‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 13 sur 67 · LES PONTS ET CHAUSSÉES DE FRANCE · texte numérisé non relu

LES PONTS ET CHAUSSÉES DE FRANCE

J'ai lu quelque part que Corînthe étant menacée d'un siège par Philippe , roi de Macédoine , les habitans , animés par la grandeur du péril et par la gloire qu'ils acquerraient à le surmonter , se livrèrent tous avec une ardeur, incroyable aux préparatifs d'une vigoureuse défense. Les femmes mêmes voulurent y prendre part, tant l'amour de la patrie est capable d'élever et d'enflammer le courage. Les uns furent employés à l'approvisionnement des vivres et des munitions ; d'autres à réparer les fortifications et à dresser des machines de guerre ; ceux-ci à distribuer des armes et à exercer les soldats ; chacun à ce qui convenait le mieux à ses talens et à sa profession. Diogëne voyant qu'on ne le chargeait de rien, quoiqu'il eût deux bras et une tête , fut saisi d'un soudain transport ; il jeta son man-f teau et sa besace , et se mit à rouler son tonneau avec tant de véhémence , qu'il donna lieu à ses amis de lui en témoigner leur étonnement. Il leur répondit que dans une occasion oii il voyait toute" la ville occupée du bien public , il ne voulait pas se faire soupçonner de paresse , ni qu'il eût été capable de refuser le travail , si le magistrat avait daigné l'occuper.

Quoique je ne ressemble en rien à Diogëne , si ce n'est , peutêtre, par un peu trop d'approximation à la pauvreté , et que je ne présume pas assez de mes forces pour me flatter que la république tirât quelque secours de mon travail , je ne laisserai pas d'adopter la réponse du philosophe cynique , si l'on démande ce qui peut me porter à remuer mon tonneau. Je conviens que l'ennemi est loin de nos portes , et que si les dieux veulent nous . inspirer, il doit plus trembler pour ses foyers , que nous n'avons à craindre pour les nôtres; mais il n'en dévore pas wioins, des yeux , nos possessions ; et il porte sa frénésie jusqu'à nous disputer l'empire des lettres, parla seule raison qu'elles sont devenues une branche féconde de notre commerce, et qu'il voudrait l'envahir tout entier. Chacun de mes concitoyens, et tous, jusqu'aux femmes , se faisant un devoir de défendre l'honneur de la nation , j'ai cru qu'on ne me blâmerait pas , si j'osais , au moins, figurer dans le combat, pour r'être pas regardé comme un admirateur oisif des diSerentes'productions du temps* telles et en si grand nombre que si l'on ne peut dire qu'il n y en eut jamais de meilleures , ou ne doit pas craindre de se tromper > en avançait qu'il n'y en eut jamais tant.

5i8 AVANT'-PITOPOS.

J'avoue aussi qu'un second motif de zèle m'a excite; je n'aipa voir sans émotion (f) qu'un de nos auteurs politiques modernes se soit élevé contre une matière que j'affectionne, et par laquelle nous remportons avec éclat sur la nation rivale , un avantage qu'elle ne saurait nous contester, je veux dire celui qui nait de la magnificence et de l'utile commodité de nos chemins. Cependant leur largeur poussée à l'excès, suivant cet auteur, et leur construction qu'il trouve déplorable , TindispcMent tellement , qu'il nous accuse de dérober (2) par l'une , k l'agriculture , l'étendue de deux provinces ; et q»i'il juge que l'autre (3) « pourrait être détruite en no an de temps , par une » médiocre colonie de tanpes. » Je le crois bien , vraiment ; des édifices plus solides ne soutiendraient par des attaques si sérieuses (4) ; et quant à la perte du terrain , si nous calculions la superficie qu'en occupent les villes , les bourgs, les villages, les hameaux, les châteaux , les fermes, les Crinaux, étangs, etc. , quel vol fait an labourage ! pourrions-nous dire. Mais la société se réjouit de ces pertes, par le dédommagement qu'elle en reçoit avee usure, et ne sent pas moins l'indemnité que lui rapportent les chemins. Ce digne citoyen dont, au surplas, je reconnais trèssincèrement le mérite , et qui a publié d'excellentes réflexions , blâme encore hautement les moyens dont on se sert pour avancer la réparation des ponts et chaussées. Il veut qu'on supprime ' le travail des corvées , parce qu'il n'en voit que les vices honteux, que je déteste plus que lui; et il souhaite qu'on y substitue le travail des soldats dont il n'a pesé ni les diflicuUés , nt le« dangereuses conséquences. Qu'il me soit permis de dire , sans vouloir lui déplaire , qu'il aurait sagement fait de rejeter cette discussion de son Traité , et de la mettre au rang des choses doni il n'a pas voulu faire un livre, parce qu'il ne les ^ai^ait pas-. Il n'a point aperçu qu'indépendamment de leur faiblesse , et souvent de leur contradiction , ses objections tendent à inspirer des préjugés dangereux , en faisant craindre au gouvernement les conséquences d'un système réellement avan> tageux à l'État ; et en dégoûtant les peuples d'un travail dont ils retirent sensiblement la récompense. Je crains que ce ne toit à lui seul qu'il faille imputer les préventions (heureusement passagères) oii l'on était tombé , tout récemment, sur ce sujet , et qui ne sont parvenues jusqu'à moi , dans mon séjour chamféive , qu'si cause qu'elles ont été trop répandues : mais il y a ,

