‹ Œuvres complètes de DuclosChapitre 4 sur 67 · ao · texte numérisé non relu

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qui l'avaient précédée, ou qui la suivront. Tant qu'on ne pr^ «entera pas à la mendicité une ressource de travail et des «alaires, il sera éRalement cruel et impossible ou dangereux de proscnre les mendians qui se multiplient joumeUement, au po™» q"»» p^rTes calculs les plus modéré, , on les firit monier à «.ngt-buit ou trente mille dans la seule capitale. . ^ ,

Dans le même temps que le m.mstere venaU de cbanger en France , un changement plu» considérable se faisait en Espagne. Philippe V, qui avait conquis et défendu sa couronne «rec cou- «« neVavaitportéequ'avec ennui. 11 .^solutdoncdelaqu.Uer, «fir un acte authentique , U résigna à soa fils le pn.çe des ^tîries, qui monta sur le trône sou. le nom de Lo«« I". Philippe se retira à St.-Ildefon«J , pour a'y «xuper ««jq»^»»'»* de son salut, emmenant avec lui «on ministre Gnmaldo , dont les emplois fii*ent partagés entre ses premiers commis. C<?s pro- Ltions ne sont pas rares en Espagne , oW'on croit encore que, pour remplir les places, 1. première condition reqn.se est i en îvoir les talens. Orri , Grimaldo , Patino et plusieurs autWss ministres avaient originairement été commis. D'aOleurs, aucune * nlace en Espagne n'est vénale. , . .,

Le règne de Louis I". ne fot que de aept mois et demi ; il mourut de la petite vérole le 3i aoàt , et son père remonla «r le trône. Philippe V fut si» jours k s'y déterminer , et a résister aux prières de la reine et de ses ministres et prmcipaux olficiers, tous les conseiU resUnt dans l'inaction. Gnmaldo reprit se* fonctions , et la reine , à qui la retraite avait rendu 1. ^uropne p^ûs chèr^ , s'appliqua à prévenir ou empêcher les nouveaux deîoïkU que le rii pSurrairavoir , et souvent elle en essuy» eUiême de terribles, en combattant ceux de son man.

Quoique les affaires étrangères ne .o«ntpa.l objet pnnc.p.1 decHémoiN.., je ne dois pas omettre de. &.U,q« intéressent toute l'Europe, tels que la pragmatique de leimpereur rharles Vï Dès l'année i^tS, U «ait voulu ««urer dans «a maison la «nccewion k tott» «• état, héréditaire.. Il n'avait point alors d'enfan. ; mais il ne privait en avoir, et fit rédiger , dans „n conseil , une loi par Uquelle se. «ifan. mâle. , et a leur de- * faut ses filles , les «. et ^. antres pr ordre de prunogemtnr.. posséderaient «. ten*. , état, t princq«.tes, le tout e« .nl«r, F^M division ni partage. Cette «cce,«on .udm-ble devait , au dSiut de la b^he CaroUne, iwue de ha, p.«er daw 1. branche Joséphine, i..«ede «on firère Joseph, et, an défont de. TZ branche, aux .œur. de,a majerté. Depuj. ce pla« de sM^ssion , Charles avait eu un fil. , »ort l'année même de » uaissance, et trois fiUc» auxquelles il voulait assurer le droit à «

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succession indivisible par ordre de primogéniture. Il commença, par s'assurer de la renonciation de ses deux nièces , princesses éleclorales , l'une de Saxe et l'autre de Bavière , et publia en-> suite la loi de la succession sous le titre de pragmatique^suhc» lion. On verra dans la suite les ëvénemensque cette loi fit naître.

Les arrangemens politiques , les opérations de cabinets , qui ne doivent avoir que des effets éventuels ou éloignés , intéressent peu le gros d'nne nation telle que la nôtre. *Ge qui attirait son attention était l'état des finances. Les papiers royaux répandus dans le public montaient encore k près de deux milliards, quoique le visa en eût proscrit pour cinq ou six cents millions. Le gouver* neme;nt n'avait trouvé d'autres moyens pour retirer les billets liquidés , que des créations de rentes perpétuelles ou via-^ gères , et d'offices bientôt après supprimés. Chaque opération de finance était imaginée comme un remède qu'on reconnaissait ensuite pour un nouveau mal. On crut aussi trouver une ressource dans la diminution des monnaies qu'on avait quelcjuefoif augmentées ou diminuées , sans s'apercevoir que ces vaHations , indifférentes pour le commerce étranger , occasionent toujours une convulsion pour le commerce intérieur. Il parait qu'oc s'est depuis désabusé à cet égard. Des défenses de faire sortir du royaume les espèces , n'eurent et ne devaient pas avoif plus de succès.

Si M. le duc s'occupait comme il pouvait des affaires de l'Etat, il était encore plus attentif à ce qui l'intéressait personnellement. Quelque bien affermi que fût son ministère , il sentait que sa puissance tenait à. la vie du roi qui avait k peine quinze ans , et que l'infante n'en ayant encore que huit, il se passerait encore plusieurs années avant que ce prince eût des enfans. Si dans l'intervalle un avait le malheur de le perdre, la couronne passait au roi d'Espagne on dans la maison d'Orléans , et dans l'un ou l'autre cas , M. le duc n'était plus maître. Il tremblait donc à la. moindre incommodité du roi. Ce jeune prince ayant eu une fièvre avec des symptômes qui paraissaient dangereux, fîit ssiigné deux fois. La maladie ne fut pas longue ; mais , tant qu'elle dura , M. le duc fut dans les plus grandes alarmea. Comme il couchait dans Fappârtement au-dessous de celui du rO),il crut une nuit entendre plus de bruit et de mouvement qu'à Tordinaire ; il se lève précipitamment , et monte tout effrayé en robe de chambre. Maréchal , premier chirurgien , qui couchait dans l'antichambre, étonné de le voir paraître à une telle heure, se levé, vafau-devant, et lui demande Id cause de son effiroi. M. le duc , hors de lui ,

ne répond que par monosyllabes^ : J*ai entendit du bruit le

roi est malade,... Que deviendrai'^e ? M$récha\ eut peine k le

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rassurer et rengagea à s'aller coucher; mais , tout en le conduisant 9 il l'entendit , comme un homme qui croit ne parler qu'à soi-même : Je n'y serai pas repris.,,, s'il en revient , il faut le marier.

Dès ce moment , le renvoi de l'infante fut résolu ; M. Je duc n'y mit que le temps de faire part à la cour d'Espagne dû parti pris en France , puisque trois semaines après Philippe V fit partir , pour retourner en France ^ la reine veuve de Louis I'^ et mademoiselle de Beaujolais , sa soeur , destinée à don Carlos, aujourd'hui roi d'Espagne. Avant leur arrivée , l'infante partit ausM de Paris pour retourner à Madrid.

Le roi , et particulièrement la reine d'Espagne , ressentirent le plus vif chagrin du renvoi de l'infante. Le maréchal de Tessé, notre ambassadeur auprès d'eux , l'avait prévu , et , n'osant pas s'exposer aux premiers emportemens de la reine, s'il lui annonçait lui-même un si cruel revers , partit de Madrid , laissant cette désagréable commission à l'abbé de Livri qu'il chargea des affaires.

M. le duc s'était déterminé à renvoyer l'infante , avant même d'avoir fixé son choix sur la princesse qu'il destinait au trôiie. Il porta d'abord se% vues sur sa sœur, mademoiselle de Vermandois, aujourd'hui abbesse de Beaumont-les-Tours. Devenant ainsi beaufrère du roi , son autorité n'en aurait été que mieux appuyée, et la marquise de Prie approuvait fort le mariage. Personne n'ignorant que M. le duc ne faisait rien que par le conseil , ou de l'aveu de sa maîtresse , mademoiselle de Vermandois ne pourrait pas douter qu'elle ne dût son élévation à la marquise , qui se croyait en droit d'espérer tout de la reconnaissance d'une reine qu'elle aurait faîte. Cependant, avant de se décider absolument, elle voulut s'assurer à cet égard des sentimens de la princesse » et convenir avec elle des conditions préliminaires. La première était que mademoiselle de Vermandois , en se bornant à des égards de bienséance avec sa mère madame la duchesse, ne lut donnerait aucun crédit. La marquise , qui ne pouvait pas souffrir la sienne , fut aussi étonnée que mécontente de trouver dans la princesse des sentimens fort différens. De plus , accoutumée aux soumissions de son amant , elle fut choquée de n'en pas recevoir autant de la sœur. Il n'en fallut pas davantage à la marquise pour lui (aire abandonner son projet , et chercher une princesse plus complaisante. Elle n'eut pas de peine à persuader M. le duc que , loin de s'affermir par une alliance avec le roi , il se mettrait lui-même dans la dépendance de sa sœur et de sa mère. Il ne s'agissait plus que de trouver un parti sortable pour le roi ; ce qui n'était pas aisé par les disproportions d'âge des dif--

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férentes priocesses de l'Europe y les unes étant trop pennes et les autres trop âgées.

Au premier bruit du renvoi de l'infante , le prince Kourakin , ambassadeur de Russie en France , en donna avis à la czarine qui vendit de succéder à Pierre I"'. , son mari , et qui , dans l'instant , de concert avec Campredon , notre ministre en Russie, proposa pour le roi la princesse Elisabeth , sa seconde fille , qui a régné depuis , et du même âge que le roi ; offrant en recon^ naissance â M. le duc de le faire roi de Pologne après la mort d'Auguste. M. le duc qui , du vivant du czar, avait recherché la • princesse Elisabeth en vue du trône de Pologne , répondit à la czarine qu'il se croirait encore plus sûr de sa protection en de* venant son gendre , que s'il faisait Elisabeth reine de France.

On fut quelque temps à s'épuiser en conjectures sur le choix qui devait se faire. Personne ne pensait seulement à la princesse Leczinski , fille de Stanislas , précédemment roi de Pologne , et alors fugitif et même proscrit. Ce fut cependant ce qui détei^ mina la marquise de Prie , et conséquemment M. le duc. Ils ne pouvaient pas douter de la reconnaissance d'une princesse qu'ils faisaient passer de la situation la plus malheureuse sur le premier trône de l'Europe. En effet, Stanislas, échappé avec sat femme et sa fille à la poursuite du roi Auguste , était proscrit ^ , et sa tête k prix par un décret de la diète de Pologne. Il s'était d'abord réfugié en Suède , puis en Turquie , ensuite aux Deux- Ponts. Tant que Charles XII avait vécu , il avait, malgré ses propres malheurs , fourni à la subsistance de Stanislas* Mais, après la mort de Charles ,' StaiHslas, toujours poursuivi, privé de V>ut appui , sans biens ni sûreté de sa personne , exposa sa mal* heureuse positioir au duc d'Orléans , régent , qui , touché de compassion , lui permit de se retirer secrètement dans un village près de Landau , oii il lui faisait donner de quoi vivre. Il n'y fut pas longtemps sans être découvert , et apprendre que ses enne^ mis prenaient des mesures poar l'enlever. Il se réfugia aussitôt auprès du commandant de Landau , et obtint du régeni la permission d'y demeurer en sûreté , jusqu'à ce qu'on eût pris de» arraagemens pour le fixer k Weissembourg , dans une vieille Gommanderie dont la moitié des muraiUes était ruinée, et qu'où ne releva pas.

Ce fut là que , par une lettre particulière de M. le duc , il apprit le bonheur inespéré qui lui arrivait. Il passe à l'instant dans la chambre oh étaient sa femme et sa fille , et dit en entrant : Mettons'hous à genoux , et remercions Dieu, Ah ! mon phre^ s'écria la fille ^ voua ites rappelé au trône de Pologne l

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Ah ! ma fiUe , rtpond le père , le ciel nous est bien plus favo» rable , vous êtes reine de France,

A peine concevaieat^^lles que ce ne fût pas ua songe. Il serait difificilede peindre les transpwts de la mère ei le saisissement de la fille , qui , la veille de cette nouvelle y se serait trouvée heureuse d'épouser un de ceux qu'elle allait avoir pour principaux officiers de sa cour. Elle en voyait un exeoiple vivant dans la duchesse de Bouillon , petite-fille du roi Sobieski y mort sur le trône ; elle venait récemment d'essuyer un refus. Lorsque la princesse de Bade épousa le duc d'Ck-léans , Stanislas proposa sa fille pour le frère de cette princesse , et sa proposition fut re* jetée. La princesse de Bade, mère, considérant depuis que sa fille devenait la sujette de celle qu'elle avait refusée pour sa bru , s'empressa d'écrire une lettre embarrassée de complimens et de soumissions , par laquelle elle réclamait pour sa fille la protec^ tion et leslM>ntés de la reine. Tout étant ainsi réglé, Stanislas se rendit avec sa famille à Strasbourg , où la demande en forme devait être' faite par les ambassadeurs avec plus de dignité qu<e dans les masures de Veissembourg.

