CHAPITRE PREMIER
De r administration générale des ponts et chaussées.
Ijes anciens peuples ne mettaient pas au rang des administrations brillantes, celle de l'entretien des chemins publics. Suétone (i) nous apprend que César, la première fois qu'il fut créé consul , se tint offensé de la proposition qui fut faite au sénat , d'ajouter cette direction , avec celle deS*^ eaux et forets , aux autres fonctions du consulat ; et Pétrarque rapporte que dans une occasion , oii le parti dominant du conseil de Thèbes était contraire à Épaminondas , on conféra la charge des chemins à ce célèbre général, comme pour l'humilier, lorsqu'il s'attcftadait, avec raison , à être continué dans les premières dignités de la république. Sa vertu sut bien s'en venger par cette belle réponse , si digne d'une grande âme et du zèle d'un bon citoyen (2). Je ferai en sorte , dit-il, que la bassesse de cet office ne me nuira pas tant , que la dignité de ma personne lui profitera. Sans doute cette idée de vilité que les Thébaxns attachaient à la direction des chemins, ne pouvait naître que des sentimens peu conve- 'nables dans lesquels ils vivaient sur la profession du commerce.
(i) In vUd Cœs.
(a) Curabo ne tant mihi delati minûterii ohsit indignitas, guam iU illi mea dignitas prosit,... (Pctrakcha , lib, de opU adm. reip, ) Bergier UfsL des Chemins de PEmp. roQ. chap. a.
On sait que les Romains le regardaient aussi avec mépris , n'j ayant dans leurs préjugés que la valeur et la science militaire qui dussent conduire aux grandes magistratures. Cependant la voirie était, chez eux, confiée aux édiles curules , charge distinguée , toujours remplie par des patriciens , et par laquelle il fallait nécessairement passer pour arriver aux plus éminentes ; mais il paraît qu*à Texception de ces voies célèbres, plutôt faites aux abords de Rome, pour annoncer la majesté de Tempire ,que pour aucune utilité, puisqu'une telle magnificence n'augmentait point la facilité des approvisionnemens , la guerre était l'unique objet de l'attention singulière que les Romains donnaient aux chemins publics, et de ces chaussées si renommées, que leur solidité a conservées jusqu'à nous dans la Belgique et dans plusieurs provinces de ce royaume i aussi les appelaient-ils voies militaires ; ce qui leur faisait regarder la charge municipale d'édile , comme militaire elle-même , d'autant mieux que le soin d'approvisionner les armées lui était confié.
Outre le motif de transporter les armées , avec une extrême célérité , partout oii la défense de l'empire le requérait, la politique d'Auguste aperçut deux autres grands avantages dans la multiplication des chemins ; l'un de contenir les troupes et les peuples dans l'obéissance, en les y forçant par un travail si dur, qu'il leur ôtat l'envie de cabaler en ne leur laissant pas Je Joistr de respirer ; l'autre d'expédier plus promptenient les courriers qu'il avait établis ; et c^est ce qui donna un progrès si rapide à. la construction de toutes ces chaussées , dout l'étendue et la solidité ont également étonné l'univers. Alors les premiers hommes de l'État s'occupèrent de ce soin , pour faire leur cour à rempereur ; et ses successeurs les plus sages , tels que Trajan et Adrien, se firent gloire de l'imiter. Mais comme la force de l'empire n'était appuyée que sur celle des armes , il fut renversé par le même esprit de conquête qui l'avait élevé ; et les chemins périrent par l'ignorance et l'avarice des barbares.
