CHAPITRE PREMIER
Dès-différentes largeurs des chemifis.
JMous devons à la terre toutes les productions qai servent à satisfaire nos besoins ; mais en vain le travail la forcerait-il à produire , s'il ne donnait à l'industrie les moyens de préparer ses fruits, et de nous en procurer la jouissance. Ce n'est pas assez d'avoir semé , moissonné , cueilli y coupé des bois , fouillé des mines , etc. , il faut que toutes ces richesses arrivent aux lieux oii , par un nouveau travail y elles peuvent y en recevant la forme , devenir propres à notre usage. Ces différens trajets seraient impossibles ou ruineux , sans la facilité des chemins. La navigation serait un art inutile y si les matières qu'elle emploie et qu'elle transporte , ne pouvaient être rendues de l'intérieur des terres , aux différens ports de construction et d'embarquement. Il n'y a donc rien y après l'agriculture , de si essentiel ou de plus indispensable pour un Etat , que la commodité et la sûreté des chemins y puisque la subsistance , le vêtement y la défense même de la patrie en sont absolument dépendantes.
Je n'apprends là rien de nouveau , et je ne crois pas que quelqu'un soit tenté de nier le principe ni la conséquence. L'auteur du Traité de la Population fonde principalement le succès de ses projets, pour le défrichement (1) des Landes de Bordeaux, et la vivification (2) du Berri , sur la confection des chemins : et ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'il ne se borne pas aux routes ; Û demande , en politique judicieux , des traverses et des coAimunications ; mais il trouve que dans les autres parties du royaume, oii l'on répond à ses vœux, par l'empressement le plus marqué pour cet objet, le sèle va tn^ loin , et met tout en «hemins , conmie il voudrait lui-même que sur les côtes tout fût mis en ports de mer (3).
Son premier reproche tombe donc sur ce que l'on fait trop de chemins ; le second , sur ce qu'ils sont trop larges ; le troisième
(î) Pan. n , paçe 45. W Ihid. page 55.
C3) Part m, page la.
attaque les alignemens ; le quatriëme touroe en dérision la misérable construction de nos chaussées; et le dernier fronde la chétive qualité des arbres dont les bords des routes sont plantés. Je tâcherai de répondre solidement à tous ces griefs , et de faire convenir celui qui les propose, que Traisemblablement il a con« fondu la généralité des circonstances , à laquelle il n'a pas fait assez d'attention, avec quelque espèce singulière qui l'aura frappé , et qui peut-être ne devait son existence qu'à des causes contraires à l'esprit de radministration.
Si je soutenais qu'il ne peut y avoir trop de chemins dans les différens genres indiqués par nos besoins , peut-être ne serais-je désavoué , ni d'aucun habile négociant , ni d'aucun propriétaire de terre , ni d'aucun habitant de la campagne ; mais comme ]e ne suis affecté que du bien public , je conviendrai qu'il faut des bornes k toutes choses , et qu'il y a un point milieu , en deçà , ni au-delà duquel le bon ne se trouve jamais. Cependant les bornes qu'on pourrait fixer à ce milieu en matière de chemins , seraient prodigieusement étendues dans un grand royaume tel que la France , et aussi commerçant. Pour s'en convaincre v il n'y a qu'à réfléchir sur la quantité d'objets qu'ils embrassent. Il en faut pour le culte divin , un à chaque village qui n'a point de paroisse , à chaque hameau et à chaque habitation séparée. Il en faut pour le transport des fruits de la terre, dans tous les mouvemens qu'ils éprouvent avant d'arriver à leur consommation intérieure , ou à leur passage chez l'étranger. Quand toutes les voies qu'on leur fait parcourir, ne seraient que de la quatrième ou de la troisième classe , il n'est pas douleux qu'elles n'emportent un immense terrain ; et si l'on y ajoute ensuite les routes et les chemins royaux , la comparaison de leur superficie à celle de deux provinces , pourrait bien n'être pas infiniment outrée ; mais allât-elle à la valeur de trois , le sacrifice serait aussi beau qu'indispensable , parce qu'il supposerait une grande population , une merveilleuse agriculture , un riche commerce ; et que sans ce moyen de le faife fleurir , toute la fertilité de nos campagnes n'aboutirait qu'à rendre le royaume impuissant.