Le duc d'Autin et le marquis de Bauveau furent choisis pour cette commission , et l'on fit partir en même temps la maison de la reine future , pour aller avec eux au-devant d'elle. Le duc d'Autin, quoique hoinme d'esprit et le plus fin courtisan-, dit assez maladroitement dans sa harangue, que M. le duc , ayant pu préférer une de ses sœurs , n'avait cherché que la vertu. Sur quoi , mademoiselle ^ Clermont , une des sœurs , nommée surintendante de la maison de la reine y et présente k ce com*^ pliment , dit : D'Antin nous prend appavemmeni , mes sœurs et moi , pour des catins, La reine , sur les éloges qu'on loi Caisul de la figure et des grâces du roi , répondit : Hélas I vous redott* ilez mes alarmes. Le duc d'Orléans , fondé de procuration du roi , épousa la princesse dans, la cathédrale de Straaboorg , •« le cardinal de Rohan leup donna la bénédictioa. Qninse joura après , la reine arriva à Fontainebleau , oii ce méone prélat fit y le 4 septembre , la célébration du mariage de leurs m^eslésL Celte cérémonie ne changea rien dans le gouvernemeKl. La renut monta sur le trône , et kt marquise de Prie continiM d!e vé^u»^ Affaires générales ou particulières, tout était de soareasort. M. le duc, en prévenant loua les goûts o» les fajolaîsies de eette femme , étant encore obligé d'ea servir tes lîicem». Noos avons vu Le Blanc misa la Bastille , et la chambre de Fanacnal chargé» d'instruire son procès. L» comte et le chevalier d« BeHe-rlsîe > et Moreau de âbcheHes , qui depuis fist ministre des financea >

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»• trourant impliqua dans la même affaire y furent arrêtés au commencement du ministère de M. le duc. Qu'ils fussent in* nocem on non à Tégard de FEtat , ce n'était pas là le point intéressant. Le crime le plus impardonnable aux yeux de la marquise ) était d^étre les amis de sa mëre« Une commission était le vrai tvilmnal qu'elle désirait , parce que le ministère régnant est toujours sûr de dicter 1» sentence ^ et M. le duc était dans cette disposition. Mais le maréchal duc de La Feuillade , voulant &ire ostentation de crédit dans le parlement , pehsuAda au prince d'j renvoyer l'affaire , et lui répondit de la condamnation des accusés ; au lieu que les- commissions soht si odieuses an public en aiiaire» criminelles , qu'un coupable même qu'elles condamnent , passe toujours pour un innocent sacrifié à la passion. M. le duo se rendit , et l'affaire fut renvoyée au parlement, La Feuillade se mit aussitôt en devoir d'effectuer sa promesse, et se fit presque la* partie des accusés; mais, ne trouvant pas dans les magistrats des dispositions pareilles aux siennes, de solliciteur et d'ennemi caché il se fit ouvertement juge. H alla donc au parlement siéger comme pair , dès qu'on eut entamé l'aflkire, et y en entraîna deux qui voulaient, comme lui, en faire leur cour à madame de Prie. L'indignation publique fut an point que M. le duc , sentant qu'une partie pouvait en rejaillir sur lui , leur dit , dès la seconde séance , de ne plus se montrer au parlement. L'arrêt qui suivit , fut si favorable à M. Le Blano et l'applaudissement si général, i^ije ce fut une espèce de triomphe. M. le duc et sa maîtresse en furent outrés ; mais il failut dissimuler. Il y à des occasions où la voia publique impose aux despote».

Le gouvernement sans économie' ayant toujours des besoins, M. le duc fit donner un édit portant imposition du cinquantième en aatuve sur tous les biens du* royaume pendant doiue amnëes , terme assee éloigné pour annoncer souvent en France hi' perpétuité d'un imp6t» Gomme il devait encore se lever , ainsi que la dkae, sans entrer dftns les frais de culture et autres , le eii fbt universel. Tous les parlemens adressèrent des remontmneer qui obligèrent M. le duc de faire tenir par le roi un lit dv justice pour Teiiregislkrement. €e fut le pnemier d^ cette espèce sim» le rëgnr présent, et qui* eut. la m&ne succès que tant d'autres pareils que les-ministres ont obligé de tenir. Es ne cessent db crier que Fktotbrité du roi' ne doit pas être compromise , et ne cessent dé Ih compromettre ; on en verra' souvent des^xemplesv

A Ifr mauvaise adtaînistraiion se jpignirent dès malheurs réels I qu'un gouvernement sans principes aggravait encore. Je

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veux parler de l'intempérie des saisons ; les pluies ne permiren

de mûrir ni aux moissons ni aux raisins (i).

L'tétat des campagnes fit craindre une famine ; cette crainte pensa la faire naître et' occasiona du moins une si grande cherté , que le pain tnonl^ dans Paris jusqu'à neuf sous laiivre, et à proportion dans les provinces. Le monopole , profitant de la crainte , l'excitait encore , pour exercer son brigandage. Des magistrats peu éclairés, et qui d'ailleurs étaient flattés de paraître les pères du peuple , en voulant s'opposer au monopole , ne servaient qu'à le fortifier. Les recherches dans les greniers engageaient ceux qui pouvaient s'y soustraire , à resserrer les grains , dans l'espérance de les faire augmenter de prix. Des gens en crédit , moins innocens que des magistrats , exagéraient des terreurs qu'ils n'avaient point, et, sous prétexte de servir le public, formèrent des magasins qui leur valurent des sommes immenses. On en accusait ouvertement madame de Prie et les Paris, son conseil. Peut-être le reproche n'était-il pas fondé; mais c'est toujours à ceux qui gouvernent que le peuple s'en prend lorsqu'il souffre ; et ils l'auraient évité , s'ils s'étaient bor* nés à procurer une pleine et constante liberté sur le commerce des blés. On y viendra sans doute , lorsque la nation sera assea éclairée pour que les gens intéressés ne puissent lui en imposer^

La cherté des blés ne fut pas de longue durée ; la récolte se fit et fut même abondante , et le grain , trop nourri d'eau ,* n'étant pas de garde, les blés tombèrent bientôt au plus bas prix.

Je terminerai ce qui concerne cette calamité par un fait peu important en lui-même , mais qui , dans mon objet principal de faire connaître les hommes, sert à montrer combien les mini^ très, et surtout les moins instruits, craignent d'être soupçounék d'avoir besoin de lumières.

Il y avait eu dans Paris des émotions populaires si vives sur le pain , qu'il y eut même du sang répandu , et que le gouver^ tiement fut obligé de faire exécuter trois des plus coupià>les ou des plus malheureux. Cette sévérité ne calma pas les esprits^ parce qu'elle ne fit pas cesser la misère , et que la faim com-^ mande plus absolument que les roîs. Jannel y aujourd'hui in-« tendant général des postes, était dès lors en liaison avec lea ministres y et voyait asses familièrement M« le duc. Il sut par

(i) Ce n*4<uic pu que le velume -d'eau ^ui tomba cetle annëe , iÛt plu^ considérable que dam lei anire». Il ne le fut que dana plusieuri , puisqu'il ne fut que de dix-sept à dix-huit pouces , au lieu que de 1750 h 1757 , par exemple, il a été à vingt, année commune. Mais en 17^5, des pluies finet et contintielles commencèrent aiec le mois^d'airil, et ne finirent qu'en oc« lobre«

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plusieurs commissaires de quartier, la veille d'un marché , qu'ils craignaient pour ce jour-là une violente sédition et d'y être euxmêmes massacrés par la populace. Il alla aussitôt en donner avis à M. le duc. Le prince en eut la plus grande frayeur , ne la cacha point, et les ordres furent à Tinstant donnés de faire venir à tout prix des blés et des farines. Le marché et les suivans furent abondamment pourvus; ces blés vendus à un prix un peu au-dessous de l'achat firent , par la concurrence , baisser le prix courant. Les monopoleurs de système ou de crainte redoutèrent l'abondance , ouvrirent leurs réserves , et de jour en jour l'équilibre se rétablit.

M. le duc , pleinement rassuré , eut honte d'avoir eu et surtout laissé voir de la peur. Il ne sut pas distinguer un malheur prévenu d'un malheur imaginaire. Ses affidés , pour couvrir leurs mauvaises opérations passées , et se dédommager des gains qu'ils auraient faits, lui exligérèrent le sacrifice léger, et nécessaire dans les circonstances, qu'on avait fait sur le prix des blés. Enfin M. le duc, dans son dépit contre Jannel , témoin de ses alarmes, fit expédier une lettre de cachet pour le mettre à la Bastille, comme auteur d'une terreur panique. L'évêque de Fréjus en fut instruit, en sentit, en représenta l'injustice, fit révoquer l'ordre, avertit Jannel d'être plus discret, au hasard d'être moins utile. C'est de lui-même que je tiens tout ce détail.

Quoique nous eussions, dans le temps dont il s'agit ici, peu de rapports politiques avec la Russie , la mort du CEar Pierre P'. fut un événement trop considérable en Europe pour n'en pas faire mention.

J'ai déjà donné quelques traits de son caractère à l'occasion de son voyage en France ; mais je dois faire connaître un peu plus an homme si extraordinaire , à qui l'on a donné le surnom de grand , et qui l'a mérité à plusieurs égards. Il est d'autant plus à propos de 8*y arrêter, que les deux principales histoires (i) de ce

(i) Les m^oires dn baron de Holssen , donnes sons le nom d'Y Tan Nesleuranoy. Cet Allemand , payé par la cour de Russie , écrÎTaic sons la dictée dn duc de Holsteîn .

Voltaire, charge' par la ciarine Elisabeth dVcrire l*histoice dn cur , reçnt pour cinquante mille livres de médailles d'or , que lui enroyait Van Sche?alow, et qui furent apportées par le chevalier Déon, qui les remit , à Strasbourg , afix banquiers Hermani et Di^trich. Depuis , le cointe Pouschkin fut encore chargé pour Voltaire d^ quatre mille ducau; mais il les dépensa , B% encore des dettes , fut mis au Fort-rÉréque. J^ignore quand et commeut il en est sorti.

Voltaire a si bien senti ce qn^on lui objecterait sur êtê omissions , que dans sa préface il s'élève fort contre les écrivains qui révèlent les faiblesses dea princes, Ccsl ccpcudut ce qui les fait mieux coniultre.

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prisée oéH êhéri oa omk pUisieurs parikularilés împortanlcs ou Cttrî«i*ses, par des saotiis d'intérêt. J'anticiperai même ici les év«itemeB&, peur présenter en^ raccoi^rci un tableau des diverses révolnAîofis arrivées en Russie , jusqu'au moment où j'écris.

Oh saie que Michel Romanow, aïeul de Pierre I*'. , monta sur le trêve ea i6i3,.'ftt fut le premier csar de sa race. Fils d'un archevêque de Rostovr , il était allié par les femmes aux anciens caars ; oaaisil ne dut la couronne qu'à l'assemblée des boyards, qui la lui déférèrent par élection; Il fit son père patriarche de Russie , et lui confia toute son autorité. Michel eut pour successeur son fils Alexis, en i645. Celui-ci eut de sa première femme , Mai'ie Milaslowski, quatre fils, Simon et Alexis , morts jeunes» Fo^^dor et Yvau qui régnèrent ; et quatre filles ,. Théodosie , Marôe» Sophie, qui fut co-régente , et Catherine. Alexis eut de s^ seconde femme , Natalie Nariskiu , Pierre y qui fut le czar dont je vais parler y, et la princesse Natâlie.

Alexis étant mort eu 1676, Fœdor, son fils aîné, lui succéda,.et mourut le 27 août 1662, saàs laisser d'enfans de ses deux femmes Ëuphémie Grotzeska , polonaise , morte en 1681 , et Marthe MaVhowna Apraxia, morte en 17 16.

Fcedor avait nommé pour lui succéder Pierre,, son frère cadet , %é de dix ans y mais en qui il aperçut déjà un homme , au . préjudice, d' Yvan , l'aîné , âgé de treize ans*, * également fiiiUe de corps et d'esprit. Mais la princesse Sophie , craignant que les deux Nariskin , fbères de la jeune czarine douairière , et o&files^ de Pierre , n« s'emparassent du gouvernement sous le nom de leur neveu , et voulant régner elle-même sous celui d'Yuan, excita les strelile (i) à une révolte en faveur de cet auié , Gx massacrer les deux Nariskin et les principaux seigneurs ^pi lui étaient suspects, associer Yvan à l'empire, et finit par se Caire déclarer co-régente , ou plutôt régna seule pendant <|uek|^es< années : c'était a.vec plus^ d'inquiétude que de remords. Pierre, k l'âge de dix-sept ans, annonçait tout ce qu'il devait êtive, et Pétat de langueur d'Y van le menaçait d'une mort prochaine. Marié e» 168^ a«ec Panascowie Soliicof , il n'en avait que trois filles , Catherine , Anne et Parascovrie.