Avec plus de lumières que n'en avaient les Thébains et les Romains eux-mêmes sur les vraies sources de la puissance , nous avons pris aussi des idées plus saines sur la dignité du commerce. Nous le regardons comme le soutien le plus ferme d*un grand État, et nous faisons une maxime capitale du devoir de le favoriser , de l'étendre et de l'augmenter. Nous regardons , avec raison , comme une des plus nobles fonctions du gouvernement,la direction des moyens qui peuvent conduire à ce but , et celle des chemins » comme un des moyens les plus favorables au commerce ; deux fbndemens inébranlables , quand ils sont inséparablement unis. Aussi avons-nous vu que le premier citoyen qui a ouvert cette
SUR LA VOIRrE. S:^
carrière, était le plus grand homme d'état que la ProTidence eût jusque-là fait naître parmi nous , et d'une haute naissance , dis-^ tingué par des honneurs éclatans , et ce qui est infiniment plus précieux , honoré de l'intime confiance du plus grand de nos monarques , dont le discernement réglait le choix , et dont le choix garantissait l'équité. Il ne semble pas qu'après cet exemple aucun seigneur , quelque élevé qu'il fût , trouyât la direction des chemins an-dessous de son rang , et je suis persuadé que les plus dignes de la première classe ne me dédiraient pas ; mais l'exemple même s'y opposerait , en ce que le duc de Sully avait l'administration d«s finances , et que tout concourt à faire décider que celle des ponts et chaussées y soit à jamais unie. La correspondance directe et continuelle que ce ministre entretient avec lès intendans , chevilles ouvrières de cette machine ; leur dépendance de ses ordres pour tout ce qui peut la faire mouvoir ; l'intérêt qu'ils ont de contribuer à l'accomplissement de ses desseins, et de lui faire connaître leurs talens ; la supériorité qu'ils exercent eux-mêmes , pour d'antres détails , sur des sousordres qui peuvent seuls aider à la manœuvre de celui-ci ; tout dit que les succès seraient moins sârs, moins prompts, et peut-être impossibles dans les mains de toute autre autorité. Il ne s'agit plus que de voir sur quels principes il doit diriger la matière.
Il y aurait de Tindécence à demander qu'nn contrôleur gène-* rai des finances entrât dans les bas détails de toutes celles qui lui sont soumises , et surtout dans la mécanique de celle-ci , puisqu'elle occuperait tout entier l'ouvrier le plus habile qui voudrait en manier tous les ressorts* Un ministre ne doit voir les objets que dans leur tout. La carte générale du royaume , même réduite au plus petit pied , lui suffit pour la direction des ponts et chaussées. C'est assez qu'il connaisse en gros les routes et les chemins royaux , les rivières navigables qui les coupent, les prinpales villes qu'ils traversent, les ports et les entrepôts oii ils aboutissent ; qu'il sache à quelle dépense annuelle monte leur entretien , et quelles sont les charges nécessaires de l'État du roi ; quel fonds on doit imposer annuellement pour en former la recette , et ce qu'il doit en accorder à chaque généralité. Il serait à souhaiter que cette destination fût inviolablement suivie en temps de guerre comme en paix, et que dans ce premier cas le retranchement tombât sur des parties moins pressantes. L'emploi du fonds des ponts et chaussées, à l'objet pour lequel il est levé, tourne tout entier au profit de l'Etat , non-seulement en ce que la vente des matériaux et le prix de la main-d'œuvre servent au paiement du tribut , mais encore en ce que le travail augmente
6io ESSAI
le débit dés detirées « etqae ces deux bien&its portent directement sur le» classes des sujets les plus recommandables. Ces ^éflexîoD^ ne peuvent échapper à un ministre éclairé ; mais )e sais aus>i qu'en le supposant capable de renoncer à des préjugés dont l'an^ cienneté ne justifie pas les inconvéniens , il est des cas oii Ton ne peut se guider par ses propres lumières , ni par la rectitude de ses intentions f et où l'on est entraîné par des circonstances inexorables ; aussi n'ai-je pas k témérité de pousser plus loin mes réflexions , et je reviens à mon sujets
Quand j'ai dit qu'un ministre ne pouvait suivre le détail , je n'ai pas prétendu qu'il d&t eu ignorer les parties. Sans cette connaissance il ne pourrait juger si elles sont conduites sagement ; et de là vient qu'un ministre^qui les possède, est toujours si supérieur à ceux qui n'ont qu'une théorie superficielle, et qui, jugeant de tout par une imagination déréglée, changent de système à chaque moment , ou « pour mieux dire , n'en ont jamais.
II sera louable dans le ministre , chef de la direction, qu^il en connaisse les membres ; c'est-^-dire, qu'il soit informé du mérite personnel des sujets qui travaillent médiatement sous ses ordres. Premièrement, desintendans qui les exécutent avec le plus d'intelligence et d'activité , et de ceux qui paraissent y prendre le moins d'intérêt. En second lieu , des commissaires que le con!>eil tire des bureaux des finances. Enfin des inspecteurs généraux et des ingénieurs en chef; en sorte que si leur protecteur direct en cette partie venait à leur manquer, ils ne tombassent pas dans l'oubli avec leurs talens et leurs services.
Il ne doit pas non plus ignorer les formes générales aux.que\1e> ce département est assujéti , puisqu'il est le premier juge de leur pratique, et qu'en examinant si elles sont conformes au droit commun , il peut ou leur donner plus de force et d'activité , oa les tempérer selon le besoin.