‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 25 sur 67 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Des moyens qu'on emploie pour Vexécution des ouvrages des ponts et chaussées,

di l'argent est le nerf des opérations de la guerre , il ne Test pas moins des onvrages de la paix ; toute la différence consiste dans la quotité des sommes que prennent ces deux objets , dans . la situation des peuples qui en portent le fardeau et dans les effets qui les suivent. Non-seulement les dépenses de la guerre sont immenses et sans bornes , surtout si le désordre s'y joint , mais l'obstruction qu'elle jette sur le commerce met les peuples hors d'état de la soutenir long-temps. Tout au contraire , les dépenses de la paix sont modiques et limitées ; elles ont, de plus, la faculté d'augmenter les revenus de l'Etat, et par là il semble qu'aucune conjoncture n'en devrait interrompre le cours ; mais, comme je Tai dit ailleurs , la guerre est un créancier implacable qui égorge tous les autres , et de là vient que quand elle presse on remet moins de fonds au département des ponts et chaussées , qu'il ne lui en faudrait pour continuer les travaux commencés et pour en entreprendre d'autres. Il faut cependant rendre au gouvernement la justice de convenir que depuis quarante ans il a été assez convaincu de la nécessité de soutenir cette partie ,'pour faire payer trës*régulièrement en temps de paix , non-seulement les fonds imposés pour le courant , mais encore les arrérages des années précédentes , & l'exception de l'exercice entier qui se trouve retardé d'un an ; et j'ai ouï dire plus d'une fois que le remplacement en eût été infailliblement fait si la direction avait été plus accréditée , en sorte qu'il y à tout lieu d'espérer que dans un temps plus heureux, ce vide sera rempli , et les fonds destinés à quelque ouvrage d'éclat , pour rendre aux sujets , par le travail , le fond de l'imposition qu'ils en ont supportée et le faire refluer ainsi dans le commerce. Mes amis les ingénieurs ne connaissant chacun que son département, et la plupart étant beaucoup plus jeunes que moi , n'ont pu m'apprend re , ni la somme qu'on destinait avant eux , ni celle qu'on accorde maintenant aux ponts et chaussées ; mais j'ai su d'ailleurs que l'une eti'autre , depuis ces quarante ans, allaient, année commune, à plus de trois- millions , et ne montaient pas à quatre ; on ajoutait qu'il s'en fallait beaucoup, et je le crois, que cette somme fût suffisante. £n effet , quand je me Représente qu'il en faut déduire l'entretien de tant de ponts répandus dan> ce vaste royaume^ celui de l'immense quantité de pavés dont

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la superficie augmente Ibus les jours; les appointemens et traU de tournée de tant d'officiers attachés à ce département, les gage> des trésoriers et de leurs contrôleurs , les taxations de retenue et les frais d'adjudications dont il est juste de tenir compte aux entrepreneurs ; je conçois que le résidu doit être mince pour les ouvrages neufs , et que le double n'y suffirait pas si Ton voulait les faire à prix d'argent. II a donc nécessairement fallu j employer les corvées; c'est ici la pierre d'achoppement , contre laquelle tout le système viendrait se briser , si les corps les plus respectables ne revenaient de leur prévention. Comme il est impossible que des contradictions qui ont fait tant d'éclat n'aient ébranlé Fopinion du public qui n'a rien à leur opposer , parce qu'il n'a pas la plus légère notion de ses intérêts dans cette partie, je me charge de plaider ici sa cause au tribunal même des contradicteurs ; ils sont trop éclairés pour ne pas reconnaître la vérité quand elle paraîtra devant eux , et trop vertueux pour ne pas lui rendre hommage.

Je me flatte d'avoir prouvé l'indispensable nécessité des chemins relativement à celle d^u commerce , et quand cette raison ne serait pas assez décisive pour entraîner elle seule tous les su£frages , je serais sûr d'obtenir encore celui Me tous les voyageurs et de tous les propriétaires de terres, par les motifs de leur intérêt et de leur commodité : ces trois approbations réunies ne me permettent pas de craindre que ma proposition soit com* battue ni que j'aie de nouveaux argumens k pousser pour Ja soutenir. Nous sommes tous d'accord sur le point capital de la question , il ne s'agit plus que d^examiner attentivement et sa» prévention quels sont les moyens les plus analogues au bien de l'Etat qu'on puisse employer à la réparation des chemins cl %u besoin de les tenir toujours pratiquables ; car il serait inutile Âe conquérir dans toute autre esprit que celui de conserver.