Sophie jugea qu'elle ne j[ouirait pas du fruit de ses crimes', si elle n'en commettait encore un , et résolut de faire périr Pierre qoL nfétaii pae^encora marié. On] arprétendu qu'elle avaitd'aBord «mplojpé le potsoin ; muî» que de prompta lemèdes, joints, k- la

(i) Les •trelxtz étaient en Kussie ce qne la garde prétorienne fat tons lea •mpeseurs xomaini^ et ce <ine sont le» îamasaîres dans remi^îre ottoman ^ une tionpe toajpnrfr prèle à servir ka fureura de leora princea ou k k^ fircci* f lier dn trône.

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force da tauperamenl du jeune prince, en avaient pai^ Tefiet niortel,.et qne les mouvemens convnlsifs <|ii'on lui remarquait souvent dans les muscles du visage étaient une Hiiie de l'atat violent qu'il avait éprouvé* Que cette imputaticm soit bien ou mal fondée , ce n'est pas le caractère de Sophie qui a pu la détruire y puisqu'elle cstreprit de faire immoler ce frère par les strelilz , et qu'il fut obligé de se réfugier dans le château de kl Trinité. Les bojards, leurs vassaux ou ^wlaves» les^ AUe«mands établis en Russie , accoururent à^n secours, détacbërent par leur exemple les strelits du parti de Sophie , et ramenèrent le jeune prince dans Moscew, ou l'on fit périr dans les supplice! }es complices de la princesse, qai fut renfermée dans un couvent. De ce moment , Pierre commença de régner ; car Yvan n'eut jusqu'à sa mort (19 janvier fâgjS ) d'antre marque de la souveraineté que de partager le titre de caar. Pierre résolut alors d'aller chercher , en voyageant cbex les différentes nations , les lumières qu'il ne pouvait pas trouver chea lui. Il avait, avant son départ , pris ou cru prendre toutes les mesures possibles pour assurer pendant son absence la trannfuilUté de ses Étais. Mais le clergé, effirajé dn progrès des connaissances de ce prince , et des premières lueurs de ce jour nouveau , craignant peut-être avec une bonne foi stupide , comme on le craint ailleurs par intérêt , de voir détruire la superstition , communiqua ses frayeurs au peuple. De vieux boyards attachés aux anciens usages se joignirent aux prêtres. Dans une nation esclave, superstitieuse et féroce, une révolution est l'ouvrage d'un moment. Mais un moment aussi £ik une révolution contraire. La Russie en a feumiplusteurs exemples en peu d'années de ce siècle. Les re^ belles aUnienl remettre Sophie sur le trèÎM, et comptaient fer^ mer au caar l'enlrée de ses États. Aux premiers bruits de la révolte , ce prince part de Vienno et se montre bientôt dans Meecon. Avant son arrivée , le& troupes étrangère» qu'il y avait laissées., aivnient ^it tête ans streUta qui aoceuraient des- fron* tièxes en favenx de Sophie* La préswee du cxar acheita de tout aonmeltre. Il déploie ansùtol les sttfq^ices les plus ter riUes^; et, jugeant que les strelils ceoserveimeait toujoura un esprit da révelle, il résolut de les anéantisr. Il las fit eavel^iperet désaxafter par les. troupes étxangjeres et par celles qpi étaient resVées fiâmes. tkm» un même jour , denot mille furent pendna» et» environ cin^ miMe ewient In tête tranchée. Le csar donna le signal de l^>xéculion , en prenant «ne kache dona il coupa luâ*même une centaioede lêaes,.eidennn hses cemrtiaafiS'dfrsuâvwe sosbesemple , e« abandnmia le resti^ à d'antre» bourteaux moins distiogiiéih Tîntes ee»tilM.fuaeal mises su» des peinAaa de fe« aiètona des

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murs Ae Moscow, un grand nombre en face des fenêtres de la prison de Sophie , et y restèrent cinq k six ans y jusqu'à la mort de cette 'princesse en 1704*

Les strelita n'étant que les instrumens de la rébellion , le czar entreprit de se soumettre ceux qui en étaient Tàme. Une administration municipale succéda dans les prorinces à celle des boyards. La puissance du clergé était encore un objet plus important» Les patriarches de Russie avaient souvent paru dans les cérémo^ nies publiques à côté des czars ; et , quoique cette espèce d'éga- Kténe fût qu'une marque de respect pour la religion , Pierre savait que sa famille avait dû en partie son élévation au clergé. Il ne voulait pas qu'une autre maison pût avoir un jour la même obligation aux prêtres dbnt il connaissait le pouvoir sur un peuple Superstitieux. Il abolit donc le patriarchat, en appliqua les revenus aux besoins de l'État, et principalement ht la solde des troupes y qu'il intéressait par là au succès d'une opération politique. Il fixa à cinquante ans les vœux monastiques. Cette ordonnance , qui aurait pu servir d'exemple aux autres princes , bornait tellement le nombre des moines , que c'était presque les détruire. Il réduisit enfin le clergé aU^ fonctions de son ministère ; encore en exigea-t-il un serment nouveau dont la formule lui donnait la suprématie ecclésiastique. Le czar sentait si bien la grandeur de son entreprise et lé mérite du succès , qu'ayant lu un parallèle de Louis XIV et de lui, par Steele , il en parut flatté ; Jlfais cependant , dit-il , foi soumis mon clergé, et il obéit au sien,

Pierre avait épousé en premières noces, en 16899 Eudoxie Théodora Lapoukin, de la plus haute noblesse du duché de Novogorod. Le mariage s'était fait suivant l'ancien usage. Tontes les filles, jeunes , belles et nobles , de quelque partie de l'empire que ce fût , averties par une proclamation générale que le cxar devait choisir entre elles une épouse, se rendirent à ce, concours. Le czar, les ayant fait rassembler dans hi plus grande salle du palais, et après les avoir examinées, se détermina en faveur d'Eudoxie. Un tel choix ne pouvait tomber que sur la beauté. Dans cette foule de rivales, rien ne se manisfestait de tant de carao-^ tèresque le désir de plaire , ou l'ambition d'être préférée. Eudoixie n'avait pas les qualités propres à fixer un prince d'un tempéra-^ ment bouillant qui ne fkit pas les amans fidèles^ même quand ils continuent d'aim'er. Eudoxie , fière et jalouse , voulait régner seule sur le cœur de sou mari , et avec lui sur l'empire. Elle oublia que ce mari était un maître, effréné dans ses désirs , in-^ capable de sotiffrir la moindre contrainte, et déjà refroidi par hk «jouissance. En moins de deux ans ^ il eu eut deux enfau

DE LOUIS XY. 3i7

mâles; L'aîné , nommé Alexandre , mourut jeune ; le second fut l'infortuné Alexis.

. Le cxar, de jour en jour plus dégoûté par l'humeur de l'impératrice , la prit bientôt en aversion. 11 devint éperdument amoureux d'Anne • Moen ou Moousen , née à Moscow, de parens établis dans le faubourg de la stabode allemande. Cette fille , jeune, belle et de beaucoup d'esprit, lui inspira une passion d'autant plus forte , qu'elle ne marquait à ce prince que de l'éloignement et même du dégoût. L'impératrice , transportée de fureur, accabla son mari de reproches, et recourut à mille artifices pour perdre sa rivale qui , loin d'en éprouver du ressentiment , ne cherchait , pour se délivrer d'un amant odieux , qu'à le réconcilier avec Eudoxie. L'aversion de la jeune Allemande pour le czar venait de l'amour qu'elle avait pour Kaiserling , envoyé de Prusse, v

Le csar, également irrité des reproches amers d'Eudoxie , et des froideurs d'Anne Moousen , résolut de se venger de la pre* miëre en la répudiant, et se flatta de séduire ensuite l'autre par l'ambition f en lui offrant sa main et sa couronne. Il consulta ' les théologiens de Russie, sur les moyens de nullité qu'ils pourraient trouver dans son mariage : leur réponse ne fut pas favorable à ses désirs ; c'était avant qu'il eût soumis son clergé. Le genevois Le Fort , favori , ministre , et tout ce qu'un homme d'une âme ferme , d'un génie étendu , d'un esprit décisif et plein d'expédiens , pouvait être auprès d'un prince tel que le czar Pierre, se fit le casuiste de la question du divorce, et persuada à son maître de s'en faire le seul juge. Le Fort y trouvait son intérêt particulier. Eudoxie, loin de le ménager, cherchait continuellement à le traverser. Toute princesse ambitieuse, sans, autorité et avide d'en avoir, n'osant faire éclater son dépit contre le maitre , est naturellement ennemie des ministres qu'elle ne peut s'attacher.

Le czar prononça lui-même l'arrêt de répudiation ; et, pour dter à Eudoxie tout espoir de retour, il la fit enfermer dans un couvent, et l'obligea d'y faire^des vœux (i). 11 y a toute apparence que ce prince, trop puissant pour dissimuler , avait réellement le dessein de placer sa maîtresse sur le trône, si ellemême en avait eu le désir ; car il n'avait plus rien à satisfaire .

(j) Voluire dit qnc ce fat dans un cooTeot de Susdal , en iâg6; je lis dans des mémoires ués-^exacts , que ce fut en i6g3, et dans un couyentde Rostim , ëtabli pour les filles de condition. Les intrignes qo'Ead^ic eut dans la soîte , par le moyen de TarcheTéqae de Rostow , arec Glebow , frère da prélat, appuieraient mon sentiment. An surplus, cela est asses indiflvrent , et cette note n*est que pour rcxactitude historique.

3i8 RÉGNE

du côté des sens. Anne Moousen ëuit entrée /en esclave dans le lit de cet amant terrible et absolu; mais elle ne pouvait s*empê-> cher de laisser paraître son dégoût, quelquefois Tavett lui en échappait. Si elle en cachait le principe, c'était pour ne pas exposer Kaiserling aux fureurs d*un prince jaloux , orgueilleux, despotique, et qui, dans sa vengeance, n'eût eu aucun égard au titre dont son rival était revêtu. Le refus constant d'Anne Moousen de recevoir là main du czar , était seul capable d'affermir un prince de ce caractère dans le dessein de la lui donner. Cependant , après une infinité de transports d'amour , de fureur, de combats entre la passion et le dépit, le ccar, absolument rebuté , se livra , pour se guérir , à la débauche oti il était assez porté par son tempérament. Il n'eut plus de passion décidée ; car ce qu'il fit dans la suite pour Catherine, fut l'effet, non de l'amour, mais de la reconnaissance pour cette femme extra«^ ordinaire.

Anne Moousen ne fut pas plutât sortie de son brillant esclavage, et libre de disposer de sa main , qu'elle s'empressa de la donner k son véritable amant. *

Pierre avait épousé Eudoxie , et l'avait déj^ répudiée avant ses premiers voyages qu'il ne commença qu'en 1697, aprës la mort de son frère. Il les interrompit pour venir châtier la révolte des strelitz , et ne les reprit qu'en 1716. Le temps qui s'était écoulé jusqne-*là , fut principalement fempli par ses guerres dont l'his-^ toirè est trop connue pour la rappeler ici. Ce qui regarde le second mariage du czar , et surtout les commencemens de la fortune de l'impératrice Catherine , est moins connu. Jusqu'ici , tous les ouvrages imprimés , sans exception , en ont supprimé , altéré ou déguisé les circonstances les plus singulières. Je vais j suppléer d'après des mémoires très-sûrs.