Tout consiste à n'avoir pas de chemins inutiles : oh ! j'en sois d'accord. Supprimons tous ceux de cette espèce , mais ne nous y trompons pas. De ce qu'il y a deux routes pour aller de Paris à Lyon , il ne s'ensuivra pas qu'il y en ait une de trop , puisqu'elles exploitent , chacune à part, des pays tout-à-fait différens, et que le lieu oh elles aboutissent , est digne de cette dépense , autant que celui d'où elles partent ; bien différentes en ce point de ces routes presque parallèles , dont l'une ne débouche aucun
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commerce , et n'a jamais eu d'autre objet que celui Ae la com» modité des puissaus qui les ont obt^aes.
Ajoutons à cette suppression , celle des sentiers que les voyageurs • principalement ceux qui courent la poste j osent se frayer au travers des prés et des terres ensemencées ; ce qui ne vient que de la licence des villageois qui les ont ouvertes ; et nous serons très-sûrs de rendre à l'agriculture , par cette compensation , une partie considérable du terrain que les chemins nécessaires lui ont dérobée : cumulata jiwant.
Quoique ces sentiers ne paraissent rien au premier aspect , nombrex-les dans un territoire ; su|yutez-en la longueur et la largeur , et vous serez surpris de ce qu'ils coûtent à i'£tat. J'en parlerai dans la troisième partie.
Si je ne craignais d'apprêter à rire à quelqu'un de ces agréables citoyens de la capitale , qui n'ont jamais vu que des bosquets et des jardins fleuris , et qui ne sauraient distinguer Torge du froment , en pleine campagne ; j'indiquerais , d'après nos labou«> reurs, un autre expédient d'épargne, dont j'entends tous les hommes sensés convenir unanimement; qui a été pratiqué dans des royaumes entiers , et dont non-seulement le ministère n'a fait jusqu'ici aucun usage , faute d'y avoir été excité , mais duquel les pauvres , qui auraient le plus grand intérêt d'y concourir , semblent éviter soigneusement les secours , en travaillant à perpétuer l'abus dont je me plains. Je parle de ces oiseaux voraces et si féconds , qu'on appelle moineaux, et auxquels les paysans ménagent des retraites tranquilles, comme s'ils craignaient que la race s'en éteignit. J'ai ouï dire cent et cent fois qu'il n'y avait pas un de ces oiseaux qui ne mangeât , chaque année , un boisseau de^blé. Cette perte n'est-elle pas a£Breus87 £t comment cet illustre académicien , à qui la nation doit tant pour les soins qu'il se donne en faveur de l'agriculture , n'a-t-il pas si vivement représenté l'iniportance de ce £ut (s'il est aussi vrai qu'il est vraisemblable) , que le gouvernement, déterminé par le mérite de son témoignage , ait remédié à ce mal si facile k guérir , et par là dédommagé l'Etat du préjudice inévitable qu'apportent les chemins à la somme du produit des terres ?
L'excessive quantité de gibier , dans à^ certains cantons , est encore un dommage que tous les propriétaires soufinraient patiemment si leur intérêt n'était sacrifié qu'aux plaisirs du souverain : mais qu'à son insu , sous ce prétexte , les grains soient dévorés sur pied , et les cultivateurs réduits à l'esclavage de ne pouvoir les cultiver en toute saison , le cœur de tout citoyen en saigne. Réprimer cet abus serait donc encore procurer une indemnité àl'agriculliire.
S6o ESSAI
Voilà des mâttx rëeU , et des pertes saa& retour , i|a*on aarait pa mettre justement au rang des pins déplorables ; mais il me semble que les chemins devaient trouver griice aux yeux du sage auteur auquel je réponds , sur la foi due à une administration qu'il révère.
