‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 12 sur 67 · SUR LES ÉPREUVES · texte numérisé non relu

SUR LES ÉPREUVES

ferentes qu'en avaient les contemporains , et au peu de considération que méritent la plupart de ceux qui les rapportent.

Nous accordons souvent notre confiance à des historiens à qui leurs contemporains l'auraient refusée. Qu'un auteur aujourd'hui , sans être sorti du fond de la Bretagne, entreprit, sur des relations vagues et populaires, d'écrire Y Histoire du fanatisme des Cévennes, et prétendit être cru, sous prétexte d'avoir vécu dans le même siècle et dans le même royaume , nou^ ferions assurément peu de cas de ses prétentions : nous ne devons pas donner plus de croyance aux fables ridicules des épreuves arrivées dans les temps d'ignorance et de superstition, sur le témoignage peu uniforme d'auteurs qui n'ont pas eu les mêmes avantages que l'écrivain que je viens de supposer; mais dans l'histoire, comme dans l'optique , l'éloignement rapproche les objets entre eux.

D'ailleurs, plusieurs historiens ne rapporlentpas ces faits comme certains, mais comme l'histoire de la croyance vulgaire ; les faits sont souvent contradictoires , on accompagnés de circonstances bien capables d'affaiblir la foi du prodige. Le prétendu merveilleux des épreuves les plus célèbres dans ces temps , trouvait des lors des contradicteurs ; insensiblement les yeux s'ouvrirent: des accusés , qu'on eût pu autrefois contraindre juridiquement à subir ces épreuves , les refusèrent hautement.

George Lbgothète parle d'un homme qui , dans le treizième siècle , refusa de subir l'épreuve du feu , disant qu'il n'était point charlatan ; l'archevêque ayant voulu lui faire quelque instance à ce sujet , il lui répondit qu'il prendrait le fer ardent, pourvu qu'il le reçût de sa main : le prélat , trop prudent pour accepter la condition , convint qu'il ne fallait pas tenter ï)ieu.

C'est ainsi que les épreuves ne pouvaient réussir que pour ceux qui y avaient foi. Ce qui est un miracle aux yeux'd'un. homme , serait pour un autre un artifice et une chose fort naturelle. Rien ne porta plus d'atteinte aux épreuves , que celle qui fut tentée à Constantinople , sous Andronic , fils de Michel Paléologue. Le clergé était divisé sur l'élection du patriarche et sur plusieurs autres articles. Les deux partis convinrent d'écrire leurs raisons chacun dans un cahier séparé ; que les deux cahiers seraient ensuite jetés au feu ; et que celui qui échapperait aux flammes , donnerait gain de cause k son parti. La cérémonie se passa de bonne foi de part et d'autre ; aussi l'événement fut-il fort simple : les deux cahiers furent consumés ^ et les ecclésiastiques , honteux du succès , n'osèrent plus autoriser dépareilles épreuves, qui , cependant, ne. s'abolirent pas en-* core jMirtout. Si cette épreuve n'eût pas été aussi publique , Ici

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parties intéressée! auraient tâché de la tenir cachée , on d'j donner nne explication ; c'est ce qui arrivait dans les éprenTes particulières , oti Fignoranoe et l'artifice entretenaient la superstition «

Une autre épreuve , qui se fit avec le pins grand appareil en I io3 y fut celle de Luitprand, prêtre de Milan. Il accusa de simonie Grosulan , son archevêque , et offrit de prouver la vé^ rite de son accusation en traversant un bûcher allumé. Il j entra , dit-on , au travers des tourbillons de 'flammes qui se divisaient devant lui , et en sortit *aus acclamations du peuple. On remarqua simplement que sa main avait reai quelque atteinte du feu en jetant de l'eau bénite et de l'encens dans le bâcher, et qu'il avait eu le pied froissé. Il semble qu'on ne devait pas chicaner un homme qui, après avoir traversé un large bûcher oh il devait périr , en était quitte à si bon marché ; cependant cette épreuve fut jugée insuffisante à Rome, le pape renvoya l'archevêque absous, et Luitprandse retira dans la Walteline; c'est ce qui me fait penser qu'on ne fut pas si frappé de cette prétendue merveille. En effet , interprétons nn peu ce récit , diminnons la grandeur du bûcher et la vivacité du feu , angmenloas la plaie de la main et du pied de Luitprand , et regardons sa retraite dans la Walteline comme un exil de la part du pape , prononcé contre un fanatique ; nous serons à peu près au vrai , surtout sachant que cette épreuve est rapportée par Landolfe , le jeune , neveu de Luitprand , qui aura voulu présenter le tout à l'avantage de son oncle. Il parait que Pierre Ignée et Luitprand ont été fabriqués sur le même modèle.

Souvent le même fait est attribué k différentes personnes. Cunégonde , femme de l'empereur Henri II , étant accusée d'adultère , se justifia , dit Baronius, en prenant des fers rouges comme un bouquet de fienrs. D'autres font faire cette épreuve par Cunilde , femme de l'empereur Henri III. QueUe certitude doitent avoir sur le fait ceux qui ne s'accordent pas sur la per^ somne ? C'est ce qui fait voir que la plupart de ces histoires étaient écrites d'après une tradition vague et populaire.