On nous indique pour ce premier objet le travail des troupes; mais on ne pense pas au second , à moins qu'on ne sous-entende que quand nos soldats auraient fait les chemins, on les enverrait en quartier d'entretien comme on les met en quartier d'biver.

Le second moyen qu'on propose est le travail des crimincU qui n'ont pas été jugés dignes de mort.

On peut y en joindre un troisième , qui est celui des pauvre^ valides.

Discutons ces trois classes de sujets chacune à part , comme Tordre et la raison le prescrivent , puisque la première est trèspoble 9 digne de toute la protection du souverain et de toute la reconnaissance de la société , et que les deux autres sont infîmc-».

Qu'est-ce que 4e militaire en France? Un cbrps qui se dévoue

SUR LA VOIRIE. 58i

À la défense de la pairie , et qu'on ne peut maintenir que par le principe de l'honneur. Cette définition répond à la doctrine de tous les bons politiques , doctrine judicieuse et frappante , qui n'a pas besoin pour être adoptée par la nation de l'apophthegme si connu du paysan suédois : « eh ! que deviendra Thonneur du M nom soldat ? » Mais en quoi ce soldat fait-il consister ordinairement l'honneur ? £st-ce dans TédifiCation d'une conduite et d'un langage modeste , ou à pratiquer les bonnes mœurs , la chasteté , la tempérance ? Non , c'est à battre les ennemis , à ne redouter ni péril , ni fatigue pour remporter la victoire , à ne faire aucune œuvre vile , qui puisse , en le dégradant , lui faire perdre la supériorité dont il jouit , et qu'il exerce impérieusement sur le bas peuple. Quel est le sentiment de l'oflicier qui conduit le soldat? C'est de l'entretenir dans ce glorieux préjugé de l'estime de soi-même , et de ne connaître d'autre subordination que celle qui Tassujétit ^ son commandement. Partons de ces principes pour envoyer nos soldats sur les chemins former des ateliers de caillou teurs et de terrassiers , piocher du tuf et des roches , pousser la brouette , traîner le camion , arranger des pierres dans une fosse profonde : si le plus soumis des peuples trouvait si dur qu'on l'employât à vaincre la nature au lieu de lui donner des ennemis à dompter ; si ces soldats se plaignaient hautement qu'on les traitât comme des criminels dont on aurait commué la peine de mort en celle de travailler toute leur vie aux chemins , ou comme des bétes de somme , en leur faisant porter et traîner d'énormes fardeaux , et s'ils allaient jusqu'à se soulever contre leurs commandans ; pensera-t-on que la vanité et la vivacité française supporteraient patiemment les mêmes fatigues sur les instructions d'un paysan , piqueur d'ouvriers , ou , si l'on veut 9 sous les ordres d'un sous-inspecteur? Ce soldat mépriserait l'un , le battrait peut-être, et se moquerait de l'autre : il crierait qu'il ne s'est point engagé pour être esclave , et qu'il n'a point quitté la charrue pour être attelé au tombereau. Je veux pourtant , car j'ai assez d'avantages pour ne pas craindre d'en céder, je veux, dis-je, que sur les plaintes du sous-inspecteu%]b soldat fût puni ; outre le danger qu'il y aurait qu'à la première occasion il s'en vengeât , la peine tomberait sur le chemin par la privation du travail de ce soldat désobéissant : et quelle serait sa peine ? d'être mis au piquet ou conduit par quatre fusiliers aux prisons les plus prochaines , autre privation de travail. Mais j'avertis que le cas le plus ordinaire serait celui oii le soldat n'aurait point tort , et oii l'olficier traiterait mal le plaignant : il s'en prendrait à lui du dégoût qu'il aurait pour ce î)as service, de l'ennui oii le jetterait cette vie oisive et grossière /

Si dans le camp, à la vue de cet appareil terrible de la justice militaire qui doit faire trembler les plus résolus, un soldat ne laisse pas de s'exposer tous les jours à la mort sur Tappât d'un chou , ou d'une poignée de fèves ; le croirait*on plus craintif quand le péril serait mQindre, et qu'il n'y aurait point de sauvegarde à respecter ? Car enfin la peine capitale serait- elle imposée au maraudage vojrer? Elle paraîtrait si rigoureuse en comparant la différence des cas , que le législateur frémirait à la prononcer, même celle de la flétrissure, à cause qu'elle rendrait le soldat inhabile à porter les armes , et priverait la république du secours de son bras. La peine des baguettes serait donc le dernier terme de la rigueur : et quelle impression feraitelle sur le coupable , lorsqu'il brave celle. du trépas dans une pareille circonstance. Il n'y a point d'homme raisonnable qui, sur la foi d'un frein si léger , osât garantir au fermier la moitié de ses légumes ni le quart de ses poules et de ses dindons ; et d'oii pour lors ce misérable tirerait-il de quoi payer les impositions ?