(i) Tiaitc de la Population,

(a) Première Partie , page 187.

(3) Ibid, page 184.

<4} Partie II, page iML

AVANT-PROPOS. Sig

fliles-YouSf des abus dans la manutention des c<irv^s. £h ! où n'y eu a-t-il pas ? Serait-ce une raison d'anéantir tous les ordres? Le ministre sage ne s'occupe que du soin de les redresser , et de les affermir davantage ; encore restera*t-il toujours à craindre que les réformateurs ne soient trompés , tant le vice est inséparable de l'humanité.

C'est ainsi qu'on s'expose à une juste critique, quand on se porte soi-même à critiquer sans réflexion 9 et qu'on entreprend de traiter des sujets auxquels on ne s'est point préparé. II. en est des chemins, à certains égards, comme du commerce auquel ils sont destinés. Tout le monde en parle; peu de gens voient les ressorts secrets qui font mouvoir ces deux immenses machines. Chacun en admire les dehors , et veut participer aux bienfaits qu'elles procurent; mais personne ne se porte volontairement à contribuer à leur entretien. Pour me restreindre à la partie que j'examine , on voit , tout au plus, quelques propriétaires de terres ) pour obtenir des chemins qui devraient être faits à leurs dépens, offrir d'en avancer les deniers. Avare libéralité , qui n'a poujr principe que de jouir plus tôt , en chargeant FÉtat d'une anticipation de dépense inutile, et qui prive le public d'un fonds destiné à ses besoins. Nous sommes injustes en tout , quand il s'agit de notre intérêt ; mais nous le sommes doublement lorsque nous blâmons en public des établissemens dont nous tâchons de profiter en particulier. J'avertis que cette dernière réflexion , qui regarde les corvées , est générale , et qu'elle n'a aucune application à personne en particulier ; mais les exemples de l'injustice que je peins , ne sont pas rares. Une route qui conduit à la terre du seigneur ou du financier ; le dirai-je ? à celle du sénateur le plus contraire au travail des communautés ; cette route est-elle commencée ? il n'y a rien , affirment-ils , de plus nécessaire , ni de plus important. C'est le premier commerce du royaume qui va être ouvert , facilité , augmenté. La route est-elle achevée ? on croirait que ces hommes métamorphosés s'attendrissent pour le peuple. Ils n'attendent qu'une occasion pour déclamer pompeusement contre une tyran* nie qui achève d écraser le pauvre, déjà expirant sous le fardeau des impôts. O hypocrites ! votre compassion ressemble au plâtre des Pharisiens : l'intérêt de ce peuple vous touche peu , et vous êtes insensibles au bien de l'État.

Mais quelqu'un de mes lecteurs , si j'en ai, ne demandera-t-il pas qui je suis moi-m^me pour oser censurer le public , et donner des leçons aux savans? Je vais satisfaire cette curiosité. Le public juge toujours sainement quand les faits lui^sonjt connus, parce qu'il est incorruptible j mai& l'erreur l'entraîoe.

5?.o AVANT-PROPOS.

quand elle le provient. Il faut donc l'éclairer et Tinstruire, pour le faire revenir de cette prévention ; et c'est lui marquer son respect , que de lui fournir les notions dont il a besoin , pour rendre justice. Tel est Tobjet de mon travail.

