RÉGENCE J>U DUC D'ORLÉANS
vJoNSiDÉROTr smaintenant les prindpaax personnages qui vont paraître sur la: scène. Le duc d'Orléans était d'une figure agréable y d'une physionomie ouverte , d'une taille médiocre ; mais aw«o une aisance et une grâce qui se faisaient sentir dans toutes ses actions. Doué d'une pénétration et d'une sagacité rares , ii s^eaprimait avec vivacité et précision» Se» reparties étaientpromp— te^vjtutes et gaies. Ses premiers jugemens étaient les plus sûrs , lar râOiexion le rendait indécis. Des lectures rapides, aidées d'une mémoire heureuse , lui- tenaient lieU'd^une application suivie; il semblait plutôt deviner qu'étudier les matières. Il avait plu& que des* demi-oonnaissances en peinture , en musique , en chimie , en mécanique. Avec une valeur brillante, modeste en par^ Itmt de lui , et peu indulgent pour ceux qui lui étaient suspects MUT le courage, il eût été général, si le roi lui eût permisde l'être ; mais il fut toujours en sujétion à la cour, et en tutelle à l'armée. ¥ne familiarité noble le metuitau niveau de tousceux-quirap* prêchaient; il senUit qu'une supériorité personnelle le dispensait de se prévaloir desenrsng. Il ne gardait* aucun ressentiment dès torts qu'on avait eus avec lui , et en tirait avantage pour se comparer à Henri IV. Son insensibilité à cet égard , venait de son mépris pour les hommes ; il supposait que ses serviteurs les plus* dévoués auraient été ses ennemis, pour peu que leur intérêt les y eût portés. Il soutenait que l'honnête homme était celui qui avait l'art de cacher qu'il ne l'est point ; jugement aussi injuste
RÉGENCE. ijZ
pour riiiimanité ^ que déshonorant pour celui qui le porte. Il tenait cette manière de penser de rhomme le plus corrompu , l'abbé , depuis cardinal Dubois , qui ne croyait pas à la vertu , ni à la probité , et n'était pas fait pour y croire.
Le duc d'Orléans avait eu successivement quatre (i) gouverneurs y qui moururent à si peu de distance l'un de l'autre , que Benserade disait qu'on ne pouvait pas élever de gouverneur à ce prince. Saint-Laurent , officier de Monsieur , et homme du. plus grand mérite , fut le précepteur ; mais il mourut trop t6t pour son élève. Il avait pris pour copier les thèmes du jeune prince , Tabbé Dubois, moitié scribe ,. moitié valet du curé de St.-Eus» tache, tiorsque Saint-Laurent mourut , le prince était asses grand , pour que les sous-gouverneurs , à qui Dubois s'était attaché à plaire , dissuadassent Monsieur de prendre un précepteur en titre, et Dubois en continua les fonctions. La mémoire des gouverneurs et du précepteur fut toujours chère au duc d'Orléans ; mais Dubois lui fit perdre celle de leurs leçons.
n est assez curieux de connaître l'origine de cet honuae singur- Jier. Fils d'un apothicaire de Brive , après avoir fait quelques études , il fut précepteur du fils du président de Gourgues. On prétend qu'il se maria ensuite secrètement. La misère lui inspirant le désir d'aller tenter fortune , d'accord avec sa femme qu'il laissa en Limosin , il se rendit à Paris. Ignoré par sa propre obs« curité , il entra au collège deSt.-'Michel , pour y faire les fonctions les plus basses. Né avec de l'esprit , il acquit bientôt assez de littérature pour qu'un docteur de Sorbonne le retirât chez lui. Ce premier maître étant mort , le curé de St.-£ustache le prit à son service. Ce fut là qu'il fut connu de Sain^Laurent , ami du curé. Souple , insinuant , prévenant , il obtint , sinon Tamitié , dit moins la compassion de Saint^Laurent i qui le prit et l'employa sous lui 9 comme nous l'avons vu. On l'habilla convenablement , pour lui donner la vraie figure d'nn abbé , relever un peu son extérieur piètre et bas , et le rendre présentable. U s'insinua , par degrés, dans l'esprit du jeune prince, et finit par s'en empa«* rer après la mort de Saint-Laurent.
Comme l'intimité laisse bientôt voir le caractère , l'abbé sentit qu'il ^rait méprisé de son élève , s'il ne le corrompait lui-même ; il n'y oublia rien , et malheureusement n'y réussit que trop. On ne fut pas long-temps à s'apercevoir du crédit de l'abbé sur le prince ; mais , le peu d'impoi'tance du personnage le sauvant alors de la jalousie , on ne fut pas fâché d'avoir quelqu'un dont
(i) Le maréchal de NaTailIm, le iiiar«chal d^Ëcirades, le due de La VieaTÎlIe et le marquis d^Aicy , chevalier dea ordres , et. eouieiiler dVut d^ep^. Les aourftoavçrnears furent La Baiùès^ «i Foauaay.
ou pi\t se servir , dans roccasion , comme d'uû instrument sant conséquence.
Le dessein que le roi prit de faire épouser mademoiselle de Blois , sa fille naturelle , au duc de Chartres , mit Tabbé Dubois en œuvre. Le roi , qui sentit bien que Monsieur , tout soumis qu'il était , répugnerait à la proposition , et que la hauteur allemande de Madame en serait indignée , pensa d'abord à s'assurer du consentement du duc de Chartres. Il sut que personne n'y réussirait mieux que l'abbé Dubois , et le fit charger de cette commission. L'abbé avait déjà persuadé à son disciple qu'il n'y avait ni vice , nî vertu ; mais n'ayant pas été à portée d'attaquer ni même de connaître les maximes de l'honneur du monde , cela devenait une entrep^i^e. il était plus difficile de détruire des préjugés d'orgueil que des principes de morale , et ces préjugés ne laissaient pas d'être fondés en raison. Dubois vint à bout d'en triompher, en effrayant le duc de Chartres de la puissance du roi , et en lui présentant l'appât d'une augmentation de crédit et de dignité pers6nnelle , par la continuation des honneurs du fils de France, supérieurs à ceux de petit-fils.
Le mariage fut conclu , malgré les incertitudes du duc de ' Chartres , les répugnances de Monsieur et les fureurs de Madame ,
qui donna un soufflet à son fils , à la première déclaration qu'il lui en fit.
Le duc de Chartres trouva d'ailleurs , dans la femme qu'il épousait , figure , esprit , vertu et noblesse de caractère ; mais elle s'était fait sur sa naissance une illusion singulière. Elle s'imaginait avoir fait à son mari autant d'honneur qu'elle en avait reçu. Fière de sa naissance , qu'elle devait au roi , elle ne faisait pas la moindre attention à la marquise de Montespan , sa mère. On la comparait assez plaisamment à Minerve , qui , ne reconnaissant point de «lère ,'se glorifiait d'être fille de Jupiter. Cette manie ne l'empêchait pas de se prévaloir avec ses frères et ses sœurs, des honneurs qu'elle ne devait qu'à son mariage. Moins sensible à l'amour qu'aux respects qu'elle exigeait de son mari , elle eut toujours plus de dépit que de jalousie des maîtresses qu'il prit , et n'aurait pas fait les moindres avances pour le ramener. Tant de hauteur fortifia le goût du duc d'Orléans pour une ' vie libre , qui devint quelquefois crapuleuse. Humain , compatissant , il aurait eu des vertus , si l'on en avait sans principes ; l'abbé Dubois les lui avait fait perdre. La sujétion ou le roi le tenait, lui faisait donner de grands éloges à la liberté anglaise (i).
[ (() Il aîcnait à raconter que le grand pricar de Vendôme , exilé de la cour
I de Lonis XIV, était allé h Londres, où il devint amoareiix .d'une maîtresse
! de Charles II. Ce prince , Payant prié de cesser ses poursuites, sans pooToir
H est vrai que celle qu'il dédirait pour lui , il la laissait aux autres. ' Il eut quelquefois des rivaux qui ne s'en cachaient pas trop. A l'égard de ses sociétés, il n'y était ni difficile , ni gênant. Dès qu'on lui plaisait , on devenait son égal. Malgré ses talens et les ressources de son esprit^ il ne pouvait se suffire long-temps à lui-même ; la dissipation , le bruit , la débauche ^ lui étaient nécessaires. Il admettait dans sa société des gens que tout homme qui se respecte n'auraitpas avoués pour amis, malgré la naissance et le rang de quelques uns d'entre eux. Le régent, qui , pour se ^ plaire avec eux , ne les en -estimait pas davantage , les appelait ses routes, en parlant d'eux et devant eux. La licence de cet intérieur était poussée au point , que la comtesse de Sabran lui dit un jour , en plein souper , que Dieu, après avoir créé Vhomme^ prit un reste de boue dont il forma F dme des princes et des laquais. Le régent , loin de s'en fâcher , en rit beaucoup , parce que le mot lui parut plaisant. Le curé de St.-Come , Godeau, fit , dans un prône , un tableau dont l'application était frappante contre le régent. Le prince , à qui l'on en parla , dit , sans s'émouvoir :. De quoi se méle't''il? je ne suis pas de sa paroisse.
Quant à la religion , il serait difficile de dire quelle était celle du régent ; il était de ceux dont on dit qu'ils cherchent maître. Sans faire attention que le respect pour la religion importe plus aux princes qu'à qui que ce soit , le régent affi?ctait et affichait une impiété scandaleuse. Les jours consacrés pour la dévotion publique , étaient ceux qu'il célébrait par quelques débauches d'éclat ; son impiété était une sorte de superstition. Ces excès, ou ces petitesses , décelaient un homme qui n'est rien moins que ferme dans ses sentimens , et veut s'étourdir sur ce qui le gêne. En cherchant à douter de la Divinité , il courait les devins et les devineresses , et montrait toute la curiosité crédule d'une femmelette. Il y a grande apparence que , s'il fût tombé dans une maladie de langueur , il aurait recouru aux reliques et à l'eau bénite. J'ai rapporté le trait par lequel le roi l'avait si bien caractérisé. Madame ne le connaissait pas moins , lorsqu'elle disait : Les fées furent conviées à mes couches , et chaame douant mon fils d'un talent , il les eut tous ; malheureusement on avait oublié une fée qui , arrivant après les autres , dit : Il aura tous les ta^ talens , excepté celui d'en faire bon usage.
Madame aimait tendrement son fils , quoiqu'elle en blâmât
Tobtenir, lai dëfendil Fentrëe d« son palais. Le grand prieor nVn eut qae plu» d'alTecUtion à saivre cette femme aax specucles, aux promenades, et toujours aux yeux dn roi, qni fut enfin oblige de s^adrcs«er ft Lonis XIV, et de le prieç de rappeler le grand prieur. Louis se fit obëir à XiOndres, t'exila roTÎnt trembler à YcriaiUes.
cj6 RÉGENCE.
fort la conduite. Cetteprincesse, avec on sens droit , était attache'e à la Tertu , à l'honneur , aux bienséances , à l'étiquette de son rang. Une santé inaltérable qui l'empêchait de connaître aucune délicatesse pour elle , la faisait paraître dure pour les autres , en qui elle ne supposait pas plus de besoins. Franche jusqu'à la grosfiereté , bienfaisante , capable d'amitié , elle ne cherchait point à plaire, elle ne voulait être aimée que de ceux qu'elle estimait. Elle aimait fort sa nation , et il suffisait d'être allemand pour en être aocueilli. Tous ses parens lui étaient chers , et son inclination se réglait snrla proximité du sang , même à l'égard de ceux qu'elle n'avait jamais vus. Elle estimait sa belle-fille , et l'aurait aimée , si elle eût été légitime. Sa sévérité sur les devoirs excitait en elle la plus forte indignation contre la duchesse de Berri , sa petitefille. On ne pouvait louer dans celle-ci que la figure et les grâces ; car beaucoup d'esprit , dont elle abusa toujours , n'est pas un sttfet d'éloge. Sans avoir les bonnes qualités de son përe , elle en outrait tous les vices. Il avait été son précepteur à cet égard ; elle devint bientôt son émule , et le surpassa.
Nous avons vu la vanité bizarre que la duchesse d'Orléans tirait de sa naissance; sa fille rougissait de lui devoir la sienne. Une telle opposition d^idées et une trop parfaite égalité d'orgueil ne devaient pas maintenir l'unwn entre la mëre et la fille ; les dissensions étaient donc continuelles et allaient souvent jusqu'à l'éclat. La duchesse d'Orléans s'en affligeait, parce qu'elle était mère , ce sentiment la préservait de la haine pour sa fille ; mais celle-ci , qui avait renoncé à tout sentiment honnête , ne dissimulait ni son mépris , ni son aversion. Le duc d'Orléans se contentait de la désapprouver , et n'osait la réprimander.
Le père et la fille vivaient dans une telle intimité , que des bruits , qui n'avaient été que des murmures sourds , devinrent des propos publics , et allèrent jusqu'au duc de Berri. Sa religion ne lui permettait pas de les croire; mais, comme il aimait éper^ dûment sa femme , il était importuné des assiduités de son beaupère ; et ce tiers incommode lui donnait une humeur qu'il ne contenait pas toujours. Il était d'ailleurs effrayé des discours impies que le père et la fille affectaient devant lui. C'était entre eux deux un assaut d'irréligion et de mépris des mœurs. Leur impiété était autant une manie qu'un vice. La princesse raillait imprudemment son mari sur une dévotion qui était , pourtant , l'unique préservatif qu'il eût contre des soupçons qu'elle devait tâcher de détruire. Le père et la fille n'avaient, pour se justifier, que l'excès d'une folle imprudence ; mais la folie de leur conduite , et leur indifférence sur les propos du public , n'étaient pas une preuve d'innocence ; et la coar , qui n'avait ni la vertu , ni la religion du
duc de Berri , n'était pas si réservée dans ses jugemens. Le duo d'Orléans en fut averti, et s'en indigna d'horreur ; sa fille n'en fat révoltée que d'orgueil ; et ni l'un ni l'autre ne se contraignirent davantage.
Si le duc d'Orléans était amoureux de sa fille , il n'en était pas jaloux , et vit toujours avec assez d'indifférence le débordement de sa vie. A peine eut-elle épousé le duc de Berri , qu'elle eut des galanteries , oii le respect qu'on devait à son rang l'obligeait de faire les avances. Le commerce qu^elle eut avec La Haye , écujer de son mari , fut porté a un degré de frénésie incroyable. Non contente de laisser éclater sa passion , elle proposa à son amant de l'emmener en Hollande. La Haye frémit à cette proposition , et se vit obligé , pour ne pas être la victime de sa discrétion sur un pareil délire , d'en faire part au duc d'Orléans. Il fallut tour à tour effrayer et flatter cet esprit égaré , pour que le projet ne perçât pas jusqu'au roi. Peu à peu l'accès se dissipa; et cette furieuse céda enfin à l'impossibilité de se satisfaire, ou à la crainte de rendre sa folie funeste à son amant.
Lorsqne son mari fut attaqué à Marly de la maladie dont il mourut , au lieu de venir de Versailles pour le voir , elle se contenta d'en demander la permission au roi , qui répondit qu'étant grosse elle ferait peut-être une imprudence, mais qu'elle en était la maîtresse. Elle ne vint point , et son mari mourut sans l'avoir Tue , et sans en avoir prononcé le nom.
La duchesse de Berri , malgré son orgueil , tremblait devant le roi 9 et rampait devant madame de Maintenon. Nous verrons bientôt le reste de sa vie , qui fut courte , répondre à ses commencemens.
Reprenons la suite des faits. Le lendemain de la mort du roi , le parlement s'assembla pour décider de la régence.Le duc d'Orléans , les princes et les pairs sy rendirent , et dès huit heures tout était en place.
On sait que Louis XIY nommait par son testament , au lieu d'un régent , un conseil de régence , dont le duc d'Orléans ne serait que le chef, et que le duc du Maine devait avoir le commandement des troupes de la maison du roi.
Comme le procès-verbal de cette séance du 2 septembre , et celui du lit de justice , oii le jeune roi vint se faire reconnaître le 12 , sont entre les mains de tout le monde , je me contenterai d'y renvoyer le lecteur , et rappellerai seulement quelques circonstances qui ne se trouvent pas dans l'imprimé.
Le duc d'Orléans était également occupé et inquiet d'un jour si décisif. Le premier président s'étant vendu au duc du Maine, le duc d'Orléans acheta le colonel des gardes françaises , le duc 3. 7
ij8 RÉGENCE.
de Guiche-Grammoiit ; en conséquence, le régiment occupa sourdement les avenues du palais , et les officiers avec des soldats d'élite , mais sans l'uniforme , se répandirent dans les salles. L'abbé Dubois affecta de mener , dans une des lanternes , Stairs , ambassadeur d'Angleterre , pour insinuer que la conr de Lon* dres , en cas d'événement , appuierait le duc d'Orléans. Ces di£U férentes mesures furent supedines, le personnel des concurrens décida de tout.
Le duc d'Orléans , en réclamant les droits de sa naissance . n'oublia pas de dire des choses flatteuses pour le parlement. Sa contenance ne fut pas d'abord bien libre ; mais il se raffermit par degrés , à mesure que les esprits paraissaient lui devenir favo» râbles. Enfin , la régence lui ayant été déférée , il j eut encore sur la tutelle du jeune roi , et sur le commandement des troupes de sa maison , quelques discussions qui donnaient au régent et au duc du Maine un air de cliens aux pieds de la cour. Les amis du premier, sentant qn^ la seule égalité de râle le dégradait, lui conseillèrent de remettre la séance à l'aprës^nidi , pour régler le reste. Ce conseil fut un coup de parti. Le régent leva la séance , et se rendit chec lui , où il eut le temps de reprendre ses esprits. Il fit venir le procureur général d'Agnesseau, et le premier avocat général , Joli de Fleurj. Ces deux magistrats , les plus éclairés du parlement , n'ont point encore eu de successeurs. Le premier , plein de lumières , de connaissances et de probité , cherchait , voyait et voulait toujours le bien. L'autre, avec autant d'esprit , mais plus fin , distinguait du premier coupd'œil , entre deux, biens , celui qui lui convenait le mieux , et savait le faire envisager comme le meilleur.
L'un et l'autre comprirent également qu'il ne s'agissait plus d'examiner si l'exécution du testament eût été préférable ou non , k la régence déjà déférée au duc d'Orléans. Ils sentirent le danger de séparer l'autorité militaire d'avec l'administration politique. Le régent , appuyé des princes et des pairs contre les légitimés , se serait bientôt servi de l'autonté qu'il avait-déjà obtenue , pour s'emparer de celle qui lui serait refusée ; ce qui ne pourrait se faire sans troubler l'État ; au lieu que le duc du Maine étant dépouillé de tout , sa timidité répondait de la paix.
Les choses , ainsi disposées au Palais-Royal , ne trouvèrent plus de difficulté dans la séance de Taprës-midi.' Le parlement aima mieux faire un régent , que de risquer qu'il se Ht de luimême. Quelques uns , en annulant le testament de Louis XIV , n'étaient pas fâchés d'insulter au lion mort, et de paraître accorder librement ce qui ne manquerait pas de leur échapper.
Je vois, dans les lettres du prince Cellamare, ambassadeur
d'Espagne en France , que Philippe Y s'était flatte d'obtenir la régence , et de la faire administrer , en son nom , par un représentant. Cellamare écrit qu'il a sondé les dispositions de tous ceux qui pourraient servir le roi d'Espagne , et que tous déclarèrent que la proposition seule révolterait la nation entière; mais que tons aussi avouaient ouvertement que , si le roi mineur Tenait à manquer, Philippe Y ne trouverait aucune difficulté à passer sur le trône de France. Cellamare cite , parmi ceux à qui il s'est ouvert , la maison de Condé , le duc de Guiche , colonel des gardes , Coortanvaux , capitaine des cent-suisses , le maréchal de Berwic , le cardinal de Polignac , le marquis de Torcy , secrétaire d'état , le duc de Noailles et le maréchal d'Estrées ; ces deux derniers particulièrement attachés au duc d'Orléans. Les instructions de Cellamare allaient jusqu'à lui ordonner de faire nue protestation contre tout régent qui serait préféré à Philippe Y ; il fut assez sage pour n'en rien faire.
Le duc du Maine , qui , si le testament eàt subsisté , devait {oner un rôle principal , en fit un bien misérable. Ce n'était pas un Dunois que son mérite légitimât. Il ne sut ni retenir , ni remettre l'autorité , et s'en laissa dépouiller. La duchesse du Maine, espèce de petit monstre par la figure, vive, ambitieuse « avec de l'esprit , et ce qui peut rester de jugement à un vieil enfant gâté par les louanges de sa petite cour , entreprit dans la suite de relever son mari , et pensa le perdre.
Le régent , au sortir du parlement , se rendit à Yersailles , auprès du roi , et passa ensuite chez Madame , qui lui dit : Mon Jiis , je ne désire que le bien de F État et votre gloire ; je n'ai qu'une chose A vous demander pour votre honneur, et fen exige votre parole. Il la donna. Cest de tus jamais empierrer cefri^ pan d'abbé Dubois , le plus grand coquin qu'il jr ait au monde , ei qui sacrifierait l'État et vous au plus léger intérêt. La suite fera voir que Madame avait plus de jugement que son fils n'avait de parole.
Le régent commença par de grandes réformes dans la maison , les bâtimens et les équipages du roi. Louis XIY n'ayant donné aucun ordre pour ses funérailles , on se conforma à l'économie que Louis XIII avait prescrite pour les siennes. Les entrailles furent portées à Notre-Dame , et le cœur aux Jésuites.
Louis XIY avait ordonné qu'aussitôt après sa mort , on conduisit le jeune roi à Yincennes , à cause de la salubrité de l'air. Le régent le désirait , pour être plus k portée de Pans et de ses plaisirs. Les médecins de la cour , plus commodément logés à Yersailles qu'ils ne seraient à Yincennes ,. trouvaient que l'air le plus pur était celui du Heu qui leur était le plus commode; et
loo RÉGENCE.
toutela domesticité, par le même intérêt, approuvait la médecine. Le régent manda les médecins de Paris , qui , par des raisons peut-être aussi désintéressées que celles des médecins de la cour , se déclarèrent pour Vincennes ; et le roi y fut conduit le 9^ sans traverser Paris. Le même jour le corps de Louis XIY fut porté à St.-Denis. L'affluence fut prodigieuse dans la plaine. On y vendait toutes sortes de mets et de rafraichissemens. On voyait, de toutes parts , le peuple danser, chanter, boire, se livrer à une joie scandaleuse , et plusieurs eurent Tindignité de vomir des injures , en voyant passer le char qui renfermait le corps.
Le régent , dans son premier travail avec les secrétaires d'état, se fît présenter la liste- de toutes les lettres de cachet, et il y en eut beaucoup dont ils ne purent lui dire les motifs. Il fit rendre la liberté à tous ceux qui n'étaient pas détenus pour crime réel , et il s'en trouva peu de ceux-là : presque tons étaient des victimes de ministres et du père Tellier. Il sortit , entre autres , un chevalier d'Areraberg , d'un cachot oii il était depuis onze ans , pour avoir procuré l'évasion du père Quesnel des prisons de Malines. Je l'ai vu quelquefois depuis dans ma jeunesse ; et quoiqu'il ne fdt pas âgé , la rigueur de sa prison lui avait donné l'air de la décrépitude. Il se trouva encore à la Bastille un Italien arrêté depuis trente -cinq ans, le jour qu'il était arrivé à Paris. Il représenta que sa liberté serait désormais son plus grand malheur . et qu'il réclamerait inutilement des parens qui , peut-être , ne vivraient plus , ou dont il serait méconnu. Le régent ordonna qu*il fût bien traité à la Bastille , avec liberté de sortir et de rentrer. L'état dans lequel parurent les prisonniers de la bulle , faisait horreur. Ce premier acte de justice fit donner au régent les plus grands éloges ; et il n'est pas inutile d'observer que l'ouverture des prisons ne se fit que deux jours après le convoi de Louis XIV , et par conséquent ne fat pas la cause de la joie que le peuple y fit paraître ; mais , le désir et l'espoir d'un meilleur état étant toujours le seul bien qu'on lui laisse , il applaudit à toute révolution dans le gouvernement , en attendant qu'il se détrompe encore.
Dès que le roi eut tenu son premier lit de justice , le régent rendit au parlement le droit de remontrances (i) , dont il n'était plus question depuis long-temps. Il nomma aussi les différens conseUs qu'il avait annoncés. Celui de régence , auquel tous les
(t) Par r^it de 1667 , îl avait été ordonné qne , dans le cas où le parlement croirait devoir faire des remontrances , elles seraient présentées dans les hnit jourslaprès l'envoi des édits , ordonnances et déclarations , passé lequel temps, les édits, etc., seraient censés enregistrés. Par édit de 1678, il fut ordonné que tout enregistrement se ferait sar le premier réquisitoire du proèoreqr général, saufà faire de» remontrances dans les huit jours qui sui-^
RÉGENCE. tôt
autres devaient être subordonnes, fut compose en partie de metn-* bres nommés par le testament. La Yrilliëre en fut le secrétaire; Pontchartrain y entra aussi , mais sans fonction , et tons les deux sans.Toix. Le maréchal de Tallard, quoique nommé dans le testament , ne pouvant se faire employer , allait criant partout qu'il ne lui restait , pour son honneur , que de se faire inscrire le testament sur le dos. Il fut dans la snite admis au conseil de régence.
Le public, touché de la vertu et de la persécution qu'avait éprouvée le cardinal de Noailles , applaudit à sa nomination de chef du conseil de conscience. Il y avait peu de jours que tout tremblait sous la bulle : en ving«qnatre heures tout devint ou se déclaracontre«
Le parlement fut flatté de voir d'Aguesseau , Joli de Fleury et l'abbé Pucelle entrer au conseil de conscience, et Roujault , Gœslard et l'abbé Mingui admis dans celui des aflfaires de l'intérieur du royaume.
Le père Tellier, nommé confesseur parle codicile de Louis XIY, se voyant sans fonction , attendu Tâge du roi , demanda au régent quelle était sa destination présente. Cela ne me regarde pas, répondit le prince , adressezr-vous à vos supérieurs,
A peine les conseils allaient*ils s'assembler, qu'il survint une diificulté dans celui des finances , le seul oii il y eût des conseil- 1ers d'état. Pour connaître sur quoi elle portait , il faut se rappeler que , lors de la signature da traité de Bade , La Houssaye, conseiller d'état et troisième ambassadeur avec le maréchal de Yillars et le comte dnc Luc , prétendit signer avant le comte, et ne céder qu'aux gens titrés ou grands officiers de la couronne. Le roi , au lieu de décider de la question , rappela La Houssaye, et envoya Saint-Contest , qui , n'étant que maître des requêtes , voulut bien signer après le comte du Luc. D'après cet exemple, les conseillers d'état demandaient la préséance sur le marquis d'Effiat, chevalier des ordres, mais ni titré , ni, grand officier de la couronne. Le régent , après force^négociations , nomma d'Effiat vice-président du conseil des finances ; et les conseillers d'état y acquiescèrent d'autant plus volontiers , qu'ils s'assuraient ' ainsi la préséance sur tout autre qui , n'étant titré ni grand offl^ cier, deviendrait siniple membre du conseil. En effet, lorsqu'une affaire obligeait les conseillers d'état de venir au conseil de régence , ils se plaçaient après les maréchaux de France , et
raient; mais sans que l'exécution des ëdits, ordonnances, etc. , pût être suspendue. Les remontrances «tant derenues inutiles, on n'en faisait plus. Le régent fit rendre au parlement le droit dci remontrances , par une déclaration du roi, du 1 5 septembre 1715.
au-dessus des autres membres de la régence ; el le maître des requêtes rapportait debout.
Le succès des conseillers d'ëtat donna lieu à une prétention des maîtres des requêtes , savoir : de rapporter assis au conseil de régence, à moins que ceux qui n'étaient ni ducs, nî grands officiers , ni conseillers d'étal , ne fussent aussi debout. Le régent, toujours embarrassé d'ordonner, souffrit pentlant plus d*un an que les chefs ou présidens des autres conseils , rapportassent eux-mêmes les affaires ; et la plupart s'en acquittaient fort mal. lie maréchal de Villars écrivait de façon que personne , ni luimême, ne pouvait lire son écriture. Lç maréchal d'Estrées s'em brouillait si fort , en rapportant , qu'il rendait souvent l'affaire inintelligible. Cela ne finit qu'à la mort du chancelier Voisin. D'Aguesseau trancha la difficulté , en obligeant les maîtres des requêtes de rapporter debout.
^ Amelot, après avoir înntilement sollicité à Rome la tenne d'un concile national , revint k Paris, et disait librement que le pape gémissait. d'avoir donné sa constitution. Le père Tellier ne cessait d'écrire que le roi la désirait , et le pape le dit formellement dans l'exorde de la bulle. Ce pontife , qui se piquait de latinité , avait composé cet exorde ; mais Jouvencî avait corrigé le thème , dont le cardinal Fabroni et le jésuite d'Aubenton avaient fourni la matière. Si le père Tellier, ajoutait le pape, ne m^ avait pas persuadé du pou\>oir absolu du roi , je n^ aurais jamais hasardé cette constitution, Amelot , excité par la con*» fiance du pape, lui dit: Mais pourquoi , S, Père y au lieu de cette condamnation in globo de tant de propositions diffé-* rentes , ne vous ites'-iwus pas borné à quelques unes de^ vraiment répréhensibles ^ qu'on peut troui^r dan^ quelque livre que ce puisse être, quand on les cherche bien ? '^ Eh ! mon cher Amelot , que pouvais-je faire ? le père Tellier avait dit au roi qu'il y avait dans le livre de Quesnel plus de cent propositions censurables : Un* a pas voulu passer pour menteur^ on rria tenu le pied sur la gorge , pour en censurer plus de cent ; je n*en ai mis qu'une de plus , et l'on en voulait cent trois. Ce récit simple dispense de toutes réflexions.
Le désordre des finances exigeait la plus forte attention du gouyernement. On a , depuis quelques années , fait tant d'ouvrages bons ou mauvais sur l'agriculture , le commerce , et le§ finances , qu'il faut espérer que les vrais principes seront enfin connus. Il n'y aura plus qu'à désirer des ministres instruits , et plus attachés à l'État qu'à leurs places. Sans entrer dans une discussion systématique sur ces matières , je me bornerai à rapporter les événemens .
RÉGENCE. io3
Le maréchal de ViUeroi était le chef de représentation du conseil des finances, et n'a jamais été autre chose', quelque poste qu'il ait occupé. Il avait eu une des belles figures qu'on put montrer dans nn bal, un carrousel ; magnifique, avec l'air et les manières d'un grand seignenr , esprit borné et sans culture , de la vieille galanterie , un jargon de cour, de ht morgue , haut ou plutôt glorieux , et plus bas que respectueux auprès du feu roi et de madame de Maintenon.
Le duc , depuis maréchal de Noailles , président de ce même conseil des financés , en était le véritable maître , et donnait principalement sa confiance ii Rouillé du G>udrai , parfaitement honnête homme avec beaucoup d'esprit et de littérature , mais aimant le vin jusqu'à l'ivresse , débauché jusqu'au scandale , et ne se retenant sur rien. Un jour qu'en plein conseil , et en présence du régent , il s'exprimait avec sa liberté ordinaire , le duc de Noailles lui dit : ilf. RouitU^ iijr a ici de la bouteille. Cela se peut , M. le duc , répliqua Rouillé , mais jamais de pot de vin. Le trait fut d'autant mieux sentK,^qne les Noailles passaient pour ne se pas contraindre sur les afÊsii^s ; et Rouillé avait les mains û nettes, qu'une compagnie de traitants lui ayant présenté une liste de leurs associés , oit il trouva des nions en blanc , il leur en demanda la raison ; ils lui répondirent qHjB c'étaient les places dont il pouvait disposer : Mais , si je partage avec vous, leurdit>il, comment pourrai^je vous faire pendre , au. cas que vous soyez des fripons?
A l'égard du duc de Noailles , en le décomposant, on en aurait fait plusieurs hommes , dont quelques uns auraient eu leur prix. Il a (car il vit encore ) beaucoup et de toutes sortes d'esprit, une éloquence naturelle ,' flexible et assortie aux différentes matières ; séduisant dans la conversation ^ prenant le ton de tous ceux k qui il parle , et souvent par là leur faisant adopter ses idées, quand Us croient lui communiquer les leurs ; une imagination vive et fertile , toutefois plus féconde en projets qu'en moyens. -Sujet à s'éblouir lui'^éme , il conçoit avec feu , commence avec chaleur, et quitte subitement la r^ute qu^il suivait pour prendre celle qui vient la traverser. Il n'a de suite que pour son intérêt personnel , qu'il ne perd jamais de vue. Maître alors de Jui-même , il parait tranquille , quand il est le plus agité. Sa conversation vaut mieux que ses écrits ; car en voulant combiner ses idées , à force d'analyser , il finit par faire tout évaporer. Ses connaissances sont étendues, variées, et peu profondes, n accueille fort les gens de lettres , et s'en est servi utilement pour des mémoires. Dévot ou libertin suivant les circonstances , il se fit disgracier «n Espagne , en proposant une mai*
io4 RÉGENCE.
tresse k Philippe Y. Il suivit ensuite madame de Maintenon à l'église 9 et entretint une fille d'opéra au conunencement de la régence , pour être au ton régnant. Le désir de plaire k tous les partis lui a fait jouer des rôles embarrassans , souvent ridicules , et quelquefois humilians. Qtoyen zélé , quand sou intérêt propre Je lui permet, il s'appliqua à rétablir les finances, et y serait peut-être parvenu , si le régent l'eût laissé continuer ses opérations. Quelque fortune que le duc de Noailles se fût procurée ^ ce ne pouvait être un objet pour l'État. On aurait du moins évité la secousse du pernicieux système de Law , qui n'a enrichi que des fripons , grands ou petits , ruiné la moyenne classe, la plus honnête et la plus utile de toutes, bouleversé les conditions , corrompu les mœurs , et altéré le caractère national.
Comme il n'y a rien de fixe dans l'étiquette et le cérémonial de France , attendu que les ministres ont intérêt que cela soit ainsi , pour être toujours maîtres, dans les occasions, de décider suivant les affections particulières ; le service qui se fit k St.- Denis pour le feu roi, donna lieu à des discussions assez vives, entre le parlement et les ducs et pairs, qui portaient les honneurs. Le régent se garda bien de prononcer. Il aimait assez la division entre les corps , jet disait quelquefois : divide et impera ; mais il entrait dans sa conduite au moins autant, de faiblesse que de politique. Il affectait encore de mépriser l'étiquette; il y en a cependant des articles qui , au premier coup d'œil , paraîtraient un pédantisme , et seraient approuvés par un jugement plus réfléchi. Dans beaucoup d'occasions, l'étiquette entretient la subordination , supplée aux mœurs , et quelquefois les conserve. Elle est si peu indifférente de nation à nation , que c'est toujours par une diminution de puissance et de considération qu'un prince se relâche de son étiquette à l'égard d'un autre.
Chacun voyant dans la régence qu'on pouvait régler ses droits sur ses prétentions , la duchesse de Berri , plus autorisée que personne , prit quatre dames'du^alais , quoiqu'aucune fille de France n'eût jamais eu qu'une dame d'honneur et une dame d'atour (i). Elle voulut aussi avoir une compagnie de gardes. Le régent lui représenta inutilement que jamais fille de France , ni reine, excepté la reine régente, mère de Louis XIV , n'avait eu cette distinction : il fallut la satisfaire ; mais il donna en même temps une pareille compagnie de gardes à sa mère , Madame , veuve de Monsieur.
Au défaut du titre de reina» la duchesse de Berri , cherchant à s'en attribuer les honneurs et même à les outrepasser, traversa
(i) Voyet les ^UU de la France avaot la régence.
RÉGENCE. io5
Paris , depuis le Luxembourg oii elle logeait , jusqu'aux Tuileries , entourée de ses gardes , avec trompettes et timbales sonnantes. Le maréchal de Villeroi représenta au régent que cet honneur n'appartenait à qui que ce fût qu'au roi , dans le lieu oii il est ; or il habitait alors les Tuileries , ou on l'amena le 3a décembre 1716 , pour la commodité des conseils et celle du service. La duchesse de Berri fut donc obligée de s'en tenir à ce premier essai de trompettes et de timbales, qui restèrent depuis au Luxembourg. Elle voulut s'en dédommager par une autre entreprise, qui ne lui réussit pas mieux. Elle parut sons un dais à rojpéra, et lé lendemain à la Comédie, quatre de ses gardes sur le théâtre et les autres dans le parterre. Le cri fut général , et , de dépit , elle se renferma depuis dans une petite loge oii elle était incognito ; et comme la comédie se jouait alors trois fois la semaine sur le théâtre de l'Opéra au Palais-Royal , la loge servait aux deux spectacles.
Le chevalier de Bouillon , qui se faisait alors nommer le prince d'Auvergne, donna le projet des bals de l'Opéra , qui détourneraient des bals particuliers , oii il arrivait souvent du désordre ; au lieu qu'une garde militaire maintiendrait la police à l'Opéra. Le projet fut approuvé et valut six mille livres de pension au prince d'Auvergne pour son droit d'avis. La proximité de l'appartement du régent , fit qu'il s'y montra souvent , en sortant de souper, dans un état peu convenable à Tadministrateur du royaume. Dès le premier bal , le conseiller d'état Rouillé y vint ivre , parce que c'était son goût et son usage; et le duc deNoailles dans le même état , pour faire sa cour.
Si le régent eût eu dessein de maintenir les lois et le bon ordre , il aurait profité du duel entre Ferrant , capitaine au régiment du roi, et Girardin, capitaine aux gardes, pour faire un exemple ; mais il se contenta de leur faire perdre leurs emplois. Sans s'expliquer trop ouvertement , il insinuait que les duels étaient un peu trop passés de mode. Il permit à Caylus de venir se purger du sien contre le comte d'Auvergne. Le régent défendit cependant les voies de fait au duc de Richelieu et au comte de Bavière qui, ayant eu ensemble quelques paroles Vives, avaient p ris un rendez-vous. Peu de temps après , le duc de Richelieu et Gacé , fils du maréchal de Matignon , se battirent et se blessèrent légèrement. Le parlement les décréta, et le régent les en-, voya â la Bastille. Tout ^e borna au plus amplement informé , sans garder prison. Peu de temps après, Jonsac d'Aubeterre et Villette, frère de la comtesse de Caylus, se battirent aussi. Le parlement procéda contre eux; mais ils sortirent du royaume. Cette affaire réveilla celle de Ferrant et Girardin, qui' furent effigies.
io6 RÉGENCE.
Plus d'un an avant la mort de Louis XIV , Stairs, ambassadeur d'Angleterre en France, «vait cherche à se lier ayec le futur régent. Il sentit bien que , si le duc du Maine avait l'autorité , élevé dans les principes du roi , il serait favorable à la maison de Stuart. Il se tourna donc vers le duc d'Orléans ; et , par le moyen de l'abbé Dubois , eut des conférences aecrëtes, et persuada à ce prince que le roi Georges et lui avaient les mêmes intérêts. Pour gagner d'autant mieux sa confiance , il convenait que Georges était un usurpateur à l'égard des Stuarts ; mais il ajoutait que si le faible rejeton de la famille royale en France venait à manquer , toutes les renonciations n'empêcheraient pas que lui , duc d'Orléans , ne fût regardé comme un usurpateur k l'égard du roi d'Espagne. Il ne pouvait donc, disait Stairs , avoir d'allié plus sàr que le roi Georges. L'abbé Dubois , qui avait les vues que nous verrons dans la suite , s'appliqua continuellement il inspirer ces sentimens à son mattre.
A peine le duc d'Orléans était-il déclaré régent , que Stairs vint le trouver. Il lui parla d'une conspiration , vraie ou fausse , qui était, disait-il, près d'éclater à Londres contre le roi George», et lui proposa une traité de garantie pour les successions de France et d'Angleterre. Quoi qu'il en fât de la conspiration de Londres, le comte de Marr, à la tête d'un parti en Ecosse en faveur du prétendant , faisait assez de progrès , pour que l'on conseillât à ce ^prince d'aller le fortifier par sa présence. Il par-» tit ^e Bar, et traversait la France pour aller s'embarquer en Br^ lagne. Stairs en fut averti et vint demander au régent défaire arrêter ce prince qui devait passer à Château-Thierry. Le régent, voulant à la fois fomenter les troubles d'Ecosse , et faire montre de zèle pour le roi Georges, donna, en présence de Stairs, des ordres à Contade , major des gardes , d'aller à Château-Thierry, surprendre le prétendant à son passage. Contade, homme intelligent et bien instruit des intentions secrètes du régent, partit, bien résolu de ne pas trouver ce qu'il cherchait.
Stairs, se fiant peu aux démonstrations dû régent, résolut de délivrer , par un coup de scélérat , le roi Georges de toutes ses craintes. Il apprit par ses espions que le prétendant était caché à Chaillot, dans une maison du duc de Lauzun, d'oii il devait se rendre en Bretagne. Il chargea Douglas , colonel irlandais , à la solde de France , d'aller s'embusquer à Nonancourt , avec trois assassins. Ils demandèrent en arrivant et avec tant de vivacité , si l'on n'avait point vupasser une chaise , qu'ils en devinrent suspects à une madame l'Hôpital , maîtresse de la poste , femme .d'esprit et de résolution. La nouvelle du voyage du prétendant s'était déjà répandue depuis qu'il avait disparu de Bar; etl'em-
RÉGENCE. , f07
pressement de ces courriers fit juger qu'ils avaieift de mauTais desseins. En effet , on sut depuis , que les trois satellites de Douglas étaient des scélérats détermines, qui, avant que de partir de Londres , avaient fait leur marché pour leur famille , au cas qu'ils fassent pris et exécutés après avoir fait leur coup. La mattresse de la poste les assura que depuis quelques jours il n'était pas passé de chaises; qu'il était impossible qu'il en passât sans relayer, ou du nioins san« être vues, et qu'ils pouvaient être sûrs que rien ne leur échapperait. Douglas , après être resté deux heures inutilement sur la porte, mit un de ses gens en sentinelle, donna ses ordres an second, en lui parlant ii i'oreille , et emmena le troisième avec lui pour aller en avant sur le chemin de Bretagne. La maîtresse détacha aussitôt un de ses gens sur la route de Parts , pour veiller à l'arrivée de la chaise , et la détourner chex une amie sûre , qu'elle alla prévenir en sortant par les derrières de sa maison. A son retour, elle apprit qu'un des deux Anglais, qui par son état paraissait supérieur k l'autre, s'était jeté sur un lit oiiil reposait. Elle dit à celui qui était sur la porte, qu'il serait aussitAt averti dans la maison que dans la rue, et lui proposa de boire un coup. Il rentra , et un postillon affidé , l'ayant excite k boire , l'enivra complètement. En même temps elle enfierma à double tour celui qui reposait, et envoya chercher la maréchaussée ; l'Anglais enfermé fut saisi sur le lit oii il dormait, n entra en fureur de se voir arrêté , et se réclama de l'ambassadeur. On lui répondit que jusqu'à ce qu'il eût justifié qu'il appartenait au comte de Stairs , il demeurerait en prison , oii l'on fit aussi partir celui qui était ivre.
Pendant ce temps-là , le prétendant arriva , et fut conduit dans la maison ou il éuit attendu. Madame l'Hôpital alla l'y trouver , et lui expliqua ce qui se passait. Le prétendant , pénétré de reconnaissance, ne dissimula point qui il était, et demeura caché à Nonancourt, pour y prendre des mesures contre ceux qui n'étaient pas arrêtés.
Douglas, bientôt instruit de ce qui venait de se passer à IVgard des deux Anglais de Nonancourt , s'en retourna à Paris. Peu de jours après , le prétendant partit , déguisé en ecclésiastique , dans une chaise que lui procura sa libératrice. Il lui donna une lettre pour la reine d'Angleterre , à qui elle alla rendre compte de tout à Saint-Germain. La reine lui donna son portrait , le prétendant lui envoya aussi le sien ; la situation de la mère et du fils ne leur permettant pas d'autres marques de reconnaissance. La bonne madame de l'Hôpital , contente du service qu'elle avait rendu , ne demanda rien au régent de ce qu'elle avait dépensé , et demeura vingl-cinq ans maîtresse de la poste , que son
,o8 RÉGENCE.
fils et sa bel1e*fil1e tiennent encore. L'audacieni^Stairs, poarToiler son crime, eut Timpudence de parlerde l'emprisonnement de ses assassins, comme d'un attentat au droit des gens. On lui fit sentir combien, pour son honneur, il lui convenait de se taire, et il se tut.
Nesmond^, évéque de Bayeux, mourut cette année. C'était un homme simple , naïf , plein de vertu. Il dit un jour à un cure , qui s'excusait de s'être trouvé à un repas de noces , sur l'exemple de Jésus-Christ aux noces de Cana : Ce n* est pas le plus bel en^ droit de sa vie. On ne connut qu'à sa mort ses charités cachées à de pauvres familles de son diocèse. Jl finisait remettre secrètement , chaque année , trente mille livres au roi Jacques II.
Le maréchal de Chamilli (Bouton ) , célèbre par sa belle défense de Grave , mourut aussi cette année. Il avait été beau et bien fait, et avait servi, dans sa jeunesse, en Portugal, oii il avait été fort aimé d'une religieuse. C'est à lui que les Lettres Portugaises sont adressées.
Quoique le régent eût donné parole » Madame de ne jamais employer l'abbé Dubois , il lui donna une place de conseiller d'état y au grand scandale de la magistrature. Ce qui détermina principalement le régent, fut qu'aucun prélat ne demanda la place , ne voulant pas être précédé au conseil par l'abbé Bignon , simple ecclésiastique. On n'en fut pas moins révolté , de voir un tel personnage succédera un des plus dignes prélats du royaume, Fortin de La Hoquette, archevêque de Sens. Il avait refusé l'ordre du Saint-Esprit, /i'^an//iâ^, dk-il, la naissance exigée par les statuts. On lui oflfrit d'altérer sa généalogie ; il répondit : Je ne veux pas dégrader Perdre par ma naissance , et encore moins me dégrader moi-n^me par un mensonge. Le roi lui ayant offert de le dispenser des preuves , il répondit qu'il ne voulait pas servir d'exemple a la violation des règles ; et persista dans son refus (i).
Si l'entrée de l'abbé Dubois au conseil marquait peu de considération pour le public , le régent et la duchesse de Berri le respectaient encore moins par leurs mœurs.
Le régent donnait aux aflfaîres la matinée plus ou moins longue , suivant l'heure oii il s'était couché. Il y avait un jour fixe destiné aux ministres étrangers ; les autres jours se partageaient entre les chefs des conseils; vers les trois heures il prenait du chocolat, et tout le monde entrait, comme on fait aujourd'hui
(i) Le maréclial Fabert aTait déjà refosë Tordre da Saint-Esprit , par lea mémos motifs que La Hoquette. Le maréchal de Catinat fit le même refus» parce que ses preuves de noblesse n^auraient pas été totalement complètes. Le roi loua leur modestie et ne les pressa pas. Ce sont les trois seuls exemples de pareils refus , quoiqoe plusieurs cheTalicrs ai«nt eu occasion de les imiter*
au lever An roi. Après une conversation générale d'une demiheure y il trayaiilait encore avec quelqu'un , ou tenait conseil de régence. Avant ou après ce conseil , ou ce travail , il allait voirie roi à qui il témoignait toujours plus de respect que qui que ce fût, et l'enfant le remarquait très-bien.
Entre cinq et six heures , toutes affaires cessaient; il allait voir Madame, soit dans son appartement l'hiver, soit à St.-€loud, dans la belle saison, et lui a toujours marqué beaucoup de res* pect. Il était rare qu'il passât un jour sans aller au Luxembourg voir la duchesse de Berri. Vers l'heure de souper, il se renfermait avec ses maîtresses , quelquefois des filles d'opéra , ou autres de pareille étoffe , et dix ou douze hommes de son intimité , qu'il appelait tout uniment ses roués. Les principaux étaient Broglie , l'aîné du maréchal de France , premier duc de son nom ; le duc de Brancas , grand-père de celui d'aujourd'hui; Biron, qu'il fit duc; Canillac, cousin du commandant des mousquetaires, et quelques gens obscurs par eux-mêmes et distingués par un esprit d'agrément ou de deliauche. Chaque souper était une orgie. Là régnait la 'licence la plus effrénée; les onlures, les impiétés étaient le fond ou l'assaisonnement de tous les propos , jusqu'à ce que l'ivresse complète mit les convives hors d'état de parler et de s'entendre. Ceux qui pouvaient encore marcher, se retiraient; l'on emportait les autres, et tous les jours se ressemblaient. Le régent , pendant la première heure de son lever , était encore si appesanti , si offusqué des fumées du vin , qu'on lui aurait fait signer ce qu'on aurait voulu. '
Quelquefois le lieu de la scène était au Luxembourg , chez la duchesse de Berri. Cette princesse, après plusieurs galanteries de passage, s* était fixée au comte de Biom, cadet de la maison d'Aydie , et petit-neveu du duc de Lauzun. Il avait peu d'esprit, une figure assez commune, et un visage bourgeonné qui aurait pu répugner à bien des femmes. Il était venu de sa province pour tâcher d'obtenir une compagnie , n'étant encore que lieutenant de dragons , et bientôt il inspira à la princesse la passion la plus forte. Elle n'y garda aucune mesure , et la rendit publique. Biom fut logé magnifiquement au Luxembourg , entouré de toutes les profusions du luxe ; on allait lui faire la cour, avant de se présenter chez la princesse , et l'on en était toujours reçu avec la plus grande politesse ; mais il n'en usait pas ainsi avec sa maîtresse : il n'y a point de caprices qu'il ne lui fit essuyer. Quelquefois, étant prête à sortir, il la faisait rester ; il lui marquait du dégoût pour l'habit qu'elle avait pris , et elle en changeait docilement. Il l'avait réduite à lui envoyer demander ses ordre^ pour sa parure et pour TarraDgemeat de sa journée ; et, après
les avoir donnés, il les changeait subitement, lui Eaiisait des brusqueries, la réduisait aux larmes, et à venir lui demander pardon des incartades qu'il lui avait faites. Le régent en était indigné, et fut souvent prêt à faire jeter Riom par les fenêtres; mais sa fille lui imposait silence , lui rendait les traitemens qu'elle recevait de son amant, et il finissait par faire k sa fille les soumissions que Riom exigeait d'elle. Si ces différentes scènes n'avaient pas eu tant de témoins, elles seraient incroyables. Ce qui était encore inconcevable , c'était la politesse dé Riom avec tout le monde , et son insolence avec la princesse. Il devait ce système de conduite au duc de Laueun, son oncle. Celui-ci, s'applaudissÀnt de voir son neveu faire , au Luxembourg , le même personnage qu'il avait fait lui-même avec mademoiselle de Montpensier, lui donnait des principes de famille , et lui avait persuadé qu'il perdrait sa maîtresse , s'il la gâtait par une tendresse respectueuse, et que les princesses voulaient être gourmandées. Riom avait profité jusqu'au scandale des leçons de son oncle , et le succès en prouvait l'efficacité. Cette princesse , si haute avec sa mère, si impérieuse avec son père, si orgueilleuse avec tout l'univers, rampait devant un cadet de Gascogne. Elle eut cependant quelques goûts de traverse , notamment avec le chevalier d'Aydie , cousin de Riom ; mais ce ne fut que des fantaisies courtes, et la passion triompha jusqu'à la fin.
Les soupers, les bacchanales, les mœurs du Luxembourg étaient les mêmes qu'au Palais-Royal , puisque c'étaient à peu près les mêmes sociétés. La duchesse de Berri , avec qui les seuls princes du sai^ pouvaient manger , soupait ouvertement avec des gens obcurs que Riom lui produisait. Il s'y trouvait même un certain père Reiglet , jésuite , complaisant , commensal , et soi-disant confesseur. Si elle avait fait usage de son ministère , elle aurait pu se dispenser de lui dire bien des choses dont il était témoin et participe.
La marquise de Mouchy (i) , dame d'atour de la princesse , en était la digne confidente. Elle vivait en secret avec Riom , comme la duchesse y vivait publiquement; et cette rivale, cachée et commode, réconciliait les deux amans, quand les brouilleries pouvaieiit aller trop loin.
Ce qu'il y avait de singulier, c'est que la duchesse de Berri croyait réparer ou voiler le scandale de sa vie par une chose qui l'aggravait encore. Elle avait pris un appartement aux Carmélites de la rue St.-Jacques , oii elle allait de temps en temps
(i) Fille de Forcade, commis des parties casuelles, el d*uiie femme de chambre de madame de Berri. Mouchy, gcniilhomme de Picardie » D^arait d*autre bien que «on nom.
RÉGENCE. iiï
passer une joarn^e. La veille des grandes fêtes , elle y couchait, mangeait comme les religieuses , assistait aux offices du jour et de Ja nuit y et revenait de lii aux orgies du Luxembourg.
Le logent voulut aussi , de son côté , édifier le public , çt n'y réussit pas mieux que sa fille. Il marcha en grand appareil à St.-Eustache , le jour de Pâques , et y communia. Le contraste de sa vie habituelle et de cet acte de religion , fit le plus mauvais efiet.
Quoique la paix régnât pour nous dans TEurope, les négocia* tions n'en étaient pas moins vives. L'Anglais traitait à la fois avec la France et l'Espagne , et cherchait à étendre son commerce , au préjudice des deux puissances. Notre intérêt était de prendre pour modèle la conduite de la maison d'Autriche , tant qu'elle avait régné sur l'Espagne et dans l'Empire ; mais l'abbé Dubois entraînait le régent vers l'Angleterre , dont il lui vantait la puissance et les secours, dans le cas où le roi viendrait à mourir.
D'un autre côté , Albéroni , avec le seul titre d'envoyé de Parme à Madrid , gouvernait la reine , et par conséquent la monarchie. Cétait un de ces hommes que la fortune offre quelquefois comme un objet d'émulation aux ambitieux nés dans la poussière. Fils d'un jardinier, il sortit de son état, en entrant dans celui de l'église qui les admet tous, et souvent les confond. Le duc de Parme , ayant quelques affaires k communiquer au duc de Vendôme, général de l'armée espagnole en Italie, lui envoya Rancoveri , évéque de Borgo. Le duc de Vendôme était en chemise sur sa chaise percée , lorsqu'on lui annonça l'évéque. Il le fit entrer, et ne se contraignit pas plus en lui donnant au» dience, qu'il ne faisait avec l'armée. Tout en parlant d'affaires , il continua les différentes opérations de sa toilette devant le prélat, qui s'en trouva trës-scandalisé , et, èr son retour, assura que jamais il ne reparaîtrait à une audience si peu décente. Le duc de Parme fit chercher quelqu'un d'intelligent, qui ne fût pas en droit d'être difiScile sur le cérémonial. On lui présenta l'abbé Albéroni. Le prince , l'ayant entretenu , jugea qu'il conviendrait fort à la négociation ; et que le duc de Vendôme , du caractère dont il était , s'embarrasserait peu de la dignité du personnage , qui d'ailleurs était masqué de l'habit ecclésiastique. Albéroni fut neçu comme l'évéque l'ayait été ; mais , sans se formaliser de rien , il entrecoupa la conférence de plaisanteries assorties k la situation, et qui réjouissaient le duc de Vendôme. Ce général, en se relevant de dessus sa chaise , se présenta de façon que l'abbé s'écria : Ah ! cuîo di Angelo ! Le duc de Vendôme fut si content de l'humeur de l'abbé , qu'il ne voulut traiter qu'avec lui. L'affaire du duc de Parme fut bientôt terminée, et l'abbé,
ua RÉGENCE.
ea ayant rendu compte à son maître, vint s'établir commensal de la maison du duc de Vendôme. Son état n'y était pas bien décidé. On le voyait par fois aumônier, secrétaire dans l'occasion , et plus souvent cuisinier, faisant des soupes au fromage pour le duc, et par-dessus tout, en possession de l'amuser par des contes orduriers. Cette faveur subalterne procurait dans la maison si pen de considération à l'abbé , qu'un des officiers , offensé de ses libertés , lui donna un jour des coups de canne , sans que l'abbé en parût dégradé , et il n'en fut autre chose que de faire rire le duc, qui ne l'en prisa ni plus ni moins qu'il faisait. A la fin de la campagne, Albéroni suivit en France son maître, qui lui fit donner une pension de mille écus. Il eut alors l'air d'un secrétaire en titre, et retourna en Italie à la suite du djic de Vendôme. Ce général y étant mort , Albéroni se retira à Parme ; et son prince , le connaissant propre aux affaires , en fît son résident à Madrid. Ce fut là qu'ayant eu part au mariage de la princesse de Parme avec Philippe V , il prit le vol qui Péleva si haut. Il écarta successivement tous ceux qui p6uvaient balancer son crédit , et travaillait à se faire cardinal , soit en servant Rome , soit en s'y faisant craindre.
La cour d'Elspagne était déjà mal avec celle de Rome , au sujet de la Sicile, sur laquelle on avait fulminé un interdit pour un sujet qui mérite d'être rapporté.
n faut d'abord se rappeler- que , vers ii 25, Roger, duc dé Sicile, fit ériger ses États en royaume héréditaire par le pape, à condition de relever du saint-siége. Mais, parle même acte, il fut convenu qu'il y aurait en Sicile un tribunal perpétuellement subsistant , tout composé de laïques à la nomination du roi , et absolument indépendant du pape ; que ce tribunal jugerait souverainement et sans appel toutes les causes civiles et criminelles de laïque à laïque , de laïque à ecclésiatique , et enfin entre ecclésiastiques, archevêques, évêques, prêtres, moines et chapitres, même dans les cas de censures et d'excommunications , sans que ce tribunal fût jamais soumis à rendre compte de sa conduite qu'aux rois , et jamais aux papes ; et sans que le roi pût en aucun cas être sujet à citations , censures on excommunications. Ce tribunal de la monarchie avait , depuis son établissement , joui de toute sa juridiction, lorsqu'en 171 1 , un fermier de l'évêque de Lipari porta des pois au marché. Les commis aux droits du roi voulurent faire payer le droit ordinaire d'étalage. Le fermier, sans dire qui il était, refusa le paiement, et se fit saisir ses pois. L'évêque , se prévalant de l'immunité ecclésiastique , qui l'exemptait du droit, sans aucune information, excommunia les commis. Ceux-ci, n'apprenant que par là à qui les pois appar-
RÉGENCE. ii3
tenaient, les rapportèrent aussitôt, et se plaignirent du fermier, qui , par un mot , aurait prévenu l'affaire. L'évéque exigea des réparations si ridicules, que les commis en rendirent compte à leurs supérieurs , dont les représentations les firent excommunier eux-mêmes. Le tribunal de la monarchie , voulant concilier les esprits , se fit excommunier aussi : troisième excommunication pour des pois chiches. La cour de Rome, supportant impatiem* ment ce tribunal de Sicile, avait voulu , pour le détruire, profiter d'un nouveau gouvernement qu'elle se flattait de trouver plus faible que le précédent. L'évéque, jugeant que sa dignité ne le sauverait pas de la prison , se réfugia à Rome. L'accueil qu'il y reçut , enflamma le zële de plusieurs autres évêques , et chacun , ayant lancé sa fondre, s'enfuit prudemment à Rome, et le pape mit aussitôt la Sicile en interdit. Alors une populace de prêtres et de moines , n'osant s'exposer aux châtimens dus à ceux qui observeraient l'interdit , suivirent les prélats. Ce schisme était dans toute sa force , lorsque , par le traité d'Ulrecht , en 1 7 1 3 , la Sicile fut cédée au duc de Savoie , avec le titre de roi. Le pape ne crut pas devoir plus d'égards à Victor qu'à Philippe Y ; mais le nouveau gouvernement de Sicile tint ferme , d'autant qu'il y demeura assez de prêtres sensés pour faire le service , et que les puissances catholiques blâmèrent cette entreprise ecclésiastique. Le parlement de Paris prit fait et cause à ce sujet ; et par arrêt du i5 février 17 16, reçut le procureur général appelant comme d'abus ; ce qu'il n'avait osé faire du vivant de Louis XIY.
Les jésuites, voulant observer l'interdit, sans renoncer à leurs établissemens , employaient tous leurs manèges pour fomenter la sédition. Le comte Maffeï, vice-roî de Sicile, prit si bien ses mesures , qu'une nuit , tous les jésuites , sans exception de pères ni de frères , sains ou malades , furent enlevés , embarqués sur deux vaisseaux, bientôt débarqués sur les côtes de l'État ecclésiastique, et abandonnés k leur bonne ou mauvaise fortune. Ils se rendirent, conime ils purent , à Rome.
Le pape, très-embarrassé de cette inondation de moines, n'en devint pas plus Iraitable ; mais la chambre apostolique se lassant bientôt de fournir la subsistance à tant de commensaux, on vit tout d'un coup afficher dans Rome un ordre à tous les proscrits de sortir de là. ville, sous des peines rigoureuses, et sans leur procurer aucun moyen de se retirer. Il fallut cependant obéir. La faim refroidissant le fanatisme, ils voulurent regagner la Sicile ; mais le comte Maffeï ne leur permit plus d'y rentrer. Ils se répandirent dans les campagnes d'Italie , oii la plupart périrent de misère. Le roi de Sicile fut aussi ferme que le pape éteit opiniâtre. Le pontife, sans lever l'interdit, n'os«. 3. 8
ii4 RÉGENCE.
pas user contre le prince, ni ses ministres, de censures, dont il prévoy«iit qu'ils feraient peu de cas. Les choses restèrent donc de part et d'autre dans le même état , jusqu'au temps oii l'empereur * devint maître de la Sicile par la cession de la Sardaigne, dont le roi Victor prit le titre. La prétention ecclésiastique s'évanouit ; rinterdit se leva de lui-même ; le tribunal de la monarchie resta en pleine puissance de sa juridiction, et le pape se trouva trèsheureux que l'empereur, déjà maître de Naples et de Milan , voulût bien ignorer les suites de l'aventure des pois chiches, et qu'il n'en fut plus parlé.
ie n'entreprends pas d'écrire , comme j'en ai prévenu, une histoire politique qui exigerait les plus grands détails , et fatiguerait le plus grand nombre des lecteurs ; mais je me rappellerai les différens objets de négociations qui seront nécessaires pour éclaircir , lier les faits , et faire connaître le caractère et les intérêts de ceux qui auront eu part aux affairés. Il n'est que trop vrai que les traités de paix ne sont que des trêves. A peine a-t-on quitté les armes , que la guerre de cabinet commence. On négocie , on cherche des alliances , pour se mettre en état de recommencer les hostilités avec plus d'avantage.
Jamais la fermentation des cours ne fut plus grande que dans la régence; mais l'État, fort agité dans son intérieur, demeura tranquille avec ses voisins. Les différens intérêts des princes, en se croisant réciproquement, entretenaient la paix.
Le pape , voyant avec frayeur un puissant armement des Turcs, craignait pour l'Italie , et demandait des secours à la France, à l'Espagne et au Portugal. L'empereur songeait en même temps à se défendre contre le Turc et à s'agrandir en Italie ; de sorte que le pape le redoutait autant que le Turc.
L'Espagne négociait avec l'Angleterre, venait de conclure le traité de TAssiento , si favorable aux Anglais; et la Hollande, ayant son traité de barrière , ne pensait qu'à se réparer par le commerce .
L'Angleterre , ou la succession dans la ligne protestante n'était pas encore bien affermie , craignait encore quelque révolution. Quoique Iç prétendant eût échoué dans son entreprise , le parti Jacobite était encore puissant. Les Whigs et les Torys (i) luttaient continuellement les uns contre les autres. Toutes les puissances avaient besoin de conserver la paix; et la plupart, craignant la guerre, étaient près de la délcarer.
(i) Ces noms ne sabsistent plus en Angleterre. Les Wighs cuîcnt origi" nftirerecnt le parti républicain, et les Torys, le parti da roi; mais les uns el les autres ayant change dUntérét, on ne coiinaStplus que le parti de la cour .etl<î parti de Topposition.
RÉGENCE. n5
Le régent désirait plus que personne de maintenir la tranquillité au dedans et au dehors. Stairs et Tabbé Dubois, agissant de concert, lui persuadèrent donc que, si le roi venait à mourir, les renonciations seraient regardées comme nulles ; que le régent ne pourrait monter sur le trône qu'en usurpateur ; et qu'alors lui et le roi Georges , ayant des titres pareils , n'avaient d'autre parti à prendre que de s'unir étroitement d'avance, pour se soutenir l'un l'autre, en cas d'événement. Dubois s'assurait , par cette union, la protection du roi d'Angleterre, dont il connaissait le crédit sur l'empereur ; quelle autorité celui-ci avait sur le pape ; et l'abbé se promit bien de profiter de toutes les circonstances que le temps et ses intrigues feraient naître.
Le régent n'eut jamais un désir vif de régner ; le soin qu'il prit de la conservation du roi , en est une preuve convaincante ; mais il croyait qu'il eût été de son honneur de soutenir les renonciations , si le cas en fût arrivé. £n le disculpant des horreurs dont la calomnie l'a chargé , et dont les impressions subsistent encore dans quelques espl-its , je suis trës-éloigné d'en faire le panégyrique : avec tout l'esprit et les talens possibles , il fut toujours incapable d'un bon gouvernement ; et la régence , quoique tranquille au dehors , a été pernicieuse à l'État, et surtout aux mœurs.
Des mesures sages , des précautions , une défiance prudente de la maison d'Autriche et de l'Angleterre, une union constante - avec l'Espagne : tel était l'intérêt de la France ; mais ce n'était pas celui de l'abbé Dubois. S'il tâchait de semer la discorde entre deux rois du même sang , il était parfaitement secondé dans ce projet par Albéroni , autre scélérat de même étoffe. Celui-ci , maitre de la monarchie d'Espagne , imposait au pape ; et le traité de l'Assiento était si faVorable aux Anglais qu'on ne doutait point qu'AIbéroni n'en eât reçu des sommes considérables , dont il comptait acheter le chapeau , s'il ne pouvait le conquérir. Comme il avait remarqué le goût que Philippe V conservait pour la France , il avait soin de présenter à ce prince les renonciations comme illusoires ; ainsi Dubois et Albéroni s'appliquaient également , chacun de son côté , à inspirer au roi d'Espagne et au régent de l'éloigneraent l'un pour l'autre.
Quoique la négociation fût déjà entamée avec l'Angleterre, Stairs continuait de donner des alarmes sur la France, pour procurer au roi Georges des subsides que le parlement n'aurait pas accordés, s'il eût cru la paix affermie. Cette manœuvre ^ souvent été employée par le ministère anglais et presque toujours avec succès. Ce ministère travaillait en même temps à rendre septénaire le parlement, qui n'était que triennal. La
ii6 RÉGENCE.
plupart des pairs, mécontens du gouvernement, étaient opposés à ce projet, et désiraient un autre parlement, dont ils étaient toujours sûrs d'être membres; au lieu que ceux de la chambre basse voulaient unç prolongation , qui leur épargnait les brigues qu'ils seraient obligés de faire pour obtenir les suffrages dans une nouvelle élection de députés. Les Whigs,, qui dominaient alors , avaient si cruellement persécuté les Torys , qu'ils en craignaient le ressentiment , s'ils reprenaient le dessus dans un nouveau parlement. Les ministres agirent si vivement dans cette occasion , que le parlement fut prolongé.
Le régent, déjà assez occupé des négociations politiques , était encore persécuté par le nonce Bentivoglio , au sujet de la constitution ; tandis que Bissi et Rohan , blessés de la faveur du cardinal de Noailles, cherchaient à lui donner des dégoûts. Il s'avisèrent de proposer de bénir de nouveau, la chapelle des Tuileries , oii le service s'était toujours fait , tant que Louis XIV avait demeuré à Paris , et oii le jeune roi entendait journellement la messe depuis son retour de Vincennes. Leur objet était que le cardinal de Rohan eût l'honneur de faire la cérémonie de cette bénédiction, en qualité de grand aumônier. Ils ignoraient que cette question avait déjà été décidée à l'occasion de la chapelle de Versailles, dont la bénédiction avait été déférée au cardinal de Noailles, contre la prétention du grand aumônier, le cardinal de Janson. Tout le fruit que Rohan retira de cette tentative , fut de faire ses protestations. Il fit une autre entreprise , qui ne lui réussit pas mieux. Le cardinal de Noailles, en interdisant les jésuites, avait conservé les pouvoirs aux père» Gaillard, de La Rue , Ligniëres et du Trévoux : ce dernier avait le titre de confesseur du régent. Le grand aumônier a le droit de nommer les prédicateurs de la chapelle du roi; et celui qui prêche à la Toussaint, prêche aussi l'Aven t. Rohan, en partant pour Strasbourg , affecta de choisir pour le sermon de la Toussaint , le père de La Ferté , parent ou allié de toute la cour, et dont les pouvoirs finissaient au mois d'août. Le cardinal de Noailles pouvait l'arrêter tout court, en lui faisant signifier une interdiction personnelle. Il n'en fit rien , voulut éviter un éclat, et se contenta d'en écrire , le lendemain du sermon , au cardinal de Rohan, qui ne fit point de réponse; mais l'archevêque, las d'attendre cette réponse, fit signifierune interdiction générale aux jésuites , et nommément au père de La Ferté. Il s'était fait jésuite malgré le maréchal son père , qui n'en parlait qu'avec ^emportement, comme de la dernière bassesse. Le duc de La Ferté étant mortsans enfans, le jésuite serait devenu duc et pair, s'il n'eût pas
fait ses vœux ; et l'humeur qu'il en montra quelquefois , en donna aux jésuites y qui le reléguèrent à la Flèche , oii il est mort.
Pour prévenir les brigues des jésuites , le régent nomma pour confesseur du roi l'abbé Fleury y si célèbre par son histoire ecclé^ siastique , et surtout par les excellens discours qu'il y a joints. Il avait été sous-précepteur des ducs de Bourgogne , d'Anjou et de Berri.
Le régent , tourmenté par. Stairs , et fatigué par Bentîvoglio , pouvait faire rappeler l'un et l'autre : le premier , en calmant les inquiétudes du roi Georges, par l'abandon ouvert du prétendant , sans se lier formellement par un traité avec l'Angleterre ; le second ) en instruisant le pape des mœurs scandaleuses de ce nonce. Il est vrai que le pape pouvait objecter celles du jésuite Lafîteau , notre ministre à Rome , oii il passait par les grands remèdes , pendant que Bentivoglio s^j préparait à Paris. La crainte de perdre le chapeau , récompense ordinaire de la nonciature de France (i) , l'aurait rendu aussi souple que le régent l'aurait voulu ; mais il fallait plus de fermeté qu'il n'en avait. S'il en montrait si peu dans les affaires importantes , on peut juger de toutes ses complaisances pour tous se$ entours.
La duchesse de Berri se fit donner le château de la Muette ; et le prix en fut payé par le roi à d'Armenonville , qui eut en outre la jouissance du château de Madrid dans le bois de Boulogne, la survivance pour son fils Morville , et un brevet de retenue de quatre cent mille livres sur sa charge de secrétaire d'état. La princesse obtint encore pour La Haye , son ancien amant réformé , une troisième place de gentilhomme de ïa man* che du roi , avec six mille livres de pension , et bientôt on en fit uije quatrième pour un protégé de madame de Yentadour.
La duchesse de Berri, ennuyée du deuil de Louis XIY, obligea le régent de réduire tous les deuils à moitié, à l'occasion de celui de la reine-mère de Suède.
Pour passer les nuits d'été dans le jardin du Luxembourg, avec une liberté qui avait plus besoin de complices^que de témoins , elle en fit murer toutes les portes, à l'exception de la principale, dont l'entrée se fermait ou s'ouvrait suivant les occasions.
Le régent acheta pour son fils naturel, le chevalier d'Orléans, la charge de général des galères, du maréchal de Tessé , qui y gagna deux cent mille livres.
(t) La France a toujours le choix du nonce. Le pape présente trois sajetsentre lesquels elle choisit , et qu'elle peat rejeter tous trois. L'empereu» ci «l'&pagnc ont le même privilège.
ii8 RÉGENCE.
Rouillé du Coudrai persuada aussi de rappeler les comédiens italiens , qui avaient été chassés par le feu roi , pour avoir joué la Fausse prude , dont le public fit TappUcation à madame de Maintenon.
'La, nouvelle troype prit le titre de Comédiens du régent y et fut, sous l'inspection de Rouillé, indépendante des gentilshommes de la chambre. Cette nouveauté fit , pendant quelque temps , déserter le Théâtre Français , et les farces italiennes éclipsèrent les chefs-d'œuvre de notre scène.
