remplis d'hommes malheureux ou de sujets médiocres, et que celui qui aurait été un grand artiste, n'est qu'un pauvre sorbonniste ou un plat jurisconsulte. Et voilà la véritable histoire de la vie, et non toutes ces suppositions sophistiques où je remarque beaucoup de sagacité sans nulle vérité ; des détails charmants et des conséquences absurdes ; et toujours le portrait de l'auteur proposé comme le portrait de l'homme.

[Toutes ces assertions d'Helvétius que signifient-elles? Qu'il était né voluptueux, et qu'en circulant dans le monde, il s'était souvent heurté contre des personnels et des fripons.

Et de ce que je viens de dire, que conclure? Qu'on n'aime pas toujours la gloire, la richesse et les honneurs, comme la monnaie qui paiera les plaisirs sensuels. L'auteur en convient des vieillards. Et pourquoi un jeune homme communément organisé ne naîtrait-il pas avec les dispositions aux travers, aux vertus, aux vices de l'âge avancé?

Combien d'enfants, pour me servir de l'expression prover-

biale, nés du bois dont on fait les viellesy c'est-à-dire propres à tout et bons à rien !

L'avarice est le vice des vieillards, et il y a des enfants avares. J*ai vu deux frères dans la première enfance, Tun donnant tout, l'autre serrant tout, et tous les deux journellement exposés sans effet à la réprimande contradictoire de leurs parents : l'aîné est resté dissipateur, le cadet avare.

Le prince de Galitzin * a deux enfants, un petit garçon bon, doux, simple; une petite fille rusée, fine et tendant à ses vues, toujours par des voies détournées. Leur mère en est désolée ; jusqu'à présent il n'y a rien qu'elle n'ait fait pour donner de la franchise à sa petite fille, sans y avoir réussi. D'où naît la différence de ces deux enfants à peine âgés de quatre ans et tous les deux également élevés et soignés par leurs parents? Que Mimi se corrige ou ne se corrige pas, jamais Dimitri son frère ne se tirera comme elle des intrigues de la cour. La leçon du maître n'équivaudra jamais à la leçon de nature*.]

Sans aucun besoin ni de richesse, ni de plaisirs sensuels, Helvétius compose et publie son premier ouvrage. On sait toutes les persécutions qu'il essuya. Au milieu d'un orage qui fut violent et qui dura longtemps, il s'écriait : « J'aimerais mieux mourir que d'écrire encore une ligne. » Je l'écoutais et je lui dis : « J'étais un jour à ma fenêtre ; j'entends un grand bruit sur les tuiles qui n'en sont pas éloignées. Un moment après, deux chats tombent dans la rue : l'un reste mort sur la place; l'autre, le ventre meurtri, les pattes froissées et le museau ensanglanté, se traîne au pied d'un escalier, et là il se disait : « Je veux « mourir si je remonte jamais sur les tuiles. Que vais- je a chercher là? une souris qui ne vaut pas le morceau friand « que je puis ou recevoir sans péril de la main de ma maî- « tresse ou voler à son cuisinier; une chatte qui me viendra <c chercher sous la remise, si je sais l'y attendre ou l'y appeu 1er... )) Je ne sais jusqu'où il poussa cette philosophie; mais tandis qu'il se livrait à ces réflexions assez sages, la douleur de sa chute se dissipe, il se tàte, il se lève, il met deux pattes sur le premier degré de l'escalier, et voilà mon chat sur le même

1. Diderot logeait chez ce prince quand il écrivait cette Réfutation.

2. Tout le pjissage entre crochets ne se trouve pas dans les Mémoires de Naigeon.

toit dont il était tombé et où il ne devait regrimper de sa vie. L'animal fait pour se promener sur les faîtes, s'y promène. »