Sur le second chef de l'interrogation que je me suis faite , c'est autre chose. J'ai à prouver mon apprentissage , et à expliquer d'où m'est venu le droit de me donner des lettres de maîtrise , sans avoir jamais manié le crayon , l'équerre , ni le niveau. J'ai déjà dit que j'habite les champs. J'ajoute que c'est loin de Paris , et que j'y mène une vie aussi active que frugale. Comme on a ouvert plusieurs routes aux environs de ma demeure , j'ai pris plaisir à les^ parcourir toutes l'une après l'autre. J'ai fait connaissance avec les ofiSiciers qui les conduisent : insensiblement j'ai gagné leur confiance. Ils m'ont initié dans les mystères de leur art , et s'ils ne m'ont pas tout-à-fait communiqué la science d'un ingénieur, ils m'ont rendu capable de distinguer ceux qui le sont. Je ne me suis pas borné à cette connaissance , quoiqu'elle m'ait infiniment occupé ; j'ai voulu être instruit de tous les objets qu'embrasse l'administration de cette vaste matière : l'art, le droit , la police , la finance , les formes qu'on y suit ; enfin l'histoire de ses commencemens et de ses progrès. Je tâcherai de faire voir que mon étude n*a pas été tout-à-dBiit vaine , et que je ne me vante pas témérairement d'en savoir plus que l'honorable ami des hommes ^ ou , dn moins, d'en parler plus pertinemment. Il est si amplement dédommagé de ce petit avantage, par de plus hauts genres d'érudition, auxquels je n'aspire pas; il a tant d'esprit, et, encore un coup , il est si bon citoyen , qu'il ne m'enviera pas le gloriole après laquelle je cours. Il est bien plus propre à m'applaudir, quand il verra que je ne critique -ni par humeur , ni par ambition , et que mon unique but e:»t de l'imiter , en montrant mon attachement au bonheur de la patrie.

Je ne traiterai dan$ ce Discours préliminaire que la partie historique des ponts et chaussées , puisque c'est aux autres de former le corps de mon ouvrage.

Le duc de S\jilly a été le premier ministre qui , depuis la fondation de la monarchie , ait assez vivement senti de quelle influence étaient les chemins sur le commerce intérieur dn royaume. Que ce soit uniquement pour son utilité , comme on pourrait l'inférer de la réflexion d'un jurisconsulte, son contemporain , tant vaut honime^ tant vaut sa terre; ou qu'il n'ait envisagé que le bien de TEtat , comme ma vénération pour ce grand homme me le persuade ; ou qu'enfin il ait réuni ces deux intérêts , dans )a création qu'il obtint de la charge de grand-

AVANT-PROPOS. 5:>i

voyer; toujours est-il certain que la nation y gagna. ( Et de quelles bonnes idées ne lui est-elle pas redevable sur toutes les parties du gouvernement ! ) On trouve encore en ditlerens lieux des restes de chaussées dont la tradition populaire lui fait honneur ; et j'a^ vu moi-même , il y a plus de trente ans , quelques uns de ces chemins ruinés , bordés de grands arbres dont on lui rapportait l'existence; ce qui conduirait à lui attribuer aussi la plantation des chemins , renouvelée de nos jours , Henri II étant le premier de nos rois qui l'ait ordonnée par sa déclaration du 19 janvier i552. <^uoi qu'il en soit, car il serait superflu de s'appesantir sur de telles recherches , nous savons que sous la sage administration de cet illustre citoyen , il y ent des règles de police établies pour la grande et la petite voirie , et des fonds destinés dans les états des finances, pour la réparation des ponts et chaussées : cette dernière circonstance suffit pour démontrer la vérité de ma proposition. Avant cette époque , les baillis se regardant , depuis l'origine des fiefs , comme les protecteurs des chemins publics, les entretenaient , ou les négligeaient à leur gré ; et ce que nous lisons dans les capitulai res , et dans les anciennes ordonnances de nos rois , prouve que leur plus grande vigilance ne tendait qu'à la réparation du sol naturel de la voie publique, lorsqu'elle était dégradée ; et à la faire restituer par les propriétaires des héritages qui étaient dans l'habitude de r usurper.