L'incontinence n'est pas la plus lente passion des hommes en général, ni , je pense, la moins vive dans les gens de guerre. Il me semble voir un faible troupeau de brebis devenir la proie de loups affamés. Tel serait le sort des femmes et des filles villageoises ; point de ruse qui ne fût mise en pratique pour les surprendre ; et bientôt le succès enhardissant la faim > la violence achèverait ce que la séduction aurait commencé : je ne réponds pas même, et je parle très-sérieusement, que la femme du seigneur châtelain et les bourgeoises d'alentour n'eussent bientôt appris comme on soupire et comme on parle à la garnison. Qtue} désordre dans les familles? Je vois des pères désolés , des tsskrts échevelées , des maris en fureur , des filles en larmes : le curé , dont les anathèmes ont été intutiles, porte ses plaintes à l'évêque, et lui peint des couleurs les plus noires le comble de l'abomination. Le prélat écrit à la cour , tout le clergé se joint a lui, le conseil s'assemble , et l'on y conclut que l'idée d'employer les troupes â la réparation des chemins ne pouvant être que l'effet d'un zèle précipité , on ne saurait trop tôt en arrêter le fléau par la révocation d'une nouveauté si dangereuse. ^

O vous , mon illustre confrère , s'il est permis à un écrivain obscur de prendre un titre si brillant , vous à qui l'importance des mœurs est ii particulièrement connue , qui avec démontré avec tant d'énergie qu'elles font la principale force d'un État , et qu'elles seules sont dignes de la superiutendance du souverain ; vous dont la charité s'est consacrée à secourir le pauvre et l'innocent , pourriet-vous persister dans une opinion dont la suite la moins funeste serait l'outrage de la urginité , et qui égale-

SUR LA VOlUli:. 533

rail bientôt là corruptiod des campagnes à celle des villes ? Non , je jure que vous en revieudrea.

Si après avoir mvi remeut considéré les iuconvéuiens dont je viens de donner une légère esquisse, on daigne porter un œil attentif sur tous ceux que j*ai encore à découvrir, on sera étonné de ne le^ avoir pas aperçus.

Certainement le roi ne ferait pas travailler le soldat sur l'unique fond de sa solde, puisqu'elle u^ pourrait sufUre à sa subsistance; il le traiterait vraisemblablement comme en campagne : quand cet excédent ne revielidrait qu'à dix sols par jour, et qu'on ne supposerait pour tout le royaume que cinquante mille hommes travaillant, pour ne pas dégarnir nos places frontières , ce serait sept cent cinquante raille livres par mois ; et quand nous ne composerions celte campagne que de quatre mois , elle ne lais»serait pas de revenir à une dépense annuelle de trois millions, à la charge des peuples lorsque l'eâet de la paix doit être de les soulager. 11 est vrai que dans la spéculation , l'ouvrage qui sortirail du travail de cent mille bras , paraîtrait fixer à un feiu]»s très-court la réparation totale ; mais nous Tavous déjà observé , la France est bien étendue et prodigieusement percée de chemins. Les détails pourraient prouver Terreur d'une estimation idéale , et faire voir que quatre années ne suffiraient peut-être pas pour une seule province. Hors les pays d'état distraitb , nous aurions vingt-trois généralités à parcourti* ; le joug des troupes serait donc indéHni , de même que celui de l'imposition <}ui deviendrait encore plus lourd par les objets suivans.

On ferait certainement camper ou bar raquer les troupes ^ puisqu'il n'y aurait aucun moyen do les loger à }>Qrtée des ateliers, et qu'il ne conviendrait pas de le faire quand on le pour- ' rait ; ce serait encore une nouvelle dépense pour l'Ëtat. J'avoue que des vivandiers attirés à ce camp, venant à faire renchérir les vivres , feraient du bien aux cultivateurs ; mais ils rendraient en même temps la journée du manouvrier trop chère pour lesvilles^ bourgs et villages du pays, ce qui les tirerait de la proportion oit il faut les tenir, pour mettre la classe moyenne des sujets, peutêtre la plus pauvre , eu état de faire ses ouvrages dépure nécessité. Les manufactures se ressentiraient de la cherlé, et la consommation des marchandises diminuerait ; on ],*^un'ait peser dans la balance d'un bon calcul les avantages et les désavantages de cet article. J'ignore de quel côté la balance tomberait ; mais je craindrais qu'il ne résultat de la comparaison un procès à faire aux chemins dont j'ai à cœur de sauver l'innocence.