Passons à son second grief. A l'entendre (i) , « la moindre » communication entre chaque petite ville est tracée snr le plan , » ou peu s'en faut , de la grande allée de Vincennes au Trône. » Mais n'y a-t-il pas là trop d'exagération ? £t oserais-je lui demander en quel lieu de la France, autre que la route de Saint- Denis y il a trouvé un exemple qui approche de cette comparaison? A plus forte raison passe>t-elle tonte créance, en l'appliquant aux moindres communications , et je la regarde comme une figure poétique y pareille à celle de Virgile , qui, pour exprimer un cheval démesurément grand , l'a comparé à une montagne. Quoi qu'il en soit , il me suffira de lui annoncer sur quelles règles on procède à la fixation de la largeur des chemins , pour me persuader qu'il reviendra de sa prévention , et qu'il adoptera sans réserve ces règles pleines de sagesse.
Il accorde que les grands chemins des Romains avaient soixante pieds de largeur. Nos plus grands n'en ont pas davantage ; mais il faut avouer qu'à la place de ces vains omemens dont ce peuple parait les siens , nous ne décorons les nôtres que de fossés latéraux , et de deux rangs d'arbres. Il ne s'agît plus que d'examiner laquelle des deux nations est la mieux fonûét dans ses principes , et la plus sage dans l'emploi proportionnel de ses facultés. i°. Nos chemins n'étant pas d'une solidité comparable à celle ésa voies militaires , nous travaillons à prévenîr leur destruction , en procurant l'écoulement des eaux ; et par là nous empêchons que les proprétaires riverains usurpent la roie publique ; ce qu'ils n'ont jamais manqué de faire depuis la feudation de la monarchie jusqu'au temps où l'on s'est enfin oc« cupé sérieusement du soin de faire exécuter les ordonnances sans nombre , anciennes et modernes , qui ont été rendues sur ce sujet. Je ne m'arrête pas à les citer, parce qu'on les trouve ré* pandues dans tous les livres qui ont traité cette matière. 2^. Nos forces ni nos richesses n'approchent pas de celles des Romains, aux époques oii ce peuple a été saisi de la viamanie , ou, si l'on veut, de la rage des àlignemens , car ils l'avaient telle (a) qu'on nous la reproche. Il résulte néanmoins de .ce détail , que nous prenons sur l'agriculture vingt-quatre pieds de largeur de plus que les Romains ; mais c'est à cause que nos voitures sont bea«icoup plus larges , et notre commerce beaucoup plus vif, iadê- (1) !'•. Partie , page i85. (a) ibid. page 187.
SUR LA VOIRIE. Sî
pendamment de ce que la plantation des arbres Teilge indispensablement , comme je le dirai bientôt.
Tels sont les motifs qui ont engagé nos souverains , et notamment Henri III , par son ordonnance de Blois en 1679 > Louis Xiy, par celle des eaux et forêts, du mois d'août 1669; et enfin Louis XY, par un arrêt du 3 mai 1720, à prescrire aux grandes routes la largeur de soixante pieds , outre les fossés de six pieds de largeur de chaque côté, et tes deux rangs d'arbres qui en prennent autant ; par oii l'on verra qu'il ne faut point imputer aux modernes d'avoir imaginé cette dimen-. sien , et que l'idée eu est due à la prudence de nos ancêtres , à laquelle nous avons sagement faitde déférer par lesgrands avan* tages qui en résultent , ainsi que je vais l'expliquer.