Catherine d'Alfendeyl naquit en 1666 , dans le village de Ringen , du district de Dorpt en Livonie , de paysans catholiques de Pologne. On a même prétendu qu'elle était bâtarde d'un gentilhomme nommé Rosen , seigneur de ce village , parce qu'il fournissait la subsistance à la mère et à l'enfant. D'autres, tels que Hubner , lui donnent pour père Albendiel ou Alfekidîeyl , gentilhomme voisin et ami de Rosen. Le mari de la paysanne était si ignoré , et celte généalogie alors si peu intéressante, que l'enfant fut inscrit sur le registre baptistaire ,/i/n€//i;ig', c'est-àdire enfant naturel. D'ailleurs , le plus ou moins de bassesse dans mal origine est assez indifférent relativement au rang oh elle parvint. Elle dnt tout à la fortune et à son mérite personnel. Orpheline presque en naissant (car elle perdît k trois ans sa mère et Rosen) , le vicaire de Ringen » son parrain , s'en chargea par

charité. Elle avait treize ou quatorze ans , lorsque \e surintcn-» dant ou archi-prétre de Biga , nomoié G]uc1l , faisant sa tournée, la trouva chez le vicaire qui , étant pauvre , pria Tarchiprêtre de se charger lui-même de l'orpheline. Glnk Temmena , et la mit auprès de sa femme qui en fit une espèce de servante. En croissant , sa taille et ses traits se développèrent, et sa beauté ifi faisait remarquer. GIucIl vit qu'elle faisait un pen trop d'impression sur le cœur de son fils ; et , pour en prévenir les suites , il la maria k un traban , suédois , de la garde de Charles XII s d'autres disent à lin soldat dn régiment de Schlippenback : il pouvait bien avoir d'abord servi dans ce régiment. Au reste , une discussion sur cette différence d'état dn mari , n'est pas plus importante que sur la légitimité de la femme dans l'obscurité ou elle était née. Le mariage se fit à Marienbonrg ou le mari était en garnison ; et, trois jours après, il eut ordre de joindre l'armée. Il fut du nombre des prisonniers faits à la bataille de Pnltava , et envoyé en Sibérie oii il ne mourut qu'en 17a 1 .

Le peu de temps que les mariés passèrent ensemble a fait supposer , depuis , que le mariage n'avait pas été consommé , et pouvait être regardé comme nul , ce qui serait difficile à ima« giner d'un soldat jeune et amoureux d une femme également jeune et belle. Cette question a eu un objet plus important que les précédentes , parce qu^il s'agissait de la légitimité des enfans du second mariage, tous nés du vivant du premier mari. Le pour et le contre a été soutenu par les mêmes personnes , mais en différens temps et suivant divers intérêts. Quoi qa'H en soit , le feld-maréchal Scberemetow, ayant pris Marienbonrg en 1722, y trouva Catherine qu'il mit parmi ses esclaves , et en usa avec elle comme avec d'autres , en vainqueur russe.

Menzicovf qui , de garçon pâtissier , était devenu , depnis la mort de Le Fort , ministre et favori du czar , étant venu relever Scheremetow dans le commandement , celui-ci céda Catherine a son successeur, qui la mit encore dans une espèce de sérail de campagne. Un jour le czar , en visitant les quartiers de son armée , vint souper chez Menzicow , y vit Catherine (i) , la trouva à son

(i) Ce qnî concerne la nuisance , le premier mariage de Catherine , et tont ce qui A pnBo^dë le tempe où le csar la troara chei Meosiccw , tht si obscur , qnc des hommes qui mcrîunt une éfi^ie confiance, ne laissent pu dVn parler «vec des circonstances assea différentes. Par 'exemple , Campredon , ministre de France en Russie , depuis 1733 jnsqn'en 1738 , dit dans sa correspondance que Catherine avait un frère qui fat tué par le csar , et une sœur qu'elle tenait à Rérel , arec une pension de trois cents roubles , et q nVUe finit par faire renfermer pour ses de'banches. Campredon prétend enrore qu'un capitaine suédois, nommé Tîcsenbausen , eut on enfant de Caiherine, cbcx Glnk^ que celui-ci , la royant grosse, la chassa , et que te capi-

gré ^ lui dit , en sortant de table , de prendre le flambeau pour le conduire dans sa chambre , et la fit coucher avec lui. Le lendemain , il lui donna , en partant^ nn ducat; encore pensait-il avoir payé noblement sa nuit : non qu'il fût avare , mais il prétendait que les plaisirs de l'amour étaient comme tous les autres besoins de la vie , dont le prix doit avoir un tarif. Suivant celui qu'il avait fixé, un soldat ne devait qu'un sou de sa paie ^ur trois accolades. Le bon marché de cett^ denrée lui avait fait proscrire sévèrement la sodomie parmi les troupes. Il avait suf cet article-là plus d'indulgence pour les moines. tJn de ceux-ci , ayant violé un jeune esclave , fut simplement condamné à s'en défaire. Il semblerait par là que le crime nefùt que dans la vio** lence. On y voit encore que l'excès de la dépravation des mœurs se trouve plus dans la barbarie que chez les nations policées. Dans les accès de fureur amoureuse et les ardeurs de tempérament du czar , un sexe suppléait à l'autre.

Peu de temps après sa première entrevue avec Catherine , le czar revint la voir , s'entretint avec elle , et la jugea digne d'un meilleur usage que de satisfaire un goût de fantaisie. Sans avoir jamais su ni écrire , ni lire , elle parlait quatre langues et enten-^ daitle français. Beaucoup d'esprit naturel , actifs juste et flexible, une âme courageuse , le tout joint aux agrémens de la figure , devaient plaire à un prince qui trouvait à la^fois, dans la même personne , une maîtresse aimable et un supplément de ministre. Il dit à Menzicow qu'il fallait la lui céder , et s'en empara. ^Depuis ce moment, elle suivit partout son nouveau maître, partageant ses fatigues, l'aidant de ses conseils , et finit par être sa femme et impératrice.

L'archevêque de Novogorod , qui fit la cérémonie du mariage, voulant profiter de cette circonstance pour obtenir le titrer de patriarche , représenta au czar que cette fonction n'appartenait qu'à un patriarche. Le czar, pour réponse, lui appliqua quelques coups de canne , et l'archevêque donna la bénédiction nuptiale.

Ce ne fui qu'après avoir marié son fils Alexis ^ la princesse Charlotte de Brunswick Wolfenbutel , sœur de l'impératrice , épouse de Charles VI, que le czar fit ou (i) célébra son mariage

taine la maria à on cavalier de sa compagnie , arec qui elle yecat troii ans , jusqn^à la prise de Narra , où le mari et la femme furent faits prisoimiers et envoyés à Moscow. Depuis que le cur eut pris Catherine ches'Mensicow, elle voyait secrètement son mari; le cur, les ayant surpris ensemble , leur donna des coups de bAton , et envoya le mari en Sibérie.

(i) L^utenr de lliistoire du Nord, tome I*'. , page 533 , dit sur Tan i^ia, que lecxar , frappé d'admiration pour les qualités éminentes de Catherine, à qui il devait son salut k la journ^ du Pruth, IVlcya aa rang de son t^use.

avec Catherine. Il en avait alors déjà eu deux filles, Anne en 1 708, Elisabeth en 1 7 1 o. Il en eut depuis nn fils en 1715, mort en 1 7 1 9 ; un autre en 17 17 , qui naquit et mourut le même jour à Wesel ; et une fille née en 1718, et morte en 1725. Catherine, née catholique romaine , avait été élevée dans le luthéranisme qu'elle abjura pour la communion grecque, en montant sur le trône. Aussitôt qu'elle se vit un fils , elle conçut l'espérance et forma le projet de le faire régner après son père. Cette ambition était contraire à la justice et aux droits du sang ; mais elle pouvait être utile à l'État. La czarine , espérant que son fils vivrait , se flattait de vivre elle-même assez pour en faire un prince digne de succéder à son père.

Le czarovitz Alexis , au contraire , paraissait le successeur le moins propre à suivre et perfectionner les projets du çzar. Un caractère sombre , des mœurs grossières et crapuleuses , un esprit borné et asservi à toutes les superstitions religieuses et politiques, menaçaient de replonger l'empire dans la barbarie. Les intrigues d'Eudoxie , et surtout la conduite que des prêtres ignorans et fanatiques inspiraient à la mère et au fils , précipitèrent la perte de l'un et de l'autre.

A peine le czar et la czarine furent-ils partis de la Russie , que les mécontens commencèrent à cabaler. Aux premiers soupçons que le czar en conçut , il manda au czarovitz de le venir trouver. Mais ce prince, au lieu d'aller joindre sou père, s'enfuit à Vienne, auprès de son beau-frère Charles VI , et de là passa à Naples , oii le czar le fit arrêter et ramener à Moscow.

Pierre apprit encore qu'Eudoxie avait, dans son couvent, quitté l'habit de religieuse , et pris les omemens d'impératrice ; qu'un o£Gicier nommé Glebow avait avec elle un cohimerce criminel , par l'entremise de l'archevêque de Rostow ; que l'officier parmi les troupes , et le prélat dans le clergé , étaient les chefs d'une conspiration en faveur du czarovitz et de sa mère.

Cette manière de s'exprimer ferait jager que les princesses Anne et Elisabeth ne furent légitimées que par nn mariage sobséqaent à leur naissance. * Vollaii'e prétend an contraire que Pierre avait épousé secrètement Catherine dès 1707 j qu^U déclara ce mariage le 17 mars 1711 , le jour m^mc de son départ pour la guerre contre les Turcs, et qu^il ne fit, en 1719, que cticbrcr avec plus d'appareil nn mariage déjà fait et reconnu. Voluûrc le place en 1707 , pour établir la légitimité des deux princesses. Mais, outre qu'un mariage secret n'était guère du car;ictère d'un prince qui avait répudié •a première femme, la plus grande difficulté resterait encore , puisque le mari de Catherine vivait , et n'est mort qu'en I72i« /

La princesse Anne fut mariée, en 1736, au duc de Holstein Gottorp , fils de celui qui avait épousé la sœur de Charles XII. Elisabetli régna d.ins la 'Suite depuis le 6 décembre 1741 jusqu'au 5 janvier 176a, jour, de sa mort. 3. 21

Le czar part k Piiistant ; tout ce qui était coupable ou soupçonné ie l'être fut arrêté etimmolé à sa vengeance. Abraham Lapoukin, frère d'Eudoxie « fut décapité , TarcheTéque roué vif. Eudoxie , effirajée de l'appareil de la question , avoua tout ce qu'on vbnlut. On prétend que les lettres seules de sa main suffisaient pour la convaincre d'adultëre ; mais Glebow , au milieu des tourmens de la plus cruelle question , soutint toujours l'innocence d'£u-> doxie , rejetant son aveu sur la crainte des supplices. E fut ensuite ' empalé , et persista jusqu'à la mort à défendre la vertu de cette malheureuse princesse. Avant qu'il expirât , le czar, qui avait été présent à la question, et qui voulut l'être encore à la dernière exécution , au milieu de la grande place de Moscow , s'avança vert le patient , et le conjura , par tout ce qu'il j a de plus sacré , d'a- Touer son crime et la complicité d'Eudoxie. Glebow , ranimant ce qui lui restait de forces , et regardant le czar avec une indignation mêlée de mépris : Il faut, dit-il , que tu sois aussi mbécilc que barbare pour croire que, ri ayant pas voulu consens tir à flétrir la vertu d'Eudoxie au milieu des supplices inouïs que tu ni as fait souffrir^ à présent que je nai plus d espérance de vivre, f irai accuser F innocence et fhonneur d'une Jemme ver^ tueuse, en qui je n'ai jamais connu d'autre tache que de t' avoir aimé. Va, monstre ^ ajouta-t-il en lui crachant au visage, retire^toi, et laisse^moi mourir en paix. Glebow expira un quart d'heure après ; le czar lui fit ensuite couper la tête, la prit par les cheveux , et , ?a montrant au peuple , s'oublia assez pour la charger encore d'imprécations.

Quelque-désir qu'il eût de condamner Eudoxie , il ne voulut pas se charger lui-même du jugement , et le renvoya à une assemblée d'évêques et de prêtres , qui se bornèrent à la condamner à recevoir la discipline par les mains de deux religieuses ; ce qui s'exécuta en plein chapitre , après quoi elle fut •conduite dans un couvent sur le bord du lac Ladoga. La princesse Marie , sœur du czar , fut condamnée , comme complice d'Eudoxie , k recevoir cent coups de baguette , qui lui furent appliqués sur les reins, en présence du czar et de toute la cour, qui avait eu ordre d^j assister. Elle fut ensuite enfermée dan^ le chÀteau de Schlusselbourg , oii elle mourut peu de temps après. Les confesseurs et domestiques des deux princesses , après avoir été fouettés publiquement par le bourreau , et qu'on leur eut fendu le nés et coupé le bout de la langue , furent envoyés en Sibérie.

Le czar procéda ensuite au jugement de son fils. On sait qu'il fut condamné à mort , et que son arrêt et sa grâce , qui lui furent annoncés presque en même temps , lui causèrent une révolution

s! violente, c{u^il mourat le jour suivant. Le czar manda aux ministres qu'il avait dans Içs différentes cours (i), que son fils était mort d'une apoplexie causée par le saisissement qu'il avait éprouvé. Quelques personnes , qui paraissent instruites , prétendent que le czar dit au chirurgien qui fut appelé pour saigner le malheureux prince : Comme la révolution a été terrible , oui^rez les quatre veines. Ainsi le remède serait devenu l'exécution de l'arrêt. Le corps du czarovits fut exposé à visage découvert , pendant quatre jours , à tous les regards , et ensuite inhumé dans la citadelle , en présence du czar et de la czarine. Cette princesse avait prié le père d'accorder la grâce au fils , de ne pas même lui prononcer l'arrêt, et de se contenter de lui faire prendre le firoc. Une telle prière /l'est nullement incompatible avec le désir et la certitude de ne nen obtenir.

