CHAPITRE IL
De r administration du détail,
JuE magistrat qui est chargé du détail, régit directement par lui-même la généralité de Paris. Elle est divisée en deux départemens, dont Tun comprend la ville, ses faubourgs et banlieue, sous le titre de pavé de Paris. L'autre s'étend , sous le nom de ponts et chaussées, jusqu'aux bornes des généralités dont il e&t environné. Dans tous les deux, les formalités du droit et de U police sont remplies, tant par le bureau des finances en corps,
SUR LA VOIRIE. Ô3f
que par des trésoriers de France de la même compagnie , qui ont des commissions particulières du roi.
• Pour la conduite des ouvrages du pavé de Paris , il y a , sous le commissaire ) un inspecteur général , et quatre sous-inspecteurs. On y entretient aussi un garde de la prévôté de lliôtel , pour l'exécution des ordres.
Les travaux des ponts et chaussées du surplus de la généralité sont dirigés par des ingénieurs en chef^ ou des sous-inspecteurs^ sur les plans et la conduite d'un inspecteur général.
La régie directe des provinces est confiée aux întendans , sous les ordretf^du ministre et l'instruction particulière du commissaire général. Chaque intendant y remplit les formes du droit et de la police , par la propre autorité dont il est pourvu , et par celle d'un trésorier de France de sa généralité , revêtu d'une commis-* sion du roi. Il y a dans chacune de ces généralités un ingénieur en chef, et quelquefois deux. Plusieurs sous-inspecteurs, sousingénieurs et élèves , par proportion à la quantité d'ouvrages qu'on y fait ; et tous ces officiers de l'art sont subordonnés à un inspecteur général.
Il y a pour tout le royaume un premier ingénienr«t cinq inspecteurs généraux. Ces placés principales sont remplies par les ingénieurs en chef les plus expérimentés, et qui ont été jugés les plus capables. Us forment ensemble une espèce d'état-major.
£nfîn le roi entretient à Paris uqe école, oit des maîtres gagés instruisent les élèves, non-seulement des mathématiques et du dessin , mais encore des deux architectures publique et civile.
Outre ces deux départemens du pavé de Paris, et des ponts et chaussées du royaume , l'administration en embrasse un troi-* sième ; c'est celui des turcies- et levées des rivières de Loire , Cher et Allier, auquel préside pour la police, pour les formalités et pour la visite des ouvrages , un officier en titre d'intendant. Il y à pour les projets et la conduite des ouvrages , un ingénieur gêné" rai ; deux ingénieurs en chef qui lui sont subordonnés, l'un pour le haut , l'autre pour le bas de la Loire , et plusieurs sous-inspecteurs, ou sous-ingénieurs.
Je parlerai amplement, à la suite de ce chapitre , de l'origine et des progrès de tous ces établissemens , ainsi que des fonctions de tous les officiers qui en ont la manutention , et je suivrai pour ce détail l'ordre dans lequel je viens de les désigner.
Qu'on se représente maintenant , au milieu de tous ces agens, le magistrat qui les gouverne ; sans cesse occupé à les tenir tout à la fois dans une action continuelle , et dans un ordre qui prévienne la plus légère confusion ; qui, toujours attentif à la discipline j n'en veille pas moins sur les mœurs et sur la conduite de
tant de sujets; qui les empêche de s'entrechoquer dans l'exécution des ordres ; qui sache exciter les uns , retenir les autres , éteindre les haines et les jalousies, accorder les contrariétés, étoufler les dissensions , dissiper les petites cabales , punir et récompenser k propos.