. Les brevets de retenue se donnaient sans mesure et sans choix. Parmi tant de grâces prodiguées ou prostituées, le régent rendit justice au mérite de \ittemant , en le nommant sous-précepteur du roi. Une harangue qu'il avait faite à la tête de l'université , dont il était recteur, l'avait fait connaître de Louis XIY, qui lui donna la place de lecteur du dauphin. A peine eut-il commencé les fonctions de sous-précepteur , que le jeune roi parut s'y attacher. Le régent , qui le remarqua , et qui , pendant son administration, s'étudia toujours à donner l'exemple du respect pour le roi , et à chercher ce qui pouvait lui plaire , voulut lui procurer le plaisir de faire une grâce à Yittemant. Il apporta un jour au roi un brevet d'une abbaye de quinze mille livres de rente en faveur de Yittemant. L'enfant, charmé défaire luimême cet acte de maître , fit venir Yittemant, et en présence du régent, du maréchal de Yilleroi et de l'évequede Fréjus, lui donna le brevet , en le nommant par le titre de l'abbaj'e. Yittemant, ne comprenant pas d'abord pourquoi le roi lui donnait un nouveau nom, le régent prit la parole, et lui expliqua la grâce que le roi lui faisait. Yittemant se confondit eu remercimens, et dit qu'il était comblé des bienfaits du roi; que sa fortune était déjà au-delà de ses désirs , et que n'ayant point de parens dans le besoin , il ne saurait à quoi employer une augmentation de revenus. Vous en ferez des charités , lui dit l'évéquc de Fréjus. Eh ! pourquoi , répondit Yittemant, recci'çir Vaumônepour la faire ? D'ailleuri , je ne suis pas à portée, it la cour, de connaître ceux qu'il faudrait secourir; un curé s'en acquittera mieux que moi. Le régent , Yilleroi et l'évéque , peu accoutumés à un tel langage , regardèrent d'abord Yittemant comme un habile hypocrite , et le pressèrent , en souriant , d'accepter; mais le refus était très-sérieux , rien ne put vaincre sa résistance; il fallut chercher pour cette abbaye un personnage moins étrange , et il ne fut pas difficile à trouver. Le modeste Yittemant ne s'occupa à la cour que de son emploi ; et , lorsque ses fonctions furent finies , il se retira à la Doctrine Chrétienne. • Je n'ai pas dû laisser dans l'oubli le nom d'un homme si \'er-
RÉGENCE. iiç)
tueux ; je n'aurai pas assez d'anecdotes pareilles pour en fatiguer le lecteur.
La chambre de justice , établie par un édît du mois de mars , commençait ses opérations , dont les effets furent très-différens de ceux qu'on s'en était promis. On s'était flatté de retirer , par les taxes , des sommes immenses qui fourniraient aux dépenses les pins urgentes. On devait, disait-on, rembourser tous les brevets de retenue , les charges militaires ; les rendre libres , n'en plus laisser vendre , dp manière que le roi serait toujours en état de récompenser le mérite , et d'entretenir l'émulation. Beaux projets, sans doute , mais qui ne sont jamais imaginés que par ceux qui n'ont pas le crédit de les effectuer ! Tout le Fruit de cette chambre de justice , qui subsista un an , fut d'ouvrir la porte à des milliers de délations , vraies ou fausses. La consternation se mit dans toute Ja finance et parmi leurs alliés ; l'argent fut caché, et la circulation totalement interceptée. On sacrifia quelques financiers k la haine du peuple. Le crédit vendu , les protections achetées firent remettre ou modérer les taxes. Celles qui furent pajées devinrent la proie des femmes perdues ou intrigantes , et des compagnons de débauche du régent.
L'inutilité de la chambre de justice pour l'État, faisait chercher d'autres moyens de le libérer. On alla jusqu'à proposer une banqueroute générale. Ceux qui présentèrent ce cruel remède , alléguaient qu'il était également impossible de pajer l'immensité des dettes , et de laisser subsister l'énormité des impots , dont le poids écrasait le peuple. Parmi les créanciers de l'Etat , beaucoup avaient abusé des malheurs publics; toutes les créances, tant légitimes qu'usuraires , se bornaient presque à'ia capitale ; cela ne regardait ni le corps de la noblesse , ni les laboureurs , ni les artisans. Les cris, disait-on, seraient grands ; mais la libération des impots exciterait des applaudissemens capables d'étouffer toutes les clameurs.
On comptait , dans le préambule de l'édit , s'appuyer sur des motifs de droit justes ou spécieux, La couronne , disait-on , n'est pas purement héréditaire comme les biens des particuliers , puisque les femmes n'y peuvent succéder. C'est une substitution de mâle en mâle. Le roi n'est qu'un usufruitier qui ne peut s'engager au-del«i de sa vie. Les biens substitués des particuliers ne répondent pas des dettes ; la couronne serait-elle de pire condition ? Le successeur n'est donc pas tenu du fait de son prédécesseur ; il ne tient rien de lui , mais de la loi. Si ce principe , ajoutait-on , peut s'imprimer dans l'esprit de la nation , l'État ne |H)urra jamais se trouver dans la situation oii il est. Chacun sent coovâincn qu'en prêtant au roi il ne peut compter que sur la vie
et la probité personnelles du prince. Le roi , hors d'état d'emprunter et de séduire par l'appât du gain , se trouverait dans l'heureuse impossibilité de ruiner ses sujets , et réduit à un gouvernement écoinome. Les rentiers ne formeraient plus une classe oisive dans l'Ëtat. La population excessive de Paris refluerait dans les provinces. On pourrait craindre qu'un prince dissipateur, ne trouvant pas à emprunter, n'eût recours à la multiplication des impôts ; mais l'excës , en cette matière , est dangereux pour la personne même du prince.
On répondait z N'y a-t-il point d'alternative entre la banqueroute et la perpétuité des impôts? Ne peut-on , parla suppression des dépenses superflues ou abusives , par une régie économe , par un examen réfléchi , une distinction juste de la nature des créances , et surtout en prouvant à la nation l'intégrité d'une administration nouvelle et la bonne foi du gouvernement , inspirer la confiance , rétablir la circulation , alléger le poids des impôts , et commencer la libération des dettes légitimes et urgentes ? Ne mettra-t-on aucune différence entre >ceux qui ont tout sacrifié au service de l'État , et ceux qui ont tiré leur fortune de ses malheurs ?
Le régent fut touché de ces représentations , et le projet de la banqueroute fut rejeté. La pitié pour les créanciers légitimes et malheureux , ne servit que de prétexte au refus. Le vrai motif fut l'intérêt personnel des administrateurs des finances qui trouvaient , dans la liquidation , dans la continuation des impôts , dans le renouvellement des traites , mille moyens de se faire des créatnres et d'amasser des millions.^
Le système de Lavr a fait autant ou plus de malheureux que la banqueroute , a corrompu les mœurs , et n'a eu aucun des avantages de l'édit proposé. Ce système, considéré en lui-même, a eu ses apologistes , qui ont prétendu qu'il n'a été pernicieux que par Tabus qu'on en a fait , et par la mauvaise volonté de ceux qui avaient intérêt de le faire échouer. D'autres ont sou-, tenu, avec plus de raison^ qu'il était aussi vicieux dans son principe, qu'il a été funeste dans ses effets. D'autres enfin l'ont toujours réprouvé conune insoutenable dans une monarchie absolue , quelques avantages qu'il pût avoir dans une république et dans un gouvernement mixte. L'expérience n'a que trop justifié ce sentiment.
La meilleure opération de Law fut l'établissement de la banque générale , composée de douze cents actions de trois mille livres chacune. L'avantage s'en fit d'abord sentir ; la circulation fut ranimée, et le succès en eût été assuré, si cette banqu«
générale n'eàt pas dégeDéré en banque royale : ce qui donna bientôt naissance au malheureux système.
Quelques assemblées de protestans , en Poitou , en Languedoc et en Guyenne , donnèrent de l'inquiétude au gouvernement. Elle augmenta encore par la découverte d'un grand amas c^e fusils et de baïonnettes , près d'un Heu oii les protestans s'étaient assemblés. La crainte d'un soulèvement , et l'horreur de renouveler les barbaries qui avaient suivi la révocation de l'édit de Nantes, agitèrent fort l'esprit du régent. Il fut sur le point d'annuler l'édit et de rappeler les protestans. Il en conféra séparément avec plusieurs membres du conseil , et presque tous l'en détournèrent. La question pour ou contre la liberté , en fait de religion , se décide communément par la passion. L'irréligion , ainsi que la superstition , a son fanatisme ; et le régent étant très-susceptible du premier , il fallut lui faire envisager Taftaire en homme d'état , et uniquement du côté de la politique.
Il est indubitable que les consciences doivent être libres ; mais la tranquillité de l'État permet-elle que le culte le «oit? L'exemple de l'Angleterre et de la Hollande n'est pas exactement applicable à la France, dans son état actuel ; i"*. les deux Etats allégués ont , comme nous , leur culte national ; les autres religions n'y sont que tolérées; a"", elles y sont multipliées , et il est plusi. facile d'entretenir la paix entre quatre ou cinq religions , qu'entre deux également puissantes, parce que la haine partagée s'affaiblit, et qu'on peut alors se bornera une émulation de bonnes mœurs ; 3". en Angleterre et en Hollande , les hétérodoxes sont aussi nombreux que les orthodoxes. L'expérience de leurs malheurs passés leur fait craindre de voir leur nation armée, contre, elle-même.
£n France , les protestans sont en petit nombre relativement aux cathoh'ques. Si l'on accorde aux protestans un culte public, et en tout les mêmes avantages qu'aux autres citoyens , leur nombre croîtra ; l'attrait de la nouveauté leur fera des prosélytes parmi les catholiques mêmes. La dissension naîtra dans les familles ; le zèle religieux deviendra fanatisme ; les esprits s'enflammeront ; une émeute populaire sera le signal de la guerre civile : nous nous trouverons replongés dans les horreurs que nous ne pouvons nous rappeler qu'avec effroi.
L'uniformité de religion serait le plus grand bonheur de l'État; mais ce n'est pas l'ouvrage des hommes. Bornons-nous aux efforts d'une prudence humaine. Que, sans annuler formellement l'édit de révocation , ni remettre les protestans dans le même état oii ils étaient auparavant ^ on leur assure celui de citoyens par une
laa RÉGENCE.
déclaration dû ment enregistrée. Qu'ils soient libres de leurs sentimens ; n'exigeons plus que , par une complaisance criminelle à leurs yeux , ils viennent partager notre culte ; mais ne leur en permettons point d'extérieur. Que l'exercice de leur religion se renferme dans Tintérieur de chaque famille. Qu'ils jouissent de tous les droits de citoyens dont ils supportent les charges ; mais qu'ils ne puissent aspirer à aucunes places ni emplois publics. Châtions sévèrement quiconque troublera leur tranquillité. Nulle persécution , beaucoup d'indifférence et d'oubli : c'est la mort de toutes les sectes. Ce qui en subsiste par opiniâtreté aveugle , ne fait plus que végéter dans le mépris. La vérité même, constamment méprisée » mais non persécutée , aurait peu de partisans.
Je parle d'après l'expérience. J'ai vu , dans nia jeunesse , une petite ville où les protestans étaient en aussi grand nombre que les catholiques. Un seigneur , d'un caractère bienfaisant , qui en u le domaine , en rendant une exacte justice aux protestans , mais en procurant tout es les distinctions aux catholiques, en favorisant les mariages , a amené les choses au point qu'il n'y reste plus que deux vieillards qui , en persévérant dans leur secte, ont consenti eux-mêmes à l'abjuration de leurs enfans.
La tolérance civile est de droit naturel ; mais, pour l'imprimer dans l'esprit d'une nation , il faudrait le règne long d'un prince absolu , conservateur des mœurs par l'autorité et l'exemple , ob* servateur exact et respectueux du culte dominant, fût-il indifférent sur tous. Le régent n'avait malheureusement que la dernière de ces qualités. Elle suffisait pour le rendre favorable au retour des protestans ; mais l'abbé Pubois , voulant à toute force devenir cardinal , sentit qu'il n'aurait rien à prétendre de Rome après un tel éclat ; et , comme il était le grand casuiste du régent en politique et en religion , il lui fît abandonner son dessein.
Dans ce temps-là , les princes du sang présentèrent une requête au roi , signée de M. le duc , du comte de Charolais et du prince de Conti , contre l'édit de 171 1 et la déclaration de 1716 , qui donnent au duc du Maine et au comte de Toulouse la qualité de princes du sang , et l'habileté de succéder à la couronne.
Aussitôt les ducs et pairs présentèrent une requête au roi , tendante â faire réduire les princes légitimés au rang de leur pairie.
L'Angleterre , en négociant avec le régent , traitait aussi avec l'Espagne , dont elle voulait tirer beaucoup d'avantages pour le commerce ; et le régent , qui ne désirait que d'entretenir la paix , se prêta volontiers aux vues de l'Angleterre. Pour cet effet , il représenta au roi Georges , que ce qui plairait le plus à l'Espagne , serait la restitution de Gibraltar. Georges , avec une marine puissante , et maître de Porl-Mahon , ne tirait pas une grande utilité
de Gilbraltar , et j dépensait considérablement. Il consentit donc 4 faire ce sacrifice ; mais craignant de mécontenter les Anglais , il manda au régent que cette affaire ne pouvait réussir que par le plus grand secret ; qu'il fallait charger un homme fidèle , à Madrid , de traiter directement avec le roi d'Espagne , sans la participation d'Albéroni. Le régent en chargea Louville , qui avait été gentilhomme de la chambre de Philippe Y , et de tous les Français celui que ce prince avait le plus aimé. On savait qu'il ne l'avait sacrifié qu'à regret k la princesse des Ursins ; et l'on ne doutait pas que Philippe , en le revoyant , ne reprît pour lui tout le goût qu'il avait eu dès l'enfance.
Les motifs qui firent choisir Louville, furent précisément ce qui fit tout échouer. Muni de ses instructions, il partit secrètement, et arriva à Madrid , chez le duc de Saint- Aignan , notre ambassadeur. Albéroni en fut instruit par ses espions , dont il avait grand nombre , conçut les plus vives inquiétudes d'un voyage si mystérieux , et crut qu'il n'avait d'autre objet que de le perdre dans l'esprit du roi. A peine louville était-il arrivé, qu'il reçut ordre de sortir sur-le-champ d'Espagne. Il répondit qu'il était chargé d'une lettre de créance du roi, et d'une autre du régent, qu'il devait mettre en main propre à sa majesté catholique , et qu'il ne partirait pas sans" avoir exécuté sa commission. La nuit même , il eut une si violente attaque de néphrétique , qu'on lui prépara un bain. Sa réponse n'étant pas propre à rassurer Albéroni , il vint lui-même chez le duc de Saint- Aignan , et trouva Louville dans le bain. Il lui dit que le roi était très-mécontent de son arrivée , qu'il ne voulait absolument pas le voir , et qu'il n'avait qu'à remettre ses dépêches , et repartir sur-le-champ. Louville lui répondit que son devoir lui défendait le premier article , et que son état ne lui permettait pas le second. Albéroni, ne pouvant douter de l'impossibilité oii Louville était de se remettre en chemin, feignit de le plaindre, lui exagéra la prétendue colère du roi , et promit de faire ses efforts pour faire agréer une excuse, qui cependant ne pouvait durer qu'autant que la maladie. Au bout de trois jours, Louville reçut d^ nouveaux ordres , plus absolus encore que les premiers. Voyant enfin qu'il ne pouvait obtenir d'audience, et soupçonnant qu'Albéroni abusait du nom du roi , il hasarda de se présenter sur le passage du prince, dans l'espérance d'en être aperçu , et de présenter ses lettres. Mais Albéroni , qui faisait veiller sur les moindres démarches de Louville , rendit la tentative inutile, en enveloppant le roi d'un gros decréatures vendues au ministre. Le moment d'après , le secrétaire d'étal, Gimaldo, vint trouver Louville , et lui ordonna positivement, de la part du roi , de partir, le menaçant de le faire enlever
i!i4 RÉGENCE.
de force, s'il différait d'un instant. LeducdeSaint-Aignan , peut-être mécontent du secret qu'on lui faisait de l'affaire , et craignant quelque violence, pressa Louville d'ol>éir. Il partit donc sans avoir rien fait , et sans que le roi ait jamais rien su de ce qui se passait sous son nom ; et un insolent ministre fit manquer à l'Espagne la seule occasion qui se soit trouvée de recouvrer . Gibraltar. Les mesures étaient si bien prises, que, si Louville eût pu voir le roi d'Espagne , il lui eût fait aisément accepter et signer les conditions peu importantes qu'exigeait le roi Georges; et celuici envoyait aussitôt au roi d'Espagne l'ordre pour le gouverneur de remettre la place ; un corps de troupes paraissait à l'instant pour en prendre possession , et Gilbraltar eÀt été au pouvoir des Espagnols , avant que le parlement d'Angleterre en eût eu la première nouvelle. Albéroni savait qu'il était odieux aux Espagnols ; qu'il ne tirait son autorité que. de la reine ; qu'il était suspect au roi , et que ce prince le chasserait infailliblement , si les plaintes sur l'administration parvenaient jusqu'à lui. Il n'oubliait donc rien pour écarter tous ceux qui pouvaient déceler ses manœuvres , ou traverser son crédit. Les deux hommes qui l'inquiétaient le plus à la cour , étaient le cardinal del Giu— dice , premier ministre de nom , grand inquisiteur et gouverneur du prince des Asturies ; l'autre , le jésuite d'Aubenton , confes— seur du roi. Celui-ci n'aimait pas Albéroni ; mais il n'osait pas lutter contre un ministre cher à la reine , et se souvenait que la princesse des Ursins l'avait fait chasser , et ne redoutait pas moins )a reine qui n'aimait pas les jésuites , et n'en avait jamais voulu aucun pour confesseur.
Albéroni , tout au désir du chapeau de cardinal , savait que del Giudice était indigné qu'on lui destinât un pareil confrère , et n'ignorait pas que le pape avait beaucoup de confiance en d'Aubenton , avec qui il était même en commerce de lettres. En conséquence , il prit le parti de s'attacher à celui-ci pour perdre l'autre ; et tous deux y travaillèrent de concert , chacun dans son genre. Albéroni représenta à la reine qu'il était dangereux pour .elle de laisser l'héritier de la monarchie entre les mains d'un homme qui lui inspirait les principes de l'ancien gouvernement , et réloignerait d'une belle-mère ; de sorte que , si elle venait â ]jerdre le roi , elle se trouverait sans considération , et peut-être reléguée dans un couvent.
D'Aubenton , de son côté, fit entendre au roi que les fonctions de grand inquisiteur ne permettaient pas au cardinal del Giudice de donner les soins nécessaires à l^éducation du prince des Asturies , qui avait besoin d'un homme uniquement occupé d'un emploi si important. La reine et le confesseur agirent si efficace-
ment, que la place de gouverneur du prince fut ôtée au cardinal et donnée au duc de Popoli , Napolitain , homme de beaucoup d'esprit y habile courtisan , foncièrement corrompu , avec toutes les grâces extérieures , qui, en voilant le vice , ne le rendent que plus dangereux. Il était véhéiùentement soupçonné d'avoir empoisonné sa femme, qui était de sa maison , héritière de la branche aînée , et dont la mort le laissait maître de tous les biens.
Peu de jours après , le cardinal reçut ordre de ne plus venir au conseil. Il se démit alors de la place de grand inquisiteur , et bientôt après se retira à Rome.
Le prince de Cellamare , fils du duc de Giovenacso , frère du cardinal del Giudice , était alors ambassadeur d'Espagne en France. Dans la crainte de se perdre auprès du puissant et vindicatif Albéroni , il lui écrivit , le priant de ne pas le confondre avec son oncle , et de lui conserver sa protection auprès de la reine. Albéroni tira grand parti de cette lettre , et affectait de la montrer , en disant qu'il fallait que le cardinal eût bien des torts , puisqu'il était même abandonné par un neveu si sage et si éclairé. Cette lettre ne prouvait que l'ambition et la bassesse de Cellamare.
D'Aubenton se vit obligé d'écrire au pape , pour lui exagérer les rares qualités , les vertus même d'Albéroni ; mais surtout son zèle pour la cour de Rome , et sa puissance en Espagne. Ce dernier article était le plus décisif pour prémunir le pape contre les accusations de Giudice et des autres ennemis du ministre» D'Aubenton comptait qu'après avoir contribué au cardinalat d' Albéroni , celui-ci , n'ayant plus rien à prétendre , l'aiderait à y parvenir. C'est ainsi que ce précieux chapeau peut mettre en mouvement tout le clergé d'une nation , et quelquefois de l'Eu-» rope. Albéroni en connaissait tout le prix , jugeait que la pourpre le mettrait à couvert de tous les événemens ; et sa chute même a prouvé qu'il n'avait pas tdrt. '
Albéroni , ne craignant plus rien des Espagnols auprès du roi , était encore inquiet des Parmesans , que la curiosité de voir la reine pouvait attirera Madrid, et n'oubliait rien pour les écarter. La facilité avec laquelle il avait subjugué la reine , lui faisait craindre qu'un autre ne prit le même ascendant sur l'esprit de cette princesse. Il vit avec beaucoup de chagrin arriver la nourrice de la reine , avec une espèce de paysan son mari , et une fils capucin. Ces sortes de gens ne paraissent pas ordinairement sur la scène; mais ils placent et déplacent quelquefois les acteurs qui jouent, les plus grands rôles. Albéroni était parti de trop bas , pour être en droit de ne pas craindre un capucin , frère de lait de la reine : heureusement celui-ci se trouva un sot ; mais la nour«
rice,a?ecla grossièreté de son premier état, voulut être comptée pour quelque chose , et y parvint. £Ue était fine , adroite , et savait employer k propos le manège et la hardiesse ; la suite le prouvera.
Le régent , offensé de l'insolence d'Albéroni à l'égard de Louville, et encore plus indigné de voir à quel point le roi d'Espagne était asservi sous un audacieux ministre , se flatta de retirer ce prince de sa léthargie , en lui écrivant directement. La lettre était forte ; la difficulté était de la faire parvenir à Tinsu d'Aï* béroni. Le régent chargea le père du Trévoux de l'envoyer au père d'Aubenton, qui devait la rendre uniquement au roi. D'Aubenton la reçut ; mais ayant déjà été près d'être perdu , pour s'être chargé d'une pareille commission de la part du pape , il porta la lettre au ministre.
Albéroni sentit l'eflet que cette lettre aurait pu produire sur l'esprit du roi , avant qu'on l'eiU préparé à la recevoir. Il se concerta avec la reine , et commença par écrire à Monti , qui était alors à Paris , une lettre qu'il le chargeait de montrer au régent. II y disait que le roi était trës-mécontent de celle que d'Aubenton avait remise, comme on le verrait par la réponse. Ensuite , pour outrager le régent sous le nom d'autrui , il protestait d'un respect et d'un attachement infini pour ce prince , et ajoutait qu'il était au désespoir de tout ce qu'il entendait dire à Madrid par les ministres étrangers ; savoir , que le régent ne pensait qu'à s'assurer la couronne de France ; que lorsque ses mesures seraient prises, la personne du roi ne l'embarrasserait pas , et que c'était l'opinion de toute l'Europe.
Albéroni, deconcert avec la reine, s'arrangea pour suggérer au roi une réponse confirmative de la lettre écrite à Monti , et cela ne fut pas difficile.
La retraite continuelle oii Philippe V vivait depuis long-temps, et ses excès avec la reine , l'avaient fait tomber dans un état, que par respect on nommait des vapeurs , et qui bientôt mérita un autre nom , du moins de la part de ceux qui entraient dans l'intérieur.
La reine et Albéroni saisirent, un moment favorable pour lui parler de la lettre du régent, et n'eurent qu'à lui répéter contre ce prince, ce qu'ils faisaient dire par des étrangers dans la lettre a Monti ; c'était loucher l'endroit sensible. La reine ajouta qu'un roi éclairé, aussi absolu qu'il l'était , ne devait pas souffrir qu'un régent de France entreprît d'entrer dans le gouvernement d'Espagne , et que pour lui imposer silence , il suffirait au roi de répondre que tout se faisait par ses ordres, et qu'il voulait être maître chez lui.
Rien ne flatte plus un homme faible , et ne l'entretient mieux dans cet état de faiblesse , que les éloges qu'on lui donne sur sa fermeté. Philippe écrivit donc la lettre telle qu'Albéroni l'avait dictée k la reine, qui eut soin d'y faire ajouter tous les éloges possibles pour son ministre.
Albéroni, délivré d'inquiétude du coté de la France, s'occupa uniquement de sa promotion an cardinalat. Le pape voulait engager Albéroni , par l'espoir du chapeau , à terminer, à l'avantage de Rome , les différens de cette cour avec celle d'Espagne , bien résolu d'user ensuite de défaites. Mais Albéroni , trop fourbe luimême pour ne pas soupçonner les autres , était trës-détermirié à ne rien accorder, qu'il ne fût pourvu^ sauf à éluder ensuite ses engagemens. Cette lutte de défiance et de manège dura longtemps ; mais , comme elle est étrangère à ces mémoires , je ne m'y arrêterai pas.
Le régent vit clairement , par l'obsession 011 était le roi d'Espagne , qu'il n'y avait rien à en espérer , et ne pensa plus qu'à conclure avec l'Angleterre un traité qui , par la mésintelligence de la France et de l'Espagne, devenait nécessaire.
L'abbé Dubois alla joindre à la Haye Stanhope, ministre du roi Georges. Les articles furent arrêtés entre eux k la fin de novembre ; mais on convint de tenir le traité secret , pour donner le temps aux Hollandais de se déterminer à y accéder.
Le parlement enregistra , cette année , un édit pour la surintendance des postes en faveur de Torcy , et de celle des bâtimens en faveur duducd'Antin. L'enregistrement souffrit beaucoup de difficultés , parce que l'édit de suppression portait qu'elles ne pourraient plus être rétablies, et qu'on trouvait d'ailleurs que plus de quatre-vingt mille livres de gages pour ces deux places | seraient une charge pour le peuple , sans utilité pour l'État.
Le prince de Courtenay , descendant de mâle en mâle de Loui»*le-Gros , présenta au régent un mémoire en réclamatron du titre de prince du sang. Le droit était incontestable; mais on éluda la décision , comme on avait déjà fait plusieurs fois. Ce prince de Courtenay avait en deux fils et une fille. L'aîné, étant mousquetaire , fut tué au siège de Mons en 1691 , et le roi fit, à cette occasion , une visite au père. Le second fut tué d'un coup de pistolet en 1780, sans qu'on ait su le motif de cette fin désespérée. Il ne reste aujourd'hui, en 1762, de cette maison , que la comtesse de Beaufremont , sœur cadette des deux frères.
Le maréchal de Château-Renaud, vice-amiral , mourut cette année. C'était «n brave et honnête homme, connu par de belles actions sur mer. Le malheuk* de Vigo n'avait point donné d'atteinte à sa réputation.
La vice-amirauté fut donnée à Coëtlogon , arec Tapplaudissementdu public. Trois jours avant la mort de Château-Renaud , dont le fils nnique avait épousé une sœur du duc de Noailles , celui-ci surprit au régent un brevet de retenue de cent mille livres sur la charge de vice-amiral , qui n'avait jamais été vendue. Coëtlogon, à qui on vint demander le paiement de ce brevet , répondit qu'il n'en paierait pas un sou; qu'il avait toujours mérité les honneurs ou il était parvenu, et n'en avait jamais acheté. Il s^expliqua enfin si publiquement et si énergiquement , que le duc de Noailles se vit réduit à rapporter ce honteux brevet au régent, qui fit payer'cent vingt mille livres aux dépens du roi. La marine, ni le public , ne se contraignirent pas là-dessus pendant quelque temps.
Pour réunir ici ce qui concerne Coëtlogon, j'ajouterai que M. le duc, devenu premier ininistre , fit, le i". janvier 1724, une promotion de maréchaux de France, oîi Coëtlogon fut oublié, quoique nommé par le public et par les étrangers. M. le duc crut apparemment le dédommager , en le faisant chevalier de l'ordre. Coëtlogon n'en jugea pas ainsi ; mais il ne fit pas plus de plaintes qu'il n'avait fait de sollicitations. Peu d'années après , il se retira au noviciat des jésuites pour ne plus s'occuper que de son salut. Sous le ministère du cardinal de Fleury , le duc d'Antin , appuyé du jcomte de Toulouse, vint trouver Coëtlogon pour lui crfiFrir, de la part du cardinal de Fleury, le bâton de maréchal, et telle somme d'argent qu'il voudrait ,pour sa démission delà viceamirauté qu'ils voulaient faire avoir à un petit-fils du duc d' Antin . Coëtlogon , toujours le même , leur dit que , pour le bâton de maréchal, il lui suffisait de l'avoir mérité; qu'à l'égard de l'argent , il n'en voulait point ; qu'il ne vendait pas ce qu'il n'avait pas voulu acheter, et ne ferait point cette injure à latoarine» Rien ne put l'ébrauler. Le public applaudit à la vertu de Coëtlogon , rappela ses actions passées; et les éloges qu'on lui donna, firent enfin rougir le gouvernement. Quatre jours avant la mort de ce respectable vieillard, on lui envoya le bâton de maréchal. Son confesseur le lui annonça. H répondit qu'il y aurait été fort sensible autrefois ; mais que, dans 1 état oii il était, il ne voyait plus que le néant du monde, et pria son confesseur de ne lui plus parler que de Dieu. ^
La veuve du surintendant Fouquet mourut cette année. Sa vie fut une pratique continuelle des vertus ; elle était petite-fille , par sa mère, du célèbre président Jeannin, un des ministres de Henri IV.
L'abbé Servien , fils du surintendant Abel Servien , termina s.i vie cynique. Avec des mœurs dépravées et un esprit de saillie,
il aurait été fait p<rar briller dans les soupers du régent, s'il eût été moins vieux. C'était lui qui , voulant assister à une assemblée de l'Académie Française, oii Ton recevait un médiocre sujet , et ne pouvant percer la foule qui s'y trouve toujours, s écria : // est plus difficile d'entrer ici, que djr être reçu. Il n*y a que trop d'occasions de répéter la même chose. Un autre jour , au parterre de l'Opéra y un jeune homme , qu'il pressait vivement , lui dit ; Que me veut donc ceb....de prêtre ? Monsieur, répon* dit l'abbé avec le ton doux de ses pareils , je n'ai pas thonneur d'être prêtre.
QuEijQUE secret ^u'on voulût garder sur le traité de la Haje , il fallut enfin en parler au maréchal d'Huxelles, le chef du conseil des affaires étrangères, dont la signature était nécessaire. ^Le maréchal, piqué de n'avoir en aucune communication d'une affaire qui était de son département , refusa de signer. Le régent employa inutilement raisonnemens , excuses et caresses : le maréchal parut inflexible , disant qu'on lui couperait plutôt le poing , que de lui faire signer un pareil traité. Le régent, piqué de tant de résistance, lui envoya le traité, avec ordre de signer k l'instant , ou acquitter sa place , et le maréchal signa. D'Huxelles, avec une figure de philosophe austère, était rustre et assez borné , jouant le sage et le Bomain. Le maréchal de Yillars disait assez plaisamment de lui : J'ai toujours entendu dire que d'Huxelles était une bonne caboche; mais personne n'a jamais osé dire que ce fût une bonne tête. Il n'avait pas montré beaucoup de capacité dans les conférences pour la paix d'iltrecht , et était fort étonné que Ménager , un de nos plénipotentiaires , insistât fort sur la pêche de la morue : il ignorait que c'est l'école des meilleurs matelot^. Pour peu qu'on traitât d'affaires avec le maréchal d'Huxelles , on connaissait bientôt la portée de son esprit; l'aventure du traité fît connaître son âme. Lorsqu'on fit au conseil le rapport des articles , il fut de l'avis du traité. Un des opinans, sachant ce qui s'était passé pour la signature , dit, qu'il n'était pas assez' instruit de l'affaire^ pour opiner en connaissance de cause ; mais qu'il ne risquait rien d'être de Vavis du maréchal d'Huxelles , qui, sans doute , ai^it bien examiné le tout.
Les principales conditions du traité furent la retraite du pré* tendant hors d'Avignon , l'expulsion de France de tous les Jacobites , et la destruction du canal de Mardick , qui cuvait suppléer au port de Dunkerque. Ce traité , après l'accession des Hollandais, du 4 janvier, fut nommé la triple alliance.
La nuit du l*^ au a dç février , le chancelier Voisin mourut 3. 9
i3o RÉGENCE.
subitement. Le régent, l'ayant appris à ion lever , envoya chercher le procureur général d'Aguesseau , qui était k la messe de sa paroisse. Sur sa réponse qu'il irait après l'office , le régent fut obligé de lui envoyer ordre de venir sur4eK:hauip au Palais» Royal. Durant ces messages, La Rochepot, Vaubourg et Tru*daine, conseillers d'états, le premier, gendre, et les deux autres, beaux'^frëres de Voisin , apportèrent la cassette des sceaux. Aussitôt que d'Aguesseau fut arrivé, le régent le présentant à la foule que la curiosité avait attirée dans l'appartement : f^ous voyez, dit-il, un nouveau et trhs^igne chancelier. Il le $t tout de suite monter en carrosse avec lui , le mena aux Tuileries saluer le roi, qui , instruit par le régent, posai la main sur la cassette , et la remit à d'Aguesseau.
Le chancelier revint à l'instant chez lui , et entra dans l'appar-tement de son frère d'Aguesseau de Yaljouan. Celui-ci, homme de beaucoup d'esprit et de savoir , mais paresseux , voluptueux , très-singulier, et fort indifférent sur tous les événemens , était «ncore en robe de chambre,. et fumait tranquillement une pipe auprès dn feu. Mon frère, lui dit d'Aguesseau , ye viens vous annoncer une nouvelle qui vous fera grand plaisir ; je suis chan* ceUer. Vous , chancelier ! lui dit froidement Yaljouan ; et sans se détourner: Qu'avez'^QUsfoii de Vautre ? ^^ïl est mort subite^ ment, et le roi m'a donné sa place. Eh bien ! mon frère , j'en suis bien aise , reprit Yaljouan ; j'aime mieux que ce soit vous que moi, et continua de fumer sa pipe.
Le même jour, la charge de procureur général fut donnée k Joli de Fleury , premier avocat général. Ces deux choix furent d'autant plus applaudis que personne n'était en droit d'en être jaloux.'
Je ne m'arrêterai pas à faire connaître le mérite du nouveau chancelier. Son éloge, que j'ai fait donner pour sujet dn prix de l'Académie Française , est entre les mains de tout le monde ; mais l'intérêt de la vérité m'oblige de dire qu'on l'a accusé d'une partialité outrée ponr la robe. Il a soustrait au châtiment des juges coupables , pour ne pas décrier la magistrature. Le duc de Grammont l'aîné , lui demandant un jour s'il n'y aurait pas moyen d'abréger les procédures et de diminuer les frais t jy ai souvent pensé j dit le chancelier, j'avais même commencé un règlement là'-dessus; mais j'ai été arrêté j en considérant la quantité d^avocats, de procureurs et d'huissiers que f allais ruiner. Quelle réponse de la part d'un homme d'état !
Son goÂtpour les sciences et belles-lettres lui prenait un temps infini, au préjudice de l'expédition des affaires. On lui repro^ chait encore un esprit d'indécision qu'il tenait, soit de s'être trop
RÉGENCE. i3t
exercé au parquet dans la décision da pour et contre , soit de l'abondance de ses lumières , qui l'éblonissaient quelquefois au Ueu de rédairer. Le comte de Cére$te*Brancas , conseiller d'ét«C d'épée, et ami du chancelier, m'a dit qu'il lui parlait un jour ie la lenteur de ses décisions. {)u€md je pense , répondit lemagtS' trat, qu^une décision de chancelier est une loij il m'est bien per^ mis ^jr réfléchir long^-temps.
Le régent , après afoir si bien disposé de la place de chaûce- • lier et de celle de procureur général , fit un dékige de grâces qui ne furent pas si approuvées (i).
(i) 11 donna radmimstralion des biens de SL-Cyr au duc d« NoaiUts , qui eut sous lai d'Ormecsoa , beau-frère du chancelier. Noailles conseilla aussi de détruire Marijr , dont les matériaux auraient ël^ à sa disposition \ mais on en détourna le re'gent. Nocilles obtint dn moins d*en faire vendre les meubles et le linge. Tont s'y donna à si bas prix , qne ee îùX plutdt un partage qu\me Tente, el le remplacement a eoèti^ dea souuMi imincnscs an roi.
Le prince de Hoban ent on breTct dt retenne de quatre een» mille livres snr le gouTernement de Champagne, et la survivance de la .compagnie des gendarmes pour son fils. Le duc de Cbaulnes fit aussi donner & son fils la survÎTance de la compagnie des chevau - légers , avec Paugmentation du brevet de retenue jnsqu'A quatre cent mille livres.
La survivance de Desmarais, grand faoconnier, lui fut accordée pour son fils, ftg^ de sept ans.
MaiHeboîs fit porter jasqu*^ quatre cent raille livres son brevet de retenue sor sa charge de midtre de la garde^robe*
Le prince Charles de Lorraine, en épousant mndame doN^aîllea, obisat du régent un brevet de retenue d^oa million sur la charge de grand écuyer.
Le premier président reçut une somme considérable. La duchesse de Ventadour , en remetUnt le roi entre les mains des hommes , eut pour soixante mille écua de pierreries.
La duchesse d'Albret se crut aussi bien fondée que les autres & demander des survivances, et obtint celle de grand chambellan pour son fils atné, et celle de premier gentilhomme de la obarabreponr son neven, le dnc de La Tremouille, Agé de nenfans. il n^ eut pas ioaqu^A Pabbé de Manfevrier, qui se fit donner son neveu pour «larvivanciec d^ns sapkce d'aumônier du roi.
L'abbé Dubois, cherchant à fortifier son exiatence de tontes les pièces de détail à sa convenance , obtint la place de secrétaire du cabinet , avec la plume, vacante par la mort de Callières, hc^mme de mérite. Peu de jours après , il fit entendre qu'étant plus initié que personne dan^ le nouveau système politique , il était convenable qu^l entrât an conseil- der afTaires étrangère»; et , pour déiertniner le régent, il ajouta qnll ne se prévaudrait point de sa place de conseiller d*état pour .la préséance sur les membres du conseil non thrés , ni officiers de la couronne. Quelque mépris, que le» autres «qnseillers d'éut fissent do personnel de OiÀois, ils ne voulurent pas que aon titre de conseiller dVut fût dégradé. Ainsi le régeut , croyant tout copic&liery imagina de donner à Tabbé d'EsIrées , A Canilhac et ^ Chevemy , tous trois du conseil des affaires éiraof^res, des breiwts expectatift de conseillers d'éutf d'une date aatéricore à celui de Dubois, afin que leur préséance ne
li^ RÉGENCE.
Les princes seraient trop heureux, s'ils n'avaient à s^occuperque de la politique et du gouvernement temporel de l'État. Malheureusement les affaires de l'église s'y mêlent toujours; et comme elles sont communément un tissu de manœuvres, de tracasseries et d'intrigues , ^lles causent plus d'embarras aux princes, que les négociations les plus épineuses avec les puissances étrangères. L'affaire de la constitution était précisément dans ce cas»! à ; et le régent , qui travaillait à affermir la paix au dehors , désirait la tranquillité au dedans du royaume.
Apres avoir mis à la tête du conseil de conscience le cardinal de Noailles ; avoir écarté des affaires le cardinal de Bissi et sa cabale; avoir chassé de la cour les jésuites; exilé de Paris Tellier , Douciu , et les autres brouillons de la société , il n'avait plus qu'à laisser agir les parlemens soutenus de la Sorbonne, des universités , des curés , toujours respectés du peuple et de l'honnête bourgeoisie. Les communautés séculières et régulières , les plus distinguées dans les lettres et par leurs établissemens , se déclaraient hautement pour le cardinal de Noailles. Quoiqu'il eût consenti , ou ne se fût pas opposé à la destruction de Port-Royal , la haine contre les jésuites , l'opposition à la cour de Rome lui avaient ramené les jansénistes, parmi lesquels il y en avait encore alors de très-distingués par leur réputation ; les évêques accqptans n'étaient pas en état de soutenir le parallèle avec leurs adversaires. L'ambition , l'intérêt, le bon air si puissant en France , le yent de la cour, auraient décidé les indifférens et ramené les autres. Le petit nombre que l'opiniâtreté ou le point d'honneur d'un engagement public aurait retenu dans le parti de la constitution , se serait éteint , comme il est arrivé à celui des appelans.
Il n'en aurait pas beaucoup coûté au régent , très-indifférent sur le fond du dogme , d'afficher une neutralité pacifique. Le pap^ se serait plaint , le nonce aurait crié. Rien de plus facile que d'imposer silence au dernier , ou de le faire rappeler. A l'égard du pape , le régent pouvait lui écrire de ce ton de respect pour la personne , avec lequel on fait cependant sentir la fermeté d'un parti pris. Clément XI aurait sûrement dpnné les explications qu'on lui demandait sur la bulle , ou elle serait insensiblement tombée en oubli comme tant d'autres.
Si , d'après ce que je viens d'établir , on me soupçonnait de
flt point de difficulté. U* nVtaient pas trop contons de ne le précéder qo** 'ce titre. D'autre part , 1« conseillers d'éut trouTaicnt fort mauTais quVm leur donnât Uois confrères samuméraîrea , contre le règlcnaeni de 1664, qui fixe leor nombre à trente, vingt-quatre de robe, trois d'église , et trois dVpce. Cependant il fallut recevoir Dubois pour compagnoo , ei\ aUendant qu^on l^eètponr maître.
HÉGENCfi. ÏÏ3
{ansenisme , on se tromperait fort. Les jansénistes d'anjourâliui ne rappellent pas l'idée de Port-Royal , et il ne serait pas à désirer qu'ils prissent le dessus. Quelle que soit la constitution pour le fond , elle est si généralement acceptée, qu'il faut la regarder comme bonne pour la tranquillité du gouvernement. Les conséquences éloignées que les papes en pourraient tirer pour leurs prétentions, ne passeraient pas jusqu'aux effets. La courdeRome ne hasardera pas désormais de ces coups qu'une partie de l'Europe n'a repoussés qu'en se séparant de Téglise.
Le régent , en cherchant à concilier les deux partis qui la divisaient , n'en put contenir aucun. Celui de la constitution en vint jusqu'à la faire déclarer règle de foi , par un certain nombre de prélats. Aussitôt quatre évéques et la Sorbonne publièrent leur appel au futur concile. Si le cardinal de Noailles eût fait alors paraître )f^ sien , presque tous les corps du royaume l'au'* raient suivi. Il temporisa, et perdit tous ses avantages.
Le régent , piqué de l'éclat de cet appel , dans le temps qu'on tenait au Palais-Royal des conféreiices pour trouver des tempéramens , fit donner ordre aux quatre évéques de se retirer dans leurs diocèses. Ravechet , syndic de Sorbonne , fut exilé à St.- Brieux ; mais , en y allant , il mourut k Rennes , ches les bénédictins oii il est inhumé.
Pendant la guerre de la constitution , les princes du sang poussaient vivement celle qu'ils avaient déclarée aux princes légitimés , à qui les ducs et pairs voulaient aussi faire perdre le rang intermédiaire accordé par l'édit de iGg^'
Les mémoires respectifs sont si répandus , que je n'en donnerai pas même d'extrait.
Le régent ne prit pas visiblement parti avec les princes du sang; I'. pour ne pas offenser la duchesse d'Orléans , sa femme, sœur des légitimés ; 2^. pour ne pas paraître juge et partie dahs une affaire qui serait portée au tribunal de régence.
La duchesse du Maine , princesse du sang par elle-même , furieuse de voir attaquer le rang de son mari et de ses enfans , eut recours k tous les moyens qu'un intérêt si cher lui suggérait. Il semblé qu'elle aurait dû diriger tous ses efforts contre la requête des princes du sang, parce que si le rang en était conservé à son mari , la demande des ducs tombait d'elle-même. Mais comme elle craignait d'échouer dans sa défense contre les princes, elle n'oubliait rien de ce qui pouvait retarder* le jugement. D'ailleurs , si elle était affligée de la poursuite des princes , elle se croyait outragée par la réclamation des ducs en faveur de la pairie. Elle imagina donc de leur susciter des ennemis qui pussent la venger, en les attaquant eux-mêmes*
i34 RÉGENCE.
Elle fit fntéadre k un nombre de gentilshommes, que les ducs avaient des prétentions înjurîeuses à la noblesse , dont ils voulaient se séparer en faisant entre eux un corps particulier. Ces gentilshommes prirent aisément feu , et sonnèrent l'alarme ; leur nombre s'augmenta, bientôt ; chacun s'empressait de s'y joindre ; les principaux , par jalousie contre le» ducs ; les autres Jk>ur faire acte de noblesse; il s'en trouva quelques uns que la bour^ geoisie eût pu revendiquer. Le grand prieur de Vendôme, intéressé personnellement pour les légitimés , persuada aux chevaliers de Malte , qui étaient à Paris , d'entrer dans l'association. Le bailli de Mesmes , ambassadeur de la religion , et frère du premier président , concourut aux désirs du grand prieur , et y était sourdement poussé par le premier président , secrètement lié avec le duc et la duchesse du Maine , et grand ennemi des ducs depuis l'affaire du bonnet.
Cette confédération se répandit d'abord en propos dans le public, et six(i) des plus considérables présentèrent au régent un mémoire contre les ducs. Ce prince les reçut très-sèchement , leur dit qu'il trouvait fort mauvais un pareil attroupement , refusa le mémoire, et fit défense à tous chevaliers de Malte de s'assembler que pour les affaires de leur ordre ; et un arrêt du conseil de régence défendit toute association de gentilshommes, et de signer aucune requête en commun , sous peine de désobéissance (2).
Plusieurs gentilshommes de l'association ne dissimulaient pas trop leur passion : Beaufremont disait hautement qu'il voulait détruire les ducs , puisqu'il ne l'était pas. On a vu , depuis , le marquis de Châtillon , devenu duc , s'enthousiasmer de ce
titre.'
Cependant les princes du sang continuaient leurs poursuites contre les légitimés. Le régent aurait peut-être élude la décision par égard pour sa femme; mais la duchesse du Maine, einportée par la passion , fit faire à son mari une démarche qui lui nuisit
(i) Cbâiîllon, de Ricux, de LaTal,de Poa», de Btanfremont , deQermont-Tonnerre.
(a) Ceue partie de la noblewc croyait , en 1717, »'aatoriscr de l'exemple des deux cent soixante-»cpi gcnuTshomme» qui, en 1649, présentèrent une Tcqaéte à la régente, mère de Louw XIV, contre le rang de prince accordé h la maison de Bboilkm, et contre îet tabooreU de la princesse de Goémenë, de la marquise de Seneçay et de la comtesse de Fleix. L'association de i(S49 n'ctait pas plus légale que celj^ de 17 17; maïs elle avail an objet plus fixe et plus détcrniinif. Les ducs et pairs prcsentèrcnt alors leur requête ; mais le corps de la noblesse conconraît au même but. La régente et son conseil , crûgnant les suites de cette fermentation , les concessions furent réroquées pour le moment, et rétablies ensuite, lorsque Tautorité fut plus affermie.
RÉGENCE. i35
beanconp. Il s'avisa de dire au régent que cette affaire , tn étant une d'état , ne pouvait être jtigée que par un roi majeur y ou ménae par Jes états^généraux.
Le régent sentit quelle atteinte une telle prétention donnait k son autorité ; i"". c'est une maxime que le roi est toujours majeur , quant à la justice ; 2*. ce qui s'était fait sans l'intervention des étatfrfénéraux , n'en avait pas besoin pour être défait. En conséquence , il fut rendu , le 6 juin , un arrêt du conseil de régence , qui nommait six conseillers d'état , pour recevoir les mémoires respectifs des princes du sang et des légitimés, et en faire le rapport au conseil.
La duchesse du Maine , consternée du mauvais succès de sa démarche, persuada k trente-neuf gentilshommes qu'ils pouvaient stipuler pour le corps de la noblesse , et les engagea h présenter au parlement une requête tendante k demander qu'une affaire qui concernait la suaTession à la couronne, fût renvoyée aux états-généraux (0 • C'était du moins au roi seul qu'ilsdevaient s'adresser, s'ils eussent eu mission de l'ordre de la iioblesse. n était d'ail leurs assez singulier de voir un ordre qui range le parlement dans celui du tiers-état, intituler sa requête : A nosseigneurs du parlement , supplient , etc. Le premier président et les gens du roi la por«tèrent au régent, qui fît mettre k la Bastille ou à Vincenne^ les six principaux gentilshommes.-.
Le régent résolut sur-le^hamp de faire juger l'affaire par le conseil. Les princes du sang , les légitimés et les ducs en furent exclus comme parties. L'archevêque de Bordeaux , d'Huxelles , Biron et Béringhen les remplacèrent. Saint-Contest fît le rapport ; et , le i*'. juillet, le conseil de régence rendit un arrêt , en forme d'édit , qui révoque et annule celui de 1 714 et la dé^ claration de 17 15, déclare le duc du Maine et le comte de Toulouse inhabiles à succéder à la couronne, les prive de la qualité de princes du sang , et leur en conserve seulement les honneurs leur vie durant , attendu la longue possession. Cet édit fut enregistré au parlement, le 8 juillet. Les honneurs ont depuis été conservés aux deux fils dn duc du Maine , iticcordés au duc de Penthiëvre , fils du comte de Toulouse, et ont passé au comte de Lambale , fils du duc de Penthiëvre.
En rapportant ce qui concerne l'affaire des légitimés , j'ai particulièrement nommé la duchesse du Maine , parce qu'elle fut
(1) Elle «uit en forme de protetUtion contre tout jugement sans Tioterveniioa des ^tats-g<;neraux , et signifiée au greffier en chef et au procnreur général. Le 19 jain, le duc du Maine et le comte de Toulouse vinrent prendre place au parlement , et y prcscDièrcnt un acte pareiL Voyes le journal du parlement.
rame dt tont. Le duc da Maine , au désespoir de sa chute, mais naturellement timide , obéissait à toutes les passions de sa femme. Le comte de Toulouse se joignit k son frère pour la défense de leur état ; mais il n'entra dans aucune des intrigues de la duchesse du Maine. Il avait partagé le rang de son frère , sans l'avoir sollicité ; il en prévoyait le peu de stabilité , et ne parut ni humilié ni affligé de la révolution de son état.
Pour la duchesse du Maine , transportée et aveugléede fureur , elle ne s'occupa donc que de projets de vengeance contre le régent , et entretint des liaisons secrètes avec cette partie de la noblesse qu'elle avait déjà échauffée. Nous la verrons bientôt former une conjuration mal organisée, qui devint funeste à plusieurs gentilshommes, et qui pensa perdre absolument le duc du Maine.
Au milieu de toutes les affaires dont le régent était occupé , il fut obligé de donner ses soins à la réception du ccar Pierre I", qui vint cette année à Paris.
Ce prince, qui s'était créé lui-même , travaillait à devenir le créateur de sa nation , et y serait parvenu , si une telle entre- . prise pouvait être l'ouvrage d'un règne , et qu'il ne fallût pas une suite de siècles pour former ou régénérer un peuple. Quelque génie qu on remarquât dans le czar , il laissait quelquefois échapper des traits de férocité , mais jamais rien de petit. Il a fait entrer son empire dans le système politique de l'Europe. La Russie y tient un rang distingué ; mais les sciences et les arts y paraissent des plantes exotiques dont il faut renouveler la semence. On ne trouve point encore de noms russes dans la liste des savans qui soutiennent l'académie de Pétersbourg. Cette société, où il y a des étrangers d'un mérite reconnu, n'a pas du moins pris , comme les nôtres , une devise orgueilleuse. Elle s'est bornée à celle qui conviendra toujours à l'homme , et dont les plus éclairés sentent la justesse: Paulatwty peu à peu.
Quoi qu'il en soit, le czar, pour jeter les fondemens du grand édifice qu'il projetait, avait voyagé dans tous les Etats du nord de l'Europe. Cherchant partout à s'instruire, pour instruire ensuite ses sujets , il avait travaillé lui-même dans les ateliers d'Amsterdam.
Il y avait long- temps qu'il désirait de voir la France , et il l'avait témoigné à Louis XIV dans les dernières années du règne ; mais le roi , déjà attristé par les infirmités de l'âge , et à qui l'état de ses finances ne permettait plus d'étaler le faste d'une cour brillante , comme il aurait fait autrefois , fît détourner le ' czar de son projet, le plus honnêtement qu'il fut possible.
Le czar , voyant qu'il n'aurait pas beaucoup à attendre , n'en
HÉGENCR i57
témoigna rien ; mais quelque temps après la mort de Louis XIV| il chargea le prince Kurakin , son ambassadeur , de faire part k notre cour du désir qu'il avait de voir le roi , et d'annoncer qu'il partait. Le czar et Kurakin avaient épousé les deux sœurs ; et quoique la czarine eût été répudiée et enfermée dans un couvent j Kurakin n'avait pas perdu la confiance de son maître. Le czar lui en avait même donné une preuve assez forte. Comme il avait conçu le projet d'allier la Russie par des mariages avec les premiers États de l'Europe , particulièrement avec les maisons de France et d'Autriche , il jugea que la différence de religion y serait un obstacle , et crut que la religion grecque, qil'on professe en Russie , n'étant pas fort éloignée de la romaine , il ne lui serait pas difficile de faire adopter celle-ci par ses sujets. Pour cet efijpt , il envoya Kurakin à Rome , et l'y retint trois ans sans caractère ^ mais y vivant en grand seigneur , et à portée de s'instruire des principes politiques de la cour de Rome , et de sa conduite avec les puissances catholiques. Le clergé romain , loin de cacher ses prétentions , les étala si indiscrètement , que Kurakin , à son retour , n'eut rien de satisfaisant à dire à son maître. La cour de Rome manqua une si belle acquisition , par les mêmes maximes qui lui ont fait perdre tant d'autres Ëtats^ Quelque désir qu'eût le czar d'être catholique , il aimait encore mieux être maître chez lui , et prit le parti de laisser en Russie la religion telle qu'elle est ; mais de s'en faire déclarer le chef- 11 avait déjà senti la nécessité de réprimer le clergé et d'abaisser le patriarche. C'était avec l'appui des patriarches que la maison régnante était montée sur le trône ; et ceux qui l'y avaient. élevée pouvaient l'en faire descendre. Il préféra sa sûreté à la reconnaissance , prit des mesures justes , chassa le patriarche de Moscou , et parvint à se faire patriarche de l'église russe.
Les choses étaient en cet état lorsque le czar vint en France. Le régent aurait bien voulu se dispenser de recevoir un tel hôte, non-seulement à cause de la dépense que son séjour exigerait , mais, encore par les inconvéniens qui pouvaient naître du caractère et des mœurs encore barbares de ce prince , qui , trè»>popalaire avec des artisans et des matelots , n'en serait peut-être que plus exigeant avec la cour. Mais ce qui peinait davantage le régent , alors plein d'égards pour l'Angleterre , était la haine que le czar avait pour le roi Georges , et qu'il a conservée jusqu'à la mort. On sait que l'ambition du czar était de faire fleurir le commerce dans ses États. Danjs ce dessein, il avait fait ouvrir plusieurs canaux. 11 y en eut un dont le roi Georges arrêta la* continuation , parce qu'il aurait traversé une petite partie de ses États d'Allemagne y et le czar ne put le lui pardonner. Son ressenti-
i38 , RÉGENCE.
ment le porta à faire k Amsterdam ce qu'on a[^e11e une espié* glerie de page , à l'ambassadeur d'Angleterre, qui envoya lui demander une audience.' Ce prince , qui sortait alors pour aller à bord d'un vaisseau, lui fit dire- de l'y venir trouver. L'ambassadeur s'y étant rendu , le czar , déjà monté sur la hune , lui cria de venir recevoir son audience. L'ambassadeur, peu ingambe, aurait bien voulu s'en dispenser; mais il n'osa témoigner sa crainte. Le czar lui donna audience , et après avoir joui assez long-temps de la peur du ministre sur ce plancher mobile , le congédia.
Le régent envoya le marquis de Nesle et du Libois , gentilhomme ordinaire , avec les équipages du roi , attendre le czar à Dunkerque , le recevoir au débarquement , le défrayer sur la route, et lui faire rendre partout les mêmes honneurs qu'au roi. Le maréchal de Tessé alla au-devant de lui jusqu'à Beaumont, et le conduisit à Paris, oii il arriva le 7 de mai.
Le rang et le mente personnel du czar exigent que je donne ici une espèce de journal abrégé de son arrivée et de son séjour. Le czar descendit à neuf heures du soir au Louvre , à l'appartement de la reine , 011 tout était éclairé et meublé superbement. Il le trouva trop beau , demanda une maison particulière , et remonta sur-le-champ en carrosse. On le conduisit à l'hôtel de Lesdiguières , proche de l'Arsenal. Comme les meubles n'en étaient pas moins magnifiques , il vit bien qu'il fallait prendre son parti là-dessus. Il fit tirer d'un fourgon qui le suivait un lit de camp , et le fit tendre dans une garde-robe. Yerton , un des maîtres d'hôtel du roi , était chargé d'entretenir, matin et soir, au prince , une table de quarante couverts , sans compter celles des officiers et des domestiques. Le maréchal de Tessé avait le commandement de toute la maison, et devait accompagner partout le czar , escorté d'un détachement de gardes du corps.
Ce prince était grand, très-bien fait, assez maigre, le teint brun et animée les^eux grands et vifs, le regard perçant, et quelquefois farouche , surtout lorsqu'il lui prenait dans le visage un mouvement convulsif qui démontait tonte sa physionomie. Ce tic était une suite du poison qu'on lui avait donné dans son enfance ; mais lorsqu'il voulait faire accueil à quelqu'un , sa physionomie devenait riante, et ne manquait pas de grâce, quoiqu'il conservât toujours un peu de majesté sarmate. Ses mouvemens brusques et précipités décelaient l'impétuosité de son caractère et la violence de ses passions. Aucune décenee n'arrêtait l'activité de son âme; et un air de grandeur, mêlé d'audace, annonçait un prince qui se sent maître partout. L'habitude du despotisme faisait que ses volontés, ses désirs, ses
RÉGENCE. iSg
fantaisies se succédaient rapidement , et ne pouvaient souffrir la moindre contrariété des temps , des lieux ni de» circonstances. Quelquefois, importuné de l'affluence des spectateurs , mais jamais gêné , il les congédiait d'un mot, d'un geste; ou sortait pour aller à l'instant oii sa curiosité l'appelait. Si ses équipages n'étaient pas prêts , il entrait dans la première voiture qu'il trouvait, fût-ce un carrosse de place. Il prit un jour celui de la maréchale de Matignon , qui était venue le voir , et se fît mener à Boulogne : le maréchal de Tessi et les gardes couraient alors comme ils pouvaient pour le suivre. Deux ou trois aventures pareilles firent qu'on tint toujours dans la suite des carrosses et des chevaux prêts.
Quelque peu occupé qu'il parût de l'étiquette de 'son rang , il y avait des occasions oii il ne la négligeait pas ; il marquait quelquefois , par des nuances assez fines, la distinction des dignités et des personnes. En voici des traits.
Quoiqu'il eût la plus grande impatience de parcourir la ville , dès le moment^ de son arrivée , il ne voulut jamais sortir de cheî lui , qu'il n'eût reçu la première visite du roi.
Le lendemain de l'arrivée du czar , le régent alla le voir. Le czar sortit de son cabinet , fit quelques pas au-devant du régent , l'embrassa , puis , lui montrant de la main la porte du cabinet , se tourna aussitôt, et passa le premier, suivi du régent, puis du prince Kurakin, qui leur servit d'interprète. Il y avait deux fauteuils, dont le czar occupa le prenyer , Kurakin restant debout. Après une demi-heure d'entretien, le czar se leva, et s'arrêta oii il avait reçu le régent , qui , en se retirant , fit une profonde révérence , k laquelle le c^ar répondit par une inclinalion de tête.
Le lundv lo mai , le roi vint faire sa visite. Le czar Jc5cendit dans la cour, reçut le roi à la descente du carrosse , et tous deuit,marchant sur la même ligne , le roi à la droite, entrèrent dans l'appartement oii le czar présenta le premier fauteuil, cédant partout la main. Après avoir été assis quelques instans , le czar se leva , prit le roi dans ses bras , l'embrassa à plusieurs reprises , les yeux attendris, avec l'air et les transports de la tendresse la plus marquée. Le roi, quoique enfant, ne fnt nullement étonné, fit un petit compliment , et se prêta de bonne grâce aux caresses du czar. Les deux princes gardèrent en sortant h même cérémonial qu'à l'arrivée. Le czar, en donnant au roi la main sur lui jusqu'au carrosse , conserva toujours le maintien de l'égalité ; et , s'il se permit dans des instans , et peut-être avec dessein , une sorte de supériorité que l'âge peut donner, il eut soin de la
i4o RÉGENCE.
Toîler par des caresses et des démonstrations d'amour pouf l'enfant qu'il prenait dans ses bras.
Le lendemain 1 1 , le czar rendit au roi sa visite. Il edt été reçu à la descente du carrosse ; mais aussitôt qu'il aperçut^ sous le vestibule des Tuileries , le roi marchant vers lui , il sauta du carrosse , courut au-devant du roi , le prit dans ses bras, monta ainsi l'escalier, et le porta jusqu'à l'appartement. Tout se passa exactement comme la veille , à l'exception de la. main , que le roi donna partout chez lui au czar, comme il l'avait eue chez ce prince.
Aussitôt qu'il eut reçu la visite du roi , il ne cessa de se promener dans Paris , entrant dans les boutiques et chez les ouvriers , s'arrétant à tout ce qui attirait son attention , questionnant les artistes par le moyen du prince Kurakin y et donnant partout des preuves de ses lumières et de ses connaissances. Les choses de pur goÂt et d^agrément le touchaient peu ; mais tout ce qui avait un objet d'utilité, trait à la marine^ au commerce, aux, «rts nécessaires, excitait sa curiosité, fixait son attention , faisait ' admirer la sagacité d'un esprit étendu , juste et aussi prompt k s'instruire , qu'avide desavoir. Il ne donna qu'un léger coup-d'œil aux diamans de la couronne qu'on lui étala ; mais il admira les ouvrages des Gobelins, alla deux fois à l'Observatoire, s'arrêta long-temps au Jardin des Plantes, examina les cabinets de mécanique , et s'entretint avec les charpentiers qui faisaient le pont-tournant. ^
On juge aisément qu'un prince de ce caractère n'était pas recherché dans sa parure. Un habit de bouracan ou de drap , ' un large ceinturon ou pendait un sabré, une perruque ronde , sans poudre, qui ne Ini passait pas le cou, une chemise sans manchettes : tel était son ajustement. Il avait commandé une perruque. Le perruquier ne douta pas qu'il ne lui en fallût une à la mode, qui était alors de les porter longues et fournies. Le czar fit donner un coup de ciseau tout autour , pour la réduire à la forme de celle qu'il portait.
Madame, mère du régent, la duchesse de Berri , la duchesse d'Orléans s'éuient attendues à recevoir la visite du czar , aussitôt qu'il aurait rendu celle du roi; mais n'en ayant point entendu parler , elles lui envoyèrent faire compliment , chacune par son premier écuyer. Le czar alla ensuite les voir dans l'ordre que je viens de les nommer , et y fut reçu comme le roi l'aurait été.
Le jour qu'il fit sa visite à Madame , vendredi , i4 , le régent vint l'y trouver , et le conduisit à l'Opéra en grande loge , et tous deux y furent seuls sur le même banc. Vers le milieu de la repré-
RÉGENCE. i4i
sentatîon, le C2ar demanda de la bière ; le régent en fit apporter àTinstant, se leva , en présenta un gobelet sur une soucoupe, et ensuite une serviette. Le czar but sans se lever , remit le gobelet et la serviette au régent toujours debout, et le remercia par un sourire et un signe de tête , et sortit de l'Opéra au quatrième acte, pour aller souper.
Il dînait à onze heures, et soupait à huit. L'état de cette dépense était de 1800 livres par jour. Il était toujours splendidement servi , quoiqu'il eut ordonné des retranchemens dès le premier jour. Ce n'était point par sobriété ; il aimait la table, et n'en voulait supprimer que le luxe. Il mangeait excessivement à dîner et à souper, buvait deux bouteilles de vin à chaque repas , et ordinairement une de liqueur au dessert , sans compter la bière et la limonade entre les repas. Plusieurs de ses officiers lui tenaient tête là-dessus, et entr'autres son aumônier, qu'il aimait et estimait beaucoup à cet égard-là. Il se livrait quelque* fois avec eux à des excès , dont les suites avaient besoin d'être ensevelies dans l'obscurité.
Le czar fit une visite particulière au régent ; mais il n'en fit à aucun autre de la maison ' royale , prince ou princesse , qu'aux trois que je viens de nommer. On lui avait dit que les princes du sang viendraient lui rendre une visite, s'il voulait promettre d'aller ensuite voir les princesses. Il refusa avec hauteur cette visite conditionnelle ; et il n'en fut plus question. Si les visites d'apparat , les spectacles et les fêtes l'amusaient peu , il n'en était pas ainsi des choses qui pouvaient l'instruire. Le même jour qu'il fut à l'Opéra, il avait passé lamatinée entière dans la galerie des plans , conduit par le maréchal de Yillars , et suivi des officiers généraux qui se trouvaient à Paris. Le maréchal l'accompagna enco're aux Invalides, le 16, jour de la Pentecôte. Le czar y vonlut tout voir, tout examiaer , et finit par le réfectoire 012 \\ demanda un coup de vin des soldats , but à leur santé , les traitant de camarades , et frappant sur l'épaule de sei voisins. Il remarqua parmi les spectatrices la maréchale de Yillars, dont la figure était frappante ; il apprit qiii elle était , et lui fit un accueil distingué. Le maréchal d'Estrées lui donna à diner dans sa maison d'Issile mardi , 18, et lui plut beaucoup par les cartes et plans de marine qu'il lui montra.
Le czar , passant aux Tuileries le 24 , entra chez le maréchal de Yilleroi , oii le roi vint comme par hasard. Tout cérémonial fut alors supprimé, et le czar se livra encore aux plus vifs transports de tendresse. Le soir même il se rendit à Yersailles, et passa trois jours à voirie Château, la Ménagerie, Trianon , Marly , et surtout la machine , plu$ admirable alors qu'elle ne
i42 ' RÉGENCE.
Test aujourd'hui , que la mécanique est plus perfectionnée. ,
Ce prince coucha à Trîanon , oii ses officiers avaient mené des filles dans Fappartement de madame de Maintenon ; ce que Blouin , ancien serviteur de la favorite , regarda comme une profanation. Ces mœurs faisaient en effet un furieux contraste avec les dernières années de Louis XIY. On a prétendu que le ccar et ses officiers s'étaient ressentis de la compagnie qu'ils avaient menée.
Le 3o mai , il alla dîner à Petitbourg, ches le duc d'Antin , qui le conduisit le même jour à Fontainebleau , ou le comte de Toulouse lui donna, le lendemain , le plaisir de la chasse. Il ne voulut , au retour , manger qu'avec ses gens dans l'île de TEtaug. Le comte de Toulouse et le duc d'Antin durent savoir gré au czar de les en avoir exclus. Il fallut porter ce prince et ses gens dans , les carrosses , pour revenir à Petitbourg , oii ils arrivèrent dans un état fort dégoûtant.
Le mardi, i*'. juin, les fumées de la veille étant dissipées, le czar s'embarqua sur la Seine pour descendre à Paris. Il s'arrêta à Choisy , oii la princesse de Conti, douairière, le reçut. Après avoir parcouru les jardins , il rentra dans sa gondole , traversa Paris , passant sous tous les ponts, et descendit au dessous de la porte de la Conférence.
Le 3 , il retourna passer plusieurs jouts à Versailles , à Marly, à Trianon, qu'il voulait revoir avec plus de détail. Le 1 1 , il se rendit à St.-Cyr , vit toutes les classes, se fit expliquer les exercices des pensionnaires , et monta ensuite chez madame de Maintenon , qui , l'ayant prévu , s'était mise au lit , ses rideaux et ceux de ses fenêtres fermés. Le czar , en entrant , tira les rideaux des fenêtres , puis ceux du lit , la considéra attentivement, et sortit sans dire un mot, et sans lui faire la moindre politesse.
Madame de Maintenon fut pour le moins étonnée d'une si étrange visite , ôt dut sentir la différence des temps.
Le jour qu'il alla voir la Sorbonne, il témoigna plus de considération à la sUtue du cardinal de Richelieu , qu'il n'en avait marqué à la personne de madame de Maintenon. Aussitôt qu'il aperçut le tombeau du cardinal , il courut embrasser la figure de ce ministre , en lui adressant ces paroles : Je dowierais la moitié de mon empire à un homme tel que toi , pour quil m*aiddt à gouverner Vautre,
Le czar alla dîner, le i5, chez le duc d'Antin. Madame la duchesse s'y rendit avec les princesses , ses filles , pour le voir du moins une fois avant son départ. Le duc d'Antin , voulant satisfaire leur .curiosité , engagea ce prince à se promener dans le
jardin y et le conduisit Jelongderappartementdu re2-ije*chaussëe, où les princesses et leur suite étaient aux fenêtres. £n approchant d'elles, on prévint le czar que madame la duchesse y était, et du désir qu'elle avait de le voir. Il ne répondit rien , ne demanda pas même laqueHe c'était, marcha lentement, les regarda toutes , les salua en général d'une seule inclination de tête , et passa.
Le czar , en entrant dans la salle à manger , fut frappé de voir sous un dais le portrait de la czarine , que le duc d'Antin avait trouvé moyen de se procurer. Cette galanterie lui plut si fort , qu'il s'écria qu'il n'y avait que les Français qui en fussent capables. Il ne tarda pas à en éprouver une encore plus marquée , que je porterai à sa date.
Le i6, il vit la revue de la maison du roi. La magnificence des uniformes parut lui déplaire. Sans attendre la fin , il partit brusquement ; et d'un temps de galop, se rendit à St.-Ouen , oiiil soupa chee le duc de Tresmes.
Le C£ar parlait facilement le latin et l'allemand ; il aurait pu se faire entendre en français, qu'il entendait assez bien ; et on le soupçonnait de mettre de la dignité à se servir d'interprète.
Le 18, il reçut la dernière visite du régent , et alla prendre congé du roi, qui, le lendemain, vint lui dire adieu. Il n'y eut aucun cérémonial d'observé ; mais on remarqua toujours la même effusion de cœur et le même attendrissement de la part du czar.
Le même jour, ce prince assista, dans une tribune de la grand'chambre , au jugement d'une cause. L'avocat général Lamoignon , aujourd'hui cl^ancelier , en la résumant , parla de l'honneur que la cour recevait ce jour-là , et l'on en fit registre.
L'après-midi le czar assista à l'assemblée de l'Académie de» sciences , et ensuite à celle des belles-lettres convoquée extraordin^irement. Ces deux compagnies l'occupèrent chacune dans leur genres II prit séance à l'une et à l'autre , et fit asseoir les académiciens.
La galanterie qu'on lui fit et que j'ai annoncée, fut à la monnaie des médailles. Le czar, après avoir examiné la structure, la force et le jeu du balancier , se joignit aux ouvriers pour le mettre en mouvement. Rien n'égale la surprise oîi il fut , quand il vit sortir de dessous le coin son portrait , supérieur , pour la ressemblance et pour l'art , à toutes les médailles qui avaient été frappées pour lui ; il parut aussi fort satisfait du revers. C'était une Renommée passant du nord au midi , avec ces mots de Virgile : Foires acquirit eundo , par allusion aux connaissances que ce prince acquérait dans ses voyages.
i44 RÉGENCE.
Le czâr accepta du roi deux tentures de tapisseries des Gobe-* lins, et refusa une épée garnie de diamans. Il donna plusieurs médailles d'or et d'argent des principales actions de sa vie , et son portrait enrichi de diamans , aux maréchaux d'Estrées et deXessé, auducd'Antin et à Verton. Il prit pour celui-ci , qui le fit servir pendant son séjour , une amitié singulière , et demanda au régent de le lui envoyer chargé des affairés de France en Russie. Il fit distribuer soixante mille livres aux domestiques qui l'avaient servi. II témoigna le plus grand désir de faire une alliance d'a*mitié avec nous ; mais comme cela ne s'accordait pas avec le nouveau plan politique du régent, on plutôt de l'abbé Dubois, on ne lui répondit que par des démonstrations vagues d'attachement, qui n'eurent point de suites.
Le czar partit d'ici le 20 juin, pour se rendre à Spa, ou il avait donné rendez-vous à là czarine. Il s'attendrit beaucoup , en partant , sur la France , et dit qu'il voyait avec douleur qu'elle ne tarderait pas k se perdre par le luxe. •
Il arriva , cette année , un de ces événemens qui devraient servir d'exemple à ceux qui, abusant d'une autorité précaire, font quelquefois haïr l'autorité légitime. Les habitans de la Martinique, excédés des vexations de La Varenne, gouverneur général, et de Ricouart , intendant de celte île , avaient souvent et inutilement fait passer leurs plaintes au ministère de France. Las de n'en point recevoir de réponse , les insulaires se concertèrent avec tant de justesse et de secret , qu'ils sur prirent le gouverneur et l'intendant qui dînaient ensemble. Ils les empaquetèrent l'un et l'autre dans un bâtiment qui retournait en France, remirent au capitaine un nouveau cahier de leurb griefs , et de protestations de fidélité pour le roi, le firent jurer de le rendre fidèlement , conduisirent le vaisseau à douze lieues au large , avec deux pirogues bien armées, pour s'assurer du départ, et défendirent aux deux visirs déposés de remettre jamais le pied dans nie.
La conduite des insulaires après cette expédition , fut si tranquille et si soumise , l'ordre si bie» maintenu dans la colonie , qu'on prit à la cour le parti de fermer les yeux sur ce qui s'était passé. Les deux bannis furent obligés de dévorer leur rage , et , ce qui est le comble du châtiment en France , se virent l'objet des ris et des ridicules qu^on ne leur épargna pas.
Plusieurs successeurs de La Varenne et de Ricouart n'ont pas trop profité de f'exemple. Nous venons de voir , par la facilité avec laquelle la Martinique s'est rendue aux Anglais , combien il importe à un gouvernement de ne se pas rendre odieux.