Les jésuites, qui s'étaient glissés en Russie, et qui cherchaient à s'y établir , furent chassés à cette occasion.

Eudoxie passa six ans , c'est-à-dire , le reste de la vie du czar , dans une chambre^ au pain et à l'eau, avec quelques liqueurs. Après la mort de ce prince , la czarine Catherine la fit transférer dans un cachot de la forteresse de Schlusselbourg , seule avec une vieille naine pour la servir , et qu'elle était souvent réduite à servir elle-même , suivant les infirmités qu'elles éprouvaient l'une et l'autre.

Pierre , après avoir sacrifié son fils aine , eut la douleur de perdre celui qu'il avait eu de Catherine , et fait reconnaître pour héritier de l'empire. Il fut tué d'un coup de tonnerre entre les . bras de sa nourrice. Au chagrin qu'il en ressentait se joignit l'humeur que donne ordinairement l'altération de la santé aux hommes accoutumés à l'action , et qui ont joui constamment de toutes leurs facultés. La czarine en éprouvait quelquefois des bour-. rasques; la plus violenta de toutes précéda de peu de temps la mort du czar.Ce prince crut remarquer entre Catherine et un chambellan qu'elle avait, nommé Moens (2) , beau et bien fait , des familiarités très-vives. Soit qu'il n'osât manifester sa jalousie, soit qu'il ne voulût pas déshonorer sa famille, il employa , pour faire périr Moens, un prétexte qui devrait être une loi sous un prince juste. Il n'est que trop ordinaire de rencontrer dans les cours de ces gens qui , par une concussion vile et sourde , vendent leur crédit à ceux qui le réclament. Pierre avait défendu , sous peine de

(1) La lettre du cur au prince Rourakin, son ministre en France, sur Parrét de condamnation, et sa perplexité snr Pexëcntion, est du 5 juillet 1718 ; et celle oii il maq^e la mort est du 7 da même mois.

(a) J'ignore ti Moutcn on Moens éuit frère on parent de la Moens que 1« cxar avait aiifice; mais ce Moens avait une soeur dame d*atOdr de la cxariuc.

mort, à tout homme en place de recevoir aucun présent. Il n'est pas difficile de trouver à cet égard des coupables , et la loi était apparemment. restée sans exécution, puisqu'elle avait été renouvelée plusieurs fois. Le czar jugea à propos d'en faire l'application au chambellan ; et , pour dérober d'autant mieux au public la connaissance du vrai motif de celte sévérité , la sœur de Moëns, impliquée dans l'accusation, fut simplement condamnée à recevoir quelques coups de knout ; mais son frère fut décapité , et sa tcte resta sur une pique jusqu'à la mort du czar. On trouva après l'exécution le portrait de l'impératrice dans les habits du malheureux chambellan. Le czar , quelques jours après, mena Catherine avec lui dans une calèche découverte , et efifecta, à plusieurs reprises , de la faire passer auprès de la tête de Moëns, observant d'un regard cruel -l'impression que cet objet faisait sur le visage de la czarine, qui tint toujours les yeux baissés- La jalousie du mari ne pouvait tomber que sur les sentimens de sa femme ; le reste devait lui être assez indifférent , si l'on en juge par la conduite qu'il tint dans l'aventure de Villebois. C'était un gentilhomme breton, qui, partagé de peu^de biens et de beaucoup de valeur , avait cherché à se procurer du moins un peu d'aisance , en faisant la contrebande sur un petit bâtiment qu'il commandait et gouvernait lui-même contre les fermiers généraux. LeS tracasseries de la justice financière l'avaient obligé de s'expatrier. Après avoir essuyé les révolutions de la bonne et de la mauvaise fortune , le hasard le fît rencontrer par le czar sur un petit vaisseau hollandais. Une tempête assez forte pour déconcerter le pilote et l'équipage , accueillit le bâtiment. Villebois , simple passager, s'empare du gouvernail , ordonne la manœuvre, et s'en acquitte si bien que tout échappa au danger. Le czar , frappé de l'intelligence et de l'intrépidité de Villebois , qualités très-propres à plaire à ce prince , lui proposa de s'attacher à la Russie. Villebois, qui menait une vie d'aventurier, étnerecevait de vacation que des accidens , accepta le parti , et suivit un prince qui se trouvait fait pour lui, Villebois, autant que celui-ci était fait pour le prince. Le czar l'employa dans sa marine , lui confia le commandement de quelques galères, et le chargeait souvent de commissions.

Un jour , et peu de temps après son second mariage , le czar l'envoya à Strelemoitz, maison de plaisance oii était la czarine , pour lui communiquer une affaire dont elle seule devait avoir connaissance. Le commissionnaire aimait à boire , l'ivresse le rendait violent , et le froid était sL vif , que pour y résister il but en chemin beaucoup d'eau^e^vie. La czarine était aa lit lorsqu'il arriva ; il attendit devant an poêle qu'on l'eût an-

nonce. Le passage subit du froid au chaud développa les fumées de Teau-de-vie ; de sorte qu'il était à peu près ivre lorsqu'on l'introduisit. L'impératrice ayant fait retirer ses femmes, Villebois commençait à s'acquitter de sa commission ; mais , à la vue d'une femme jeune et belle , dans un état plus que négligé , une nouvelle ivresse le saisit ; ses idées se brouillèrent ; il oublie le sujet du message, le lieu , le rang de la personne, et se précipite sur elle. Étonnée , elle crie , appelle à son secours ; mais, avant qu'il fût arrivé , tout ce qu'on eût voulu empêcher était fait. Villebois est saisi et jeté dans un cachot, oii il s'endort aussi tranquillement que s'il eût bien fait sa commission , et n'eût eu rien à se reprocher ni à craindre. Le châtiment, en e^fet , ne répondit pas à la témérité. Le czar , qui n'était qu'à cinq lieues de là , fut bientôt instruit de ce qui venait de se passer. Il arrive , et , pour consoler sa femme , que les brusques efforts de Villebois avaient blessée au point qu'il fallut la panser, il lui dit que le coupable qu'il connaissait de longue main était certainement ivre. Il le fait venir, et l'interroge sur la manière dont il a fait sa commission. Villebois, encore à demiivre , lui répond qu'il a sûrement exécuté ses ordres ; mais qu'il ne sait plus oii , quand , et comment. Quoiqu'il fût difficile qu'il .ût perdu toute idée de ce qu'il avait fait , le czar jugea à propos de l'en croire , parce qu'il s'en était plusieurs fois servi utilement , et pouvait encore l'employer. Mais par une sorte de police , et pour ne pas laisser absolument impunie une violence qui, exercée sur la femme du plus bas étage, et sous le gouvernement le plus doux, mériterait le dernier supplice, le czar se contenta d'envoyer le coupable forçat sur les galères qu'il commandait auparavant , et six mois après le rétablit dans le même poste.

La czarine lui pardonna sans doute aussi ; car dans la suite elle lui fît épouser la fille de Gluk, cet archipfétre de Riga, à qui elle avait eu obligation -dans sa jeunesse. Quand elle fut sur le trône , elle témoigna sa reconnaissance à tous ceux qui l'avaient obligée , et particulièrement à Gluk et à sa famille , qu'elle établit à la cour. Le Villebois , dont on voit quelquefois le nom dans les gazettes à l'article de Russie , pourrait bien être le fils ou le petit-fils de celui dont je viens de parler.

' De simples soupçons que le czar eut de la témérité de Moënâ le portèrent plus loin que n'avait fait l'attentat de Villebois. La mort de ce prince ayant suivi de près l'exécution du chambellan de l'impératrice, elle fut soupçonnée d'avoir hâté la mort d'un mari qui, dépérissant de jour en jour, n'en devenait que plus terrible , et dont elle redoutait les fureurs pour

elle-même. D'un auh*e côté , le prince Mensicow , aatrefoîs favori , et encore ministre du czar , mais particulièrement livré à Catherine, dont il avait été un des premiers maîtres y avait été près de succomber sous des accusations trop fondées de concussions et de tyrannies ministérielles. Il conservait encore sa place ; mais il avait perdu sa faveur , et craignait à chaque instant sa chute. L'intérêt que Catherine et lui pouvaient avoir k la mort du czar, était l'unique raison qui les en faisait soupçonner (i). Il est sûr que ce prince mourut d'un abcès à la vessie , fruit de ses débauches ; l'orgie de son dernier conclave acheva de rendre le mal incurable , et le fit périr en peu de jours.

Ainsi finit Pierre I*', plus recommandable par de grandes qualités que par des vertus. Supérieur par son esprit et ses connaissances à sa nation , il en conserva toute la barbarie dans ses mœurs. Féroce jusque dans ses plaisirs , il n'avait pas la moindre idée du respect qu'un prince se doit à lui-même. Barbara Arseniow , sœur de la femme de Ménsicovr , en peut servir d'elemple. Tu es si laide , lui dit un jour le csar , que perAO/me ne t*a jamais rien demandé : je veux t'en consoler, outre que j*aime les choses extraordinaires. Il tint parole , et cette galanterie brutale , soutenue de propos assortis , eut pour témoins ceux qui s'y trouvèrent, ///leyài/^po^, dit-il ensuite, se vanter de ses bonnes fortunes ; métis celle-ci doit se publier, ne fût-ce que pour inspirer la même charité ens^ers les pareilles de cette pauv^re Barbara. Tel fut le réformateur de la Russie, qu'où prétend avoir poli sa nation.

Jamais despotisme K^e fut plus cruel quf le sien. De simples soupçons de crime étaient souvent pour lui des preuves. Les coupables mêmes paraissaient moins abandonnés à la justice que sacrifiés à la vengeance. Il repaissait ses yeux de leurs supplices , et quelquefois en fut l'exécuteur. Il avouait qu'il n'avait pu vaincre son caractère : Tavait-il combattu ? Quelques uns de ses projets furent vastes, mais peu combinés , et au-dessus

(t) Voluii« prëcend au contraire qnt la ciarine avait no grand intérêt & la conterration de ton mari ; mais les prenves qn^il croit en 'donner , Join de dissiper les soupçons , les fortifieraient. Cathârine , dit-il , n'eiait pa$ sûre de succéder au trône. Ou croyait même qne le czar nommerait son petit* fils , Pierre , fils da cxaroriu i on sa fille alnee, Anne Petrowna , conjointement avec son mari , le duc de Holstein. Il me semble , au contraire , qoc dans ces circonsunces , Catherine aurait en le plus grand intérêt à la mort du caar , avant qu^il eût disposé de sa succeuion » d*auUni plus que , n^* ayant point encore d^facntier nomme on reconnu, elle pouvait, comme elle le fil, %c servir du crédit de Menzicow sur les troupes , pour sVmparer du Uâne à riustant de lu mort du czar.

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de ses talens. II voulait à la fois éclairer $es sujets , et appesantir le despotisme qui, heureusement, s'anéantit tôt ou tard chez les peuples éclairés , pour faire place à un gouvernement légal, aussi favorable aux princes qu'aux sujets. Mais ce n'était pas le but de Pierre I*'. Il a saisi l'imagination des hommes , et ce n'est pas l'efiet d'un mérite médiocre ; mais l'i* magination et le préjugé n'apprécient pas , comme la raison , le mérite des princes. Cependant , si on ne le compte pas papmi les grands hommes , on ne peut lui refuser une place distinguée , pour avoir mis en Europe une nation dont il voulait être le créateur , après s'être créé lui-même. Jusqu'à son règne, les Russes n'avaient point fait partie du système politique de l'Europe , et le nom du csar parait , pour la première fois en 1716, dans la liste des souverains qui s'imprime en France.

Ce conclave qu'il célébrait annuellement dans une partie de débauche , le jour des Rois , qui était aussi consacré à la bénédiction des eaux , était une dérision assez grossière de la cour de Rome. Elle n'en était que pins propre à faire impression sur un peuple également grossier à qui il voulait faire prendre en mépris le pape et l'église latine. Il avait eu autrefois quelque dessein, comme je l'ai dit ailleurs, d'y réunir l'églîie grecque; mais il avait été révolté du despotisme papal ; et dès ce moment il voulut le rendre odieux en Russie, et fortifier la barrière de séparation. Ce fut ce qui lui fit imaginer son burlesque concla\^e. Un de ses fous était élu pape , les autres étaient créés cardinaux , et l'assemblée se passait en folies et à s'enivrer.