Qui ait toujours représenté à ses yeux la carte générale d'un grand royaume, et les plans particuliers des chemins et des rivières dont ce royaume est percé dans tous les sens. Qui ait distribué dans sa tête les grandes routes qui le traversent du nord au sud , et du levant à l'occident ; qui sache à quels commerces elles servent , pour donner la préférence à celles qui la méritent le plus pour cet objet. Qui voie du même coup d'œil les branches aboutissantes à ces routes, et les rameaux plus ou moiiis importans que chacune produit ; qui , sans être assez versé dans lart pour former lui-même un projet de construction , y ait acquis assez de connaissance pour juger de la bonté du plan ({u'on lui présente; qui puisse le discuter dans tous ses points, ]>ar sa forme et ses proportions relatives au local , par la nature et la qualité des matériaux , par la difûculté des transports , par le prix de la main-d'œuvre , par les obstacles qui en peuvent arrêter l'exécution ou la suspendre , par les moyens qu'il y aura de les détourner ou de les lever; enfin par la dépense qui résultera de tous ces objets rassemblés. Encore ne voudra-t-il pas s'en rapporter à ses seules lumières , si le projet est assez important pour mériter une plus ample discussion ; mais Texamen auquel il le soumettra le jettera dans de nouveaux doutes, parce <\u'ii est rare que deux architectes pensent uniformément sur \a même question ; et il faudra qu'après avoir pesé les avis de part et d'autre, il se détermine par la seule force de son jugement. Aura-t-il pris.son parti sur les raisons les plus palpables, il s'élèvera des oppositions de la part des puissances'; des représentations sans fin de corps de chapitres, de communautés laïques qui n'entendirent jamais leurs intérêts , et de communautés régulières , qui , en étendant toujours les leurs , ne peuvent en abandonner la poursuite, quelque injuste qu'elle soit; des sollicitations pressantes de tous les particuliers. Chacun aura fait sa ligue, et réuni tous ses expédiens. Ici l'alignement excitera des murmures. On le fait passer sur des terrains précieux ; on coupe des jardins et des vergers ; on s'éloigne d'un bourg oii les voyageurs et les voituriers trouvaient tous les secours dont ils pouvaient avoir besoin , et qui sera ruiné par l'abandon de l'ancien chemin. Il ne pourra plus payer les' impositions dont il est chargé , perte sensible pour l'Etal ; ses habitans auront la douleur d*ctre commandés pour travaillera leur propre destruction. JLà ,
flira*t-on , l'emplacement du pont qu'on veut bâtir est mal choisi; ses abords auraient ^^ plus beaux, ses rampes plus douces et plus commodes , si on l'avait porté au-dessous ou aidessus. Le parti contraire soutient que ces objections sont vaines. Le nouveau chemin abrégera } il passera sur un terrain plus uni ; il y aura moins d'ouvrages à faire, et conséquemment moins de dépense pour l'Etat ; raisons sans réplique , et qui doivent l'emporter. A la nouvelle de ce débat, tous les propriétaires se rangent du côté qui les favorise ; ils écrivent , donnent des mémoires , dressent des plans exagérés , font agir leurs protecteurs et leurs amis : la cour et la ville sont partagées ; l'affaire devient si sérieuse , on a jeté tant de doutes et de défiances dans l'esprit du magistrat, qu'il suspend l'exécution. Plus il est pénétré de l'amour du bien public , plus il est en garde contre les attaques de la puissance et les importunités de la faveur, plus il craint de se déterminer par leur influence. Heureux si , malgré ses précautions , il n'est pas entraîné, par l'une ou par l'autre , à prendre le mauvais parti , et toujours en crainte de se faire des ennemis dangereux , s'il n'écoute que la raison et l'équité.
Si ce projet, qui excite tant de clameurs et de monveraens, regarde la province, il en sort une bydre de nouvelles difficultés, à moins que l'intendant et l'inspecteur général ne soient parfai-tement d'accord. Mais si , par une fatalité qui n'est que trop commune , ils sont d'avis contraire , quel embarras ! L'inspecteur mériie toute la confiance par ses lumières; le préfet est respectable par son rang, et il se croit souvent en état de redres« ser l'homme d'art et la direction ; car il y a peu d'intendans qui n'aient leur système à part sur cette matière , et qui ne se jugent très-capables de la gouverner en chef, ce qui peut être fort vrai de quelques uns'; mais qu'il peut être permis de ne pas présumer de tous. Il faut donc que le commissaire général connaisse, par une étude très-suivie, les préjugés, le génie et le caractère de tous ces commissaires départis ; qu'il les tourne à son sentiment par des réflexions mesurées , par des invitations propres à flatter leur amour-propre , par des ménagemens personnels qui n'intéressent pas le fond des choses ; ou qu'il en vienne à bout par une fermeté qui subjugue leur obstination. Il est obligé de tenir la balance dans un équilibre très-difficile entre l'intendant qui veut ordonner à son gré , et l'ingénienr qui ne veut obéir qu'a l'ai-» torité première , de laquelle il tire tout son relief, et qui se glorifie de la faire valoir. tJn autre genre de contradiction s'élève entre les subdélégués , soutenus de l'intendant qu'ils représentent, et les ingénieurs qui veulent les primer. La vanité inséparable du cœur humain appelle la discorde. Elle souffle son poison sur le»
rivaux et leur suite ; la dissension s'y met , et de là naissent des jalousies, des haines , des querelles, de faux rapports, quelque fois des dénonciations et des accusations odieuses. Imaginons une intelligence éternellement occupée à mettre d'accord tous ces contraires , à les ramener à un point de réunion et une même façon de penser , dont dépend le succès des entreprises ; car s'il y a deux principes , les conséquences qui en découleront , seront destructives l'une de l'autre.