Un chemin n'est praticable en tout temps et en toute saison , que par deux circonstances : i®. quand le terrain est asses ferme , assee sûr et assez élevé pour se soutenir par lui-même , et sans aucun secours de l'art. Or ceux-là sont si rares , qu'en raille lieues de cours , on n'en trouve pas communément vingt dans cette heureuse disposition; a**, par le revêtement d'une chaussée qu'on construit dans son milieu. Ce dernier cas est l'ordinaire 9 et sur la nécessité duquel il faut absolument compter pour les grandes routes , à peine de s'en repentir ; mais il n'y a point de chaussées , sans excepter celles des Romains , si pompeusement décrites par Bergier (exactement, je veux le croire) ; il n'y en a , dis-je , point qui résbtât au rouage continuel de voitures immensément chargées , comme celles de nos rouliers , si elles roulaient sans intermission sur la chaussée. L'exemple en est palpable à l'égard de nos pavés de grès, matière la plus dure après le marbre , et dont néanmoins la vingtième partie se consomme en un an de temps : elle durerait moins si elle n'était exactement entretenue. Il a donc fallu imaginer un moyen de parer à cet inconvénient : 011 pouvaitil être? si ce n'est dans une largeur qui laissât asses d'espace entre la bordure de la chaussée et le fossé , pour y ménager un passage aux voitures dans les saisons où l'accotement serait praticable'. Il ne faut pas inviter les conducteurs à le suivre, parce qu'ils le préfèrent pour ménager les pieds de leurs chevaux , et pour descendre à leur avantage les rampes un peu roides , à plus forte raison les montagnes oit ils seraient obligés d'enrayer ; mais cet expédient serait encore insuffisant à cause des arbres, si les chemins n'étaient assez largespour être oientôt desséchés par les impressions de l'air , lorsque les pluies les ont imbibés , d'autant plus que l'eau tombant rapidement des feuilles sur un terrain déjà pénétré par celle qu'il reçoit direc-
teinent du ciel, l'ombre y entretiendra il Thninidité , si les arSre» n'étaient pas séparés par un grand espace. Elle les rendrait pour long-temps impraticables aux gens de pied à qui elle sert de rafraîchissement dans les grosses chaleurs. Il est d'aiUcur* sensible que si lés routes étaient étroites , l'État serait assujéti k un plus gros entretien; car on ne peut réparer les chemins en toute saison , et une légère dégradation est bientôt suivie du renversement de la chaussée ; le commerce serait souvent obs— trné , et la nation privée de la ressource des arbres dont la culture devient chaque jour plus précieuse par l'excès de la consommation du bois h brûler , auquel le luxe nous a conduits ; el parcelle du bois de charronage, depuis que le nombre des voitures est si prodigieusement accru. Enfin il faut des règles dans toutes les matières d'État , pour ne pas les exposer aux funestes effets d'une régie arbitraire ; et s'il y a quelque chose à reprocher à celle-ci, c'est que les lois n'y soient ni assex amples , ni assez précises , ni assez solennelles , comme je le montrerai en son lieu. Je me flatte qu'en résumant toutes les causes de la largeur qu'on donne aux grandes routes , tout censeur de bonne foi voudra bien s'apaiser , surtout quand )'aurai Certifié qu'on ne les qualifie telles, que quand elles vont de Paris aux extrémités du royaume sans se détourner.
Les grands chemins du second ordre ne sont pas traités sor le même ton , à cause que le commerce n'y est pas si abondant; mais, par les raisons susdites, on leur donne au moins quarantehuit pieds de largeur. Par là , quand la chaussée y serait de vingt pieds, il en resterait encore quatorze de chaque c6t* pour l'accotement ; ce qui suffirait à tous les objets dont / W prouvé la convenance et la nécessité ; au lieu que si la largeur était moindre , on tomberait dans tous les inconvéniens que j'ai décrits , et cependant plusieurs réglemens n'ont exigé que dix pieds de distance du pied de l'arbre à la bordure de la chaussée , ce qui me paraît trop peu.
Enfin , la troisième classe est celle des chemins qu'on appelle de traverse , auxquels on ne donne communément que trente pieds de largeur, et tout au plus trente-six.
Il me resterait à définir ce qu'on entend par ces deux dernières classes de chemins royaux , si je ne devais en parler amplement dans la dernière partie. Venons au troisième grief.