Pendant que les Marliniquois se faisaient justice , les habitant
Ju Pérjgaeuz imploraient celle du rëgent , contre Gonrson y intendant de Bordeaux. Il était fils de Lamoignon de Basville , le despote du Languedoc, et avait été intendant de Roaen. Le'brigandage de ses secrétaires , et l'arrogante protection tfu'il leur donnait , avaient pensé le faire lapider à Rouen , dont il était d'abord intendant : il fut obligé de s'enfuir ; et le crédit de son père le fit passer à l'intendance de Guyenne. L'esprit du despo* tisme qu'il avait puisé ches son përe , sans en avoir la capacité , le porta à imposer des taxes de son autorité privée. La ville du Périgueux lui porta ses plaintes , et , pour réponse, il fit mettre en prison les échevins. La ville envoya des dépotés a la cour , réclamer contre la tyrannie ; mais ils furent plus de deux mois k assiéger le cabinet du duc de Noailles , sans pouvoir passer l'antichambre. Ce ministre , ami de Courson , voulait , à force de longueur» , rebuter ces malheureux. D'ailleurs une maxime des tyrans et sous-tyrans , est de donner tou^^urs raison aux supérieurs. Par bonheur , le comte de Toulouse , parf^aitement honnête homme , entendit parler de l'affaire. Il en instruisit quelques membres du conseil de régence et particulièrement le duc de Saint-Simon , ennemi juré du duc de Noailles , et qui mettait k tout la plus gran4e vivacité.
Le premier jour que le duc de Noailles vint rapporter au conseil de régence , le duc de Saint-Sioion lui demauda quand û comptait finir l'afiaire de Périgueux , en exposa sommairement, mais très-vivement , l'objet. Le comte de Toulouse l'appuya de ce ton froid et d'indignation qu'un déni de justice donne à ua honnête homme. Tout le conseil tourna les yeux sur le duc de Noailles , qui dit , en balbutiant , que cette affaire exigeait heat>. coup d^xamen , et que des objets plus importans l'avaient empêché d'y travailler. Le comte de Toulouse et Saint^imon répliquèrent qu'il n'y avait rien de si important que d'éclaircir des accusations vraies ou fausses , qui , depuis trois mois , retenaient des citoyens dans les fers. Le régent ordonna donc au duc de Noailles de rapporter celte affaire dans huitaine. Noailles arriva , huit jours après, au conseil, avec un sac très -plein. Saint- Simon lui demanda si l'affaire de Périgueux y était ; Noailles répondit avec humeur qu'elle était prête , qu'elle viendrait à son tour, et commença le rapport d'une autre, puis d'une autre encore. A la fin de chaque rapport ^ Sain t--Sim on demandait toujours : Et Vajfaire de Périgueux 7 C'était un jour d'opéra oii le régent allait toujours , en sortant du Conseil ; et Nouilles s'était flatté d'amuser le bureau jusqu'à l'heure du spectacle , et peut-être à la fin de faire oublier Périgueux. Enfin , l'heure de l'opéra étant arrivée , Noailles dit qu'il ne restait plus que 3. lo
i46 REGENCE.
TafTaire en question ; mais que le rapport en serait long , qu'il ne Voulait pas priver M. le régent de son délassement , et se mit tout de suite à serrer ses papiers. Saint-Simon , l'arrêtant par le bras et s'adi-essant au régent , lui demanda s'il se souciait si fort de l'opéra , et s'il n'j préférerait pas le plaisir de rendre justice à des malheureux qui l'imploraient. Le régent se rassit , et consentit à entendre le rapport.
Noailles l'entama donc avec une fureur concentrée ; mais Saint- Simon , qui était à côté de lui , avait l'œil sur toutes les pièces , les relisait après Noailles , et suivait le rapport avec la défiance la plus affichée et la plus outrageante. L'affaire était si criante y que Noailles conclut lui-même à l'élargissement des prisonniers ; mais il voulut excuser Gourson , et s'étendit sur les services de Basville , son père. Le pétalant Saint-Simon l'interrompit , en disant qu'il ne s'agissait pas du mérite du père , mais de l'iniquité du fils ; et , en opinant , ajouta qu'il fallait dédommager les prisonniers aux dépens de Gourson , le chasser de l'intendance , et en faire une justice si éclatante , qu'elle servit d'exemple à ses pareils. Le régent dit qu'il se chargeait du dédommagement , qu^il laverait la tête à Gourson , qui méritait pis , mais dont le père méritait aussi des égards ; qu'il cassait cependant les ordonnances de Gourson , avec défenses de récidiver. Saint^imon demanda que l'arrêt fïït écrit à l'instant, n'osant pas, dit-il^ s'en fier à la mémoire du duc de Noailles; et le régent l'ordonna. Noailles, tremblant de fureur, pouvait a peine tenir sa plume ; Saint-Simon , pour le soulager , se mit à lui dicter. Quand Noailles en fut à la cassation des ordonnances et à la défense de récidiver , il s'arrêta : Poursui%fez donc , lui dit Saint- Simon , tel est Varrit. Noailles regarda tout le conseil , pour voir s'il n'y aurait point d'adoucissement. Saint-Simon interpela toute la compagnie , qui fut là-dessus d'un avis unanime : ainsi finit l'affaire de Périgueux.
Peu de temps après, Gourson fut révoqué , et dit , comme cela se pratique en pareil cas , qu'il avait demandé son rappel. Si cela est , la province lui en témoigna sa reconnaissance par des feux de joie. Gela ne l'a pas empêché d'avoir , dans la suite , une place de conseiller au conseil royal des finances.
Quoique ce ne soit ici qu'une affaire particulière, j'ai cru devoir la rapporter , pour donner une idée du manège des ministres , -des vexations qui se commettent au nom du roi , de l'impunité qui leur est assurée , sans des circonstances uniques , telles que le hasard qui instruisit le comte de Toulouse , dont l'équité fut échauffée par le ressentiment du duc de Saint-Simon. On voit encore , par la fortune de Gourson , que ceux qui ont un nom
dans leur classe , y font à peu près le même chemin , mérite ou non.
J*ai oublié de dire que le cbancelier d'Aguesseau , tout juste qu'il était , fut le seul du conseil qui chercha à adoucir Tarrét , parce que les gens de robe font toujours cause commune quand ils n'ont point d'intérêt contraire , et qu'ils craignent d'altérer le respect pour la magistrature. Il procura , cette année , la noblesse aux conseillers du grand conseil , avec l'exemption de lots et ventes pour les biens relevant du roi. A propos des égards pour }a magistrature , le régent avait eu envie , l'année dernière , d'assister à la procession de la roi-août , pour le vœu de Louis XIII. Le parlement prétendit avoir la droite , alléguant que Gaston n'avait marché qu'à la gauche , dans une pareille cérémonie pendant la minorité de Louis XIV , quoique Gaston fût fils de France , et alors lieutenant général de l'Etat. Le régent , sans entrer en discussion là-dessus , s'abstint de la procession. Cette année , le même désir lui reprit , et il annonça qu'il précéderait le parlement , fondé sur l'exemple du duc de Montpensier , qui l'avait précédé à la procession de Sainte-Geneviève , du 10 septembre 1570. Le parlement lui opposa que lé duc de Montpensier n'avait eu cette préséance qu'en vertu d'une procuration du roi , et pour le représenter ; il ajouta que le régent étaftt lui-même membre du parlement , ne pourrait marcher qu'entre deux pré* sidens , s'il ne représentait pas le roi. Le régent , ne voulant pas se prévaloir de son autorité , ni sacrifier une envie puérile , crut faire merveille de saisir l'expédient du duc de Montpensieir , et parut à cette cérémonie comme représentant le roi , avec gardes du corps Y cent^sutsses , capitaine de quartier, premier gentilhomme de la chambre , enfin , tout l'appareil de la royauté ; cela réussit fort mal. Les mécontens disaient que le régent faisait nn essai public de la couronne , pour y accoutumer le peuple en cas d'événement ; les amis de ce prince trouvaient fort mauvais qu'un régent de France ne précédât le parlement qu'en vertu d'une commission qui ne lui donnait rien de personnel ; le parlement gagnait toujours dn terrain, et le peuple n'y voyait qu'un de ces spectacles qui le console de tout : on ne les lui épargnait pas. La fête de S. Louis fut célébrée aux Tuileries y par des feux d'artifices qui attiraient une foule innombrable dans le jardin et dans les cours.
Cétfiit dans ces occasions que le maréchal de Yilleroi développait ses grands talens pour l'éducation. Il menait continuellement le roi d'une fenêtre à l'autre, en lui disant : Vcyci , mon maître , voyez ce peuple ! eh bien ! tout cela est à vous , tout vous appartient , vous en êtes le maître ! Belle leçon ! au lieu
i48 RÉGENCE.
de lui faire remarquer l'amour des peuples , et lui inspirer la reconnaissance que le roi leur doit. Mais le maréchal n'en savait pas tant.
Le parlement, après avoir essayé , dans une procession , l'égalité avec le régent , fit une entreprise plus importante dans le gouvernement : il fut question d'enregistrer la suppression du dixième; le parlement demanda l'état des revenus et des dépense» du roi ; le régent le refusa , et répondit , qu'il ne souffrirait pas qu'on donnât atteinte à l'autorité du roi pendant la régence. Le parlement pourrait, sans doute , être fort utile au peuple ; mais il saisit communément fort mal les occasions de résistance. Il s'agi^it, par exemple, ici, d'une suppression que le public attendait'avec impatience; et ce qu'il pouvait y avoir à réformer dans quelques articles n'était pas difficile à régler; ainsi il fallut enre* gistrer. D'ailleurs , il y eut du schisme dans le parlementsur la nomination des commissaires. Les enquêtes commençaient à soupçonner que le premier président était un fripon double entre 8<m corps et la cour. Eu eiîet , le premier président avait déjà reçu deux fois son brevet de retenue de cinq cent mille livres , et ne prétendait pas encore avoir donné quittance : nous verrons daas la suite qu'il avait raison.
Pendant que le régent cherchait à conserver la paix avec no» voisins , il vit , avec inquiétude , les préparatifs de guerre qu'on faisait en Espagne. Albéroni , ayant terminé les diiférens de son maître avec le pape , dont il lira un induit pour mettre une imposition sur le clergé d'Espagne , avait préparé un armement considérable, et faisait entendre au pape qae c'était pour s'opposer aux entreprises que les Turcs pourraient faire sur l'Italie. Clémeni XI , pour reconnaître tant de services , lui donna enfin , quoique avec beaucoup de répugnance, le chapeau. Le sacré collège cria beaucoup , le pape en pleura lui-même ; mais enfin AU béroni fut cardinal , et dit |i1ors à ses familiers , que , n'étant plus rien à prétendre pour lui , il allait trai»ailler pour la gloire du roi* ,
Le plan d'Albéroni était , disait-il , l^ de sauver l'honneur du roi d'Espagne ; 2"". de maintenir le repos de Vltalie; 3"*. d'assurer aux fils de la reine d'E^Mgne les successions de Toscane et de Parme , et d'obtenir , pour le roi d'Espagne , Naples , la Sicile , et les ports de Toscane ; 4"- diviser l'État de Mantoue , en donnant la ville et une partie du Mantouan aux Vénitiens , l'autre partie au duc de Guastale ; 5*". le Milanais entier , et le Montferrat à l'empereur ; 6». la Sardaigne au roi Victor, pour le dédommager de la Sicile ; 7". restituer Commachio au pape ; ^, partager les Pays-Bas catholiques entre la France et la Hollande.
AlWroni , pour établir dans la suite un équilibre et une paix durable , commençait par allumer un incendie , sans avoir les moyens ni les forces suffisantes pour exécuter ses projets. Tel est cet Albéroni qu'on a cherché à donner pour un grand homme , titre qu*on défère trop légèrement aux hommes extraordinaires , et qu'ils ne doivent qu'à ceux qui auraient le plus d'intérêt à les décrier , à des écrivains nés dans la classe moyenne , qui est la victime , et porte le fardeau des grandes entreprises. Le grand homme est celui qui , pour des objets grands et utiles , proportionne les moyens aux entreprises , les couronne par le succès , et peut s'applaudir des événemens , puisqu'il a su les prévoir , les préparer et les amener. Ceux mêmes qu'on appelle a juste titre de grands génies , peuvent élever on détruire les États ; mais iU ne sont pas les plus propres à l'administration. Ils font des malheureux y ue laissent qu'un grand nom , et , pour comble de malheur , excitent l'émulation dlessucoes^urs médiocres qui ne causent que des désordres.
Albéroni , né dans la poussière , s'élève par son esprit , et parvient  ane des plus hautes dignités. Cela n'est pas d'un homme commun. Mais il engage son mattre dans une guerre ruineuse , le met dans la nécessité de faire une paix forcée , et finit par se iâire chasser lui-même , pour aller à Rome vivre dans l'opulence et le mépris. Il fut près d'y être dorade , et ne l'évita que par l'intérêt qu'ont tous les cardinaux de rendre la pourpre invulnérable dans ceux mêmes qui la déshonorent. Voila les faits. Que le lecteur juge.
Aussitôt que la flotte espagnole eut abordé en Sardaigne, toute» les puissances furent en mouvement ; chacune soupçonnait le» autres d'être d'intelligence avec l'Espagne. L'empereur , fier de ses victoires en Hongrie , reprochait au pape d'avoir accordé un induit an roi d'Espagne , sous prétexte d'un armement contre le Turc f et de le voir employé contre les chrétiens. Il menaçait Clément XI de porter incessamment la guerreen Italie. Le pape, effrayé , pleurait amèrement , et disait , dans sa douleur , quUï s^ était damné en donnant le chapeau à Aiàétxfni; a quoi lecardinal <]el Gindice répondit , quil se ferait toujours hameur de snivre Sa Sainteté , excité en enfer.
L'Angleterre était alors divisée dans son intérieur par deux partis opposés. La mésintelligence entre le roi Georges et le prince de Galles, son fils, éclatait en haine ouverte. Le roi, enfaisant la revue de sa maison, n'avait pas voulu passer devant le régiment de son fils, à moins que ce prince ne se retirât, et venait même de le reléguer dans le village de Richemond, près de. Londres. Georges était outré d'avoir pour successeur un prince-
i5o ' RÉGENCE.
qu'il ne regardait pas comme son fils. Personne n'ignorait ce qui s'était passé à Hanovre, ayant que Georges fût parvenu à la couronne d' Angleterre! Ce prince, soupçonnant un commerce criminel entre sa femme et le c<»xite de Konigsmark , avait fait jeter celui-ci dans un four chaud , et avait tenu long-temps Télectrice enfermée dans un château. La naissance du prince de Galles fîit toujours suspecte au roi Georges , qui ne put jamais le souffrir.
Albéroni , dans une sécurité réelle on apparente snr les puissances étrangères , eut une vive alarme en Espagne. Le roi tomba dangereusement malade. La reine et Albéroni tenaient ce prince en chartre privée. Presque tous les officiers du palais , réduits à des titres sans fonctions , ne voyaient le prince que des momens,. à ses repas ouà lacbapelle. Deux gentilshommes de la chambre, dont l'un était même majordome de la reine , et quelques domestiques absolument nécessaires , faisaient tout le service.
La nourrice de la reine entrait seule dans la chambre pour la chausser, dans le moment que le roi se levait , et donnait de fortes jalousies à Albéroni ; mais il n'y avait pas moyen de l'exclure, et il était dangereux de le tenter.
^ La maladie du roi obligea d'appeler le premier médecin et les autres officiers de santé. Le droit et le devoir du majordome major étant d'assister à la préparation et à l'administration de tous les remèdes^ le marquis de Yillena , ducd'Escalone , voulut faire sa charge , vint dans l'intérieur et jusqu'au lit du roi. Albéroni chercha à lui faire insinuer que le prince en était importuné; Villena continua son assiduité auprès du roi. Albéroni, piqué, défendit à l'huissier de laisser entrer Yillena. Celui-ci s'étant présenté , l'huissier, entrebâillant la porte, lui dit l'ordre qu'il avait reçu. Villena le traite d'insolent, pousse la porte, entre, et s'avance vers le Ht du roi, qui était trop mal pour s'apercevoir de rien. Li reine et Albéroni étaient au chevet , et les officiers de service à l'écart. Albéroni, voyant avancer le marquis , courut au-devant , voulut lui persuader de sortir , et le prit par le bras pour le faire retourner. Villena , fort goutteux , en se débattant contre le cardinal , tomba dans un fauteuil; mais saisissant Albéroni par la manche , il lui appliqua , sur les épaules et sur les oreilles , nombre de coups de canne , le traitant de prestolet , de petit faquin , à qui il apprendrait le respect qu'il lui devait.
Albéroni , étourdi d'un pareil traitement fait à un cardinal , et peut-être par un sentiment de son ancienne bassesse , ne songea qu'à se débarrasser des mains du colère marquis, et se réfugia auprès du lit, sans que la reine par dignité, et les domesti«-
RÉGENCE. i5i
ques par un plaisir secret , fusseat sortis de leurs places. Apres, cette expédition , un des valets vînt aider Villcna à se relever du fouteuil , et à sortir de la chambre. Le roi ne 8*aperçut pas le moins du monde de cette scène. A peine le marquis fut-il rentré chez lui , qu'il reçut ordre de se rendre dans une de ses terres. Le cardinal n*osa recourir aux censures , dans la crainte de rendre Taventure publique , qui ne le devint pas moins. Quelques mois après , Villcna fut rappelé , se refusa k toutes les avances du cardinal , et le traita toujours avec hauteur.
Le roi fut assez mal pour que la reine lui fit faire un testa- ^ ment, par lequel elle était vraisemblablement nommée régente; car on n'en a jamais su les dispositions. On se contenta de faire certifier et signer par six grands d'Espagne , à qui néanmoins on ne communiqua rien du contenu , que la signature du roi était vraie. La santé de ce prince se rétablit ; mais , quoiqu'il ait vécu près de trente ans depuis (il n'est mort qu'en 1746) , son esprit resta fort a£Faibli. Si je continue ces mémoires jusqu'à sa mort , j'en donnerai de singulières preuves tirées de la correspondance de nos. ministres k Madrid.
Albéroni , haï du peuple , et méprisé des grands , autant qu'un ministre puissant peut l'être , n'en montrait pas moins d'assu-^ rance à toutes les puissances étrangères. Le nonce Aldrovandi, ayant reçu un bref du pape qui révoquait l'induit, ne put le notifier au roi toujours enfermé , et le remit au ministre qui n'en tînt compte , et prétendait , par dérision sans doute , que le pape devait lui être fort obligé d'avoir fait accepter la constitution par les évéques d'Espagne. Clément XI , qui aurait été flatté d'une telle acceptation en France , la trouva téméraire en Espagne. La cour de Rome prétend que ses bulles soient reçues par les évéques espagnols ^/wo2uf< ad pedes , c'est son e^ression, et ne veut point du terme d'acceptation , qui suppose examen , et qu'elle appelle une phrase française.
D'un autre côté, l'empereur, traitant toujours le pape avec fierté , lui faisait dire, et même ordonner de révoquer le nonce Aldrovandi , de citer Albéroni à Rome , ou qu'on lui Ht son proces en Espagne.
Albéroni ne s'en émut pas davantage , promettait au pape de le venger bientôt de l'empereur , et demandait , en attendant , une dispense de résider à Malaga , dont il venait de se faire donner l'évéché valant dix mille livres. Le pape , sachant que cette dispense serait un nouveau grief auprès de Tempereur , la refusa extérieurement ; mais , n'osant aussi mécontenter Albéroni , lui fit dire, par le père d'Aubenton, qu'il lui accordait la dispense pour six mois par an, et que les conciles lui donnant six
iSa RÉGENCE.
autres mois , il aurait ainsi nue dispense perpétuelle de résider. Cependant toutes les puissances de TEurope étaient en mouvement. Jamais les négociations n'avaient été plus actives , plus Tariablès, ni les intérêts plus compliqués. Nous verrons quel en fut le résultat , après avoir rapporté quelques événemens particuliers de cette année, i Le roi , ayant eu sept ans le i5 février , passa entre les mains des horanies. Il serait à désirer que les princes leur fussent remis dès la naissance* C'est aux femmes à les soigner, aux hommes à les élever, surtout quand on choisit des Montausier, des Beauvilliers, des Bossuet, des Fénélon. On trouvera, on fera naître leurs égaux , quand on consultera la voix publique. C'est une justice qu'il faut rendre à Louis XIY : il a souvent réglé ses choix sur la renommée. Louvois ne put jamais , écarter Tu-* renne.
A l'occasion du passage des femmes aux hoùimes, Içs premiers gentilshommes réclamèrent leur ancien droit de coucher dans la chambre du roi. Les premiers valets de chambre opposèrent la longue possessionoii ils se trouvaient; et le régent voulant ménager tout le monde , renvoya la décision à la majorité, toutes choses restant en élat, et elles y sont demeurées depuis. C'est ainsi que, par négligence et non-usage , plusieurs officiers de la cour sont tout autres qu'ils n'étaient dans leur origine. C'est encore parla que le grand écuyer perdit son procès contre le premier de la petite écurie , qui était devenu successivement presque son égal, et s'est maintenu dans l'indépendance.
Le prince électoral de Saxe, aujourd'hui roi de Pologne, se fit ou se déclara catholique cette année , aflti de préparer sa succession au trône de son père. Lorsque celui-ci s'était fait catholique , l'électrice , sa femme , zélée protestante , ne voulut plus avoir de commerce avec son mari , ni recevoir aucuns honneurs de reine.
Le chevalier d'Oppède, neveu du cardinal Janson, mourut cette année. N'ayant d'autre bien que sa figure , il avait épousé , par besoin , la marquise d'Argenton, maîtresse du régent, et mère du chevalier d'Orléans, et tint, par honneur, son mariage secret. Je ne rapporte un fait si peu important , que pour faire voir qu'on voulait encore alors se marier honnêtement. Je n'entends pas. blâmer par là les mariages disproportionnés par la naissance ou par la fortune, et justifiés par le mérite.
Massillott, prêtre de l'Oratoire, célèbre par ses sermons, et surtout par son Petit-Carême , sans autre protection que son mérite, fut nommé à l'évêché de Clermont. Il n'aurait pas été en état d'accepter , si Crozat , le cadet , n'eàt payé les bulles.
RÉGENCE. i53
La duchesse de Berri mît parmi ses dames la marquise d'Arpajon , fille de Le Bas de Mootargis , trésorier de l'extraordinaire des guerres , et mère de la comtesse de Noailles d'aujourd'hui. Avec une figure belle et noble , elle était encore plus distinguée par sa Tertu et sa piété. C'était d'elle et de la marquise de La Rochefoucault , fille du financier Prondre , que la duchesse de Berri se faisait accompagner aux Carmélites, à qui elle disait 9 Je vous amène mes deux bourgeoises.
On prétendait que le mal aux yeux , que le régent eut dans ce temps^i , venait d'un coup d'éventail qu'il avait reçu de la marquise d'Arpajon , avec qui il avait essayé de prendre des li- 1>ertés un peu vives. Ces deux femmes figuraient mieux aux Carmélites, qu'elles n'auraient fait dans les soupers que la princesse faisait avec les roués du régent, et dont elles avaient l'honneur d'être exclues. La duchesse de Bern créa une charge de maître de la garde-robe, qu'eUe donna à un marquis de Bonnivet, bâtard de Gouffier, et grand spadassin. Elle était bien aise, disaitelle, d'avoir un homme de main dans sa maison; ce qui ne paraissait pas trop nn meuble fait pour la première princesse de France. Je ne rapporterai, ce qui concernera cette princesse qu'à mesure que les occasions s'en présenteront. Si l'on voulait réunir tout ce qui la regarde , le récit en serait trop étendu.
Louise* Adélaïde d'Orléans , sa sœur cadette , prit le voile dans Fabbaye de Chelles , le 3o mars. Cette princesse , avec de la beauté et beaucoup d'esprit , avait la tête très-vive. Sa mère en craignit les suites, et ne contribua pas peu à la vocation de sa fille (i). Sa clôture la détermina à se livrera la chimie, à l'anatomie, à l'étude de l'histoire naturelle. Elle avait la plus grande facilité pour tout ce qu'elle voulait apprendre , et trouva beaucoup de moyens de ne pas s'ennuyer. Elle écrivit une lettre
(t) Elle araît pour maître & chanter Caiichereaa an des meiUeora acteurs de lOpéra , d^une figure agrcsbJe, et arec de Tesprit. Un jour qu'il chantait une scène trèa-passionnee , la jeune princesse , qui était dans nne loge aTec la ducbctse d'Orkans, sa mère, s'écria: Ah! mon eh^ Caucherau! La mère trouva rexpreasion de sa fille trop expressive , et sur-]e«homp la destina au clottre. Tantât austère , tantôt dissipée » tour à tour religieuse ou princesse , elle devint fort incommode k Tabbesse, sœur du maréchal de Villars, et très-atiachée à la rè|;le. Après quelque temps de patience inutile , madame de Villars donna sa dcmi^sion en faveur de la princesse , et se retira chez les béoedictines du Cherche-Midi , avec une pension de donie mille livres , j fut Texemple de la maison, ci y est morte fort regrettée.
Une princesse abbcssc n*est pas astreinte k une règle fort anstère; elle jouit d^uoe grande liberté 4 et Ton prétend qnVUe en usa beaucoup avec Augcard^son intendant, aimable et jeune. Enfin , fatiguce e)le*m^e de se» fantaisies , elle se démit de son abbaye , elle se retira à la Madeleine de Tre&- Del , et j vécttt avec la plus grande régularité jusqu'à sa mort.
i54 RÉGENCE.
qu'elle soussigna épouse de Jésus^Christ , sur qaoi le pnnce dit qu'il se croyait trës^mal aTec son gendre , plaisanterie plus digne d'un libertin que d'un philosophe , et messëante à un homme dont toutes les paroles étaient remarquées.
Les chanceliers n'ayant eu jusqu'alors d'autre logement que leur propre maison , le régent attribua à la chancellerie la maison de la place Vendôme , qui faisait partie de la taxe de Bourvalais.
Le régent fit aussi pour la couronne l'acquisition du diamant le plus gros et le plus parfait qu'il y eût en Europe. On le nomme le Régent, et quelquefois le Pitt, du nom du vendeur, beau-» frëre de Slanhope , secrétaire d'état d'Angleterre , et oncle du célèbre Pitt d'aujourd'hui. On en demandait quatre millions ; mais, faute d'acheteurs, on le donna pour deux , et de plus les rognures qui sortirent de la taille. Il pëse six cents grains. Pitt l'avait acquis d'un ouvrier des mines du Mogol. Parmi ceux qu'on y emploie , il y a des hommes libres qui y passent quelquefois des années; mais lorsqu'ils veulent en sortir, on prend la pré-^ caution de les purger, et de leur donner un lavement pour leur faire rendre ce qu'ils auraient pu avaler ou se fourrer dans le fondement. L'ouvrier dont il est question , avait pris le dernier parti; mais aussitôt qu'il eut caché ainsi son larcin, il se fit une large entaille à la cuisse , comme s'il fîit tombé sur une pierre tranchante. Il cria ensuite au secours; la quantité de sang dont il était couvert fit qu'on le transporta dehors sans prendre la précaution accoutumée. Il eut l'adresse de retirer et de cacher le diamant dans le peu de temps qu'on le laissa reposer , après avoir simplement bandé sa plaie. Il feignit ensuite d'être hors d'état de travailler, se fit payer de ce qui lui était dû de son salaire , pour ne pas déceler sa fortune , et trouva le moyen de passer en Europe.
Pour faire mieux entendre ce qui va suivre, commençons par donner une idée des difierens intérêts qui mettaient les acteurs en mouvement.
Le duc et la duchesse du Maine , désespérés de la perte de leur procès contre les princes du sang , travaillèrent sourdement à fomenter des troubles ; ils entretenaient des correspondances en Espagne , et cherchaient à se faire des amis dans le parlement , dont le premier président leur était entièrement dévoué. D'ail* leurs , le parlement , qui s'était flatté d'avoir part à l'adminis^ tration , saisissait toutes les occasions de faire des remontrances ; et le régent y fournissait souvent matière. Le maréchal de Villeroi «t toute la vieille cour n'oubliaient rien pour le décrier dans le public. Le maréchal alTectait là-dessus des procédés aussi indécens que ridicules , mais qui en imposaient au peuple. Il
RÉGENCE, i55
tenait tons la clef le linge et le pain du roî , délivrait avec une ostentation puérile les choses les plus communes pour le service , et cherchait à faire remarquer ses précautions sur le vin du prince. Les sots admiraient; les malintentionnés applaudissaient ; les gens sensés riaient de mépris, et sentaient que s'il y avait eu du danger, les viandes, les boissons, et mille autres moyens de crime auraient rendu inutiles les risibles précautions du gouverneur. Il avait le titre de chef du conseil des finances ; et , comme il était incapable d'y rien entendre , il n'en était que plus jaloux du duc de Noailles qui , n'étant que le président , était cependant le maitre de toute l'administration. Celui-ci , à •on tour , voyait avec chagrin le crédit que Law prenait auprès du régent. Cette concurrence dans la partie des finances était un obstacle au désir que Noailles eut toujours de devenir pre* mier ministre. L'abbé Dubois , qui tendait de loin au même but, appuyait secrètement Law , dont il tirait beaucoup d'argent. Sans m'arréter à discuter la nature du système , je remarquerai simplement que, ju le caractère du régent, Law lui plaisait par son esprit , et surtout par des idées extraordinaires hors de la route commune. C'était aussi par là qu'elles déplaisaient au chancelier, qui d'ailleurs était ami du duc de Noailles. Le régent, les trouvant toujours opposés à ses nouveaux projets, l'un par l'intérêt, l'autre par droiture , se dégoûta d'eux. On s'attachait en même temps à lui persuader qu'il n'y a rien de moins propre au gouvernement que la magistrature. Si l'on entend par là un corps nombreux, tel qu'un parlement, on peut dire que ses formes arrêteraient souvent l'activité nécessaire des ressorts de l'État. D'ailleurs des magistrats , habitues au positif des lois , sont rarement propres à faire céder les préjugés de la routine aux vrais principes de l'administration. Mais doit-on plus attendre de certains ministres , qui n'ont donné d'autres preuves de talent que d'avoir passé du sein de la dissipation et des plaisirs k la tête des affaires ? On pouvait reprocher au chancelier son indécision ; mais ce qu'il avait de plus incommode , c'était sa vertu . Quoi qu'il en soit, les remontrances du parlement du 26 janvier furent si fortes , et le chancelier si faible , soit par un sentiment d'équité , soit par sa considération habituelle pour la magistrature , que le régent résolut de lui oter les sceaux, qui' furent donnés à d'Arg^nson , alors lieutenant de police , et le chancelier eut ordre de se retirer à Fresne. Le duc de Noailles , en apprenant la disgrâce du chancelier , ne douta pas de la sienne , et vint à l'instant donner sa démission des finances , dont ^administration fut remise à d'Argenson , en même temps que les sceaux.
i56 RÉGENCE.
L'État ne gagna pas k ce changement , qui favorisa le malheureux système de Law ; mais Paris perdit le meilleur lieutenant de police qu'il j ait eu. D'Argenson , arec une figure effrayante qui imposait à la populace , avait l'esprit étendu , net et pénétrant , l'âme ferme et toutes les espèces de courage. Il prévint ou calma plus de désordres , par^ la crainte qu'il inspirait que par des châtimens. Beaucoup de familles lui ont dà la conservation de leur honneur et de la fortune de leurs en fans , qui auraient été perdus sans ressource auprès du roi , si ce magistrat n'eât pas étouffé hien des frasques de jeunesse. Fontenelle a parfaiment peint le plan de la police de Parts , et d'Argenson Ta rempli dans tonte son étendue ; ' mais comme sa fortune était son principal Q^jet , il fut toujours plus fiscal qu'un magistrat ne doit l'être. Machault lui succéda dans la place de lieutenant de police , et la fit avec plus d'intégrité que d'intelligence.
Le régent , pour consoler le duc de Noailles de la perte des finances, le plaça dans le conseil de régence , et donna au fils , âgé de cinq ans , la survivance de la charge et des gouvernemens du père.
La facilité que le régent avait d'accorder tout h ceux qui l'obsédaient, engagea le duc de Lorraine, son beau^rère, à venir en France , oii il garda l'incognito sous le nom de comte de Blamont. Pour la duchesse de Lorraine, elle parut toujours dans sa qualité de pelHé-fille de France , dont le rang était décidé. On leur donna toutes les fêtes possibles pendant deux mois de séjour ; mais le duc de Lorraine avait un objet plus important que celui de s'amuser. Il désirait un arrondissement en Cham-« pagne , et le titre d'altesse royale.
Sur le premier article, il tâchait de faire revivre de vieilles prétentions , qui avaient toujours été rejetées et même anéanties par les derniers traités. Il fondait le second sur ce que le duc de Savoie, également beau-firère du régent , avait eu le litre d'altesse royale, que sa femme, petite-fille de France et altesse royale par elle-même , lui avait communiqué ; ce qui n'était pas exactement vrai. Victor^Amédée , avant d'avoir obtenu , en 1713, le titre de roi , avait été long -temps marié et duc de .Savoie, sans qu'il eût participé au titre de sa femme. Pour y parvenir, il renouvela celui de roi de Chypre, obtint à Rome la salle royale pour ses ambassadeurs , et à Vienne le traitement de ceux des têtes couronnées , ce qui s'établit successivement dans toutes les cours. Ces articles gagnés lui procurèrent le traitement personnel d'altesse royale; mais ce qui y contribua le plus , fut l'importance de ses Etats, celle de son alliance , et son iufluence dans les affaires d'Italie.
Le duc de Lorraîoe alléguait son prétendu litre de roi de Jérusalem ; mais sa puissance était peu comptée , et il n'avait de commua avec le duc de Savoie que d'avoir un titre chimérique de roi, et d'avoir épousé une petite-4Ule de France. L'amilié de Madame , passionnée pour tout ce qui tenait à rAliemagne , décida tout.
Saint -Contest, qui, sous un extérieur simple et grossier, était l'homme le plus fin , le courtisan le plus adroit , lut chargé de rapporter au conseil de régence l'afiaire concernant les pré^ tentions du duc de Lorraine en Champagne* Comme il avait été long-temps intendant à Meti, personne n'était plus en état que lui de connaître les inconvéniens de ce qu'on allait accorder , et par conséquent de les déguiser dani» son rapport. II le lit tel qu'on le désirait , et l'affaire passa tout d'une voîx , ,et ne sc^uffril pas plus de difficulté au parlement, qui l'enregistra sans la moindre représentation. Le d)ic de Lorraine gagna une supériorité sur les princes du sang, qui précédemment n'auraient pas souscrit â Tégalité. La réunion de la Lorraine à la France a obvié aux suites fâcheuses que ce jugement pouvait avoir; mais on ne pouvait pas alors le prévoir.
Le grand-duc de Toscane , gendre de Gaston , et dont la maison a donné deux reines k la France , de l'une desquelles la branche régnante est issue, ne tarda pas à prétendre l'altesse royale. Le duc de Holsteiu-Golorp fil la même demande ; mais l'un et l'autre furent refusés. Quelque temps après 9 le régent accorda le traitement de majesté au roi de Danemarck , et le titre de hautes puissances aux états généraux de Hollande.
L'entrée du duc de Noailles an conseil de régence inspira aux autres chefs le désir d'y entrer , et ils l'obtinrent , sans perdre leurs autres places. U s'y trouva à la fin près de trente personnes. Il est vrai que cela leur donnait peu de part au gouvernement. L'abbéDuboiss'emparainsensiblenientdetoutIesecretdesa£&ires étrangères , et celles de finances se traitaient uniquement entre d'Argenson et Law; ce qui n'empêchait pas que chacun ne tirât les émolnmens de ses titres oisifs.
D'Argenson demanda le ta|>ouret pour sa femme , et l'obtint. Cest la première qui Tait eu à titre de femme d'un garde des sceaux (i).
(1) Avant le cliancelier Ségoier , anciin office de la cooroone ne donnait le tabouret à la femme de Tofficier. Séguier obtint de Louis XIII , pai la protection du cardinal de Richelieu , que sa femme eût le ubooret k la toilette de la reine , ce qui HVtait qu^une espèce dVntree particulière. Lorsque Scguicr fut fait duc à brevet , sa femme fut assise partout de droit; mais cela tira »i ptHi k couscquence pour la place de chancelier, que Louis XIV trouva
i58 RÉGENCE.
Le temps des usurpations k la cour est nécessairement celui des tracasseries, qui l'emportent souvent sur les affaires. Le maréchal de \illars, en qualité de chef du conseil de la guerre, écrivit aux colonels des lettres circulaires. Aucun n'aurait osé , sous le feu roi, se plaindre du style des secrétaires d'État. Le marquis de Beaufremont s'avisa de le trouver mauvais de la part d'un maréchal de France, ^et répondit une lettre si insolente, qu'il fut mis à la Bastille, et les maréchaux de France demandaient qu'il fît de plus des excuses au maréchal de Villars. Le régent, qui voyait les femmes et toute la jeunesse prendre parti pour Beaufremont, craignit de heurter un corps si respectable, se contenta de faire venir le jeune homme en présence du maréchal , et de dire à celui-<<:i que Beaufremont n'avait pas eu dessein de lut manquer; de sorte qu&, Beaufremont n'ouvrant pas la bouche , il n'y eut que le régent qui fît l'excuse.
Poirier , qui avait succédé à Fagon dans la place de premier médecin , la seule qui se perde à la mort des rois , étant mort , le régent déclara qu'il ne voulait pas se mêler du choix ; mais qu'il donnait l'exclusion à Chirac, parce qu'il était son médecin , et à Boudin pour les insolens propos qu'il avait tenus contre ]ui| duc d'Orléans , à la mort du duc de Bourgogne et des autres princes. La place fut donnée à Dodard , homme d'esprit, de mérite et de vertu, qui a laissé deux fils dignes de lui. L'un est aujourd'hui intendant de Bourges ; l'autre sert avec distinction dans les carabiniers.
Le jeudi saint , le grand aumônier étant absent , le cardinal de Polignac , à la messe , prétendit que c'était à lui à donner à baiser au roi le livre des Évangiles , par préférence au premier aumônier. Cette dispute édifiante empêcha le roi de baiser l'Evangile , et l'affaire fut ensuite jugée en faveur du premiet aumônier.
L'abbé de Saint-Pierre , premier aumônier de Madame , ayant donné son livre de la polysynodie dans lequel il faisait valoir l'avantage de la pluralité des conseils, les ennemis de la régence voulurent voir dans l'ouvrage une satire du gouvernement de
fort mauvais que la chancelière de Pontchar train , qui était assise k la toilette de la duche5se de Bourgogae, eût pris le ubouret h une audience de cette princesse, parce que c^ctait une occasion publique. Le garde des sceaux d^Aligre , qui le fut pendant deux ans , k la mort de Seguier , sans que Ton nomm&t un chancelier, ne prétendit point de labonrct pour sa femme; mais elle le prit lorsque son mari fut chanrelier. D'Argenson , proGtant de l'absence du chancelier , représenta la similitude es terieiirc des deux places, demanda qu'elle fût entre les femmes , comme elle était entre les maris ; et le régent le permit: de sorte que la femme du garde des sceaux ChauTelin a étu assise en prcicnce de la chancelière, lorsque d'Aguetsean revint deFresne, sans ATOir les sceaux.
£i6t]Îs XIV 9 et tacbèrent de mortifier le regènt dans un officier de sa maison. Mais , ne pouvant rien faire de juridique contre l'abbé de Saint-Pierre , ils cabalèrent dans rAcadëraie Française dont il était membre , et l'en firent exclure. Il n'en resta pas moins l'ami des académiciens lettrés , qui obtinrent que sa place ne serait remplie qu'à sa mort. L'exclusion de cet etcellent citoyen est une preuve de l'autorité que prennent, dans les compagnies littéraires, ceux qui n'y entrent que pour usurper un titre de protecteur qu'ils ne remplissent jamais , et une réputation d'esprit qu'ils n'obtiennent pas toujours.
Une aâaire très-importante fut alors promptement terminée, parce qu'on s'y prit bien. Il y avait trois archevêques , douce évoques , et quantité d'abbé^ à qui le pape refusait des buUes , s'ils ne se soumettaient à des conditions contraires à nos libertés. Quelques uns des prélats nommés ne répugnaient pas trop ; mais d'autres, plus Français, réclamaient contre cette servitude. Le régent défendit au cardinal de La Trémouille , notre ambassadeur à Rome , de recevoir aucunes de ces bulles si on ne les donnait toutes , et nomma , en même temps , une commission prise du conseil de régence pour statuer sur les moyens de se passer du pape, en cas d'opiniâtreté de sa part. Hennequin, Petitpied et Legros, docteurs de Sorbonne , fournirent aux commissaires des mémoires instructifs à ce sujet) mais la commission n'eut pas la peine de travailler. A peine en fut-on instruit à Rome , que la consternation s'y mit. Le pape fit partir sur-*le^ champ un courrier qui apporta toutes les bulles. On en aurait envoyé en blanc , si l'on en avait demandé.
Les négociations , au sujet des dififérens entre l'empereur et l'Espagne , continuaient cette année avec la plus grande vivacité. L'empereur ne voulait renoncer à aucune de ses prétentions sur plusieurs États de la succession d'Espagne. Albéroni, se flattant de recouvrer tout ce qui avait appartenu à la branche espagnole de la maison d'Autriche, ne traitait, dans ses manifestes, l'empereur que d'archiduc. Albéroni mettait dans ses démarches une hauteur qui n'était pas d'une âme commune, et qui persuadait k chacune des puissances que ce ministre pouvait s'être assuré des autres.
Albéroni voulait, pour préliminaires , 1*. que l'empereur fit une renonciation absolue à tous les États dont Philippe Y était actuellement possesseur; 2". que , les maisons de Médicis et de Famèse venant à s'éteindre , les enfans de la reine héritière de ces deux maisons , y succédassent. Il comptait chasser à la fin d'Itali€ tous les Allemands, et faisait les plus grands préparatifs de guerre.
i6û RÉGENCE.
La dacbesse de Saint-Pierre , qui fut placée auprès de la retae d'Espagne par Albëroni , m'a dit qn'il l'avait assurée qu'il ne faisait la guerre que pour obéir à Philippe Y ; mais il en imposait sûrement : Pbilippe n'était pas en état d'avoir une volonté. Sans cesse frappé de l'image de la mort , il se confessait à cbaque instant , et le père d'Aubenton , assidu auprès du lit de ce prince , ne le qnittait que lorsqu'il était endormi. D'ailleurs, Albéroni aiBchait l'autorité la plus absolue , et déclarait aux secrétaires d'État que, s'ils s'écartaient de ses ordres, ils le paieraient de leur tête.
Les cboses ont si fort changé de face, Vétat de l'Europe est si différent aujourd'hui , que le détail des négociations de ce temp»* là n'intéresserait actuellement personne; mais les intrigues, les artifices des ministres , Jes manèges de cour étant de tous les lieux et de tous les temps , on peut , en peignant ce qui s'est passé , donner une idée de ce qui se passe journellement.
Albéroni s'étant fait nommer archevêque de Séville , le pape n'osa lui donner des bulles , dans la crainte d'irriter de plus en plus l'empereur ; et Albéroni , ne pouvant les obtenir , s'empara et jouissait à la fois , par provision , du revenu des églises de Séville et de Malaga.
Le pontife le menaça des censures ecclésiastiques. Albéroni ,. affectant une sensibilité hypocrite k ses menaces , répondit qu'il croyait le S. Père trop prudent pour entreprendre, contre le ministre absolu d'une grande monarchie , ce qu'il n'osait faire contre le cardinal de Noailles , chef d'une poignée d'hérétiques.
Cependant il fit partir la flotte d'Espagne, qui aborda en Sicile. Le marquis de Leyde , qui la commandait , s'empara du château de Palerme ; mais comme la suite des opérations ne répondait pas k l'impétuosité d' Albéroni , et que Leyde s'excusait sur la nécessité de ménager le soldat , Albéroni lui écrivit humainement que les soldats sont faits pour mourir quand cela convient.
Le peu de déférence de ce ministre pour la médiation des différentes puissances , fit conclure le traité de la quadruple alliance entre la France, l'empereur, l'Angleterre et la Hollande. Albéroni , furieux contre le régent , chercha tous les moyens d'exciter des troubles en France , et de profiter des mécontentemens du parlement.
La fermentation y était très-grande , et un édit du mois de mai , sur les n^onnaies, très-préjudiciable au public , l'augmenta encore. Le parlement, ayant fait des remontrances qui n'eurent aucun succès, défendît, par arrêt, l'exécution de l'édit. Le conseil'de régence cassa l'arrêt du parlement, comme attentatoire
RÉGENCE. itii
k Vautorîté royale ; mais cela ne la fit pas respecter davantage. Le parlement manda le prévôt et les six corps des marchands , les principaux banquiers , pour se faire rendre compte de l'état des rentes de la ville et des inconvéniens de l'édit des monnaies, et voulut entrer dans toutes les parties de l'administration. Le public y qui croit voir des protecteurs dans les magistrats , applaudissait à leurs démarches; la chaleur gagnait tous les esprits, et une circonstance , plus importante qu'elle ne parait , y contribuait encore. Les Mémoires du cardinal de Ketz venaient de paraître. Chacun les lisait avec avidité ; la plupart , saisis d'un esprit de liberté , se flattaient de voir renaître la fronde et d'y jouer un rôle. Le parlement , dont les procédés ne sont pas toujours aussi réguliers que ses plaintes sont justes , cherchait à donner la loi au régent. L'ancienne cohue des enquêtes se renouvelant demanda y comme dans la minorité dé Louis XIY , l'adjonction des autres cours supérieures. Celles-ci s'en excusèrent, et se contentèrent de faire leurs remontrances. Le parlement redoublait les siennes (i) , et n'oubliait rien pour enflammer le public; mais l'esprit de la nation n'était plus le même. Un règne absolu de soixante-douze ans, avait plié deux ou trois générations à l'obéissance et à la crainte. Les édits les plus ruineux ne produisaient que des murmures des ou chansons. Cependant le régent n'était pas tranquille ; le peuple français est le seul qu'un instant peut régénérer ou corrompre , et la vie dissoluedu régent lui faisait plus de tort qu'il ne l'imaginait. Son affectation d'impiété excitait le mépris des sages , l'indignation des hommes religieux , et accréditait l'imputation des crimes dont on le croyait capable. La profusion des grâces sur les courtisans, aigrissait la misère des peuples, et ne lui conciliait la reconnaissance de personne; on n'attribuait ses bienfaits qu'à la faiblesse et à la crainte , quand on les voyait également répandus sur amis et ennemis. La plupart de ses familiers , tel que d'££Sat , Canillac , Bezons , d'Huxelles , étaient liés de longue main avec le duc du Maine. Une habitude de respect pour les volontés du feu roi , et le désordre des affaires faisaient regretter que le testament n'eût pas été suivi. On craignait pour les jours du jeune roi ; on les aurait crus plus en sûreté entre les mains d'un prince qui n'aurait pas touché à la couronne de si près que le régent , et ses imprudences autorisaient les calomnies fomentées par les partisans de la vieille cour. Le public applaudissait aux entreprises du parlement , qu'on regardait
(0 Les objeu des délibérations et des remontrances du parlement étaient l'aliénation des domaines \ les traites avec les princes étrangers j les affaires de la cour de Ronnc; les renies snr la Tille; toutes les dettes du Roi j la banque de Law dcrenae banque royale j enfin tontes Ic« aflhires d'c'tai. 3. II
i62 RÉGENCE.
comme justes et néces^ires dans les circonstances oh TÉtat se trouvait. Le premier président de Mesmes ne s'appliquait qu'à se maintenir entre sa compagnie et le régent dont il tirait un argent prodigieux , qu'il dépensait avec une magnificence qui donne toujours de la considération. Le régent le connaissait bien ; mais il comptait en être maître à force d'argent , et qu'il ne s'agirait jamais que du prix.il supposait que ce magistrat pouvait également retenir ou pousser sa compagnie , en quoi il se trompait. Mathieu Mole , avec les meilleures intentions connues y et le respect dû à sa vertu , ne fut pas en état de modérer la fougue du parlement dans la fronde. Aussi voyait-on de Mesmes déserté par les enquêtes y toutes les fois qu'il entreprenait de les contenir. Il en profitait alors pour tirer du régent de nouvelles sommes , et ne ramenait les fugitifs qu'en participant à leurs excès. Le régent devait savoir qu'on n'est jamais sûr de ceux qui se vendent , et que le premier président était de tout temps livré au duc du Maine, par goût et par intérêt (i). En effet » dans le dessein formé que le parlement montrait de partager l'autorité royale, il devait préférer au régent le duc du Maine qui , n'ayant pas les mêmes droits de naissance , ne serait à la tête du gouvernement qu'un membre ou un instrument du corps qui l'aurait élevé.
Ce que le régent avait déjà perdu d'autorité faisait croire à ses ennemis qu'on pourrait l'en dépouiller totalement; et ceux qui devaient lui être le plus attachés , s'arrangeaient là-dessus y bien déterminés à suivre la fortune.
Le mécontentement de la capitale gagnait les provinces. Le parlement de Rennes s'était ouvertement déclaré pour celui de Paris. Les états de Bretagne , qui se tenaient alors , étaient fort orageux, et l'aliénation des esprits y avait commencé dès l'année précédente.
Le maréchal de Montesquiou , commandant en Bretagne y pour tenir les états à Dinan , débuta fort mal avec la noblesse. Quatre ou cinq cents gentilshommes allèrent au-devant de lui à quelque distance de la ville. Ils se présentèrent pour lui faire cortège , ne doutant pas qu'il ne montât à cheval avec eux , et ne se mît à leur tête pour entrer ain^i dans la ville. Il se contenta
(t) U y eut on jonr une délibération par laquelle les enquêtes arrêtèrent qae qui que ce fût n'irait chez le premier président que pour affaire indispensable, et de Pareu de la compagnie. Le président Hi^nault, qui lui e'tait particulièrement atuchë , et de qui je tiens ces faits , Te'tant aile voir en secret pour rinstruire de cette de'liberation : P^ous les verrez tous demain chez moi y lui dit le premier président. En effet, ayant le lendemain montre de rhomeor contre le régent , toute la cohue des enquêtes le suivit chei lui.
RÉGENCE. i63
de les saluer de sa chaise , et continua sa route y sans leur faire la moindre excuse. Ils furent , avec raison , choques de ce premier accueil. Le jour suivant, il fit tout aussi mal. La deputation des trois ordres étant allée à pied pour l'inviter à l'accompagner à l'ouverture des états , au Heu de marcher à leur tête , il entra dans sa chaise à porteurs , laissant la deputation le suivre comme elle était venue (i). Dès ce moment , tout se tourna de part et d'autre en procédés désagréables.
Le lendemain de l'ouverture des états , la demande du don gratuit se fait par l'intendant, en présence du commandant et des autres commissaires du roi ; après quoi , ils se retirent , pour laisser les états en délibérer. Anciennement , avant que de ré* pondre à la demande , les états examinaient l'état de leurs fonds , et contestaient quelquefois long-temps sur la quotité de la somme. Il arriva , sous le commandement du duc de Cbaulnes , et dans les temps prpspères de la France , que les états , emportés par leur zèle , accordèrent le don gratuit par acclamation et sans en délibérer. Cet exemple fut imité dans les états suivans , et devint un usage qui subsista jusqu'en 1717- Alors les états , épui< ses par les efforts qu'ils avaient faits pendant la guerre , et déjà indisposés par le maréchal de Montesquiou , voulurent , avant de rien accorder , examiner l'état de leurs affaires. Le maréchal s'en trouva offensé , fut quelques jours à tâcher de ramener les états à l'acclamation, et, ne pouvant y réussir, sépara l'as** semblée.
On exila plusieurs gentilshommes des états et du parlement, ce qui ne ramena pas les esprits (2).
Cependant les états furent rassemblés en 1718, et l'on y prit un mezzo termine , qui fut que les états délibéreraient sur le don gratuit dans la même séance qu'il serait demandé , et ne pourraient traiter de rien autre chose , ni faire de représentations qu'après l'avoir accordé. Cette forme subsiste encore aujourd'hui.
Si les états de 17 18 ne furent pas séparés , ils n'en furent guère plus tranquilles ; le procureur général syndic (3) fut exilé , et les esprits restèrent plus aliénés que jamais. Nous en verrons les suites.
Le parlement de Paris , fier de ses succès, excité par le cri public , et calculant ses forces sur la faiblesse du régent , crut que rien ne devait l'arrêter, et rendit le célèbre arrêt du 12
(i) La deputation rentre aujourd'hui dans ]a salle des ëtats , après avoir fait rinvitation y et avant que les commissaires du roi se mettent en marche.
(a) Pire, Noyant, Bonamour et du Groesquier , le président de Rochcfort , ctLambilly, conseiller.
(3) Go€tlogon de Mcjusseaume.
i64 RÉGENCE-
d*aoÂt, par lequel îl arrêtait toutes les opérations de la banque, et faisait défense à tous étrangers, même naturalisés , de s'immiscer dans l'administration des deniers royaux , etc.
Non content d'avoir rendu cet arrêt , le parlement envoya les gens du roi demander au régent compte des billets qui avaient passé à la chambre de justice» à la compagnie d'Occident ou à la monnaie. Le parlement différait de quelques jours la publication deson arrêt, parce qu'il voulait instruire secrètement le procès de Law. Des commissaires nommés d'office avaient déjà entendu des témoins , et l'on ne se proposait pas moins que de se saisir du coupable , de terminer son procès en deux heures de temps, de le faire pendre dans la cour du palais , les portes fermées , et de les ouvrir ensuite pour donner au public le spectacle du cadavre.
L'arrêt et le projet du parlement furent révélés au régent. On prétend que ce fut par le président Dodun , qui depuis a été contrôleur général. Quoi qu'il en soit , le régent en fut instruit, et lorsque les gens du roi vinrent , le 22 août , lui faire la proposition dont ils étaient chargés , au sujet des billets d'état , il se contenta de les écouter , et , sans leur répondre , de rentrer dans son cabinet. Ce silence froid et méprisant les déconcerta plus qu'une réponse vive. Sur le rapport qui en fut fait au parlement, quelques uns soupçonnèrent que le régent méditait un parti de vigueur , tel que de faire enlever les chefs de meute , ou de tenir un Ht de justice. D'autres prétendaient que ce prince n'oserait ni l'un ni l'autre au milieu d'un peuple de mécontens.
Ce prince, outré des entreprises du parlement, n'avait point encore de projet arrêté. Plusieurs de ceux qui l'entouraient, amis du premier président, entretenaient le régent dans Ta crainte de la magistrature , et le maréchal de Villeroi ne cherchait qu'à le rendre odieux au public. Le duc de Noaillcfi, dépouillé des finances par le garde des sceaux et par Law, désirait la perte de l'un et de l'autre. De l'autre côté le duc de Saint- Simon , plein d'un mépris maniaque pour la robe , ne voyait qu'avec dépit la considération du régent pour le parlement , et en parlait comme d'une assemblée de bourgeois que le moindre acte d'autorité ferait rentrer dans le devoir. Le régent aurait bien voulu se le persuader ; mais les conseils de Saint-Simon , passionné contre le parlement pour les prérogatives des ducs , lui étaient suspects.
L'indécision du régent jetait Law dans les plus cruelles angoisses. Il craignait d'être pendu pendant qu'on cherchait si lentement les moyens de l'en garantir; et, ne se jugeant pas en sûreté à la banque , qui était le lieu et le corps du délit , il se
BÉGENCE. â65
réfugia an Palais-Royal. L'abbé Dubois, plus pendable encoreque Law, sentait qu'il pourrait devenir la seconde victime du public; que toute son existence tenait uniquement à la puissance de son maître ; et que , si elle était une fois détruite , les dignités dont le ministre était revétu,'loin de le sauver, feraient son premier crime. Le nouveau garde des sceaux n'ignorait pas combien le parlement était blessé de se voir subordonné à celui qu'il avait long-temps traité en subalterne. D'Argenson , étant lieutenant de police , avait plusieurs fois été cité à la barre de la cour ; et là , debout et découvert , y avait reçu des réprimandes avec plus de respect que de timidité , et avec un mépris intérieur qu'il était aujourd'hui en état de manifester. C'était l'homme le moins orgueilleux, mais le plus ferme , et plein d'expédiens dans les affaires. Celui qui se présentait naturellement était de détruire , dans un lit de justice , tout ce que le parlement avait fait. Le garde des sceaux , pour maintenir l'autorité du roi, l'abbé Dubois, par des motifs moins nobles, mais non moins puissans, assiégèrent le régent , lui firent bonté de sa faiblesse. Le duc de Saint- Simon les seconda vivement , et M. le duc , par un intérêt personnel, s'unissant à eux, le lit de justice fut résolu (i).
Depuis que M. le duc était majeur , il supportait trës-impa-* tiemment de voir la surintendance de l'éducation du roi entre les mains du duc du Maine , prétendait que cette place ne devait appartenir qu'au premier prince du sang majeur ; et que , depuis l'arrêt de 17 17 , le duc du Maine n'avait que les honneurs de prince et ne l'était plus. Le régent , n'osant rien lui refuser en face , chargea Saint-Simon de le dissuader d'une prétention qui ne ferait que multiplier les mécontens. En vain Saint-Simon représenta-t-il à M. le duc les dangers d'une guerre civile; que le changement de surintendant n'avait pas besoin d'on lit de justice ; que le régent s'engagerait, parole d'honneur, et même par écrit, de satisfaire M. le duc, lorsque les affaires d'état seraient réglées : celui-ci répondit qu'il ne se fiait pas plus à l'écrit qu'à la parole du régent ; qu'il ne voulait pas laisser au duc du Maine le temps de s'établir dans l'esprit du roi , ce qui arriverait infailliblement s'il y restait jusqu'à la majorité; et que c'était
(i) Quoiqoe ce lit de jastice paraisse aaiourd^ni pen intéressant, j^ai cro devoir en parler arec quelque d^uil; i<*. C'est le premier que le roi ait tenu chez lui ; tP, W fera de plus en plus connaître le caractère , les intérêts , les passions des personnages de ce tenips-l& , et donnera une idée de ce qui se passe joamelIciAent à la cour parmi ceux qui y jouent un rôle dans des in- . trigues conduites et travaillées de main de courtisans. Le» principaux faits de ce lit de justice et des prdiminaires sont extraits des Mémoires du duc de Saint-Simon et d'un journal du parlement.
i66 RÉGENCE.
au ragent k voir s'il préférait un légitimé à un prince du sang cloiit l'amitié ou la haine constante serait le prix de l'acceptation ou du refus de sa demande.
Les plus honnêtes gens de la cour n'oublient jamais leurs in* téréts particuliers. Le duc de Saint-Simon , voyant l'opiniâtreté de M. le duc , voulut en tirer parti pour lui-même. Monsieur, lui dit-il , 'puisque nulle considération ne peut vous détourner de votre projet , je vais vous donner des facilités pour Texé^ cution. Otez aux légitimes tout extérieur de princes du sang , en les faisant réduire au rang de leur pairie ; alors la surin-^ tendance de l'éducation tombe d'elle-même. Le maréchal de f^illerqjr ne peut plus être subordonné à son égal, et même son cadet dans la pairie. Vous pourrez , dans votre demande , emphjrer cette considération , a^^c un mot d'éloge pour le ma-rééhal de ViUeroi, dont sa vanité sera flattée. Par là vous vous faites un partisan d'un des chefs de la cabale , vous vous fortifiez des ducs, et vous vous les attachez tous. Il n'y en a pas un qui ne vous regarde comme Fauteur du rang intermé" diaire laissé aux légitimés. M. le régent , soit pour s'excuser eni^ers les pairs , soit pour rejeter sur vous leur ressentiment, ne leur a pas laissé ignorer que vous seul fûtes opposé à la ré^ duction des légitimés au rang de leur pairie , lorsqu'on leur 6ta le droit de succession à la couronne. Il ne vous est pas indifférent d*a\foir pour ami ou pour ennemi un corps si considérable. Vous venez de m'assurer qu'un ressentiment inaltérable ou un attachement inviolable pour M. le régent, serait le prix de votre demande refusée ou accordée : comptez que tous les pairs vous font ici, par ma bouche^ la même protestation à votre égard , au sujet de la réduction des légitimés.
M. le duc accéda sur-le-champ à la proposition du duc de Saint-Simon : Je consens , ajouta-t-il , à la réduction des légi^ timés ; mais vous me les avez peints si redoutables , par leurs établissemens et par V accumulation de leurs dignités , qu'il faut les dépouiller totalement , et ne leur laisser que ce qui sera nécessairepour soutenir leur rang de pair. C'est à regret que je sacrifie le comte de Toulouse ; mais le danger ae laisser subsister le cfuc du Maine tel qu'il est , rend le sacrifice nécessaire. Je veux d'ailleurs , pour mon frère , le comte de Charolais , un gouvernement convenable à sa naissance , et il n'y en a pas de vacant ; la dépouille du duc du Maine le procurera. Vous allez ^ monsieur, beaucoup trop loin, reprit Saint-Simon ; il est contre la justice de dépouiller qui que ce soit, sans le déclarer criminel. Si Fon-en venait à une telle violence. Un y a personne dans le royaume qui n'en craignît autant pour soi. Tous ceux qui
jouissent des moindres places , regarderaient la cause des lé" gi tintés comnus la leur; moi-même je m jr joindrais , et le soulèvement serait général. On pous^iùt, à la mort du roi y imputer aux légitimés le crime de lèse-majesté contre la cou^ ronne (1) , de s'être fait déclarer capables d'y succéder. Qu'en leur faisant grâce de la vie , de la liberté et de leurs biens , on leur eût accordé le seul rang de duc et pair , par respect pour le sang de leur père, et qu'on les eût dépouillés de tout le reste , tout était juste alors. Mais aujourd'hui que leurs établissemens ont été confirmés , vous ne poussez les attaquer que par le vice de naissance toujours subsistemt, et les réduire au rang de leur pairie. M. le comte de Charolais ne manquera pas d* établisse» mens , et vous pourrez lui en procurer , sans recourir à Vinjustice et à la violence. A V égard du comte de Toulouse, il jr a un moj-en bien single de le distinguer de son frère; c'est de faire la réduction de Fun et de T autre par un édit , et tout de suite de rétablir, par une déclaration, le comte de Toulouse dans le rang dont il jouit aujounthui, sans que ces honneurs puissent jamais passer à sa postérité. Par là vous faites justice au mérite y et désunissez les deux frères. Quelque déférence que Je comte de Toulouse ait pour son aîné, il est trop sage pour s'unir au ressentiment de ce frère et aux fureurs de la duchesse du Maine. Au reste, si le comte de Toulouse se laissait séduire au point de s'écarter de son des^oir , on le dépouillerait de tout a{fec r approbation publique.
M. le A^VLC , charmé de pouvoir concilier sa haine contre le duc du Maine avec son amitië pour le comte de Toulouse , consentit à tout ce que proposait Saint-Simon ; et celui-ci , profitant des dispositions de M. le duc : Ce n'est pas assez, lui dit-il, que de consentir, il faut que vous en fassiez votre propre chaire auprès du régent. C'est vous qui avez perdu les ducs et pairs , c'est à vous à les rétablir, et à faire succéder la reconnaissance au ressentiment. J'en exige votre parole , parce que je sais qu'on y doit compter. M. le duc la donna et la tint. Saint-Simon vint rendre compte au rëgent de sa conférence avec M. le duc ; mais il ne lui déclara pas d'abord l'engagement que ce prince avait pris en faveur des pairs ^ et se contenta de lui rappeler
(i) Voilà QB de ces excès da duc de Sain t- Simon , dont j*ai parle dans ma préface. 11 serait peut-être à désirer que les rois, ne fût-ce que par respect pour les moeurs, ne reconnussent jamais publiquement leurs enfans naturels , en leur procurant néanmoins un sort convenable h leur naissance. Mais , quoi qu'en pense le dac de Saint-Simon, il y a grande apparence <iu'au défaut de la race légitime pou* nne couronne héréditaire , la nation préférerait h tout antre concurrent les fils naturels , ou leurs desc^dans , pour peu ^e le choix ne fût pas contraint par la force.
iG8 Régence;
combien ie fois il lui avait fait espérer le rétablissement des pairs. Le régent , voulant user de faax-fuyans , s*f ngagea beaucoup plus qu'il ne pensait, rejeta fout sur M. le duc, et dit que, s'il y consentait , lui , régent , en serait charmé. Le duc de Saint- Simon le laissa paraphraser sa bienveillance pour les pairs , et , quand il le vit bien engagé , lui déclara que M. le duc y serait d'autant plus porté , qu'il voulait se décharger de la haine des pairs dont on l'avait rendu l'objet. Le régent devint tout à coup sombre et rêveur. Saint-Simon ne lui laissa pas le temps de se remettre , le poussa vivement , et enfin l'obligea à dire , avec l'air d'un homme qui revient à soi , qu'il concourrait avec plaisir k tout ce que M. le duc voudrait en faveur des pairs. Saint- Simon le quitta là-dessus , comptant cependant moins sur lui que sur M. le duc. En effet, celui-ci chargea Millain , long-temps secrétaire du chancelier de Pontchartrain , homme trës^intelligent , et qui , depuis la retraite de son maître , s'était attaché à la maison de Condé , de dresser le projet de l'édit de la réduction des légitimés.
Il n'était plus question que de prendre les mesures pour le lit de justice dont le parlement n(fe devait être instruit que le raatin du four même. Il n'y avait dans le secret que le garde des sceaux ,1 les ducs de Saint-Simon et de La Force , Law , Fagon et l'abbé Dubois. Ce dernier , qui n'avait d'appui que le régent, voulait tourner l'affaire en négociation, s'en faire le médiateur , et proposa de remettre à la St. Martin la cassation des arrêts du parlement. Il était à craindre que cet avis , si conforme à la mollesse du régent, ne l'emportât ; mais le garde des sceaux , toujours ferme, Saint-Simon , plus vif que jamais, et La Force , se liguèrent contre l'abbé , et firent résoudre le lit de justice pour le vendredi 26 , lendemain de la S. Louis.
Tous les obstacles n'étaient pas levés. On fit réflexion que le duc du Maine et le maréchal de Villeroi, à la première proposition d'un lit de justice , allégueraient la crainte d'exposer la santé du roi à la chaleur , à la fatigue , au mauvais air de la ville , oii il régnait alors beaucoup de petites véroles ; qu'ils prendraient acte de leurs représentations , et en effrayeraient un enfant de huit ans qui refuserait d'aller au parlement. Ces réflexions commençaient à décourager le comité, lorsque Saint-Simon pro])Osa de tenir ce lit de justice aux Tuileries. Cet expédient ranima tous les acteurs. Nul prétexte sur la santé du roi. Quoiqu'il soit partout le maître , il le paraîtrait encore plus dans son palais ; l'imagination des magistrats en serait plus frappée. Ils s'y trouveraient plus étrangers et moins assurés que sur leurs sièges ordinaires. Il restait encore des diflBcultés. Il fallait ,
avant le lit de justice , faire rapport au conseil de régence des arrêts , édits et déclarations qu'on voulait faire enregistrer. Les légitimés étaient de ce conseil ; la majeure partie leur était dévouée ; des résolutions si importantes demandaient d'être approuvées au moins de la pluralité , et Ton ny pouvait pas compter. M. le duc prétendit que Ton ne devait rapporter au conseil que Tarrét de cassation , et ne rien dire des autres ; mais le risque n'était pas moindre : tous les membres du conseil , qui avaient séance au lit de justice , déjà opposés au fond de l'affaire y seraient offensés du secret qu'on leur en aurait fait. Le duc du Maine et ses partisans ne manqueraient pas de déclarer que rien n'avait été communiqué au conseil , et justifieraient ce que le parlement ne cessait de répandre dans le public , que tout se faisait par la volonté seule du régent , contre l'engagement autbentiquement pris de se conformer à la pluralité des suffrages , engagement qui avait servi comme de base à la régence. Le maréchal de Villeroi ^ disaitr-on , attestera les mânes du feu roi , répandra des larmes , déraisonnera , mais d'un ton pathétique , plus contagieux que des raisons. L'audacieux Villars , le seul général français décoré de victoires , auteur ou instrument du salut de la France à Denain , s'élèvera avec une éloquence militaire qui lui est naturelle , et qui persuade ou entraîne. Le parlement se . voyant appuyé , reprendra ses esprits. La présence d'un roi de huit ans , loin de leur imposer , peut même tourner à leur avantage. Si cet enfant , précieux à l'État , qui sera venu à une telle assemblée comme au spectacle , vient à s'effrayer d'un tumulte si nouveau ; s'il vient à se laisser toucher des larmes de son vieux gouverneur ; si lui-même en répand , quel parti n'en tirera-t-on pas ? Le régent sera représenté comme un tyran qui abuse du nom et de l'autorité d'un roi enfant.
Ces considérations frappèrent le régent , qui fut près de revenir en arrière. M. le duc , moins éclairé , mais d'une opiniâtreté insurmontable , le raffermit sur un parti pris , déclarant que, la guerre civile dût-elle en être la suite, il l'aimait encore mieux dans une minorité que sous un roi majeur.
Il fut enfin arrêté qu'on préparerait secrètement tout le matériel du lit de justice ; qu'on ne le disposerait que le jour même aux Tuileries , en deux heures de temps ; que le parlement , les pairs et les officiers de la couronne ne seraient avertis qu'à six heures du matin ; que le conseil se tiendrait à huit , qu'on n'y rendrait compte que de, l'arrêt de cassation , et que les autres actes y tout prêts et scellés , ne se manifesteraient qu'au lit de justice.
La crainte du régent fut çxtrêmemeul tempérée par celle que
le parlement, le duc du Maine et le maréchal de Villerol montrèrent. Un côté de la balance ne peut baisser que Tautre ne s'élève. Le régent prit de la fermeté dès qu'il vit mollir ses ad* versaires. Le duc du Maine , lui ayant fait demander par le comte de Toulouse, s'il y avait quelque fondement aux bruits qui Se répandaient que lui , duc du Maine , devait être arrêté , il fi t voir par là qu'il avait autre chose à se reprocher qu'un mécontentement oisif; et le régent ne répondit pas de façon à le tranquilliser. Le maréchal de Yilleroi, avec une contenance embarrassée, demandant les mêmes éclaircissemens , le régent lui dit qu'il pouvait se rassurer, et ne le persuada que faiblement; aussi ne voulait-il pas dissiper toutes ses craintes. Le maréchal en parla à l'abbé Dubois , bien étonné de voir s'éclipser devant lui la morgue du fier seigneur. Le parlementent une conduite encore plus ridicule. Ce Lavr, qu'if voulait pendre , il y avait trois jours, quitta l'asile du Palais-Royal, revint hardiment dans sa maison , et y reçut les avances du parlement. Le duc d'Aumont , aussi avide d'argent que le premier président, son ami , et cherchant k plaire à Law , alla le trouver , lui dit qu'il n'y avait que du malentendu de la part du parlement , et que lui, duc d'Aumont, voulait tout pacifier. Il traitait une convulsion dans l'Etat , comme une tracasserie de société , et se vantait surtout d'être un médiateur sans intérêt. Law, sachant à quoi s'en tenir sur le désintéressement de nos courtisans , convint avec celui-ci d'un rendes-vous pour le 27 , parce que tout devait ' être terminé le 26.
Le régent vit clairement que la cabale était désorientée. Il eut envie de frapper sur le premier président ; mais on lui fit sentir qu'il valait beaucoup mieux le rendre suspect dans sa compagnie , en faisant croire qu'il était d'intelligence avec la cour. Le jeudi aS , fut employé à prendre les mesures nécessaires. On convint, i". que le lit de justice se tiendrait portes ouvertes , parce qu'alors les affaires s'y traitent comme aux grandes audiences, et que le garde des sceaux, y prenant les voix tout bas, les rapporterait comme il le voudrait; et l'on était sur de lui ; 2*». que M. le duc , lorsqu'il serait question de la surintendance , sortirait comme partie intéressée, et obligerait par là les légitimés de sortir aussi.
Pour parer à tous les inconvéniens , on avait prévu tous les cas. Si le parlement refusait de venir, l'interdiction était prête, avec l'attribution des causes au grand conseil. Si une partie venait , et qu'une autre ne vînt pas , interdire les refusans. Si le parlement venu refusait d'opiner, passer outre. Sir, non content de ne pas opiner , il sortait , tenir également le lit de justice,
et , huit jours après , en teaîr un autre au grand conseil , pour enregistrer le tout. Si les légitimés , ou quelques uns de leur parti , faisaient de l'éclat , les arrêter dans la séance ou à la sortie , suivant les signaux dont on conviendrait avec les officiers des gardes du corps.
Les ordres ne furent donnés aux commandans des troupes de la maison du roi que le 26, à quatre heures du matin. Le duc du Maine , qui revenait d'une des fêtes que sa femme recevait souvent , ou se donnait elle-même , ne faisait que se mettre au lit, lorsque G)ntade lui fut annoncé. Le duc, craignant que ce ne fût pour l'arrêter , demanda si Contade était seul , et se rassura lorsqu'il apprit que c'était pour assembler les gardes suisses. A cinq heures , les troupes prirent leurs postes ; et k six, le parlement et tous ceux qui devaient se trouver au lit de justice, déjà éveillés par le bruit des tambours , reçurent les lettres de cacbet et les billets d'invitation. A huit heures, le conseil de régence était déjà assemblé aux Tuileries. Le garde des sceaux faisait disposer dans une chambre particulière tout l'attirail du sceau ; et, aussi froid que s'il ne s'était agi que d'une audience de police, déjeûnait tranquillement, pour se préparer contre la longueur d'une séance qui retarderait son diner.
Chacun s'étant rendu dans la pièce du conseil , le régent y arriva d'un air riant et assuré. Tous n'avaient pas le maintien si libre. Le duc -du Maine, pâle et embarrassé, prévoyait qu'il serait question d'autre chose que de cassations d'arrêts. Plusieurs se joignaient , examinaient , se parlaient bas , cherchaient à deviner ce qui allait se passer.