Si à tant de discussions , dont la source est intarissable et se répand sur la surface de vingt-quatre provinces , nous ajoutons les questions judiciaires qui se présentent tous les jours, nous trouverons que si les premières affectent davantage , les dernières n'occupent pas moins. Tantôt c'est une île à supprimer , dont les engagistes réclament le remboursement sur des titres sus^ pects ; une pêcherie qu'il faut détruire, parce qu'elle nuit au pont qu'on veut rétablir ; le propriétaire avait-il le droit de pêche ou ne Kavait-il pas ? la possession dont il argumente est-elle un titre suffisant? Aujourd'hui ce sont des maisons à démolir , dont il faut indemniser les propriétaires, en assurant les droits de leurs créanciers ; demain c'est une carrière de pierre de taille , que le possessew veut enclore pour se soustraire au privilège des entrepreni^urs. Ici c'est un seigneur qui prétend tirer un droit de fortage; ou bien une communauté qui répète un droit de pâture pour ses bestiaux. Là un fonds de maiii-morte , dont il est juste de remplacer le revenu qu'elle perd. Ailleurs desboii à essarter pour la sûreté des voyageurs. Tantôt un péage qui se percevait sur le chemin abandonné , et dont on redemaude la conliTi\i.ar tion sur le nouveau chemin ; mille autres questions qui naissent des diverses espèces prod uites par les é vénemens , et qui demandent autant de décisions et de formalités , soit pour l'ordre et pour la justice , soit pour la décharge des payeurs. Je ne les propose pas cependant comme diihciles à résoudre ; mais je les donne pour longues à examiner , par la prolixité des requêtes des demandeurs , et par la multiplicité des pièces dont ils s'efforcent-de les jsoutenir ; et je dis que le temps coule rapidement pendant qu'on travaille à les instruire , si Ton veut découvrir soi-même le nœud des difficultés , et en faire un rapport exact aft ministre.
Dans toutes les autres administrations des affaires d'état, telles que la guerre , la marine , etc. , les objets sont plus réduits aux règles générales. Dans celle des ponts et chaussées , il faut , sans altérer le principe , en faire presque autant d'applicatior.^ différentes , qu'il y a de cas différens ; et les erreurs de fait y sont d'autant plus à craindre, qu'indépendamment de la perte qu'elles causent à l'État , elles sont trop souvent incorrigibles. Je
pourrais en ajouter plusieurs exemples à celui du pont de Moulins , dont j'ai dit un mot dans mon avant-propos ; je me borne, pour abréger , à un ouvrage fait de nos jours , et que j'ai vu dans ma jeunesse. Je le cite d'autant plus volontiers , qu'il est mis au rang des beaux monumens , par l'auteur du Traité de la Population (i) ; c'est celui de la montagne de Juvisy y à trob lieues de Paris. On y érigea , en 1724 , non-seulement sans nécessité , mais contre toute raison , une arche de cinquante-deux pieds de hauteur ; ses murs en aile , prolongés à proportion , se trouvant trop faibles pour soutenir la poussée du poids énorme des terre sdont ils sont chargés, plièrent et s'entr'ouvrirent au bout de deux ans ; et le seul remède que l'art put imaginer contre ce péril imminent de ruine , fut de soutenir l'édifice par des arcs doubleaux qui lui servent tout à la fois d*étançons et d'étrésillons ; mais outre que cet expédient augmenta considérablement la dépense , déjà prodigieuse , eu égard à son objet , il ne fit qu'empêcher le dépérissement du principal ouvrage, en arrêtant le progrès du mal , dont il ne pouvait guérir la cause.