On peut objecter qu'à la vérité les anc^s historiens ont écrit beaucoup de fables , mais que ces fables même aervenl cependant de preuves au fonds de l'histoire. Il y a eu plnsieurs épreuves faites pour des affaires d'État , devant des personnes qui avaient intérêt , droit et pouvoir de les éclaircir. H faUait que ces épreuves fussent vraies pour donner occasion de let prescrire par des lois , au pohit que Charlemagae les ordonna par un •apitnlaire exprès de 808.

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A l'ëgarâ de la raison qu'on tire des lois qui lésôd! autorisées, il suffit de répondre qu'elle est pleinement détruite par la raison qui les 4 fait proscrire, d'autant ^lus que la dernière nàissdit dé la réflexion et de l'expérience.

Mais , enfin , pour montrer lé peu d'avantage qu'on j^ent tiré^ des épreuves qu'on dit avoir été faites àvéc plus d'éclat , éxarfainous celle qui fut faite , devant Lothai^ë , en faveur de la rèiné Thetberge, accusée d'adultëré incestuèut avec un de ses frères; l'époque en est d'autant plus importante , que ce ne fut qu'environ cinquante ans après le capitulaire de Charlenfiagilè eh fa* veur des épreuves , et dans le plus fort dé leut crédit.

Un homme prouva l'intocence de là reine , en faisâiit Yépténvè de l'eau bouillante sans se brûler. Lès étéques déclarèretit ïhetberge innocente , et Lotbaire la reprit : déut ans après , elle avoua le même crime dont elle avait été si parfaitement justifiée. Le roi qui^ aimait Yaldrade , sa concubîae , et qui ne cherchait qu'une occasioti de divorce avec la reine , la crût Su^ sa jjarole , et fît casser son mariage par quelques évéquès , qui assurèrent , dans le second concile d'Aix-la-Chapelle , que toutes ces épreuves n'étaient que des artifices proprés a confondre je vrai et le faux (i).

Tout le monde n'eut pas la même foi pour là rei^e , et il y a peu de femmes à qui on la refuse en pareille occasion.

Hincmar soutint qu'on devait s'en rappor(èr à l'épreuve qui avait été faite , et composa à ce sujet son 'traité du divorcé de Lothaire et de T*heiberge, Les raisonnemens qui furenft faits à l'occasion de celte épreuve , sont encore plu* admifal>Ies ; les docteurs , pour en soutenir l'honneur , sacfifîaieht celui de la raison, et prétendaient que celui qtii l'avait faite, avait été préservé du feu , parce que la reine s'était confessée auparâvdift. D'autres disaient qu'en faisant serment dé son innocence , là reine avait détourné son intention sur un aurtré de ses frères qui n'était pas coupable. Hincmar n'adopta pas à la tenté Ces explications ; mais il soutint toujotirs la validité de l'épréilvè ; cependant, quelque temps après , il refusa au moine Gotfescale, condamné par un synode , la permission dé se JAstifiefr par Te feq ; ce qui prouve qu'il ne croyait pas les épreuves infaillibles , k moins qu'il ne craignit que l'épreuve ne<ïémentît le synode.

Il faut convenir que , datis les disputés qui s'élevèrent alâts au sujet des éptfet^es , les raiioms qd'off alléguait âë ^art et d'autre épient de la même force ; c'était une logique bien sin-

0) Adinveniionès kumani arbiirii ^ in quitus sœpissimè ptr maleficia fabiioê locum obùnet veriiatis.

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gulière. Les adversaires de Hincmar lui objectaient , au sujet de l'épreuTe par l'eau froide y que , bien loin que les coupables dussent surnager , ils avaient été ensevelis sous les eaux du déluge ; que Pharaon l'avait été pareillement dans la mer Kouge. Hincmar répond que , depuis que les eaux du baptême ont chassé le démon , l'eau sanctifiée ne peut recevoir ce qui est coupable et impur. Quoique la question (Vit assez mal discutée , on voit du moins que , dans ce temps même de crédulité , la foi des épreuves n'était pas uniforme , et que plusieurs évéques les regardaient comme un artifice.

Il serait inutile de rapporter un plus grand nombre de faits ; vouloir examiner tous ceux de cette nature , ce serait discuter d'anciennes légendes aussi peu dignes de critique que d'apologie. II suffit d'avoir développé le ridicule y l'ignorance et l'artifice de plusieurs épreuves qui eurent le plus de crédit : nous devons juger des là que toutes Jes autres se réduiraient à aussi peu de chose y si nous étions instruits des circonstances qui nous en donneraient le dénoûment ^ et les feraient regarder comme de» fables ridicules.