Une autre dépense considérable naîtrait de l'obligation oii Ton serait de fournir un nombre de voilures proportionné à la quau-

tité de terres que tant de bras remueraient , et à celle des matériaux qu'ils emploieraient. D'oii les tirerait-on ces voitures ? Je suppose que tous les bœufs , les chevaux, les bêtes asines des cantons oii les ateliers seraient établis y pussent suffire , ce ne serait qu'aux dépens de l'agriculture et du commerce qui languiraient. Observons en effet qu'on ne pourrait employer les troupes que dans le temps le plus propre aux travaux de la campagne et aivtransport des marchandises : mais ce n'est pas tout ; on L'on paierait ces voitures , ou on les ferait travailler gratuitement. Au premier cas , la dépense en serait très-sérieuse ; au second , ce serait imposer le travail à une partie du peuple et en exempter L'autre , ce qui ajouterait une injustice criante à tous les sujets de reproche qu'on fait à la corvée générale.

Quand il serait vrai que l'esprit militaire ne dût pas s'affaiblir dans une pareille occupation, du moins faudrait-il compter pour quelque chose dans l'ordre de la politique y la crainte bien fondée delà désertion des soldats. Il faudrait les envoyer sur les carrières, dans les vignes et autres terroirs , pour y tirer et amasser des pierres y du sable et des cailloux, souvent à une et deux lieues de l'atelier. Y aurait-il de l'indiscrétion à présumer qu'ils ne laisseraient pas échapper une occasion si favorable de. s'évader, et que toutes les maréchaussées ne suffiraient pas à les poursuivre fructueusement.

Je suis bien trompé si toute la sagacité de l'esprit Je plus subtil découvrirait des remèdes à tant de maux , et si elle ne serait pas également en défaut sur d'autres objections qu'on pourrait ^îui faire.

Supposons, par exemple, que, contre mon opinion , Vautorrisp vînt à bout, sans s'énerver , de fonder celte institution i^u'ea. résulterait-il ? c'est qu'au terme oii il y aurait cent lieues de chemin faites aux trois quarts , il faudrait les abandonner s'il survenait une guerre , et tout ce qu'on y aurait fait demeurerait perdu , tandis que ces nouvelles routes imparfaites et les anciennes qu'on aurait négligées seraient également impratiqua* blés. Nous ne savons tous que trop à quels courts intervalles se réduisent les temps de paix dans ce royaume ; nous n'aurions donc jamais de chemins. Mais je veux que par une espèce de miracle nous pussions en venir à bout à la faveur d'une longue tranquillité que nous laisseraient les intérêts des autres puissances ; par qui ferait-on entretenir cette inexprimable étendue de chemins ? Je ne pense pas que personne ait jamais poussé la liberté des idées jusqu'à imaginer que cet entretien pût être imposé aux troupes ; il faudrait donc le faire à prix d'argent ^ alors quelle augmentation de tribut et quelle charge insappor-*

table pour le peuple , ou plutôt quel danger qu'il n'y eàt plus d'entretien pour les chemins ; car les ponts n'entrent pour rien daus mes objections , et il n'en est pas moins indispensable de les rétablir : savons-nous s'il n'y en a pas actuellement à faire de trës-pressans pour plus de vingt millions? La conclusion du raisonnement sur cette hypothèse , sera qu'il faudrait au moins distribuer l'entretien aux communautés , tant il est vrai que la stérilité des ressources quelconques qu*6n voudrait substituer à cet expédient y ramènera toujours , et démontrera qu'elles seraient plus onéreuses au peuple que celle qu^on voudrait lui éviter; qu'au surpins on fit agréer au gouvernement le projet du travail des troupes , et qu'il put réussir , je me réduirais plus promptement que tout autre à la seule imposition de l'entretien sur les communautés : mais j'ose avancer que ce prçjet est insoutenable y et il ne faut pas être doué de l'esprit de prophétie pour se rendre garant qu'il ne passera jamais ; la seule répugnance du ministre de la guerre y opposera toujours une barrière insurmontable : aux moyens de refus que j'ai déduits , il ajouterait tons ceux qu'une profonde connaissance et de l'esprit et du service militaire pourrait lui dicter.