Sans aucun besoin ni de richesse, ni d'honneurs, ni d'aucuns plaisirs sensuels, ou avec les moyens faciles de se les procurer, Helvétius fait un second ouvrage, et remonte sur le même faîte d'où la seconde chute eût été bien plus fâcheuse que la première. Te ipsum conçûtes, sondez les autres, c'est fort bien fait, mais ne vous ignorez pas vous-même. Quel était votre but, lorsque vous. écriviez un ouvrage qui ne devait paraître qu'après votre mort? Quel est le but de tant d'autres auteurs anonymes? D'où naît dans l'homme cette fureur de tenter une action au moment . où elle devient périlleuse? Que direz-vous de tant de philosophes, nos contemporains et nos amis, qui gourmandent si fièrement les prêtres et les rois? Us ne peuvent se nommer; ils ne peuvent avoir en vue ni la gloire, ni l'intérêt, ni la volupté; où est la femme avec laquelle ils veulent coucher, le poste que leur ambition se promet, le flot de la richesse qui refluera sur eux? J'en connais, et vous en connaissez vous-même qui jouissent de tous ces avantages qu'ils dédaignent, parce qu'ils ne font pas leur bonheur, et dont ils seraient privés sur la plus légère indiscrétion de leurs amis, sur le moindre soupçon du magistrat. Comment résoudrez-vous en dernière analyse à des plaisirs sensuels, sans un pitoyable abus des mots, ce généreux enthousiasme qui les expose à la perte de leur liberté, de leur fortune, de leur honneur même et de leur vie? Us sont indignés de nos préjugés; ils gémissent sur des erreurs qui font le supplice de notre vie ; du milieu des ténèbres où nous nous agitons, fléaux réciproques les uns des autres, on entend leurs voix qui nous appellent à un meilleur sort : c'est ainsi qu'ils se soulagent du besoin qu'ils ont de réfléchir et de méditer, et qu'ils cèdent au penchant qu'ils ont reçu de la nature cultivée par l'éducation, et à la bonté de leur cœur lassé de voir et de souflrir sans murmure les maux dont cette pauvre humanité est si cruellement et depuis si longtemps accablée. Us la vengeront; oui, ils la vengeront; ils se le disent à eux-mêmes; et je ne sais quel est le dernier terme de leur projet, si ce dangereux honneur ne l'est pas.

Je vous entends, ils se flattent qu'un jour on les nommera, et que leur mémoire sera éternellement honorée parmi les hommes. Je le veux; mais qu'a de commun cette vanité héroïque

avec la sensibilité physique et la sorte de récompense abjecte que vous en déduisez?

— Ils jouissent d'avance de la douce mélodie de ce concert lointain de voix à venir et occupées à les célébrer, et leur cœur en tressaillit' de joie.

— Après?

— Et ce tressaillement du cœur ne suppose- t-il pas la sensibilité physique?

— Oui, comme il suppose un cœur qui tressaille; mais la condition sans laquelle la chose ne peut être en est-elle le motif? Toujours, toujours le même sophisme.

Mon ami, votre vaisseau fait eau de toutes parts, et je pourrais le couler à fond par l'exemple de quelques hommes qui ont encouru l'ignominie et qui l'ont supportée dans le silence pendant une longue suite d'années, soutenus du seul espoir de confondre un jour leurs injustes concitoyens, par l'exécution de projets d'une utilité publique qu'ils méditaient en secret. Ils pouvaient mourir sans vengeance; ils sont parvenus à l'extrême vieillesse avant que de se venger.

Quel rapport y a-t-il entre l'héroïsme insensé de quelques hommes religieux et les biens de ce monde? Ce n'est pas de coucher avec une jolie femme, de s'enivrer de vins délicieux, de se plonger dans un torrent de voluptés sensuelles ; ils s'en privent ici-bas, et ils n'en espèrent point là-haut : ce n'est pas de regorger de richesses; ils donnent ce qu'ils en ont, et se sont persuadés qu'il est plus difficile à l'homme riche de se sauver qu'au chameau de passer par le trou d'une aiguille : ils n'ambitionnent point de poste éminent; le premier principe de leur morale est le dédain d'honneurs corrupteurs et passagers. Voilà ce qu'il faut expliquer. Quand on établit une loi générale, il faut qu'elle embrasse tous les phénomènes, et les actions de la sagesse et les écarts de la folie *.

Malgré les défauts que je reprends dans votre ouvrage, ne croyez pas que je le méprise. Il y a cent belles, très-belles pages; il fourmille d'observations fines et vraies, et tout ce qui me blesse, je le rectifierais en un trait de plume.

i. Diderot dit indifféreminent tressaillit, comme Montesquieu, et tressaille comme nous ëcriTons aujourd'hui.

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