Il faut cependant convenir que le zèle du duc de Sully n'eut pas , à beaucoup près , tout l'effet qu'il s'en était promis. Ce règne, si honorable aux fastes de la nation , et dont la mémoire vivra éternellement dans le cœur de tous les bons Français ; ce règne fut trop court pour rendre solide et durable l'établissement qu'il avait formé.

Les temps , sous Louis XIII , furent si orageux , et le ministre qui dominait , si appliqué à la guerre au dedans et au dehors, qu'en sentant tout le prix du commerce, il ne put presque rien faire en sa faveur, si néanmoins ce n'est pas beaucoup que d'avoir fondé une manne } mais il fut trop occupé du jeu des grands ressorts de la politique, pour descendre aux moyens économiques, c|[ui fructifient lentement, et demandent une tranquillité dont l'État ne put jouir pendant son ministère.

Les commencemens du dernier règne furent encore plus agités. Les troubles intérieurs , les guerres civiles , la corruption des mœurs , cause ou efiet toujours certain de l'esprit de péculat dans tous les ordres, furent autant de fléaux ajoutés aux guerres étrangères pour accabler l'État, et n'auraient pas per- 3. 34

mis au cardinal Mazarin de porter ses vues sur les chemias publics.

Il était écrit dans les livres du destin que TËtat ne prendrait une nouvelle forme , par le rétablissement de l'ordre, que soUs la main savante du grand Colbert; mais, par une autre fatalité bien déplorable , ce ministre qui procura des lois et ^ des règles à la justice., à la police, aux finances, et au commerce en général , oublia que la voirie n'en avait point , ou n'eut pas le temps de lui en donner, quoiqu'il dût mieux sentir qu'un autre , à l'imitation du grand modèle qu'il travail-^ lait à perfectionner , tous les avantages que retirerait de la réparation des chemins ce commerce dont il était le salutaire restaurateur. Peut-être aussi que de son temps la géométrie n'avait pas été assez cultivée , pour élever un nombre suffisant de sujets propres à former un corps d'ingénieurs ; et nous savons, en efiTet, que l'architecture publique était encore au berceau. Personne n'ignore le sort du pont de Moulins, bâti par le célèbre Mansard ; il ne savait pas que des pieux battus dans le sable , résistent, à une certaine profondeur , aux coups redour blés du mouton le plus pesant : il fonda sur cette matière, comme s'il avait atteint le tuf, et il ne mesura pas l'ouverture des arches au volume d'eau qu'elles devaient contenir dans le temps des crues. Son édifice, bientôt renversé, servit de leçon à l'ignorance téméraire ; mais le tedaps seul forma les savans. Si le chef des architectes était si peu versé dans les principes de ce genre de construction, combien la science de ses inférieurs était-elle bornée? Quoi qu'il en soit, M. Colbert ne porta pas sur le corps de la voirie , cette main bienfaisante ^ laquelle je viens de rendre un juste hommage, et à qui Urnt d'autres matières ont dû leur accroissement. Il n'en réforma que peu d'abus, et encore imparfaitement.

Après lui les chemins furent comme condamnés à l'abandon, et restèrent en ce déplorable état jusqu'à M. Desmaretz, qui prit à cœur de les tirer de l'oubli. A l'aide d'un magistrat (t) aussi actif qu'éclairé , qui en prit le détail , il aurait certainement illustré cette direction , si la trop longue guerre que la France eut à soutenir , ne l'eût épuisée ; car il débuta par des entreprises d'éclat, telles que la route d'Orléans , dont il fit tirer le» alignemens aux abords de la capitale. Il' entreprit dé relever des ponts , et surtout il institua pour la première fois un-^ corps de génie.

Sous la régence de M. le duc d'Orléans , toutes choses ayant pris de nouvelles faces, il n'eût pas été glorieux aa conseil

(i) M. de Bercy.

qu'il établit pour le dedans du royaume , d'abandonner les traces que M. Desmaretz lui avait frayées, et de ne pas les pousser plus loin. Cette partie lui devenait d'autant plus recommandable qu'elle devait donner du lustre à ses autres opérations, en favorisant le comnijerce dont il s'était hautement déclaré le protecteur ; et , certes , il était trop bien com^ posé pour démentir l'opinion que le public avait conçue de ses lumières. A ce conseil présidait un de ces génies vifs et per-' çans (i), à la sagacité desquels rien n'échappe, et qui, enrichi de mille connaissances , dont l'assemblage est si rare , était plus capable que tous de perfectionner l'ébauche qu'il avait sous ses yeux. Aussi donna-t-il les plus grandes idées de ses desseins , par les sommes considérables qu'il fît destiner à leur exécution ; mais deux grands obstacles l'arrêtèrent dans sa course. L'un fut l'incapacité d'un grand nombre d'ingénieurs pris au hasard, et peut-être leur peu de délicatesse sur les moyens de s'enrichir, dans une place dont l'honneur doit être le principal revenu. L'autre naquit de la révocation des conseils.