La bénédiction des eaux s'étant faite le même jour , le plat et mercenaire écrivain le baron de Huissen, qui s'est caché sous le nom de Nestezuranoy , dit que Pierre mourut d'un catarrhe causé par le froid excessif qu'il éprouva à cette cérémonie, à laquelle il assista, dit l'auteur, avec sa piété ardh-» naire, et je n'en doute point , surtout en se préparant à son orgie. j

Dans les derniers momens de la vie du czar , les sénateurs s'étant assemblés pour délibérer sur sa succession , Mensicow fit entourer le,palais par les troupes dont il avait le commandement en qualité de feld-maréchal ; et , dès que le czar eut expiré , entra dans l'assemblée et proposa de déférer la couronne à la czarine. Le parti opposé à Menzicow, prévoyant le crédit qu'il aurait sous cette princesse , réclama en faveur du fils du czarovitz Alexis , proposa de consulter du moins le peuple assemblé dans la place , et se mettait déjà en devoir d'ouvrir les fenêtres pour cet effet, lorsque Menzicow, qui sentait le prix du momeat y dit qu'il faisait trop froid pour ouvrir les fenêtres,

et le défendit. Dans le moment , les officiers, à la tête des gardes, entrèrent dans la salle et appuyèrent Tavis du feld-maréchal ; l'archevêque de Novogorod était gagné , et celui de Plescow affirma que la veille du couronnement de la czarine, le czar avait déclaré que cette cérémonie n'était que pour la faire régner après lui. Le respect pour le prélat et surtout la vue des troupes empêchèrent d'en douter. Tous passèrent à l'avis de Menzicow, et n'osèrent le combattre ; et Catherine fut pro* clamée impératrice le même jour que le czar mourut, le a8 janvier 1725.

Catherine , peudant un règne de quinze à seize mois , prouva qu'elle était digne de succéder à son mari. £lle suivit les plans de gouvernement et ceux des établissemens qu'il avait commen* ces , ce qui ne l'empêcha pas de se délasser des affaires par quelques plaisirs. Elle prit d'abord pour amant le comte 4e Lewenvolden , et ensuite le comte de Sapieh'a (i) à qui elle maria sa nièce. Menzicow eut, sous le règne de Catherine, le principal crédit. Elle lui avait obligation ; mais la reconnaissance pèse aux princes , et il crut s'en apercevoir de la part de la czarine, qui d'ailleurs pouvait mourir, et disposer de sa succession en faveur de quelqu'un qui , ne devant rien au ministre, pourrait lui en préférer un autre. Catherine en avait le droit en vertu d'une constitution de Pierre I*^ du 16 février 1722 , dont l'observation fut jurée par tous les sujets de Russie, . et par laquelle il fut statué que les souverains de la Russie pourraient se choisi^ tel successeur qu'ils jugeraient à propos. Menzicow résolut donc, à tout événement, de se préparer un appui , en prenant des mesures plus légales que celles qu'il avait employées pour Catherine. Il entama une négociation secrète avec la cour de Vienne , pour assurer la couronne au fils du czarovitz Alexis, et neveu par sa mère de l'impératrice d'Allemagne, femme de Charles YI. Il eut soin de stipuler que le czar futur deviendrait son gendre en épousant sa fille. Ce traité ne fut pas. plus tôt conclu et signé , que Catherine mourut, et au même instant le czarovitz fut proclamé et reconnu sous le nom de Pierre II, le 17 mai 1727.

Menzicow n'avait pas oublié de faire exiler , écarter ou intimider d'avance tous ceux qui auraient pu réclamer en faveur du duc et de la duchesse de Holstein , fille aînée de Pierre I". L'un et l'autre se retirèrent dans leurs états d'Allemagne , oii la duchesse mourut l'année suivante.

La mort de Catherine , arrivée si fort à point nommé pour les projets de Menzicow , le fit violemment soupçonner de Ta-

(i) Il c'uît cousin da roi Siaiii»las et de ca femme.

Toir empoisonnée, et les présomptions en étaient si fortes , qu'elles ne firent que se fortifier dans la suite; ma^^ qui que ce soit n'eût osé l'en accuser , tant sa puissance devint redoutable. Sa première attention fut de retirer de prison Eudoxie , aïeule du nouveau czar : il iui envoya des habits et un cortège dignes de son rang, et lui demanda son agrément pour le mariage de son petit-fîls avec la princesse Menzicow, fille aînée de ce ministre. Il s'était fait créer vicaire général de l'empire. Sa fille fut fiancée avec le jeune czar, en attendant l'âge de consommer le mariage. Menzicow , craignant l'esprit inquiet d'Eudoxie^ son goût pour l'intrigue, et le crédit qu'elle pouvait prendre sur l'esprit de son petit-fils , eut assez d'adresse et d'autorité pour l'obliger à garder le voile, se contenter d'être abbesse d'un couvent de elles nobles , avec soixante mille roubles de pension. Il régnait également sur la Russie et sur son souverain , qu'il traitait même avec hauteur , lui réglant ses exercices et ses récréations, sans permettre le moindre écart sur ce qu'il lui prescrivait. Ce qu'il y a de plus dangereux pour un sujet , il se faisait craindre de son maître , se rendait odieux à la cour , et ses richesses immenses excitaient la cupidité de tous ceux qui , en le perdant , espéraient partager ses dépouilles. Sous les deux règnes précédens , une folle vanité l'avait égaré. Pour faire oublier la bassesse de son origine , il avait pris les moyens qui, par leur contraste trop frappant,, la rappelaient davantage. Il s'était fait décorer des ordres de chevalerie des princes qui avaient eu besoin de lui. Il ambitionnait fort celui du S. Esprit; et, par ménagement, au lieu de lui opposer sa naissance , on avait fondé le refus sur la différence de religion. La disgrâce qu'il avait vue de si près sous le czar Pierre I*', ne l'avait pas rendu sage. Dès qu'il s'était cru hors de toute attemte , un orgueil féroce avait succédé à la vanité. Traitant avec mépris et dureté les boyards et les ministres , il avait menacé de la roue le comte d'Osterman , pour avoir osé dans le conseil être d'un avis différent du sien. Un pouvoir précaire, souvent plus oppresseur que le légitime, est aussi plus révoltant; et, quelques précautions que prennent les tyrans, leurs successeurs échappent toujours à leurs recherches.

La princesse Elizabetli qui a régné dans la suite , et le jeune prince Dolgorouki que j'ai connu dans ma jeunesse, étaient les seuls à qui Menzicow permît de partager les récréations du czar, comme étant par leur âge moins suspects d'intngue. Mais ils servirent d'instrumens au parti qui les dirigeait. Dolgorouki couchait habituellement dans la chambré du czar , et fomentait le ressentiment du jeune monarque contre son mi-

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nistre. Celui-ci avait mené la cour à Péterhoff , maisoa de plaisance peu distante de Pétersbourg. Une nuit, le czar, conseille par Dolgorouki , s'échappa avec lui par une fenêtre ; et , traversant le jardin sans être aperçus des gardes , ils trouvèrent une escorte préparée à les recevoir , et avec laquelle le csar arriva à Pétersbourg. Il y fut reçu aux acclamations des mëcontens , c*est«à-dire , de tous ses sujets. La garde à Tinstaot fut changée , ou se joignit aux habitans ; et , lorsque Menzicow , averti de la fuite du prince et courant après lui , entra dans la ville , il vit qu'il ne lui restait plus d'espoir. Il fut arrêté à l'instant, avec ordre de se retirer à Rennebourg, une de ses terres : J'ai fait de grands crimes , dit-il en se voyant arrêté ; mais est-ce au czar à ni en punir ? Ces paroles confirmèrent les soupçons qu'on avait eus de l'empoisonnement de Catherine. Menzicow sortit de Pétersbourg avec sa famille, dans le plus brillant de ses équipages , suivi de sa mabon , et emportant ses effets les plus précieux ; mais , ce faste ayant choqué ses ennemis , il n'était pas à deux lieues , qu'un officier , à la tête d'un détachement, l'atteignit , le fit descendre de son carrosse , monter , lui , sa femme et ses enfans , chacun dans un chariot séparé , et ses équipages reprirent le chemin de Pétersbourg. A mesure qUe Menzicow s'en éloignait , on ajoutait une nouvelle humiliation à sa disgrâce. On les dépouilla des habits qu'ils portaient ,^pour leur en donner de bure. Ce fut dans cet état que lui, son fils et ses deux filles, dont l'aînée avait été fiancée avec le csar , arrivèrent 4 Yacouska , extrémité de la Sibérie. Sa femme qui , dans son élévation , avait témoigné autant de modestie et de bienfaisance que son mari avait dé* ployé d'orgueil et de dureté, succombant à la fatigue et à la douleur que lui causait l'état de ses enfans , était morte en chemin. Pour Menzicow , il ne commença d'être , ou de pa« raitre grand que dans le malheur. Il ne laissa voir que le plus ferme courage , auquel ressemble assez le désespoir d'une âme forte. Il ne lui échappa aucun murmure. Il reconnaissait 4 son égard la justice du ciel, ne s'attendrissait que sur ses enfans, et tâchait de leur inspirer des sentimens conformes â leur état actuel. Dans la chaumière qu'ils s'étaient construite au milieu de leur désert, chacun partageait le travail pour la stibsistance commune. Le père subit une nouvelle épreuve , en voyant expirer entre ses bras celle de ses filles qui avait été désignée impératrice. Il succomba enfin sous le poids de •on infortune , et sous les efforts qu'il faisait pour la soutenir, et qui araient usé les ressorts* de son âme. Il mourut de la maladie des ministres disgraciés , laissant à ses pareils une leçon

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inutile , parce qu'ils ne la reçoivent jamais que d'eux-mêmes , et quand ils n'en peuvent plus faire usage.

En effet y les Dolgorouki , qui avaient renversé et remplacé Menzicow, eurent le même sort. La sœur du jeune favori du csar fut fiancée avec le monarque ; mais le mariage n'eut pas lieu. Pierk^ II mourut de la petite vérole le 29 janvier 1730, dans la troisième année de son règne, et la quinzième de son âge.

Anne Jowano^^ma, fille du csar Jean III, frère aîné de Pierre P', veuve du duc de Courlande, et tante, à la mode de Bretagne , de Pierre II , lui succéda. Les Dolgorouki , père, mère et enfans , furent exilés en Sibérie , traités avec la même sévérité que les Menricow, et eurent la douleur de voir rappeler le fils et la fille qui en restaient. Ceux-ci , réconciliés par le malheur avec les Dolgorouki , jadis leurs ennemis et auteurs de leur ruine , leur laissèrent leur habitation en meilleur état qu'ils ne l'avaient eue d'abord, les plaignirent, et promirent d'agir pour eux autant qu'on ose le faire à la cour pour des malheureux.

La grâce accordée k Mensicow et à sa sœur n'était pas, de la part du gouvernement, absolument désintéressée; c'était pour jouir des sommes immenses que Menzicow , leur père , avait placées dans la banque de Venise et d'Amsterdam, et que les directeurs refusaient de remettre à tout autre qu'à Menricow ou à ses enfans en liberté. La csarine leur en abandonna la cinquième partie.

La czarine continua de faire rendre à Eudoxie les honneurs dus à une femme veuve et aïeute de czar , et payer la pension de soixante mille roubles. Mais elle ne survécut pas long-temps à son petit-fils ; une maladie de langueur termina ses jours , le 8 septembre 1781.

Anne régna plus de dix ans , et mourut le 27 octobre 17401 laissant la couronne à son petit neveu Yvan , fils d'Antoine Ulric , prince de Brunswick-Bevem , et d'Elisabeth de Meckelbourg , celle-ci , fille de Catherine Jowanownâ , sœur ainée de la czarine Anne. Cet enfant , si connu sous le nom du petit prince Yvan , et dont la fin a été si tragique , né le 22 août précédent , n'avait que deux mois lorsqu'il fut couronné sous le nom d'Yvan IV.

Quelques jours auparavant , la czarine sa grand'tante l'avait nommé son successeur, en vertu de la constitution de Pierre I*' du 5 février 1722 , sur le pouvoir des souverains de Russie de disposer arbitrairement de leur succession. En conséquence , il

avait été proclamé grand duc de Moscovie ; et les ministres , les gcfnéraux , les grands officiers lui avaient prêté serment. Le comte de Biren , duc dé Courlande , était nommé tégent ; mais, trois semaines après la mort de la czarine Anne , le duc et la duchesse de Brunswick, père et mëre du nouveau czar, firent enfermer Biren , prirent la régence , et laissèrent sous leur nom l'administration de l'empire au grand chancelier comte d'Osterman.