C'est.celui des alignemens , qui est traité de rage , ainsi que je l'ai déjà observé ; quoique les Romains qu'on nous propose pour modèle, en fussent plus affectés que nous, et que pour ne pas s'en détourner, ils entreprissent des travaux incroyables, dont la seule idée ne nous viendrait pas , comme de percer de»
montagnes ; de faire des chemins vodtés au travers des rocbers ; d'unir des collines par des levées ; combler des marais , et d'autres travaux d'une dépense et d'une difficulté surprenante. A plus forte raison est-il naturel de suivre la ligne droite, lorsqu'on n'y trouve aucun empêchement , puisque , étant la plus courte , elle épargne le terrain , et qu'elle abrège la traite des commerçans et des voyageurs ; qu'enfin elle diminue la dépense. Telles aussi ont été les vues des législateurs qui ont ordonné l'alignement des chemins. L'arrêt du 26 mai 1705, s'en explique en ces termes, et il n'est pas une production du gouvernement présent , auquel néanmoins on en fait le reproche. Le préambule de cet arrêt porte que « par le trouble des proprié- » taires riverains , quantité de chemins ont été faits avec des >» sinuosités préjudiciables aux intérêts de sa majesté, par la » plus grande dépense qu'il faut faire pour les construire et » pour les entretenir , et à la commodité publique , en ce que » lesdits chemins en sont beaucoup plus longs. >» Il pouvait ajouter à l'intérêt public , personne n'ignorant que les denrées et les marchandises sont renchéries , par la prolongation dn transport. Ce serait cependant une erreur de penser qu'on s'asservisse si absolument à la ligne droite , qu'on ne s'en éloigne jamais , si ce n'est par des obstacles insurmontables. Tant d'obstination ne convenait qu'aux Romains , uniquement frappés de l'éclat de leurs entreprises. Comme l'utilité fait le principal objet des nôtres , l'arrêt que j'ai cité , en ordonnant d'aligner les chemins , ajoute le plus que faire se pourra ; ce qui exclut tous les empêchement que l'intérêt de la société défend de vaincre par un travail superflu. Il suffirait donc que l'alignement coûtât trop , ou portât trop de préjudice aux particuliers, par comparaison à l'avantage que le public en retirerait , pour engager le gouvernement à préférer de suivre la sinuosité de * l'ancien chemin , en corrigeant les difformités choquantes qui s'y rencontreraient. Je ne vois pas que sur l'accomplissement de ces règles , personne ait plus de droit ou de raison de s'inquiéter, que le législateur lui-même , qui s'en rapporte à la prudence des ordonnateurs et à l'intelligence des exécuteurs. Apres ce que j'ai dit des précautions que l'on prend sur ce sujet, pour ne tomber dans aucune erreur, je doute que quelqu'un citât un exemple arrivé depuis trente ans , oii il eût été plus utile et moins dispendieux de ne pas s'en tenir à la ligne droite ; et j'avertis que celui-là serait imprudent qui s'exposerait à faire du coup d'ooii cet arbitrage , surtout s'il n'était pas du métier ^ puisque les plus habiles ingénieurs risqueraient de s'y tromper, et qu'ils ne peuvent en rendre un compte exact
que par des toisés trëv-di/Ticiies , et par ]e$ calculs les plus epi^ Beux ; encore est-il si rare qu'ils aillent h la précision , du moins pour de grands ouvrages , qu'il y aurait trop de confiance à ne pas compter sur des augmentations.
Mats ce qu'on ne croirait peut-être pas après la grosse invective que l'ami des hommes a proférée contre les alîgnemens , c'est qu'il convienne , comme il le fait (t) , « que c'est un ome- » ment considérable , et qui doit ^re recherché avec soin , en » supposant l'égale qualité du terrain. » Il dit plus : n dans les » routes principales et aux lieux où cela abrège de beaucoup , » les édifices et autres embarras de détails n'y doivent pas être » épargnés , sauf le dédommagement du tiers , comme en » usent les pays d'états pour leurs chemins. » Je lui demande ' la permission d'argumenter contre ce texte.