Ce fut alors qu'un sophiste politique ayant fait accepter le fameux et terrible système des papiers , les formes du gouvernement changèrent pour l'administration des finances, et que celle des ponts et chaussées fut mise en direction. Cettp nouvelle institution d'un homme uniquement occupé de son objet porta beaucoup de vivacité dans la régie. Plusieurs routes furent ouvertes, et, entre autres travaux remarquables, on construisit le pont de Blois, très-digne d'illustrer cette époque. Il y a tout lieu de croire qu'avec tant de zèle on n'aurait pas laissé aux successeurs l'avantage de mettre la dernière main à ce département , si les secours s*y étaient maintenus ; mais l'excessive cherté que l'abondance et le discrédit de la monnaie du temps avaient produite sur les matériaux et la maind'œuvre, et enfin la chute entière des billets de banque, lui avaient fait, dès 1720, une plaie incurable, en formant, dans toutes les caisses, un vide énorme qui ne pouvait être remplacé. On devait une somme immense aux entrepreneurs , qui, par Hi , étaient hors d'état de faire de nouvelles avances ; et néanmoins, en donnant des à-compte, on pourvoyait, autant qu'il était possible , au plus pressé ; mais on sent à combien d'inconvéniens est sujet un service précaire. Des fournisseurs et des ouvriers mal payés se sauvent sur le prix et sur la légèreté de l'ouvrage, tandis que l'État mal servi s'endette toujours de plus en plus , et tombe dans l'impuissance absolue

<i; M. 1« mar^dud de Noailkt.

de s'acquitter, s'il ne change de conduite. D'ailleurs le désordre s'y met ; on retarde une dépense nécessaire , pour en faire d'inutiles par anticipation , parce qu'il n'y a point de bar- -ricre que ne forcent le crédit et la faveur.

Telle était, en 171^6, la situation des ponts et chaussées, lorsque M. Dubois, qui dès 1723 avait succédé à la direction de M. le marquis de Beringhen, entreprit de les liquider, et de réprimer tous les abus que le désordre, occasionné par le malheur des temps , y avait introduits. Ce nouveau directeur était frère du cardinal de ce nom, premier ministre, et, comme lui, natif de Briveen Limosin, ville habituée à produire des hommes d'état. Il parvint à cette liquidation par l'économie, unique ressource que l'esprit humain puisse indiquer pour de semblables opérations. Elle réussit, d'autant que si elle est unique , elle n'est pas moins infaillible. L'exactitude à payer le courant , procura une diminution sensible sur les prix , tandis que d'un autre coté on réduisait la créance des entrepreneurs , par une soustraction rigoureuse de ce quf ne leur était pas légitimement dû. Cet arrangement tout simple ramena l'ordre : les comptes furent apurés ; et quoiqu'on m'ait assuré que les arrérages dus par le trésor royal aux ponts et chaussées ne soient pas encore payés , on n'en remboursa pas moins tous les créanciers.

Eh travaillant à cette liquidation , d'autant plus pénible qu'elle était hérissée de calculs minutieux, on ne laissait pa» de fonder la théorie et la pratique du travail sur les meilleurs principes ; et l'on formait un séminaire d'élèves d'archileclvire. C'est de cette pépinière , encore obscure, parce qu'on étail i l'étroit, qu'on tira un nombre suffisant de chefs et de s<ni&ordres pour la conduite de tous les ateliers : tant il est rrai que les plus belles institutions doivent leur triomphe à de faibles commencemens , et que le progrès en est t<>n jours rapide , quand leurs principes, loin d'être destructeurs de l'hutnanilé , ne peuvent aboutir qu'à la rendre plus féconde. Si tous les ingénieurs des ponts et chaussées ne furent pas d'abord également bons , c'est que l'égalité des talens et des mœurs ne s*e>t jamais trouvée dans aucun corps à sa formation ; el ^e doute même qu'après trente-trois ans de soins, de peines et de re* cherches, celui-ci touche encore à ce point d'uniformité, cm le choix pourrait devenir superflu , par la certitude 011 l'on serait de n'y trouver rien de faible; mais au terme d'oii je pars , il y avait déjà d'excellens seconds , et qui doivent aujourd'liui faire des premiers encore plus excelleas.