On ne peut donc trop louer l'usage qui fut introduit , des le temps de cette correction , de ne jamais entreprendre aucuns travaux publics de quelque importance , sans en avoir auparavant soumis les projets à plusieurs savans de l'art , dont chacun faisait ses observations en particulier , et sans l'avoir ensuite exposé à la critique de tous les inspecteurs généraux assemblés. Cet usage a passé en règle , et s'est étendu à toutes les questions dignes d'un examen sérieux. Les trésoriers de France, commissaires du conseil , les inspecteurs généraux, et les ingénieurs en chef des provinces , qui se trouvent à Paris pendant l'hiver , s'assemblent une fois la semaine ches le commissaire général. Là les plans et les devis sont mis en sa présence sur le bureau : chacun y dit son avis sans jalousie et sans partialité ; ou s'il arrivait que ces passions influassent sur le sentiment de quelqu'un , le supérieur ne tarderait pas à s'en apercevoir , et malheur à celui qui aurait ainsi tenté de le surprendre. Ces assemblées qui, loin d'abréger son travail particulier avec chaque inspecteur général et chaque ingénieur en chef, l'augmentent et le multiplient , n'en prennent pas moins quatre séances entières par mois , et ne diminuent de rien son travail courant , commun à tous les détails des adm Inistrations. C'est une correspondance continuelle avec vin(;tquatre intendans ( car les pays d'états se régissent eux-mêmes) , ■ avec vingt-six ingénieurs en chef, six inspecteurs généraux , pendant six mois qu'ils sont en tournée ; avec tous les particuliers à qui il plaît de faire des représentations par écrit ; avec les sei-
(1) Première Partie, page i83. »
gneurs,les amis , lesdonneurs d'avis secrets , à cpii souvent il faut répondre de sa main. Ce sont des audiences à donner au public deux fois la semaine. C'est un travail journalier avec les secrétaires et le chef du bureau. C'est l'état des caisses à examiner , et la distribution des fonds k faire aux entrepreneurs ; soin qui exige une comparaison exacte de L'état actuel de chaque ouvrage, sur les certificats des ingénieurs : c'est enfin une méditation suivie sur la situation générale de tous les travaux , de laquelle résulte une application toujours active à les faLirp marcher tous à la fois d'un pas mesuré sur la force de chaque entreprise, et sur les differens moyens qui concourent à leur exécution.
J'espère qu'après avoir réfléchi sur l'étendue des occupations dont je viens de faire une description smccincte , et qui n*estpas, à beaucoup près, surchargée, aucun de mes lecteurs ne trouvera que j'aie trop avancé , quand j'ai dit que le détail des ponts et chaussées pouvait occuper tout entier un honune ordinaire , fûtil même très-instruit et très-laborieux ; mais il y a cette différence entre un esprit médiocre et un génie puissant, que le premier multiplie son travail par les aides qu'il se procure , et qu'ils servent au second 'à l'abréger. L'artiste commun emploie indistinctement ses ouvriers , et par là s'assujétit à retouclier tout ce qu'ils font. L'artiste rare , par un juste discernement de leurs talens , sait s'approprier tout ce qui sort de leurs mains. Ses instructions savantes ont développé le germe des idées que chacun de ses élèves pouvait produire , et il leur a communiqué l'art de les multiplier et de les étendre à force de les exercer. C'est ainsi que , remises à des hommes paîtris d'un limon p\u' raffiné que celui des autres , les mfitières d'état les plus vaste» et les plus compliquées , s'abrègent et se simplifient par l'analyse qui les réduit en extraits. Ce tableau perdrait beaucoup de son mérite, s'il était vrai que Wii/ va de soi-^nême dans les détails [\) -. mais je suis bien éloigné d'en convenir. Je pense, au contraire, que si on les livrait à leur propre penchant, ils tomberaient bientôt daûs la confusion , et iraient oii Panurge envoie les âmes indignées de ces corps putréfaits , qui , de leur vivant, n'étaient detteurs , ni préteurs.