Le duc du Maine et le comte de Toulouse étaient venus en manteau de pair, quoiqu'ils n'eussent point reçu de billets d'invitation. On avait affecté de ne leur en point envoyer , sous prétexte que, depuis l'édit de 1717 , qui révoquait celui de 1 714, ils ne voulaient plus se trouver au parlement. Le régent s'était flatté, là-dessus, qu'ils se dispenseraient du lit de justice; ce qui l'aurait fort soulagé. C'est pourquoi, s'adressant au comte de Toulouse : Je suis surpris , lui dit-il d'un ton d'amitié, de vous voir en manteau ; je ne vous ai pas fait avertir , sachant que vous n'aimiez pas vous trouver au parlement. Cela est vrai , répondit le comte de Toulouse; mais, quand il s* agit du bien de rÈtat , fjrfais céder toute autre considération. Le régent , touché de cette réponse , le prit en particulier , lui confia tout ; et le comte de Toulouse , ayant joint son frère , lui en dit assez pour qu'ils prissent le parti de se retirer.
Le régent , les voyant sortir, jugea qu*il n*y avait plus d'in-
convénient à faire au conseil le rapport de tout ce qu'on s'était
proposé d'y tenir caché. Ils étaient vingt en séance (i).
Dès qu'on fut en place, le régent, avec un air d'autorité , ordonna au garde des sceaux de lire ce qu'il avait à rapporter. Le régent annonçait chaque pièce par un discours sommaire que le garde des sceaux paraphrasait suivant l'importance de la matière.
Le régent , dans ce conseil , opina le premier, contre la règle ordinaire, et prit toujours les avis en commençant par la télc du conseil, pour que les préopinans, dont il était sûr, fissent pressentir aux autres le parti qu'il y avait à suivre.
Lorsqu'on opina sur l'arrêt de cassation , ceux qui se trouvaient gênés des entraves qu'on mettait au parlement , se contentèrent de s'incliner, pour marquer leur acquiescement à l'avis ouvert. Le maréchal de Villeroi dit simplement , à voix étouffée', au sujet du parlement : Mais viendra-t-il? Je n'en doute pas y dit le régent, d'un ton sec, et en élevant la voix; ilm^a fait dire par des Granges qu il obéirait.
Le régent annonça l'édit de la réduction des légitimés à leur rang de pairie, par un discours en faveur des pairs plus fort que l'édit même. Le duc de Saint-Simon dit, qu'étant partie , il ne pouvait pas être juge , et que , pour tout avis , il n'avait que des remercîmens à faire de la justice que son altesse royale rendait aux pairs. Le régent , saisissant cette idée , ne demanda pas l'avis des autres pairs , et ceux qui le suivaient n'opinèrent qu'en s'inclinant. Cependant le duc de Saint-Simon , pour obvier à ce que les maréchaux ducs de Villeroi et de Villars pourraient objecter, s'ils prenaient la parole , avait mis sur la table la requête que les pairs avaient présentée l'année dernière contre les légitimés , et au bas de laquelle ces deux maréchaux pouvaient lire leurs noms en gros caractères. M. le duc prit ensuite la parole, et, s'adressant au régent, dit que, puisqu'on faisait justice aux pairs, il réclamait aussi les droits de sa naissance; que M. du Maine , n'étant plus prince du sang , ne pouvait garder la surintendance ; qu'un homme du mérite de M. le
(i) Le r»gent, M. le duc, le prince de Conti, le garde des sceaux d'Argenson , les ducs de Sainl-Simon, de La Force, de Guiche , le marrcbal de Villeroi, le dnc de Noailles, le mari^cbal duc de Vilfars, le duc d^Aniin, le maréchal de Tallard , le maréchal d^Estrdes , le maréchal d^Uxellcs , le maréchal de Bezons , Pancien e'véque de '1 royes , Bonthillier de (^havigny , le luarquis de Torcy , le marquis de La Vrillière , le marquis d^Eilîat , le mar* quis de Cauillac , Le Pelletier de Bouzy , conseiller dVtat.
Les dcax légitimés sV'uicnt retirés.
RÉGENCE. j-3
maréchal de Villeroî, ne devait pas être précède par son cadft dans la pairie; que lui, M. le duc, aujourd'hui majeur, demandait cette place , qui ne pouvait être refusée à sa qualité, ni à son attachement pour le roi ; et qu'il n'oublierait rien pour profiter des leçons de M. de Villeroi et mériter sou amitié.
Le régen^, opinant le premier, dit que la demande était juste, et, portant les yeux sur tout le monde, ordonna plutôt qu'il ne prit les opinions. Le maréchal de Villeroi, faisant effort pour parler , dit en soupirant : Voilà donc toutes les dispositions du feu roi renversées ! je ne le puis voir sans douleur : M. du Maine est bien malheureux ! Monsieur y répondit le régent, d'un ton vif et haut, M. du Maine est mon beau^frere ; mais f aime' mieux un ennemi découvert que caché. Ce peu de mots, et quelques regards portés sur plusieurs , jetèrent la terreur dans l'âme de ceux qui avaient des reproches à se faire.
Dans ce moment on demanda le garde des sceaux à la porte. Il sortit, rentra aussitôt et parla à l'oreille du régent. Celui-ci , dont la fermeté croissait par la consternation du conseil, dit qu'on lui donnait avis que le premier président avait proposé de ne point aller aux Tuileries, ou l'on n'aurait point de liberté, j^t qu'on délibérait actuellement là-dessus. Le régent demanda au garde des sceaux quel parti il y avait à prendre , si le parlement se portait à une désobéissance si formelle. Le garde des sceaux répondit qu'il n'y en aurait pas d'autre que l'interdiction, et fit entendre que tous les cas étaient prévus, et les remèdes prêts.
L'avis, de la désobéissance du parlement était faux. J'ai actuellement sous les yeux un journal très-fidèle de ce qui s'y passa : il ne fut question que d'arrêter ce que le. premier président dirait à un lit de justice dont on ne pouvait prévoir absolument l'objet. On se fixa à démander la communication de ce qui serait proposé aux Tuilenes , et l'on se mit en marche.
Aussitôt qu'on vit le parlement entrer dans la cour des Tuile- ' ries , après avoir traversé la ville à pied , le régent défendit è qui ce fût de sortir avant que les magistrats fussent en place , afin qu'on ne pût pas les prévenir de ce qui avait été décidé dans le conseil. On passa tout de suite chez le roi , et ladéputation étant venue l'inviter, on le conduisit au trône. Le régent, voulant prévenir ce que le maréchal de Villeroi serait tenté de dire au lit de justice, et qu'il avait eu tant de peine à retenir au conseil, le fit assurer de son estime , de sa confiance ; lui en fit dire assez pour dissiper une frayeur qui quelquefois rend téméraire , et pas assez pour lui inspirer du courage. On recommanda aussi k La moignon de Blancmesnil , premier avocat général , aujourd'hui chancelier, d'être sage ; et on lui dit à l'oreille que toute
sa fortune répondrait de la moindre ambiguïté dans ses conclusions.
Tant de précautions étaient superflues. La consternation avait gagné depuis le duc du Maine jusqu*au dernier huissier du parlement. Plusieurs conseillers avaient déserté pendant la marche. Le président de Blamont , qui avait tant fait le tribun dans les assemblées du parlement , se trouva mal sur l'escalier des Tuileries ; on le transporta dans la chapelle, oii Ton employa le vin des burettes, pour lui rendre la connaissance. Enfin, hors d'état de paraître en séance, il se fit conduire chez lui (i).
Je ne m'arrêterai pas aux formalités d'un lit de justice , on les trouve partout. J'observerai seulement que le garde des sceaux, au milieu d'un parlement dont il était détesté, était aussi libre dans ses démarches , ses discours et son ton , que s'il n'eût vu autour de lui que des commissaires de police.
Apres la lecture de l'arrêté de cassation, le premier président se borna à demander qu'il (àt communiqué au parlement , \u l'importance de la matière , pour en délibérer. Sur quoi , le garde des sceaux , ayant pris l'ordre du roi pour la forme , dit : Lç roi veut être obéi, et obéi sur-le-^hamp. Tout le reste se passa avec tranquillité : les enregistremens faits en présence du roi, sa majesté se leva, retourna dans son appartement, et le parlement s'écoula en silence.
Comme les bagatelles font mieux connaître la disposition des esprits et le caractère que les affaires majeures , je citerai deux traits qui feront voir l'opinion générale qu'on avait du régent , et donneront une idée de son désouci sur les affaires , quand il s'agissait de ses plaisirs.
Lorsque le duc de Saint-Simon alla chez Fontanieu, pour convenir avec lui du lit de jnstice , il commença par lui dire qu'il s'agissait d'une affaire importante; mais qu'il s'agissait, avant tout, de savoir si son altesse royale pouvait compter sur lui. Fontanieu devint pâle , ne doutant point qu'il ne fût question de quelque expédition tragique dont il aurait le malheur d'être l'instrument ; il répondit, en balbutiant , que tant que son devoir lui permettrait... il serait... Le duc de Saint-Simon le rassura par un sourire et un geste , moitié de compassion , moitié d'indignation. Fontanieu revint à lui, et, par des excuses embrouillées, acheva de faire voir la crainte qu'il avait eue , et ce dont on croyait le régent capable.
Le second trait est que le régent , ayant paru très-pressé d'apprendre ce que Saint-Simon aurait arrangé avec Fontanieu, lui ordonna de lui en venir rendre compte sur-le-champ. La con-
(i) Voyez le procès-yerbal iiDprim<: da Ut de justice.
férence chez Fontanicu ayant exigé de longs détails , lorsque Sainl--Simon revint, le régent était dans ses cabinets; et c'était l'heure des roues ^ heure où tout devait céder à la débauche. Saint-Simon fut réduit à lui écrire , encore fallut-il bien des mystères pour rendre le billet. Ce n'était pourtant pas que ce prince n'eut tiré une ligne de séparation trës*-marquée entre ceux qui avaient part aux affaires et ses compagnons de plaisirs. Ce qui faisait dire au duc de Brancas , un des roués , qu'il avait beaucoup de faveur et nul crédit. Le régent s'était fait d'ailleurs un système de discrétion auquel il était fidèle jusque dans l'ivresse. La comtesse de Sabran , une de ses favorites , ayant voulu profiter d'un de ces momens*là pour lui faire une question sur les affaires , il l'amena devant une glace, et lui dit : RegardetOi\ vois si c'est à un si joli visage quon doit parler d* affaires.
Puisque je me suis permis une digression sur la domesticité du régent , je ne dois pas oublier un homme d'une vertu rare , qui n'était ni du rang ni de la naissance des roués ; mais il n'aurait voulu aucune liaison avec eux , et ne leur dissimulait guère sou mépris; c'était d'Ibagnet , concierge du Palais-Royal. Attaché à la maison^ d'Orléans dès son enfance, il avait vu naître le régent , l'aimait tendrement , et le servait avec zèle , lui parlait avec la liberté d'un vieux domestique, et avec la droiture et la vérité d'un homme digne d'être l'ami de son maître. Le régent avait pour d'Ibagnet cette sorte de respect oii la vertu oblige. Il n'aurait osé lui proposer d'être le ministre de ses plaisirs : il était sÀr du refus. Quelquefois , un bougeoir à la main , d'Ibagnet conduisait son maître jusqu'à la porte de la chambre oii se célébrait l'orgie. Le régent lui dit un jour, en riant, d'entrer: Monsieur , répondit d'Ibagnet , mon service finit ici; je ne vais point en si mauvaise compagnie, et je suis très-fâcké de vausj voir. Une autrefois, il traita comme le dernier des hommes Gauche (i), valet de chambre et mercure du régent, sur ce que ce domestique avait séduit une jeune fille de douze à treize ans , pour la livrer à son maître.
Revenons à la suite du lit de justice. Il était fini , que la duchesse d'Orléans , étant à Saint-Cloud avec Madame , mère du régent, ignorait encore qu'il y en eût eu un. Qu'on se rappelle sa folie sur sa naissance, qu'elle croyait du moins égale à celle de son mari, on jugera quel coup c'était lui porter que de lui apprendre la déjgradation du duc du Maine. Il fallait cependant bien l'en instruire, et le régent chargea de cette cruelle commission le duc de Saint-Simon. Il en instruisit d'abord Madame
(i) C«st sou» le nom de ce Caache qoe Tabbe'de Saint» Albia, archeiréqoe de Cambrai, fih du rcgent et de la Florence, actrice de TOpcra, a tt« baptist.
qui, élevée dans les principes , ou si Ton veut , les préjugés allemands , en fut ravie , et dit que son fils aurait dû , depuis longtemps, prendre ce parti (i). Pour la duchesse d'Orléans, elle fut saisie d'une douleur morne , revint sur-le-champ à Paris , et déposant, pour la première fois de sa vie, son orgueil , dit au régent que l'extrême honneur qu'il lui avait fait en l'épousant étouffait tout autre sentiment dans son cœur ; qu'il fallait que son frère fût bien coupable pour s'être attiré le châtiment qu'il recevait, et qu'elle était réduite à le désirer.
Les deux frères , en sortant de la pièce du conseil , s'étaient enfermés avec leurs familiers dans le cabinet du duc du Maine, aux Tuileries , pendant le lit de justice. De là le comte de Toulouse se retira chez lui , ou la duchesse du Maine vint avec ses enfans. Elle était dans des convulsions de fureur , reprochait au comte de Toulouse d'avoir été distingué de son frère , et prétendait qu'il ne pouvait s'en laver qu'en renonçant à l'indigne grâce qu'on lui faisait. Le comte de Toulouse fut enchanté ; mais Yalincourt , homme d'un grand sens et fort attaché au pnnce , le prenant en particulier, lui représenta les suites d'une telle démarche. Le marquis d'O , qui avait été son gouverneur, lui tint le même langage; et le chevalier d'Hautefort, son premier écuyer, échauffé par un intérêt plus vif que celui de son maître, parla encore plus eiticacement : Monseigneur^ lui dit-il , seriezvous assez dupe pour vous dissocier aux fureurs d'une Jolie ? Quand vous aurez fait pendant trois jours V admiration des sots, vous serez pendant quarante ans la risée des gens sensés. Pour moi, en m' attachant à vous , je comptai être as^ec un prince du sang, vrai ou apparent; sur ce pied^là y j*jr resterai toute ma vie ; mais , si vous voulez cesser de Vétre , ni moi , ni tous ceux de votre maison qui valent quelque chose , ne pourrons jr de^ meurer.
Le comte de Toulouse , frappé du néant oii il allait se précipiter, laissa j)artir pour Sceaux le duc et la duchesse du Maine , rendit le lendemain au régent une visite qui tenait lieu de remercîment , sans le prononcer; et le jour suivant, se trouva au conseil de régence.
Le samedi 27, les chambres s'assemblèrent ; on gémit plus qu'on ne délibéra ; on s'écria beaucoup sur Tinstallation d'un
(1) Après redit de 1714 et la déclara lion de 1715, les légitimes furent dans Talmanach royal immcdiatemcnt après les princes du sang, et sans séparation. Après redit de révocation de 1717, ils furent séparés par une ligne. Après la réduction des légitimés & leur rang de pairie , en 17 18 , le comte de Toulouse fut inscrit senl dans Talmanach , et séparé par une ligne. Le duc du Maine n^ fut pas inscrit ; mais il ne le fut pas ans!»i avec les pairs.
garde des ^ceaax , sans qu'il eùi , suivant les règles , présente sa requête ; on prit acte , comme cela se pratique en pareille occasion , du défaut de liberté ; rassemblée fut continuée au lundi 29. Mais ce )oui>-là le parlement fut occupé d'un nouveau sujet de délibération. A trois heures du matin, le président de Blamont, Faydeau-de-Calande et Saint-Martin, conseillers, furent enlevés de chez eux , chacun par huit mousquetaires et un ofHcier , et conduits, le premier aux îles d'Hiëres, le second à Belle-Ile, le troisième dans l'île >d'01eron.
Le parlement envoya aussitôt une députa tion demander au roi la liberté de ces magistrats. Le garde des sceaux répondit que ce qui s'était fait , étant pour affaire d'État , demandait le silence, et que la conduite du parlement déterminerait les {»enlimens du roi à cet égard. La même députation continua ses sollicitations, et reçut toujours les mêmes réponses, jusqu'à la clôture du parlement. Quelques uns proposèrent de cesser le service, et il fut suspendu un jour ; d'autres , de ne point prendre de vacances, jusqu'à ce qu'on eût satisfaction ; mais les plus avisés aimèrent mieux sortir librement de Paris que de s'exposer à s'en voir exiler. Le parlement se sépara donc , et la chambre des vacations fut chargée de continuer â demander les exilés.
Le parlement de Bretagne écrivit en leur faveur au régent, qui le trouva très-mauvais. Les ministres étrangers , au nom de leurs maîtres, lui applaudirent d'avoir réprimé ces légistes; langage de princes qui veulent que rien ne résiste à leurs volontés. Il est sur que l'autorité doit toujours être respectée , pour la tranquillité des peuples mêmes; mais si aucun corps n'élève la voix en leur faveur , ils seront donc livrés au despotisme des ministres, et même des commis.
Ce fut pendant les vacances , le 3 octobre , que le cardinal de Noailles publia son appel de la constitution au futur concile. L'université , presque tous les curés du diocèse , et quantité de communautés séculières et régulières adhérèrent à l'appel. Le cardinal se retira le même jour du conseil de conscience , qui dès lors ne subsista plus , et dont la chute entraîna celle des autres conseils. Il y avait déjà du temps que ce n'éiait plus qu'une vaine représentation ; Law faisait tout dans les finances , et l'abbé Dubois dans les affaires étrangères. Celui-ci , sachant que le chapeau de cardinal, oii il tendait, dépendrait du crédit qu'on lui verrait en France , se fit nommer seul ministre des affaires étrangères. Le Blanc fut déclaré en même temps secrétaire d'État de la guerre. Tous les membres des différen> conseils furent remerciés de leurs services , et conservèrent leurs appointemens, qui étaient de douze mille livres. Le marquis de Ca- 3. - 12 ,
nillac les refusa ; mais il entra au conseil de régence y oii la place valait vingt mille livres. Tous ces nobles membres des conseils ressemblaient à des gens qui , en sortant d'une maison , en emportent les meubles. Le comte d'Ëvreux conserva le détail de la cavalerie ; Coigny, celui des dragons; d'Asfeld , les fortifications et le génie; le marquis de Brancas eut les haras; le premier écuyer , Béringhem , les ponts et chaussées ; l'archevêque de Bordeaux, Besons , prit les économats : ainsi des autres. Le régent ne savait rien refuser , et ce qu'il ne donnait pas , on le lui arrachait. Il avait des inconséquences singulières. Le changement dans l'état des légitimés embarrassa fort l'évéque de Viviers , Chambonas , dont le ' frère et la belle-sœur étaient de la maison du duc du Maine. Le prélat, chef de la députation des états de Languedoc , demanda au régent de quelle manière il traiterait le prince de Dombes , gouverneur en survivance. Le régent lui dit d'en user comme à l'ordinaire ; en conséquence, l'évéque traita d'altesse sérénissime le prince de Dombes , qui n'y pouvait plus prétendre.
Le régent se laissa enfin fléchir en faveur des exilés. Ils revinrent successivement , et le parlement , devenu souple , en fît des remercimens , comme d'une grâce. Cela ne l'empêcha pas de faire des difficultés sur l'enregistrement de la banque royale. On trouvait très-indécent de voir le roi devenu banquier. L'événement prouva que cela était encore plus malheureux.
Le coup d'autorité frappé au lit de justice avait étourdi les ennemis du régent ; mais ne les avait pas abattus. La fureur que la duchesse du Maine était obligée de cacher, n'en était que plus vive , et sa correspondance avec l'Espagne plus fréquente. Le prince Cellamare , attentif à tout ce qui se passait à Paris et en Bretagne , cherchait à faire des créatures au roi , son maître, et beaucoup d'ofhciers avaient pris des engagemens avec lui. Le projet était de faire révolter tout le royaume contre le régent , de mettre le roi d'Espagne à la tête du gouvernement de France, et sous lui le duc du Maine. On comptait sur l'union des parlemens. Tout s'était traité assez énigmatiquement dans des lettres qui pouvaient être surprises ; mais Albéroni voulut, avant d'éclater , voir les plans arrêtés, et les noms de ceux dont on devait se servir. Il était très-dangereux de confier de pareils détails à un courtier que l'abbé Dubois n'aurait pas manqué de faire arrêter.
Cellamare imagina qu'il n'y aurait rien de moins suspect que le jeune abbé Porto-Carrero , neveu du cardinal de ce nom. Ce jeune homme était depuis quelque temps à Paris. Monteléon, fiU de l'ambassadeur d'Espagne en Angleterre f était aussi venu
«le Hollande, et ces deux jaunes gens, se rencontrant ensemble à Paris , se lièrent naturellement , cherchaient les mêmes plai*sirs , s'embarrassaient peu d'affaires , et firent partie de s'en re» tourner ensemble.
Cellamare crut que de pareils courriers seraient à l'abri de tout soupçon ; Tabbë Dubois n'en prenait point en effet , et cependant tout fut découvert.
Il y avait alors à Paris une femme nommée la Fillon , célèbre apparei lieuse ; par conséquent très-connue de l'abbé Dubois. Elle paraissait même quelquefois aux audiences du régent , et n'y était pas plus mal reçue que d'autre. Un ton de plaisanterie couvrait toutes les indécences au Palais-Royal , et cela s'est conservé dans le grand monde. Un des secrétaires de Cellamare avait un rendez-vous avec une des filles de la Fillon , le jour que partait l'abbé de Porlo-Carrcro. Il y vint fort tard , et s'excusa sur ce qu'il avait été occupé à des expéditions de lettres •dont il fallait charger nos vf>yageurs. La Fillon laissa les amans ensemble, et alla sur-le-champ en rendre compte à l'abbé Dubois. Aussitôt on expédia un courrier muni des ordres néces- ^ saires pour avoir main-forte. Il joignit les voyageurs à Poitiers, les fit arrêter ; tous leurs papiers furent saisis , et rapportés à Paris le jeudi 8 décembre. Ce courrier arriva chez l'abbé Dubois , précisément à l'heure oii le régent entrait à l'Opéra.
L'abbé ouvrit le paquet , eut le temps de tout examiner , et de mettre en réserve ce qu'il voulut : nous verrons pourquoi. Au sortir de l'Opéra l'abbé joignit le régent, lui rendit compte de la capture . Tout autre prince aurait été pressé de s'éclaircir ; mais c'était la précieuse heure du souper, et rien ne l'emportait là-dessus. L'abbé eut jusqu'au lendemain assez tard pour prendre ses mesures , avant d'en conférer avec le régent, qui, dans les premières heures de la matinée , avait encore la tête offusquée des fumées de la digestion , n'était pas en état d'entendre affaires, et signait presque machinalement ce qu'on lui présentait.
L'abbé Dubois , en aspirant à tout , sentait pourtant qu'il n'estait rien par lui-même , prévoyait les révolutions tjui pouvaient arriver par la mort de son maitre , et voulait se ménager des protecteurs en casd'événemens.
Il résolut de s'emparer tellement de l'affaire, qu'il pût sacrifier ceux dont la perte serait sans conséquence , et sauver ceux auprès de qui il s'en ferait un mérite. Le régent ne vit rien dans cette affaire que par les yeux de Tabbé. Le garde des sceaux et Le Blanc en furent les seuls confidens, et l'abbé, saisi des pièces du procès , se trouva maitre de la condamnation ou de l'absolution des coupables.
i8o RÉGENCE.
Le prince Gellamare , instruit par un courrier particulier de ce qui était arrivé à Poitiers , et se flattant que ses deux Espagnol» n'avaient été arrêtés que parce qu'ils voyageaient avec un banquier fugitif pour une banqueroute, prit un air d'assurance, et alla , le vendredi 9 , sur le midi , chez Le Blanc , réclamer le paquet de lettres dont il avait , dit-il , chargé par occasion l'abbé Porto-Carrero. L'abbé Dubois était déjà chez Le Blanc. L'un et l'autre répondirent à l'ambassadeur que ces lettres avaient été lues , et que , loin de les lui rendre , ils avaient ordre de faire en sa présence la .visite des papiers de son cabinet, et tout de suite le prièrent de monter avec eux en carrosse , pour se trouver tous trois ensemble à cet inventaire.
Gellamare , jugeant que les mesures étaient prises , en cas de résistance , ne fit aucune difficulté , et fut ramené à son hôtel , dont un détachement de mousquetaires avait déjà pris possession. On ouvrit les bureaux et les cassettes. Le scellé du roi et le cachet de l'ambassadeur furent mis sur tous les papiers , à mesure qu'on en faisait l'examen et le triage. Apcès cette opération , les deux ministres se retirèrent, laissant l'ambassadeur à la garde de Dulibois , gentilhomme ordinaire du roi.
Durant la visite des papiers , Gellamare , d'un air libre , affecta de traiter Le Blanc avec politesse , et l'abbé avec un mépns froid. Gela fut au point que Le Blanc allant ouvrir une cassetïe : Monsieur Le Blanc , dit l'ambassadeur , cela rCestpas de votre ressort, ce sont des lettres de femmes ^ laissez cela à F abbé ^ qui toute sa vie a été maquereau* L'abbé sourit , et feignit d'enr tendre plaisanterie.
Le soir , il y eut conseil , ou l'on rendit un compte sommaire je la conspiration ; on y lut des lettres de Gellamare au cardinal Albéroni , et le régent y justifia très-bien son procédé à l'égard de l'ambassadeur, qui, ayant violé lui-même le droit des gens , avait perdu les privilèges de son titre. Les lettres furent imprimées , répandues partout ; aucun des ministres étrangers ne prit la défense de Gellamare , qui partit de Paris , accompagné de Dulibois et de deux capitaines de cavalerie. Ils s'arrêtèrent à Blois , oii Gellamare fut gardé jusqu'à l'arrivée en France du duc de Saint- Aignan , notre ambassadeur à Madrid : après quoi , on le laissa continuer librement sa route.
Le matin du samedi 10, le marquis de Pompadour ^ dernier, de son nom , père de la belle Gourcillon , et aïeul de la princesse de Roban , fut mis à la Bastille.
Le comte Daydie, cousin (i), beau-frère et du mjêmenom
(1) Sa femme , sœor de Riom , monrut en 1716, dame d^ionnear de la dur chcssc de Berri. Le cheyalier et Tabbé Daydie ctaient frères du comte.
RÉGENCE. i8i
que Rîom , prit la faits et se retira en Espagne , ou il est mort long-temps après , assex bien établi. Le soir même que Cellamare fut arrêté , Dajdie , étant dans une maison oii il devait souper , yojàit jouer une partie d'échecs. On vient dire que Gellamare était arrêté ; Daydie , tres-attentif à une nouvelle si intéressante pour lui, ne montra pas la moindre émotion. Un des joueurs ayant dit qu'il ne pouvait plus gagner la partie , Daydie offrit de prendre le jeu , fut accepté , joua tranquillement et gagna. Quand on servit le souper , il sortit sous prétexte d'incommodité, prit la poste et partit.
Foucault de Magni, introducteur des ambassadeurs, et fils du conseiller d'État^ se sauva aussi ; c'était un fou qui n'avait jamais rien fait de sage que de s'enfuir. Un abbé Brigault , fort enfoncé dans cette affaire , fut arrêté à Montargis , sur son signalement, et emmené à la Bastille. Il ne se fit pas presser pour déclarer tout ce qu'il savait , ajoutant qu'on en verrait le détail dans les papiers qu'il avait laissés au chevalier de Ménil , qui fîit arrêté ; mais il avait déjà brûlé les papiers que le régent regretta fort. On arrêta successivement beaucoup de personnes avant d'en venir au duc et à la duchesse du Maine. Cela ne tarda pas ; le duc fut arrêté à Sceaux , par La Billarderie , lieutenant des gardes du corps , conduit au château de Dourlens, en Picardie, et laissé sous la garde de Favancourt, brigadier des mousquetaires,
La duchesse, en considération de sa naissance, fut traitée avec plus de distinction. Ce fut le duc d'Ancenis , capitaine des gardes du corps , qui l'arrêta dans une maison de la rue Saint« Honoré , qu'elle avait prise pour être plus k portée des Tuileries. Le duc d'Ancenis la quitta à Essone , d'oii un lieutenant et un exempt des gardes du corps la conduisirent au château de Dijon.
Le duc du Maine ne montra , dans son malheur , que de la soumission , protesta souvent de son innocence et d# son atta* chement au roi et an régent. Pour la duchesse , elle se plaignait beaucoup du traitement qu'on faisait à upe princesse du sang , et déclama avec (nreur contre son neveu , M. le duc , quand elle se vit dans le château de Dijon dont il était gouverneur; et le public n'approuva pas qi/il devint le geôlier de sa tante.
Tous les domestiques de la maison du Maine furent arrêta» en même temps que leur maître , et renfermés à la Bastille. Mademoiselle de Launai , qui depuis a été madame de Staal , fut du nombre. Ses Mémoires méritent d'être lus ; ses portraits sont assez fidèles , à l'exception de celui du chevalier de Ménil , qu'elle aimait trop pour en bieu juger. Je l'ai quelquefois reu«contré chez elle, et il m'a paru au-dessous du médiocre.
Pendant que ces choses se passaient à Paris , le duc de Saint-
î82 RÉGENCE.
Aigfnan , notre ambassadeur à Madrid , y était trës-désagréablement. Quoiqu'on n'y sût encore rien de ce qui était arrivé à Paris , la rupture entre le» deux couronnes paraissait si prochaine, et la violence d'Albéroni si connue y-que le duc de Saint-Aignan ne se crut pas en sûreté. 11 partit secrètement avec sa femme et peu de domestiques , et arriva au pied des Pyrénées. Là , ne doutant point qu'Albéroni ne fit courir après lui , il prit des malles pour lui, sa femme et les valets absolument nécessaires, traversa les montagnes, et ne s'arrêta qu'à Saint-Jean-Piedde-Port. Il avait pris la précaution de laisser dans son carrosse un valet de chambre et une femme qui s'annonçaient , en continuant leur route, pour l'ambassadeur et l'ambassadrice. Le duc avait à peine avancé une lieue dans les montagnes , que des gens détachés, par Albéroni investirent le carrosse. Les domestiques jouèrent bien leur jeu , crièrent fort haut contre la violence , et furent ramenés à Pampelune. Lorsque le duc de Saint-Aignan fut arrivé à Bayonne , il envoya réclamer ses équipages qui furent rendus , et le gouverneur manda la méprise au cardinal ministre ^ qui fut dans la plus grande fureur.
Pendant que la^guerre s'allumait au midi , le nord eut le bonheur d'être délivré du roi de Suède , Charles XII. Un coup de fauconneau en fit justice au siège de Fridérickshall. Ce prince avait des qualités estimables qui l'auraient fait chérir, s'il n'eût été qu'un particulier ; une frénésie guerrière en fit un fléau pour le genre humain. Son père , tyran obscur, avait accablé ses sujets, abattu le sénat et la noblesse , anéanti les lais. Le fils , destructeur plus éclatant, fut moins haï, par le brillant de cette gloire qui en impose au vulgaire , admirateur insensé des héros qui font son malheur. Charles fit celui de ses États et de ses voisins. Des milliers d'hommes détruits par le fer et le feu , furent les fruits de son règne. La dévastation , la dépopulation de la Suède étaient, à la mort de Charles XII, au point qu'il ne restait plus d'hommes, que des enfans et des vieillards. On ne voyait plus que des femmes et des filles labourer les terres , servir les postes, et jusque dans les bains publics. On était réduit à les employer à toutes les fonctions que la faiblesse et la décence semblent leur interdire. Je tiens ces faits du comte Céreste-Brancas , l'homme le plus vrai , et notre ministre en Suède immédiatement après la mort de Charles XII.
Les Suédois profitèrent des circonstances pour rentrer dans le droit d'élire leurs souverains. Sans égard pour les prétentions du duc de Holsteiu^ fils de la sœur aînée de Charles, ils élurent pour reine Ulrique-Eléonore ,' sa sœur cadette. Ils consentirent ensuite à lui associer son mari, le prince de liesse; mais avec
RÉGENCE. i83
une telle limitation de pouvoir dans leurs personnes et celles de leurs descendans , que le despotisme ne peut renaître de longtemps.
Cette année s'ouvrit par la déclaration de guerre contre l'Espagne. Elle avait été précédée d'un manifeste (i) , pour prévenir les esprits sur la justice de nos motifs. Les ennemis du gouvernement ne s'oublièrent pas dans cette occasion , et répandirent quatre pièces séditieuses. La première était un manifeste du roi d'Espagne , adressé aux trois états de la France. La seconde , une lettre de Philippe Y au roi. La troisième , une lettre circulaire aux parlemens. Et la quatrième , une prétendue requête présentée à Philippe V , de la part des trois états de France. Le parlement Se contenta de supprimer , par arrêt y ces libelles qui méritaient beaucoup plus.
Les officiers qui devaient servir contre l'Espagne furent nommés ; et l'on fut , pour le moins , surpris de voir le maréchal de Berwick, décoré de la grandesse et de la toison, et dont le fils , duc de Fita^James , jouissait des mêmes honneurs en Espagne , accepter le commandement d'une armée contre Philippe V. D'Asfeld , depuis maréchal de France , fit un parfait contraste avec Berwick , qui le demandait pour servir sous lui ; il alla trouver le régent : Monseigneur , lui dit-il , je suis Fran çais , je vous dois tout , et n'attends rien que de vous ; puis , montrant sa toison : Que voulez-^ous que je fasse de ceci, que je tiens du roi d'Espagne ? Dispensez-moi de servir contre un de mes bienfaiteurs.
Il eût été bien étrange que le régent , facile sur tout , n'eût résisté qu'à une action aussi honnête ; aussi dispensa-t-il d'Asfeld de servir , et ne l'en estima-t-il que plus» Le roi d'Espagne lui en sut beaucoup de gré , et les nations j applaudirent.
Le prince de Conti eut le commandement de la cavalerie , tira beaucoup d'argent pour ses équipages , fit payer jusqu'à ses frais de poste, et ce fut tout ce qu'il recueillit de gloire de sa campagne.
Les jeux de hasard avaient été défendus. Le duc de Tresmes prétendait, comme gouverneur de Paris, avoir le droit d'un de ces coupe-gorges privilégiés. Le lieutenant de police Machault , qui ne trouvait pas ce privilége-là dans les ordonnances, déclara qu'il tolérerait tous ces repaires , si celui du gouverneur subsistait.
(i) Ce manifeste fut composé par Fontenelle, snr les mémoires de l'abbé Dubois. Cette pièce et les quatre autres , dont je parle ensuite , sont imprimées partout et principalement dans les Mémoires de la Régence , ouvrage d'ailleurs àiissi mauvais que j'en connaisse. L'aatenr , et réditeur qui a joint des nous , sont également mal instrniu.
i84 RÉGENCE.
Le régent, pour ne mécontenter personne , acheta le désistement du duc de Tresmes, de deux mille livres de pension. Peu d'années après, sous le ministère de M. le duc, la dévote princesse de Carignan obtint de faire tenir un jeu dans son hôtel de Soissons. Aussitôt le duc de Tresmes reprit le sien , en gardant sa pension. Des fripons galonnés, brodés , et même décorés de croix de différens ordres, faisaient les honneurs de ces deux antres, oii les enfans des bourgeois venaient perdre ce qu'ils Tolaient à leurs familles. Plusieurs aventures tragiques firent enfin connaître que ces lieux étaient les séminaires de la Grève. Le cardinal de Fleury , devenu ministre , les défendit. Ce vil droit de gouverneur subsiste encore dans plusieurs provinces. ^ Les protecteurs ne rougissent point de la source infâme du revenu qu'ils en tirent , et pensent apparemment , comme Tibère , que t argent n a point éC odeur (i).
Ce fut dans ce temps^là que parurent \esPhilippiques ^ poème contre le régent, composé par La Grange (2). Cet ouvrage, ou il n'y a que très-peu de strophes poétiques , est un amas d'horreurs ou la calomnie la plus effrénée s'appuie de quelques vérités. Les copies s'en répandirent par toute la France. Le régent en entendit parler, et voulut les voir. Le duc de Saint-Simon prétend que ce fut lui qui , pressé par les sollicitations du prince , lui fit lire cet effroyable libelle. Il ajoute que, lorsque le régent en fut à l'endroit ou il est représenté comme l'empoisonneur de la famille royale, il frémit, pensa s'évanouir; et, ne pouvant retenir ses larmes , s'écria : Ah! ccn est trop ! cette horreur est phts forte que moi, jjr succombe! Il ne revint que difficilement de son désespoir.
La Grange fut arrêté et envoyé aux lies Sainte-Marguerite , d*oU il sortit pendant la régence même , et se montra librement dans Pans. J'ai toujours cru que c'était pour détruire l'opinion où l'on était que le régent l'avait fait assassiner, sans quoi c'eût été le comble de l'impudence. Un auteur qui en aurait fait la moitié moins contre un conseiller au parlement , eût été envoyé aux galères.
On a pu voir jusqu'ici qiie je ne dissimule,, ni les mœurs dépravées , ni la mauvaise administration du régent ; mais je dois rendre justice à sa bonté naturelle. Quand on ne fait attention qu'à son caractère d'humanité , on ne peuts'empécher de regretter qu'il n'ait pas eu plus de vertus de prince.
(i) Ce mot est de Vespasien. ( iVofe des éditeurs. )
(9) I^ Grange avait été page de la prinoetse de Gonti , fille de L^raif XIV. Il a (ait pliuieura pièces oii Ton troave des kitoatiODs , de rintërét, et toiilet mal on faibUmcni e'critcs.
RÉGENCE. i85
Dèsque le dac et la dnchesse du Maine forent arrêtés, l'alarme se répandit dans leur parti. Le maréchal de Yilleroi perdit sa morgue 9 Villars son audace; d'Huxelles , Tallard , Canillac, d'Effiat et le premier président montraient leur crainte, par les efforts qu'ils faisaient pour la cacber. La meilleure protec* tion que les accusés pussent avoir, était dans le cœur du régent. Les bons et les mauvais procédés, les services et les offenses le touchaient faiblement ; il donnait , et ne récompensait point , pardonnait facilement , n'estimait guère et haïssait encore moins.
D'ailleurs , l'abbé Duhois sentait qu'il serait chargé par le pùhlic d'avoir animé , ou du moins de n'avoir pas arrêté la sévérité du régent. L'impétuosité de M. le duc faisait craindre que, s'il était une fois délivré du contre-poids des légitimés et de leurs partisans, il ne s'élevât lui-même sur les ruines dn régent, et ne recueillit seul le fruit de tout ce que celui-ci aurait fait pour affermir l'autorité. L'abbé comptait , en sauvant le duc du Maine et le premier président , se faire , en cas d'événement , une protection contre le parlement même, qui pouvait le rechercher un jour. Ce qu'il faisait pour sa propre sûreté , il persuada aisément an régent qu'il en était seul l'objet ; l'effraya sur le caractère de M. le duc; et lui fit entendre que le public ne regardait pas absolument les accusés' comme criminels de lèse-majesté , mais comme des hommes attachés à l'État , et qui n'avaient cherché qu'à mettre les jours du roi en sûreté. Les mœurs du régent, son irréligion affichée , les bruits anciens et nouveaux ne favorisaient que trop ces idées. Ce prince en fut frappé ; sa paresse naturelle , la crainte de troubler ses plaisirs se joignant à ses réflexions , il laissa l'abhé maître unique de cette affaire.
Il n'y eut point de procès en règle , ni renvoi au parlement. Le garde des sceaux et Le Blanc interrogeaient les prisonniers , et chaque jour on en amenait de nouveaux. On avait vu, par les papiers de Cellamare , que ce ministre entretenait différentes correspondances, qui n'avaient aucun rapport à la duchesse du Maine , et qui, toutes cependant, se rapportaient à l'Espagne, sans que les coupables eussent aucune relation entre eux. Par exemple , on mit à la Bastille le duc ( aujourd'hui maréchal ) de Richelieu, et le marquis de Saillans (d'Estaing). Le jour qu'ils furent arrêtés, le régent dît publiquement qu'il avait dans sa poche de quoi faire couper , au duc de Richelieu, quatre têtes , s'il les avait. C'étaient quatre* lettres adressées au cardinal Albéroni , signées du duc , et par lesquelles il s'engageait à livrer à l'Espagne Bayonne , oii son régiment et celui de Saillans étaient en garnison. Ce jeune étourdi , qui n'a guère changé de tête , comptait être l'auteur- d'une révolution dans le royaume, et
i86 Rï^GENCE.
avoir, pour récompense, le régiment des gardes. Ce complot, que le dernier officier de la place eût fait échouer, n'excita que la risée publique. Ce jeune homme se crut un personnage en'' se voyant traiter en criminel d'État, et prit sa prison avec la légèreté qu'il a toujours montrée en amour , en affaires et à la guerre. Le régent, qui trouva cela fort plaisant , fit procurer au jeune prisonnier tout ce qu'il demanda , valet de chambre , deux laquais , des jeux , des instrumens ; de sorte qu'au lieu de liberté , il eut toute la licence possible.
Pendant que le régent était occupé des affaires d'État , il était encore tourmenté de tracasseries domestiques. La duchesse de Berri , emportée par le plus fol orgueil , ou avilie dans la crapule, donnait des scènes publiques dans l'un et l'autre genre.
L'ambassadeur de Venise étant venu pour lui rendre visite , elle s'avisa de le recevoir, placée dans un fauteuil , sur une estrade de trois marches. L'ambassadeur s'arrêta un moment , s'avança ensuite avec lenteur , comme un homme qui médite son parti, fit une révérence , et aussitôt tourna le dos , et sortit sans avoir dit un mot. 11 assembla , le jour même , les ministres étrangers, et tous déclarèrent publiquement qu'aucun d'eux ne remettrait le pied chez la princesse , s'ils n'étaient assurés d'être reçus comme il leur convenait (r).
La vie domestique de cette princesse faisait un étrange contraste avec ses saillies d'orgueil en public. J'ai déjà parlé du vil esclavage oii le comte de Riom la tenait , et il se relâchait d'autant moins de son insolence avec elle , qu'il s'en était fait un système , et que ses duretés , ses humeurs, ses caprices affermissaient la constance de sa maîtresse. On n^a pas oublié non plus que des retraites aux Carmélites précédaient ou suivaient des orgies. Une religieuse qui accompagnait la princesse à tous les offices du couvent , étonnée de la voir prosternée , mêlant des soupirs aux prières les plus ferventes 2 Bon Jésus ! madame, est'^'l possible que le public puisse tenir sur vous tant de propos scandaleux qui parviennent jusqu'à nous ? Le monde e^t bien méchant ! vous vivez ici comme une sainte. La princesse se mettait à rire. Ces di^^parates marquaient certainement un degré de folie. C'était avec le plus violent dépit qu'elle apprenait qu'on osât censurer sa conduite. Elle devint enfin grosse , et , quand elle approcha de son terme , elle se tint assez renfermée , et souvent au lit , sous des prétextes de migraine. Mais les excès de vin et de liqueurs fortes qu'elle continua toujours , lui allumèrent le sang. Dans sa couche , une fièvre violente la mit dans le
(i) Jamais reine ; qui ne Pcstpas de son chef, n'a donné d'aadience sur une estrade.
plus ^and danger. Cette femme hardie , impérieuse , bravant toutes les bienséances , qui avait hautement affiché son commerce avec Riom , se flatta d'en cacher les suites au public ; comme si les actions des princes pouvaient jamais étr^ ignorées I Il n'entrait dans sa chambre que Riom , la marquise de Mouchy, dame d'atour, digne confidente de sa maîtresse, et les femmes absolu^ient nécessaires à la malade. Le régent même n'entrait que des instans : quoiqu'il ne fût pas possible de le supposer dans l'ignorance de l'état de sa fille, il feignait devant elle de ne s'apercevoir de rien , soit dans la crainte de l'aigrir , s'il paraissait instruit , soit dans l'espoir que son silence arrêterait l'indiscrétion des autres. Tant de précautions n'empêchaient pas le scandale , et allaient bientôt l'augmenter. Le danger fut si pressant , qu'il parvint à la connaissance du curé de St.-Sulpice , Languet. Il se rendit au Luxembourg, y vit le régent , lui parla de la nécessité d'instruire la princesse du péril oii elle était , pour la disposer à recevoir les sacremens ; et ajouta qu'au préalable il fallait que Riom et la Mouchy sortissent du palais. Le régent, n'osant ni contredire hautement le curé, ni alarmer sa fille par la proposition des sacremens , encore moins la révolter par le préalable du pasteur, essaya de faire entendre au curé que l'expulsion de Riom et de la Mouchy causerait le plus grand scandale. Il chercha des tempéramens; le curé les rejeta tous, jugeant bien que , dans une occasion d'éclat telle que celle-là , au milieu des querelles de la constitution oii il jouait un rôle, il se serait décrié dans le parti contraire , s'il ne se montrait curé en toute rigueur. Le régent , ne pouvant persuader le curé , ofifrit de s'en rapporter au cardinal de Noailles. Languet y consentit, et n'eût peut-être pas été fâché que la complaisance du cardinal , en débarrassant un prêtre subordonné , qui aurait eu l'honneur de la morale sévère , prêtât le flanc aux constitutionnaires, et belle matière à paraphraser. Le cardinal , prié de se rendre au Luxembourg , y arriva , et , sur l'exposé du régent , approuva la conduite du curé , et insista à congédier les deux sujets de scandale.
La Mouchy , ne pouvant se dissimuler le danger oii était sa maîtresse , croyait avoir tout prévu , en faisant venir un cordélier , pour confesser la princesse , et ne doutait pas que le curé n'apportât ensuite le viatique. Elle ne soupçonnait pas qu'elle fût elle-même le principal sujet de la conférence, lorsque le régent la fit demander. Elle entr'ouvrit la porte , et le régent , sans entrer , ni la faire sortir, lui dit quelles conditions on mettait à l'administration des sacremens. La Mouchy , étourdie du compliment, paya pourtant d'audace ; s'emporta sur raûront
i88 RÉGENCE.
qu'on faisait à une femme d'honneur , assTira que sa maîtresse ne la sacrifierait pas à des cagots , rentra , et , quelques momens après, vint dire au régent que la princesse était révoltée d'une proposition si insolente , et referma la porte. Le cardinal, k qui le régent rendit la réponse, représenta que ce n'était pas celle qu'il fallait chasser qu'on àAt charger de porter la parole ; que c'était au père à s'acquitter de ce devoir , et à exhorter sa fille k remplir le sien. Le prince , qui connaissait le caractère violent de sa fille, s'en défendit; et, sur son refus , le cardinal se mit en devoir d'entrer et de parler lui-même. Le régent , craignant que l'aspect du prélat et du curé ne causât k ]a malade une révolution qui la fit mourir, se jeta au-devant du cardinal , et le pria d'attendre qu'on l'eût préparée k une telle visite. Il se fit encore ouvrir la porte, et annonça à la Mouchy que l'archevêque et le curé voulaient absolument parler. La malade , qui l'entendit , entra dans une égale fureur contre son père et contre les prêtres, disant que ces cafards abusaient de son état et de leur caractère }
pour la déshonorer , et que son père avait la faiblesse et la sottise de le souffrir , au lieu de les faire jeter par les fenêtres. |
Le régent, plus embarrassé qu'auparavant, vint dire au cardinal que la malade était dans un tel état de souffrance , qu'il fallait différer. Le prélat , las d'insister inutilement , se retira , après avoir ordonné au curé de veiller attentivement aux devoirs de son ministère.
Le régent , fort soulagé par la retraite d u cardinal , aurait bien voulu être encore délivré du curé. Mais celui-ci s'établit à poste fixe à la porte de la chambre; et, pendant deux jours et I
deux nuits, lorsqu'il sortait pour se reposer ou prend re quelque nourriture , il se faisait remplacer par deux prêtres qui entraient en faction. Enfin , le danger étant cessé , cette garde ecclésias^ tique fut levée et la malade ne pensa qu'à se rétablir.
Malgré ses fureurs contre les prêtres , la peur de l'enfer l'avait saisie. Il Jui en resta une impression d'autant plus forte , que sa santé ne se rétablissait pas parfaitement , et que sa passion était aussi vive que jamais. Riom, aidé des conseils du duc de Lauzun, son oncle, résolut de profiter des dispositions de sa maîtresse pour l'amener à un mariage qui tranquilliserait sa conscience , et assurerait ses plaisirs. Le duc de LaUzun imaginait le plan , les moyens , les expédiens , et Riom agissait en conformité.
Ils ne trouvèrent pas grande difficulté avec une femme éperdue d'amour, effrayée du diable, et subjuguée de longue main. Riom n'avait qu'à ordonner pour être obéi ; aussi le fut-il , et il ne se passa pas quatre jours du projet à l'exécution. Quelques dates rapprochées le prouveront ; et comme la duchesse de Berri
taourut fort peu de temps après , je rapporterai tout de suite ce qui la regarde.
Cette princesse tomba malade le 26 mars ; Pâques était le 9 avril , et , des le mardi saint 4 9 elle fut hors de danger. Il faut savoir que l'usage des paroisses de Paris est de porter, pendant la semaine sainte, la communion à tons les malades, sans qu'ils soient dans le cas de la recevoir en viatique ; il suffit qu'ils soient hors d'éut d'aller faire leurs pàques k l'ëglise. Il j avait donc une double raison de porter les sacremens à la princesse , celle de son état et celle du temps. Loin que le public eût vu remplir ce devoir, les motifi du refus avaient éclaté , et 'la semaine de Pâques n'en était que plus embarrassante à passer dans Paris.
Quoique cette princesse fût en convalescence , elle était encore loin de soutenir la fatigue d'un voyage; cependant, quelques représentations qu'on lui fît, elle partit le lundi de Pâques, et alla s'établir à Meudon. Son manage était déjà Sut, c'est-à-dire, qu'elle et Riom avaient reçu la bénédiction d'un prêtre peu difficuUueux et bien payé. Gela suffisait pour calmer ou prévenir des remords ; mais non pas pour constater le mariage d'une princesse du sang, petite fille de France.
Le régent le savait , et s'y était faiblement opposé. Il supposa que , si sa fille retombait dans l'état où elle avait été, une confidence faite au curé le rendrait plus flexible, et lui ferait éviter un éclat. La complaisance de ce prince n'en est pas moins inconcevable , et faisait penser qu'il y avait eu entre le père et la fille une intimité qui passait la tendresse paternelle et filiale, et que le père craignait un aveu de sa fille dans un accès de dépit furieux. Malheureusement, tout était croyable de la part de deux personnes si dégagées de scrupules et de principes. De toutes les horreurs des PhilippiqueSf le régent n'avait paru vraiment sensible qu'à l'article du poison , dont il était incapable.
Quoi qu'il en soit, Riom, qui n'avait pas désiré le mariage par motif de conscience, ne pouvait satisfaire son ambition que par la publicité. Les plus grands établissemens en devenaient une suite nécessaire. Il échauffa là-dessus la tête de sa maîtresse^ et l'obligea d'en importuner le régent. Ce prince lui opposait en vain des raisons; elle y répondait par des foreurs.
Les altercations entre le père et la fille transpirèrent. Madame et son altesse royale , duchesse d'Orléans , en apprirent la cause» Son altesse sérénissime ne fut peut-être pas trop fâchée de l'humiliation d'nne fille dont elle éprouvait continuellement des hauteurs. A l'égard de Madame , ellen'y voyait aucun embarras; et, outrée de colère, elle ne trouvait rien de si simple que de finir tout| en jetant Riom par les fenêtres ou dans la rivière.
ign RÉGEN.CE.
Le régent était le plas peiné , et il aurait pn suivre les conseils de Madame, s'il n'eût craint la vengeance , et peut-être les aveux d'une fille effrénée. Pour éviter ses persécutions , il la vit rarement, sous prétexte des affaires et de réloignement de Meudon; et , pour gagner du temps , fit ordonner à Riom de joindre son régiment, qui était de l'armée du maréchal de Benvick. Tous les colonels étaient déjà partis, et l'honneur ne permettait pas à Riom de différer. Il obéit sur-le-champ, malgré les pleurs de sa maîtresse. Elle en fut au désespoir, et déclara à son père, qui la vint voir quelques jours après , qu'elle était résolue de déclarer son mariage; qu'elle était veuve, maîtresse de sa personne et de ses biens ; qu'elle en voulait disposer à sa volonté , et répéta enfin tout ce que Riom lui avait appris de madeikioiselle de Montpensier. Le régent, excédé des emportemens de sa fille, lui donna des espérances , lui demanda du temps , et la quitta , bien résolu de ne plus revenir.
Au bout de quelques jours , la princesse , inquiète de ne point revoir son père , craignit que cette rareté de visites ne parât une diminution de crédit, le fit prier de venir souper à Meudon, oii elle voulait lui donner une fête. C'était dans les premiers jours de mai. Le régent, n'ayant pu le refuser, elle voulut que le souper se fit sur la terrasse, quelques remontrances qu'on pût lui faire sur la fraîcheur de la nuit , et sur le danger d'une rechute , dans une convalescence mal affermie. Ce fut précisément ce qui la fit s'opiniAtrer , s'imaginant qu'une fête de nuit , et en plein air , détromperait le public de l'opinion qu'elle fût accouchée .
Ce qu'on lui avait annoncé arriva : la fièvre la prit , et ne la quitta plus. Le régent s'étant excusé sur les affaires de la rareté de ses visites , elle prit le parti de se faire transporter à la Muette, oit la proximité de Paris engagerait son père à la voir plus fréquemment.
Le trajet de Meudon à la Muette aggrava encore les accidens de sa maladie. Elle se trouva si mal vers la mi-juillet , qu'on fut obligé de lui faire entendre le terrible nom de la mort. Elle n'en fut point effrayée , fit dire la messe dans sa chambre , et reçut la communion à portes ouvertes , comme elle aurait donné une audience d'apparat. L'orgueil inspirait ou soutenait son courage; car , aussitôt que la cérémonie fut achevée , elle fit congédier les assistans , et demanda à ses familiers si ce n'était pas là mourir avec grandeur! Le même jour elle fit retirer tout le monde , à l'exception de la Mouchy , lui ordonna d'apporter son baguier, qui valait plus de deux cent mille écus, et lui en fit présent. La Mouchy l'ayant reçu sans témoins , craignit qu'on ne l'accusât de l'avoir volé, accusation que sa réputation n'aurait
RÉGENCE. igi
pas détruite. Elle jagea donc à propos de le déclarer pendant que la princesse vivait encore , et alla avec son mari en rendre compte au régent. Ce prince , pour toute réponse , demanda le baguier , le prit, examina s'il n'y manquait rien , le serra dans un tiroir, et les congédia , avec défense de retourner à la Muette.
La mourante ne parut pas s'apercevoir, pendant deux jours qu'elle vécut encore , de l'absence de la Moncfay ; uniquement occupée de son dernier moment , sans ostentation ni faiblesse , elle den^anda ses derniers sacremens , et fut administrée en présence du curé de Passy , par l'abbé de Castries , son premier aamônier, nommé dès lors archevêque de Tours, et qui depuis l'a été d'Alby. Les médecins n'ayant plus d'espérance , on proposa l'élixir de Garus , qui était alors dans sa première vogue. Garus le donna lui-même , et recommanda surtout qu'on ne donnât aucun purgatif, sans quoi son élixir tournerait en poison. En peu de momens, la malade parut ranimée, et le mieux se soutint jusqu'au lendemain : on prétend que Chirac, par un point d'honneur de médecin , qui sacri£erait plutôt le malade que de laisser la gloire de la guérison à un empirique , fit prendre un purgatif à la naïade , et qu'aussitôt elle tourna à la mort , tomba en agonie , et mourut la nuit du 20 au 21 juillet. Garus cria au meurtre contre Chirac , qui ne s'en émut pas davantage , regarda l'empirique avec un mépris froid , et sortit de la Muette , oii il n'y avait plus rien à Saire.
Ainsi finit , à vingt-quatre ans , une princesse également cé-> lëbre par l'esprit, la beauté, les grâces, la folie et les vices. Sa mère et son aïeule apprirent cette mort avec plus de bienséance que de douleur. Le père fut dans la plus grande désolation ; mais, sans y faire peut-être réflexion, il se sentit bientôt soulagé de ne plus éprouver les caprices , les fureurs d'une folle , et la persécution d'un mariage extravagant. Cette princesse ne fut d'ailleurs regrettée de personne, parce que lesappointemens et le logement furent conservés à toute sa maison , à l'exception de la Mouchy , qui fut exilée dans ses terres.
Le duc de Saint-Simon prétend qu'à l'ouverture du corps de la duchesse de Berri , on trouva qu'elle était déjà devenue grosse. £n tout cas , elle n'avait pas perdu de \emps depuis sa couche. Saiot-SimoQ devait pourtant être instruit , puisque sa femme avait assisté à l'ouverture , comme dame d'honneur de la princesse .
On porta le cœur au Val-de-Grâce , et le corps à St-Denis. Il ii'y eut point d'eau bénite de cérémonie ; le convoi fut simple, et au service on s'abstint prudemment d'oraison funèbre. Le deuil du roi fut de six semaines; et quoique la cour ne porte les deuils de respect qu'autant que le roi , on le porta trois mois.
€omme le régent , et les spectacles furent fermés huit jours.
Une bagatelle peut encore fournir un trait du caractère de la princesse. Dans le commencement de sa maladie , elle youa au blanc pour six mois elle et sa maison ; et , pour accomplir son vœu, elle ordonna carrosse» harnais et livrées en argent, voulant du moins ennoblir , par le faste , cette dévotion monacale.
La fille de la duchesse de Berri et du comte de Rîom, que j'ai vue dans ma jeunesse , est actuellement religieuse à Pontoise, avec trois cents livres de pension.
Une mort qui ne fit pas tant de bruit que celle dont je viens de parler, fut la mort de madame de Maintenon , dont le nom avait, pendant trente-cinq ans, retenti dans toute l'Europe. Du moment qu'elle eut perdu le roi , elle se renferma dans St.-Cyr , et n'en sortit plus. Elle y était avec une étiquette équivoque de reine douairière. Lorsque la reine d'Angleterre allait dîner avec elle , chacune avait son fauteuil ; les jeunes élèves de la maison la servaient, et tout annonçait l'égalité. Quelques anciens amis de la vieille cour lui rendaient des visites , et toujours après l'en avoir fait prévenir , afin qu'elle donnât le jour et l'heure. Aimée, crainte et respectée dam la maison, elle partageait toutes ses journées entre les exercices de la piété et l'éducation d'un certain nombre d'élèves \ ui étaient attachées à sa chambre.
Le duc du Maine était le seul qui pût aller la voir sans le lui faire demander. Il lui rendait des devoirs fréquent , et en était toujours reçu avec une tendresse de mère. Elle iîit plus sensible à la dégradation de ce fils adoptif , qu'elle ne l'avait été à la mort du roi. En apprenant qu'il était arrêté , elle succomba à la douleur; la fièvre la prit, et , après trois mois de langueur^ elle mourut à quatre-vingt-trois ans , le samedi , i5 d'avril.
Les mémoires et les lettres de madame de Maintenon étant imprimés , me dispensent de m'étendre davantage k son sujet. J'ajouterai seulement qu'elle n'a jamais nié ni assuré formellement qu'elle eût épousé le roi ; mais elle le laissait facilement croire. La belle princesse de Soubise, mère du cardinal de Rohan , mort en 1 749 9 ayant signé , avec respect , une lettre adressée k madame de Maintenon , celle-ci finit sa réponse en disant : A V égard du respect , je vous prie qu'il n'en soit plus question entre nous; vous n'en pourriez devoir qu'à mon âge , et je vous crois trop polie pour me le reprocher. Cette réponse que l'ai lue, est une défaite. Si elle avait épousé le roi , la princesse de Soubise lui devait beaucoup de respect ; sinon , madame de Maintenon en devait elle-même à madame de Soubise. Si elle fût morte avant le roi , c'eût été un événement dans l'Europe ;
RÉGEÎ^CE. igS
et deux lignes dans la gazette apprirent sa mort à ceux qui ignoraient si elle vivait encore.
La banque, le Missi^^ipi , la constitution , la guerre d'Espagne, occupaient tous les e^'prils. L'union entre la France et l'Angleterre était telle que le marquis de Senecterre , nommé notre ambassadeur à Londres , ayant demandé ses instructions, l'abbé Dubois répondit qu'il n'en avait point d'autres k donner que de suivre ce que lui prescriraient les ministres du roi Georges.
Stairs, ministre du roi d'Angleterre à Paris, était trop avantageux pour ne pas chercher les occasions de faire de nouvelles tentatives. Il fit une des plus magnifiques entrées qu'on eût vues; el , quand il vint prendre son audience du roi, il prétendit entrer dans la cour, en carrosse à huit chevaux. On l'arrêta à la porte , oii il y etit une contestation assez longue; mais il fut à la Gn obligé de faire dételer six chevaux , et d'entrer à deux, suivant l'usage. Il ne s'en tint pas là. Après avoir fait sa visite aux princes du sang , il attendait la leur. Le prince de Conti , qui vint le premier pour la rendre , ne voyant point Stairs au bas de l'escalier pour le recevoir , ce qui est de règle , attendît quelque temps dans son carrosse; mais, l'ambassadeur ne paraissant point, le prince fit tourner, et alla tout de suite se plaindre au régent. Sur-le-champ, les princesses, à qui Stairs avait déîà demandé audience, furent averties de ne le pas recevoir, qu'il n'eût rendu aux princes ce qu'il leur devait. Il se passa deux mois de disputes et de négociations là^-dessus, et il fallut enfin que Stairs rentrât dans |a règle.
Le régent , toujours importuné des querelles sut la constitution, les aurait arrêtées avec de la. fermeté; il avait des exemples d« ce que peut un prince qui parle en maître. L'archevêque de Matines, de Bossu , ayant voulu se faire un ^es apôtres de la constitution, l'empereur lui fit .défendre de parler ni d'écrire sur cette matière , et le prélat demeura tranquille.
Le roi de Sardaigne, instruit des premières disputes sur le même sujet, manda les supérieurs des jésuites, leur déclara qu'il ne prétendait pas qu'on en usât chez lui comme en France, et que s'il était question le moins du monde de constitution , il les chasserait tous. Les respectueux pères essayèrent de lui persuader qu'ils n'avaient aucune part à ces disputes : Je n'entre point, dit le roi , en éclaircissemens là^essus; mais sifen <?wiends parler davantage , je vous chasse tous sans retour. Il les congédia d'un signe de tête , leur tourna le dos , et depuis n'entendit jamais parler de constitution.
Il n'en était pas ainsi en France , oii il y avait guerre ouverte «otre les constitutionnaires et les appelans. Le parlement , irèsl. i3
194 AÉ6ENCE.
opposé à îa çonr de Rome , tu réprimait les entreprises , et rendit un arrêt contre le décret de l'inquisition ^ qui dénonçait au saint office tous les opposans. Quelque temps auparavant^ un huissier du Chàtelet , nommé Legrand ^ était allé à Rome , où se mêlant dans la foule de ceux qui présentaient des placets au pape , il lui remit en mains propres l'acte d'appel des quatre éyéqnes; le toir , il l'afficha au Vatican j au champ de Flore , et repartit en poste. Il rencontra, en retenant, le courrier du nonce Bentivoglio j qui lui demanda ce qu'il y avait de nouveau à Rome. Quand vous jr serez, lui répondit Legrand , vousjr eppr&idre» de mes noui^Ues. Paulucci, secrétaire d'État de Clément XI, fut fort étonné de trouver , ^rmi les placets que le pape lui renvoya y une signification fiiite k sa sainteté ^ parlant à sapersonne. Cependant l'armée de France agissait en Navarre. Fontarabic et St.*Sébastien étaient pris , et l'armée d'Espagne n'était pas en état de s'opposer à la nôtre. Leur flotte avait été battue , l'année précédente, par l'amiral Bing, commandant de la flotte anglaise ; et le capitaine Bing , Jils de l'amiral Bing, en apporta l|i nouvelle à Paris. Cest celui qui depuis a payé de sa tête le mal*^ heur qu'il avait eu devant Mahon, au commencement de la guerre présente. Son sang , justement ou injustement répandu , a été la semence de toutes les victoires des Anglais. Quelques malheurs que nous ayons essuyés , nous pourrions nous relever un jour , si nous avions appris de ces rivaus qu'il faut récompenser et punir.
Pendant qu'on faisait la guerre à l'Espagne , on s'appliquait à découvrir ceux qui avaient eu des intelligences avec Albéroni. Le régent ne voulait pas qu'on fit le procès en forme au duc et k la duchesse du Maine ; mais il craignait aussi qu'on ne lui repro» chit de les avoir fait arrêter par une haine personnelle. C'est pourquoi il eaigea que la duchesse du Maine donnât une déclara* tion de toute son intrigue avec Cellamare et Albéroni. De quelques détours qu'elle usât dans ses aveux , il en résultait toujours que le projet était de faire révolter, contre le régent, Paris , les provinces et particulièrement la Bretagne , oii les vaisseaux es-> pagnols devaient être reçus. Pour disculper son mari , elle déclarait .qu'il était trop timide pour qu'elle lui eût jamais confié un dessein dont il aurait été effrayé , et qu'il aurait sûrement dénoncé. Si le duc du Maine fut soulagé de se voir justifier, il ne dut pas être fort flatté des motifs.
Elle nomma d'ailleurs tous ceux qui étaient entrés dans la conspiration, parmi lesquels se trouvaient plusieurs gentilshommes bretons.
J'ai In le procès de ceux qui furent exécutés à Nantes ; je me
suis entretenu plusieurs fois de cette affaire avec quelques-uns des juges et de ceux qui furent effigies ; je n'ai jamais vu de complot plus mal organise. Plusieurs ne savaient pas exactement de quoi il était question , ou ne s'accordaient pas les uns avec les autres. Le plus grand nombre pensait seulement qu'il se ferait une révolution , s'était engagé de la seconder ; et beaucoup avaient donné leur parole et leur signature sans entrer en plus d'examen. Il j en a qui m'ont avoué une folie dans laquelle je n'aurais pas cru possible de donner , si leur récit n'était pas con« firme par la déclaration de la duchesse du M^ine. Ils comptaient , disaient-ils', enlever le roi à un voyage de Rambouillet , le conduire en Bretagne, et de là faire la loi au régent. En suivant les différens chaînons de cette alfaire , tel Breton s'y trouva impliqué k qui le nom de la duchesse du Maine n'était jamais parvenu. On ne pouvait se défendre de la compassion pour certains complices que j'ai connus , quand on considérait leur peu de valeur personnelle.
Le duc et là duchesse du Maine obtinrent enfin leur liberté , et le régent la fît rendre successivement à tous ceux qui étaient à la Bastille pour la même affaire. Il y a grande apparence qu'il en eût usé avec la même clémence , à l'égard des gentilshommes bretons , si Ton ne lui eût pas persuadé de faire quelques actes de sévérité. On nomma donc une commission qui alla sVtablir à Nantes pour instruire le procès des accusés. Ainsi on sacrifia les plus innocens ou du moins les plus excusables. L'amour de ma patrie né me rendra point partial , ni ne me fera pas trahir la vérité ; mais je rendrai justice à une province noblement attachée au roi, et qui réclamait contre la violation de ses privilèges. Les peuples les plus jaloux de leurs droits sont les plus attachés à leurs devoirs, et le méconteiitement dés Bretons était fondé dans son ongine. Les états avaient voulu faire rendre compte à Montaran , leur trésorier ; rien n'était plus juste et n'intéressait moins l'État. Le régent devait , au contraire , approuver une conduite si régulière. Malheureusement pour la province, Montaran avait un frère , capitaine aux gardes , gros joueur et fort répandu. Un tel sujet est un homme intéressant à Paris. Il employa le crédit de plusieurs femmes , qui prouvèrent clairement qu'on devait beaucoup d'égards au frère d'un homme si utile à la société , et les États eurent le démenti de leur entreprise. De là l'humeur gagna les bons citoyens , et s'ils cessèrent de Fêtre, le régent devait s'imputer d*en avoir été la première cause , eu . sacrifiant la justice et le bon ordre à des intrigues de femncies. Ndds en verrons les malheureuses snites , lorsque j'aurai rap-
,g6 RÉGENCE.
porté quelques ëvénemens antérieurs , poarnepas trop intervertir
l'ordre des temps. ,
Le duc de Richelieu fut un des premiers qui obtmrent I» liberté. Il ne parut pas d'abord à la cour ; mais, après deux ou troU mois de courses à dififérenles campagnes , il se montra avec un vernis d'importance que lui donnait une pnson pour affaire d'état, et l'air brillant d'un jeune homme qui doit sa liberté à l'amour. J'aurai quelquefois occasion d'en parler , si je continue ces mémoires jusqu'au terme que je me propose. On verra un homme assez singulier , qui a toujours cherché à faire du bniit, et n'a pu parvenir à être illustre ; qui , employé dans les négo^. dations et à la tête des armées , n'a jamais été regarde comme un homme d'état , mais comme le chef des gens à la mode , dont
il est resté le doyen. , • i •
On a vu ce qui faisait son crime. Pour entendre ce qui l«i valut son absolution, il faut savoir que , lors de la chambre de 'iustice , Bertelot de Pléncuf , enrichi dans les vivres et dans les hôpiuux de l'armée, s'enfuit k Turin. Comme il n'avait pas moins l'esprit d'intrigue que celui des affaires, il se ha avec les commis des bureaux, s'insinua par degrés auprès des ministre, de cette cour, et , pour se faire un mérite qui pût lu. procurer un retour agréable en France , il entreprit de négocier e mariage de mademoiselle de Valois avec le prince de Piémont , fils du roi Victor. Quand il vit la proposition assez bien reçue à Turin , il chargea sa femme , qu'il, avait laissée à Pans d en instruire le régent , qui goùu fort ce mariage , et chargea 1 abbe Subois de suivre celte affaire. Il ne pouvait pas s'adr«ser ph^s mal L'abbé, dans le dessein de se rendre agréable a lem- Leur , dont la protection devait lui procurer e chape««^« rrdU.al, favorisait le projet que ce prince avait d'enlever la S. «roi Victor. Il n'avait donc garde ^e foire prendre au rSent aucun engagement avec la cour de Turin II prit le parti ae montrer beaucoup d'ardeur pour le succès de ce manage , de ^ur que la négociation n'en fût donnée a un autre , et cepen- A f de la faire échouer. Il se servit tres-habilement des circonstonis , et delà connaissance qu'U avait du caractère de Madame,
""pendant Won négociait le mari.gede mademoiselle de Valois, celte princewe s'était prise de passion pour le duc de Richelieu , U falîité de l'un, l'étourderie de l'autre firent assez d éclat pour «ne Madame en fût instruite. Elle le prit avec autant de hauîeur que de vertu . reUnt le plus qu'elle put sa petite-fille aupre, d'ëue et fit avenir le duc de Richelieu que, s'il se souciait
de ses jours, il eût k ne pas approcher des li^ux ou elle serait. •
Le'dac de Richelieu fui assez prudent pour profiter de l'avis: d'ailleurs , il avait tire de l'aventure le fruit le plus précieux pour lui , celui de Tëclat.
L'abbé Dubois saisit ce moment pour laisser transpirer ce qui «e négociait au sujet du mariage du prince de Piémont. Cela fut jusqu'à Madame , qui entretenait avec la reine de Sicile une correspondance d'amitié assez suivie. Dans l'accès d'humeur oii elle était contre sa petite-fille , elle n'eut rien de plus pressé que d'écrire à la reine de Sicile , qu'elle était trop son amie pour lui faire un aussi mauvais présent que mademoiselle de Valois. ' Quelques jours après , et lorsque la lettre devait être rendue , Madame déclara au duc et à la duchesse d'Orléans le bel acte de franchise qu'elle avait fait. La duchesse d'Orléans en fut au désespoir ; mademoiselle de Valois ne s'en soucia guère ; l'abbé Dubois joua le fâché , et s'applaudit intérieurement de son manège de coquin; \e régent ne fit que rire de l'incartade allemande de sar-mère , et s'inquiéta peu du chagrin de sa feflm:ie.
Cependant ,* il songea à se débarrasser de sa fille y craignant qu'elle ne suivît les traces de la duchesse de Berry , sa sœur ; et , quoiqu'il ne fût pas fort délicat sur les mœurs de sa famille , il voulut prévenir des écarts , plus frappans encore de la part d'une fille que d'une veuve , et ne tarda pas à conclure le mariage de mademoiselle de Valois avec le prince , fils du duc de Modène , qui se trouva très-honoré de celle alliance ; et , quelques propos qui lui fussent parvenus ou non sur la princesse y il n'était pas en droit d'être si difficile.
Mademoiselle de Valois ne prit pas son parti avec autant defacilité ; mais il fallait obéir. Elle exigea du moins, pour prix du sacrifice, la grâce du duc de Richelieu, qui obtint de l'a-^ mour ce qu'il eût k la fin obtenu de la clémence du régent.
Ce- prince s'inquiétait beaucoup moins de ses disgrâces domestiques que des difficultés du parlement. Cette compagnie , d'abord consternée du lit de justice , était revenue de son étourdissement ^ son principe est de ne regarder comme juridiques que les enregistremens faits librement et après examen. L'enregistrement n'est point , suivant ses maximes , un simple acte de notoriété ; elle pense, sans toutefois le dire formellement , qu'elle donne la sanction à là loi qu'elle enregistre , et que tout ce que le roi fait d*autorité et san« liberté de suffrages, est nul. Je n'entrerai pas dans une discussion si délicate. Toujours estF*il à désirer qu'il y ait, à une autorité absohie, un contre-poids qui l'empêche de devenir arbitraire. J'ai cherché quelquefois à éclaircir ces principes avec des^ hommes trèa-iastruits de nos bi» et de notre his*
toire. Un des plus éclairés et des plus zélés parlementaires , à qiTi je demandais de me marquer précisément les bornes qui séparent l'usurpation d'avec le droit des parlemens : Les priri'^ cipes ," répondit-il , en cette matière , sont fort obscurs ; mats , dans le fyi't , le parlement est fort sous un roi faible f et faible sous un roi fart. Un ministre de bonne foi donnerait peut-être la même réponse , s'il était obligé de s'expliquer sur la puissance royale , relativement à la nation.