1°. Si les alîgnemens sont un ornement considérable , et qu*it faille les rechercher avec soin , etc. , ce n'est donc pas une rage de les rechercher y et ce soin devait paraître plus digne d'un éloge que d'une injure, puisqu'il est nécessairement appuyé à priori sur le principe d'abréger.
a°. Il est vrai que l'auteur y met deux conditions , dont l'une est l'égalité du terrain , et l'autre le dédommagement du tiers. On sent que la première ne peut être que le fruit du hasard , et que si l'on en faisait dépendre l'alignement , elle serait équivalente à une proposition indéterminée , dans laquelle on avancerait qu'il convient , et qu'il ne convient pas d'aligner les chemins.
Oh ! en revanche je donne des pieds et des mains dans h troisième condition : elle est pleine de sagesse et d'équité. L'intérêt particulier doit céder au bien public ; mais toujours sauf le dédommagement. Cette maxime est trop sacrée parmi nous j pour laisser craindre que le gouvernement permit de la violer » et j'ai la satisfaction de voir qu'elle est ponctuellement observée dans les ponts et chaussées. Il ne faut pourtant pas abuser dts termes : quand le sol du nouveau chemin n'est que médiocre , on de nulle valeur , on ne le fait point estimer ; l'ancien chemin sert alors d'indemnité , suivant la disposition précise de l'arrêt du conseil du 26 mai i^oS j déjà cité , lequel pourvoit en même temps , au cas où le terrain de l'ancienne voie ne se trouve pas contigu aux héritages des particuliers aur lesquels passe le nonveau chemin ; mais les maisons, les enclos, les prés, les bois, les vignes, sont évalués au prix courant des pays ou ces héritages sont situés, peut-être plus favorablement pour les propriétaires , que dans les pays d'éuts ; et ce département n'a rien à redou- (I) V. Partie, page 187.
1er de ranathèmejusteraent lancé « contre ces administrateurs » cruels, qui, sous prétexte que tout doit céder à l'utilité puu blique , écrasent tout ce qui se trouve devant eux. »
Je n'ai pas oublié le quatrième grief: il ne perdra rien pour avoir attendu ^on tour; non que je ne passe condamnation sur le parallèle de nos chaussées à celles des Romains ; mais parce qu'où ne peut tirer de celles-ci aucun motif de nous en conseiller l'imitation , encore moins un prétexte de nous reprocher que les nôtres sont trop légères. L'expérience et le raisonnement font sentir qu'une solidité superflue en ce genre est d'autant plus vaine , qu'elle ne peut se passer d'un entretien continuel ; et en supposant à nos chaussées ce moyen de conservation , elles sont assez fortes pour braver les injures du temps. La raison veut d'ailleurs que tout peuple , comme tout particulier , proportionne l'étendue de ses entreprises aux facultés qu'il a de les exécuter. D'après ces considérations , je demande h tout juge îjnpartial , à quoi il servait aux Romains de donner à leurs chaussées une épaisseur excessive , formée de plusieurs couches de pierre, de mortier à ciment, de cailloux et de gravier? S'ils n'avaient pas dessein de les entretenir , celte épaisseur , eût^elle été double , n'aurait pas sauvé de l'impression des roues la superficie de ce massif, si leurs voitures avaient été aussi lourdes et aussi chargées que les nôtres. Or c'est de la superficie et non du cube que dépendent la douceur et la facilité du roulage. Si , au contraire , ils voulaient mettre leurs chaussées à l'entretien, la dépense de tant d'appareil, le temps et la peine inexprimable des peuples et des troupes qu'ils y employaient , étaient autant de perdu , et conséquemment un sujet d'imputation bien .fondée d'une prodigalité tout à la fois folle et barbare: je dirai d'ailleurs que leurs soldats le leur repro** chaient justement. Nous sommes plus judicieux et plus humains ; si notre population était aussi abondante que celle des conquérans du monde entier , au lieu d'occuper inutilement trop d'hommes à la réparation des chemins , nous formerions du superflu des colonies fructueuses , dont le travail nous fournirait du sucre, de l'indigo et du tabac, précieux besoins, I puisqu'ils contribuent si puissamment aux forces de cet empire.