Je crois donc avoir démontré qu'il failt renoncer pour toujours à cette périlleuse tentation d'employer les troupes à la réparation des chemins , et la mettre au rang du beau projet de réduire tous les impots à un seul.

Il s^en faut bien que nous soyons dans la position des Romains. Si vous exceptez Tltalie , qui était unie depuis long-temps au patrimoine de la république , tout le reste de l'univers était pour eux pays de conquête , et^ â ce titre de conquérans, ils avaient deux intérêts tout opposés aux nôtres ; l'un d'empêcher que l'oisiveté ne corrompît les troupes , en quoi Auguste y dont la politique mit le plus en œuvre ce remède , semblait prévoir les excès auxquels le corps militaire se porterait dans la suite ; l'autre ^e contenir les peuples dans Fobéissance en les faisant travailler Avec les soldats. Mous n'avons ften à craindre de pareil par la nature de notre gouvernement, et parce que toutes nos troupes, ou peu s'en faut , sont nationales , et parce que jamais sujets ne furent ni si dociles, ni plus soumis. La comparaison de Rome avec la France est donc tout-à-fait déplacée , et ne concluerait rien pour nous faire adopter les maximes des Romains relativement aux chemins, quand ils n'y auraient empl<^yé que leurs troupes ; mais ils y occupaient tous les peuples sans que personne fàt exempt d'y contribuer. Cest qu'indépendamment de la raison politique qui les y engageait, ils sentaient bien que les soldats ne pouvaient être destinés à toute sorte d'ouvrages , et qu'ils 3. 36

avaient un besoin indispensable de voitures et de bêtes de somme pour le transport des matériaux , d'autant plus que nous ne concevons pas oii ils pouvaient en trouver assez pour former de> chaussées , à la vérité moins larges de moitié que les nôtres , mais plus épaisses du triple et du quadruple. Le sieur Gautier rapporte qu'ayant en la curiosité d'en faire démolir, il avait inutilement cherché dans le pays des matières semblables à celles du décombre, et qu'il n'avait même trouvé ni carrière, ni rivière, ni montagne qui en produisît. Ils les tiraient sans doute du sein de la terre : quelles recherches et quel travail !

Si , par toutes ces raisons, je suis si contraire à l'idée d'em* ployer des soldats à la réparation des chemins , je pense tout différemment à l'égard des ponts , des canaux et des ports de mer. Voilà de vrais objets du travail des troupes, parce qu elles y sont sédentaires , qu'on peut leur y procurer toutes les commodités convenables à la conservation de leur santé, qu'elles y sont toujours sous les yeux de leurs commandans, et qu'en leur donnant une légère augmentation de paie , on ferait une épargne considérable pour l'Etat.

Examinons maintenant le secours qu'on pourrait tirer du travail des criminels tenus à la chaîne; quand il n'irait pas an .quart de celui d'un ouvrier ordinaire , on en tirerait toujoun trois grands services : le premier , que ces hommes ne seraient

f>lus , comme ib le sont maintenant , absolument perdus pour 'Etat : le second , qu'ils n'iraient plus corrompre la société, comme ils le font aujourd'hui , en se sauvant de la chaîne k Itquelle ils sont condamnés : le troisième enfin serait d'inspirer par cette peine imprescriptible plus de terreur aux scélérat», el de flétrir plus sûrement le germe du crime; mais je serais d'axu qu'on ne répandît point ces forçats sur les ateliers des chemins ; il serait mieux , ce me semble , de les attacher à des ouvrages absolument séparés. Premièrement, pour ne pas donner aux communautés le spectacle touchant de voir des homaies travailler dans les fers , ni l'humiliation de travailler avec eux ; ea second lieu , pour ne pas augmenter inutilement le nombre des comités, un seul pouvant commander cent hommes comme dix lorsqu'ils sont rassemblés. Il faudrait les attacher à des montagnes qu'on vaudrait aplanir, à des rochers, à des carrière^ dont on pourrait tirer des pierres brutes , et à tous les autre» travaux les plus durs, qui , en leur tenant lieu de juste supplice , procureraient le soulagement des communautés.

Pour dernière ressource , nous avons à faire usage du travail des mendians valides , moyen efficace d'en diminuer d'abord le Bombre , et successivement d'anéantir la mendicité. On pour-

rait former de ceux-ci des ateliers sur les routes , en leur dis* tribuant pareillement tout ce qu'il y aurait de pins pénible ; mais )e croirais également essentiel de les séparer pour les soustraire à la compassion des communautés qui, pour ^tre mal entendue , pourrait n'en être pas moins dangereuse à exciter. Les arrangemens pour la subsistance de ces deux classes de travailleurs* seraient tout ce qu'il y a de plus facile pour le détail.