Le régent , très-mécontent de la résistance du parlement contre les opérations de Law , avait pris le parti de se passer d'enregistrement ; mais il n'en sentait pas moins la nécessité de compter avec l'opinion publique , parce que le public compte le parlement pour beaucoup. Cependant Lavtr n'avait rien à désirer pour le succès de son système. Les billets de banque , les actions, tous les différens papiers étaient préférés ^ l'argent , qui a une une valeur fixée par toutes les nations ; au lieu que les effets en papier , ayant une valeur idéale , sont toujours susceptibles de celle que l'imagination y met. On ne ferait pas comprendre aujourd'hui la frénésie qui avait saisi toutes les têtes. Il y a des folies qui ne sont concevables que dans les temps oii règne leur épidémie. Law, qui prévoyait mieux que personne quel serait le dénoûment de sa pièce , aurait fort désiré de s'appuyer de l'approbation du parlement , et par là mettre un jour l'auteur à couvert de la vindicte publique. Mais le régent trouva toujours dans le parlement la plus grande opposition , peut-ctre autant contre la nouveauté que contre la folie du système.
Law y n'ayant plus espérance de réussir auprès de cette compagnie , conçut le projet de l'anéantir. Appuyé de l'abbé Dubois et du duc de La Force , il persuada au régent de rembourser en papier toutes les charges de judicature. Le public , prétendaientils, verrait avec plaisir supprimer la vénalité des charges; le roi deviendrait ainsi maître du parlement , et chaque place de président ou de conseiller ne serait plus qu'une commission amovible.
Quelles que soient les déclamations contre la vénalité des charges , on comprend , après un examen réfléchi , qu'il est aussi dangereux de supprimer que d'établir detertains abqs.
Le remboursement des charges , suivi du nouveau plan d'administration qu'on proposait , anéantissait la magistrature ; et de quelle nécessité n'est-elle pas en France ! Si le parlement a quelquefois embarrassé mal à propos la marche du gouvernement , quels services n'a-t^il pas rendus ! Si tons les membres ne se préservèrent pas du poison de la ligue , c'est le corps qui l'a étoufiCée. Ceux même qui. formaient le parlement de la ligue.
RÉGENCE. iç»
^ déclarèrent > au milieu des Guise» el des Espagnols , pour le» principes de la moxiarchîe. Cest donc le parlement qui a conservé la couroaiie dans la maison régnante. Quelque exagérées que soient ses prétentions y si le roi fait craindre sa puissance , c'est le parkuaent qui la ùlt respecter. Quel avantage n'est-ce paa pour le roi d'a¥oir un corps dont les principes , toujours 8ub-< sistans j s'opposent aux entreprises de la cour de Rome , à celles même du clergé de France , séculier ou régulier ! Quel avantage poor les sujets , que ce même corps puisse mettre quelques entraves aux excès du crédit ministériel ! Le parlement peut suppléer à la faiblesse d'un prince timide ; éclairer un roi puissant , mais superstitieux y contre les suggestions d'un confesseur fanatique. Dans combien d'occasions un roi ne peul-il pas laisser faire ua bien y que sa prudence ITempéche d'opérer lui-même ou- Tertement.
Quoiqu'une nomination de bénéfices ne soit pas un événement d'bistoire y je parlerai de celles qui auront quelque chose de singulier. L'abbé de La Tour-d'Auvergne fut nommé à l'archevêché de Tours. L'abbé de Thésul , qui écrivait la liste sous la dîctée du régent : Ah ! monseigneur , quel sujet I s'écrîa-t-il ; faites attention au scandale. Que diable! dit le régent , je lésais bien ; mais les Bouillon me persécutent ; je veux m* en délivrer; écris toujours. Thésul écrivit. On nomma en même temps évcque de Sisteron le jésuite LaflSiteau , chargé des affaires à Rome , ou il vivait comme le nonce Ben^voglio à Paris ; de sorte qu'avant de se faire sacrer , il fut obligé àe faire , chez un chirurgien » une quarantaine qui lui tint lieu d'une retraite au séminaire. Cétait un des grands arc-boutans de la constitution. Ce ne fut pourtant pas ce qui le fit évêquei L'abbé Dubois lui ayant fait part du désir d'être cardinal , le payait k Rome pour en préparer les voies. Le jésuite, qui avait les mêmes vues , prenait l'argent et s'en servait pour lui-même. Les coquins se devinent ; l'abbé s'en aperçut ; et , n'étant pas encore assez puissant pour en prendre une vengeance , qui eût dévoilé ses desseins , résolut de s'en debari'asser , sous prétexte de récompenser ses services. La£iteau , •î différent des anciens évêques y le fut , comme eux y malgré lui. Egalement éloigné de Rome et de la cour , il se vit honnêtement relégué à Sisteron.
Le Blanc , secrétaire d'État, profitant de son crédit , fit , dans la même promotion , donner l'évêché d'Avrançhes à l'abbé Le Blanc , son frère y curé de Dammartin , honnête homme et bon ecclésiastique.
L'abbé Guérin de Tencin alla remplacer Lalfiteau à Rome , afin qu'on ne s'y aperçût pas qu'on y eût rien perdu. Celui-ci ,,
%oo RÉGENCE.
à beaucoup dVgards , yalait ini%ux que son prédécesseur! Fils d'un président au parlement de Grenoble , né avec de la figure et de l'esprit , surtout celui d'intrigue , sans scrupules ni mœurs de son état , il parvint à la plus haute fortune , puisqu^il est mort cardinal et arcbevétpe de Lyon. Il fut parfaitement secondé dans sa carrière pr une sœur chanoinesse , qui ne faisait qu'une âme et un cœur avec ce frère , reporta sur lui toute l'ambition qu'elle aurait eue , si son sexe la lui eûl permise. Elle ne se réserva que la galanterie , qu'elle a aussi souvent employée comme moyen de réussir que pour ses plaisirs. Je l'ai beaucoup connue ; on ne peut pas avoir plus d'esprit ; elle avait toujours celui de la personne à qui elle avait affaire. Le frère et la sœur s*étaient fait un système suivi de flatterie , et , quoiqu'ils eussent rindiscrétion de l'avouer, et qu'ils le portassent jusqu'au dégoût, il leur a toujours réussi. Le génie des plus habiles intrigantes s'éclipsait devant celui de la Tencin. Elle était très-jolie étant jeune, et conserva , dans l'âge avancé, tous les agrémens de Tesprit. Elle plaisait à ceux même qui n'ignoraient ri»i de ses aventures. ^
Ses parens la firent religieuse malgré elle , dans le couvent de Mont-Fleury , près de Grenoble. En faisant ses vœux , elle songea aux moyens de les rompre , et son directeur fut l'instrument aveugle qu'elle employa pour ses desseins. C'était un bon ecclésiastique , fort borné , qui devint amoureux d'elle , sans qu'il s'en doutât le moins du monde. La pénitente ne s'y trompa nullement , profila habilement du faible du saint homme , en fît son commiiisionnaire zélé , en tird les écîaircissemens nécessaires, et lorsque les choses furent au point où elle les désirait , elle réclama contre ses vœux , et réussit enfin à passer de son cloître dans un chapitre de Neuville , près de Lyon , en qualité de clianoinesse. Je tiens tout ceci d'elle-même. Bientôt elle fut aussi libre qu'elle pouvait le désirer. L'inclination que l'abbé Dubois prit pour elle , acheva le reste. J'ai ouï dire qu'elle eut avec le régent une intrigue qui ne dura pas ; elle se pressa un peu trop d'aller à ses fins, et dégoûta le prince , qui ne la prit qu'en passade , et dit
qu'il n'aimait pas les p qui parlent d'affaires entre deux
draps. Elle tomba du maître au valet , et le crédit qu'elle prit sur l'abbé Dubois, la consola. Ce n'était pas son coup d'essai ; elle avait déjà eu un enfant en 1717 , de Destouches, appelé communément Destouches-Canon (i).
Elle aimait passionnément son frère , l'abbé de Teocin , dont l'avancement devint presque l'unique objet de toutes ses intri*
(i) Cet enfant est devenu un homme illustre , et qui a «atant de ver tut (jue de lumièref. C'est d^Alembert
gués. Nullement intéressée., elle regardait l'argent comme «n moyen de parvenir, et non comme un but digne de la satis-» faire. Elle n'a jamais joui que d'un revenu très-médiocre, et ne voulait de richesses que pour son frère , afin qu'elles pussent aider à l'ambition. Elle était d'ailleurs trës-serviable , quand elle n'avait point d'intérêts contraires. Elle ambitionnait la réputation d'être amie vive ou ennemie déclarée , saisit habilement quelques occasions de le persuader, et s'attacha aiusi beaucoup de gens.de mérite.
Elle n'euf pas besoin tie tout son crédit sur l'abbé Dubois , pour l'intéresser en faveur de l'abbé de Tencin. Le premier reconnut bientôt que l'autre était l'ouvrier qu'il lui fallait. Il commença par le charger d'une opération ecclésiastique qui n'était pas difficile, et devait cependant faire du bruil. C'était la conversion de Lavf. Cet Écossais connaissait déjà assez la France pour savoir qu'on n'y punit guère les coupablei qui ont occupé de grandes places. En conséquence , il voulut se faire contrôleur* général. Il ne le pouvait sans être naturalisé, ni se faire naturaliser sans se faire catholique. Il se portait pour protestant , et l'abbé de Tencin fut chargé de ce prosélyte. Après le temps sup-. posé nécessaire pour une telle conversion , Law fit son abjuration à Melun , de peur qu'elle ne fût prise en plaisanterie dans la capitale ; et l'abbé de Tencin retira de ce pieux travail beaucoup d'actions et de billets de banque. Je vois cependant, dans une de ses lettres à sa sœur , qu'il se plaint de ce que sa fortune ne répond pas à l'opinion publique , et regrette fort de ne l'avoir pas justifiée. Quoi qu'il en soit , cette espèce de simonie ne lui fit point d'affaires ; mais il fut déféré au parlement pour une autre , par un abbé de Vessière, et lit une étourderie majeure dans ce procès, oii il 'assista en personne à la plaidoirie. Aubry, avocat adverse , ayant paru faiblir dans ses allégations, l'avocat de Tabbé de Tencin voulut s'en prévaloir , cria contre une accusation vague et destituée de preuves , et nia le marché simoniaque. Aubry joua l'embarras. L'abbé crut faire merveille de saisir ce moment pour confondre la calomnie , et s'offrit de s'en purger par serment , si la cour le permettait. An.ssitôt Aubry l'arrêta, dit qu'il n'en était pas besoin , et produisit le marché en original. Ce fut un coup de théâtre. Les juges montrèrent leur indignation ; les huées partirent de l'assemblée ; l'abbé , confondu, essaya de s'évader ; mais des gens charitables lui fermèrent le passage , et ne le laissèrent fuir qu'après l'avoir donné long-temps en spectacle.
L'abbé de Tencin , n'ayant plus rien qui l'engageAt à rester k Paris j partit pour l'ambassade de Rome. Je vois encore dans ses
ao2 RÉGENCE.
lêltres qu'il a toujours eu cette affaire-là sur le cœur. Nous le verrons bientôt à Eome , profitant de la leçon de prudence qu'il avait reçue ^au parlement, montrer lui-même quel parti on peut tirer d'un marché signé. '
Le motif qui m'a fait parler d'une nomination de bénéfices , qui exigeait quelques rembarques , m'engage à m'arréter un peu sur une nomination de cardinaux de cette même année. Belluga | évêque de Murcie en Espagne, fut de cette promotion. Ce prélat avait rendu les plus grands services à Philippe Y, dans la guerre de la succession. Lorsque ce prince fut obligé de fuir de sa capitale, Belluga exhorta ses diocésains à la fidélité, et , joignant aux prédications pathétiques un exemple qui l'était encore plus, il vendit tout ce qu'il possédait, paya de son bien deux mois de solde aux troupes, fit subsister l'armée, enfiamma en£n tous les Espagnols d'un héroïsme qui remit le roi sur le trône. Belluga , croyant n'avoir fait que son devoir, ne parut point à la cour après le rétablissement du roi , et ne s'occupa , dans son diocèse , que des fonctions épiscopales.
. Nous avons vu qu'AIbéroni , pour subvenir aux frais de la guerre contre l'Empereur^ fit demander au pape , par PhilippeY, un induit, en vertu duquel on taxa tous les biens ecclésiastiques. La taxe fui poussée bien au-delà de l'induit. Belluga, regardant la sur-taxe comme un abus de l'autorité, refusa de payer. L'exemple d'un prélat si respecté fut suivi de tout le clergé. Le pape, mécontent de PhilippeY, révoqua l'induit; et le roi, voulant, de son autorité , faire continuer la levée de l'imposition , menaça inutilement l'évéque de Murcie, qui persista dans son refus.
Dans ces circonstances , le pape fit une promotion de dix cardinaux, et y comprit Belluga. Ce prélat déclara qu'il n'accejpterait pas sans la permission du roi son maître, qui était fort éloigné de la donner. Philippe V, regardant cette nomination comme une injure personnelle à lui, ne l'eut pas plutôt apprise, qu'il envoya défendre à Belluga d'accepter j mais le refus avait prévenu l'ordre du roi. Le pape , alors plus mécontent que le prince, écrivit à Belluga un bref portant ordre de prendre la pourpre, en vertu de la sainte obéissance. Belluga répondit au saint père qu'il était indifférent pour la religion qu'il fut cardinal ou non ; mais qu'il était du dévoie d'un sujet d'obéi^ à son prince. Le pape menaça le prélat, qpi ne fut pas plus ému des menaces du saint père , qu'il ne l'avait été de celles du roi sur l'imposition, ne s'en fit pas le moindre mérite à là cour, et refusa aussi constamment le chapeau que la taxe.
Plusieurs mois après , l'acconmiodement se fit entre les deux cGiirs } sans que Belluga daignât s'en informer ; alors, le roi en-
RÉGENCE. 2o3
voya à Rome sa nomination au cardinalat en faveur de Belluga, à qui il donna ordre en même temps d'accepter. L^ cardinal vint k Madrid, présenta sa calotte au roi, la reçut de sa main , et retourna dans son diocèse.
On ne croirait jamais qu'une telle conduite fût celle d'un prélat espagnol ; en voici' le contraste dans un cardinal français de U même promotion.
Mailly, d'une ancienne noblesse de Picardie (i), né pauvre, et qui le fut long-temps , était enfin parvenu à être archevêque d'Arles , et ensuite de Reims. Il ne lui manquait, pour couronner sa fortune , que le chapeau de cardinal ; et il y avait aspiré dès le temps oii il était à peine en état de se vêtir. Il entretint une correspondance suivie avec tout ce qui tenait à Rome , et gardait, sur ce commerce , un secret d'autant plus exact, qu'il avait pensé être perdu sous le feu roi , pour avoir écrit au pape. C'était alors un crime d'état , pour un ecdésiastique , que d'écrire à Rome autrement que par le ministre des affaires étrangères ou par les banquiers expéditionnaires. Il fallut , pour le sauver et le faire nommer depuis à Reims , tbut le crédit du père Tellier. Mais dès que la constitution eut fait oublier nos principes , et que le régent eut permis toute licence , Mailly ne se contraignit plus. Jaloux de la considération dont jouissait le cardinal de Noailles , il entreprit de se distinguer dans le parti opposé , et y laissa bientôt derrière lui les plus fanatiques , qu'il appelait les tièdes. Il fut si 'flatté de voir une de ses lettres pastorales brûlée par un arrêt du parlement , qu'il fonda une messe en actions de grâces , disait-il , d'avoir été digne de participer aux opprobres de Jésus-Christ , et de souffrir pour la justice. Il espérait que le parlement l'attaquerait là-dessus ; mais on voyait siclai«rement qu'il ambitionnait le titre de martyr , dont la couronne serait le chapeau de cardinal , que , pour le punir , on le laissa en paix.
Cependant ses incartades faisaient merveilleusement pour lui à Rome , et il acheva de gagner le cœur du pape , en le priant de lui faire part de ses homélies , dont on parlait , disait-il , avec admiration. C'était l'endroit sensible du bon Clément XI, qui se piquait d'écrire supérieurement en latin , et cela pouvait bien être , avec le secours du jésuite Jouvenci et autres. Le pape ,
(t) II éXa\K frère du comle de Maîlly , qui cpoota une nièce de madame de Maintenoo. La comtesse de Mailly fut danc d^atoor de la duchesse de Bourgogne. Le marquis de La Vrilliére dpousa une 611e du comte de Mailly. Le comte de Saint-Florentin et la comtesse de Maurcf as sont enfans d^ cette Mailly.
fto4 RÉGENCE.
charmé de trouver à la fois dans Maillj tant de religion et de goût , le nomma cardinal //n^rzo moiu.
Le régent , déjà très-mécontent de rarchevéque , entra dans la plus violente colère, et ordonna aussitôt à Villeron (i) , enseigne des gardes du corps, d'aller k Reims défendre à Tarche- \éque d'en sortir et de porter la calotte ; de la lui arracher , s'il la lui trouvait; et s'il le rencontrait en chemin, de le faire rétrograder.
La Vrillière , neveu de l'archevêque , lui avait dépéché un courrier, pour le prévenir de la colère du régent et parer aux imprudences que l'engouement de la calotte lui ferait faire. Cela ne l'empêcha pas de partir pour Paris, et il avait déjà passé Sois-« 9ons lorsque Villeron le rencontra. Heureusement rarche\éque n'avait pas sa calotte ; il était trop bien averti : Villeron fut fort aise de u*avoir pas de violence à faire , notifia ses ordres à l'archevêque , l'exhorta à retourner sur ses pas., et , après beaucoup de pourparlers , le ramena à Soissons où ils couchèrent. Le lendemain il fut question de continuer la roule vers Reims. L'ar^ chevêque dit à Villeron qu'il était inutile de le conduire ; que cela ne ferait qu'un éclat désagréable ; que l'ordre était censé exécuté ; que , pendant qu'il retournerait à Reims , Villeron irait à Paris rendre compte au régent de l'obéissance avec laquelle ses ordres avaient été reçus. Villeron se reudit ; mais à peine était-il parti , que l'archevêque le suivit assez lentement pour ne le pas retrouver , et assez vite pour arriver le même jour à Paris , où il se tint caché.
L'abbé de La Fare , intrigant , actif, bavard , ne doutant jamais de rien , difficile à déconcerter , et très-propre à essuyer la première bordée de l'abbé Dubois , vint le trouver de la part de l'archevêque, dont il était grand vicaire. Dubois , enragé de voir deux cardinaux français (2) nommés à la fois ; sentant qu'un troisième chapeau , auquel il aspirait , sans oser encore le dire » n'en serait que plus diflicile à obtenir , avait lui*même enflammé la colère du régent. On peut juger de là comment il traita La Fare. L'orage fut violent ; La Fare laissa tout couler; puis, d'un air a£fectueux , il représenta à l'abbé Dubois qu'il ne convenait pas à un homme de son mérite , à un grand ministre comme lui,
(i) Gendlhomnie proTencal , fiU d'une sœur du cardinal de Jansou. Il t'appela y dans la suite, le* comte de Cambis , fut cheralier des ordres, et ambassadeur k Londres, où il est mort.
(a) Lé cardinal de Gesvres , archevêque de Bourges , citait l'autre. II avait eu successivement la nomination du roi de Pologne , Auguste , puis de Sta« nislas , et une seconde fois du roi Auguste après son reublissement. Il se démit ensuite de son archevêché ea faveur de Tabbë de Roye , qui a. «'l«' la eardinal de La Rochefoucauld.
REGENCE. so5
fait pour être cardinal^ de s'opposer aux grâces du pape , le supplia d'y faire réflexion , et se retira.
L'abbe Dubois profita de l'avis, comprit que, tôt ou tard , il faudrait accommoder cette affaire, et qu'il valait encore mieux s'en faire un meVite à Rome , que de le laisser à d'autres. Il était d'ailleurs si flatté que labbé de La Fare le trouvât fait pour la pourpre ! Le projet était donc naturel ; mais il ne fallait pas non plus y mettre soi-même obstacle.
Il manda l'abbé de La Fare , et , sans passer trop brusquement de la fureur de la veille à des caresses maladroites , il ne montra plus qu'un reste d'humeur et d'embarras. La Fare le pénétra , résolut de lui abréger la moitié du chemin , en prenant lestement son parti : Monsieur, lui dit-il , je vais vous parler franchement; je nai aucun ressentiment de la manière dure dont vous me traitâtes hier ; je vis bien que vous me parliez en ministre. Vous autres, grands politiques , vous ne pou\^ez pas faire autrement ; mais vous n'êtes sûrement pas fâché de faire quelque chose d'agréable au pape, dont vous aurez inces^ samment besoin; car on voit bien que vous ne pouvez pas manquer d'avoir bientôt le chapeau. La Fare partit de là pour se répandre en éloges , avec une fausse naïveté dont le ministre fut la dupe. L'abbé Dubois, trës-content de l'ouverture que La Fare lui donnait, pour sortir d'embarras , lui dit en souriant: Vous êtes trop clairvoyant , Vabbé : il faut bien que j'avoue que vous m* avez deviné ; laisse z-'moî ramener M. le régent ; mandez seulement à votre archevêque de se rendre secrètement ici^ et de s'y tenir caché, jusqu*à ce que je l'avertisse ; cela ne sera pas long. Nos deux fripons s'embrassèrent , se louèrent réciproquement sur leur pénétration , et se séparèrent fort contens l'un de l'autre , chacun s'applaudissant en soi-même , La Fare cependant avec plus de raison que Dubois. Il fut enfin convenu que l'archevêque se rendrait secrètement au palais-Royal , ferait au régent les plus respectueuses excuses ; de là retournerait à Reims , n'v prendrait ni titre ni marque de la dignité de cardinal ; que , dans toutes ses lettres adressées dans l'intérieur du royaume , il ne signerait ^[vl archevêque de Reims ^ avec permission cependant de signer cardinal de Maillj- dans celles qu'il écrirait pour le pays étranger.
Tout fut ponctuellement exécuté. L'archevêque , retourné k Reims, y languit plus de trois mois, avec la consolation de tirer tous les jours de sa poche la précieuse calotte , de la regarder , ^e la baiser, de l'essayer devant un miroir, mourant d'impatience de l'arborer en public?
Le régent voulut tirer parti de cette situatioz^ pour procurer,
ici6 RÉGENCE/
sinon la paix , itx moins une trëte dans l'église. Le cardinal de Moailles venait de donner un corps de doctrine, approuvé des cardinaux de Rohan et de Bmi , et qu'ils eurent pourtant l'art de faire échouer dans la suite, par un tour de prêtres. Il s'agissait de faire sigper l'ouvrage par les prélats absens. On n'avait garde d'oublier l'archevêque de Reims, dont la signature ferait d'autant plus d'impression sur les autres , qu'il était ennemi déclaré du cardinal de Noailles ; et cela faisait craindre un refus.
L'abbé Dubois proposa cette commission k La Fare, qui était resté à Paris , le négociateur de son archevêque. La Fare objecta la difficulté d'obtenir la signature d'un homme qu'on laissait depuis si long-temps dans une position humiliante. Il ajouta qu'il n'y avait, pour l'y engager, d'autre moyen que de lui accorder enfin les marques de sa dignité, et lui donner, en même temps, une distinction qui |^t réparer le traitement qu'il avait essuyé. Le corps de doctrine n'était porté aux autres prélats que par des ecclésiastiques du second ordre. La Fare proposa de l'envoyer par Languet, évêque de Soissons , premier suffragant de Reims; nous verrons pourquoi. Le régent y consentit ; mais , pour flatter la vanité de l'archevêque , et s'assurer en même temps de la signature, il chargea Languet de deux lettres cachetées. Dans l'une il ordonnait à l'archevêque de signer sur-le-champ, sans quoi il devait renoticer pour toujours au chapeau , et passer sa vie en exil. Dans la seconde , il l'exhortait à signer dans les termes les plus flatteurs , lui laissant néanmoins toute liberté, et l'assurant que, refusant ou acceptant , il pouvait venir recevoir sa calotte des mains dil roi. L'archevêque, à la lecture des deux lettres, fut bientôt déterminé. Il signa tout ce qu'on voulut , montra la seconde lettre à tout le monde , supprima la première , et vint jouir de l'objet de srs vœux , en recevant la calotte.
Le dessein de La Fare, en proposant Languet, n'avait pas été seulement d'honorer le cardinal de Mailly , mais encore de relever son triomphe par l'humiliation du prélat qui avait le plus déclamé contre la promotion. Si la pourpre était le prix du fanatisme , Languet n'avait pas absolument tort d'être jaloux. Mailly avait eu un mandement brûlé par la main du bourreau ; mais Languet en avait eu deux. Son zèle n'en fut pas refroidi ; il continua de servir Rome en troublant l'église , et mourut enfin, sans calotte, plus de trente ans après. * La promotion de dix cardinaux ne fit pas tant de bruit en Europe, que la chute du seul Albéroni.
Nous avons vu le soin qu'il prenait d'écarter de Madrid tous
RÉGEIÎCE. ao7
les Parmesans , [A>ur n*ayoir pas de tëmoins de son ancienne bassesse, ou par crainte qu'ils n'eussent plus de facilité que d'autres , d'approcher de la reine. Il ne put cependant réussir k empêcher cette princesse de faire venir sa nourrice , Laura Piscatori, dont elle fit son assafeta ou première féiiime de chambre 9 place plus distinguée en Espagne qu'en France, où elle donne pourtant le crédit qui suit toujours l'intimité domestique.
Laura , paysanne aiussi fine que" rustre , sachant tout ce qu'Albéroni avait fait pour l'empêcher d'arriver , ne fut pas la dupe des ménagemens extérieurs du minisire, aperçut la haine et la rendit. Le cardinal insinuait sourdement à la reine la distance qu'elle devait mettre dans sa confidence entre elle et sa nourrice. Laura, sans entrer dans ces distinctions fines, attaquait brutalement le ministre, n'aiguisait pas %^$ traits, mais portait des coups assommans.-
Le régent voulait se délivrer d'Albéroni , son ennemi person* nel. L'abbé Dubois, instruit par ses espions de l'ascendant de Laure sur la reine d'Espagne , et sachant , par le sien sur son maître, combien ce ressort est puissant, entreprit de s'en servir pour accabler le ministre. Il fit offrir k Laura tout l'argent qu'elle voudrait ; car elle ne pouvait pas prétendre autre chose de sa faveur. Ainsi, l'intérêt réuni à la haine détermina la nourrice. Il n'était pas difficile de lui persuader que le bien de l'état s'accordait avec le sien. Quelque idée avantageuse qu'Albéroni eût pu donner de ses projets k leurs majestés catholiques , il lui était impossible de cacher les mauvais succès : la flotte détruit^, des places prises , des troupes battues ou forcées de se retrancher , un roi sans alliés , obligé de soutenir une guerre ruineuse et malheureuse contre les premières puissances , les projets du ministre, grands si Ton veut, mais sans moyens satisfaisans, et dès là insensés.
Laura profita de tous 9es avantages , fit envisager k la reine , et par elle au roi, l'ambition et la folie d'Albéroni. On est trop heureux quand les princes jugent, comme le peuple, les ministres et les généraux par les succès : c'est le plus sûr. La reine, consternée de ses désastres , humiliée de son choix, se dégoûta de son ministre; et comme tous les manifestes des états ligués contre TEspagne n'attaquaient directement qu'Albéroni, elle crut , en le sacrifiant , mettre à couvert l'honneur de la monarchie ; et Albéroni reçut , par un billet de Philippe Y , ordre de sortir en vingt-quatre heures de Madrid , et dans quinze jours de la domination d'Espagne , avec défense de voir personne , d'écrire au roi, k la reine et k qur que ce fût. On mit, en
2o8 RÉGENCE.
même temps, anprës de lui un oHicîer des gardes du corps» pour veiller sur sa conduite jusqu'à la frontière.
A Barcelone, le lieutenant de roi lui donna une escorte de cinquante cavaliers qui lui furent très -utiles; car deux cents miquelets l'ayant attaqué à Trenta-Passos , le cardinal, à la tête de Tciicorte et de ses domestiques , fît face à ces brigands, et parvint à les écarter.
Pendant qu'Aibéroni s'éloignait , on s'aperçut à Madrid qu'il emportait des papiers de conséquence , et entre autres le testament de Charles 11 , qui instituait Philippe V héritier de la mo« narchie. Il avait apparemment dessein de gagner la protection de l'Empereur, en lui livrant un titre si précieux. On fit courir après lui , et il fallut user de violence pour le fouiller.; mais le détachement qui l'avait défendu contre les miquelets , obéissant alors aux prdresdu roi, l'oiUcier fit défaire le bagage et ouvrir les coffres du cardinal. Tout , jusqu'à sa personne, fut exactement visité. Le testament et généralement tous ses papiers furent saisis ; et l'oflicier , jusqu'à ce moment respectueux pour le cardinal , le traita en exécuteur militaire , et le quitta.en l'envoyant , en termes formels , à tous les diables. Jamais victoire n'avait fait éclater , en Espagne , autant de joie que la disgrâce du ministre : chacun en publiait ce qu'il savait et ne savait pas. Des actes de despotisme ministériel sont toujours si communs, qu'on n'est pas réduit à citer faux. Le roi était le seul à les ignorer ; la reine devait les savoir; mais, pothr son honneur, elle feignnitde les apprendre. Les puissances étrangères félicitèrent, à cette occasion , leurs majestés catholiques; et, dès ce moment, on ne douta plus de la paix.
La manière dont Albéroni venait d'être visité , et les insultes qu'il craignait encore en Espagne , lui firent presser sa marche vers la France , et y entrer avant même qu'il eût reçu le passe-, port qu'il avait fait demander.
Le chevalier de Marcieu , iquî l'avait fort connu ^vant sa fortune , reçut ordre d'aller le joindre à la frontière , sous prétexte de civilité et de sûreté pour sa personne, sans souffrir pourtant qu'il lui fût rendu aucun des, honneurs d'usage, de l'engager à parler sur les affaires d'Espagne, le roi, la reine, le ministère actuel, et sur tout ce qu'il nous importait de connaître, et de ne le quitter qu'à son embarquement à Antibes, d'oii il comptait passer en Italie.
Le cardinal, en voyant le chevalier de Marcieu venir à sa rencontre, ne douta pas que ce ne fût pour l'observer. et en rendre compte, et le lui dit franchement. Marcieu s'en défendit toujours ; et, quoique le cardinal sût à quoi s'en tenir , il ne s^
contraignît pas davantage sur le roi et la reine , qu'il traitait d^ingrats. Si la reine, disait-il , qui a le diable au corps, trouve un don général, elle troublera F Europe : // /«/ est facile de gow verner son mari qui j dès qu'il a dit à voix basse : Je veux être maître, moi \ finit par obéir, et à qui il ne faut qu'un prie^Dieu et les cuisses (Tune femme. H ajoutait que lui , Alberooi , loin d'avoir excité la guerre , s'y était toujours opposé ; qu'il n'avait eu aucune part à la conjuration du prince ; que le duc du Maine n'y avait point paru ; mais que la duchesse était une méchante diablesse , et que la plupart de ses partisans, qu'il ne nommerait jamais, ne valaient pas un écu de bon argent ; que le débarquement en Bretagne était une folie qu'il avait toujours blâmée ; qu'il avait même traversé l'embarquement en Espagne ; qu'il serait partout pour M. le régent, tel que ce prince pourrait le désirer ; et que les écrits contre la régence avaient tous été faiti en France. Il prétendait que le ministère qu'il laissait en Espagne , ne serait plus composé que d'ignorans obligés à des égards pour tous ceux qni approchaient un roi faible. Il ne doutait pas qu'on n'eût voulu le faire assassiner par les miquelets, en l'obligeant de passer par la Catalogne dont il avait fait punir la rébellion, au lieu de le laisser sortir par Pampeluoe, comme il l'avait demandé.
Le chevalier de Marcieu , suivant ses ordres , fit prévenir secrètement la douane de Narbonne , de visiter exactement le bagage du cardinal , sous prétexte de voir s'il n'y avait rien de sujet aux droits. .On n'y trouva que douze cents pi»toles , et aucun bijou de prix. Il fallait, vu l'état qu'il tint dans la suite à Bome, qu'il eût placé à tout événement, pendant sa faveur, des sommes considérables chez les étrangers. Il voulut persuader qu'il était pauvre; mais qu'il s'en inquiétait peu, attendu qu'il n'avait de parens qu'un neveu qu'il avait , disait-il, /??/> châtrer, c'est-à-dire fait prêtre ; et une nièce qu'il faisait religieuse. Ces détails et plusieurs autres se trouvent dans les lettres du chevalier de Marcieu , des 6 janvier vp.o , et jours suivans , jusqu'au 1". février qu'il vit embarquera Antibes, sur une galère génoise, le cardinal , qui le chargea d'un mémoire et d'une lettre oii il lui offrait les moyens de faire , à l'Espagne , la guerre la plus dangereuse. Le régent ne l'honora pas d'une réponse. J'ai rapporté ailleurs ce que le cardinal dit, en passant à Aix, sur 1« renvoi de la princesse des Ursins.
Albérotti passa d' Antibes à Livoume , et se rendit à Parme , oii il reçut tous les honneurs dus à sa dignité , par ordre du duc de Parme , dont il était né sujet. Cette vaiiçie étiquette ne le 3. 14
ai5 RÉGENCE.
consolait pas de n'avoir d'asile qu'au milieu de ses compatriotes, qui l'avaient méprise dans son origine , jalousé dans son élévation , haï par l'abus de son pouvoir , ce que les Italiens expriment par la prepotenza , et qui triomphaient de son abaissement. Il sortit de Parme, et fut, plus d'un an , errant , fugitif, et comme exilé de la terre entière. Le respect pour la pourpre romaine ne lui parut pas une sauvegarde suffisante à Rome , contre le ressentiment du pape qu'il avait traité insolemment. Ce ne fut qu'en 1721 qu'il se rendit à Rome , au conclave qui suivit la mort de Clément XI.
Le plus vif chagrin d'Albéroni fut de n'avoir pas obtenu les bulles de l'archevêché de Séville , après avoir donné sa démission de l'évéché de Malaga ; et , comme s'il eût été en droit d'attester le ciel , il entrait quelquefois en fureur , en s'écriant que le pape , l'Empereur et leurs majestés catholiques en répondraient devant Dieu. Il est sûr que , s'il fût en possession d'un siège considérable, il aurait pu, aidé de la superstition espagnole , lutter souvent contre la puissance rojale.
Je terminerai cette année par quelques événemens particuliers qui auraient coupé la narration de faits plus importans.
Le régent accorda à l'université l'éducation gratuite , c'est-àdire, que par arrêt du conseil du i4 avril , enregistré au parlement le 8 mai , on assigna le vingt-huitième du prix du bail des postes et messageries pour le paiement des professeurs , au moyen de quoi la jeunesse serait instruite gratuitement. Cette grâce a peut-être beaucoup nui à l'émulation. Il ne faut pas que les gens de lettres soient dans le besoin; mais qu'ils aient intérêt de réussir et de se distinguer. Je sais que , depuis cet établisse* ment , plusieurs professeurs se sont fort relâchés. Le gratis fera , dans les lettres , ce que l'ordre du tableau fait dans le inilitaire.
Par édit du mois de mai , les compagnies des Indes orientales et occidentales furent réunies sous le nom de compagnie de» Indes. Cet édit , ayant trouvé des difficultés au parlement , fut regardé, parle régent, comme enregistré, en conséquence du l*églement fait au lit de justice de 1718, au sujet des remontrances et des enregistremens.
Le conseil en usa encore ainsi pour l'édit du mois d'avril 1719, par lequel le roi créait des officiers dans l'ordre de S. Louis » à l'instar de celui du S. Esprit. Le garde des sceaux d'Argen- •on en fut chancelier , Le Blanc, prévôt-maitre des cérémonies , et Fleurieu d'Armenonville , greffier. Ou trouva un peu étrange de voir trois hommes de robe pqrter sur leur habit une étoile
RÉGENCE. HZ
ffor, avec CCS moti inscrits autour : Prœmium belUcœ virtutis. On disait, avec assez de raison, que le cordon rouge ne devait se porter que par ceux qui l'avaient teint de leur sang.
On essaya, cette année > un nouveau plan de perception pour la taille, afin d'en pter l'arbilraire. Cela n'a pas eu de succès , ou n'a pas été suivi , soit qu'on s'y prit mal , soit par la raison qu'il n'y a rien de si diiHcile à faire que le bien , surtout en France , où le particularisme l'emporte toujours sur l'intérêt général.
Le fameux përe Que<(nel , dont le nom serait peut-être déjà oublié , s'il n'eût pas été l'occasion de la bulle tJnigenitus , mourut à Amsterdam. Le jésuite Tellier, quelques mois avant la mort de Quesnel , rendit son Âme atroce. Après avoir été le fléau des gens vertueux, l'horreur du public, la, terreur de sa compagnie, dont il était détesté, relégué à la Flèche, méprisé de ses confrères , il succomba à la rage de ne pouvoir plus faire de mal.
Pecoil , maître des requêtes , mourut aussi cette année. Je ne parlerais pas d'un si petit événement , s'il ne me rappelait la terrible fin de son père , qui avait fait une fortune immense , en partant des plus bas emplois de la gabelle. Il ne jouit jamais de ses richesses , et ne songea qu'à les accumuler. Il avait fait faire un caveau fermé à trois portes , dont la dernière était de fer. Il y allait de temps en temps jouir de la vue de son trésor : quoique ce fût le plus secrètement qu'il pouvait , sa femme et son fils s'en étaient aperçus. Un jour qu'il y était allé , et qu'on le croyait sorti, sa famille, ne le voyant point rentrer le soir, s'en inquiéta. La mère et le fils n'osèrent , pendant deux jours, enfoncer la porte de la cave , dans la crainte de le mettre en fureur, s'il venait à rentrer. Ils s'y déterminèrent à la fin. Après avoir enfoncé les deux premières portes , ils se trouvèrent arrêtés par celle de fer , qu'ils ne pouvaient ni rompre ni desceller sans maçon ; et comme ils avaient commencé cette opération à la nuit, il fallut encore attendre jusqu'au jour. Alors, ayant fait démonter la porte , dont la clef était en dedans, comme celle des deux premières, ils trouvèrent le malheureux vieillard étendu iport entre plusieurs coffres-forts , les bras rongés , et à côté de lui une lanterne , dont la chandelle était finie.
Quelques précautions qu'on pût prendre , cet affreux spectacle avait eu trop de témoins pour que cette aventure ne fût pas connue. Ce fut à Lyon que cela arriva. La mère et le fils vinrent s'établir à Paris, oii le fils acheta une charge de maître des requêtes, comme tant d'autres. Il n'en fit presque aucunes fonctions , épousa une fille de Le Gendre , honnête et illustre
2ia RÉGENCE.
négociant de Rouen, et mourut celte année, laissant une fille unique , mariée au duc de Brissac , frère aîné de celui d'aujourd'hui.
Law , s'étant déclaré catholique, prit des lettres de naturalité; et le régent, lui trouvant alors toute l'orthodoxie et les qualités nécessaires à ses desseins , le déclara contrôleur général. Le garde des sceaux , prévoyant dès lors quelle serait l'issue du système, se retira de l'administration des finances.
Il y avait déjà long-temps que Law était ohsédé de solliciteurs qui soupiraient après ses grâces ; mais aussitôt que son état parut assuré, il eut une cour dans tontes les formes. Des femmes titrées se montraient courageusement sur le devant du carrosse de sa femme et de sa fil^le , et des hommes du plus haut rang assiégeaient son antichambre. Ils croyaient se disculper de leur bassesse , en la tournant en plaisanterie. Mais le ton plaisant , déjà usé , est en cette matière le dernier symptôme de l'incurabilité. Cette noblesse , qui sacrifie si gaiement sa vie à son honneur, immolait sans scrupule son honneur à la fortune. Nous verrons dans la suite la gangrène de la cupidité gagner la classe de la société dévouée par état à l'honneur ( le militaire ). Si la régence est une des époques de la dépravation des mœurs, le système en est une encore plus marquée de l'avilissement des âmes.
Il n'était pas possible qu'au milieu de tout l'encens qu'on brûlait devant Law, la fumée ne lui portât pas à la tête. II demanda que son fils fût admis parmi les jeunes seigneurs qui de\'aient danser avec le roi , dans un ballet que le maréchal de Villeroi avait imaginé comme la plus précieuse partie de l'éducation. Le régent ne trouva rien d'étrange dans la demande de Law ; mais le maréchal en fut avec raison très-révolté. Le petit Law fut inscrit, et voulut vivre de pair avec les premiers enfans de l'état. Ces petits seigneurs, qui n'avaient encore que l'orgueil de leur naissance, n'eurent point du tout la politique de leurs pères, et firent justice du fils de l'aventurier,^par toutes les niches possibles. Leurs parens les réprimandaient ; mais le public , plus juitte et moins poli que la cour , leur applaudissait ; ainsi , ils n'avaient garde de cesser. Heureusement pour le petit intrus, il tomba malade, ce qui le priva de danser avec le roi, mais le délivra de raille désagrémens.
Le prince de Conli joua au père un tour un peu plus sérieux. Law , fatigué de prodiguer à ce prince les actions et les billets , refusa à la fin de se prêter à sa cupidité; aussitôt le prince envoya demander à la banque le paiement d'une si grande quantité de billets, qu'on en ramena trois fourgons chargés
RÉqENCE. 2i3
d'argent. Law se plaignît au régent d'un exemple qui , s'il était suivi , allait renVferser le syslëme. Le régent ne le sentit que trop, fît au prince de Conti la plus forte réprimancle, le contint pour la suite ; et le public, également indigné dç l'avidité et de l'ingratitude , se déclara pour Law contre le prince de Conti.
C'étaient là en effet les attaques que Law redoutait ; il ne s'inqjuiétait plus guère de celles du parlement : cette cour avait été si consternée du lit de justice , qu'au lieu de s'occuper de remontrances sur les opérations de finances , elle s'était bornée à demander le rappel des exilés, comme une grâce ; et lorsque le régent rendit la liberté au président de Blamont, l'arrélé du parlement fut qu'on ferait au prince les reraercîmens les plus forts. Blamont, jugeant de là que sa compagnie était un frêle appui, y fut depuis l'espion du régent. On a quelquefois vu dans le parlement de ces sortes de conversions.
Le premier président , loin de ranimer alors le feu de sa compagnie , en craignait la vivacité. Le régent avait sur ce magis-^ trat un avantage qu'on ignorait , et qui est encore aujourd'hui une anecdote trë»-peu connue, si ce n'est de cinq ou six personnes ] la voici. Lorsque le duc et la duchesse du Maine furent arrêtés , le premier président , qui ne se sentait pas net , et désirait fort s'éclaircir de ce que le régent pouvait en savoir, lui fit demander une atidience secrète, par mademoiselle Chausseraye , dont j'ai déjà parlé. Le régent la chargea de faire entrer Je premier président par une petite porte de la rue de Richelieu , qui est au bas d'un escalier dérobé répondant aux cabinets intérieurs; et pour cet effet on confia la clef à Duplessis (i). Le premier président , introduit par Duplessis dans le cabinet du régent , qu'il trouva avec mademoiselle Chaùsseraye , arrivée par la porte ordinaire , débuta par un grand étalage de respect, de reconnaissance , d'attachement inviolable , sentimens dont il était , disait-il , bien aisé de renouveler les assurances dans un temps ou tant d'autres s'écartaient de leur devoir..
Il cherchait , en parlant , à lire dans les yeux du régent quelle impression faisait son discours. Le prince s'observa siexacte-
(i) Ce Doplessis , qa'on nomme aujoard^hui et depuis loog-tempa Bussy , très-honnéte homme , était alors d'une Egare fort aimable , fort connu da régent, et Thomme de confiance de la Chaùsseraye. Bussy des affaires c'trangères , qai a été deux ou trois fois ministre de France k Londres , passe ponr le neveu de celui dont il s'agit , et il y a apparence qu^il est Je finit de rintimite' domestique de Bussy et de la Chaùsseraye ; an surplus , c'est un bornmc de mérite. Je dînai hier arec le vieux Bussy, et nous remîmes sur le tapis Taflaire dont je parle; il me la récapitula avec beaucoup d'autres qui étaient dans les mémoires de la Chaùsseraye. Elle les fit tous brûler avant sa mort , à la persuasion de l'abbé Paadigné , son parent et son directeur.
%ii RÉGENCE.
ment, que le magistrat, n'apercevant aucun nuage, s'échauilk en nouvelles protestations, et allait se retirer fort content de lui-même, lorsque le régent^ lui présentant un papier, lui dit froidement : Reconnaissez'-vous cela ? lisez. Celait une lettre de la main du premier président par laquelle il répondait du parlement à l'Espagne , et s'expliquait si clairement , qu'il n'y avait point de commentaire à proposer.
Le premier président, frappé comme d'un coup de foudre, tomba aux pieds du régent , protestant de ses remords et implorant sa grâce. Le prince, sans lui répondre , lui lança un regard d'indignation , et passa dans une autre chambre.
La Chausseraye, étourdie de la scène, reprocha au premier président de l'avoir engagée à demander cette audience, dont le régent la soupçonnerait d'avoir su les motifs. De Mesmes, pour toute justification, la conjura de suivre le prince, et de tâcher de le fléchir. La Chausseraye , émue de pitié , alla trouver le régent , qui se récria sur le crime et l'audace du magistrat , qu'il voulait, disait-il , faire arrêter. La Chausseraye, sactiant à qui elle avait à faire: f^ous êtes trop habile, monseigneur, lui dit-elle en souriant; vous n'en Jerez rien, cela est trop heureux pour vous. Voilà un homme dont vous ferez tout et que vous voudrez dans le parlement, Vous avez quelquefois besoin de pareils coquins ( car elle ne ménagea pas le coupable pour le sauver). Il sujffit , ajouta-t-elle , monseigneur, de le tenir entre V espérance et la crainte. Je vais lui remettre un peu Tesprit , afin quil ait la force de se retirer. Là-dessus elle revint trouver le premier président , le rassura et le remit entre les mains de Duplessis , qui le soutint, comme il put, dans cet état d'abattement et le fit enfin sortir comme il l'avait fait entrer.
Le premier président resta dans la plus cruelle inquiétude , tant que dura la prison de la duchesse du Maine , et la commission de Bretagne. Aussitôt que l'affaire fut finie, et l'amnistie publiée, il reprit un ton d'assurance , se ménagea entre sa compagnie et le régent, se fit acheter aussi cher que jamais, et retira toujours de ses différentes intrigues tout l'argent nécessaire* à un faste , qui imposait au prince même qui en fournissait les moyens. Il y a apparence que l'abbé Dubois appuya le conseil de la Chausseraye, dans la vue qu'il pouvait un jour avoir besoin pour lui-même d'un juge corrompu.
Le cardinal de La Tfémouille, étant mort^ à Rome, laissa vacant l'archevêché de Cambrai. L'effronté Dubois ne crut pa6 la place au-dessns de lui , alla la demander au régent ; et , pour entrer en matière : Monseigneur, lui dit-il^ fai rêvé cette nuit
fue j'étais archevêque de Cambrai. Le régent , regardant l'abbé avec un sourire de mépris: Tu Jais des reines bien ridicules, lui dit-il. L'abbé , d'abord déconcerté , se remit aussitôt : Mais pourquoi, monseigneur , ne me feriez-vous pas archevêque comme un autre? — Toi! archevêque de Cambrai! toi! c*est actuellement que tu rêves. L'abbé , sans lâcher prise , lui cita tous les mauvais , les plats , les ignorans sujets , les garnemens dont le régent et Tellier avaient farci l'église ; mais il n'y en avait aucun qui , a quelque égard de naissance, de rang ou d'alliance , ne valût mieux ; au lieu qu'il réunissait en lui seul ce qu'on pouvait leur reprocher à tous.
Le régent, ennuyé de la liste, ^t fatigué de la persécution,, espéra s'en défaire , en lui disant : Mais tu es un sacre ! eh I quel est Vautre sacre qui voudra te sacrer? — Oh! s'il ne tient qu'à cela, mon affaire est bonnes j'ai mon sacre tout prft. — ' Eh ! que diable est celui-là , dis donc ? — yotre premier ait' mônier, monseigneur Vévêque de Nantes (Tressan) ; il est dan» votre antichambre , je vais vous V amener; Usera charmé de la préférence ; car vous me promettez F archevêché; et là-dessua accable le prince de remercîioiens ; sort dans l'antichambre ; dit à Tressan la grâce que, lui Dubois , vient d'obtenir , et le désir qu'a le régent que Tressan soit le consécrateur ; celui-ci accepte, Dubois le prend par la main , le présente au régent , redouble de remercîmens, et Tressan ajoute l'éloge du sujet.* Le prince est si étonné , qtl'il ne répond rien , et Dubois sort et publie qu'il est archevêque de Cambrai , pour arrêter toute demande. Les roués applaudissent , les libertins en rient , et les honnêtes gens les moins scrupuleux témoignent leur indignation.
(Quoique le régent parût avoir de la répugnance pour cette nomination , ce n'était de sa part qu'nne comédie ; car Dubois était trës-sûr d'obtenir l'archevêché ; puisque , dans ce temps , le régent cherchait à lui procurer le chapeau de cardinal , en avait écrit au pape deux mois auparavant , et que le jésuite Laffiteau en était le négociateur à Rome. Je vois , dans la correspondance des deux cours, qne, des 1718, le prétendant, réfugié à Rome , était dans une telle détresse , qu'il avait ofifert sa nomination à Dubois , s'il lui faisait payer la pension promise par le régent, et qui était fort en retard. Mais l'abbé n'avait garde d'accepter une nomination qui l'aurait décrédité à Londres, auprès du roi Georges. Il prit le parti de se faire un mérite de son refus , pour engager ce prince à s'intéresser lui-même auprès du régent, en faveur d'un ministre auteur de leur union. Le roi Georges sollicita en effet, en faveur de l'abbé , le régent, et même l'Empereur, sur qui il avait beaucoup de crédit. Qé-
ai6 RÉGENCE.
ment XI était assez disposé à lui donner le chapeau , pourva que la France voulût concourir à l'ôter au cardinal de Noailles ^ dont l'abbé Dubois aurait alors la dépouille. Il n'était pas facile de satisfaire le pape sur le cardinal de Noailles. Cependant, comme le saint père destinait alors le métue traitement aa cardinal Albéroni , fugitif d'Espagne, Dabois essaya de le fairç arrêter par les Génois , pour l'envoyer prisonnier à Rome ; mais ils le refusèrent.
Pendant que Laffilean intriguait k Rome (i) pour la promotion de Dubois , celui-ci jugea que la dignité d'qn siège tel que Cambrai préparerait trës-bien la décoration de la pourpre , et rendrait le candidat plus présentable. Il prit donc , pour se faire archevêque , la même voie qu'il suivait déjà pour le chapeau. Il écrivit à Néricault Destouches , qu'il avait laissé à Londres , chargé des affaires à sa place , d'engager le roi Georges k demander au régent l'archevêché de Cambrai pour le ministre auteur de l'alliance. Destouches, homme d'esprit, sentant que toute sa fortune dépendait de l'abbé Dubois, et avec quelle ponctualité il voulait être sen'î, fit la proposition au roi d'Angleterre. Ce prince la reçut d'abord avec un éclat de rire. II avait de la bonté pour Destouches , et lui permettait une sorte de familiarité : Sire , lui dit-il, je sens , comme votre^ majesté', la singularité de la demande; mais il est de la plus grande im.'^ partance pour moi de V obtenir. Comment veux^tu , répondit le roi en continuant de rire , qutm prince protestant se mêle de faire un arches^éque en France ? Le régent en rira lui-même y et n'en fera rien, — Pardonnez^moi , sire, il en rira; mais il le fera ; premièrement , par respect pour votre majesté ; en second lieu, parce qu'il le trouvera plaisant. ly a illeurs, F abbé Dubois est mon supérieur; mon sort est entre ses mains; il me perdra , si je n'obtiens de votre majesté une lettre pressemte à ce sujet s la voici toute écrite , et les bontés dont votre majesté m'honore , me font espérer quelle voudra bien la signer. Donne , puisque cela te fait tant de plaisir, dit le roi , et il la signa (2).
Destouches, charmé d'avoit* ce dimissoire, le fît partir à Tins» tant. Le régent ne douta point que Dubois n'eût suggéré la lettre ; mais la nomination fut décidée. Destonches , {)Our avoir si bien parlé, eut à sou retour une p^ace à l'Académie Française, qu'il méritait encore mieux par son talent dramatique. C'est de
(1) Dans la cnrresponflance de Dubois avec LaiBteau , poar pri^venir TiacoTiTt^nicnt de» lettres perrlues et cacher rintrifçuc, Dubois est clcsignd sous le nom <1c la cnmtes.HC de Gadagne, et le véritable objet de ta m'gociatioiif %n\u celui d'un procès fpi'on sollicite k Rome pour cette comte^e.
(a) La lettre de icmercloieat de Dubois, aa roi Georges^ est du 4 fcvrîer.
lui qae je tiens une partie de ceiique je viens de rapporter. J'en parlai au maréchal de La Fare, qui me ramenait des états de Bretagne, dont j'étais député, k Xti cour z Je voîs , dit-il, que cela est vrai; et, ce qui me le confirme^ c^est ce que j'ai entent du , un jour que le duc de Brancas, Noce et moi^ allions avec le régent à St.'-Cloud. Noce y qui était mécontent de Dubois , ifoulut égayer la compagnie aux dépens de F abbé. Monseigneur, dit^il, on prétend que ce coquin de Dubois veut être archevêque de Cambrai ? Cela est vrai , répondit le régent , et cela peut convenir à mes affaires. On se tut là-dessus ; le prince parut embarrassé, un peu honteux, et fai toujours remarqué qui il n^ aimait pas quon lui parlât sur cet drticle.
^'Achevons , en resserrant un peu les temps , ce qui concerne cette affaire. L'abbé Dubois , n'étant que tonsuré , il fallait commencer par prendre les ordres. Il ne douta point que le cardinal de Noailles ne Mt trës-flatté de faire ce petit plaisir à un ministre pu tissant, et qui pouvait influer si fort dans le parti qu'on prendrait sor la constitution. Dubois y fut trompé. Il était , de tout point, un sujet si indigne de l'épiscopat, que le cardinal , ne voulant pas se déshonorer par une complaisance b«'isse et criminelle, refusa nettement. On fit parler au nom du régent : il répondit avec modestie et respect, sans s'expliquer sur 1e4 motifs , et fut inébranlable. Ce refus humiliant , et gêné» ralement applaudi , fut un des plus forts argumens qui rendirent Dubois constitutionnaire.
Il n'aurait pas manqué d'évéques qui auraient brigué l'opprobre de l'ordonner; mais il ne voulait pas s'éloigner de la cour, et constater, par une absence, l'affront qu'il venait de recevoir. Il s*adres$a à Tarchevéque de Rouen , Besons , dont le diocèse s'éreiid à quatre ou cinq lieues près de Paris.
L'archevrque, très-fâché de la préférence qui l'exposait à la honte de l'acceptation ou au danger du refus, penchait fort pour le dernier parti ; mais son frère , le maréchal de Bezons , homme grossier et fin courtisan , l'attaqua sur la reconnaissance qu'ils devaient l'un et l'autre au régent , et l'entraîna sous cette apparence de bon procédé.
Dubois , muni d'un bref pour recevoir tous les ordres â la fois , et d'une permission de l'archevêque de Kouen , se rendit , de grand matin , avec l'évêque de Nantes p danS' une paroisse de village dn grand vicariat de Pontoise , la plus voisine de Paris, et y reçut tous les ordres à une messe basse.
Il en repartit assez tôt pour se trouver au conseil de régence , quoique les prepiiers arrivés eussent déjà annoncé, .en présence
2i8 RÉGENCE.
du régent , qu'il ne fallait pas attendre, Fabbé qui était allé faire ^sa première communion à Pon toise.
On se récria sur sa diligence, quand on le vit entrer; le prince de Conti lui fit un compliment ironique sur la célérité de son expédition , en fait d'ordres sacrés* Dubois l'écouta sans se démonter, et répondit froidement que si le prince était mieux instruit de l'histoire de l'église , il ne serait pas si surpris de» ordinations précipitées, et cita là-dessus celle de S. Ambroise. Chacun applaudit à l'érudition et an parallèle. L'abbé ne s'en émut pas , laissa continuer la plaisanterie tant qu'on voulut ; et, quand on en fut las , il parla d'affaires.
Pendant que Paris et la cour s'amusaient 'de l'abbé et de Su Ambroise , on expédiait les bulles , et le sacre fut fixé au dimanche 9 juin. Il se fit au Val-de-Grâce , avec la plus grande magnificence. Toute la cour y fut invitée , et s'y trouva. Les ambassadeurs et autres ministres des princes protestans y assistèrent dans une tribune opposée à celle ou était le régent, dont les grands officiers faisaient les honneurs de la cérémonie. Ce scandale ecclésiastique fut le plus superbe spectacle. Le duc de Saint-Simon , qui se vantait d'être le seul homme titré que l'abbé Dubois eût assez respecté pour l'excepter de l'invitation , offrit au régent de s'y trouver, si ce prince voulait se respecter assez lui-même pour s'en abstenir , et le régent y avait consenti ; mais la comtesse de Parabère ( La Vieuville), la maîtresse alors régnante, ayant passé la nuit avec lui, exigea qu'il irait. Il lui en représenta l'indécence : elle en convint ; mais elle ajouta : Dubois saura que nous aidons couché ensemble cette nuit ; Use prendra à moi de vous en avoir détourné; et avec V ascendant qxiil a pris sur vous, il finira par nous brouiller.Lt régent essaya de la rassurer sur ses craintes , la traita de folle : Folle tant qu il vous plaira, lui dit-elle ; mais vous irez , ou Je rompt avec vous , ne fiît-ce que pour ôter à Fabbé Vhonneur de nous désunir lui-même; et le régent alla du lit de la Parabère au sacre de l'abbé Dubois, afin que tonte sa journée se ressemblât.
Le cardinal de Rohan voulut être le consécrateur \ et , comme l'ambition , l'intérêt et l'orgueil réunis font de singuliers raisonnemens, il se persuada que le cardinal de Noailles serait humilié de voir un homme à qui il avait refusé les ordres y avoir , pour consécrateur , un cardinal prince de l'empire. Noailles ne se tint pas pour humilié ; mais le régent, très-flatté, et Dubois, très-honoré du procédé du cardinal de Rohan , lui en firent les plus vifs remercimens , tandis que le puUic était révolté de tant de bassesse.
A l'égard de» assistans , l'iévéqne de Nantes fut le premier. I! avait donné les ordres ; il était naturel qu'il suivit son gibier. Dubois n'était pas si aveuglé de la prostitution de tant d'honneurs y qu'il ne sentit que l'assistance d'un évéque respectable ferait très-bien k la cérémonie. Le régenl pria Massillon , évéque de Clermont , d'être le second assistant. Massillon aurait bien voulu s'en dispenser ; mais la grâce singulière d'avoir été fait évéque , n'ayant que du mérite, lui fit craindre que son refus ne fût taxé d'ingratitude. 11 avait fallu payer pour lui ses bulles, lui avancer de quoi se procurer les meubles nécessaires à sa nouvelle dignité , afin qu'il n'humiliât pas trop les autres par sa pauvreté, et qu'il ne ressemblât pas absolument à un ivéque de la primitive église. D'ailleurs , l'étude et la retraite avaient pu l'empêcher d'être parfaitement instruit de toute la dépravation du nouveau prélat ; ajoutez à ces raisons nne sorte de timidité que la vertu bourgeoise conserve au milieu de la cour. Il obéit enfin à la nécessité. Les rigoristes le blâmèrent, et les gens raisonnables le plaignirent et l'excusèrent.
Le mariage de mademoiselle de Valois avec le prince de Modène, n'avait pas tant fait d'éclat que le sacre de l'archevêque de Cambrai.
Les fiançailles se firent dans le cabinet du roi, oii il ne se trouva ^uère que les princes et princesses du sang , parce qu'il n'y eut point d'invitation (i).
Le lendemain , le duc de Chartres , chargé de la procuration du prince de Modène , épousa , dans la chapelle des Tuileries , mademoiselle de Valois , dont la queue était portée par mademoiselle de Montpensier, sa sœur , depuis reine d'Espagne. Le cardinal de Rohan donna la bénédiction en présence des cnrés de St.-Eustache et de St.-Germain. Après la messe , le roi donna la main à la mariée , la conduisit jusqu'à son carrosse , et, suivant l'usage, dit au cocher : j^ Modène.
Quoiqu'elle eût le même cortège que si elle fût réellement partie , elle retourna au Palais-Royal , et prolongea , autant qu'elle le put, son séjour : la rougeole qu'elle eut, et sa convalescence lui fournirent encore des prétextes pour différer son départ. Il fallut enfin Vy déterminer; mais, s'éloignant à regret, elle fit les plus petites journées, les plus longs séjours sur sa route, et n'acheva son voyage que par des ordres réitérés que lui attirèrent les plaintes du duc de Modène.
Elle songeait dès lors à profiter de la leçon de la grande-duchesse de Toscane , qui lui dit , quand elles prirent congé l'une
(i) Le* fils de France ne prient point , comme les simples princes dn sang , aux fiançaîUet de leurs enfans j mais Icrcgeni n'éuit que pétillais de France.
de l'autre : Mon enfant , faites comme moi} ayez un ou deux enfans , et tâchez de revenir en France ; il n^y a que ce pafs-là de bon pour nous. Toutes nos princesses ont en]efifet ce qu'on nomme la maladie du pays. Aussi la duchesse de Modëne y est-elle revenue des qu'elle a pu. Elle préférait , à la représentation de sa petite cour , les agrémens de la société de Paris ou elle est morte.
Aussitôt qu'Albéroni eut été cbassé , la paix ne trouva plus de difficulté ; le roi d'Espagne accéda à la quadruple alliance , et ' même écrivit au régent une lettre d'amitié. Stanhope et Dubois arrangèrent ensemble les articles que le ministère espagnol accepta. Philippe V , délivré d'Albéroni , ne prit point de premier ministre en titre, et chargea Grimaldo du rapport des affaires , en qualité de secrétaire des dépêches universelles.
Grimaldo, biscayen , prit. le nom de Grimaldi depuis sa fortune. C'était un homme de mérite, originairement commis dans les bureaux d'Orry , qui le fît connaître de la princesse des Ursins, et par elle du roi. Il parvint], par degrés , à être secrétaire de la guerre: car ojfi croit quelquefois, en Espagne , qu'un homme capable de remplir une place peut l'occuper préférablement à un noble ignorant, qui ne pourrait pas se passer des subalternes : témoins Grimaldo, Patino, l'Ensenada.
Lorsqu'Albéroni s'empara du gouvernement d'Espagne , il en écarta les créatures de la princesse des Ursins. Grimaldo fut du nombre, conservant néanmoins son titre de secrétaire d'état, mais sans fonctions. Il avait mérité l'estime publique dans sa faveur ; il la conserva , et même l'augmenta dans sa disgrâce , par l'attachement qu'il témoigna toujours pour la princesse des Ursins et Orry, les premiers auteurs de sa fortune. Modeste dans la faveur , il n'eut point à changer de maiutien après sa chute. Quoique Philippe Y l'aimât, il n'osa le soutenir contre Albéroni et la reine ; mais il le mandait quelquefois en secret , et le voyait avec plaisir. Grimaldo se trouva donc naturellement en place à la chute du premier ministre, et la reine ne put du moins lui refuser son estime.
Le régent , assuré de la paix au dehors , ne jouissait pas de la même tranquillité dans l'intérieur de l'état; l'illusion du système commençait à se dissiper. On vint insensiblement à comprendre que toutes ces richesses de papier n'étaient qu'idéales , si elles ne portaient sur des fonds réels ; et que des opérations qui peuvent convenir dans certaines conjonctures à un peuple libre, sont pernicieuses dans une monarchie où l'abus du pouvoir dépend d'une maîtresse ou d'un favori. Les profusions du régent charmaient la cour et ruinaient la nation. Les grands payèrent
REGENCE. aai
leurs dettes avec du papier, qui n'était qu'une banqueroute légale. Ce qui était le fruit du travail et de l'industrie de tout un peuple, fut la proie du courtisan oisif et avide.
Le papier perdit bientôt toute faveur , par la surabondance seule : on chercha à le réaliser en espèces ; au défaut de naatiëres monnoyées , on achetait , à quelque prix que ce fût , les ouvrages d'orfèvrerie , de meubles, et généralement tout ce qui pourrait conserver une valeur réelle après la chute des papiers. Chacun ayant le même empressement , tout devint d'une cherté incroyable , et la rareté des espèces les faisait resserrer de plus en plus. Le gouvernement, voyant l'ivresse dissipée, et qu'il n'y avait plus de moyen de séduire, usa de violence. L'or, l'argent, les pierreries furent défendus. Il ne fut pas permis d'avoir plus de cinq cents livres d'espèces. On fit des recherches jusque dans les maisons religieuses. Il y eut des confiscations ; on excita, on encouragea, on récompensa les dénonciateurs. Les valets trahirent leurs maîtres , le citoyen devint l'espion da citoyen ; ce qui fit dire à milord Stairs [qu'on ne pouvait pas douter de la catholicité de Law, puisqu'il établissait l'inquisition,, après avoir déjà prouvé la transsubstantiation, par le changement àes espèces en papier. Quand le système n'aurait pas été pernicieux en soi , l'abus en aurait détruit les principes. On n'avait plus ni plan , ni objet déterminé ; au mal du moment^ on cherchait aveuglément un remède , qui devenait un mal plus grand. Les arrêts, les déclarations se multipliaient; le même jour en voyait paraître qui se détruisaient les uns les autres.
Jamais gouvernement plus capricieux , jamais despotisme plus frénétique ne se virent sous un régent moins ferme. Le plus inconcevable des prodiges , pour ceux qui ont été témoins de ce temps-là , et qui Je regardent aujourd'hui comme un rêve, c'est qu'il n'en ait pas résulté une révolution subite ; que le régent et Law n'aient pas péri tragiquement. Ils étaient en horreur, mais on se bornait à des murmures ; un désespoir sombre et timide, une consternation stupide avaient saisi tous les esprits ; les cœurs étaient trop avilis pour être capables de crimes courageux.
On n'entendait parler à la fois que d'honnêtes familles rui- 'nées, de misères secrètes , de fortunes odieuses, de nouveaux riches étonnés et indignes de l'être , de grands méprisables , de plaisirs insensés , de luxe scandaleux.
La facilité , la nécessité même de porter sur soi des sommes considérables ^n papier , pour le négocier , rendaient les vols très-communs^ les assassinats n'étaient pas rares. Il s'en fit un ,
aaa RÉGENCE.
dont le cbitiment juste et nécessaire fit une nouyelle dans une
grande partie de l'Europe.
Antoine-Joseph , comte de Horn , âgé de vingt-deux ans , capitaine réformé dans la cornette blanche ; Laurent de Mille , Piémon tais , capitaine réformé dans le régiment de Brehenne , allemand , et un prétendu chevalier d'Estampes (i) , complotèrent d'assassiner un riche agioteur , et de s'emparer de son portefeuille. Ils se rendirent dans la rue Quincarapoix , et, sous prétexte de négocier pour cent mille écus d'actions , conduisirent l'agioteur' dans un cabaret de la rue de Venise , le 22 mars , vendredi de la Passion , et le poignardèrent. Le malheureux agioteur, en se débattant, fît assez de bruit pour qu'un garçon du cabaret , passant devant la porte de la chambre oii était la clef, l'ouvrît ; et , voyant un hdmme noyé dans son sang , il retira aussitôt la porte, la referma à deux tours, et cria au meurtre.
Les assassins , se voyant enfermés , sautèrent par la fenêtre. D'Elstampes, qui faisait le guet sur l'escalier, s'était sauvé aux premiers cris , et courut à un hôtel garni rue de Tournon , oiiî ils logeaient tous trois , prit les effets les plus portatifs et s'enfuit. Mille traversa toute la foule de la rue Quincampoix ; mais , suivi par le peuple , il fut enfin arrêté aux halles. Le comte de Horn le fut en tombant de la fenêtre. Croyant ses deux complices sauvés , il eut assez de présence d'esprit pour dire qu'il avait pensé être assassiné en voulant défendre celui qui venait de l'être. Son plan n'était pas trop bien arrangé , el devint inutile par l'arrivée de Mille , qu'on ramena dans le cabaret , et qui avoua tout. Le comte de Horn voulut en vain le méconnaître ; le commissaire du quartier le fit conduire en prison. Le crime étant avéré, le procès ne fut pas long, et , dès le mardin saint , 26 m^ars , l'un et l'autre furent roués vifs en place de Grève.
Le comte de Horn était apparemment le premier auteur du complot ; car, avant l'exécution, et pendant qu'il respirait encore suc la roue , il demanda pardon à son complice , qui fut exécuté le dernier , et mourut sous les coups.
J'ai su du chapelain de la prison une particularité qui prouve bien la résignation et la tranquillité d'âme du comte de Hom. Ayant été remis entre les mains du chapelain , en attendant le
(1) Oa Daterne, saÎTant la dédaration des deux condamnés qui , ne le connaissant- que depuis peu , savaient imparfaitement son nom. On sut depuis t]u^ii se nommait LesUng , ftgé alors de vingt ans , et fds d^un banquier flamand. Il a erre , sous le nom de Grandprë , dans diflcrcns cinu, et a passe' dans les Indes hollandaises.
docteur de Sorbonne , confesseur (i) , il lui dît : Je mérite la roue ; j'espérais quen donsidération pour mafamiUe , on chan^ gertut mon supplice en celui d'être décapité ; je, me résigne à tout , pour obtenir de Dieu le pardon de mon crime. Il ajouta tout de suite : Souffre^t-^n beaucoup quand on est roué? Le chapelain , interdit de cette question , se contenta de répondre qu'il ne le croyait pas, et lui dit ce qu'il. imagina de plus consolant.
Le régent fut assiégé de toutes parts pour accorder la grâce , ou du moins une commutation de peine. Le crime était si atroce qu'on n'insista pas sur le premier article ; mais on redoubla de sollicitations sur l'autre. On représenta que le supplice de la roue était si infamant , que nulle fille de la maison de Hom ne pourrait , jusqu'à la troisième génération , entrer dans aucun chapitre.
Le régent rejeta les prières pour la grâce. Sur ce qu'on essaya de le toucher par l'honneur que le coupable avait de lui être iiUié par Madame : Eh bien ! dit-il , j'en partagerai la honte ; cela doit consoler les autres parens. Il cita à ce sujet le vers de Corneille :
Le crime fait 1a honte , et non pas rechaiaud.
Matime vraie en morale , et fausse dans nos mœurs. Dans un état oii la considération suit la naissance , le rang , le crédit et les richesses , tous moyens d'impunité , une famille qui ne peut soustraire à la justice un parent coupable , est convaincue de n'avoir aucune considération , et par conséquent est méprisée ; le préjugé doit donc subsister. Mais il n'a pas lieu , ou du moins il est plus faible , sous le despotisme absolu ou ches un peuple libre , partout oii l'on peut dire : Tu es un esclave comme moi, ou je suis libre comme toi. Ches le despote , l'homme condamné n'est sensé coupable que d'avoir déplu. Dans un pays libre , le coupable n'est sacrifié qu'A la justice ; et quand elle ne fera acception de personne , la plupart des familles auront leur pendu , et par conséquent besoin d'une indulgence , d'une compassion réciproque. Alors les fautes étant personnelles , le préjugé disparaiu*a ; il n'y a pas d'autre moyen de l'éteindre.
Le régent fut près d'accorder la commutation de peine ; mais Law et l'abbé Dubois lui firent voir la nécessité de maintenir la sûreté publique dans un temps oii chacun était porteur de toute sa fortune. Ils lui prouvèrent que le peuple ne serait nullement satisfait , et se trouverait humilié de la distinction du supplice pour un crime si noir et si public. J'ai souvent entendu
(i) Gueret , car« de St.-pànl, qui depait l'a cte de Daniicn*»
parler de cette exécution , et ne l'ai jamais entendu MAmer que par des grands , parties intéressées ; et je puis dire que je n'ai pas dissimulé mon sentiment devant eux.
Lorsque les parens ou alliés eurent perdu tout espoir de fléchir le régent, le prince de Robec Montmorenci et le maréchal d'Isenghen d'aujourd'hui , que le coupable touchait de plus près que d'autres , trouvèrent le moyen de pénétrer jusque daus la prison , lui portèrent du poison , et l'exhortèrent à se soustraire, en le prenant , à la honte du supplice ; mais il le refusa. Va , malheureux , lui dirent-ils , en se retirant avec indignation , tu n*es digne dépérir que par la main du bourreau.
Je tiens du greffier criminel , qui m'a communiqué le procès , les principales circonstances.
Le comte de Hom était , avant son dernier crime , connu pour un escroc, et, de tous points, un mauvais sujet. Sa mère , fille du prince de Ligne, duc d'Aremberg , grand d'Espagne, et chevalier de la Toison ; et son frère aîné , Maximilien-Emmanuel, prince de Hom, instruits de la mauvaise conduite du malheureux dont il s'agit, avaient envoyé un gentilhomme pour payer ses dettes , le ramener de gré , ou obtenir du régent un ordre qui le fît sortir de Paris; malheureusement il n'arriva que )e lendemain du crime (i).