Cette espèce de règne ne fut que de quatorze mois. La nuit du 5 au 6 décembre 1731 , Elisabeth Pelrowna, conseillée par un Français, nommé Lestoc, son chirurgien, et à la tête de huit grenadiers, se transporte aux casernes des gardes, les engage à la suivre, marche au palais , fait arrêter le duc et la duchesse de Bevern , les comtes d'Osterman et de Munich , entre dans la chambre du jeune czar, le prend dans ses bras, le baise , et , le confiant à ses gens affidés , recommande qu'on en ait le plus grand soin, et qu'il ne soit exposé à d'autre malheur que la perte de la couronne. A six heures du matin la révolution était terminée ; et, sans répandre une goutte de sang , Elisabeth fut reconnue impératrice par tous les ordres de l'État.

Son entreprise était d'autant plus juste , que Pierre I*' avait , par une disposition testamentaire , ordonné que , si le czar son petit-fils mourait sans enfans , la princesse Elisabeth Pelrowna succéderait à ce prince. Le comte d'Osterman , grand chancelier, avait soustrait ce testament. Mais une copie s'en étant trouvée, Osterman avoua son crime, et fut condamné à perdre la tête. Elisabeth lui fit grâce ai la vie , et se contenta de l'exiler en Sibérie oii il est mort. Quelque coupable que ce ministre fût envers cette princesse, elle ne voulut pas manquer au vœu qu^elle avait fait, de né permettre sous son règne aucune exécution à mort. Si elle montra de la clémence envers Osterman, elle eut peu de reconnaissance pour Lestoc , qui avait eu à, la révolution plus de part que personne. Il fut exilé en Sibérie par les intrigues du chancelier Bestuchef et d'Apraxin, président du collège de guerre^ qui se partagèrent les affaires. Il était d'autant plus facile de s'en emparer , qu'Elisabeth ne s'était déterminée* à monter sur le trône que pour se livrer sans contrainte aux plaisirs dont elle a été uniquement occupée pendant plus de vingt-un ans de règne (i). Ses favoris, qu'elle variait et qui lui

(i) Il avait fallu user presque de violence, c'cst^-dire , rintimider , pour la placer sur le trône. Lestoc, la nurt même de la révolution, ne triompha de la crainte de cette princesse sur les suites de rcntrepi ise , qu'en lui inspirant une frayeur plus forte. 11 lui présenta un dessin oii Ton voyait , d'un

étaient plus chers que ses ministres, faisaient tous la plus grande fortune. Telle a été celle des deux frères Razomouski, cosaques d'une naissance obcure , mais jeunes , beaux et bien faits , qualités fort recommandables auprès d'Elisabeth. Ce fut à pareil titre que Ziervers, fils d'un laquais du feu duc de Biren , fut fait comte , et envoyé à Vienne dans des occasions d'éclat. L'intrigue de Peters Schevalow , et la figure de son cousin Y van Schevalow portèrent l'un et l'autre au plus haut degré de faveur. Le premier commença à se faire jour en épousant une favorite de l'impératrice ; il plaçf ensuite son cousin auprès d'elle en qualité de page , bien sûr de ce qui en arriverait. Celui-ci , devenu chambellan et favori de sa maîtresse à tous les titres , eut et procura à son cousin beaucoup de part dans le gouvernement. Peters formait les projets , et Yvan les faisait adopter. Ces deux nouveaux comtes se firent bientôt adjoindre à Bestuchef et Apraxîn qui , n'osant lutter de crédit, furent obligés de s'y soumettre. Yvan Schevalow avait auprès de lui un secrétaire dont la cour de France aurait pu tirer un grand parti pour détacher la Russie 4e l'Angleterre, par la confiance que son maître avait en lui, eten profitant de lahaine de la femme de Peters Schevalow contre Bestuchef, dévoué aux Anglais. Ce secrétaire était Français, fils d'un conseiller de Metz , nommé Eschoudy. Le dérangement de sa conduite l'avait fait quitter sa patrie sous le nom de chevalier de Lussy. Après avoir parcouru l'Europe en aventurier, il fut obligé d'entrer dans la troupe des comédiens français d'Elisabeth. Il fit aussi quelques romans et un journal intitulé : Le Parnasse français. Ses talens et la facilité avec laquelle il parlait plusieurs langues , l'ayant fait connaître d'Yvan Schevalow, ce favori le tira de la comédie , lui fit donner la place de secrétaire de l'académie , et le prit en même temps pour le sien , sous le nom de comte de Putelange. S'il vit encore, il ne peut guère a\oir que quarante ans ( en 1764 )•

Elisabeth avait fait reconnaître pour ^n successeur le duc de Holstein-Gottorp , fils unique d'Anne Petrowna sa sœur ainée , marié à Catherine d' Anhalt- Zerbst ; mais elle ne lui donna jamais aucune part au gouvernement. Le mari et la femme étaient exactement observés et surveillés par des espions ; nul étranger n'en approchait. A l'éloignement qu'Elisabeth montrait pour eux ,

côt<^ , Elisabeth sur le trâae , et Lc^toc assis à ses pieds \ et de Tautrc , cette princesse sur un échafaad , pr^'te «\ avoir la itUc tranchée , et Lestoc sur la roue. Vous awez encore en ce moment le choix, lui dit-il; demain il n*y a pfus de trône , et Véehafaatl est sûr.

Elisabeth a en huit enfans naturels, dont aucun n'a été. reconnu, et qu'une tic Ms favorites, Italicnoe, nomnicc Jouanua, prenait sur son compte.

ou la soupçonnait de vo.aloir leur préférer leur fils encore enfant , el y au défaut de celui -ci , le prince Yvan , prisonnier dans un château près d'Archangel. Quoi qu'il en soit des intentions secrètes de cette princesse, elle mourut le 5 janvier 1762; et le duc de Holstein fut proclamé le même jonr empereur, sous le nom de Pierre III.

Son règne fut court. Personne n'ignore qu'au mois de juillet de la même année, sa femme le fit arrêter; qu'il mourut peu de jours après dans sa prison d'une prétendue colique hémorroïdale, et qu'au préjudice du fils , la mère se fit proclamer impératrice sous le nom de Catherine II . N'étant pas aussi instruit des causes et des circonstances de cette révolution que des faits que j'ai rapportés jusqu'ici , je termine ii cette époque ce qui concerne la Russie. Peut^tre donnerai«je dans la suite , d'après des mémoires très-sûrs, l'état actuel de cet. empire ; et je préviens que, s'il ne se trouve pas absolument conforme a ce qui a été écrit , il n'en sera pas moins vrai.

Ml le duc et la marquise de Prie avaient trouvé dans la reine toute la reconnaissance et la complaisance qu'ils s'en étaient promises. Cette princesse, uniquement occupée du désir de plaire au roi, ne pensait nullement aux affaires ; et le roi, distrait par la chasse, les fêtes et les voyages de Chantillj, Rambouillet ou Marlj, se serait trouvé fort importuné des détails du gouvernement , ou des négociations politiques. Ainsi M. le duc , avec sa nuitresse et les Paris en sous-ordre , régnait absolument. Il allait chaque jour, à l'exemple du régent, faire sa cour au roi , lui parler sommairement de quelques affaires , comme pour y travailler avec lui, ou plutôt en sa présence. L'évêque de Fréjns ne manquait jamais de s'y trouver en tiers. Ce tiers éternel incommodait M* le duc , et déplaisait fort à la marquise , qui regrettait toujours la feuille des bénéfices, et projetait de s'en emparer sous le nom de son amant. Pour se délivrer du vieil évêque , elle imagina un moyen par lequel elle devait elle-même le remplacer, et entrer presque ouvertement dans le conseil d'état. Elle persuada son amant d'engager le roi à venir travailler ches la reine qu'il aimait alors , du moins de cet amour que sent tout jeune homme pour la première femme dont il jouit. Le préccptenr, n'ayant point là de leçons à donner , n*y suivrait pas ton élève ; de manière que , sans être trop rudement poussé , il glisserait' de sa place, et se trouverait naturellement à terre. Alors la marquise, appuyée des bontés delà reine , s'introduirait en quatrièmes , et de \k gouvernerait l'Etat. Quoique le plan lui parût admirable , le succès n'y répondit pas. 'M. le duc ayant donc un jour engagé le roi à venir travailler

chez la reine, Tévéque de Fréjus, qui l'igaorait, se rendît à l'heure ordinaire dans le cabinet du roi, qui n'en était pas encore sorti. Mais, après quelques momens, M. le duc n'arrivant point , sa majesté , sans rieu dire à l'évéque, sortit et passa chez la reine oti M. le duc s'était rendu. L'évéque, resté seul k , attendre , voyant l'heure du travail plus que passée , ne douta point qu'on n'eût voulu l'exclure. Il rentra chez lui, écrivit au roi une lettre d'un homme a/Higé , même piqué , mais tendre et respectueuse, dans laquelle il prenait congé de sa majesté , et annonçait qu'il allait finir ses jours dans la retraite. Il chargea Niert , premier valet de chambre , de remettre cette lettre , et partit aussitôt pour se rendre à Issy dans la maison des Sulpiciens, oii il allait quelquefois se délasser.

Le roi , étant rentré , reçut la lettre , et en la lisant , se crut abandonné. Ses larmes coulèrent, et, pour dérober sa douleur aux jeux de ses valets , il se réfugia dans sa garde-robe. Niert alla sur-le-champ instruire de ce qui se passait le duc de Mortemar y premier gentilhomme. Celui-ci accourut chez le roi , le trouva dans la désolation, et eut beaucoup de peine à lui faire avouer le sujet de sa douleur. Mortemar, prenant alors le ton du zèle et du dépit : Eh quoi! sire , lui dit-il , nêtes'vouspas le maitre ? faites dire à M, le duc d'ens^ojrer à Vinstant chercher M, de Fréjus^ et vous allez le res^ir. Mortemar, voyant le roi embarrassé sur l'ordre k donner, offrit de s'en charger. Le prince, fort soulagé, accepta l'offrir et Mortemar alla notifier l'ordre à M. le duc qui en fut consterné. Il voulut faire des difficultés; mais Mortemar, sentant pour lui-même le danger d'échouer dans une commission dont M. le duc le regarderait bientôt comme Fauteur, autant que le porteur de l'ordre , parla si ferme qu'il fallut obéir.

Des que l'exprès fut parti , M. le duc , la de Prie et leurs confidens, tinrent conseil sur leur position. Il y en eut un qui ouvrit l'avis d'arrêter l'évéque sur le chemin d'Issy ^ Versailles ^ et de lui faire prendre tout de suite celui d'une province éloignée , telle que la sienne, oii une lettre de cachet le retiendrait en exil. Le coup était hardi ; mais il y a apparence qu'il aurait réussi. On aurait fait accroire au roi que l'évéque aurait refusé de revenir, et se serait éloigné de lui-même. Qui que ce soit n'eût osé contredire un prince premier ministre ; et le roi étant encore fort jeune, et alors plus occupé de la reine que d'un vieux précepteur, l'absent eût été oublié. Heureusement pour l'État eu proie à une femme forcenée , tandis que le conciliabule délibérait, l'évéque arriva chez le roi, qui le reçut comme son père.

Horace Walpole , ambassadeur d'Angleterre, et frère de Robert, ministre de la même cour, cultivait beaucoup révéque de Fréjus dont il prévoyait la puissance , et sentait dcjà le crédit solide et caché. Il fut le seul qui, à la première nouvelle, courut à Issy faire à Tévéque des protestations d'amitié. Comme c'était avant le dénoûment de l'afiaire , tout défiant qu'était le vieux prélat par caractère et par expérience , il eut toujours depuis en Walpole une confiance dont celui-ci tira grand parti au préju* dice de notre marine et de notre commerce.

Après la scène que nous venons de voir , il est aisé de juger quels sentimens M. le duc et l'évéque de Fréjus eurent l'un pour l'autre. Le premier, voyant qu'il fallait désormais compter pour quelque chose un homme si cher au roi , commença à lui marquer les plus grands égards ; et l'évéque, qui n'estima jamais que le réel du crédit , évita tout air de triomphe , et continua de marquer à M. le duc le respect dû à sa naissance. Pour la marquise de Prie , fort attachée à la fortune de ce prince et nullement à sa personne , elle comprit aisément qu'il fallait renoncer à la feuille des bénéfices, et borner beaucoup d'autres prétentions. Elle fit la cour au prélat , et n'oubliait rien pour l'engager à la distinguer de M. le duc qu'on regardait, disait-elle, comme son amant , quoiqu'elle n'eût jamais été que son amie, mais qu'elle cessait de l'être , voyant l'inutilité des bons conseils qu'elle lui donnait. Il est sur que la meilleure preuve qu'elle eût pu alléguer de son peu d'amoMcpour M. le duc, était les infidélités qu'elle lui faisait ; mais il ne lui était pas si aisé de tromper le vieil évêque qu'un jeune prince. Il était bien déterminé à délivrer l'Etat de tout ce qui avait eu part au gouvernement depuis la régence , et ne tarda ]>as à l'exécuter. Il ne parait pas que M. 'le duc , avant sa chute , en eût le moindre soupçon ; car , en se retirant de lui-même, il eût évité l'exil ; et peut-être prévenu en parti l'humiliation qui accompagna la disgrâce de la marquise.