f Comme il s'en faut bien que cette heureuse abondance de
p tujets nous soit propre , nous usons modérément de notre mé-
f diocrité. Mais j'y reviens , nos chaussées sont assez solides , si
\ nous savons bien les entretenir , et que nous rendions ce travail
I si doux au peuple, qu'il s'accoutume à le regarder commie une
I charge aussi essentielle k son intérêt , que celle de labourer pour
^ noÎMoimer » et qu'il en tire réeUçiaeot U récolte par U diminiL.
tion des impôts y suite nécessaire de Fangmeiitatîon du commerce. Je prouverai ailleurs cette suffisance de solidité, et ne craindrai pas d'élre démenti par celle 4^s chaussées du Languedoc y quoiqu'elles soient les plus renommées de tous les pays d'état ; il faut bien que cette province pense comme moi , puisqu'elle a réclamé les secours du ministère , pour avoir des hommes experts dans la méthode de la construction qu'on pratique pour les généralités , et qu'en effet elle s'est mise sous la direction d'un inspecteur général des ponts et chaussées. Ce qui peut avoir inspiré une autre opinion , c'est qu'on aura vraisemblablement jugé de la perfection de nos chaussées , par le premier état oii on les voit quand on commence d'y rouler. L'auteur dit en effet, au chapitre déjà cité plusieurs fois (i) » « que ces remuemens de terre , loin d'attirer les voitures les » éloignent. » Mais un écrivain si judicieux a-t-ilpu imaginer qu'il fût possible de faire des chemins sans remuer des terres ? Attendez donc que ces voitures aient broyé et mastiqué les cailloux de la superficie , que les terres fraîches et mobiles se se soient affaissées et affermies , et vous serez agréablement récompensé de votre patience. La nation française sera-t-elle la seule de l'univers qui voudra qu'on ne cueille que des fruits mûrs ? Faudr»-t-il renoncer à planter des arbres dans notre vieillesse, parce que nous ne jouirons ni de leur ombrage, ni de leur fécondité? Cette dernière réflexion me conduit na-> turellement à répondre au cinquième grief, qui attaque d'un côté la mauvaise qualité des arbres en général , et de l'autre la multiplicité de leurs espèces , parmi lesquelles il y en « beaucoup d'inutiles.
Je pense absolument comme l'auteur sur le premier de ces deux chefs. Je crois le second peu fondé , non- seulement parce que la propagation de toute sorte d'arbres est utile en soi, mais encore en ce que toutes les espèces ne viennent pas sur toute sorte de terrains , et qu'il est difficile d'argumenter avec succès contre les dispositions de la nature. C'est la raison pour laquelle l'arrêt du 3o mai 1 720 , en renouvelant à cet égard celles des anciennes ordonnances , a prescrit la plantation des « ormes , hêtres, châtaigniers, arbres fruitiers, ou autres arbres , » suivant la nature du terrain. » Il est vrai que l'ordonnance de Henri II , du 18 janvier i552 , ne prescrivait que la plantation des ormes ; mais elle en explique la raison : c'est que cette espèce d'arbres devenait très- rare /lowr les affûts et remontages de r artillerie. Si j'osais dire mon sentiment sur le vice général de la plantation , par rapport à la qualité des arbres , je l'attri-
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Luerais à l'erreur du principe qui a fait établir des pépinières royales , êl encore pl-us à leur mauvaise administration , sur laquelle il n'y a genre d'infidélité qu'on n'ait jusqu'ici fait éprouver à l'Ëtat ! Cet esprit de rapine est devenu si commun dans les classes des sujets à qui de bous préjugés n'ont pas appris à se respecter , qu'à peine y a-t-il un genre de manutention oii le point capital de la politique du gouvernement ne soit de se garantir de la tromperie ; et il doit s'assurer qu'il n'en fournira jamais une seule occasion dont quelqu'un ne profite. Il a