On prétendit que le régent, ayant adjugé la confiscation des biens du comte de Horn , au prince de Hom , son frère , celui-ci écrivit la lettre suivante :
Je ne me plains pas , monseigneur , delà mort de monjrhre ; mais je me plains que votre altesse royale ait violé, en sa per^ sonne , les droits, du royaume , de la noblesse et de la nation,
(i) La maison de Horn a prit son nom de la petite yille de Horn en Brabant, de Tancien comté de Loota» daus la seigneurie de Liège, près et yis-à-tis de Ruremonde. Il y a en trois branches de cette maison. Les deux premières sont «teintes. Le chef de la première ëpoasa Anne d'Eginont, renre de Joseph de Montmorenci , seignear de Nivelle. N'en ayant point en dVnfant, il adopta les deux Montmorenci quVUe avait eu de son premier mari , Philippe et Floris de Montmorenci. Philippe fut celui à qui le duc d*Albe fit couper la téie en i568. Floris , son frère , eut le même sort en Espagne , en 1570, pour avoir porté à Philippe II les plaintes des Pays-Bas, conire Pffta- ' blisscmcnt de Tinquisition. Leurs denz soeurs furent mariées dans la maison de Lallain. La seconde branche est pareillement éteinte. La troisième subsistait, en 1720, dans Maximilien - Emmanuel , prince de Horn, et son malheureux frère. Leur père, Philippe - Emmanuel , prince de Horn, avait servi en France , en qualité de lieutenant* général , aux sièges de Brisacli et de Landau , à la bauille de Spire et à celle de Ramillies, où il reçut sept blessures, et fut fait prisonnier. Lorsqu'à la paix d'Utrecht , les Pays-Bas passèrent à la maison d'Autriche , la maison de Horn rentra sous la domination de rempereui.
RÉGENCE. a25
(Le reproche n'est pas fondé ; l'assassinat prémédite est puni de la roue, sans di4inction de naissance. ) Je vous remercie de la confiscation de ses biens ; je me croirais aussi infime que lui, si je recevais jamais aucune grâce de vous. T espère que Dieu et le roi vous rendront un jouir une justice aussi exacte que vous Vavez rendue à mon malheureux Jrère.
Dans le même temps que le régeut sacrifiait Je comte de Hom à la vindicte publique , il faisait faire y en Bretagne y-un autre sacrifice à la tranquillité de sa régence. I^a chambre royale » établie à Nantes , fit le même jour, 26 mars, trancher la tête à quatre gentilshommes bretons (1) , pour crime de lèse-majesté et de félonie. Il y en eut seize d'effigies , et un trës»grand nombre d'autres dont le procès fut terminé par une amnistie. J'ai déjà parlé de cette affaire. Tous ces malheureux gentilshommes, dont la plupart ne se doutaient pas de ce dont il était question , furent les victimes des séductions de Cellamare et de la folie de la duchesse du Maine. Je n'ajouterai que peu de circonstances.
Toute la ville fut garnie^de troupes ; défenses aux bourgeois de sortir de leurs maisons ; les canons du château tournés contre la ville. Montlouis, en montant sur Téchafaud , voyant en pleurs ceux qui étaient autour , leur dit s Mes compatriotes , nous mourons pour vous , priez Dieu pour nous. D'Évry , rapporteur du procès , et qui vient de mourir , a dit plusieurs fois qu'il s'attendait k la grâce , après avoir vu rendre la liberté à la duchesse du Maine ; ce qui prouve assez qu'elle était la principale coupable.
Le régent, ne sachant comment fournir au paiement des rentes et des pensions , dont ses profusions augmentaient tous les jours la masse , avait ordonné, par arrêt du éonseil du 6 février, le remboursement en papier , ou la réduction à deux pour cent de toutes les rentes. Par édit du mois de mars suivant , toutes les constitutions de rentes furent fixées au même denier cinquante , comme si le prix de l'argent ne dépendait pas uniquement de sa rareté ou de son abondance. Le prince peut fixer le taux légal de l'intérêt ; mais il ne peut contraindre les préteurs. Le parlement reftisa d'enregistrer tant Tarrét que l'édit , et fit des remontrances qui ne constataient que le droit d'en faire , et leur inutilité. Le premier président , encore dans la crise de son entrevue avec le régent, feignit d'être malade, pour ne pas se trouver en opposition avec le prince ou avec le parlement. Nous le verrons reparaître , quand il trouvera les conjonctures favorables pour lui. Elles ne tardèrent pas.
(t) De Guer-Ponlcallet , de MontUmU, Le Mojne, dit le chevalier de Telhooet, daCoè'dic.
Tous les gens de la cour y obérés de dettes, s'en étaient libérés avec du papier , qui ne leur avait coûté que des bassesses. L'honnête bourgeoisie était ruinée , et Ton exerça , sur le bas peuple, des violences inouies , à l'occasion du Misstssipi , aujourd'hui la Louisiane. Law , voyant bien qu'il fallait donner aux actions un fondement du moins fictif, le fît porter sur les prétendues richesses qui reviendraient du Mississipi. C'était , disait-il , une terre de promission , abondante en denrées de toutes espèces , en mines d'or et d'argent. Il ne s'agissait plus que d'y envoyer des colons , qui , en s'y enrichissant eux-mêmes , seraient encore les auteurs des richesses de la France.
Cet appât ne réussissant pas , on prit tous les garnemens et les filles perdues qui étaient dans les prisons et les maisons de force, et on les fît embarquer. On se saisit ensuite des gens sans aveu ; et, comme ceux qu'on emploie pour purger une ville de coquins n'en différent guère ,-60us prétexte de vagabonds , on enleva une quantité d'honnêtes artisans et de fils de bourgeois. Les archers en mettaient en chartre privée , et l^ur faisaient racheter leur liberté. Les excès allèrent si loin que la patience du peuple s'en lassa. On repoussa les archers , il y en eut de tués ; et le ministère, intimidé à son tour, fît cesser cette persécution odieuse. On sut depuis que presque tous les malheureut , condiiits à xnain-armée , livrés pour toute subsistance à la charité des pro* vinces qu'on leur faisait traverser , avaient péri en route , dans la traversée ou dans la colonie.
Le régent et Law , ne sachant plus k quoi recourir pour faire face aux effets royaux , le conseil donna , le 21 mai , ce fameux arrêt , qui les réduisait tous à la moitié de leur valeur. Les cris furent universels, quand on vit, par cette réduction, le peu de fond qu'il y avait à faire sur l'autre moitié.
Le premier président , voyant que le régent avait perdu terre, et que tous les citoyens étaient dans un accès de fureur , reparut sur la scène , et assembla le parlement ; mais le régent envoya , dès le 27 , La Vrillière, secrétaire d'étet , suspendre toutes délibérations, et annoncer un nouvel arrêt du conseil , qui fut publié le lendemain , pour rendre aux effets toute leur valeur.
Le coup était porté. La confiance s'inspire pas degrés ; mais un instant la détruit , et il est alors comme impossible de la rétablir : aussi ne put-elle se relever. Le régent fut si effrayé luimême des cris, des rumeurs, des imprécations, des libelles mérités , qu'il essaya de rejeter totalement sur Law la haine publique, en lui ôtant l'administration des finances; et, lorsqu'on le lui amena au Palais-Royal , il refusa hautement de le voir ; mais, le soir même , il le fit introduire par une porte secrète ,
HÉGENCE. ' 207
pour luî donner quelques consolations ^ et lui faire des excuses. Comme la conduite de ce prince était au-;si inégale qu'inconséquente , deux jourj après il mena avec lui Law à l'Opéra, Ce-: pendant , pour le mettre à couvert de la fureur du peuple , il lui donna une garde de Suisses dans sa maison. La précaution n'était pas inutile ; Law avait été assailli de coups de pierres dans son carrosse, et, pour peu qu'il eût été loin de chee lui , il aurait été lapidé. Sa femme et sa fille pensèrent avoir le même sort au cours , ou elle> eurent l'imprudence de se montrer sans faire attention que la multitude n'est pas composée de courtisant. D'ailleurs, la qualité d'étranger, en FfSince et dans quelque Etat que ce soit , aggrave bien les torts d'un ministre. Si Richelieu eAt été Italien , il aurait peut-être parmi nous , malgré les éloges de l'Académie , un aussi mauvais renom que le cardinal Mazarin, quoique d'un autre genre.
Le régent se faisait intérieurement assez de justice, pour sentir qu'il avait plus de reproches à se faire qu'à Law. Celui-ci se réfugia au Palais-Royal , parce que l'émeute populaire se renouvela plusieurs fois contre lui. Il imputait la chute de son système au garde des sceaux , qui , forcé de céder l'administration des ^ finances , en avait barré toutes les opérations , et conseillé l'arrêt
du ^i niai.
Dubois , à qui le système avait procuré tant d'argent , et qui en espérait encore , appuya le ressentiment de Law ; et l'un et l'autre déterminèrent le régent à rappeler le chancelier d'Agucsseau. Law et le chevalier de Conflans, premier gentilhomme de la*charobre du régent, allèrent ensemble le chercher k Frêne pendant que Dubois allait, de la part du rcgeut, demander à d'Argenson les sceaux, qui furent rendus au chancelier, dont la réputation reçut une telle atteinte d'avoir été ramené par Law , qu'elle ne reprit que très-difficilement son premier lustre.
Les honneurs de garde des sceaux furent conservés a d'Argenson. Ces distinctions, et la fortune pécuniaire qu'il s'était procurée (car il était né très-pauvre ) , ne le préservèrent pas de la maladie de ministre disgracié, espèce de spleen qui les saisit presque tous, et dont la plupart périssent.
Dè|^iNv>ment que le contrôle général fut ôté à Law , qui ne coiy^ ^ la banque et la compagnie des Indes , Pelletier des Fof imé commissaire général des finances , et eut pour
ad messon et Gaumont.
, pour gagner la faveur du public, ou en diminuer ^9 ut d'abord associer le parlement à ses opérations.
^ conseil du !•'. juin, il fut permis d'avoir chez soi
^ d'argent qu'on voudrait; mais peu de personnes
aaS RÉGENCE-
étaient en état d'user de' la permission. Cinq députés du parler ment furent admis à conférer avec les commissaires des finances. Pour retirer les billets de banque , on <*réa vingt-cinq millions de rentes sur la ville , dont le fonds était à deux et demi pour cent, et les billets constitués étaient brûlés publiquement k l'hctel de ville. Mais cela ne donnait pas aux particuliers l'argent nécessaire pour les besoins pressans et journaliers. Les denrées les plus communes étant montées à un prix excessif, et les billets refusés par tous les marchands, on fut obligé de distribuer à la banque un peu d'argent aux porteurs de billets. La foule y fut si grande qu'il j eut plusieurs personnes étouffées ; on porta trois corps morts à la porte du palais-Royal. Ce spectacle fit une telle impression, que tout Paris fut prêt à se soulever. Le Blanc, secrétaire d'état, y accourut, manda le guet et la garde des Tuileries ; mais , en attendant leur arrivée , il prit son parti en homme d'esprit , et , apercevant sept ou huit h<»nmes robustes qui pouvaient trës-bien figurer dans une révolte populaire , et même la commencer : Mes enfans, leur dit-^il tranquillement, prenez ces corps, poriez'les dans une église, et revenez promptemeni me trouver pour être payés. Il fut obéi sur-le-champ , et les troupes qui arrivèrent, dispersèrent , par leur seule présence , la multitude qui n'avait plus devant les yeux les cadavres capables de faire tant d'impression. Une partie de la populacei avait déjà quitté le Palais-Royal , pour suivre les corps qu'on emportait, soit par une curiosité machinale, soit pour participer à la récompense promise. Le même jour , on publia une ordonnance qui défendait au peuple de s'attrouper sous les peines les plus rigoureuses.
Le gouvernement était si dépravé^ qu'aucun honnête homme n'y avait de confiance. On brûlait depuis quelques jours , à l'hôtel de ville , les billets qu'on retirait du public ; Trudaine , prévôt des marchands, en présence de qui cela se faisait , aux yeux de tout le corps municipal , crut remarquer des numéros qui lui avaient déjà passé entre les mains, et manifesta assez crûment ses soupçons. Trudaine était un homme d'un esprit droit , plein d'honneur et de justice, de mœurs sévères, élevé dans l'esprit et les principes de l'ancienne magistrature , ennemi des routes nouvelles , et encore plus de celles qui lui paraissaient obliques , des là frondeur du système , nullement politique , même un peu dur : son fils « avec plus de lumières , lui ressemble assez; c'est une bonne race.
Les soupçons du prévôt des marchands pouvaient être mal fondés ; mai« ih ressemblaient si fort à la vérité , sa place influait tellement sur la confiance publique que le régent la lui
RÉGENCE.* aaS
4ta, et la donna à Chàteauneuf. On représenta inutilement qu'il était contre toute règle de déplacer un prévôt des mar* chands avant la fin de sa prévôté , et contre toutes les lois municipales d'y placer un étranger f i) ; que cette injustice faite à un homme vertueux et cher au peuple accréditerait la défiance, loin de la détruire. Les règles n'arrêtaient guère le régent i ainsi Tcudaine fut déposé , et le seul qui ne fut point touché de cette injustice.
L'agiot, trop resserré dans la me Quîncarapoix , avait été transféré à la place Vendôme : \k , s'assemblaient les plus vils coquins et les plus grands seigneurs, tous réunis et devenus égaux par l'avidité. On ne citait guère k la cour que le chancelier, les maréchaux de Villeroi et de Yillàrs, les ducs de Saint- Simon et de La Rochefoucauld qui se fussent préservés de la contagion. Le maréchal de Yillars, fanfaron des qualités mêmes qu'il avait, traversant un jour la place dans un carrosse brillant , chargé de pages et de laquais, voulut tirer pour sa vanité quelque profit de son désintéressement. Sa marche étant retardée par la foule, il mit la tête à la portière, déclama contre la honte de Tagiot, l'opprobre de la nation ; ajoutant que , pour lui, il était bien intact sur l'argent. Il partit à rinilant une huée générale de gens qui crièrent : Et les sauvegardes I et les sau^ regardes ! dont le maréchal avait tiré grand parti , quand il commandait l'armée. Tes cris, qui se répétaient par écho d'un bout de la place à l'autre, imposèrent silence au maréchal, qui se renfonça dans son carrosse , passa comme il put , et ne revint plus haranguer.
M. le duc, se vantant un jour ingénument de la quantité d'actions qu'il possédait, Turmenies, garde du trésor royal. Homme d'esprit , et qui s'était acquis un droit ou un usage de familiarité avec les princes mêmes , lirîdit : Monseigneur, deux actions de votre aieul valent mieux- que toutes celles-là. M. le duc en rit, de peur d'être obligé de s'en fâcher. Ce même Turmenies, se trouvant k l'arrivée du comte de Charolais après trois ans de voyage, s'empressait, avec beaucoup d'autres , de marquer sa joie. A peine ce prince les regarda-t-ît ; sur quoi Turmenies, se tournant vers l'assemblée : Messieurs , dit-il , dépens sez bien de l'argent à faire voyager vos enfans s voilà comme ils en reviennent !
(i) CasUgnèret de Châteanaeaf 'c^uit ne' à Chambëri en Sftvoîe ; il aralt é%é premier prekident de la coat tiipérieare de cette yille , pu» nataralisé en France , ambassadeur en Pormgal , en Hollande , à la Porte , et préfideaft de la chambr« royale de Nantes.
l3o RÉGENCE.
Le comte de Charolais , en arrivant , entra au conseil de régence , et ne le fortifia pas.
Le chancelier , se trouvant incommodé du tumulte de Tagiot dans la place Vendôme où est la chancellerie , le prince de Cari* gnan, plus avide d'argent que délicat sur sa source, offrit son hôtel de Soissons. Il ûi construire dans le jardin une quantité de petites baraques , dont chacune était louée cinq cents livres par mois : le tout rapportait cinq cent mille livres par an. Pour obliger les agioteurs de s'en ser\'ir , il obtint une ordonnance qui , sous prétexte d'établir la police dans Tagiot, et de prévenir la perte des porte* feuilles, défendait de conclure aucun marché ailleurs que dans ces baraques.
Le parlement^ depuis que ses députés conféraient avec les commissaires des finances , se flattait déjà de participer à l'administration : cette illusion ne dura pas. Un édit portant attribution de tout commerce à la compagnie des Indes y fut porte au parlement pour y être enregistré, le 17 juillet, le jour même qu'il y eut des gens étouffés. Pendant qu'on discutait cette affaire avec chaleur, le premier président sortit un moment, dit en rentrant ce qui venait d'arriver à la banque, et que le carrosse de Law avait été mis en pièces. Tous les magistrats, se levant en pied , avec un cri de joie peu digne de la gravité de la séance : Et Law estait déchiré par morceaux ? Le premier président répondit qu'il ignorait les suites du tumulte. Toute la compagnie rejeta l'édit , et rompit la séance , pour courir aux nouvelles.
Le régent, outré du peu de complaisance du parlement, assembla, le jeudi, 18, un conseil secret oii il fut résolu de transférer le parlement à Blois. Le chancelier y opina comme les autres^ avec l'embarras d'un homme ennuyé de Texil , et qui craint d'y retourner. Il obtint cependant du régent , après le conseil , de choisir Pontoise au lieu de Blois.
Le dimanche, 21 , sans que rien eût transpiré, plusieurs compagnies des gardes s'emparèrent, dès quatre heures da matin , des cours et des dehors du Palais ; une partie des mousquetaires occupa la grand'chambre , et d'autres l'hôtel du premier président , tandis que leurs camarades portaient à tous les magistrats ordre de se rendre à Pontoise.
Cette translation du parlement à sept lieues de Paris, loin de relever l'autorité , la rendit ridicule , et devint une scène comique par les circonstances qui l'accompagnèrent. Dès le soir , le régent fit porter au procureur général cent mille livres en argent et autant en billets , pour en aider ceux qui en auraient
RÉGENCE. aSi
besoin. Le premier président eut une .somme encore plus forte pour soutenir sa table , et tira à diverses reprises plus de cinq cent mille livres du régent; de sorte que la séance de Pontoise devint une sorte de vacance de plaisir.
Le premier président tenait table ouverte, et ceux qui, par incommodité ou autrement , désiraient de rester chez eux , envoyaient à la première présidence chercher ce qu'ils i^oulaient. L'aprës-midi , des tables de jeu dans les appartemens , des calèches toutes prêtes dans les cours pour ceux et celles qui préféraient la promenade. Le premier président montait dans la plus distinguée , et de là nommait , a,u milieu de la compagnie rangée sur son passage, ceux qui devaient l'accompagner; en conséquence Messieurs trouvaient que le premier président était le plus grand homme qu'il y eût eu dans sa place. Le soir , un souper somptueux et délicat pour toutes les jolies femmes et les hommes du bel air qui , dans cette belle saison , venaient journellement de Paris et y retournaient la nuit. Les fêtes , les concerts se succédaient perpétuellement. La route de Pontoise était aussi fréqnentée que celle .de Versailles l'est aujourd'hui. Il n'eût peut-être pas été impossible d'y amener le régent. 11 fournissait aux plaisirs de ces exilés, qui en faisaient des plaisanteries plus indécentes que légères. Il ne se jugea presque point d'affaires , et il n'y eut que les plaideurs qui souffrirent de l'aventure.
La chambre des comptes, la cour des aides , le grand conseil et l'université envoyèrent des députés à Pontoise complimenter le parlement. Il en fut fait registre , et le i5 d'août la chambredes comptes et la cour des aides aifectèrent, à la procession da vœu de Louis XIII , de laisser vide la place du parlement.
Comme il faut une déclaration du roi pour la chambre des vacations, le premier président , ne la voyant point arriver, prit le parti , après quinze jours d'attente inutile , de venir trouver le régent , et de lui demander s'il ne pensait pas à donner celte déclaration. Le prince lui répondit qu'elle était toute prête ; et le jour même il parut un arrêt du conseil pour l'établissement d'une chambre royale , composée de conseillers d'état et de maîtres des requêtes , avec attribution des procès évoqués au conseil , et des causes civiles et criminelles du parle* ment, sous le nom de chambre des vacations. Là-dessus les magistrats de Pontoise prirent leurs vacances ; il n'y resta qu'un président de chaque chambre et quelques conseillers»
Le régent avait trouvé inutile de nommer au parlement une chambre des vacations, qui ne terminerait pas plus d'affaires que le corps entier qui avait refuié d'enregistrer une déclara*
tion ân4 aoAt, au sujet de ]« conciliation des^évêques sur la constitution.
Le fond de cette affaire était ausM indifférent au régent qu'à beaucoup d'autres; mais l'abbé Dubois y prenait uu intérêt tn!s-vif. Sa nouvelle dignité d'archevêque de Cambrai fortifiait ses espérances et ses moyens d'arriver au chapeau de cardinal. Il n'osait encore s'en ouvrir publiquement; mais il n'en était pas moins sûr , comme on l'a vu , de l'agrément et même de la sollicitation du régent. Ce prince avait dit à ses familiers : Si ce coquin était assez fou y assez insolent pour penser au cardinalat, je le ferais jeter par les fenêtres ^ mais il ne s'était guère plus obligeamment expliqué sur l'archevêché de Cambrai , et avait fini par. l'accorder. Il n'était donc question que de préparer les voies du coté du pape.
Dubois , puissant en argent , en crédit , en intrigues , entretenait à Rome plusieurs agens qui ne se connaissaient pas les uns les autres. L'abbé de Gamache , notre auditeur de rote (i) , découvrit le manège. Piqué du mystère qu'on lui faisait de cette ^ affaire , il la traversa de son mieux. Il avait de plus un intérêt personnel : avec beaucoup de mérite , d'esprit et d'étude , il s'était tellement distingué , qu'il était à la tête de la ' rote. II s'était fait un nombre d'amis considérables , et aspirait lui-même au chapeau , à l'exemple des cardinaux de La Trémouille et de Polignac, à qui la rote en avait ouvert le chemin. Il se livra totalement à la cour de Rome , la regarda conune sa patrie , et résolut de sacrifier tout à son ambition.
Les agens de Dubois l'instruisirent de ce qui se passait. II entra en fureur , et sur-le-champ envoya un ordre de rappel à Gamache. Celui-ci commença par s'excuser et se plaindre du peu de confiance qu'on lui marquait : Dubois rejeta les excuses , et réitéra plus durement l'ordre de revenir. Alors Gamache leva le masque , répondit fièrement à Dubois que l« rappel d'un auditeur de rote ne dépendait nullement d'un ministre ; que le feu roi , en le nommant, avait con^mmé son pouvoir ; qu'aujourd'hui lui Gamache était magistrat d'un des premiers tribunaux du monde ; qu'il faudrait un crime prouvé pour déposséder un auditeur ; que le pape , seul souverain de Rome et de la rote , serait juge d'un tel procès, s'il pouvait y avoir lieu d'en
(i) La rôle est un tribooal compote de doase ecclé&ttttiqiies ; trois romains , un milanais , un plonais , uu ferrarois , un Ye'niiien , un français « deux espagnols c*t un allemand. L'acadcmie de la Crusca tire TclymologiQ de rtHe de ce que les juges y servent tour à tour. Ducange prétend que ee nom vient de ce que le pavé de la chambre est fait de pièces de porphyre ca Ibnnc de roue.
intenter à un homme irréprocbable dans la doctrine , la con«duite et les mœurs.
A la lecture de cette lettre, Dubois fit un bond de rage, et se livra à tous ses transports furieux ; c'était sa recette pour purger son humeur : après quoi il devenait calme, capable de conseil et même de prudence.
Le procédé de Gamache , le comble de la folie et de l'insolence à l'égard de la France, lui faisait un mérite à Rome. Tout autre ministre qu'un aspirant au chapeau , eût obligé Gamache de revenir, l'eût puni ou du moins l'eût réduit, par la saisie de ses biens , à la condition d'un banni. Mais Dubois n'avait garde de se déclarer le défenseur des maximes du royaume contre les chimères ultramontaines , dans un moment oii il devait paraître les respecter. Il craignait de plus d'ébruiter ses prétentions ; il savait que Gamache avait des amis dans le sacré collège et dans la domesticité intime du pape. Il prit le parti de le gagner, et lui écrivit à l'instant qu'il ne l'avait fait rappeler que pour le placer convenablement et à sa naissance et k son mérite en lui donnant l'archevêché d'Embrun. Gamache qui , après s'être fait craindre de Dubois , n'était pas fâché de s'en faire un ami , répondit par une lettre de reconnaissance , mais refusa l'archevêché , satisfait , disait-il , de rester auditeur de rote , et offrit ses services pour les vues de Dubois. Dès ce moment, les deux ambitieux s'entendirent à merveille : Gamache fut très-utile au ministre pour le chapeau , et y serait parvenu lui-même si la mort ne l'eût pas arrêté dans •sa course.
Dubois , voulant plaire au pape et se signaler par un service éclatant , avait résolu de faire accepter la constitution. M'ajant pas trouvé dans le parlement les facilités qu'il désirait pour l'en** registrement de la déclaration , il crut que le grand conseil suppléerait au parlement , et persuada le régent que cela aurait le même effet. ,,
On ne peut pas se conduire plus militairement qu'on le fit dans cette affaire. Le régent , par le conseil de Dubois, fit lire la déclaration au conseil ; et , sans prendre les voix , la regarda comme approuvée.
On suivit k peu près le même procédé au grand conseil. Le régent , ne se flattant pas que les magistrats de ce tribunal se prêtassent à un enregistrement pur et simple, se fit accompagner des princes, des ducs et pairs , des maréchaux de France; ces derniers , comme officiers de la couronne , ont voix dans ce tribunal , quand ils y accompagnent le chancelier ; au lien qu'ils ne l'ont au parlement qu'en vertu dp la présence du
roi qu'ils y suivent. Eii effet , plusieurs magistrats opinèrent avec force contre la déclaration ; un d'eux , nommé Perelle , nlléguant les principes dont il appuyait son avis, le chancelier lui demanda oii il avait trouvé de telle; maximes; Perelle répondit froidement : Dans les plaidojers de feu M, le chan» celier d'Agves'ieau, Cependant le cortège du régent étant supérieur en nombre aux magistrats, la déclaration fut enregistrée, et il n'y eut personne qui ne regardât cet enregistrement comme un acte forcé qui n'avait rien de solide : le pape même n'en fut pas satisfait. La cour de Rome, plus attachée qu'aucune autre à ses maximes , savait combien une opinion nationale a de pouvoir sur les peuples; c'est en France le fondement le plus solide de la loi salique. Un enregistrement libre fait au parlement , semble parmi nous la sanction de la loi , et cette cour est seule en droit ou en possession de faire observer ses décisions par les tribunaux inférieurs.
Dubois ne fut pas long-temps à s'apercevoir qu'il n'avait rien fait pour Rome ni pour lui-même , et qu'il avait compromis son maître ; mais comment revenir sur ses pas ? Il s'était joint à Law , pour persuader au régent que les parlemens, loin d'être utiles, étaient un obstacle continuel aux opérations du gouvernement ; qu'il fallait les supprimer et rembourser toutes les charges en billets de banque, c'est-à-dire, leur faire banqueroute ; et qu'alors le roi serait véritablement le maître : comme si le pouvoir arbitraire ne détruisait pas tonte monarchie !
Ce projet avait déjà été proposé , et l'on, était sur le point de l'exécuter , lorsque l'intérêt même de l'abbé Dubois contribua à le faire échouer ; et voici comment :
Le cardinal de Noailles s'était engagé à donner un mandement d'acceptation de la bulle , avec des explications , aussitôt que la déclaration sur la conciliation des évêques aurait été enregistrée. L'abbé Menguy , conseiller au ' parlement , homme du premier mérite, ami intime du cardinal, fut instruit des desseins qu'on avait contre le parlement. Il fit sentir à son ami qu'il pouvait rendre le plus grand service à l'État, en refusant de publier son mandement , si la déclaration n'était enregistrée au parlement , et lui détailla toutes les raisons dont il pouvait s'appuyer contre le régent, à qui l'on avait persuadé que la paix de l'église dépendait de la publication de ce mandement. Le cardinal saisit éette ouverture , et allégua au régent tout ce qu'on pouvait dire contre l'enregistrement du grand conseil.
D'un autre côté , le secrétaire d'état , Le Blanc , servit très*
bien le paï'l entent, qui le lui rendit dans la suite, sons le ministère de M. 1^ duc. Le Blanc fit entendre à Dubois combien il importait à la cour de Rome que le parlement fut le «garant de la conciliation des evéques ; et Dubois travailla, sur ce plan , à ramener le régent en faveur du parlement , et eut besoin de tout l'ascendant qu'il avait sur l'esprit de ce prince. Le régent, qui n'avait foi à la probité de personne, et qui avait des preuves de la scélératesse de Dubois , lui avait cependant donné toute sa con6ance. Celui-ci ne se l'était pas acquise par l'hypocrisie; s'il avait ose parler de vertu , il aurait indigné un prince qui le connaissait à fond : mais il était venu à bout de lui persuader que lui Dubois, n'ajant d'existence que par son maître , il lui était attaché par un intérêt inséparable, d'autant plus ^ A]OVLi^\i'\\ ^ que le déchet de votre autorité serait ma perte. Signez cela , monseigneur^ lui disait-il un jour , en lui présentant un mémoire dont le régent lui demandait l'explication ; signez , vous savez que j'ai un instinct qui n'est que pour vous , et qui doit vous convaincre de la bonté de ce que je vous présente.
Ainsi , le cardinal de Noaîlles , en résistant modestement au régent, et Dubois, en le flattant, le plus saint et le plus scélérat des prélats , sans se concerter'( car ils n'étaient pas faits pour traiter ensemble ) , concouraient au même but.
Dubois était trop adroit pour proposer d'emblée un second enregistrement de la déclaration , encore moins le rappel du parlement, après avoir exalté l'autorité du grand conseil, et concouru avec ceux qui voulaient anéantir le parlement. Il commença par dire au régent , que le mandement promis par le cardinal de Noailles était absolument nécessaire pour la pacification de l'église. Le régent manda le cardinal , et le somma de tenir sa parole. Le cardinal se retrancha sur Tenregistrement de la déclaration , qui ne pouvait être valable qu'au. p^l^lement. Le régent, qui, dans ce moment même, d'occup4^des moyens de supprimer cette compagnie, s'échauffa contre le cardinal; celui-<i , sans sortir du respect, persista dans son refus , ajouta qu'il donnerait plutôt sa démission que son mandement, et qu'après quarante ans d'épiscopat, il se trouverait heureux de sortir d'un monde rempli d'iniquités.
Le régent , soupçonnant que le cardinal était de concert avec le parlement, <<ésolut de se porter aux dernières extrémités contre une compagnie qui , disait-il , voulait lui faire la loi. M. le duc , Law et tous les apôtres du système l'enflammèrent de plus en plus ; 4es membres même du parlement , tels que le président de Blamont, qui, après s'être fait exiler
a36 RÉGENCE.
comme citoyen, ëtaît devenu espion du régent, fenmîrent des mémoires sur la forme qu'on pourrait donner à la.juslice, en supprimant le parlement. Cependant les choses n'étaient pas encore assez arrangées pour effectuer ce projet, et l'on était à la veille de la rentrée du parlement à Pontoise.
Le 1 1 de novembre , tous les magistrats reçurent une lettre de cachet, portant ordre de se rendre à Blois, pour y ouvrir la séance du parlement le a décembre. Aussitôt le chancelier , que la précipitation française accusait de faiblesse , alla trouver le régent, lui dit qu'il n'était plus temps de dissimuler les malheurs de l'État ; que , ne pouvant faire le bien ni réparer le mal , il venait remettre les sceaux. Le régent , étonné, refusa d'accepter la démission , et le pria d'attendre du moins quelques jours pour se déterminer.
Le cardinal , qui pouvait jouer alors le râle le plus brillant , |
s'il avait en l'orgueil d'un chef de parti , donna le lendemain son mandement, de peur que sa résistance ne fût imputée au parlement , et afin' qu'il ne restât au régent aucun prétexte à la translation^ Blois. Le cardinal venait de quitter ce prince à qui il avait remis son mandement, lorsque le chancelier arriva pour ratifier sa démission. Le i*égent, touché du procédé du cardinal et de la fermeté respectueuse du chancelier, pria celui-ci d'attendre encore, parce que les choses pourraient s'arranger.
Ce jour-là même , La Yrilliëre , Le Blanc et Dubois , qui» sans se montrer , les secondaient , firent conseiller au premier président d'aller saluer le régent, sous prétexte de prendre congé avant de partir pour Blois.
Le premier président, suivi de vingt-deux présidens' ou conseillers , se rendit au Palais-Royal , oii il trouva le régent au milieu des ennemis du parlement , qui , prévoyant les suites de cette démarche , avaient chacun le maintien assorti à son caractère. M. le duc était très-embarrassé de parattre4i la fois l'ami du parlement et celui de Law. Le ,duc de La Foifte, trop connu pour se flatter d'en imposer , Ac dissimulait point ses craintes. Law, de peur de céder à la faiblesse, affichait l'insolence ; né pour les succès ou les catastrophes , il paraissait préparé k tous les événemens.
Le premier président, après avoir parle de la soumission des parlemens aux ordres du roi , représenta combien de familles allaient souffrir de l'éloignement du parlement, et entra, sur ce sujet , dans quelques détails , qui donnèrent lieu an régent de répondre qu'il n'avait pas prévu ces inconvéniens ; de sorte qu'après plusieurs plaintes Tagues des procédés deft
magistrats, dont il exceptait toujours ceux qui étaient présens , ]dit à La Vrilliëre d'expédier de nouveaux ordres pour Pontoîse, au lieu de Blois.
Quelque démarche que des particuliers fassent en faveur d'un corps , elle n'a jamais l'approbation générale. Ceux qui ne s'étaient pas trouvés au Palais-Rojal , taxaient cette visite de bassesse, prétendaient que c'était faire sa cour aux dépens des absens , et qu'une telle députation n'aurait dû se faire que par ordre du corps. Le premier président et ceux qui l'avaient accompagné , répondaient que tout particulier est libre de faire une visite de politesse ou de respect; qu'ils n'avaient point parlé au nom du parlement , puisqu'ils avaient traité le régent de monseigneur , titre que ne lui donnait pas le corps; qu'au surplus, toute la compagnie récueillait le fruit d'une démarche particulière , puisque le régent , en lui ren* voyant la déclaration, faisait un aveu authentique d'avoir excédé son pouvoir en s'adressant au grand conseil.
Cependant ce qui n'était qu'humeur pouvait faire un schisme dans la compagnie. L'abbé Menguy avait eu beaucoup de part k la réunion ; l'abbé Pucelle , ami d'estime , mais rival de réputation de l'abbé Menguy , pouvait prendre un avis contraire.
Le parlement fit sa rentrée à Pontoise , le 25 novembre. Avant de proposer la déclaration , on employa plusieurs jours à gagner l'abbé Pucelle , et lorsqu'on «ut concerté avec lui les modifications qu'il voulait à l'enregistrement , pour mettre les appelans à couvert de toute violence , on ne trouva plus d'obstacles.
Dans les compagnies les plus nombreuses , il ne se trouve guère que deux ou trois personnes qui décident de tout ; ce qui prouve qu'il n'y a point de corps qui ne tende à la monarchie. Le parlement enregistra la déclaration le 4 décembre, fut rappelé le i6, et reprit, le 20, ses fonctions à Paris.
Les affaires s'étaient si fort accumulées , par le peu de travail du parlement à Pontoise , que la chambre établie aux Augustins continua de juger beaucoup de procès, même depuis le retour du parlement, et se fit honneur par son expédition «t son intégrité.
Le rappel du parlement décidait l'expulsion de Law, qui partit prudemment deux jour^ avant la rentrée , dans une chaise aux armes de M. le duc, accompagné de quelques valets de livrée de ce prince, qui servaient d'une espèce de sauvegarde, et, k tout événement, muni de passe-ports du fégent. Cela n'empêcha pas d'Argenson Talné, intendant de
Maubeuge , de l'arrêter à son passage dans Yalencîennes , et d'en donner avis par un courrier , qu'on lui renvoya sur-Icchamp , avec la plus vive réprimande de n'avoir pas déféré aux passe-ports.
Law était Écossais, gentilhomme ou non, mais se donnant pour tel , comme tous les étrangers. Grand , bien fait , d'une figure agréable et noble , de beaucoup- d^e^prit , d'une politesse distinguée, avec de la hauteur sans insolence. Il y avait chez lui plus d'ordre et de propreté que de luxe. Sa femme , ou plutôt celle qui passait pour l'être , car on a su depuis qu'ils n'étaient pas mariés, était une Anglaise de qualité , d'un caractère altier, et que les bassesses de nos petites ou grandes dames rendirent bientôt impertinente. Après avoir parcouru l'Allemagne et l'Italie , il se fixa à Venise , où il est mort. Son système a été et a dû être pernicieux pour la France. Law ne connut ni le caractère de la nation , ni celui du prince à qui il eut affaire. X.e bouleversement des fortunes n'a pas été le plus malheureux effet du système et de la régence : une administration sage aurait pu rétablir les affaires ; mais les mœurs, une fois dépravées, ne se rétablissent que par la révolution d'un État , et je les ai vues s'altérer sensiblement. Dans le siècle précédent, la noblesse et le militaire n'étaient animés que par l'honneur ; le magistat cherchait la considération ; l'homme de lettres , l'homme à talent ambitionnaient la réputation ; le commerçant se glorifiait de sa fortune , parce qu'elle était une preuve d'intelligence , de vigilance, de travail et d'ordre; les ecclésiastiques, qui n'étaient pas vertueux, étaient du moins forcés de le paraître.» Toutes les classes de l'État n'ont aujourd'hui qu'un objet, c'est d'être riches , sans que qui que ce soit fixe les bornes de la for^ tune oii il prétend.
Avant la régence, l'ambition d'un fermier général était de faire son fils conseiller au parlement ; encore fallait-il , pour y réussir, que le père eût une considération personnelle. Nous venons de voir un conseiller clerc et même sous-diacre , le gendre de Villemorien , quitter sa charge pour entrer dans la finance. Je ne doute pas qu'il n'y ait eu dans tous les temps des magistrats assez vils pour avoir la même avarice; mais ils n'auraient ose la manifester; et s'ils l'avaient fait, il y aurait en un arrêté pour exclure du parlement les descendans de ces misérables déserteurs; an lieu que cette infamie a fait, de nos jours , très-peu de sensation ; je l'ai même entendu excuser.
J'ai vu I dans ma jeunesse , les bas emplois de la finance
être des récompenses de laquais. On j trouve aujourd'hui plus de gentilshommes que de roturiers. Il reste encore en Bretagne un cruel monument du 'mépris qu'on a eu pour la finance. La plus vile fonction de la société ne prive pas un gentilhomme de Tentrée aux états ; au lieu que le plus superbe financier en est exclu , et ne rentre dans les droits de sa naissance , s'il en a , qu'en abjurant son état.
Nos lois sont toujours les mêmes : nos mœurs seules sont altérées, se corrompent de jour en jour; et les mœurs, plus que les lois, font et caractérisent une nation.
Terminons cette année par quelques faits particuliers. L'inimitié régnait toujours entre le roi d'Angleterre et le prince de Galles ; et la nation se partageait entre le përe et le fils. Celui-ci fut obligé de sortir de Londres , et à peine avait-il de quoi subsister. Le parlement y pourvut , en lui assignant une pension considérable , et fut près d'attaquer, à ce sujet, les ministres du père. Ils le craignirent , et engagèrent le rot à se prêter à une réconciliation vraie ou apparente. Enfin , raccommodement se fit par l'entremise de la princesse de Galles, dont le mérite lui avait attaché tous les Anglais. Si tout ressentiment ne fut pas éteint , du moins les bienséances furent gardées, et les puissances étrangères prirent part à cet événement , suivant leurs differens intérêts.
Dubois crut devoir signaler son attachement pour le rot Georges, par une atlibassade solennelle, et y fit nommer le duc de La Force ; mais le roi Georges , jugeant qu'une pareille commission ne ferait que constater et prolonger un éclat qu'il voulait étouffer , exigea du régent de révoquer cette ambassade. L'ambassadeur était d'ailleurs assez mal. choisi. Le duc de La Force, né dans le protestantisme, et devenu catholique par les motifs qui ont converti tous nos seigneurs protestans , avait alors sa mère à Londres, oii elle s'était retirée pour cause de religion. Le nouveau catholique aurait fait, aux jeux du peuple , un mauvais contraste avec une mère , zélée protestante.
Le nonce Masseï vînt , celte année , remplacer en France Bentivogtio , et il n'était pas possible de choisir quelqu'un qui ressemblât moins à son prédécesseur. Masseï , fils d'un trompette de la ville de Florence, était parvenu de la plus basse domesticité à la prclature. Beaucoup d'esprit , une probité reconnue des mœurs régulières, un caractère liant avec de la sincérité de l'agréfTient dans la société lui aplanirent les routes de la fortune. Il prouva bien ici qu'un ministre ecclésiasti lue peut remplir ses devoirs sans fanatisme. La pauvreté., qui ne dégrade
a4o RÉGENCE.
que trop souvent ceux qui sont obligés de vivre au se|m du faste | ]ui fit un nouveau mérite. La cour de Rome donne des appointemens très-médiocres à ses nonces , et Masseï n'avait point de patrimoine pour y suppléer. II soutint son rang avec décence ^ ' et sortit de Paris sans y laisser la moindre dette, après dix ans de nonciature, et emporta autant de r^pgrets qu'il en laissa. Il eut le drapeau, aussitôt que Clément XII , G>rsini , fut monté sur le siège pontifical. Benoît XIII , Orsini, n'avait pas voulu le donner à des. nonces , disant qu'ils n'étaient que des nouvellistes,
L'Empereur entra , par le traité de paix de cette année , en possession de la Sicile , oii la cour de Rome se garda bien de îe troubler au sujet du tribunal de la monarchie dont j'ai parlé , et les jésuites se trouvèrent trop heureux de rentrer humblement en Sicile. Yictor eut en échange la Sardaigne, pour conserver le titre de roi.
La franchise que Law conserva au port de Marseille, y at-tîra des vaisseaux de toutes parts , /et le peu de précaution qu'on prit à l'égard de ceux du Levant, fit le malheur de cette ville. Une peste cruelle et longue en détruisit presque tous les habitans , et s'étendit dans les lieux voisins. -*
Le célèbre Heinsi us, pensionnaire de Hollande, ft le plus terrible ennemi qu'ait eu la France, mourut cette année. Créature et instrument du roi Guillaume, il en avait épousé la haine contre Louis XIY, la conserva après la mort du stathou* der, et succéda à toute son autorité dans la république. Constamment opposé à la paix , il avait juré , avec le prince Eugène et Marlborough, Tinvasion et le démembrement de la France , et sacrifia sa république à cette passion. Il lui a été aussi funeste qu'à nous. En l'épuisant d'argent , il l'accabla de dettes , et l'a mise par là dans la dépendaface de l'Angleterre , dont elle ne s'affranchira peut-être jamais. A sa haine contre Louis XIV, se joignit l'orgueil d'humilier un prince qui avait effrayé l'Europe. Le foyer de la guerre était à la Haye. Heinsius était flatté de faire attendre , dans son antichambre , les deux plus grands généraux qui venaient prendre ses ordres.
Mais lorsque , après la signature de la paix , les vrais citoyens connurent l'immensité de leurs dettes , et eurent éclairé leurs compatriotes sur leurs vrais intérêts , l'ivresse se dissipa. Le pensionnaire, en conservant une place- que son âge avancé allait bientôt lui ravir avec la vie , perdit toute son autorité. Accablé de reproches et de dégoûts journaliers , iI.succomba au chagrin et à l'humiliation I si crueUe pour ceux qui ont abusé de la domination.
REGENCE. !i4i
L'expulsiopt de Law était un léger sacrifîce au public, et n'apportait aucun soulagement à l'État. Le régent , plus coupable que Law qqi n'avait été qu'un instrument, se voyait en horreur à tous les vrais citoyens. Il se flatta de faire approuver les opérations qu'il fallait faire, ou du moins d'en faire par-^ tager le blâmer en cas de mauvais succès. Pour cet effet , il fît assembler un conseil de régence, oii il fit assister le roi. Il y avait long-temps que ce conseil n'était qu'une vaine représentation, dont les places étaient des bénéfices simples de deux mille livres de pension. Le régent décidait de tout avec celui qui , dans chaque moment , avait sa confiance, tels que d'Ar* genson , Law, Dubois , etc.
Pelletier de La Houssaye, qui Venait de succéder h des Forts dans le contrôle général , vint à ce conseil pour y faire le rapport de l'État des finances , et l'on vit alors l'abime oii la France était plongée : les membres du conseil n'en avaient eu jusque-là qu'une connaissance imparfaite.
M. le duc, voyant qu'il allait être question de la compagnie des Indes, commença par déclarer qu'il avait quinsse cents ac* tions qu'il remettrait le lendemain, dont le roi disposerait, et que, se mettant ainsi hors d'intérêt, il opinerait librement sur la compagnie.
Le prince de Conti, voulant jouer aussi le désintéressé, dit qu'il n'avait point d'actions à remettre ; mais il n'ajouta pas qu'il avait enlevé de la banque, pour du papier, quatre fourgons chargés d'argent , ce qui avait été le signal du discrédit.
Sans m'arrêter sur une matière qui serait Te sujet d'une histoire particulière, je dirai seulement qu'il fut constaté qu'il y avait dans le public pour deux milliards sept cents millions de billets de banque, sans qu'on pûl justifier que cette immensité eût été ordonnée. Le régent , poussé à bout , fut obligé d'avouer que Law en avait fait pour douze cents millions d'excédant , et que , la chose une fois faite , lui régent l'avait mis à couvert par des arrêts du conseil antidatés, qui ordonnaient cette augmentation.
M. le duc demanda an régent comment, étant instruit d'un tel attentat, il avait laissé Law sortir du royaume. P^ous savez j répondit le régent, que je voulais le faire mettre A la Bastille; c* est vous quim^m avez empêché , et lui avez envoyé les passe-ports pour la sortie. Jl est vrai y reprit M. le duc , que je n! ai pas cru qu'il fdt de votre intérêt de laisser mettre en prison un homme dont vous vous étiez servi ; mais , outre que je r^ étais pas instruit de la fabrication y sans ordre, des biÙets dont vous venez de 3. 16
parler , je n*ai demandé ni sa sortie , ni les passe-ports que vous n^avez remis pour lui. Je déclare y dei^ant le conseil, que f au» rais été d*as^is de le retenir.
Le régent , embarrassé de rinlerprétatîon de M. le duc , se borna à dire : Je n^ ai point fait mettre Law en prison , parce que vous m\en avez dissuadé , et je Vai laissé partir parce que je craignais que sa présence ne nuisit au crédit public.
Tons les assist^vns, étonnés de ce qu'ils entendaient, voyaient clairement que le régent et M. le duc auraient également craint de laisser , entre les mains de la justice, Law qui pouvait les rendre auteurs ou complices de tout ce qu'il avait fait. Ils jouèrent tous deux , auprès du conseil , un très-mauvais rôle ; mais, quoique M. le duc fût extrêmement borné , son intérêt Féclairait, sa férocité naturelle lui tenait lieu de dignité; il avait plus de caractère que le régent qui, avec tout son esprit, son imagination et le courage de soldat , ne montrait ici que de la faiblesse. Le supérieur qui ne dispute que d'égalité de blâme, se trouve nécessairement dégradé.
Le. résultat du rapport de La Houssaje fut de nommer des commissaires pour la liquidation des effets par l'examen de leur origine. Le régent, s'adressant alors au roi, qui n'avait que dix ans , prit acte de ne se mêler en rien de l'opération ies commissaires ; sur quoi le maréchal de Yilleroi ne put s'empêcher de lui dire, avec un sourire amer : Eh I monseigneur^ à quoi sert cette protestation ? n'avez^^^ous pas toute Vautorité -du roi 7
Le conseil se leva ; il ne fut plus question de l'offre empha^ tique des quinze cents actions de M. le duc. Lui, la duchesse sa mère. Lassé , amant de la duchesse, la comtesse de Yerue, le duc d'Autin et tous les subalternes gardèrent leurs actions. La scène scandaleuse du conseil ne mit pas la moindre altération dans le commerce du régent et de M. le duc, qui continuèrent «le vivre ensemble comme W l'ordinaire, sans amitié, estime ni ressentiment. A l'égard du prince de Conti , ils ne lui épargnèrent les iriépris en aucune occasion , et ne pouvaient lui pardonner d'avoir donné la première atteinte au crédit de la banque, et de f^^ire encore parade de désintéressement; le pu- I
blic, au contraire, lui en faisait presque un mérite, tant l'hoiv I
reur du système était générale. Cela parut principalement à la I
réception au parlement du duc de Brissac. M. le duc et le prince de Conti vinrent avec le plus grand nombre de gens de condition que chacun put engager à lui faire cortège. Le prince de Conti en eut quatre fois plus que M. le duc. Le procès du duc de La Force sciobU 1^ réunir Tua et Vautre ; l'an et l'autre
toalaieni plaire au parlement, et chacun avait encore son inté- \^êt particulier.
M. le duc cherchait à détruire ou affaiblir l'opinion qu'on avait de son dévouement au système et à ses suppôts. Le prince de Conti voulait signaler de plus en plus son prétendu zèle patriotique, et rejeter sur les actionnaires l'opprobre qu'il méritait bien de partager. Un ressentiment personnel l'échaùfFait encore : dans le temps qu'il épuisait d'argent la caisse de la banque , il tâchait, d'un autre côté , de réaliser son papier en achetant des meubles et des terres. Il sut que le duc de La Force en marchandait une trës-considérable ; il courut sur ce marché , et le trouvant conclu , il voulut, inutilement, engager le duc de La Force à lui céder la terre ; et des ce moment devint son ennemi juré.
L'animosité et le crédit du prince de Conti n'auraient pas fait un grand tort au duc de La Foroe, si celuin^i n'en avait eu un très-grave avec le parlement ; c'était un des plu^ vifs sur les prétentions de la pairie , l'ami , le complice de Law, et véhémentement soupçonné d'avoir opiné pour la suppression du parlement.
Comme il avait réalisé une grande quantité de billets de banque en épiceries, porcelaines et autres marchandises, et qu'il était d'ailleurs asçez malvoulu du public , le parlement saisit l'occasion de l'attaquer pour monopole. M. le duc, le comte de Charolais , son frère, le prince de Conti et dix-neuf pairs s'y joignirent comme juges, avec autant de passion que s'ils eussent été ses parties.
Tous les pairs ne tinrent pas la même conduite ; l'archevêque de Reims ( Mailly ) , l'évéqne de Noyon , Rochebonne , et sept pairs laïques (i) présentèrent au roi une requête dans laquelle ils prétendirent que les pairs n'ont d'autre juge que le roi ; qu'on ne peut instruire , en matière criminelle , le procès intenté à un pair qu'en vertu d'une commission particulière adressée à tel tribunal que le roi juge à propo^ de choisir, et qu'alors ce tribunal juge conjointement avec les pairs.
Le régent , ne voyant pas sans inquiétude une union si nouvelle entre les princes , la plus grande partie des paii;|S et le parlement, craignit d'en devenir un jour l'objet. Il évoqua l'af* faire au conseil. Aussitôt le parlement fît des remontrances ; et le régent , avant de décider la question , voulut l'entendre discuter au conseil par des pairs de Tun et de Tautre parti. Le duc de Samt-Simon , très-K»pposé au parlement, défendît très- Ci) Les dacs de Laynes , de Saînt-Stmon, de Morlemart, de Saint- Aignan* de Charost , de Chaohiefl et d'Ancin.
a'4 RÉGENCE.
vivement le duc cle La Force , quant à l'incompétence du trîbiinal. Le duc de Noailles, le plus éclairé du parti contraire, n'osa pourtant pa:» se commettre avec un tel adversaire, allégua qu'il n'/'tait pas assez préparé sur la matière, et demanda du temps pour en conférer a\ec ses confrères. Le prince de Conti, voulant à toute force figurer dans cette affaire, entreprit de réfuter le duc de Saiat-.^imon, et ne put jamais faire comprendre autre chose, sinon qu'il ne démordrait pas de la prétention du parlement; et la plupart des pairs ayant déclaré au récent (^e, pour toute réponse aux raisons du duc de Saint- Siuion, ils n'en rapportaient aux rempntrances du parlement, le régent se détermina enfin, pour le parti le plus nombreux. La craiute lui avait fait rendre l'arrêt d'évocation; il donna, par le même principe , une déclaration qui renvoyait l'affaire au parlement.
Les difiëreus inridens prolongèrent cette affaire jusqu'au 12 juillet qu'elle fut jugée. Les associés ou prête-no/ns du duc de La Force furent, l'un blâmé, les autres admonestés. A l'égard du duc, le jugement fut concerté avec les pairs, et portait ^uV/ serait tenu d'en user as^ec plus de circonspection, et de se com^ porter à ra\>enir d'une manière irréprochable , et telle qu'il convient à sa naissance et à sa dignité de pair de France,
Il n'est pas facile de prononcer sur les prétentions respectives du parlement et des pairs. Ceux qui nient la compétence du parlement croient prendre un parti plus noble ; ceux qui la reconnaissent, un parti plus sûr.
Il n'e-it pas aisé non plus de fixer exactement l'idée du crime de monopole, et d'en faire une application juste. Si l'on eût demandé , et si l'on demandait encore au parlement de donner «ne bonne définition du monopole , il serait fort embarrassé. J'ai quelquefois proposé mes doutes aux meilleurs juges du duc de La Force ; ils m'ont fait entendre le plus obscurément qu'iU ont pu , que , si l'accusé leur eût été moins odieux , et mieux voulu du public , il aurait été moins coupable.
Pendant que le parlement était en curée, il fut tenté d'attaquer un maréchal de France , après avoir fait justice d'un duc ; mais le régent jugea que c'en était assez, imposa silence , et sauva le maréchal d'Estrée».
Dubois ne se montra pas dans cette affaire ; il était occupé de choses plus intéressantes pour lui. Le jésuite Lailiteau, évéque de Sisteron, et l'abbé de Tencin négociaient pour lui à Rome le chapeau de cardinal. Pour donner plus de poids à la sollicitation, il proposa au cardinal de Rohan d'aller presser la promotion , avec promesse de lui procurer le premier ministère à son
RÉGENCE. a45
retour. Le cardinal , ne doutant point que sa naissance , ses dignités, les taléns qu'il se supposait, et les intrigues <1e Dubois n'efTectuassent cette promesse , se disposait à partir, lorsqu'on apprit la mort du pape. Cet événeraenl I^ita le drpart du cardinal , qui arriva à Rorae muni de tout l'argent nécessaire pour suppléer au mérite du candidat.
Le cardinal prit Tencin pour son conclaviste, et laissa en dehors Laffiteau, pour recevoir les lettres de Dubois, qu'il venait régulièrement leur communiquer. Il écrivait à Dubois, le 5 mai, que, malgré la prétendue impénétrabilité du cnnclave , il j entrait toutes les nuits, au moyen d'une ibusse clef, et traversant cinq corps de garde.
L'argent ni les bijoux ne furent pas épargnés ; mais Tencin, ne s'en reposant pas sur ces faibles séductions, prit des mesures dignes de lui et de son commettant : il offrit au cardinal de Conti de lui procurer la tiare par la faction de France, et des autres partisans bien payés, si Conti voulait s'engap;er par écrit de donner, après son exaltation , le cbnpeau à l'abbé Dubois. Le marché fait et signé, Tencin intrigua si efficacement, que Conti fut élu pape, le 8 mai, et l'eût peut-être été sans aucune manœuvre, par sa naissance et la considération dont il jouissait.
Après les cérémonies de l'exaltation , Tencin somma le pape de sa parole. Le pontife , naturellement vertueux , qui s't tait laissé arracher ce malheureux écrit dans une vapeur d'ambition, répondit qu'il se reprocherait éternellemenl d'avoir asj»iré au pontificat par une espèce de simonie; mais qu'il u'»ggra\er:iit pas sa faute par la prostitution du cardinalat à un sujet si indigne. L'abbé Tencin, qui ne comprenait pas trop ces délicatesses de conscience, insista avec chaleur. Le pape rési>>ta a\ec fermeté. Quand celui-ci parlait de sa conscience, l'autre opposait son honneur, et celui de Dubois. Ces deux hommes réunis n'en paraissaient pas plus forts au saint père. La lutte dura long-temps et à différentes reprises.
Tencin, voyant qu'il ne pouvait persuader le pape par des raisonnemens , le menaça de rendre le billet public. Le saint père, effrayé , crut qu'il valait encore mieux épargner ce scandale à l'église, que de s'opiniàtrer à refuser un chapeau dont l'avilissement n'était pas sans exemple. Cependant le pape balançait encore, lorsque Scaglione, son secrétaire, vint dire aux négociateurs que son maitré avait grande envie d'une bibliothèque ; mais qu'on en demandait douze mille écus, et qu'il ne les avait pas. La somme fut aussitôt comptée, et cette générosité emportant la balance, le pape nomma, le i6 juillet,
Dubois cardinal , pour anéantir le fatal billet. Mais il n'était pas h la fin de ses peines. Tencin , ne voulant point avoir été l'instrument gratuit d'une infamie, résolut d'en tirer parti, pour se faire lui-même cardinal , en fit impudemment la proposition au pape , et lui déclara qu'il ne rendrait le billet qu'à cette condition. Le pape se vit alors plongé dans un abîme d'horreurs. Il pouvait du moins s'excuser de la promotion de Dubois sur la sollicitation de la France , sur la recommandation de l'Empereur , redouté à Rome , et que le roi d'Angleterre avait fait agir vivement, enfin , sur le crédit et le ministère de Dubois , qui pouvaient être utiles à la cour de Rome. Mais quels prétextes donner à la nomination de Tencin sans décoration , sans appui , flétri par le procès qu'il venait de perdre , par sa fortune même , presque aussi décrié que Dubois , sans être réhabilité par des dignités qui couvrent ordinairement une partie du passé, surtout en France, oii tout s'oublie, oîi l'on n'est pas frappé que du présent? Donner le chapeau à Tencin, c'était , sinon dévoiler le vrai motif, du moins annoncer un secret honteux.
Le saint père ne put se déterminer à faire jouir Tencin de sa perfidie ; il en tomba malade , et depuis ne fit que languir. I>ne noire mélancolie , causée par le dépit et les remords , entretenue par la présence de Tencin, resté ministre de France a Rome , conduisit à la fin Innocent XIII au tombeau.
Si l'abbé Tencin eût eu affaire à un Jules II ou à un Sixte V', il ne s'en serait pas tiré si heureusement. Nous le verrons un jour parvenir à ce désiré chapeau.
Une circonstance du conclave qui ne doit pas être oubliée , parce qu'elle fait connaître l'esprit de la cour de Rome, c'est ce qui regarde Albéroni. Poursuivi par l'Espagne , abandonne par toutes les puissances au ressentiment du pape, fugitif, errant XiH caçlié, cité devant une congrégation que Clément XI avait chargée de faire le procès jusqu'à la dégradation, il trouva son salut dans l'intérêt personnel de ses propres juges , ses confrères.
Le sacré collège avait été révolté de la promotion d'AIbéroni; mais quand les cardinaux Fy virent aggrégé, ils ne consultèrent plus que leur intérêt commun. Leur principe fixe est que le chapeau ne peut se perdre pour quelque raison que ce puisse être ; que la conservation ou la perte ne doit jamais déjienÔTe du ressentiment des rois, ni même du pape ; que si la nécessité exigeait le sacrifice d'un cardinal , il vaudrait mieux le priver de la vie que de le dépouiller de la pourpre. Un cardinal prince peut la quitter pour régner, pour se marier par l'intérêt de sa maison; mais le sacré collège ne souffrirait pas qu'un cardinal
RÉGENCE. î47
renonçât au chapeau par scrupule de Yayoîr mal acquis , par un esprit de pénitence : témoin le cardinal de ReU , dont la démission fut rejetée.
La congrégation nommée pour juger Albéroni, tira ce procès en longueur jusqu'à la mort de Clément XI , et ne l'aurait jamais terminé.
Comme la Toix au conclave est le plus grand exercice de la puissance du cardinal , ce qui en constate principalement la grandeur , le collège ne manqua pas d'y appeler Albéroni , qui ne s'y rendit qu'à la seconde invitation : il y fut reçu avec les mêmes honneurs que les autres cardinaux. Après l'élection il ne fut plus question du procès. Il prit un palais à Rome , s'y distingua par sa dépense , eut, quelque temps après , la légation de Ferrare , et vint ensuite se reposer et mourir tranquillement à Rome en 1752.
Dubois, devenu cardinal, s'avançait de plus en plus vers la place de premier ministre. On n'en pouvait pas douter en voyant son empire sur l'esprit du régentj Ce prince avait dit vingt fois que, si ce coquin osait lui parler du chapeau , il le ferait jeter par les fenêtres. Il n'y avait pas huit jours qu'il s'en était expliqué en la présence de Torcy , lorsqu'à la fin d'un travail, il lui dit : A propos , sans que rien amenât cet à prox pos , songez à écrire à Rome pour le chapeau de Varchei^éque de Cambrai; il en est temps.
Le duc de Saint-Simon , pour qui le régent avait une estime et une amitié particulière , ne pouvait , dit-il dans ses Mémoires , concevoir de telles disparates ; mais il ignorait que ce prince eût écrit lui-même au pape en faveur de Dubois. Je ne vois dans la conduite du régent que les inconséquences appa* rentes de tous les caractères faibles , qui ne résistent à rien , accordent tout, en rougissent intérieurement , et ne se déclarent qu'à la dernière extrémité , surtout devant ceux dont la probité leur impose. Il y a de certains actes de confiance que l'estime même interdit.
En effet, Dubois était si sAr de sa nomination , que le pape ayant donné , six semaines après son exaltation , le chapeau à son frère , bénédictin du Mont-Cassin et évêque de Terra-* cine , Dubois eut l'insolence de se plaindre de n'avoir pas été nommé le même jour. Il le fut un mois après , avec Alexandre Albanii un des neveux de Clément XI : j'en fais mention, parce que j'aurai occasion d'en parler dans la suite, lorsqu'il sera question du cardinal de Remis.
Comme je me suis fait une loi de dire la vérité, et de marquer les occasions oii ceux qui avaient habituellement la plus mau*
vaise conduite , en ont eu une bonne , j'ajouterai que le cardinal Dubois j»e comporta , à la nouvelle de sa promotion , avec tout Fesprit et la sagesse possibles. 11 ne témoigna ni engouement ni embarras dans ses visites de cérémonie. Le jour qu'il reçut la calotte des mains du roi , après avoir fait son remercîment , il détacha sa croix épiscopale , la présenta à Tévéque de Fréjus, Fleury, et le pria de la recevoir, parce que, dit-il, elle portait bonheur. Fleury la reçut en rougissant , aux jeux du roi et de la cour , et , qui plus est , fut obligé , en courtisan , de s'en décorer ; ce qui lui attira quelques plaisanteries , dans un temps oh. Ton ne pouvait pas soupçonner qu'il y eût rien à risquer pour l'avenir. •
Dès que l'abbé Passarini , camérier du pape , eut apporté la barette, le cardinal Dubois la reçut des mains^du roi, et fut ensuite conduk aux audiences de règle, chez Madame, mère du régent, et alors première dame de France , où il prit le tabouret ; chez son altesse royale, femme du régent, oii il eut la chaise à dos. A l'égard des princes et princesses du sang, ce ne sont pas des audi( nces en forme que prennent les cardinaux, mais de simples visites qu'ils font.
L'audience qui excita le plus la curiosité de la cour, fut celle de Madame. Personne n'ignorait le mépris profond qu'elle avait pour Dubois. £lle ne s'en était jamais contrainte. Il se présenta devant elle avec la contenance d'un homme non déconcerté , mais pénétré de respect et de reconnaissance. Il parla de la surprise ou il était de son nouvel état, de la bassesse de sa naissance, du néant dont le régent l'avait tiré. Tout ce que la haine et l'envie auraient pu lui reprocher , il le dit lui-même avec dignité , s'assit un moment sur le tabouret qui lui fut présenté , se couvrit pour marquer simplement l'étiquette, se releva presque aussitôt en se découvrant , et se prosterna devant Madame , lorsqu'elle s'avança pour le saluer. Elle ne put s'empêcher d'avouer , lorsqu'il fut sorti , qu'elle était contente du maintien et du discours d'un homme dont l'élévation l'indignait.'
Dans la lettre que j'ai lue de Dubois sur le chapeau , il s'attache fort à flatter le saint père sur ce que les ecclésiastique» entrent dans le conseil de France , et ajoute qu'un cardinal peut être secrétaire d'état , depuis que ces ministres ne prêtent plus serment entre les mains du chancelier. En effet Dubois , étant cardinal et premier ministre , continua les fonctions de secrétaire d'état des affaires étrangères , jusqu'à la majorité du roi , qu'il céda ce département au comte de Morville.
Un événement , qui intéressait toute l'Europe , consterna Paris , et en peu de jours le reste de la France , fut la maladie
RÉGENCE. 24g
au roi. Le i3 juillet, ce prince fut attaqué d'une fièvre violente, avec les plus sinistres symptômes : la tête commençait à s'embarrasser , et les médecins effrayés la perdaient eux-mcmes. H^vétius , le plus jeune de tous , que nous avons vu depuis premier médecin de la reine, et qu'elle ne dédaignait pas de regarder comme son ami (i) , conserva toute sa présence d'esprit. Il proposa la saignée du pied ; tous les consultans la rejetèrent. Maréchal, premier chirurgien., dont'l'avis était compté pour beaucoup , se révolta le plus contre l'avis d'Helvétius y disant que , s'il n'y avait qu'une lancette eaPrance , il la casserait,-pour ne pas faire cette saignée.
Le régent , M. le duc , M. de Yilleroi y la duchesse de Y^ntadour, la duchesse de La Ferté, sa sœur, et marraine du roi, et quelques officiers intimes , étaient présens à la consultation , et fort peines de ne pas voir d'unanimité. On y appela quelques médecins de la ville , tels que Dumoulin , Silva , Camille , Falconet. Ce furent les premiers qu'Helvétius ramena il son avis , qu'il soutint et motiva avec courage, et finit par dire : Si Fon ne saigne pas le roi , il est mort, c'est le seul remède Jtfcisifet même urgent : je sais qu^en pareille matière, je ne puis démontrer la certitude du succès ; je sais à quoi je m'expose, s'il ne répond pas à mon avis ; mais je ne dois ici^ d'après mes lumières , consulter que ma conscience et la conservation du roi.
Eafin, la saignée fut faite. Une heure après, la fièvre dinMnua , le danger disparut, et le cinquième jour, le roi fut en état de se lever et de recevoir les complimens des compagnies et des ministres étrangers*
Helvétius en eut tout l'honneur à- la cour, dans le public, et prouva qu'en bien des occasions la probité et l'honneur ne sont pas les moindres qualités d'un médecin.
On ne saurait peindre les transports de joie que la convalescence du roi fit éclater par toute la France , et qui succédèrent à la consternation universelle. Ce que nous avons vu en 1744' lorsque le roi fut dans un si grand danger à Metz, ne donna qu'une faible idée de ce qui était arrivé en pareille circonstance en 1721. Témoin des deux événemens, j'ai vu, en 1744 * ^^"^ ^^ 4^^ l'amour du Français peut inspirer ; mais , en 1721 , les cœurs, en ressentant Tamour le plus tendre, étaient de plus animés d'une passion opposée et très-vive , d'une haine générale contre le régent , qu'on craignait d'avoir pour maitrel Toutes les églises oii, pendant cinq jours , on n'avait en-
(i) £Ue aarait pu s^en soavcnir lorsqu'il a été question du lirre da filt.
aSo RÉGENCE.
tendu que des cris de douleur, retenlissaîent de Te Dcirni ; on n'adressait point de prières au ciel , qui ne fusseat autant contre !c régent que pour le roi.
L'ordonnance pour les fêtes publiques ne fut qu'une permission de les commencer, une simple attention de police pour maintenir le bon ordre. On n'y mit point cette menace d'amende si ridicule, si injurieuse, et si absurdement contradictoire dans une ordonnance relative h une réjouissance publique.
En effet, il n'était pas besoin d'écbauffer l'amour des peuples. On ne voyait que danses et repas dans les rues; les bourgeois faisaient servir leur souper à leurs portes , et incitaient les passans à y prendre place. Tout Paris semblait chaque jour donner un repas de famille. Ce spectacle dura plus de deux mois par la beauté de la saison , la longue sérénité du temps , et ne finit que par les froids de Tarrière-saison.
Les étrangers partagèrent notre joie, et l'Empereur disait hautement que Louis XV était l'enfant de l'Europe. Elle pouvait être replongée dans les horreurs d'une nouvelle guerre, si l'on avait eu le malheur de le perdre. Par un article secret du traité de paix signé à Rastadt , l'Empereur donna à Louis XV sa parole d'honneur de n'entrer directement ni indirectement dans aucune guerre contre la France , pendant la minorité. Le régent n'eut connaissance que fort tard de ce secret, et, depuis qu'il l'eut su, ne pardonna jamais au maréchal de ViHars de le lui avoir caché. Si le régent en eût été plutôt instruit, peut-être eût-il moins recherché les Anglais : au lieu de se livrer à eux , comme il fit, il aurait pu se faire acheter lui-même pendant les troubles qui régnaient alors en Angleterre ; l'alliance entre le* deux couronnes se serait également faite, mais plus avantageusement pour nous , et la paix n'en aurait pas moins subsisté.
Aux premiers accidens de la maladie, l'opinion générale l'attribua au poison, et en accusa le régent. Le peuple de la cour, plus peuple qu'un autre, accréditait les soupçons. Cenx mêmes qui, ne le croyant pas, étaient ennemis du régent, fomentaient ces bruits de tout leur pouvoir, La duchesse de La Ferté , qui était de la cabale , avait afiècté de dire : Héfas ! tout ce qu on fait est mutile ; le pauvre enfant est empoisonné. Ce qu'il y a d'étrange , c'est que les symptômes , le traitement et la caration de la maladie en ayant démontré la nature, les mêmes rumeurs subsistèrent, et ne sont pas encore totalement détruites. Ce qui contribua beaucoup alors à les fortifier, fut qu^ le régent venait de faire revivre pour son fils, le duc de Chartres, la charge de colonel général de l'infanterie, place
RÉGENCE. 25i
qai (}onne*des privilèges si exorbitans, qu'on TaTait supprimée comme dangereuse , et qui le devenait infiniment plus entre les mains d'un premier prince du sang. On accusait le maréchal de Yilleroi d'en avoir donne le conseil au régent, pour le rendre de plus en plus suspect d'aspirer à la couronne, et de s'en préparer les voies. Si cela était, le prétendu pîége était digne de la sottise du maréchal; car, s'il faisait soupçonner le régent de quelque grande entreprise, il lui fournissait en même temps les moyens de réussir.
Le régent parut aussi touché que qui que ce fût pendant la maladie, et partagea sincèrement la joie de la convalescence. Le maréchal de Yilleroi éprouvait avec raison le bonheur de Yoir le roi rendu à nos vœux ; mais il y niettait une ostentation qu'il croyait injurieuse au régent, et qui le devenait par là. Dans les fêles qui se succédaient journellement , les cours et le jardin des Tuileries ne désemplissaient pas; le maréchal ne cessait de mener le roi d'une fenêtre à l'autre, au point de l'en excéder : Voyez, lui disait-il, voyiez, mon maître ; tout ce peuple est à vous , il rCjr a rien là qui ne vous appartienne , vous êtes le maître de tout de que vous voyez, et autres platitudes. Ce n'était pas là ce que Montausier, Beauvilliers ou Féné- Jon auraient trouvé à dire sur la joie vive et franche d'un peuple amoureux de ses rois : éh ! quel peuple mérite plus d'être cher à ses princes !
L'évêqne de Fréjus, Fleury, se conduisait avec beaucoup plus de sagesse, du moins pour lui-même. Il avait une grande attention à flatter la morgue du maréchal , de peur de lui donner de la jalousie ; et, plein de respect pour le régent, il s'attachait à gagner la confiance de son élève. Tout ce qui approchait le roi, s'apercevait de la préférence que le jeune prince donnait dans son cœur à Fleury sur le gouverneur.
Le régent le remarqua, et, cherchant toutes les occasions de flatter le goût du roi , il lui présenta Fleury pour l'archevêché de Reims, qui venait de vaquer. II songeait aussi à s'attacher par là un homme qu'il voyait gagner sensiblement la confiance du roi, et voulut laisser à ce prince le plaisir de donner à son précepteur un sié^^e d'une si grande distinction. Le roi l'envoya chercher, et lui apprit le présent qu'il lui faisait. Fleury> se confondit en remercimens respectueux et tendres^ mais refusa d'être premier duc et pair de France.
Le roi parut afiligé du refus, et le montra de manière à faire connaître combien son précepteur lui était déjà cher. Le régent le sentit, et insista; mais Tévéque , pour motiver çon refus ^ représenta qu'ayant déjà quittç un diocèse , parce que son lige
ne lui permettait plus de remplir ses devoirs, il ne serait pas excusable de se charger d'un poids supérieur au premier. Le régent lui repondit que ses fonctions auprès du roi le dispenseraient d'aller à Reims , x>u il aurait un évéque in pnrtibus chargé des fondions épiscopales; que pln:»ieurs prélats en avaient, sans y être autorisés par un devoir aussi privilégié que l'éducation du roi. Fleury répliqua, d'un ton modeste, qu'il ne blâmait la conduite de personne ; que chacun devait être son propre juge; que, pour lui, il ne se tiendrait pas en sûreté de conscience d'être é\êque sans résidence. Il n'avait pas toujours été sî timoré. Sa prétendue résidence à Fréjus n'avait été qu'une absence de la cour. Il avait passé le temps de son épiscopat à parcourir les villes du Languedoc et du Dauphiné , oii il j avait meilleure compagnie qu'à Fréjus; il y séjournait peu, et le regarda toujours comme un exil ; de sorte que son abdication n'avait été qu'une préférence donnée au séjour et à la société de la cour sur celles de la province.