Mon objet jusqu'à présent a été de prouver i*. l'indispensable nécessité des chemins; 2*. l'impuissance absolue où est l'État de faire ou de réparer à prix d'argent les ponts et chaussées de première nécessité , c'est-à-dire , les grandes routes ; à plus forte raison les chemins du second et du troisième ordre , dont néanmoins l'utilité influe sur celle des routes , ad point que la vivification du commerce en dépend; 3*. les obstacles insurmontables qui s'opposent à l'idée d'employer les troupes à cette réparation, si l'on excepte les travaux sédentaires auxquels elles pourraient servir utilement. II me parait résulter clairement de ces preuves , que l'unique, moyen d'exécuter ce grand projet est d'en charger les communautés , en les aidant du travail qu'on peut tirer des criminels et des mcndians.

n ne me reste plus qu'à prouver que celte imposition qu'mi nomme corvées, peut être réduite à des conditions si douces, qu'au lieu d'être regardée comme V abominât ion de la désola^ tion sur toutes les campag^nes , elle y devienne la source àe$ consolations et des richesses ; c'est à quoi j'espère de n'avoîi* aucune peine à par>'enir.

L'origine de l'usage habituel des corvées pour la réparation des chemins ne remonte pas à cinquante ans. Il fut d'abord établi sur des principes si faux , si bizarres et si défectueux, qu'ils ouvraient la porte au péculat et à une espèce de brigandage. Tout le fonds destiné à cette dépense , tant pour les frais des outils et autres, que pour les appointemens des conducteurs, étaient cachés sous l'enveloppe, ou d'adjudications fictives des travaux dont on chargeait les peuples , ou de baux d'entretien de chaus- «ées, auparavant faites à prix d'argent; en rapportant une réception simulée de ces ouvrages , la dépense était passée sans diâiculté dans les comptes du trésorier général. Ce n'est pa$ que cet arrangement fût criminel par lui-même et qu'il ne fut peut-être forcé pour la forme , comme je le dirai ailleurs ; mais le poison , qui dépouillé de sa malignité par un habile chimiste devient un remède souverain, tue, s'il est préparé par un empî* riqub ignorant ou fripon : la différence du succès dépend de I4 capacité, du caractère, et des mœurs du sujet à qui l'on donne sa

confiance. Le vice consistait ici , dans là plupart des provinces, 4 ne rendre aucun compte au gouvernement de l'emploi réel delà dépense ; k laisser aux confidens la liberté d'en abuser en la rendant arbitraire ; à ignorer que tous les sous-ordres, sans exception , pillaient chacun dans sa partie ; que le privilège de l'exenq^tiou était publiquement mis en vente par les subdélégués ; que pour punir certaines communautés de n'avoir pas gratifié les sangsues, on les chargeait de plus d'ouvrages qu'elles n'en pouvaient &ire i à souffrir qu'on distribu&t k toutes leur travail k la journée à la boule-vue , sans tâche et sans proportion ; qu'on les employât à des ouvrages de faveur, souvent personnels; qu'on les assemblât dans les saisons oii l'agriculture avait besoin du secours de leurs bras ; que par caprice , cruauté ou ignorance, on les fit venir de dix lieues ; et qu'enfin les matériaux des ouvrages de maçonnerie, adjugés à prix d'argent, fussent gratuitement portés à pied d'œuvre par les communautés. On a peine k comprendre que l'esprit des ordonnateurs de bonne foi put être dupe, à ce degré, de la bonté de leur cœur; mais quand on a long-temps vécu , de pareils événemens cessent de sui^ prendre. Si ce détail ne confient pas tous les genres d'iniquité dont la corvée est susceptible, c'est que je veux ignorer les ai^tres ; mais il renferme ceux dont on l'accuse communément. Oh ! je reconnais qu'à ce prix la corvée est abominable , qu'on peut la comparer aux dévastations de la guerre et de la famine, et qu'il n'est pas étonnant qu'elle ait soulevé tous les cœurs et tous les esprits. Mais si au lieu de cette peinture effroyable je présente une direction éclairée, juste, sévère contre le vice^ compatissante aut peines des malheureux ; si je montre ira gouvernement qui exige toutes ces parties dans les premiers ei les secon<}s administrateurs du détail, et dans ceux-ci une exécution littérale des instructions qu'il leur donne j si les principes de ce gouvernement sont de rendre la contribution aux chemiiiS) générale et sans exception, pour toutes les classes sujettes à la taille ; s'il règle que la plus forte tâche des paroisse» .ne pourra jamais excéder douze journées de travail dans le cours d'une année, et qu'on ne les comma:idera jamais que dans les saisons mortes pour le travail des champs; qu'il leur ùisse distribuer l'argent qui proviendra de la cor^'ée de représentation , en sorte que les courvoyeurs qui auront fait leur tacite gratuitement , soient ensuite payés de celle qu'ils feront pour les contribuables qui n'auront pu ou voulu travailler de leurs mains, et que cette répartition équitable empêche désormais les ouvriers de déserter les bourgs et les villages pour se réfugier dans les villes par l'espérance de se soustraire k la corvée : si