Le département fut remis en finance en 173$; mais comme

le ministère suivit les mêmes erremens , et que les acteurs ne changèrent point, je ne ferai pas de cet événement une nouvelle époque. Je terminerai à 1742 celle dont je rends compte , en ajoutant que depuis 1723, 011 elle avait commencé , on exécuta heureusement de grands, de magnifiques , de solides ouvrages, et qu'on eut la gloire de livrer l'édifice de la régie en si bon état, qu'il n'avait plus besoin que de la décoration extérieure , et de l'autorité nécessaire pour en empêcher le dépérissement. C'est une justice que tous les ingénieurs qui l'ont va , rendent k la direction qui l'a fondé ; et je crois m'aoquitter d'un devoir de citoyen en publiant ce témoignage , dans l'opinion oii je suis que le mérite des inventeurs ne doit jamais s'effacer de la mémoire des hommes, encore moins de celle d'un gouvernement juste qui doit les récompenser par tout ce qu'il y a de plus propre à exciter l'émulation. Sans doute le salaire, la protection, les égards et l'espérance de l'avancement sont dus à la vertu qui sert; mais d'oii lui naîtra le courage de consacrer sa vie à l'État, si elle voit que ceux qui ont couru la même carrière, et l'ont remplie avec autant d'intégrité que de zèle, ont été les victimes de la passion.

J'en suis à la dernière époque, certainement la plus brillante par la supériorité du génie qui dirige et qui réunit en lui tout ce qu'il faut pour réussir, w/i grand mente avec un grand poi voir. Cette école d'ingénieurs qui avait pris naissance sous de fragiles auspices , s'est accrue à l'aide de ses lumières et à l'appui de ses faveurs. L'instruction y est ouverte à tous les aspi-> rans qui ont des attestations de bonne conduite. L'examen et le discernement y assurent la préférence au plus digne. La probité y est regardée comme la première vertu ; le savoir y est exigé comme la seconde , et il faut que l'amour du travail les étaie toutes deux. Il n'y a point de corps oii la subordination soit plus sagement distribuée par la distinction des gardes et des fonctions , ni oii la discipline soit mieux gardée. Il serait superflu d'annoncer qu'en partant de si bons principes, on a poussé très-loin la réparation des chemins, et que ces deux dernières époques l'ont portée à un point auquel aucun empire n'est jamais parvenu en si peu de temps avec de si modiques secours. La construction d'un grand nombre de ponts du premier et du second ordre ; les deux extrémités du royaume, unies par des communications pratiquables en tous temps ; des voitures publiques établies sur les routes mêmes où il était dangereux de voyager à cheval , rendront ces travaux aussi célèbres que chers à la postérité , et doivent faire souhaiter que

5a6 AVANT-PROPOS.

celui qui Irataillc à les porter à leur perfection , voie la fin dtf

siècle auquel il en assure la gloire.

Je diviserai ce traite en trois parties.

Dans la première, je parlerai des hommes qui concourant à là réparation des chemins , en commençant par l'administra* tion qui l'ordonne et la conduit.

Dans la seconde, j'examinerai les choses, c'est-à-dire, les ouvrages de tout genre et de toute espèce qu'on emploie à la réparation , et les moyens dont on use pour les exécuter.

Enfin, dans la troisièm.e , il s'agira du droit qui régit cette matière, et des formes qu'on y suit« Peut-être même iral-je jusqu'à proposer des arrangemens qui pourraient y être utiles ou nécessaires, et surtout la promulgation d'une loi qui assure à jamais la durée des principes qu'elle aura établis , et l'observation des règles qu'elle aura imposées. Celle des formes est le frein le plus propre à captiver la cupidité , et à contenir Fa^ bus du pouvoir qui travaille sans cesse à les anéantir , pour tout soumettre à son caprice*

ET

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