Le régent comprit très-bien que le saint évéque craignait qu'à la fin de l'éducation, on m saisît quelque prétexte de le reléguera Reims; que le plus sûr pour lui était de rester à poste fine auprès du roi, dont la confiance ne ferait que se fortifier par l'habitude. Le régent cessa de le presser sur l'archevêché, et finit par le prier d'accepter du moins l'abbaje de St.-Etienne de Caen, vacante par la mort du même cardinal de Mailly. Fleury , dans la crainte de faire croire qu'il ne voulait rien devoir au régent, accepta ce bénéfice simple de soixantedix mille livres de rente. Ce fut certainement son unique motif. Il a bien prouvé depuis , dans sa toute-puissance, qu'il était peu sensible au faste et à l'intérêt. Il a porté , dans son ministère, l'économie jusqu'à de bas détails; mais il ne s'appliqua jamais ce qu'il retranchait aux autres, et ne fut avare que pour rÉtat. Sa succession ne valait pas dix mille écus. Quelques fades plaisanteries qu*en fissent des courtisans avides, et qui n'auraient jamais rien reçu s'il l'eût fallu mériter , il serait à désirer qu'il eût eu des imitateurs. On a sans doute des reproches très-graves à lui faire , je ne les di>isimulerai pas ; mais on Ta regretté , et ses successeurs ont justifié les regrets.
Le modeste Fleury fit, ou laissa mettre son refus dans les gazettes et les journaux, et chacun en fit le commentaire , suivant ses idées ou ses intérêts.
Fleury perdit alors une belle occasion de témoigner sa reconnaissance à une famille à laquelle il avait les plus grandes obligations. L'abbé de Ca«»tries , archevêque d'AIbi , désirait fort le ^ siège de Reims, quoique d'un moindre revenu. L'approche du
RÉGENCE. 25i
sacre du roi donnait un grand relief à ce siège. Le régent, l'ayant offert à Fleury, voulut qu'il influât dans celle nomination : Fleury devait sa première existence au cardinal de Bonzi , oncle lie l'archevêque d'Albi ; il avail reçu des services essentiels de tous les Caslrîes. 11 avait été long-temps l'ami, disons mieux , le protrgé de la maison ; mais il avait en opposition un iuleVét présent , qui fut toujours la règle de sa conduite.
Il pensait déjà au chapeau de cardinal , maladie inévitable à tout ecclésiastique en faveur. Le cardinal de Rohan était dans ce moment le ministre de France à Rome ; sa maison était puissante ; l'archevêque d'Albi était anli déclaré du cardinal de Noailles, la constitution comuiençait à prendre le dessus dans le clergé, et Fleury comptait bien s'en servir utilement : ainsi, il fil préférer l'abbé de Rohan-Guéméné pour l'archevêché de Reims.
Le régent donna en même temps Tévêché deLaon à l'abbé de Saint- Albin, bâtard, non reconnu, qu'il avait eu de la Florence, élève de^ jésuites, l'un des plus zélés ignorans qui soient sortis de leur école. Il assista l'année suivante au sacre du roi , en sa qualité de duc et pair ecclésiastique. Quand il voulut depuis se faire recevoir au parlement, il fut arrêté par la difllculté de ne pouvoir articuler ni père ni mère, ni par conséquent produire un nom. Cet obstacle lui valut l'archevêché de Cambrai, oii il passa àla mort du cardinal Dubois , en conservant les honneurs de duc et pair. Il eut pour successeur, à Laon , l'abbé de La Fare , espèce de petit monstre par la figure , et qui l'était encore plus par son âme.
Le cardinal Dubois venait de terminer une négociation qui touchait infiniment le régent : le mariage du roi avec l'infante d'Espagne, et celui de mademoiselle de Montpensier, filledurégent^ avec le prince des Asturies. Philippe V avait été transporté de joie d'avoir pour gendre le roi de France, et le second mariage étant la condition nécessaire du premier, il avait sacrifié le ressentiment qu'il pouvait avoir contre le régent. Il restait, non pas une difficulté politique, mais un embarras domestique ; c'était de l'apprendre au roi, dont le consentement formellement prononcé était nécessaire. Ce prince , encore dans l'enfance, et d'un caractère timide , pouvait ne pas recevoir la proposition comme il était à désirer qu'elle fût reçue. Le maréchal de Yilleroi, ennemi presque déclaré du régent, préviendrait peut-être le roi défavorablement , disposerait la cabale à répandre dans le public que le régent faisait un mariage disproportionné, quant à l'âge, afin de reculer , autant qu'il pouvait,
l'espérance de voir la succession directe assurée, et compUîl sur le chapitre des événemens : l'infante n'avait guère al/ors que trois ans, et le roi était dans sa douzième année.
Le régent, pour se fortifier auprès du roi , confia l'aiTaire à M. le duc , qui , étant surintendant de l'éducation , ne levait pas apprendre cette nouvelle avec le public. Il reçut Irès-hiea la confidence, et approuva fort ralliaiice. Le régent en parla • ensuite k l'évéque deFréjus, en le prévenant que c'était une distinction qu'il lui donnait sur le maréchal , pour qui il lui recommandait le plus grand secret. Fleury objecta d'abord l'âge de l'infante, répondit assez froidement aux avances que le régent lui faisait pour l'engager, dit cependant qu'il ne croyait pas que le roi résistât, et promit de se trouver auprès du roi, lorsqu'on la lui ferait. Il est fort douteux qa'il ait été fidèle au secret, et n'en ait pas fait sa cour au maréchal, qu'il ménageait beaucoup, qui lui avait rendu service, lui était utile, et pour qui il n'était pas encore temps d'être ingrat.
Quoi qu'il en soit, il parut vouloir éviter de se trouver k ^^ proposition. Elle devait se faire immédiatement avant le conseil de régence , où le roi devait se rendre , pour y confirmer toutde suite le consentement , le oui qu'il aurait prononcé dans le cabinet, afin que l'affaire fût consommée.
Le régent, avant que d'entrer chez le roi , s'informa de ceux qui s'y trouvaient ; et , apprenant que l'évéque de Fréjus n'y était pas , il l'envoya avertir, et n'entra que lorsqu'il le vit arriver de l'air empressé d'un homme trompé par l'heure. II n'y avait avec le roi , dans le cabinet , que le régent , M. le duc, le maréchal de Vijleroi , l'évéque de. Fréjus et le cardinal Dubois.
Le régent , prenant un air d'enjouement et un ton de liberté respectueuse, dit au roi l'affaire dont il s'agissait , releva les avantages de l'alliance , et le pria de manifester son consente* ment. Le roi , surpris , garda le silence , parut avoir le cœur gros, et ses yeux devinrent humides. L'évéque de Fréjus, voyant qu'il fallait prendre un parti , plaire au régent ou se l'aliéner, appuya ce qui venait d'être dit. Le maréchal , déterminé par l'exemple de l'évéque : Allons , mon maître , dit-il au roi , // faut faire la chose de bonne grâce. Le régent , très-embarrassé , M. le duc fort taciturne , et Dubois, d'un air composé , attendaient qne le roi rompit un silence qui dura un demi-quart d'heure , pendant lequel Tévêque ne cessa de parler bas au roi , et l'exhortait avec tendresse , à venir au conseil déclarer son consentement. Le silence se prolongeant , et l'assemblée de tout le conseil , ou le roi allait se trouver, ne pouvant qu'augmenter sa timidité, Tévéque se tourna vers le régent , et lui dit i Sa majesté ira au.
conseil; mais il lui faut un peu de temps pour s'y disposer. Là dessus, le régent répoudit qu'il calait fait pour attendre la commodité du roi, le salua d'un air respectueux et tendre, sortit , et fit signe aux autres de le suivre. M. le duc, le maréchal et rëvéque restèrent auprès du roi. Dubois , qui , depuis qu'il était cardinal, n'entrait plus au conseil, oii on lui refusait la préséance, se retira' dans une autre pièce.
Le régent, étant entré dans celle du conseil, trouva tout le monde assemblé, et fort intrigué delà conféreuce secrète du roi. Il y avait un quart d'heure qu'on se regardait les uns les autres sans prendre séance, lorsque le roi parut entouré des trois qui étaient restés avec lui.
Aussitôt qu'on fut en place, tous les /eux se portèrent sur le roi, qui les avait encore rouges. Le régent, lui adressant la parole , lui demanda s'il trouverait bon qu'on fit part de son mariage au conseil. Le roi répondit un oui fort court et asses bas, mais qui , cependant, fut entendu, et suffisait au régent, qui partit de là pour détailler les avantages de l'alliance. Quand tous parurent favorablement disposés , il demanda les avis , qui ne pouvaient manquer d'être unanimes ; et chacun appuya le sien de quelques mots d'approbation. Le maréchal de Villeroi, en approuvant comme les autres , ajouta seulement d'un air chagrin , qu'il était bien fâcheux que l'infante fût si jeune. La réflexion, juste en elle-même, était très-mal placée : il devait suivre le conseil qu'il avait d'abord donné au roi, de faire la chose de bonne grâce , puisqu'elle élait décidée ; et l'observation ne pouvait qu'augmenter l'humeur sombre du roi. Le régent ne lui laissa pas le temps de réfléchir, lui fît compliment, s'appuya sur l'unanimité des suffrages du con<%eil, garans de celui de tous les Français ; et dans Imstant , pour faire diversion , fit rapporter une affaire.
Des le jour même, tous les courriers furent dépêchés. Le rbi fut fort sérieux le reste de la journée ; le lendemain , les cornplimens qu'il reçut, le dissipèrent, et bientôt il s'entretint, comme les autres, des fêtes préparées pour l'arrivée de l'infante.
Le régent fut assez bien conseillé pour ne pas parler des deux mariages à- la fois; la jalousie du second aurait indisposé bien des gens sur le premier ; mais , quinze jours après , lorsque tous les esprits furent familiarisés avec la première nouvelle, le régent alla trouver le roi , et , en présence de *M. le duc , de rëvéque, du maréchal de Yilleroi et du cardinal Dubois, après en avoir prévenu les deux premiers , rendit compte de l'honneur que le roi d'Espagne voulait lui faire , et demanda au roi la permission d'accepter. Le roi donna son agrément avec la
gaieté d'un enfant , qui depuis quinze jours n'entendait parler que de mariage et de l'Espagne. Cette alliance avec TEspagne fut un coup de massue pour la vieille cour. Les mar<^chaux de Villeroi/de Villars, d'Huxelles , de Tallard firent leurs coraplimens, comme les autres, et s'efforçaient de cacher leur dépit sans pouvoir cacher leurs efforts.
Ces gens, qui ne juraient que pa^ l'Espagne, tant qu'ils s'étaient flattés d'en faire un épouvantait contre le régent, ne sachant plus sur quoi s'appuyer, ne pouvaient revenir de leur surprise de voir destinée au trône d'Espagne, la fîlle d'un prince dont Philippe Y avait demandé la tête sous le dernier n*p:ne , et qui- depuis avait porté la guerre en Rspngae. Le choix d'un enfant qui retarderait Te- mâHage du roi de plusieurs années leur paraissait le chef-d'œuvre de la fjolitique. Il y a pourtant apparence que le régent eût été moins attaché au choix de l'infante , s'il eût pu , sans cela , marier sa fille au prince des Asturies.
Le duc de Saint-Simon fut déclaré amba<isadeur extraordinaire pour aller faire la demande de l'infante. Le prince de Kohan, grand-père du maréchal de Soubise d'aujourd'hui et gendre de la duchesse de Ventadour, fut nommé pour aller faire l'échange des princesses sur la frontière. Le duc d'Ossone vint à Paris , en qualité d'ambassadeur extraordinaire , faire la demande de mademoiselle de Montpensier.
Nous avions alors, pour ambassadeur ordinaire à Madrid ^ le marquis de Maulevrier-Langeron , Lauftez; Irlandais de nation et major des gardes du corps du roi d'Espagne eut , à Paris , le même titre pour l'Espagne.
Quelque union que le double mariage mit entre les deux branches de la maison de France , la conduite à tenir par nos ministres à Madrid, exigeait de la prudence. Il y avait, à la vérité , entre la France , l'Espagne et l'Angleterre , une alliance défensive , fondée sur les traités d'Utrecht ei delà triple alliance. On y avait stipulé une garantie réciproque des États dont jouissaient ces trois puissances , qui confirmaient , au moins tacitement , les renonciations et la succession de la couronne d'Angleterre dans la maison protestante d'Hanovre. Ces articles convenaient fort au régent, mais n'étaient nullement du goiit du roi ni de la reine d'Espagne, qui conservaient l'espoir du retour en France, si l'on avait le malheur d'y perdre le roi. De plus, la France et l'Angleterre avaient promis leurs bons offices pour terminer les différens qui restaient à régler entre l'Empereur et l'Espagne. Or il y avait dans ce moment-là un nouveau germe de mésintelligence.
RÉGENCE. ftSj
L'Empereur, conservant toujours les idées autrichiennes, venait de faire une promotion de grands d'Espagne. Philippe Y s'en plaignit aux puissances alliées. L'Angleterre , en reconnaissance des avantages qu'elle avait tirés d'Espagne , accommoda cette affaire , et engagea l'Empereur à donner une déclaration par laquelle il notifiait qu'il n'avait point prétendu faire des grands d'Espagne, dont le titre ne se trouvait point dans les titres des seigneurs à qui il avait simplement donné des distinctions et des honneurs dont tout souverain est maître dans sa cour. La nouvelle de cet accommodement arriva à Madrid deux jours après la signature du contrat , et tranquillisa beaucoup Philippe V.
On a pu remarquer que je m'arrête peu sur des relations de fêtes qui remplissent les gasettes et les journaux ; je me bornerai a des circonstances qu'on n'y trouverait pas , et qui peuvent avoir quelque utilité. Par exemple , le régent chargea le du<f de Saint** Simon de deux lettres pour le prince des Asturies ; dans l'une il le traitait de neveu , et dans l'autre de frère et neveu. Il s'agissait de faire passer la seconde ; car elles étaient d'ailleurs pareilles. Il fallait que cette prétention eût été suggérée au régent, qui , très-peu délicat sur le cérémonial , n'était pas en droit de prétendre à l'égalité avec le prince des Asturies. Tous deux petitsfils de France , le prince des Asturies avait l'aînesse, et de plus était l'héritier naturel de la couronne d'Espagne. Cependant la seconde lettre passa ; Crimaldo , ministre d'Espagne, à qui la copie en fut communiquée, ou n'y fit pas d'attention, ou prit le titre de frère pour une expression de tendresse. Pour peu qu'il eût fait de difficulté , l'ambassadeur devait substituer la première lettre.
L'usage d'Espagne est que le roi ne signe pas lui-même !« contrat de mariage ; mais le fait signer par des commissaires. Cela s'était pratiqué ainsi aux contrats de mariage de nos deux dernières reines , quoiqu'il cehii de Marie-Thérèse, Louis XFV et Philippe lY se trouvassent en personne sur la frontière. Le duc de Saint-Simon désirait la signature du roi ; Grimaldo réclamait l'ancien usage : le roi et la reine d'Espagne consentirent à signer, pour marquer la satisfaction qu'ils» avaient de l'alliance.
Dans tout le cours de cette affaire , Philippe Y se montra plus Français qu'il n'avait jamais fait. Ce n'était point la joie mesurée d'un roi qui réussit dans une négociation : c'était celle d'un • père content , d'un homme généreux qui se réconcilie. Ayant appris que la ville de Paris avait complimenté le duc d'Ossone , il voulut que la ville de Madrid fit son compliment k l'ambassa- 3. . 17
s58 RÉGENCE.
dear ie France ; honneur qui ne s'était encore rendu à aucua ambassadeur , du moins à Paris.
A pn^s de chose sans exemple, il s'en fit pour le duc d'Ossone une 9 qui depuis en a servi en plusieurs occasions; le régent 9 voulant lui donner Tordre du S. Esprit « crut que le roi , n'étant pas encore chevalier et ne devant recevoir le collier que le lendemain de son sacre , ne pouvait aussi faire des chevaliers que lorsqu'il le serait lui-même. Il portait simplement le cordon , tel qu'on le donne k tous les enfans de France au moment de leur naissance. Le duc d'Ossone eut donc la permission de porter le cordon en attendant qu'il pût être nommé (i).
On fit encore plus en Espagne pour le duc de Saint«-Simon y qu'on n'avait fait en France pour le duc d'Ossone. Philippe Y donna 4a grandesse à lui et à un de ses fils au choie du père, pour en jouir en même temps. Il choisit le cadet, et ils se cou<vrirent ensemble en Espagne. La Toison fut donnée à l'atné.
Tout levain autrichien parut étouffé dans le cœur des Espagnols qui avaient pu en conserver ; et les Français de naissance, qui se trouvaient encore alors attachés par leurs places à la personne du roi , faisaient éclater les transports de leur joie. Tel était Boutin de Valôuse , presser écuyer de Philippe V , et chevalier de la Toison. Tel était encore La Roche , premier valet de garde«robe , homme d'une probité reconnue , au point que Philippe Y lui confia la garde de l'estampille , qui est un sceau ou la signature du roi est imitée dans la plus parfaite ressemblance. On s'en sert en E^gne pour éviter au roi la peine de signer Ini-méme ; invention commode et dangereuse ; paresse asiatique qnii. passera peut-être un jour jusqu'aux ministres. La garde de l'estampille n'est pas une dignité , mais une commission de confiance qui n'en est que plus honorable , et La Roche était ii ce titre secrétaire du cabinet. Parmi les Français estimables établis k Madrid , je dois d'autant moins oublier Sartine , que nous voyons k Paris son fils en passe de devenir un personnage
(1) Le rot en a até depais ainsi pour quelques uns de nos ambassadeurs et anues , qui ont porte le cordon arant que dVtre reçus cberaliers.
U est étonnant qne le régent et les chevaliers de ce temps-là fussent ai peu Instrniu de lliîalptre de leur ordre. Leioi, quoique mineur et non aacré, pouvait , sans hlesitr les règles, faire des chevaliers. Henri ly, encore huguenot an si^e de Rouen • oe pouvant par conséquent lui-même être chevalier p ni porter le cordon , donna une commission au premier maréchal de Biron , pour recevoir le baron de Biron , son fils , depuis maréchal de France et décapité ; ec poor donner en même temps le cordon k Renaud de Bannes , archevêque dt Bourges , grand aumônier de IVancc , à la place d^Amiot , f<^né ligueur.
RÉGENCE. aSg
considérable. Sarlinei né à Lyon, y avait fait la banqae ; des circonstances Tavaient fait établir en Espagne. Cëtait un bomme d'esprit et de probité ^ actif, grand travailleur et fécond en ex^ . pédiens. II avait eu la directicm générale des vivres des armées en Espagne ; souvent consulté par les ministres , les générant et te roi même , il eut beaucoup d'amis et les méritait. Il était in« tendant général de la marine , lorsqu'il fut entraîné par la cbnte de Tinnaguas , secrétaire d'état , son ami i au commencement du ministère d'Albéroni. Ce ministre violent et desposte lui fit . un crime de ses liaisons avec le duc de Saint^Aignan , notre am-* bassudeur à Madrid ; et celui-ci étant obligé de* sortir précipitamment d'Espagne , Sartine fut mis en prison , et n'en sortit qu'à la disgrâce d'Albéroni. Il épousa depuis une camériste qui fut ensuite segnora de honor de la reine d'Espagne , et devint intendant de Barcelone , oii il est mort. Son vrai nom était des Sardines. Son përe était épicier à Lyon. Sartine portait en Es.* pagne la croix de S.*Micbel. Je ne crois pas cependant qu'il ait ^é fait chevalier en titre ; il n'est dans aucune listé. Je délire que le fils me donne occasion de pkrier de lui comme de son père ; c'est son affaire : la mienne est de rendre justice.
Un des principaux articles de Pinstruetiofi du eut de Saint* Simon , était de voir et de cultiver beaucoup le jésuite d'Auben* ton , confesseur du roi , place bien importante , quand elle n'est pas un vain titre. Dès la première visite , le bon père se répandit en protestations d'attachement au régent et i la France, et de ta plus tendre estime pour le duc de Saint-Simon , dont il con» naissait, disait-il, l'amitié pour les jésuites. De là il passa an désir que le roi d'Espagne avait de mettre l'infante entre les mains d'nn de leurs pères , seuls capables d'inspirer de bonne beure à cette princesse les vrais principes de là religion.
D'Aubenton parlait vrai sur le désir de Philippe V; car^ à l première audience particnNère que ce prince donna à rambas"^ ladeur, il coupa une discussion d^afTaires, pour le charger de demander au régent que Tinfante tàt instniite par un jésuite, et revint sur cet article à diverses reprises.
Le duc de Saint-Simon , déjà prévenu da diésir dé Philippe Y; ne put répondre que favorablement à la proposition de d'Au-* benton. Le télé père, charmé de Couverture, devînt radieux, caressant , et , après plusieurs circenvointions patelines , des mots entrecoupés et quelques phrases d'un clair-obscur : Ce n'est pas faut, dit^il , le mi attend encore plus de votre excettènce y de votre attachement pour lui, de votre amour pijmr la rth'ghn , de vfftre amitié pour* notre compagnie. Ce n'était pas assurément par ce dernier sujet d'éloges que Saint-Simon était le plus connu ;
a6o ' RÉGENCE.
mais une figure de rhétorique des moines est d'inspirer du lele pour eux , en supposant qu'on Ta déjà. Le roi, continue d'Aubenton y meurt d'emfie de vous prier de demander de sa part au roi, son nei^eu, de prendre un jésuite pour coF^esseur, et d^en^ gager le régent, à vous appuyer, LÊes. infirmités de Vabbé de Fleury le menacent dtune t^rt prochaine : Userait donc cotwe" nable de prendre les avances , et que , dans la même dépêche oà vous demanderez un jésuite pour finfantei, vous proposassiez d'en donner un au roi. • ^ .
D'Àubenton termina son discours par mille offres de services pour la grandesse que désirait l'ambassadeur , et finit par lui djemauder de dire apaicalement ce qu'il en pensait.
Le piëge était àssez.bien tendu ,'et l'appât bien présenté. Saint- Simon s'en tira cependant. Il témoignai au jésuite beaucoup d'estime pour sa compagnie , et convint que rien n'était mieux que de donner un jésuite à l'infante , puisque le roi , son père , le désirait; mais* qu'à l'égard du confessionnal du roi et de l'intérieur de sa maison , la proposition pourrait bien n^étre pas mieux reçue en France, que. ne le serait en Espagne celle de changer le confesseur de Philippe V ou ses ministres ; que c'était un grand pas de faire accepter un jésuite pour l'infante ; que la considération pour la compagnie ferait le reste 9 et qu'on y réussirait d'autant mieux qu'on paraîtrait moins l'exiger.
D'Aubenton ne fut pas trop content de la réponse , et s'attendait à mieux ; mais il ne perdit rien de sa sérénité , et , de peur de montrer du refroidissement , redoubla de protestations d'amitié, d'ofires de services pour l'ambassadeur , et approuva de bouche des raisons qui lui répugnaient fort.
Que d'Aubenton eût été chargé ou non par Philippe Y de la proposition qu'il fit de donner au jeune roi un confesseur jésuite, il est certain que ce prince n'en parla point à l'ambassadeur. Pour réunir tout ce qui concerne cette affaire , j'ajouterai ici ce qui arriva trois mois aprës« On persuada à Tabbé Fleury de se retirer , et le père Taschereau de Linieres fut nommé à sa place. n était déjà confesseur de Madame , mëre du régent , et le cardinal de Nbailles n'avait pas trouvé grand inconvénient à donner des pouvoirs à ce jésuite pour coufesser Madame. Le père de Unières était un bon hpmme , sans intrigues , et n'aurait pu , quand il aurait été tout autre , tirer aucun parti de la dévotion du Palais-Rojal. Madame , la seule pénitente qu'il etkt, était catholique , parce qu'il avait fallu Tétre pour épouser Moi^sieur ; du reste , pleine de vertu , de bonté d'âme , d'une hauteur allemande ; un confesseuc n'était pour ell^ qu'un domestique de
RÉGENCE. i6i
Il n'en était pas ainsi du confessionnal d'on roi encore enfant , et accessible aux premières impressions. Le cardinal de Noailles jugea le choix du confesseur une affaire de la plus grande importance , et refusa les pouvoirs à Liniëres. Quel que fût le caractère personnel d'un jésuite , le- cardinal savait que le confesseur d'un roi est par état Thomme de la société et de son général ; et , sans proposer lui-même un confesseur , il* se bornait à exclure les jésuites. Le maréchal de Villeroi offrait le choix de trois sujets : le chancelier de Notk*e-Dame , Benoit , curé de St.-Germain-en-Laye , et l'abbé de Vaurouy , qui avait refusé l'évêchë de Perpignan. L'^éyéque de Fréjus proposait Panlet , supérieur du séminaire des Bons-^nftns, ou Ghampigny, trésorier de la Ste.-Chapelle. Le cardinal de Rohan , an défaut des jésnites qu'il eût préférés, présentait le docteur Vivant, curé de St.-Méry, et fanatique constitutionnaire. Noailles , Villeroi et Févéque de Fréjus s'opposèrent, de tout leur pouvoir, au choix du jésuite (i) ; mais le crédit du cardinal Dubois l'emporta en faveur de Linières. Il était difficile de lui supposer d'autre motif que le ressentiment contre le cardinal de Noailles ^ qui avait refusé de lui conférer les ordres lors de sa nomination à Farchevéché de Cambrai. Il n'avait aucune obligation de son chapeau aux jésuites; on a vu comment il l'avait conquis. Le refus des pouvoirs rendait cependant la nomination inutile. Les sollicitations ne purent rien obtenir du cardinal de Noailles : il fut inflexible. Dubois , an mépris des droits et de l'honneur de l'épiscopat, s'adressa au pape, qui envoya au roi une permission de choisir quel confesseur il voudrait.
Dubois , pour se disculper devant ceux de ses confrères qui aéraient plus jaloux que lui de l'honneur de l'épiscopat , répondit .qne la nomination d'un jésuite , pour le confessionnal du roi , avait été une condition stipulée par FEspagne , par le traité de paix avec la France. Cependaiït , pour lever toutes les difficultés, on transféra la cour de Paris k Versailles , d'où le roi allait se confesser à St.-Cyr , dans le diocèse de Chartres , oii les jésuites avaient des pouvoirs.
A Fégard de la stipulation par laquelle l'Espagne avait , dit-on, exigé et obtenu que le confessionnal du roi fût rendu aux jésuites^ c*est une pure supposition. Cette prétendue anecdote ^du traité a été tellement adoptée , qu'elle passe pour certaine chez les gens qui croient avoir pénétré dans les secrets de la politique. Cependant rien n'est plus faux. En voici la preuve :
Dans la première conférence que le duc de Saint-Simon eut ,
(i) Paî ûré cet article d*aiie littre du cardinal Dubois ad père d'Auben- IP1I9 daamart I7aab
afe RÉGENCE.
à son retour d'Espagne , avec le régent et le cardinal DnBois , celui-ci , récapitulant les divers points de la négocîaliott : Mort^ sieur, dit-il au duc^ nous a\^(^ns faH^ce que le roi d'Espagfte a désiré, -r- Quoi ? dit le duc. Nous ai^o^s donné au roi un conjes^ seur jésuite. Comment ! reprit le ^ùc ; le roi d'Espagne ne m'en a jamais parlé. Il me senible pourtant, reprit le cardinal , que le. rçi vous a parlé des jésuites , et que ijous nous en a9et écrit , fous confondez certainement , répliqua Saint-Simon ; je vous ai parlé du désir du roi d* Espagne ^ au sujet d'un jésuite pour fin" fante ; mais jamais il ne m'éh a ouvert la bouche pour le roL ' Vous avez mes lettres, relisez-les. Il est bien vrai que le père d'Aubenton m'en fit Id proposition ; mais je la rejetai^ et j'au^ raisj;ru manquer au roi et à M- le régent ^ de me charger £unt commission par laquelle une puissance étrangère serait entrée dans le gouvernement intérieur de la France, fous auriej^dd m'en blâmer vous-même.
Le cardinal , voyant qu'il avait affaire à un contradicteur pea complarsant , balbutiait; car il passait quelquefois de raadace du brigand au déconcertement du friponneau. Le régent se mettant à rire : Eh bien ! dit-il , tout ce que nous vous tfemandons , c'est que vous ne nous démentiez pas ; car nous avons dit à tout le monde que c'était aux pressantes instances du roi d'Espagne que nous ai' ions donné au roi un confesseur jésuite» 7(02// ce que je puis , monsieur , répondit Saint-Simon , c'est de faire le mystérieux , si F on m'en parle} mais je ne pousserai pas la complaisance jusqu'à mentir.
11 fallut bien se contenter de la discrétion qu'il promettait. En effet , il n'en parla qu'autant que son honneur l'exigeait ; mais il en instruisit le cardinal de Koailles , dont l'estime lui était précieuse , le maréchal de Villeroi et l'évéque de Fréfiia , qui seuls s'étaient opposés à. la résurrection des Jésuites , et ne put cacher au comte de Cére&te la suite d'une intrigue dont ii avait vu le commencement. Je ne crois pas qu'il en ait fait part à d'autres. C'est par ce dernier que j'en ai eu les premières notions, avant que les pièces originales me fussent tombées entre, les mains.
Le comte de Cére&te-Brancas,. frère du maréchal, avait accompagné en Espagne le duc de Saint-Simon , comme ami , et fut uu des témoins du mariage de l'infante. Ne sachant pas jusqu'oii )e continuerai mes mémoires , je saisis cette occasion de lui rendre une partie de la justice qui lui est due. Je n'ai point connu d'homme en qui l'esprit et la vertu fussent dans un plus parfait équilibre ; c'est de lui que j'ai dit , dans les Mémoires sur les mœurs de ce siècle^ qu'il pouvait n'être pas le premifr
partoat, mais qu'il n'aurait jamais été le second , et je n'ai jamais trouve de contradicteur sur son mérite. Il est mort con« seiller d'ëtat d'ëpée , et chevalier des ordres du roi ^ après avoir . refusé d'être chevalier d'honneur de la reine.
Reprenons ce qui se passa en Espagne sur le dduble mariage ^ avant de repasser aux affaires de France. ^ ^
La reine , italienne de naissance et de cœur » haïssait les Espagnols autant qu'elle en était haïe , et les témoignages qui en éclataient journellement , entretenaient cette haine réciproque. La reine ne se contraignait même pas de l'avouer , et le peuple» de son côté , lorsque le roi et la reine* passaient ^ criait librement de la rue et des boutiques : F'wa el rey la Sa^oyana ! (la feue reine ) adorée des Espagnols , et dont la mémoire est encore en vénémtion. La reine régnante affectait en vain de mépriser ces cris du peuple : elle en était au désespoir ; malheureusement le peuple et elle ne luttaient pas à force égale. Elle avait la toute-
{puissance par un moyeu assez naturel. Le tempérament du roi ui rendait une femme nécessaire , et sa dévotion pe lui permettait aucune infidélité. La reine était laide , quoiqu'elle eût l'air assez noble , et le roi était toujours dans des dispositions qui la lui faisaient trouver belle » et la traiter comme telle. Elle y joignait toute la coquetterie possible pour son mari , le louait publiquement et en face sur sa beauté ; et , quoiqu'il eût été beau étant jeune » il était alors dans un tel état de délabrement sur la figure , que , si les princes n'étaient pas invulnérables contre les louanges les plus dégoûtante», il aurait pu prendre celles de la reine pour une dérision.
Le roi et la reine , sain» ou malades 9 n'eurent jamais que le même lit. Les couches de la reine n'obligeaient pas le roi d'en changer y et ce ne fut que trois jonn avant la mort de sa première femme y qu'il prit un lit séparé , quoique depuis long>temps elle fût perdue d'écrouelles.
Le roi et la reine 1 étant d'une jalousie réciproque sur tout ce que Ton pouvait dire à l'un ou à l'antre, ne se quittaient ni jour ni nuit. Tous les jours, à leur téitAyVassafeta (1) venait leur donner des manteaux de lit , et ils frisaient leurs prières ; après quoi , Grimaldo , à qui les autres secrétaires d'état remettaient les affaires de leurs départemens, entrait et en faisait le rapport. Grimaldo congédié , le roi prenait sa robe de chambre , passait
(1) Première femme de chambre. Celle place a plus de considération en Eupagne qu^en France , pent-étre par la seule raison que PEspagnoI imagine que ses princes ont» sur tons les autres, une snpérioriti^ qui se communique à tont ce qni les cpprodie. Lanra Piicatori, nourrice de la reine , était alors «fs^/etff.
dans une garde^robe pour s'habiller , et la reine dans la pièce oii était sa toilette. Le roi, bientôt habille, faisait entrer son confesseur , et 9 aprët un quart d'heure de confession ou d'entretien , particulier , allait trouver la reine ; les infans s'y rendaient. Quelques officiers principaux , les dames et les caméristes de service formaient toute l'assemblée ; la conversation roulait sur la chasse , la dévotion ou autre chose de pareille importance. La toilette durait environ trois quarts d'heure. Le roi et la reine passaient ensuite dans une chambre oii se donnaient les audiences particulières aux ministres étrangers et aux seigneurs de la cour qui en avaient demandé.
Quand on introduisait quelqu'un , la*reine afieclait de se retirer dans l'embrasure d'une fenêtre; mais celui qui avait à parler au roi , n'ignorant pas que ce prince rendrait le tout à la reine, qu'elle serait choquée du secret qu'on aurait voulu lui faire , et préviendrait le roi défavorablement , ne manquait pas de la supplier de s'approcher , ou parlait assez haut pour en être entendu , si elle persistait dans sa fausse discrétion.
I^ reine savait donc exactement tout ce qu'on disait au roi, et avait de plus , chaque semaine , une heure où elle pouvait, à rinsu du roi , s'entretenir avec ceux qu'elle voulait faire introduire secrètement; ce jour était celui oii le roi donnait audience publique.
Le roi assis et couvert devant une table, les grands debout , rangés contre la muraille et couverts , chaque particulier^ qui avait donné son nom , était appelé dans l'ordre oii il était inscrit. Il se mettait à genoux devant le roi, expliquait son affaire en très-peu de mots , laissait ordinairement un mémoire sur la table, se relevait, et se retirait après avoir baisé la ' main du roi. Les prêtres étaient distingués des séculiers en ce que le roi leur ordonnait de se relever , quand ils faisaient la génuflexion. Si quelqu'un de ceux qui venaient à cette audience , voulait n'être entendu de personne , et qu'il fût trèsconnu , il le disait. Alors celui qui tenait la liste , se tournait vers les grands, disait à haute voix: C'est une audience se^ crèie; tous sortaient et ne rentraient que lorsque ce particulier se retirait. Le seul capitaine des gardes , en dehors , tenait la porte entrebaillée , d'oh , sans rien entendre , mais la tête dans la chambre , il pouvait toujours voir le roi et celui qui lui parlait.
Si la reine profitait de cette audience pour s'entretenir avec quelqu'un, il fallait que ce ftit bien secrètement; car le roi était toujours inquiet de ce qu'on pouvait dire de particulier à celte princesse y au point que, lorsqu'elle se confessait i ci
la confession se prolongeait plus qu'à l'ordinaire , il entrait dans la chambre et il -appelait la reine.
Ils communiaient ensemble tous les huit jours , et les dames de la reine lui auraient déplu, si elles n'en avaient pas usé ainsi.
Le seul divertisseikient du rcd était la chasse , qui n'était pas moins triste que le reste de sa vie. Des paysans formaient une enceinte pour une battue, et faisaient passer cerfs, sangliers, chevreuils, renards, etc. , devant le roi et la reine, qui, enfermés dans une feuillée, tiraient sur les animaux.
Ce qu'on sait de la vie de madame de Maintenon, et ce qu'on voit ici de la conduite de la reine d'Espagne , prouve assez quel est le tourment des femmes qui veulent gouverner ies rois les pins subjugués. Si l'on dévoile la vie intérieure des favorites, on aura pitié d'un état si envié.
Quelque crédit que la reine eût sur l'esprit du roi, elle était obligée de l'étudier à chaque instant , de faire naître ou de saisir les occasions, de plojer dans des momens, et quelquefois de se servir des avantages que lui donnait le tempérament du roi. Les refus de la reine irritaient son mari , l'enflammaient de plus en plus, quelquefois produisaient des scènes violentes, et finissaient par faire obtenir à la reine ce qu'elle voulait. La violence des désirs du roi faisait la force de la reine.
Philippe Y , né avec un sens droit mais peu étendu , était silencieux , réservé ,. même timide , se défiant de lui-même. Son éducation en France, et son genre de vie en Espagne, n'avaient fait que confirmer ce caractère que j'aurai encore occasion de développer davantage. Sa dévotion consistait en pratiques minutieuses. Taciturne , et par là même observateur pins attentif de ceux qui l'approchaient, il en remarquait trèsbien les ridicules, et en faisait quelquefois, dans l'intérieur de sa solitude, des récits plaisans.
Il était fort attentif sur sa santé ; son médecin , s'il eût été intrigant, aurait pu jouer un grand rôle. Lyghins, Irlandais, qui occupait cette première place , fort éloigné de l'intrigue et de la cupidité, instruit dans son art, s'en occupait uni«quemen^t. Après sa mort, la reine fit donner la place à Servi, son médecin particulier.
Philippe y avait aimé la guerre , quoiqu'il l'eût faite d'une façon singulière. Jamais il ne fit de plan de campagne , se reposant des opération j militaires sur ses officiers généraux; il n'y contribuait que de sa présence. S'ils le plaçaient loin du danger, il y restait, et ne croyait pas sa gloire intéressée
Si66' RÉGENCE.
à sVn approcber. Si les hasards d'une joaraée le portaient an milieu du feu le plus vif, il y demeurait avec la même tranquillité , et s'amusait à examiner ceux qui montraient de la peur.
Aisé à servir , bon , familier avec ses domestiques intérieurs , tout Français dans le cœur , il n'accueillait les Espagnols que par reconnaissance de leurs services. Aimant tendrement le roi, son neveu, il conservait un espoir de retour, si nous avions le malheur de perdre cet unique rejeton de la famille royale. Cependant il n'aurait pas monté sans scrupule sur le trône de ses pères, après les renonciations solennelles qu'il avait faites à la couronne de France. Il ne pouvait , par le même principe , regarder comme illusoires les renonciations de Marie- Thérèse d'Autriche à la couronne d'Espagne, en épousant Louis XI Y. Il n'aurait eu la conscience tranquille sur aucun des deux trônes. Ces scrupules, que son confesseur avait peine à dissiper, ne sont pas d'une tète bien forte , m , si l'on veut, dignes d'un pnnce ; mais ils sont d'une âme pure. Ces remords , plus réprimés que détruits , ont été la principale cause de son abdication, et de la peine qu'il eut k reprendre la couronne après la mort de son fils , Louis I*'. Le trône , transmis à son fils , ne devait pas , suivant ses scrupules , lui paraître une moindre usurpation , s'il y en avait ; mais enfin il lui suffisait de faire l'unique sacrifice qui dépendait de Int. D'ailleurs, les âmes scrupuleuses ne sont pas bien conséqaentes ni dans ce qui les agite , ni dans ce qui les calme.
La reine était d'un caractère fort opposé. Régner était tout pour. elle. La possession la moins légitime eût été un droit k ses yeux. Elevée dans la petite cour de son père , elle n'y avait pas pris une idée bien exacte des cours de l'Europe. Cependant elle se crut faite pour régner , bien ou mal , an premier instant qu'elle fut sur le trône. Nous avons vu comment la fortune l'y plaça.
Elle se proposa d'abord deux objets, et ne les perdit jamais de vue. Le premier d'établir tellement son crédit sur Tesprit du roi , qu'elle régnât sous le nom de ce prince. Le second , de se prémunir contre le triste état de veuve d'un roi d'Espagne , qui anrait pour successeur un fils dont elle n'était pas la mère.
Elle résolut donc de procurer une souveraineté à na de •es fils , chex qui elle pût un jour se retirer, y régner encore, on, du moins ne pas obéir.
On peut juger de quels manèges elle avait besoin pour suivre rp. second objet, et dérober en même temps son dessein à un
roi soupçonnenx. Albéroni, dans le désespoir de se disgrâce, avait publié les vues qae cette princesse s'efforçait de cacher. Elle se flattait%en vain qu'Albéroni, suspect par $on ressentiment , ne serait pas cru ; le caractère connu de la reine ne laissait pas douter de ses désirs. Ses caresses froides et forcées aux enfans du premier lit , les aigreurs qu'elle laissait échap per, annonçaient suffisamment son projet, qui, pendant le règne entier de Philippe , a été la base ou l'obstacle de toutes les négociations.
La cour d'Espagne était et continua d'être divisée en deux cabales; l'italienne, la moins nombreuse, était la dominante par la faveur de la reine. La cabale espagnole, à laquelle adhéraient les vœux de la nation, gémissait du crédit des Italiens , et les haïssait cordialement. Presque toutes les grandes places étaient, à la vérité, occupées par des Espagnols; mais ils étaient bornés aux titres de ces places dont ils faisaient très-peu les fonctions par la solitude oii la reine tenait constamment le roi. Le chirurgien ,. l'apothicaire et les valets intérieurs étaient français.
Les deux princesses, dont les contrats venaient d'être signés, arrivèrent le même jour dans l'ile des Faisans de la rivière de Bidassoa, ou se fit l'échange, etoii s'était faite, en 1659, l'entrevue de Louis XIY, de la reine, sa mère, et de Philippe IV, frère de la reine.
Il y eut d'abord quelques difficultés sur l'acte d'échange entre le prince de Rohan et le marquis de Santa-CruE. Le premier avait pris de l'altesse dans l'acte français. Santa-Cruz, majordome major de la reine d'Espagne , chargé de la conduite de l'infante , déclara qu'il passerait tout ce qu'on voudrait dans l'acte français, parce que l'Espagne n'avait point à régler les titres et les qualités des Français ; mais que , dans l'acte espagnol, on ne donnerait k l'un et à l'autre que V excellence (i). Le, prince de Rohan , voyant que , dans cet acte , Santa«Crus (f ) XJexeetlence se donne en Espagne à lont les 'grands , aox successeurs knmédiatt d'me graiidesse , ans TÎce-rois , goavemenrs de proTÎnces , capttainea généraux, conseillers d'état (litre des ministres) , aux cheTalicrs de la Toison d'or , au gonycrneur du conseil de Castille , et aux femme» de tons ceux' que ie marque ici. L'archcTéque de Tolède est le seul qui reçoive Pexeeiiente. On ne la donne pas mime an nonce , quoique le premier des ambassadeurs , qui Tonttous. Le titre des éréqnes est êeigntuneilhutrisnme. L'omission de l'Espagnol ëuit un trait de liantenr. Les grands en négligent le titre par orgueil , comptant que leur grandesse est partont anssî connue que leur nom. Gomme ils affectent d'ailleurs la plus grande ancienneté , ils craindraient qn'on ne fixAt la date de leur grandesse , aux actes où elle se trouTcrait. Si quelques uns l'ont énoncée dans nu acte , c'est depuis Philippe y 9 ^ l'îmiiation des grands qui sont en France. Par nne svite de ce
ne prenait pas même le titre de grand, ne prît pas celui dt duc et pair , et se contenta de signer , sans addition de qualités, l'échange.
L'échange fait , l'infante prit la route de Paris , et mademoiselle de Montpensier celle dé Madrid. Les deux princesses ne furent suivies de qui que C6 fût de leur nation , à l'exception d'une sous-gouvernante ( de Nieves , segnora de honor ) , qu'on laissa à l'infante à cause de son bas âge.
Je ne m'arrêterai sur aucune des fêtes qui remplissent les journaux , mais je continuerai d'ob^enrer les particularités di* gnes de remarque.
La gravité et la pudeur espagnoles ne permettent pas de voir coucher des mariés. Cependant notre ambassadeur, voulant d'autant mieux constater le mariage de la princesse des Asturies, que les mariés ne devaient habiter ensemble que dans un an , à cause de la délicatesse du prince , obtint de leurs majestés catholiques une dérogation a l'étiquette d'Espagne , et pour les persuader , s'appuya de ce qui s'était passé au mariage du duc de Bourgogne. Un exemple français était bien puissant sur l'esprit de Philippe Y. On prit ensuite la précaution de gagner quelques personnages graves dont l'approbation empêchât les autres de s'effaroucher. Enfin , on mit les deux époux au lit , et \e$ rideaux ouverts , on laissa entrer dans la chambre tout ce qui s'y présenta. Un quart d'heure après , on ferma les rideaux. Le duc de Popoli , gouverneur du prince, resta sous le rideau de son côté; et la duchesse de Monteillano, gouvernante de la princesse, sous le rideau opposé. Après quelques minutes , toute l'assemblée fut congédiée , et les époux séparés.
La princesse des Asturies fit voir, dès le premier jour de sou arrivée à la cpur d'Espagne , les preuves d'une humeur sombre et maussade. Il fallait presque la violenter pour qa'elle rendit visite au roi et à la reine. On avait fait les plus supei^ bes préparatifs pour un bal dont leurs majestés catholiques et toute la cour se faisaient une fête. La princesse refusa constamment d'y paraître , sans aucun motif de chagrin , mais uniquement par l'humeur d'un plat et sot enfant. Ou elle ne
principe , ils ne gardent point de rang entre enz. La toison n'ëtant pas hcrcditaire , les cheTaliert en observent un entre ens \ mab c^est toujours celui de la date de leur réception.
Il n\v'a d^cxception que pour les télés couronnées et pour les infans, depuis Philippe V, qui le demanda en plein chapitre. Les souTerains , nos rois, n^ont point d'exception. Les princes du sang et nos lëgitimés en ont prétendu ; nais ajant trouvé de la résisunce , ils ont été reçus sans cérémonie , et ne se trouvent point aux chapitres.
RÉGENCE. aSg
répondait rien aux repréflentations- qu'on lui faisait , ou sa réponse était que le roi et la reine pouvaient vivre à leur fan** taisie , et qu'elle voulait vivre à la sienne. Le détail de scènes tristement ridicules serait dégoûtant même dans de simples mémoires tels que ceux que j'écris. Pour finir en peu de mots ce qui la regarde , elle continua d'être à Madrid aussi sotte , aussi plate , aussi maussade que nous l'avons vue depuis à Paris , cil elle vint végéter reine douairière d'Espagne, depuis 1735 jusqu'en 174^, qu'elle mourut au Luxembourg.
L'infante arriva à Paris y et y reçut les honneurs de la reine; on lui en donna même le titre dans toutes les relations. L'é- Vénehient a fait voir qu'on s'était trop pressé , en la traitant de reine. On ne risquait rien, et il était plus dans la règle d'attendre , puisque indépendamment de ' sa destination , elle avait , par sa naissance seule , la préséance sur Madame. Il est vrai qu'on avait fait prendre par anticipation le titre de dauphine à la duchesse de Bourgogne aussitôt qu'elle était arrivée en France; mais cela était nécessaire pour lui donner la préséance qu'aucune princesse du sang n'aurait pu lui céder , attendu qu'elle n'était alors que fille d'un duc de Savoie , qui, n'étant pas encore roi , cédait aux électeurs Ci).
Aussitôt que notre ambassadeur eut rempli sa mission en Espagne , il se pressa d'autant plus d'en partir , que le cardinal
(0 n 7 a si peu de principes dans les difTcrentes éiiqueUes , qu^on ne pent que marquer les faits sans en rien conclore. Le prince de Contî , grand-père de celui d'aujourd'hui , précéda toujours , en Hongrie et à Vienne , les élecutirs. Cependant celui de BaTÎèrc, qui ëuit un de ceux-là , ëunt venu k Paris, obtint du rot d'y garder Vincognito. Louis XIV alla jusqu'à lui accorder une audience particulière , où ils restèrent tous deux debout, quoique le roi d'Angleterre , Guillaume III, n'eût donne' une pareille audience qu'assis dans un fauteuil , et ce même électeur placé sur un tabouret. L'elec- . tcor , profiUDt ou abusant de la boaU de Louis XIV, prétendit avoir la main cbea le premier dauphin. Le roi eut la complaisance de consentir à nn matzo termine, Mvoîr qne l'électeur ne Terrait le dauphin qae dans lea jardina de Meadoa, et qu'ils monteraient ensemble dans la même calèche, chacun par sa portière. Ce qu'il y a de singulier et de contradictoire, c'est que l'électeur de Cologne , frère de celui de Barlére , aussi incognito , était debout devant le roi dans on fauteuil. Il dîna et sonpa plusieurs fois à Meudon avec le dauphin , et n'y eut qu'un siège pliant an bas bont de la table, avec les cour* lîsans. Cet électeur voulait quelquefois dire la mcise devant la dudiesse de Bourgogne ,. et lui rendait alors les mêmes honneurs que le dernier des chapelatns. Cesi le même qui , étant à Valencienncs , annonça qu'il prëcheiait le I*'. avril. La foule fut prodigieuse à l'église. L'électeur étant en chaire , salua gravement l'assemblée , fit le signe de la croix , ' et cria : Poisson <fam// puis descendit de chaire, pendant qu'une troupe de trompettes- et de cors de chasse , accompagnés de timbales , faisaient un tintanaarrc digue éê cette farce scandaleuse*
27t> RÉGENCE.
Dubois avait envie de Vj retenir sous différents prétextes. Les motifii du cardinal nous ramènent naturellement aux intrigues de la cour dé France.
On se rappelle que Dubois, pour se servir du cardinal de Boban à Rome , l'avait flatté de lui faire obtenir le premier ministère à son retour. Celui-ci n'en douta point, eut la sottise de le dire à Rome , oh il était le seul qui en fût persuadé , et revint le plus tôt qu'il put à Paris , sommer son cber con« frère de sa parole.
Depuis que Dubois était cardinal , il ne se trouvait pins au conseil de régence à cause de la préséance. Pour y rentrer , comme il convenait à sa pourpre, il voulait y faire entref le cardinal son ancien , et se glisser à sa suite. Il lui fit l'accueil le plus vif, lui réitéra sa promesse, et lui dit qu'il fallait d'abord entrer au conseil, pour arriver au premier ministère; qu'après avoir si bien servi le roi à Rome, il était fondé à le demander ; et que lui , Dubois , était trop son serviteur , pour ne pas appuyer sa demande auprès du régent.
Le crédule cardinal de Rohan , touché de tant de cordialité , témoigna la plus tendre reconnaissance k son confrère , promît bien de partager avec lui l'autorité d'une place qu'il lui devrait , et peu de jours après , demanda au régent l'entrée au conseil. Le régent la lui accorda si promptement et de si bonne grâce , que le cardinal aurait pu voir que tout était arrangé d'avance , ou qu'on ne lui faisait pas un grand présent.
Le chancelier et les ducs , voyant les cardinaux entrer au conseil , s'en retirèrent k l'instant. Le maréchal de Villeroi n'y parut plus que sur un tabouret derrière le roi , dans sa qualité de gouverneur, sans y dire un mot sur les affaires.
Dubois l'avait prévu ; mais c'était déjà beaucoup que de faire cause commune avec un homme de la naissance du cardinal de Rohan, qu'il avait mis en épanlement devant lui. Une circons*tance qui aurait dd combler le dégoAt , fit grand plaisir à Dubois , et lui servit merveilleusement. Les maréchaux de France suivirent l'exemple des ducs. Dubois partit de là pour persuader au régent que c'était une cabale formée contre lui personnellement, puisque les maréchaux de France qui n'avaient jamais rien disputé aux cardinaux , prenaient parti dans l'affaire. Dubois en écrivit dans cet esprit-là au. duQ de Saint-Simon , duc jusqu'au fanatisme , mais très-attaché au régent. Dubois , glissant légèrement sur la question de préséance , appuyait dans sa lettre sur la cabale dont il faisait chef le duc de Noailles , très-haï du duc de Saint-Simon , et finissait par le charger d'engager le roi d'Espagne à prendre dans cette occasion parti pour le régent ,
et à se déclarer hautement pour un gouTemement qui intéressait aujourd'hui les deux branches de la maison de France.
Le duc de Saint-Simo^ ne fut pas la dupe de cette prétendue % cabale ; mais il fallait du moins paraître en atoir rendu compte à Philippe Y. Il s'en acquitta de façon que ce prince regarda celte affaire comme une tracasserie domestique , dont il ne vou^ lait ni ne devait se mêler. Saint-Simon, pour 4ter tout prétexte à le retenir en Espagne , rendit compte au cardinal Dubois de la réponse de Philippe Y , et tout de suite prit congé et partit* En arrivant à Bayonne , il reçut une dépêche par laquelle le cardinal lui donnait les plus grands éloges sur la manière dont il s'était acquitté de^sa commission, avec mille protestations d'amitié et d'impatience de le revoir. Le cardinal lui en avait écrit une autre , par laquelle il le chargeait de rester à Madrid , jusqu'à ce qu'il 7 eût accrédité Chavigny , aujourd'hui ambas-> sadeur en Suisse. Chaque dépêche était ajustée pour le lien 011 le courrier renccmtrerait l'ambassadeur : la première , s'il le trouvait déjà sur les terres de France; Tautre, si le duc était encore en Espagne , oii Dubois l'aurait beaucoup mieux aimé qu'à la cour de France.
Dans le fait, le cardinal redoutait le duc de Saint-Simon, pour qui le régent avait de l'amitié, et très-opposé aux prétentions ndoistérielles et cardinales ; mais il ne lui en prodiguait pas moina les protestations d'attachement. Cependant , comme l'imp^ tuosité de son caractère l'emportait quelquefois sur sa dissimulation, il ne témoigna que trop son humeur contre le duc de Saint^imon, par la manière dont il reçut un capitaine d'infanterie , que le duc avait envoyé porter en France le contrat de mariage du roi. On avait promis à cet officier la croix de S. Louis et un avancement. Le cardinal lui dit brusquement qu'on verrait. Ce jeune homme se présenta pendant deux mois devant lui y sans pouvoir senlemcst ^s'en faire regarder. Il s'adressa au secrétaire d'état de la guerre, qui lut dit qu'il avait été luimême si mal reçu du cardinal à ce sujet , qu'il n'osait plus lui •n parler. L'officier continua donc à paraître humblement de-r vant le cardinal. Un jour d'audience , 012 se trouvaient les ambassadeurs et nombre de gens distingués , le cardinal , importuné par quelqu'un , l'envoya promeùer en termefi grenadiers , jurant et criant à tue-tête. Le nonce, qui était présent, en parut an moins très-étonné; mais le jeune officier, frappé du contraste de l'habit et du style du cardinal , éclata de rire. Le cardinal se retourne brnsquemetti, aperçoit le rieur, et le frappant sur l'épaule à le faire rentrer en terre | s'il ne l'eût aus>i-
tôt rassuré : Tu rCespaa trop sot , loi di£-il , je dirai à Le Blanc d expédier ton ctffaire; elle le fut le même jour.
Dubois, voulant se défaire des honnêtes gens qui l'incommo* datent le plus, commença par lé chancelier d'Aguessean qui fut, pour la seconde fois, exilé à Frêne. Les sceaux furent d'abord offerts à Pelletier de La Houssaye qui les refusa , n'étant pas plus disposé que d'Aguesseau à céder la préséance aux cardinaux. D'Armenonville ( Fleurieu ) fut moins difficile, les accepta et obtint de plus de faire passer sa place de secrétaire d'état à son fils , le comte de Morville. Le marquis de Châtelux ( Beauvoir)', qui venait d'épouser la fille du chancelier, ne vit dans la disgrâce de son beàu-përe , que «des motifs de redoubler de soins et d'amitié pour la famille oii il étail entré. Ces Beauvoir sont des gens de qualité de Bourgogne , race de braves et honnêtes gens.
La principale attention du cardinal étant d'éloigner le régent de tous ceux qui étaient dans sa familiarité , il fit exiler le marquis de Noce , un des auteurs de sa fortune , et qui par lÀ méritait sa disgrâce. II était fils de Fontenay , qui , étant sous-gouverneur du régent , avait tâché de lui inspirer des principes de vertu , dans le Jtemps que Dubois l'instruisait à la pratique des vices. Le régent respectait Ja mémoire du père , et s'amusait fort de l'esprit caustique et plaisant du fils. Mais c'était par la qu'il déplaisait au cardinal, qui, depuis leur désunion (car ils avaient été fort unis ) , était devenu l'objet de ses plaisanteries , et qui en redoutait l'effet dans une cour oii les saillies valaient des raisons. Noce s'aperçut aisément que le régent le •acrifiait à regret an cardinal. Quelqu'un lui disant, pour le consoler, que cette disgrâce ne serait pas longue : Qu'en savez-' vous ? dit Noce. Je le sais , répondit l'antre , <2e/ régent même. Eh ! qiien sait-^il? répliqua Noce , faisant entendre que k régent ne faisait plus rien par lui-même.
Le comte de Broglio, un des roués du régent, fut aussi exilé. Il devint suspect au cardinal,. parce qu'il voulait se servir de la crapule du Palais-Bojal , pour mettre le pied dans les affaires.
Un des meilleurs moyens dont se servit le cardinal pour se rendre maître du terrain, et rétrécir la cour du régent, fut la translation du roi à Versailles. La cour ne pouvait pas manquer d'être nombreuse à Paris , au lieu que la plupart, ne pouvant s'établir à Versailles , y viendraient rarement ; et peu k peu en perdraient l'habitude. Les ministres ont toujours cherché k isoler le roi , et il n'y en a aucun qui voulût le voir habiter là
capitale. Ils lui persuadent qu'il est instruit par eux de tout ce qui «'y passe , sans être obsédé d'une foule importune. Que de choses cependant qu'un roi peut apprendre , apercevoir et sentir en vivant au milieu de ses sujets! En traversant la ville, il lit dans tous les yeux la passion dont les cœurs sont aïTectés, le mécontentement ou la satisfaction , les degrés d'amour ou de refroidissement. Les ministres ne sont eux-mêmes instruits que par des subalternes vils ou intéressés , et ont souvent intérêt de cacher au prince ce qu'ils apprennent.
Le roi fut donc établi à Versailles, et depuis n'est revenu à Paris que pour tenir quelques lits de justice, inutiles ou désagréables , ou pour deux jours au retour d'une campagne. Le régent ne fut pas long-temps 4 Versailles, sans éprouver l'ennui. La cour , proprement dite , n'est supportable qu'aux gens occupés d'affaires ou d'intrigues. Le régent était, par son rang, au-dessus de l'intrigue , et devenait chaque jour plus incapable d'affaires.
Quoiqu'il fât dans la force de l'âge , la continuité des excès dans sa vie privée l'avait blasé. Il lui restait tous les matins un engourdissement de l'orgie de la nuit; et , quoiqu'il reprît peu à peu ses sens , les facultés de son âme perdaient de leur ressort ; la vivacité de son esprit en était ralentie ; il ne comportait plus une application forte ou continue ; il fallait des plaisirs brujans pour le rappeler à lui-même. Ses soupers, dont la compagnie était si mêlée, si différente d'états et si conforme de mœurs ; sa petite loge de l'Opéra , d'oii il choisissait les convives , tout lui manquait à Versailles. Il ne pouvait pas, même en bravant le scandale, transporter à la cour ce qui était nécessaire à son amusement. Ayant tout usé , jusqu*à la débauche, il avouait quelquefois qu'il ne goûtait plus le vin , et qu'il était devenu nul pour les femmes. Deux ou trois de ses serviteurs profitaient de ces aveux , pour l'engager à chercher dans les devoirs de son état, la dissipation , le délassement qu'il ne trouvait plus dans la dissolution. Conseils inutiles ! Le commun des hommes quitte les plaisirs quand ils en sont quittés ; mais on ne se dégage jamais de la crapule. Le goût du travail naît de l'usage qu'on en fait , se conserve , mais ne se prend plus à un certain âge. Il y a deux genres de vie trës-opposés , dont l'habitiide devient une nécessité , la crapule et l'étude.
Le cardinal Dubois, ayant trës-bien prévu l'ennui du régent
k Versailles et ses fréquens voyages k Paris, saisissait habilement
les occasions de contrarier les goûts du prince , en lui présentant
4es affaires dans les moment où elles l'excédaient le plus. Le
régent, pour s*en débarrasser , les renvoyait h son ministre qui , par là , se rendit le seul maître de la correspondance de tous les départemens; et la surintendance , avec le secret de la poste dont il avait dépouillé le marquis dé Torcy , pour s'en emparer, lui donnait la connaissance du dehors et de l'intérieur,
Les affaires languissaient nécessairement par la surcharge du cardinal et par les entraves qu'il y mettait à dessein. On se plaignait, on criait après les expéditions. Le cardinal, pour priveqir les reproches de son maître , lui en faisait Jui-ménie. Le régent, fatigué des cris et des plaintes , s'adressait au cardinal pour sortir d'embarras; c'était précisément oii celui-ci Tat* .tendait. // est inyossible, lui dit-il , que la machine du gou^ vernement puisse agir, si tous les ressorts ne sont pas dirigés par une seule rriain. Les républiques mêmes ne subsisteraient pas si toutes les volontés particulières ne se réunissaient ^pas pour/or^ merunevolonié unique et agissante. Il faut donc, ajoutait Dubois, que te point de réunion soit vous oumoi, ou tel autre que vous voudrez choisir j sans quoi rien n'ira , et votre régence tombera dans le mépris.
Le régent , ne pouvant pas nier la vérité du principe : Ne te laissé'jepas tout pouvoir , disait-il à Dubois? Que te manquent'' il pour agir ? Non , répondait celui-ci ; le titre /ait principalement r autorité d! un ministre ; on lui obéit alors sans murmure. Sans un titre ^ tout exercice de la puissance paraît une usurpation, révolte et trouve des obstacles.
Le régent , étonné , quelquefois indigné de la servitude oii il s'était mis, désirait s'en affranchir, et ne pouvait se dissimuler la honte d'un régent obligé de recourir ^u remède d'un premier ministre. Un roi, qui ne se sent pas les talens du gouvernement, peut et doit s'en reposer sur un homme qui en soit digne , et n'est comptable que du choix. Mais un prince revêtu d'une puissance précaire, qui prend un ministre unique , déclare publiquement son incapacité , et mérite l'opprobre d'un ambitieux pusillanime qui s'est chargé d'un poids qu'il ne peut soutenir.
Malgré ces réflexions, le régent ne pouvait sortir de sa léthargie , pendant que ceux que le cardinal s'était attachés par l'espérance ou la craiiite, ne cessaient, par eux et leurs amis, de se répandre en éloges sur les talens supérieurs du ministre , sur son attachement a son maître , répétaient ces propos et les faisaient parvenir au régent. D'un autre coté , le cardinal avait pris soin d'écarter ceux qui auraient pu détruire , dans l'esprit du régent, les idées qui commençaient à y germer. Le duc de. Noailles et le marquis de Canillac venaient d'être exilés, 'sans autre prétexte que d'être, les fauteurs , les chefs d'une prétendue
RÉGENCE. a^S ,
cabale contre le gouvernement. Le premier avait dit publiquement que rinfanle serait renveyëe un jour , et que le mariage aurait le sort du système. Ganilkc avait voulu conserver , avec \e cardinal dont il était autrefois protecteur /des airs et un ton de supëriorité qui n'étaient pi us de saison. Les ministres soufirent k peine des amis^ et ne veulent que des complaisans.
Les roués du régent ^t les dignes compagnes de leurs soupers étaient intimidés ou vendus au ministre. Deux seuls hommes l'embarrassaient f te marécbal de Villeroi et le duc de Saint-Simon.
Le premier , considérable par sa place , avait autant de mépris pour le cardinal , que de haine contre le régent , et verrait sur le valet le fiel qu'il était obligé de retenir à l'égard du maili-e.
L'autre, aimé et estimé du régent des l'enfance , lui avait «lé attaché dans les temps les plus critiques , avait part aux affaires , un travail réglé , et en tout le coup d'œil d'un homme distingué de la société de plaisir , dont il ce tint toujours fort loin ))ar des mœurs assez sévères.
Le cardinal , qui avait éprouvé plusieurs fois que le régent avait confié au duc de Saint-Simon des choses sur lesquelles il avait promis un secret absolu, ne douta point qu'il ne lui parlât du projet de premier ministre , peut-être même en consulta-' tion« 11 chercha à gagner -ces deux principaux personnages. En attendant, il ne négligeait aucune occasion de faire vanter ses services au régent. Le jésuite Laffiteau, évéque de Sisteron, qui arrivait de Rome , fut un des instrumens que le cardinal employa avec succès. Il le connaissait bien pour un fripon ; nkais il ne l'en estimait pas moins , et tâchait de parer aux inconvénîens quand -il s'en apercevait. Par exemple , il l'avait fait évéque pour le retirer de Rorae , oii il avait su que Laffiteau payait ses maîtresse» et ses autres plaisirs, de l'argent qu'on lui envoyait pour distribuer dans^la maison du pape, lorsqu'il. «tait question du chapeau de Dubois.
Laffiteau avait le caractère d'un vrai valet de comédie , fri-^ pon, effironté, libertin, nullement hypocrite, mais très-scan-> daieax et grand constttutionnaire. Comme il n'est pas possible de s'expliquer ainsi sans preuves sur un prélat qui vit encore , voici ce que je lis dans une lettre du cardinal Dubois au cardinal de Rohan : « En suivant le chemin que l'évcque de '• Sisteron m'a marqué. avoir fait faire à dés montres et à des it diamanSy j'ai trouvé des détours bien obscurs, et d'autres w trop clairs, n Dans une lettre de l'abbé de Tencin à sa sœur : « L'évéqne de Sisteron est parti d'ici avec la vér...; c'est ap' M paremmenl pour te faire guérir qu'il va è la campagne. »
anfi RÉGENCE.
Laffiteau n^avait pas eni|>1oyé pour ses plaisirs tout Targent qu'il avait reçu pour la promotion de Dubois : il en avait répandu dans la domesticité du pape ; mais il comptait en je» cueillir le fruit pour lui-même. L'abbe de Tencin écrivait à sa sœur ; « Il est certain que l'évéque de Sisteron prétendait se faire cardinal ; je le sais du camerlingue. »
Je pourrais rapporter d'antres lettres fort démonstratives ; mais ce qu'on vient de voir me parait suiBsant pour faire connaitre quelqu'un d'aussi peu important que Laffiteau , qui ne se trouve dans ces mémoires que par occasion et comme instrument d'autrui.
Le cardinal Dubois , résolu de l'employer dans une conjoncture oii il pouvait s'en servir sans risquer ni argent ni bijoux, lui fit à son retour de Rome le plus grand accueil , le remercia de ses services , sans lui laisser soupçonner qu'il fÂt instruit de ses perfidies , lui promit force bénéfices , si , dans l'audience particulière qu'il aurait du régent, il disait à ce prince combien la cour de Rome était satisfaite de la conduite et des talens admirables du cardinal , s'il insinuait qu'on s'attendait à le voir bientôt premier ministre , et que jamais le prince ne pouvait faire un meilleur cboix pour sa tranquillité personnelle et pour le bien de l'État.
L'appât était asses grossièrement présenté ; mais le cardinal étant impatient de régner , chargeait du même rôle tous ceux
Su'il produisait au régent ; et , s'il ne le persuadait pas , voulait u moins le fiatiguer.
A peine Laffiteau eut*il effleuré la matière , que le régent , voyant ou l'évéque en voulait venir , l'interrompit : Que diable veut donjc ton cardinal? Je lui laisse toute rautoHté de premier ministre. Il n'est pas content, s'il n'en a pas le titre» Éh! qu'en fera^V^il ? combien de temps en jouira^t-'il ? Il est tout pourri de vér»^-* Chirac , qui Va visité , nia assuré qu'il ne vivra pas six mois. — Cela est^-il bien vrai, monseigneur?-^ Très-vrai, fjs U: le ferai dire. Cela étant, reprit l'évéque, dhs ce moment je vous conseille de le déclarer premier ministre , ei plus tôt que plus tard. — Comment? — Attendez , monseigneur. Nous approchons 41e la majorité; vous conserverez sans doute la confiance du roi : H la devra à vos services , à vos talens sujjt^ rieurs; mais enfin imms n'aurez p^us d'autorité propre. Un grand prince , comme pous , a toujours des ennemis ou des ja-' loux; ils chercheront à pous aliéner le roi ; ceux qui tapp^x)^ jchent de plus près , fteipous sont pas les plus attachés ; vous ne pouvez pas^ à la fin de svUnc régence^ vous faire nommer premier fniniitrej.cela est Mms fo^emple : faites cet exen^le dans ttn
mutre. Le cardinal te sera comme Pont été leê cardinaux de Ri" cheUeu et Mazarin. A sa mort , vous succéderez à un titre qui n^aura pas été établi pour vous, auquel le public sera accoutumé, que vous aurez F air de prendre par modestie et par attachement pour le roi ; et vous aurez en même temps toute la réalité de la puissance.
Le raisonnement de Tëvéque frappa le régent , encore plus sollicité par l'ennui des afiaires. Il ne voyait que le cardinal Dubois sur qui il pût s'en reposer. Sans appuis personnels, il n'existerait que par celui qui l'avait créé. Ce parti pris , le régent n'était arrêté que par la honte de le déclarer.
Le cardinal , voyant sa nomination assurée , chercha le! moyens de prévenir les clameurs dont (e maréchal de Villeroi donnerait le signal , et les reproches que le duc de Saint-Simon pourrait faire au régent.
. Il n'y eut point de respects qu'il ne prodiguât an maréchal ; mais celui-ci , les regardant comme un devoir , n'y répondait que par des mépris. Le cardinal redoublait de soumissions, et le maréchal de hauteurs.
Pour dernière ressource , le ministre ^adressa au cardinal de Bissy, ami du maréchal, et le pria d'être le médiateur de cette liaison. Bissy ne demandait pas mieux que de faire quelque chose qui fût agréable à Dubois , espérant par là obtenir l'en- . trée au conseil , comme le cardinal de Rohan ; et le cardinal Dubob entretenait toujours les espérances de ceux dont il avait besoin. Il avait introduit le cardinal de Rohan au conseil , pour s'y frayer l'entrée à lui-même , avait choisi un des cardinaux , qui était personnellement un seigneur; mais il s'embarrassait fort peu de Bissy.
Quoi qu'il en soit , celui-ci , lié avec le maréchal de Villeroi par le sele de la constitution et l'ancienne société de madame de Maintenon , alla le trouver , lui peignit la douleur du cardinul Dubois de ne pouvoir obtenir les bonnes grâces de l'hommequ'il respectait le plus , dont il admirait les lumières supérieures , et qui serait si nécessaire au gouvernement , fr'il voulait permettre que le cardinal ministre vint le consulter , lui ouvrir son porte* feuille , ne se conduire enfin que par ses conseils.
Le maréchal , trop persuadé de son mérite , pour douter un instant de la sincérité des louanges qu'il recevait, était intérieurement combattu par son. antipathie pour, le ministre ; mais il crut devoir la sacrifier au bien de l'Etat, puisqu'il était si nécessaire , et permit au négociateur de porter des paroles de paix à son commettant.
Bissy y charmé du succès de sa mission ,. vint en rendre compte
a^S RÉGENCE.
au ministre qui, transporté de joie , le pria de reioamer , à Finstant , £aire au maréchal les plus vifs remercimen» de ses bontés , et en obtenir une audience pour le ministre qui lui était le plus dévoué.
Le maréchal , touché de tant de soumissions qui allaient jusqu'à la bassesse , crut mettre le comble à la générosité , en faisant répondre au ministre qu'il lui défendait de venir ^ et lui mandait de l'attendre chez lui. Dubois obéit , savourant d'avance l'honneur éclatant que lui ferait une visite du maréchal; il n'attendit pas long-temps.
Le lendemdin ,*joiîr d'audience des ambassadeurs , le maréchal y accom]lagné dn ^lédiàteur.Bissy , se rendit chee le cardinal Dubois. ;La»pièqë' qui. précède le cabinet, était remplie de ministres étrangers' et dues personnages ]e^ plus considérables de la cour. L'arrivée .du maréchal causa la plus grande surprise à l'assemblée , dont aucun n'ignorait les mépris que le maréchal avait toujours prodigués au cardinal. Celoi<i était alors renfermé avec le ministre de Russie , et la règle est de ne point couper les conférences particulières (i).
Ceoendant les'* valets de chambre , sans doute par ordre par* ticulier de leur maître , voulaient annoncer le maréchal qui le défendit.
Lorsque le cardinal , en reconduisant le ministre de Rnasîe , aperçut le maréchal , il se précipita au-devant de lui et presque à ses genoux , se plaignit d'avmr été prévenu lorsqu'il n'attendait que la permission de se présenter. Il fit passer dans son cabinet y le maréchal et le cardinal de Bissy , et les suivit , en s'excusant auprès des ministres sur l'importance et Tassiduité des fonctions du maréchal auprès du roi.
La conversation s'engagea par force compKmens , assurances de respects, protestations d'attachement inviolable de la part du cardinal Dubois , dont son confrère était garant. Le maréchal y répondit d'abord par des politesses dignes ; puis , voulant prouver la sincérité de ses sentimens par la franchise de ses conseils, il toppela au cardinal quelques fautes de-conduite^ Dubois, un peu étonné, reçut, avec des* remercimens vagues et généraux, ces marques d'intérêt qui , par degrés, devenaient- an peu vives. Le maréchal, voulant les continuer, cëda,'sans s'en «percevoir, à l'ancienne antipathie qui se réveillait dans «on cœur , et passa à des vérités dures. Le cardinal de Bissy voulat pnévenîr'ou apreter la fougue du maréchal : il n'en était plus temps. La colère
(i) Les minisU'es éiiangers tont saccetâivement ioiroduiia chez I« secrétaire d'éut de ce département , êuivanc llieare oii ils sont arrÎTés, poiir ëriier tonte oompécenoe de 'rang entre eux.