cette taxe de représentation est si exactement imposée et si scrupuleusement régie , qu'on puisse arbitrer sans témérité qu'en la fixant à vingt sols par jour, le manouvrier sera payé sur un pied raisonnable du travail qu'il avait cru donner gratuitement, comme je l'expliquerai dans la troisième partie : si la moindre omission dans le dénombrement est punie comme un crime , quand elle aura été inspirée par la faveur ou par la corruption : si l'on établit un tel ondre , que les fonds destinés aux frais ne sortent jamais que de la main des trésoriers sur des décharges valables, certifiées par les principaux préposés, et visées par les intendans; si l'on interdif à ces magistrats la liberté de jamais faire faire ou permettre qu'aucun ouvrage soit fait par corvées si les plans ne leur en ont été adressés par la direction ; si l'on donne aux subdélégués des surveillans qui répondent de leur activité, de leur vigilance et de leur désintéressement: toutes les cours supérieures ne donneront-elles pas leur sufErage à un établissement si avantageux , qui , pour lors , au lieu de ruiner les laboureurs et les manouvriers, leur procurera un salaire qu'ils n'auraient pu gagner dans le repos ? J'ai une trop haute opinion de la magistrature pour croire qu'elle n'aper» çoive pas dans ce plan le soulagement du peuple et la prospérité de l'Etat; mais il pourrait arriver que sagement rigoureuse comme elle l'est sur l'observation des lois fondamentales , eOe soutint que toute imposition est monopole , quand elle n'est pas prononcée par l'autorité légitime, par une loi revêtue de toutes les formes que l'institution du gouvernement a prescrites, que nos souverains ont ai souvent recommandées, et dont leur gloire et leur intérêt leur crient sans cesiie de ne jamais s'écarter. J'écouterais avec un profond respect cet oracle de la vérité, et je lui rendrais , en la confessant hautement , le phis pur hommage qu'elle puisse attendre. Oui, tous les bons citoyens le publient de même ; il faut nue loi qui autorise les corvées ; qui apprenne aux sujets que le souverain ne vent et ne cherche que leur bonheur ; qu'il n'exige de leur amour pour la patrie que la contribution dont diacun est tenn suivant ses forces et ses facultés , mais qui n'en veut dispenser aucun qui ne le soit par l'ancienne loi , afin que le poids de Fimposition devienne plus léger pour chaque particulier, quand il sera réparti sur plus de têtes. Les intendans sont les plus intéressés- à la solliciter cette loi , qui^ leur rendra la confiance des peuples et portera le calme partout; jusque-là il sera toujours triste pour ces magistrats que leur obéissance les expose à la eensure des sacrés dépositaires du droit commun , et que la calomnie du premier audacieux ose s'en faire un prétexte pour semer des libelles

contre leur probité. J'essaierai donc, mot, faible et înconna, mais impartial et ami àa vrai , citoyen adorateur du bien public, et brûlant de zële pour le service de mon prince ; j'essaierai de crayonner les dispositions de cette loi salutaire. Soumise à l'examen scrupuleux d'un ministère éclairé, elle recevra d« lui la lumière , la force et la dignité que je ne pourrais lui donner ; et l'acclamation des peuples en bénira la promulgation.