passé en proverbe , que c'est pain béni de voler le rois et cette doctrine n'a fait que trop de chemin à la ruine de ce peuple stupide qui l'a canonisée ; comme si voler le roi n'était pas voler l'État, et que les rapines ne tombassent pas directement sur tout le corps de la société. Qu'il soit ainsi trahi , volé , pillé , friponne dans les plus petits détails comme dans les plus grands, tout citoyen est en droit de crier contre une corruption si générale. Rien n'était plus naturel que d'en prévoir les effets sur l'entretien des pépinières , ni plus facile que de l'éviter. An lieu de rendre le roi cultivateur, la plus mauvaise des pratiques pour tout propriétaire qui ne laboure pas, et à plus forte raison pour le souverain, était-il donc, et serait-il encore si mal-aisé de former dans toutes les provinces du royaume , des populateurs d'arbres, et de les exciter à cette culture , tant par le profit qu'ils y trouveraient en les vendant au roi et aux particuliers , que par des modérations sur les impots, proportionnées aux productions qu'ils fourniraient, et même , s'il était nécessaire , par de petites gratifications? La certitude qu'ils auraient de débiter à bon prix tous les arbres nécessaires à la plantation des chemins, laquelle ne peut qu'augmenter par les soins qu'on prend de les aligner , animerait ces cultivateurs au travail , et rendrait bientôt cette fourniture aussi commune partout proportionnément , qu'elle l'est dans la généralité de Paris, oii je suis persuadé que les arbres coûtent infiniment moins que si on les tirait des pépinières royales , et sont dix fois plus beaux et meilleurs. Le reproche de l'abus que je combats , ne doit donc pas tomber sur la direction des ponts et chaussées , toutà-fait distincte de celle des arbres.
J*ai tâché jusqu'ici d'édifier l'auteur que je voudrais ramener à mon avis sur le système des chemins , parcç que la droiture de son cœur et la finesse de sa perception me rendent son suffrage respectable , et qu'avec un témoignage de ce poids , je ne désespérerais pas d'obtenir que le public adoptât mes opinions. Je ferai encore de plus grands efforts dans la suite de cette partie , pour arriver à ce double avantage , en prouvant , par
l'ami des hommes lui-même , non-«eulemeiit T indispensable , mais la juste nécessité du travail des corvées, réglé par une contribution égale et modérée par Thumanité. Je rougirais qu'on pût me reprocher d'avoir parlé de moi en vain ; mais j'espère qu'on ne m'imputera point d'être tombé dans ce cas , si j'ose dire que j'ai le cœur compatissant pour le pauvre , et que je suis bien éloigné de vouloir aggraver son joug ; que d'un autre côté, à l'exemple de l'auteur immortel de TEsprit des Lois, dont la soumission à leur autorité, et la vertu pure, peuvent servir de modèle à tout homme d'honneur , je bénis le ciel de m'avoir fait naître sous le gouvernement oii je vis. Mais pins ces sentimens sont profondément gravés dans mon coeur , avec celui d'une obéissance sans bornes , plus je croirais manquer aux sacrés devoirs qu'ils m'imposent , si je favorisais la moindre idée qui tendit au despotisme. Je suis donc bien opposé à 4oute doctrine qui prêcherait d'un coté l'esclavage , et de l'autre l'anéantissement des lois. Je demande au contraire que si pour le bien de la société il nous enfant de nouvelles, l'autorité légitime veuille bien y pourvoir , et que les magistrats , qui en sont les dépositaires, se fassent honneur et gloire d'y concourir. C'est sur ce point que je dirige ,mes veilles et mes vœux , sans aucun intérêt personnel ; protestant que le seul qui m^y porte , est le désir de contribuer au soulagement du peuple , en indiquant les moyens d'alléger son fardeau/, et peut-être de le lui rendre si léger qu'il aille au-devant.