J'ajouterai encore que plusieurs de ceux qui demandaient les épreuves, pouvaient connaître les drogues qui empêchent l'effet du feu, et qui sont fort communes (i). Nous voyons d'ailleurs qu'on faisait chauffer le fer plus ou moins , suivant la gravité de l'accusation ; n'était-ce point aussi suivant le crédit et la générosité de l'accusé ? Ne pouvait-on pas employer assez de temps dans les prières , l'aspersion et les autres cérémonies , pour laisser refroidir le fer , de façon qu'on pût le toucher impunément ?

n était de l'intérêt des lieux privilégiés oit les fers destinés aux épreuves étaient gardés, que ces usages subsistassent; c'était un droit utile : on entretient souvent par intérêt des superstitions que l'ignorance a fait naître.

Dans l'épreuve par l'eau froide , il y avait des patiens chargés d'une si grande quantité de cordes , qu'elles étaient suffisantes pour les faire surnager; cette circonstance se trouvant principalement dans les épreuves de ceux qu'on jugeait les plus coupables , l'événement favorisait le préjugé et entretenait la superstition.

Il n'est pas inutile d'observer qu'il y avait beaucoup d'accusés dont la condamnation intéressait faiblement le public , qui gagnait au contraire un prodige à leur justification. Il est souvent

(i) Mélange de pur esprit de sonfre , sel «nimoniac , essence de romarin et suc d'ognon. (Vojez le Journal da Savant de 1680. ) Il j a encore d^aotrca composiiions.

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parlé de femmes accusées d'aduUëre , c'est-à-dire , qui n'ont qu'un homme pour partie , et qui trouvent dans tous les autres des juges fort indulgens; il était naturel que le prodige s'opérât en leur faveur.

Mais, dira-t-OA, tous ne subissaient pas l'épreuve avec succès. Je réponds que si un miracle était continuel , il perdrait tout crédit ; les plus malheureux , à cet égard , pouvaient bien n'être pas les plus coupables : il était même assez naturel qu'un innocent superstitieux y apportât moins de précaution. D'ailleurs , on était quelquefois obligé de subir l'épreuve à toute rigueur , soit faute de crédit , soit parce que les accusateurs examinaient avec trop de soin pour qu'on eût pu user de fraude ; dans ce cas on se bri\lait immanquablement , mais il restait encore une ressource. Nous voyons dan» les auteurs , et je l'ai rapporté , qu'après l'épreuve par le feu , on renfermait dans un sac la main de celui qui l'avait subie , pour examiner trois jours après l'eifet de la brûlure ; d'où il est aisé de juger que ce qui devait d'abord se décider par un miracle formel , dépendit dans la suite d'une espèce d'augure qu'on avait la faculté d'interpréter. Ce furent de telles fraudes et de telles puérilités qui firent enfin regarder ces épreuves comme fausses, ridicules et plus propres à favoriser le crime qu'à justifier l'innocence.

Chaqi)e siècle a ses folies et ses erreurs, le commun des hoTuraes pense d'après le génie de son siècle; mais, lorsque l'ivresse en est passée , on est surpris à quel point on a été dupe : la superstition et le go ih pour le merveilleux, ont toujours été les maladies incurables de l'esprit humain. Parmi le vulgaire , et il y en a de tous les états , un homme qui a cru voir un prodige , s'en estime infiniment plus ; ceux à qui il le raconte , l'écoutent avec avidité : ils croient du moins en le publiant , participer à l'honneur : ces sortes de gens en voient souvent , parce qu'ils voient les choses comme ils les désirent ; et dans les fables qu'ils racontent , ce sont des menteurs de la m/^illeure foi. Dans le fort du fanatisme , les personnes raisonnables n'osent ou ne daignent contredire ; voilà précisément ce qui arrivait dans les épreuves. Les hommes ont toujours aimé à prendre le sortpoar arbitre, et les peuples les plus anciens ont eu leurs épreuves (i) ; elles sont encore en usage dans les royaumes de Congo , Mntamba et Angola. Ce n'est pas que ces nations aient pris ces

(i) Voyez PAntigone de Sophocle; EusUtfaios lib, VIII elTX de Amoribut^ Ismeniœ et Ismenis ; Tntias lib. IX de AmorihuM Ctitoph. HUloiie naturelle et politique de Siam , Paris , 1688. DescriptiQn de V Afrique, *lc Draper, Anglia Sacra, Londres', 1691.

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usages des anciens peuples ; mais il y a dans Tesprit humain des germes universels de folie qui ëclosent d'eux-mêmes. Au rojaume de Thibet , lorsque deui parties sont en procès , on jette dans une chaudière d*eau bouillante deux pièces , l'une blanche et l'autre noire. Les deux parties plongent ensemble le bras dans l'eau ; celui qui rencontre la pièce blanche gagne son procès , et pour l'ordinaire ils sont tons deux estropiés. Nous admirons avec raison leur stupide superstition , sans faire réflexion que ce qui se pratiquait autrefois parmi nous, n'était pas plus merveilleux , mais que nous étions aussi barbares. Nous serions encore heureux , si les lumières que nous ayons acquises , en nous détrompant de nos anciennes erreurs , nons en faisaient éditer de nouvelles.

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