On met donc très-injustement la corvée des chemins au rang des causes de la dépopulation , puisque ce n'est point par ellemême qu'elle peut nuire, mais uniquement par l'abus qu'on en fait , ce qu'on peut dire des meilleurs établisscmeas. C& reproche peut être fait à la guerre , fléau le plus destructeur dans nos climats parce qu'il y est le plus fréquent , et que sur cent hommes qu'il enlève k l'agriculture il ne lui en rend pas dix : il peut et doit être fait à l'instruction gratuite , qui rend le paysan orgueilleux , insolent , paresseux , plaideur ; qui lui fait regarder le travail avec dédain , et l'incline à se tirer de son état pour devenir huissier , clerc , commis aux aides et aux gabelles , ou à prendre le pèttii du cloitre , au point que si l'on recherchait la généalogie de tous les moines et religieux , on trouverait que la charrue en fournit plus de la moitié. Cest là qu'on peut dire hoc fonte derivata dades. J'ai Ju dans uoe «aitique fort aigre (i) de L'Esprit des Lois , que Fignortmce n^est bonne à rien. Proportion absurde, qui contredit les faits an sens propre et au figuré. Dans le premier, le bonheur du bti peuple dépend de son ignorance , qui entretient en lui la pnrelr du cœur par la simplicité de l'esprit, et ne lui labse oontrr les ennuis et les d^goàts de la vie , que l'heureuse ressource &« travail qui le nourrit. C'est pour lui que la sagesse a prononcé cette sentence : Beati qui b'tteraturas non cogapscuni. Dans le sens figuré , l'auteur n'avait certainement pas consulté les frères igttorans ; ils lui auraient appris que leur in^tut est le premier du monde dans l'art d'acquérir, etqnc ce coi^ps lourd ecraficta dans moins de cent ans celui des sciences et die la beNe édaca-tion , si le ciel permet qu'ils subsistent jusque- là l'un et l'autre.

Le luxe est aussi accusé à juste titre d'être un des plus grands obstacles à la population ; mais je n'ai lu nulle part que dans les raisons qu'on en donne , on ait fait entrer celle de rinstroction gratuite, quoiqu'elle soit tin de ses arcs-autans , par la manie qu'on a de ne plus engager aucun donaestiqne qui ne sache lire , écrire et calculer ; d'où il suit que tous les enfans de laboureurs se faisant moines , commis des fermes on laquais,

(i) Leltres analjrtifiact^

il n'eU pas surprenant qu'il n'en reste plus pour le mariage ni pour Fagriculture.

Mais loin que la corvée nuise à la population , je soutiens qu'elle sera propre à l'encourager , lorsque l'effroi de cet impôt sera banni parla piété du législateur, et que les peuples l'envisageront d'un œil tranquille et serein. La corvée entretiendra le paysan dans l'habitude du travail , et l'empêchera , pendant les saisons mortes , de se livrer à la paresse et au libertinage, deux causes certaines de la dépopulation. J'entends toujours la corvée modérée , telle que l'établira la loi que je propose , et qui serait digne du suffrage public , quand elle n'aurait d'autre mérite que de réprimer le commandement arbitraire, et de mettre les peuples à portée de se plaindre si quelqu'un osait la violer.

En l'attendant avec toute l'impatience d'un homme qui sent vivement ce qu'il exprime de bonne foi , j'oserai dire que pour le bien du royaume, cette loi devrait être générale pour toutes les provinces. Je suis bien éloigné d'opposer même le doute à l'équité des privilèges dont jouissent les pays d'états ; mais je ne crains pas de leur manquer , en soutenant qu'ils sont soumis à la police générale du royaume, et que la loi municipale n'a pas le droit d'enfreindre celle du bien commun. Qu'ils se régissent pour l'imposition et la répartition des charges , pour l'administration de leurs deniers, etc. , il n'y a dans ces exceptions aucun inconvénient contre l'ordre général de la société; mais que les états de Languedoc , par une délicatesse dont la bonté ne diminue pas les effets pernicieux , ne veuillent point user des corvées dans l'étendue de leur gouvernement , tandis que la Bretagne et la Bourgogne les emploient ; qu'à l'ombre de ce privilège qui rend ce travail odieux dans les généralités , on fasse attendre plus de trente ans des routes qui eussent pu être faites en six ou sept années , et dont l'imperfection arrête .tout court le commerce de trois provinces ; qu'il me soit permis de le dire, c'est une charité mal entendue , et qui mérite d'être avertie par le magistrat suprême dont tous les sujets sont également les enfans. Que sous le même prétexte d'une administration privilégiée , ces états réduisent à la largeur des sentiers celle des plus grandes routes sans y être autorisés par le législateur, l'ordre n'en souffre pas moins. Mais je finis sur ce chapitre , sachant qu'il me reste encore à rendre compte des ouvrages de deux autres départemens de$ ponts et chaussées.

Sg'i ESSAI

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