^i , dans les vieillards , est le seul vice de la jeaaMse qai se ranime par Textinction des autres y emporta le maréchal. |1 ne ménagea plus les termes , traita le cardinal comme le dernier des hommes , et , d'un ton qu'on entendait de la dernière antichambre , psjKi aux menaces , et lui dit que t6t ou tard ii le perdrait : // ne vous reste, lui dit^il en dérision , qu*un mojren de vous sommer : vous êtes tout-puissant j faites-^noi atriter, si voué l'osez, Dubois, pâle, interdit, n'avait pas la force de répliquer, regardait Bissy qui , après avoirinutilement tâché d'arrêter ce torrent' d'injures , et outré d'une scène très-offensante pour lui , prit le maréchal par le bras, et Tentraina commep^r force vers la porte.
Ils voulurent en vain composer leur maiintien et leur visage eu traversant l'assemblée ; raltérâtion' était trpp forte. D'ailleurs , les éclats de voix s'étaient fait entendre ; et.de pins ,.le maréchal, s'applaudissant de ce qu'il venait de faire, affecta de s'en vanter à qui voulut l'entendre.
Le cardinal , hors d'état de continuer son audience, courut, furieux , essoufflé et bégayant de colère , chez le* régent ; lui dit qu'il fallait opter entre le maréchal et lui ; raconta , autant que la fureur lui permettait de parler , ce qui venait de se passer, ne disant pas quatre paroles sans offrir l'option du maréchal ou de lui. Le régent lui demandait des détails a le cardinal , ne se possédant pas assez pour les faire , le renvoyait k Bissy, et finissait toujours par demander sa retraite oU l'exil du maréchal. Le régent , pour calmer un peu son ministre , Ini promit justice, et manda Bissy qni , se trouvant presque aussi offensé que son confrère , ne ménagea pas le maréchal qu'il était impossible d'excuser , et qui , ce jour-là et les suivans , chargea encore de rodomontades sa sotte extravagance.
Le régent avait toujours témoigné au maréchal une considé* ration k laquelle celui-ci ne répondait qu'avec la morgiie d'une haine difficilement contenue, et souvent la manifestait par les précautions qu'il affectait de prendre pour la cpnservation da roi , contre de prétendus mauvais desseins du régent , et s'était rendu par là le point de ralliement des frondeurs , la dérision des gens sensés et l'idole de la populace. Il ne perdait pas la moindre occasion 'de se montrer au peuple avec le roi , et portait cette attention jusqu'au ridicule. Par exemple , le roi ayant voulu suivre la procession de St.-Germain le jour de la Fête- Dieu, le maréchid , qui marchait avec peine, accompagna à cheval son élève qui était i pied , ce qui produisit plus de rires que d'édification.
Quelque mépris que le régent eAt pour les forfanteries dd maréchal , il en était quelquefois piqué , et avait été deux on
28o • RÉGENCE.
trois fois près de Pexiler ; mais la dernière incartade combla la mesure. Il sentit que c'était s'attaquer à lui-même que d'outrager son ministre. Soit dessein formé de troubler le gouvernement y soit radotage du maréchal , dans l'un et l'autre cas, c'était un homme fort déplacé auprès du roi , et qui n'avait jamais eu d'autres qualités de gouverneur que la représentation, n avait quelquefois craint sa disgrâce , et passait alors de l'audace à la frayeur. Cependant, à force de succès dans ses sottises, il en était venu à se croire inattaquable. Si quelque ami lui représentait qu'il s'exposait au ressentiment du régent , il répondait qu'un gouverneur tel que lui était inséparable de son élève ; et que , si on le mettait en prison , il faudrait qu'on y mit le roi ; enfin il parlait aussi follement qu'il agissait.
Le régent , ayant pris son parti sur l'exil du gouverneur , voulut , avant l'exécution , s'appuyer de M.' le duc en le con- •sultant. Il admit encore à cette délibération le -duc de Saint- Simon , par qui il désirait faire remplacer le maréchal , et qui fut assez sage pour le refuser ; son attachement r^conuu pour le régent l'aurait rendu désagréable à cette partie du public qui admirait le maréchal.
Tous les trois convinrent de la nécessité d'éloigner le gouverneur ; mais de mettre douze ou quinze jours d'intervalle , et de lui fournir l'occasion de quelque injure personnelle, au régent , afia qu'il ne parût pas uniquement sacrifié au cardinal.
Personne n'excusait le maréchal; mais le niinistre était si odieux , que l'exil du gouverneur eût été regardé comme un châtiment supérieur à la faute. Le maréchal ne donna pas au régent le temps de s'impatienter.
Ce prince venait assez régulièrement rendre compte au roi de la nomination aux emplois , aux bénéfices , pour que le jeune prince put se persuader qu'il avait part au gouvernement. Ce travail se faisait en présence du gouverneur et souvent du précepteur. Quelquefois le régent avait voulu parler bas au roi ; à l'instant le maréchal mettait la tête entre eux deux , et prétendait qu'on ne pouvait rien dire qu'il ne dût entendre. Le régent en était piqué , mais en avait caché son dépit. Il résolut donc de mettre le maréchal dans le cas d'une pareille indiscrétion , et de la lui faire pousser jusqu'à l'insulte.
Il alla chez le roi , et le supplia , en entrant , de vouloir bien passer dans un cabinet oii il aurait un mot à lui dire en particulier. Le gouverneur , comme on l'avait prévu , s'y opposa. Le régent, avec une politesse et une douceur encore plus marquées qu'à l'ordinaire, lui représenta qu'il était temps que le roi fût instruit des choses concernant l'État , qui n'admettaient point de
RÉGENCE. aSi
témoins , et le pria que le dépositaire de l'autorité da roi pût rentretenir un moment tête à tête.
Le maréchal , prenant pied des égards dont Texcës e&t été suspect à tout autre , répondit qu'il connaiss^t les devoirs de sa place , et que le roi ne pouvait avoir de secrets pour son gouverneur ; protesta qu'il ne le perdrait pas de vue un instant , et qu'il devait répondre de sa personne. Le régent , prenant alors le ton de supériorité , dit au maréchal : F'ous vous oubliez , monsieur; vous ne sentez pas la force de vos termes; il «y a que la présence du roi qui m'empêche de vous traiter comme vous le méritez. Cela dit , il fit une profonde révérence au roi ^ et sortit. Le maréchal , déconcerté , suivit le régent jusqu'à la . porte , et voulait entrer en justification ; mais le prince , lui jetant un regard méprisant , et sans lui répondre , CQutinua de s'éloigner. L'évéque de Fréjus , et quelques domestiques intérieurs qui étaient présens , se composèrent assez , pour ne rien laisser paraître de ce qu'ils pensaient , et le roi resta fort étonné.
Le maréchal , voulant justifier sa conduite et ses discours devant ceux qui avaient été témoins de la scène, ou à qui il en parla , n'eut pas de peine à s'apercevoir qu'ils gardaient un silence de neutralité fort inquiétant pour lui. Dès le jour même y il affecta de dire et de répéter qu'il n'avait écouté que son devoir, et quil serait hien malheureux que le régent pût penser qu'un ancien serviteur eût voulu lui manquer ; que dès le lendemain il irait chez lui expliquer sa conduite et ses motifs ; et que certainement le prince les approuverait. Tous ses discours de la journée furent un mélange de hauteur de Romain et de bassesse de courtisan.
Le jour suivant , il se rendit vers midi à l'appartement du régent; c'était là qu'on rattendait. Les mesures pour l'arrêter avaient été concertées chez le cardinal Dubois ei^tre le maréchal de Berwick , le prince et le cardinal de Rohan , le comte de Belle-Isle et le secrétaire d'état Le Blanc , seule partie nécessaire : Jes autres s'y trouvaient pour le moins indécemment. Berwick devait principalement sa fortune au maréchal de Villeroi , et l'avait toujours cultivé autant en protecteur qu'en ami ; mais il était charmé de se voir affranchi de la servitude que le maréchal de Yilleroi imposait à ceux qu'il avait obligés ; c'était un tort à celui-ci , et une infamie à l'autre.
Les deux Rohan calculèrent tout simplement de qui ils pouvaient désormais attendre le plus du gouverneur ou du ministre, et se décidèrent en conséquence. D'ailleurs le cardinal de Rohan n'était pas encore détrompé de l'espérance de parvenir au premier ministère par le secours du cardinal Dubois. Oa ne pren-
iSi RÉGENCE.
dra pas iâ-dèûns uàe grande opinion de son talent pour connaître les hommes. £n effet , avec nne figure charmante , des grâces , dé Tagrement dans la société , il était aussi propre au ministère que le maréchal de Villeroi à Téducation d'un prince.
Le comte de Belle-Isle , ami de* Le Bîanc , cherchait déjà à être de quelque chose dans les aAaires, et malgré mille traverses, est parvenu' à jouer un assez grand rôle. Avec un esprit actif, patient quoique vif, il' ne perdait jamais de vue son objet, et eut autant d'honneur et de probité qu'un ambitieux en peut conserver.
Si la présomption du maréchal ne Teàt pas aveuglé, toutes les mesures prises pour l'arrêter auraient été inutiles ; il n'avait qu^à rester continuellement auprès du roi : la gêne n'était pas grande, puisqu'il pouvait conduire son élève partout oh il avait lui-même envie d'aller, et qu'il couchait dans la chambre du prince. Jamais le régent n'aurait osé hasarder une violence aux yeux du roi.
Mais le maréchal , dans une pleine sécurité , s'imagîûa pou- Toir aller chex le régent, comme k une explication d'égal à égal. Il traverse avec ses grands airs , au mîKeu de toute la cour, les pièces qui précédaient le cabinet du prince : la foule s'ouvre , et lui fait passage avec respect. H demande d'un ton haut : Où est M. fc tiuc d'Orléans ? On lui répond qu'il travaille. Il faut pourtant, dit-il, que je le voie; qi^on nC annonce. Des l'instant qu'il s'avance vers la perte qu'il ne doute point qui ne s'ouvre dcTant lui , le marquis de La Fare , capitaine des gardes du régent', se présente entre la porte et le maréchal , l'arrête, lui demande son épée ; Le Blanc lui remet l'ordre du roi ; et dans le même instant le comte d'Artagnan, commandant des mousquetaires gris, le serre du'c6té opposé à La Fare. Le maréchal crie et se débat : on le jette dans une chaise à porteurs , on l'y •nflfrrme , et on le passe par une des fenêtres qui s'ouvre en porte sur le jardin. La chaise , entourée d'officiers de mousquetaires, traverse le jardin, descend l'escalier de l'orangerie, au bas duquel se trouve un carrosse à six chevaux entouré de vingt mousquetaires. Le maréchal , furieux , tempête, menace : on lé porte dans fa voiture ; d'Artagnan se place k c6té de lui , un officier sur lé devant avec Dûlibois , gentilhonune ordinaire ; le carrosse part , et en moins de trois heures le maréchal est à Villeroî , à' huit ou neuf lieues de Versailles. Il ne cessa pendant tout le dhemin de crier à la violence, à l'insolence du scélérat Dubois, à l'a'ûdace du régent, à l'indignité de d'Artagnan qui s'est chargé d'une si horrible commission , à Tinfamie de DuIibois. On le laissait déclamer, sans lui répondre. II passait
ensuite anz louanges de son mérite , à l'énumëration ie ses services, oii il ne comprenait pas sans doute sbs campagnes. Topte l'Europe, s'écriaitril , serait révoltée de cet événement , et Paris allait se soulever k la première nouvelle. Un tel espoir tempérait un peu l'amertume de son âme. Cette expédition ne produisit cependant autre chose que des murmures dans le peuple, crainte et silence à'ia cour.
Ce qui embarrassait le plus le régent, était d'en instruire le roi , avant qu'il l'afpprtt par la voix publique : il fallut donc j aller. A peine le régent eut-il dit que le maréchal venait de partir , que le roi , sans foire la moindre attention aux motifs que le prince exposait sommairement, se mit à pleurer, et ne proféra pas une parole. Le régent ne jugea pas à propos de prolonger un entretien gênant pour tous deux, et se relira.
Le jeune prince fut extrêmement triste tout le reste du jour; mais , dans la matinée suivante , ne voyant pas paraître l'évéque de Fréjus , ce furent des pleurs, des cris, et toutes les marques du désespoir. On n'en sera pas étonné , lorsqu'on saura que le maréchal lui avait persuadé que la s&reté de ses jours dépendait uniquement de la vigilance de son gouverneur. Un enfant, à qui on avait inspiré de si horribles idées , crut ne voir que des ennemis autour de lui , lorsqu'il n'aperçut plus les deux hommes qu'il regardait comme les défenseurs de sa vie. Le prélat avait disparu, sans qu'on sût 011 il était allé. Le régent, dans le plus cruel embarras, envoyait de tous côtés ; on le crut d^àbord à Villeroi: on apprit qu'il n'y était pas. Dubois imagina assez ridiculement que Tévéqne serait k la Trappe, et l'on allait y dépécher un courrier , lorsqu'on apprit que la veille il était allé à Basville, chez le président de Lamoignon.
Le régent courut ^ l'instant dire au roi que Tévéque arriverait dans la journée. Cette nouvelle eonsola un peu le jeune prince. . Le courrier, destiné pour la Trappe, fut dépéché à Basville , et le précepteur revint ,- charmé des preuves de tendresse que son absence avait fait éclater de la part du roi. La douleur d'avoir perdu l'évéque, lui arait fait presque oublier lé maréchal ; et le plaisir de retrouver celui des deux qui lui était le plus cher, l'empêcha de revenir à son premier chagrin. Il ne tenait à son gouverneur que par l'habitude de Penfance. Le maréchal était trës-attaché à son élève ; mais son zèle , ses empressemens , ses caresses étaient toujours si gauches , que le roi n'en sentait que l'importunité.
L'évéque , en homme d'esprit , et surtout très-ihsinuant , s'était conduit avec plus d'adresse. Il avait l'art d'amener k lui son
pupille, sans paraître aller au-devant , et par là 8*était rendu
nécessaire.
Le régent comprit qu'il faudrait désormais ménager Tévéque ; mais aussi qu'il pourrait s'en servir utilement , à commencer par l'occasion présente. Loin de lui faire des reproches amers sur sa fuite , il ne lui en fit que d'obligeans , le caressa beaucoup , chercha à lui persuader que y si on ne l'avait pas prévenu sur ce qui s'était passé, c'était uniquement pour lui épargner l'embarras qu'il aurait eu avec le maréchal. On lui expliqua les motifs de l'exil ; on l'engagea & les faire goûter au roi , et à présenter lui-même le duc de Charost pour gouverneur , en qui il trouverait plus d'égards et plus de docilité en ses conseils que dans le maréchal.
L'évêque ne .fut pas difficile à persuader. Il était iiftérieurement charmé d'être délivré d'un collègue dont il avait souvent éprouvé les hauteurs et les jalousies.
Lorsque le maréchal apprit le retour de Fleury , et la nomination du duc de Charost , il ne se posséda plus , et déclama contre l'indignité du duc d'avoir accepté sa place : mais ses transports de fureur contre Fleury sont inexprimables. Il le traita de coquin, de traître, de scélérat, de misérable serpent qu'il avait réchaufié dans son sein ; et l'on apprit , par les fureurs du maréchal, les vrais motifs de la retraite de Fleury.
On sut qu'ils s'étaient promis , dès le commencement de la régence, que, si l'un était renvoyé, l'autre se retirerait à l'instant^ et ne reviendrait jamais sans son collègue. Fleury, par sa fuite, prétendait avoir acquitté la première partie du serment , et que Tordre du roi lui donnait l'absolution de la seconde. Sa conscience étant donc tranquille , il ne sentit plus que la satisfaction de se voir en état de suivre un plan d'éducation sans contradicteur, et il ne fut plus question du maréchal, qui fut envoyé de Villeroiià Lyon.
Le cardinal Dubois, sûr du consentement, et même da désir du régent de se décharger des affaires sur un premier ministre, ne craignit plus les clameurs du maréchal. Mais il était encore embarrassé du crédit du duc de Saint-Simon auprès du prince ; il voulut le faire pressentir , et chargea de cette commission le comte de Belle-Isle, qui ne demandait pas mieux que d'agir de quelque façon que ce pût être. Sa vie s'est passée dans une activité continuelle. Je lui ai ouï-dire que , pendant trente-quatre ans , il n'avait dormi que quatre heures par nuit. BelIe-Isle déclara franchement au duc de Saint-Simon que l'affaire était décidée , que c'était une preuve d'estime du card»»
RÉGErîCE. a83
liai de recherclier son approbation , et de lui laisser ie choix de se montrer ami ou ennemi dans une si grande occasion.
Le duc , très-persuadé de Tinutilité de la' résistance , avoue ingénuement dans ses Mémoires que sa réponse au comle de BeUe-Isle fut pleine d'égards , qnoique sans fausseté, pour le ctirdinal ; mais il prétend qu'il parla contre ce projet avec la plus grande force au régent. S'il lui a tenu le discours que j'ai lu de sa main , il serait difficile de dire rien de plus fort , et qui prouvât mieux^la faiblesse du régent.
Quoi qu'il en soit , le cardinal fut déclaré premier ministre. Le parlement enregistra les lettres par complaisance ; les journaux furent remplis de vers fades ; les courtisans applaudirent ; toute la France cria contre le choix ;'et l'Académie Française , suivant sa noble coutume , l'installa parmi ses illustres*
Le cardinal de Rohan s'aperçut enfin qu'il avait été joué par Dubois. Il en fut un peu humilié ; mats il s'humilia encore davantage, en exaltant les talens supérieurs de son confrère, et la nécessité du choix. Il se flatta que tant de résignation mériterait à sa maison quelques dédommagemens de la part du ministre ; et, le sacre du roi s'étant fait deux mois après, le prince de Rohan fut choisi pour faire les fonctions de grand-maltre de la maison du roi, à la place de M. le duc , qui représenta le duc d'Aquitaine.
. Les relations du sacre ont été si répandues , que je me bornerai encore à quelques observations que les journalistes ont ignorées, ou supprimées & dessein.
L'évéque, duc de Langres, Clermont-Tonnerre , que son âge et ses infirmités empêchèrent de se trouver à Reims , fut remplacé par oelfti qui le suivait dans l'ordre des pairs , de sorte que l'évéque comte de Noyon , Châteauneuf dé Rochebonne , sixième pair, représentant le cinquième, fut représenté par l'ancien évéque de Fréjus, Fleurj, qui depuis en conserva les honneurs.
Le régent et cinq princes du sang représentèrent les six pairs laïques. Les ducs et pairs, n'ayant rien à objecter contre de tels représentans , prétendirent, peut-être avec raison, devoir les suivre immédiatement. Le cardinal Dubois, qui avait ses vues en faveur des cardinaux, répondît aux ducs et pairs d'une façon si équivoque, qu'à l'exception de ceux qui eurent des fonctions particulières au sacre , aucun duc et pair n'y voulut » paraître.
Le duc du Maine, réduit alors à son rang de pairie , depuis le lit de justice de 1718, n'eut garde de se présenter; et le eomte de Toulouse , quoique en possession des honneurs de prince
du sang, craignanl de se compromettre, jf^absenta- aussi ; et le cardinal de Noaille$y duc et pair, ne voulant manquer ni à sa dignité de cardinal , ni à celle de pair , resta à Paris.
Le cardinal Dubois^ pour illustrer la pourpre romaine, imagina un expédient. M 'osant pUcer les cardinaux devant les pairs ecclésiastiques, et ne voulant pas qu'ils parussent & leur suite, il fit mettre un banciin peu. en .arrière de celiki des pairs , maif plus avancé vers l'autel, de. manière que le dernier cardinal ne fût pas effacé par le premier pair. Ainsi les cardinaux pouvaient paraître avoir le premier rang y ou du moins n*étre pas au second.
Qui que ce 9oit de l'ordre d^ là noblesse ne fut invité , comme simple assistant, excepté ceux qui faisaient fonctions, et deux maréchaux de France qui n'en avaient point. Cela était d'autant moins régulier , que plusieurs prélats sans fonctions, et même des ecclésiastiques du second ordre ^ avaient été invités.
Une curiosité puérile ocCasiona une autre irrégularité. Les quatre otages de la sainte ampoule , au lieu de rester, suivant la règle et l'usage , à l'abbayq de St.^-ftemy, jusqu'à ce quf^ l'am* poule y fi^t rapportée, ne voulurent pas se priver du spectacle du sacre, et Ton se contenta de leur serment de rapporter l'ampoule. Ces otages ne sont à la vérité qu'une simple formalité ; mais le mépris des formes entraîne bientôt parmi nous celui du fond^ Nous employons $i souvent la formule ^ sans tirer à conséquence, qu'à la fin tout sera sans conséquence. .
Parmi les formalités qu'on négligea ,. il y «n avait une , honorable pour le corps de la nation , et qui avait toujours été observée jusqu'au sacre de Louis XIV, inclusivement* C'était de laisser entrer dans la nef de l'église le peuple , bourgeois et artisans , qui joignaient leur applaudissement à celui dn clergé et de la noblesse, lorsqu'avant de faire l'onction du roi , on denxande à haute voix le consentement de l'assemblée , représentant la nation. Au sacre de Louis XY, on n'ouvrit les portes au peuple qu'après rintronisaiion.. L'ancien usage ne devait pas s'abolir sous un ministre sorti de la Ue du peuple.
Le lendemain du sacre , le roi reçut le ooUier de r<>rdre dn Saint-Esprit , des- mains de l'archevêque de Reims , et le roi , comme grand-maitre de l'ordre, le donna ensuite au duc de Chartres et au comte de Chandaîs.
A la cérémonie, les quatre grands officiers se couvrirent comme les chevaliers , quoique le chancelier de l'ordre en ait ' seul lé droit.
A la cavalcade , les princes du sang eurent auprès d'eux un de leurs principaux officiers ; distinctîoB jusque-là rësenrée
aux seuls fils et petîts«fils de France ; le ragent devait donc l'avoir seul.
Au retour de Reims, il coocljit le mariage de mademoiselle de Beaujolais , sa fille , avec don Carlos 9 infant d'Espagne. Huit jours après, Madame, mère du régent, mourut (i) , générale-» ment estimée, et particulièrement aimée de ceux qui l'approchaient. Les mécontens lui firent une épitapbe, trës^ninrieuse à son fils , et fort peu contredite : Ci-^U Voisis^té,
Le 16 février, le roi , étant entré dans sa qnatornème année ^ reçut les complimens de la cour, sur sa majorité; et, le 22, il vii&t à ce sujet au parlement tenir son. lit de justice » et fit trois ducs et pairs dans cette séance : Biron , Lévi et La Yallière. La famille du premier alléguait naïvement dans ses sollicitktions la perte du duché, par la condamnation de Cbarlea de Biron , pour crime de lèse-majesté. D'autres voulaieint en faire un motif d'exclusion ; cependant on ^e saurait trpp rendre les fautes personnelles. Il est juste et d'nn gouvernement sage, qu'une famille , qui s'est perdue par des. fautes , puisse se relever par des services.
Le conseil de régence cessa à la majorité, et les conseils reprirent la forme qu'ils avaient sous le feu roi (2) , à l'exception des deux princes du sang, le duc de Chartres et M. le duc, * qui entrèrent dans le conseil d'état,^ à la suite du- duc d'Orléans, Le cardinal Dubois en était de droit, et il y fit entrer le comte de Morville , en lui cédant le département des affaires étrangères.
Le cardinal Dubois, malgré sa puissance, craignait tous ceux qui approchaient du roi. Pour resserrer le plus qu'il le pouvait la Cour intime , il fit supprimer les grandes et premières entrées accordées par Louis XIY, et en imagina d'autres appelées, fitmi** Hères, qu'il restreignit à lui, aux princes du sang et au comte de Toulouse , à la duchesse de Yentadour et au duc de Charost; et les étendit au duc du Maine et à ses deux fils, lorsqu'il» furent rétablis dans les honneurs de princes du sang. Il ne les accorda pas d'abord à l'évéque de Fréjus ; mais^ jugeant bien-* tôt qu'il sei^it imprudent de les refuser à un honune chéri du roi , et qui finirait par les obtenir de ce prince même , peu de jours après il le mit sur la liste» comme n'ayant été omis qua par oubli. \
he$ soupçons du cardinal croissaient de jour en jour. Il •'apercevait que le roi n'avait aucun goût pour Ini. Indépen-
(i) Les tpecudes forent fermes pendant boit joars , parce quelle était ▼CQTe d^oQ fils de France. Le roi , qni drapa, reçut les complimens des com-' pagnies. Le denîl fut de quatre mois.
(9) Louis XIV .a^vaii point admis àt prinots da sang dans ses conseils.
damment de la disgrâce personnelle de la figure , d'un bégaiement naturel qu'une habitude de fausseté et de servitude primitive avait encore augmenté, ses manières n'étaient jamais plus gauches et plus désagréables que lorsqu'il cherchait à . plaire. Il manquait d'un extérieur d'éducation, qui ne se prend plus à un certain âge ; de éorle que ne pouvant atteindre k la politesse , quand il en avait besoin , il paraissait alors bas et rampant ; et sa grossièreté habituelle aux yeux d'nn jeune prince accoutumé aux respects et aux grâces du régent 5 avait un air d'insolence.
Le cardinal, pour vaincre, autant qu'il pouvait, le dégoÂt du roi , lui présentait souvent quelques curiosités de son âge. Destouches , notre résident & Londres , était chargé de ces com* missions ; et le cardinal recommandait de ne les envoyer que tuccessivement , pour multiplier les occasions de plaire au roi et entretenir sa reconnaissance. ^
Dubois désirait fort que le duc de Chartres , premier prince da sang et colonel - général de l'infanterie , vînt travailler avec lui. Il n'osa pas le proposer ouvertement; et s'adressa à l'abbé Mongault, cinlevant précepteur du prince, et qui avait conservé beaucoup de crédit sur son esprit. Mongault, plein d'honneur, d'esprit, et très-peu flexible, n'aimait ni n'estimait le cardinal , et se contraignait peu sur ses sentimens. Il répondit sèchement qu'il n'abuserait jamais de la confiance d'un prince, en l'engageant à s'avilir. Le cardinal vit bien qu'il n'avait pas affaire à un seigneur, et ne jugea pas à propos de témoigner le moindre ressentiment. La plupart des gens en place n'aiment point les gens de lettres ; mais ils les ménagent , et ne veulent pas s'aliéner ceux qui ont peu k perdre, voient, sentent, parlent et écrivent. Le cardinal , ayant , peu de jours après , rencontré Mongault , lui dit: Uabbé, le roi a su que vous aidiez commencé à ajuster une maison de campagne f dont la dépense vous a obéré ; il nia chargé de vous donner une gratification de dix mille écus. L'abbé sentit d'abord le motif de cette générosité , et comprit que le cardinal , n'ayant pu le séduire , voulait le corrompre^ H n'en fit rien paraître , et le pria de le présenter , pour en faire son remerciment au roi. Le cardinal voulut , au retour , remettre sur le jtapis l'afiaire du travail ; mais l'abbé se contenta de répondre avec plus d'égards que la premier^ fois , et ne fut pas plus docile.
Le cardinal , ayant échoué dans son projet à l'égard du duc de Chartres, ne fut pas fort sensible à l'honneur de voir travailler chez lui le comte d'Évreux, colonel-général de la cavalerie, et le comte de Coîgny , qui l'était des dragoaa. Il
prît donc le parti <]e renvoyer au secrétaire d'état de la guerre le détail de rinfanterie , de la cavalerie et des dragons. La marine continua de s'adresser au comte de Toulouse. Le duc du Maine conserva l^s Suisses et l'artillerie, sur le pied oii il les avait sous le feu roi ; mais ce fut en . ^ soumettant à tra^ vailler chec le cardinaU
Le Blanc, secrétaire d'État de la guerre » et le comte de Belle-Isie, paraissaient absolument livrés au premier ministre, dont ils étaient même le conseil secret. Mais M.', le duc avait entrepris de les perdre tous deux , et le car3inal n'était pas . disposé à les défendre contre un prince du sang , le seul qu'il redoutât.
M. le duc était trës-bomé, opiniâtre, dur, même féroce, et quoique prince , glorieux comme un bomme nouveau. Il n'avait d'esprit que pour sentir combien il pouvait se prévaloir de son rang. Sans aucun motif personnel dans la persécution qu'il suscitait à Le Blanc et k Belle-Isle, il n'était que l'instrument de la marquise de Prie , sa maîtresse. Cette femme a régné si despotiquement sous le ministère de M. le duc', qu'il est à propos de la faire connaître.
La marquise de Prie avait plus que de la beauté ; toute sa personne était séduisante. Avec autant de grâces dans l'esprit que dans la figure , elle cachait , sous un voile de naïveté , la fausseté la plus dangereuse ; sans la moindre idée de la vertu , qui était à sou égard un mot vide de sens, elle était simple dans le vice , violente sous un air de douceur , libertine par tempérament ; elle trompait avec impunité son amant , qui croyait ce qu'elle lui disait contre ce qu'il voyait lui-même. J'en pourrais rapporter des traits assez plaisans , s'ils n'étaient pas trop libres. Il suffit de dire qu'elle eut un jour l'art de lui persuader qu'il était coupable d'une suite de libertinage dont il n'était que la victime.
Elle était fille de Bertelot de Pléneuf , riche financier , qui , étant un des premiers commis du chancelier Voisin , ministre de la guerre, avait fait une fortune immense' dans les entre^ prises des vivres , et tenait une maison opulente. Sa femme en faisait les honneurs. Avec de l'esprit, de la figure et un ton noble , elle s'était formé une espèce de cour dont elle se faisait respecter. Entourée d'adorateurs qui s'empressaient à lui plaire, elle eut beaucoup d'amis distingués qui ne lui manquèrent dan« aucun temps de disgrâce. Elle se fi.t une occupation, durant l'enfance de sa fille , de lui donner l'éducation la plus soignée , et s'applaudissait de ses soins. Mais à peine la fille commença-*teile à fiier sur elle les regards , qu'elle déplut à sa mère. L'ai* 3. 19
greur de celle-ci excita les plaisanteries de Fautre ; une haine réciproque s'alluma entre elles , et bientôt devint une antipathie. Plëneuf , pour avoir la paix chez lui, maria sa fille au marquis d^e Prie , parrain du roi , et qui Fut nommé à Tamtias* sade de Turin , oii il emmena sa femme. Au retour , la fille , se prévalant de son état , traita sa mère comme une bourgeoise , et ne voulut voir , de l'ancienne société , que ceux qui abandonneraient totalement sa mère. Plusieurs désertèrent et s'attachèrent à la fille , qui , ne voulant point de partage , étendit son animosité contre sa mère , sur ceux qui lui restèrent attachés, du nombre desquels était Le Blanc. La marquise de Prie saisit, pour le perdre, l'occasion de la banqueroute de I^ Jonchère, trésorier de l'extraordinaire des guerres, qui fut mis à la Bastille ; et , comme c'était un protégé de Le Blanc , on prétendit que ce ministre avait puisé dans la caisse , et contribué à la fiiillite du trésorier. M. le duc , excité par sa maîtresse, s'adressa au duc d'Orléans et au premier ministre , demanda qu'on fit justice de ceux qui avaient eu pai;t au dérangement de La Jonchcre , et insista principalement sur Lé Blanc.
Le duc d'Orléans aurait désiré de sauver un homme qu'il aimait, et par qui il avait été bien servi ; mais il y avait loogtemp que toutes ses volontés étaient subordonnées à celles du cardinal, qui, pour plaire à M. le doc , abandonna Le Blanc. D'ailleurs , il était charmé de se défaire d'un ministre qui ne lui devait rien , et de donner la place à un homme qui (àt uniquement à lui. Le Blanc fut donc obligé de donner sa démission , peu de temps après mis à la Bastille , et la chambre dé l'Arsenal eut ordre d'instruire son procès.
Le département de la guerre fut donné à Breteoil , intendant de Limoges. On fut étonné de voir un ministre consommé, actif, plein d'expédiens, aimé des troupes, estimé du public, ferme sans hauteur , remplacé par le moindre intendant du royaume , et jusqu'à ce moment plus occupé de plaisirs que d'affaires. On ignorait que ce choix était un effet de la reconnaissance du cardinal , et un prix de la discrétion de Breteuil.
Dubois s'était marié très-jeune, dans un village du Limosin, avee une jolie paysaraie. La misère les obligeant de se séparer à l'amiable , ils convinrent que la femme . en changeant de lieu , gagnerait sa vie comme elle pourrait , et que le mari irait tenter fortune k Paris ; leur obscurité facilita leur arrangement. Dès que Dubois comnMtnça à se faire jour, il envoya k sa femme de quoi se procurer de l'aisance; et leur intérèt'comman conserva le secret. Dubois, parvenu à l'épiscopat , craignît plus que jamaiv la révélation d'un engagement qui passait les liber-
ÉGENCE. ftgi
tés ie réglîse gallicane. Il fit sa confidence à Breteuil , qni se chargea volontiers de tirer de peine un si puissant ministre , partit pour Limoges , et bientôt se mil à faire des tournées , suivi de deux seuls valets. Il prit un jour si bien ses mesures, qu'il arriva à une heure de nuit dans le village oii s'était fait le mariage , et ' alla descendre chez le curé k qui \\ demanda amicalement rhospitalité. Le curé , transporté de joie de recevoir monseigneur l'intendant , lui aurait sacrifié toute la bassecour du presbytère et le vin des messes. La servante, avec les valets , apprêtèrent le souper que Breteuil affecta de trouver excellent , et traitant le curé avec une familiarité qui le ravissait , il renvoya au dessert les valets souper avec la servante. Resté tête à tête avec le curé , il lui dit , par manière àt conversation , qu'il ne doutait pas c{ue les registres de la paroisse ne fussent en bon ordre. Le curé l'en assura , et , pour l'en convaincre , les tira d'une armoire, et les mit sur la table. Breteuil les parcourut négligemment , et quand il fut à Tantiée intéressante , îl les referma avec une indifférence apparente ^ les jeta sur une chaise à côté de lui, et continua de s'entretenir gaiment avec son hôte à qui il se chargeait «ouvent de. verser à boire , pour faire meilleure mesure , et se ménager lui-même , outre que Breteuil , avec qui j'ai quelquefois sonpé , soutenait très-bien le vin.
Tant fut procédé que la tète du bon curé se brouilla , et bientôt il s'assoupit. Breteuil , profitant du sommeil , détacha proprement le feuillet nécessaire , et , tout remis en place , sortit de la chambre. Cétait dans l'été , et le jour commençait à poindre. Breteuil donna quelques louis à la servante , la chargea de remercimens pour le curé, avec qui il voulait , disait^il , •e trouver quelque jour, et partit. Peu de temps après, le curé vint remercier monseigneur l'intendant de l'honneur qu'il lui avait fait ; Breteuil le reçut à merveille, et ne s'aperçut pas qu'il eAt le moindre soupçon sur l'altération des registres.
Tout n'était pas fait. Il y avait eu un contrat de mariage ; le tabellion qni l'avait passé , était mort depuis plus de vingt ans ; Breteuil parvint à découvrir le successeur, le fit venir , et lui laissa l'option d'une somme assez considérable ou d'un cachot , pour la remise ou le refes de la minute du contrat ; le notaire n'hésita pas sur le choix : ainsi le contrat et l'acte de célébration furent envoyés à Dubois qui les anéantit.
Breteuil, pour consommer l'affaire , envoya chercher la femme , lui parla sur le secret du mariage, avec cette éloquence qui avait persuadé le notaire. Elle n'ent pas de peine k promettre pour l'avenir la discrétion qu'elle avait toujours eue.
agi RÉGENCE.
Apres la mort de son mari , elle vint à Paris , ob , dans une vie opulente et obscure , elle lui a survécu près de vingt-cinq ans. Elle voyait assez souvent son beau-frëre^ et ils ont toujours été fort unis.
Le clergé, qui ne s'était point assemblé depuis 171 5, le fut au mois de mai de cette année 1728 , et , d'une voix unanime , élut pour président le cardinal Dubois , afin qu'il ne lui manquât aucnn des honneurs oii il pût prétendre, et qu'il n'y eût pas un corps dans l'Etat qui ne se fût pas prostitué. Le cardinal en fut extrêmement flatté , et , pour être plus k portée de jouir quelquefois de sa présidence , transporta la cour de Versailles à Meudon , sous prétexte de procurer au roi les plaisirs d'un nouveau séjour.
La proximité de Meudon, en abrégeant de moitié le chemin de la cour à Paris, épargnait au cardinal une partie des dou-> leurs que lui causait le mouvement du carrosse. Attaqué depuis long-temps d'un ulcère dans la vessie , fruit de ses anciennes débauches, il voydit en secret les médecins et les chirurgiens les plu» habiles : non qu'il rougit du principe de sa maladie ; mais par la honte qu'ont tous les' ministres de Tavouer malades.
Le roi faisant la revue de sa maison, le cardinal voulut y jouir des honneurs de premier ministre , qui sont k peu près les mêmes qu'on rend à la personne du roi. Il monta à cheval un quart d'heure avant que ce prince arrivât et passa devant es troupes qui le saluèrent l'épée à la main. J'ai vu , quelques années après , la maison du roi en user ainsi à l'égard du cardinal de Fleury , qui n'avait pas pris le titre de premier ministre, mais qui jouissait de la toute-puissance. Ce qui prouve cependant qu'on lui rendait librement ces honneurs , c'est que le duc d'Harcourt, capitaine d'une compagnie des gardes du corps et mécontent du cardinal de Fleury , le vit passer sans lui faire le moindre salut , et la troupe resta aussi tranquille que le capitaine.
Le cardinal Dubois paya très- cher cette petite satisfaction. Le mouvement du cheval fit crever un abcès , qui fit juger aux n^édecins que la gangrène serait bientôt dans la vessie. Ils lui déclarèrent qu'à moins d'une opération prompte , il n'avait pas quatre jours à vivre. Il entra dans une fureur horrible contre eux. Le duc d'Orléans , averti de l'état du malade , eut beaucoup de peine à le calmer un peu , et à lui persuader de se laisser transporter à Versailles , oii ce fut une nouvelle scène. Quand la Faculté lui proposa de recevoir les sacremens avant l'opération , sa fureur n'eut plus de bornes ^ et il apostrophait
en frénëlique tous ceux qui rapprochaient. Enfin , 8uccofk)l>ant de lassitude après tant de fureurs , il envoya chercher un récollet avec qui il lut enfermé un demi-quart d'heure. On parla ensuite de lui apporter le viatique. Le viatiqucj s'écria-t-ii ! Cela est bientôt dit ; il jr a un grand cérémonial pour les car^ dinaux : qu*on aille à Paris le savoir de Bissjr, Les chirurgiens , voyant le danger du moindre retardement , lui dirent qu'on pouvait, en attendant, faire l'opération. A chaque proposition, nouvelles fureurs. Le duc d'Orléans le. détermina à. force de pnères , et l'opération fut faite par La Peyronie ; mais la nature de la plaie et du pus fit voir que le malade n'irait pas loin. Tant qu'il eut la connaissance, il ne cessa d'invectiver, avec des grincemens de dents , contre la Faculté. Les convulsions de la mort se joignirent à celles du désespoir, et lorsqu'il fut hors d'état de voir , d'entendre et de blasphémer , on lui administra l'extréme-onction qui lui tint lieu de viatique. Il mourut le lendemain de l'opération.
Ainsi finit ce phénomène de fortune , comblé d'honneurs et de richesses. Il possédait , outre l'archevêché de Cambrai , sept abbayes considérables (i) ; et, quand il mourut, il cherchait à s'emparer de celles de Citeaux , de Prémontré et d'autres chels d'ordre. Je vois dans une lettre du 19 mai 1722, écrite par le cardinal à Chavigni , un de ses agens à Madrid , que , non content du premier ministère, il voulait faire revivre pour lui l'ancienne souveraineté de Cambrai. 11 charge Chavigni d'en chercher les titres en Espagne. Si le roi et Espagne, dit-il dans sa lettre, a été usurpateur, comme il le parait par les protestations que les archevêques ont toujours faites, le roi de France est injuste détenteur. Chavigni ne put réussir dans ses recl^erches.
La place de premier ministre valait au cardinal cent cin*» quante mille livres, et la surintendance des postes cent mille livres. Mais , ce qui est honteux pour un ministre et le serait pour tout Français, il recevait de l'Angleterre une pension dé quarante mille livres sterlings ,• valant près d'un million , preuve évidente du sacrifice qu'il faisait de la France aux Anglais. Il leur en fit un bien indigne de sa place. Le roi Georges avait imposé une taxe extraordinaire de cent mille livres sterlings sur les catholiques d'Angleterf'e. A la première nouvelle , tout notre conseil prit parti pour eux , et chargea le cardinal Dulxns d'en faire les plaintes les plus vives , et de demander la révocation de la taxe. La dignité seule du cardinal ne lui permettait
(i) Les abbayes de Nogent-sous-Goucî , Sc^-Jost, H^Taos, Bonrgaeil, Ber^t.-Vmox , Sc-Bertio et Cercamp.
pas de tergiverier. Il écrivit la leltre la plus forte, la lut au conseil qui l'approuva et la fit partir. Les ministres de Georges furent d'abord si embarrassés , que , ne sachant quel parti prendre , ils étaient près de faire révoquer la taxe ; mais ib furent bientôt rassurés. Le cardinal , après le départ du premier courrier « eu avait promptement dépéché un second k Destouches, notre agent à Londres , avec une lettre en chiffres, du 19 novembre 1722, par laquelle il le chargeait de calmer Jes ministres anglais , et les assurait que nous ne suivrions pas cette afiaire.
Il jouissait de plus de deux millions de revenu , sans compter un argent comptant et un mobilier immense en meubles , équipages 9 vaisselle et bijoux de toute espèce. Plus avide qu'avare , il entretenait une maison superbe et une table somptueuse dont il faisait très-bien les honneurs, quoique sobre par lui-même.
Le prodigieux mobilier du cardinal passa à son frère aîné Dubois, secrétaire du cabinet, depuis que le cadet était devenu secrétaire d'État.
Ce Dubois exerçait la médecine à Brive , avant de venir à Paris. C'était un très-honnête homme. 11 n'avait qu'un fils , chanoine de St.-Honoré , digne ecclésiastique , vivant dans la retraite, sans avoir jamais voulu ni pensions, ni bénéfices que son canonicat.
Le frère et le neveu firent élever un mausolée au cardinal dans l'église de St.-Honoré , où il est inhumé. Pour toute épitaphe , on y lit ses titres^ terminés par une réflexion morale et chrétienne (i).
L'assemblée du clergé, dont le cardinal était président, lui fit un service solennel. Il y en eut un dans la cathédrale 011 4es cours supérieures assistèrent , honneurs qu'on rend aux premiers ministres ; mais on n'osa en aucun endroit hasarder une oraison funèbre. Son frère et son neveu ne furent point éblouis d'une si riche succession. Ils l'employèrent presque toute' ea charités , et ont conservé leur «modestie jusqu'à la mort.
Je ne me suis point attaché a faire un portrait en forme de ceux dont j'avais à parler. J'ai voulà lés faire connaître par les faits , et ne me suis permis que les réflexions €fai en naissaient. J'en ferai encore quelques unes sur le cardinal Dubois, et je les appuierai de certaines personnalités qui les justifieront.
Le cardinal Dubois avait certainement de l'esprit ; mais il
(t) Quid autem hi tituli ? niti areus coloraba et vapor ad modicum parentt SolUhora et stabiliora ho4^a mortuo precure.
était fort iiiférieur à sa place. Plus propre » Tiotrigue qu'à radministration , il suivak un objet avec activité ^ * saas eA embrasser tous les rapports. L'affaire qui l'intéressait dans le moment, le rendait incapable d'attention pour toute autre. Il n'avait ni cette étendue , ni cette flexibilité d'esprit néces«- »aires à un ministre chargé d'opérations différentes , et qui 'doiv<pnt souvent concourir ensemble. Voulant que rien ne Ini échappât, et ne pouvant suffire à tout, on l'a vu quelquefois jeter au feu un monceau de lettres toutes cachetées, pour se remettre , disait-il » au courant. Ce qui nuisait le puis à son administration y était la défiance qu'il inspirait, l'opinion qu'on avait de son âme. U méprisait aussi ingénument la vertu qu'il dédaignait l'h jpocrisie , quoiqu'il fût plein de faussetés. Il avait plus de vices que de défauts; asses exempt de petitesse, il ne l'était pas de folie. Il n'a jamais rougi de sa naissance et ne choisit pas l'habit ecclésiastique comftae un voile qui couvre toute origine , mais comme le premier moyen d'élévation pour uu ambitieux sans naissance. S'il se faisait rendre tons les honneura d'étiquette , une vanité puérile n'y avait aucune part ; c'était persuasion que les honneurs dus aux places et aux dignités appartiennent également , sans distinction de naissance, à tous ceux qui s'en emparent , et que c'est autant un devoir qu'un droit de les exiger.
£n se faisant rendis ce qui lui était dA,. il n'en gardait pas plus de dignité. On n'éprouvait de sa part aucniie hauteur, mais beaucoup de dureté gttMsière. La moindre contradiction le mettait en fureur, et, dans sa fougue, on l'a vu courir sur les fauteuils et les tables autour de son appartement.
Le jour de Pâques, qui suivit sa promotion au cardinalat, «'étant éveillée un peu plus tard qu'à son ordinaire, il s'emporta en ju remens contre tous ses valets, sur ce qu'ils l'avaient laissé dormir si tard', un jour oh ik devaient savoir qu'il voulait dire la messe. On se pressa de l'habiller , lui jurant toujours. 11 se souvint d'une affaire, fit appeler un str' crttaire, Oublia d'aller dire la messe, même de Tentetidre.
U mangeait habituellenient une ^ile. de poulet tou6 les soirs. Un jour , à Thetire qu'on allait le servir , un chien en^porta le poulet. Les gens n'y snreBi autre chose que d'en remettre promptement un autre à la broche. Le cardinal demande à l'instant son poulet ; le maître d'hâtel , prévoyant la fureur 011 il le mettrait en lui disant le fait , ou lui proposant d'attendre plus tard que l'heure ordiaaire, prend son parti, Ini dit froidement : Monseigneur, vmtt avez saupé. JTai soupe, répondit le eaidinal? -^ San$ doute, monseigneur. Il est vrai que vous
avez peu mangé, vous paraissiez fort occupé if eiffaires ; mais, si vous voulez, on vous servira un second poulet, cela ne tardera pas. Le médecin Chirac , qui le voyait tous les soirs , arrive dans ce moment. Les valets le préviennent et le prient de les seconder. Parbleu, dit-il! voici quelque chose tT étrange! mes gens veulent me persuader que j'ai soupe; je n'en ai pas le moindre souvenir, et , qui plus est , je me sens beaucoup d'appétit. Tant mieux! répond Chirac ; le travail vous a épuisé, les premiers morceaux n'auront que réveillé votre appétit , et vous pourriez sans danger manger encore , mais peu» Faites servir monseigneur, dit-il aux gens; je le verrai achewer son souper. Le poulet fut apporté. Le cardinal regarda comme une marque évidente de santé , de souper deux fois de l'ordonnance de Chirac, l'apôtre de Tabstinence, et fut, en mangeant, de la meilleure humeur du monde.
Il ne se contraignait pour personne. La princesse de Montauban-Bautru l'ayant^ impatienté, ce qui n'était pas difficile, il l'envoya promener en termes énergiques. Elle alla s'en plaindre flfu régent, dont elle n'eut d'autre réponse, sinon que le cardinal était un peu vif, mais d'ailleurs de bon conseil. Dubois n'en usa pas autrement avec le cardinal de Gévres , homme grave et de mœurs sévères. Les réparations du régent étant de même espèce que les offenses du ministre , on s'accoutuma à regarder ses propos comme étant sans conséquence.
Il n'était pas nécessaire de l'impatienter , pour en éprouver des incartades. La marquise de Conflans , gouvernante du règlent , étant allée uniquement pour' faire une visite au cardinal, dont elle n'était pas connue , et l'ayant pris dans un moment
d'humeur, à peine lui eut-elle dit : Monseigneur Oh! mon--
seigneur! aille cardinal en lui coupant la parole, cela né se peut pas. '-^ Mais , monseigneur. — Mais, mais ; iln'jr a point de mais, quand je vous dis que cela ne se peut pas. La mar- -quise voulut inutilement le dissuader qu'elle eût rien k lui demander. Le cardinal , sans lui donner le temps de s'expliquer , la prit par les épaules , et la retourna pour la faire sortir. La marquise, effrayée , le crut dans un accès de folie, ne se troiQpaitpas trop, et s'enfuit en criant qu'il fallait l'enfermer.
Quelquefois on le calmait, en prenant avec lui son ton. Il avait , parmi ses secrétaires de confiance , un bénédictin défroqué , nommé Yenier , homme d'un caractère leste. Le cardinal , en le faisant travailler avec lui , eut besoin d'un papier qu'il ne trouva pas sous s^ main à point nommé : le voilà qui s'emporte , jure , crie qu'avec trente commis il n'est pas servi , qu'il eu veut prendre cent, et qu'il ne le sera pas mieux.
Venier le regarde tranquillement,' le regarde sans lui répondre f le laisse s'exhaler. Le flegme et le silence du secrétaire augmentent la fureur du cardinal , qui , le prenant par le bras , le secoue , et lui .crie : Mais rëponds^moi donc, bourreau, cela r^est-il pas vrai ? Monseigneur , dit Venier sans s'émouvoir , prenez un, seul commis de plus chargé de jurer pour vous , vous aurez du temps de reste, et tout ira bien. Le cardinal se calma , et finit par rire.
Le régent fut charmé de la mort de son ministre. Le jour de l'opération , l'air extrêmement chaud tourna à Forage; aux premiers coups de tonnerre , le prince ne put s'empêcher de dire : J'espère que ce temps^là fera partir mon drôle. Il n'avait pas en effet plus d'égards pour son ancien maître que pour tout autre ; le ' régent osait à peine lui faire une recommandation. Ce prince s'était réservé la feuille des bénéfices et des grâces pour son travail avec le roi ; mais il s'était laissé assujettir k communiquer auparavant la liste au cardinal , qui rayait insolemment les noms de ceux qui ne lui convenaient pas. Jamais servitude ne fut plus honteuse que celle oii ce prince s'était mis , qu'il sentait douloureusement , qu'il avait honte d'avouer , et dont il n'avait pas la force de s'affranchir.
Aussitôt que le cardinal eut expiré , le régent vint de Versailles à Meudon l'annoncer au roi, qui, déjà préparé par l'évêque de Fréjus , pria le prince de se charger du gouvernement , et le lendemain le déclara publiquement premier ministre.
Comme le roi n'avait été transféré à Meudon que pour la commodité du cardinal, il retourna deux jours «près habiter Versailles.
Le duc d'Orléans parut d'abord vouloir se livrer au travail ; mais sa paresse et la dissipation lui firent bientôt abandonner les affaires aux secrétaires d'état, et il continua de se plonger dans sa chère crapule. Sa santé s'en altérait visiblement, çt il était la plus grande partie de la matinée dans un engourdissement qui le rendait incapable de toute application. On prévoyait que , d'un moment à l'autre , il serait emporté par une apoplexie. Ses vrais serviteurs tâchaient de l'engager à nue vie de régime , ou du moins à renoncer à des excès qui pourraient le tuer en un instant. Il répondait qu'une vaine crainte ne devait pas le priver de w% plaisirs ; cependant , blasé sur tout, il s'y livrait plus par habitude que par goût. Il ajoutait que , loiu de craindre une mort subite , c'était celle qu'il choisirait.
Il y avait déjà quelque temps que Chirac , voyant à ce prince un teint enflammé et les yeux chargés de sang , voulait le faire saigner. Le jeudi matin ; 2 décemibre, il l'en pressa si vi^e-
ment , que le prince , pour ie délivrer de la persëcutioa de son médecin , dit qu'il avait des affaires urgentes qui ne pouvaient se remettre; mais que, le lundi suivant, ir s'abandpn* nerait totalement k la Faculté, et jusque-là vivrait du plus grand régime. Il se souvint si peu de sa promesse, que ce }OUi'-]à même il dîna, contre son ordinaire qui était de souper, et mangea beaucoup suivant sa 'coutume
L'aprës-dînée, enfermé seul avec la duchesse de Phalaris (i), une. de ses complaisantes, il s'amusait en attendant l'heure du travail avec le roi. Assis à coté l'un de l'autre , devant le feu , le duc d'Orléaus se laisse tout à coup tomber sur le bras de la Phalaris qui , le voyant sans Connaissance , se lève toute effrayée , et appelle du secours , sans trouver qui que ce fût dans l'appartement. Les j^ens de ce prince, qui savaient qu'il mon* tait toujours chez le roi par un escalier dérobé , et qu'à l'heure de ce travail il ne venait personne-, s'étaient tous écartés. Nous avons vu un exemple de pareille dispersion chez le roi , le jour de l'attentat du 5 janvier 1757-, parce que ce prince ne devait pas revenir ce jour-là à Versailles.
La Phalaris fut donc obligée de courir jusque dans les cours pour amener quelqu'un. La foule fut bientôt dans l'appartement ; mais il se passa encore une demi - heure avant qu'on trouvât un chirurgien* Il en arriva un enfin , et le prince fut saigné ; il était mort.
Ainsi périt , à quarante-neuf ans et quelques mois , un des hommes les plus aimables dans la société, plein d'esprit, de tatens, de courage militaire, de bonté, d'humanité, et um dçs plus mauvais princes , c'est-à-dire , des plus incapables de gouverner.
La Vrillière alla sur-lew:hamp annoncer la mort du duc d'Orléans au roi et à l'évéqne de Fréjus; de là ches M. le duc qu'il exhorta à demander la place de premier ministre ; passa tout de suite dans ses bureaux, et fit, à tout événement, dresser la patente nécessaire sur le modèle de celle du duc d'Orléans. Muni de cette pièce et de la £»rmule du serment , il revint ches le- roi , où M. le duc s'était déjà rendu suivi d'une foule de courtisans.
Le roî, tout en larmes, avait auprès de lui Tévéque de Fréjus
(f) George d^AnU-agae , fait doc de t^akurn par le pape, ««ait fils da financier Gorge, dont BoUeau parle dans sa première saûre. B y avait, dans la prcoiière édition :
Que Groxge rlTe ici , puisque Gorge y sait vÎTre.
On a mis QtOB^t daaa, ]q« édition^ stÛTanics.
qui y après avoir laissé passer les premiers momens de la douleur, fui dit que, pour réparer la perte qu'il venait de faire, ce qui convenait de mieux était de prier M. le d^c d'accepter la place de premier ministre. Le roi, sans répondre, regarda l'évéqne, et donna son approbation par un simple signe de tête. Dans l'instant M. le duc fit son remerciment. La Yrilliëre , tiran^ alors de sa poche la formule du serment , demanda au prélat s'il n'était pas à propos de le faire prêter tout de suite. LJévéque l'approuva fort , et le proposa au roi qui, par conséquent, l'approuva aussi. M. le duc prêta serment, et tout était consommé une heure après la mort du duc d'Orléans.
L'évêque de Fréjus aurait pu, dès lors, s'emparer du ministère tout aussi facilement ^ qu'il le fit donner à M. lé duc. Ses amis le lui conseillèrent ; mais le prélat, plein d'ambition pour l'effectif du pouvoir , ne crut pas devoir manifester si brusquement ses vues, et se flattait de gouverner sourdement sous le voile d'un prince dont il connaissait l'incapadlé. En cas de mécompte , il savait , et prouva bien depuis , qu'il était en état de détruire son ouvrage , s'il avait lieu de se repentir de l'avoir fait.
Les sentimens que fit naître la mort du duc d'Orléans, furent très^ifférens , suiviant les divers intérêts. Ses familiers disaient que la France perdait un grand prince , parce qu'il leur prodiguait les grâces , et qu'ils soupaient agréablement avec lui.
Les dévots de profession parlaient avec complaisance de cette mort , comme d'une punition visible de Dieu. Les âmes pieuses en gémissaient. Les deux partis de l'église ne le regrettèrent point : les jansénistes , après une lueur d'espérance de se relever, se revoyaient sacrifiés à leurs ennemis; les constitutionnaires ne trouvaient pas leur triomphe complet.
Le militaire, et surtout le suballeme qui fait le corps et l'âme des troupes, désespéré de voir les distinctions , les grades donnés à la protection , à l'intrigue , ou vendus par les courtisans ou les femmes, humilié d'avoir à respecter plus un commis des bureaux qu'un maréchal dé France, soupirait après un changement d'administration qui n'arriva point.
La classe moyenne des citoyens , plus attachée à l'État et aux mœurs , voyait le fruit de son économie perdu , les fortunes patrimoniales renversées, les propriétés incertaines, le vice sans pudeur, la décence méprisée, le scandale en honneur. On était rédiiit à regretter jusqu'à l'hypocrisie de la vieille cour. On ne peut nier que la régence ne sait l'époque , la cause principale, et n'ait donné l'exemple et le signal d'une corruption sans voile.
D'ailleurs, cette régence prétendue tranquille naërite-t-elle
3oo ' REGENCE.
cet éloge pour avoir conservé ou acheté la paix au dehors, quand elle a bouleversé et mis tout l'intérieur en combustion ? Les Anglais seuls auraient peut-être regretté le duc d'Orléans , s'ils n'avaient pas trouvé les mêmea complaisances sous le ministère suivant.
Lorsque le duc de Chartres apprit la mort de sop père , il était à Paris, chez une maîtresse qu'il entretenait par air, et qu'il quitta bientôt par remords. Il se rendit sur-le-champ à Ver* sailles , ne s'avisa pas de rien disputer à M. le duc, et peu de jours après prit le titre de duc d'Orléans. J'en aurai peu d'autre chose à dire. Ce prince qui , dans sa petite débauche de passage, avait toujours conservé des sentimens de religion , fut si frappé de la mort subite de son père, qu'il prit tout à coup un parti extrême , et se jeta dans une dévotion monacale où il a persévéré jusqu'à la mort (i).
Ministère de M, le duc.
Xje duc de Bourbon , communément nommé M. le duc , qui sans doute ne regretta pas son prédécesseur , fut celui qui le fit le plus regretter. Son ministère fut le règne de la marquise de Prie , sa maîtresse , et la plus effrénée créature. Il commença par diposer des places vacantes à son avènement au ministère. Le premier président de Mesmes , mort au mois d'aodt , n'était pas encore remplacé. Il le fut par Novion , le plus ancien des présidens à mortier , et petit-fils de celui qui pour malversation fut obligé de se démettre de la première présidence en i68g.
Le petit-fils n'avait rien de son aïeul. Moins éclairé , mais très^honnéte , fort instruit de la procédure, et peu de la jurisprudence, avec moins de paresse , il eût été un excellent procureur : il fut un très-mauvais premier président. Brusque , sauvage , inabordable , il se sauvait du palais et des affaires pour aller, dans son ancien quartier, causer dans la boutique d'un charron , son voisin et son ami particulier.
Novion était depuis long^temps assez connn pour qu'on n'eût
(i) L*abbé Mongaait , homme de beaaconp d'etprît et dVradîtion , théo> logien , et pensant librement sur les matières de religion , fat le précepteur du fils du rëgent. Soit qu'il ne iugeAt pas son 4léwe capable d'une morale échiiTée, soit qu'il cr&t qu'on ne peut retenir les princes par des liens trop forts , il s'attacha à inspirer au sien les principes de religion les plus capables dcreffirayer. '
RÉGNE DE LOUIS XV. 3oi
pas dû lui donner une place qui exigeait du travail , de la vigilance et de la dignité ; mais il était doyen des prësideus à mortier : on suivit cet ordre du tableau si respecté et si' funeste en France. Il avait d'ailleurs le mérite d'avoir épousé une tante de la marquise de Prie : M. le duc eût-il pu refuser le parent de sa maîtresse ? Les petites considérations parmi nous font les intérêts graves , et décident des grandes places. Pour que rien ne manquât à la faveur, la charge de président fut donnée à son petitfils y âgé de quinze ans , et Lamoignon de Blancménil , aujourd'hui chancelier, eut le custodî-nos, et exerça pour l'enfant.
fienreusement pour le public , Novion , à qui les fonctions de sa place étaient aussi k charge qu'il l'était lui-même aux plaideurs, s'ennuya de la contrainte*du palais , et donna sa démission après neuf mois d'exercice (i), si l'on peut donner ce nom à la manière dont il s'en acquitta.
J'ai fort connu son petit-fîls , président à mortier. Il a plus de probité que de talens ; aussi s'est-il fait justice en honnête homme, et s'est-il pareillement démis pour aller vivre dans sa terre.
M. le duc donna la charge de premier écuyer au chevalier de Beringhen d'aujourd'hui , et frère du précédent titulaire, mort le 1'^. décembre , un jour avant le duc d'Orléans. Si ce prince eût vécu, il n'aurait pas fait la même grâce à un homme qui avait été son rival heureux , en lui enlevant la comtesse de Parabere. Le .ressentiment du prince ne devait p^s être un motif de refus ; mais certainement le roi s'en serait bien trouvé , quant à la partie de la finance. Le marquis de Nangis, depuis maréchal de France , désirait fort cette place. M. le duc l'en dédommagea ^ en lui donnant par anticipation celle de chevalier d'honneur de la reine future. Il nomma aussi d'avance le maréchal de Tessé premier écuyer de la reine. Le maréchal devant aller ambassadeur en Espagne , obtint pour son fils la survivance dé son ex-^ pectative.
Deux jonrs après la mort du duc d'Orléans , le maréchal de Vill«^rs entra dans le conseil d'état. Le même jour, le comte de Toulouse déclara son mariage avec la marquise fle Grondrin,sœur du duc de Noailles (s) .
(i) Il fut nomnK; en décembre 1733, et se déaât en septembre 1794.
(a) Quoique le comte de Toulouse fât en possession de9 honnenrs de prince du sang , il ne se mésallia point. Les Trais princes ont ëponsë des filles qui n'ëuîent pas supérieures ponr la naissance ans Noailles. U y en a peu à la cour à mettre vis-à-vis d'eux, ot encore moins à leur prëfe'rer. Us prennent leur nom d^un château qu'ils possèdent de temps immémorial , et paraissent avec ëclat dans leur protince d^s la fin du douti^me siècle. La
3o2 RÈGNE
L'évéque de Frejus, en procurant le premier ministère à M. le duc , savait bien qu'il ne lui confiait qu'un dépôt , et faisait luii- -même trop peu de cas de la reconnaissance pour en espérer beaucoup d'un prince ; mais il voulait , sous un fantôme respecté , accoutumer la cour à son crédit , et la préparer à sa puissance. Il avait le plus difficile en parvenant oii il était. Fils d'nn receveur des taillesde Lodève , il obtint une place d'aumônier du roi par le crédit des dévotes de la cour, qui lui avait procuré des femmes qui ne l'étaient pas tant. Devenu ensuite évéque » malgré la répugnance de Louis XTV, il ftit nommé précepteur de Louis XY , malgré l'opposition des jésuites , et il jouissait de la confiance la plus intime de son élève. Ce prodige de la fortune, sans eiciter comme le cardinal Dubois le mépris et la haine , apprivoisa l'eiivie.
M. le duc prit d'abord tout l'extérieur de premier ministre ,* s'établit dans l'appartement oh le duc d'Orléans était mort , et fit afficher à la porte de son cabinet les jours et les heures desti* nés à chaque ministre pour son travail. La foule des courtisans inonda son appartement ; ceux qui ne pouvaient parvenir au cabinet remplissaient les antichambres , d'oii ils allaient ensuite assiéger celle de la marquise de Prie.
D'un autre côté , le modeste évéque de Fréjus , resserré dans un petit appartement mal meublé , ne se rehaussa pas en apparence d'un seul cran ; mais , étant entré dans le conseil , il se trouvait auprès du roi lorsque M. le duc venait , à l'imitation da duc d'Orléans , faire sa cour au jeune monarque , et feindre de lui communiquer les affaires.
L'évéque , soigneusement en tiers , ne s'écartait pas d'une minute ; et, pour ne pas effaroucher un prince du sang ombrageux , il lui prodiguait les respects et les attentions , et le mit , dès les premiers jours , sur le pied de ne rien proposer que de concert avec lui.
L'ascendant du vieil évéque sur M. le duc par l'adresse, et sur le roi par la confiance , n'échappa nullement à la pénétration des ministres subalternes. Ils recherchèrent sa protection^ lui portaient secrètement leur porte-feuille de travail ; et lui , avec autant de secret , voulait bien en prendre communication et les guider, en reconnabsance de leur politesse à son égard.
Bientôt le prélat , d'un air et d'un ton aussi religieux que discret , fit entendre à M. le duc , qu'en se soumettant à ses lumières sur les affaires temporelles , sa conscience ne lui permet-
comiewc de Toulouac pouvait bien jouir des mémei honneurs que la duchesse do Vcnifuil (Seguicr), qui fut du festin royal à la noce du duc de Bourgogne , p^re du roi.
I DE LOUIS XV. 3o3
tait pis d^abandooner les spirituelles ; que cette réserve serait même un soulagement pour un prince déjà chargé d'nn si grand nombre d'affaires , et que celles de i'église avaient besoin de quelqu'un qui s'en occupât uniquement. Soit que M. le duc ne connât pas la force de cette branche d'administration , soit qu'il n'osât mécontenter un homme cher au roî , il laissa l'cvéqtie s'emparer de la feuille des bénéfices dont il fut absolument maître , sans cesser d'entrer dans toutes les autres affaires. Ainsi il devint et se montra moins lé second que le collègue du premier ministre.
La marquise de Prie fut outrée de se voir enlever la dîspensation des biens ecclésiastiques ; car elle complaît bien , sous le nom de son amant , gouverner l'État et l'église. En effet , à Texception du dernier article y elle fut , pendant deux ans et demi de ministère, maîtresse absolue du royaume. Au retour de l'ambassade de Turin , où elle avait accompagné son mari , elle entreprit de plaire au régent , ou du moins à quelqu'un qui put lui faire jouer un rôle ; le régent n'y eût pas été insensible , mais il était inconstant. En comblant ses maîtresses de galanteries et de grâces de toutes espèces , il ne leur donnait point de part dans les affaires d'Etat. L'ivresse même ne lui arrachait pas une indiscrétion sur cet article. J'en ai cité un exemple. La marquise de Prie se rabattit donc sur M. le duc.
Madame la duchesse , mère , aurait bien voulu prendre l'empire sur son fils ; mais elle connaissait trop elle-même l'amour , pour se flatter dé le balancer par l'autorité maternelle. Elle se borna à vivre politiquement avec la maîtresse de son fils , de peur d'en être totalement abandonnée , et à ménager l'évêque de Fréjus.
La marquise de Prie avait trop d'esprit pour ne pas connaître l'incapacité de son amant ^ et pour s'imaginer avoir elle-même tout ce qu'il lui fallait pour y suppléer dans le gouvernement. Elle résolut de se choisir des guides qui ne pussent exister que par elle. Les Paris lui parurent propres a rebiplir ses y\ie^. Elle en forma son conseil intime^ et les produisit auprès de M. le duc (i). Quoique ce prince eût déjà la plus haute idée du mérite de sa maîtresse , le comité de Paris y ajouta beaucoup.
(i) Ces qtutre frères aTaient commence à se faire joirr sous la régence, et iiifiaaîentdcjà assex dans les finances ponr devenir saspects à Law, dont ils n^approavaient pas les opérations. II les fit exiler; mais Jorsqu^il fut 5orli du royaume , Tusage qu'on Tonlat faire de leurs talcns , les fit rappeler. Le rôle qtt^ls jouèrent sons le ministère de M. le duc, et la considération dont iouîssent les deux qni vivent encore , mVngagent 2i faire connaître ici leur origine.
Le père tcnati ant aaberge au pied des .Alpes , oîi %(ii fils , grands et bien
3o4 RÈGNE
Chaque projet, avant d*étre présenté au prince, était concerté avec elle. On avait soin d'y laisser à dessein quelques rectifications à faire qui passaient la portée de M. le duc , et que la dame endoctrinée d'avance ne manquait pas de faire observer. Les Paris , comme frappés d'étonnement , admiraient sa sagacité, corrigeaient le plan sur ses remarques ; et le prince , admirateur plus naïf, se félicitait de trouver , dans une maltresse adorée, un adjoint si utile au ministère.
La marquise , pour se faire des amis ou des créatures , engagea son amant à faire ufae nomination de chevaliers du Saint- Esprit , et présida à la liste. Il y avait soixante-un cordons vacans. Le régent n'avait jamais osé les donner. Ne sachant jamais refuser en face , il en avait promis quatre fois plu$ qu'il n'y en avait ; et ,. ne pouvant tenir ^a parole à to.us , il ne la tint à personne.
M. le duc , dans le chapitre du ,i février , nomma cinquantehuit tant chevaliers que commandeurs ecclésiastiques; quelquesuns des premiers étaient d'assez mauvais aloi.
Avant de déclarer la promotion , M. le duc communiqua la liste à l'évéque de Fréjus. Celui-ci , que sa naissance devait en exclure , et dont la modestie était un moyen d'ambition , trouvant son nom parmi ceux des prélats commandeurs , l'effaça et y substitua celui de l'archevêque de Lyon , Yilleroi.
faits I l'aidaient à scrm les passans. En 1710, un munitlonnaire cfiercfaant dans la montagne quelque chemin pour faire, passer promptcment des rirte» en Italie , à Tannée du duc de Vendôme , qui en était fort presKHï , arriva par hasard à PhAtellerie de Paris , et dit Pcmbarras où il se troavait. L*h6te lut promit de Ten tirer par le moyen de ses fils , qui connaissaient tous les défilée des montagnes. Us tinrent parole, et firent passer le convoi. Le munitionnaire les présenta an duc de Vendôme , se lona beaucoup de leurs services, et les employa dans les vivres. Dès ce moment, la phrtcdej» fortune leur fut ouverte. Nés avec du génie , une figure distinguée , étroitement unis , actifs et agissant de concert sur un plan suivi, ils devaient nécessairement réassir. Ils eurent encore Tavantagc d^étre d'abord protégés par la duchesse de Bourgogne. Une des femmes de cette princesse, en la suivant en France , tomba malade et fut laissée daps l'hôtellerie des Paris , à la JMoniagne , qui était leur enseigne , et dont un des frères prit le nom. Cette femme y Cnt ai bien traitée, qu'à son arrivée à la cour, elle en parla avec reconnaissance à la princesse dont elle leur procura la protection. Leur fortune était d^& asscs bien éublîe en 1733 , pour que Paris l'alné fût un des gardes du trésor royal. On créa ponr Ini une troisième pbce. La disgrâce de M. le duc , en 17^, entraîna celle des Paris. En 1780 , ils reprirent faveur, et la charge. de garde du trésor royal fut donnée à Paris de Montmartel , le cttâet des quatre , qui l'occupe encore aujourd'hui. Devenu banquier de la cour , il influe uUement sur la finance dn royaume, qu'il fixe le Uux de l'intérêt , et qu'on BC placerait ni ne déplacerait, sans le consulter, un conUôleuigénéiaL
DE LOUIS XV. 3o5
Le même jour on fît sept maréchaux de France (i).
La de Prie, en attendant les contributions quelle devait tirer fie France , s'assura de la pension de quarante mille livres ster~ lings que l'Angleterre donnait au cardinal Dubois , pour les sacrifices que nous faisions à cette couronne» Le cardinal de Fleury , pendant son ministère , ne fut pas moins finvorable aux Anglais ; mais il ne se fît pas payer.
Dès le commencement de cette année , les ministres de la plupart des puissances de l'Europe se rendirent au congrès de Gam-^ brai , indiqué dès 1720. Les plénipotentiaires de l'Empereur remirent d'abord à ceux d'Espagne le décret d^investiture de« États de Toscane , Parme et Plaisance , stipulé par le traité de la quadruple alliance en faveur de l'infant don Carlos^ aujourd'hui roi d'Espagne. On ouvrit ensuite 1« congrès ; on commença par régler le cérémonial , et cet article important fut tout ce qui résulta de quinze moirde conférences.
M. le duc , s'occupant du gouvernement intérieur , crut annoncer^de grandes vues, en faisant donner, contre les protestans , ane déclaration qui renouvelait toute la sévérité de celles de Louis Xiy, et y aurait encore ajouté, s'il eût été possible ; car on peut se rappeler que l'arrêt du jo décembre 1686 défendait aux médecins , chirurgiens et apothicaires l'exercice de leur profession , de sorte qu'il fallait plutôt mourir de la main d'un orthodoxe, que de devoir la vie au secours d'un hérétique. Ces fureurs religieuses ne partent que trop souvent des princes sans morale et même sans décence. La marquise de Prie avait sûrement approuvé ce dévot projet , et cette femme adultère ne se contraignait nullement dans ses propos sur les choses les plus respectées du public. Lorsqu'en 1725, année oii les pluies perdirent la récolte , On porta en procession la châsse de sainte Geneviève : Le peuple est fou , disait-elle ; ne sait'ilpas que c'est moi qui Jais la pluie et le beau temps ?
Sur les représentations des Etats-Généraux , on fit des modifications en faveur des négocians étrangers établis en France et des protestans d'Alsace , dont les privilèges sont fondés sur des traités qu'il eût été dangereux d'enfreindre. Le fanatisme est quelquefois obligé de compter avec la politique. Celle des Suédois ^ saisit cette occasion d'inviter , par un manifeste , les protestans français 4 venir porter leur industrie eu Suède, et les étrangers profitèrent encore de l'intolérance de notre gouvernement.
Deux mois après la déclaration contse les protestans , il en parut une contre les mendians , aussi inutile que toutes celles
(1) Broglîe, Hoquelaor«, Medavt, da Boarg, d'Aligre, La FeoUlade et Grammont.