Quoi qu'il en soit , le roi devant aller à Rambouillet , oii M. le duc était nommé pour le suivre, partit le premier, en disant à. ce prince de ne se pas faire attendre ; ce qui peut-être était de trop; mais l'évéque de Fréjus avait vraisemblablement arrangé tout le plan de l'exécution et dicté jusqu'aux paroles.

A peine le roi était-il hors de Versailles , qu'un capitaine des gardes notifia à M. le duc l'ordre de se retirer à Chantilly, pendant qu'on en portait à la marquise un autre qui l'exilait à sa terre de Courbe -Épine en Normandie. Pour finir ce qui la concerue, et n'y plus revenir, elle regarda d'abord sa disgrâce comme un nuage passager. Un de ses amis particuliers, qui

dina avec elle le jour de son départ, m'a dit qu'elle lui avait demandé s'il croyait que cet exil fût long. Il était trop au fait de la cour pour en douter ; mais il lui fit une réponse consolante. Soit que l'espérance la soutint , soit que le chagrin n'étoufifàt pas en elle tout autre sentiment , une heure ayant depar^ tir, elle passa dans un cabinet oii elle avait fait venir un amant obscur, dont elle prit congé. Ils étaient apparemment trop occupés l'un de ]'autre, ou trop pressés pour songer à fermer les fenêtres ; de sorte que de celles d'une maison voisine quelques personnes furent témoins de ces tendres adieux. Elles n'en gar* dèrent pas le secret, et comme elles n'étaient pas assez près pour distinguer exactement le rival favorisé de M. le duc , et qu'elles étaient fort éloignées d'en soupçonner le secrétaire du mari, on en fit honneur et des plaisanteries au P. . . , le seul homme qu'on sût avoir dtné avec elle ce jour^là, et qui me l'a conté.

La fermeté de madame de Prie ne se soutint pas long-temps. A peine était-elle a Courbe-Épine , qu'elle apprit que sa place de dame du palais de la reine lui était ôtée et donnée à la marquise d'Alincourt. Elle vit clairement alors que c'était être chassée de la cour à n'y jamais reparaître. Le désespoir la saisit le chagrin la consumait , sans qu'elle eût même la consolation de persuader au médecin qu'elle fit venir, et à Silva , médecin de M. le duc, dont elle recevait des consultations, qu'elle fût réellement malade. Ils prétendaient toujours que ce n'était que des vapeurs ou des attaques de nerfs, maladie qui commençai^ à être à la mode, et qui a supplanté les vapeurs , et du nombre de celles dont les médecins couvrent leur ignorance. Ils n'ont pas sans doute le pronostic des morts de désespoir ; car ils avaient encore traité madame de Prie de malade imaginaire le jour qu'elle mourut, à vingt'-neuf ans, après avoir séché quinze mois dans son exil.

Du cardinal de Fleurjr,

L'évêque de Fréjus , ouvertement honoré de la confiance du roi , qu'il avait toujours eue , aurait pu se faire nommer principal ministre ; mais, satisfait d'en avoir la puissance, il en. fit supprimer le titre et les fonctions visibles , et vraisemblablement conseilla au roi de ne le jamais rétablir. Le cardinal Mazarin avait , en mourant , donné le même conseil à Lopis XIV. Le département de la guerre fut rendu à M. Le Blanc ; Pelletier des Forts eut le contrôle général des finances y et Bertelot de Montchëne , frère de madame de Prie, et pour qui elle avait fait créer une sixième place d'intendant des finances , fut obligé de s'en démettre. Toute l'administration de M. le duc fut changée; 3. » 22 .

et ceux qui furent forcés de se retirer furent censés avoir demandé leur retraite. Cest toujours ainsi que sont annoncés dans les nouvelles publiques les gens chassés de leurs places avec le plus d'éclat et souvent avec justiceAJui ne sait l'histoire que par les imprimés du temps en connaît à peine le squelette.

L'opération la plus intéressante pour le public fut la suppression du cinquantième. L'évêqùe de Fréj us, sans changer le plan du gouvernement qu'il trouvait établi, et qui aurait en besoin d'une autre forme dans la partie des finances , établit du moins une administration économique, qu'il suivit constamment dans tout le cours de sa vie , que dura son ministère. On peut lui reprocher trop de confiance dans les financiers. Il ne pouvait ignorer que leur prétendu crédit n'est que celui qu'ils tirent eux-mêmes du roi , quand ils paraissent le lui prêter. Il les soutint, faute de connaître les moyens de s'en passer, ou craignant beut-être d'entreprendre à son âge une réforme qu'il n'aurait pas le temps d^achever ou de consolider. Il y suppléa par l'ordre et l'économie , qui , dans quelque gouvernement que ce soit, doivent être la base de toute administration. Ce qu'il y a de plus essentiel pour la règle , il en donnait l'exemple. Jamais ministre ne fut si désintéressé. Il ne voulut en bénéfices que ce qui lui était nécessaire, sans rien prendre sur l'Etet, pour entretenir une maison modeste et une table frugale. Aussi sa succession eût à peine été celle d'un médiocre bourgeois, et n'aurait pas suffi à la dixième partie de la dépense du tombeau que le roi lui a fait élever. Sa mort pourrait rappeler ces temps éloigne's ou des citoyens, après avoir servi leur patrie, mouraient si pauvres , qu'elle était obligée de faire les frais de leurs funérailles. Les financiers , pour qui il avait trop de complaisance , n'auraient pourtant osé afficher le faste que nous avons vu depuis étalé par des échappés de la poussière des bureaux. Sous le ministre dont je parle, la perception était moins dure, et les paiemens plus exacts. En peu d'années , il égala la dépense à la recette , améliorant celle-ci par l'économie seule.

Comme je ne veux que rendre justice , et non faire un éloge, 5e ne dissimulerai pas qu'on reproche avec raison à ce ministre d'avoir laissé tomber la marine. Son esprit d'économie le trompa sur cet article. Sa confiance en Walpole lui fit croire qu il pourrait entretenir avec les Anglais une paix inaltérable , et en conséquence s'épargner la dépense d'une marine. Il devait sentir que' la continuité de la paix dépendait du soin qu il prenait de la conserver , qu'elle tenait à son caractère , et que des circonslances imprévues et forcées pouvaient toujours allumer la guerre isec les Apglais , nos ennemis naturels. Par une contrariété sln--

g u Hère , il craignait d'entreprendre des réformes que son grand âge ne lui permettait pas d'acheter, et en d'autres occasions il agissait comme s'il se fût crh immortel .

S'il a porté quelquefois trop loin l'économie , ceux qu'elle gênait en murmuraient, et tâchaient de persuader qu'il ne voyait l^as les choses en grand ; et mille sots , qui ne voient ni en grand ni en petit , répétaient le même propos. Mais le peuple et le bourgeois , c'est«à«dire ce qu'il y a de plus nombreux , de plus utile dans l'Etat , et en fait la base et la force , avaient à se louer d'un ministre qui gouvernait jjn royaume comme une fa-*mille. Quelque reproche qu'on puisse lui faire , il serait à désirer pour l'État qu'il n'eût que des successeurs de son caractère, avec une autorité aussi. absolue que la sienne. Ce qui enfin est décisif, on n'a pas regretté la régence, on a maudit le minstëre de M. le duc , on voudrait ressusciter son successeur, et nous savons à quoi nous en tenir sur ce que nous avons vu depuis. J'en parlerai.

L'évêque de Fréjus s'est sans doute trop occupé de la consti-^ tution , qu'il pouvait laisser à l'écart mourir avec les opposans. Mais il était presque contre nature qu'un prélat assez satisfait de sa position eût assez de hauteur pour ne pas ambitionner le cardinalat, et ne pas saisir le plus sûr moyen de l'obtenir. Il n'avait pas pris le titre de principal ministre ; il voulut du moins se procurer la décoration que ses prédécesseurs ecclésiastiques avaient eue dans sa place. On imagine bien qu'il ne trouva pas de difficulté. La première promotion de cardinaux qui devait se faire était celle des couronnes , et le roi donna sa nomination à l'évêque de Fréjus. Mais cette promotion n'était pas prochaine, et le prélat était pressé de jouir ; il fallait donc le faire nommer hors de rang par anticipation. L'agrément de l'empereur et du roi d'Espagne étant nécessaire , le roi , pour l'obtenir , leur déclara qu'il ne demandai! que d'anticiper* de peu de temps la nomination de la France , qui se trouverait remplie lors de la promotion des couronnes. Les deux princes , qui n'y perdaient rien , donnèrent leur consentement , et vraisemblablement auraient permis au pape de donner un chapeau proprio moiu à un ministre puissant , sur la reconnaissance duquel ils s'acquéraienl des droits. Mais l'évêque , à qui il importait peu qu'il y eût en France un cardinal de plus , n'y prétendait pas , et se contenta d'une distinction qui n'avait rien de trop éclatant (1). Cela était d'ailleurs de son caractère. Il avait refusé le cordon

(i) I,.* cardinardc Flcury fat nomm«f le 11 septembre 1796, et la pr<m>otion des conroones se fil en noTembre 1 737.

a^o RÈGNE

da Saint-Esprit et Tarchevéchë de Reims dan« hn temps oii tout autre en aurait été ébloui.

Sans faste, avec un 'extérieur modeste, préférant le solide à l'ostentation du pouvoir, il eu eut un plus absolu et moins contredit que Mazarîn avec ses intrigues , et Richelieu en coupant des têtes.

Un ministère de près de dix-sept années a été un heureux interrègne ; ce qui l'a suivi n'a été qu'une anarchie , et le cardinal de Fleury' me fournira moins d'événemens d'histoire dans l'intérieur de l'Etat , qu'un an de la régence. C'est que toute l'autorité fut constamment entre les mains du cardinal , et que toutes les volontés si souvent partagées entre différens ministres avec égalité de pouvoir, et dès là si pernicieuses à l'Etat, se concentrèrent dans une seule. Tout marchait sur la même ligne ; qui que ce soit de raisonnable n'osa jamais rien tenter auprès du roi contre son ministre. La reine même en sentit les conséquences. Quelque mécontente qu'elle pût être de la disgrâce du duc de Bourbon et du changement de ministère , elle ne chercha pas à influer dans le gouvernement , et se renferma dès lors dans ses devoirs, dont elle n'est sortie depuis dans aucune circonstance.

La conduite de la reine , l'obéissance des sous-mini^res , et la soumission des courtisans , me rappellent l'extravagance de quelques jeunes étourdis de la cour, qui s'avisèrent un jour de vouloir jouer un rôle. Le cardinal les avait fait admettre aux ' amusemens du roi , et dans une sorte de familiarité. Us la prirent naïvement pour de la confiance de la part de ce prince , et s'imaginèrent qu'ils pourraient se saisir du timon des aflaires. Le cardinal en fut instruit, et vraisemblablement par le roi même. Sous Richelieu , qui savait si bien faire un crime de la moindre atteinte k son autorité , et trouver des juges dont la ra(5e n'est jamais perdue , l'étourderie de ces jeunes gens aurait pu avoir des suites fâcheuses. Le cardinal de Fleurj , qui ne prenait pas les choses si fort au tragique , en rit de pitié , les traita en enfans , envoya les uns mûrir quelque temps dans leurs terres , ou devenir sages auprès de leurs pères, et en méprisa assez quelques autres pour les laisser à la cour en butte aux ridicules qu'on ne leur épargna pas. Il est inutile aujourd'hui de rechercher leurs noms : ils ne s'en sont fait depuis en aucun genre , et sont parfaitement oubliés. C'est ce qu'on appela alors la conjuration des marmousets.

On pourrait d'avance caractériser l'administration du cardinal de Fleury par une seule, observation ; c'est qu'en détaillant un mois de son ministère , on aurait le tableau de plus de seize

années.' Il faut en excepter la gaerre de 1733 et celle de 1741 y situations forcées 011 il fut plutôt entraîné qu'il ne s'j porta.

Lorsqu'aprës avoir reçu la barette des mains du roi , il vint lui faire son remerciaient , ce prince lui fit l'honneur de l'embrasser aux yeux de toute la cour , et témoigna autant de joie que le nouveau cardinal en pouvait renfermer.

Chacun crut avoir part à la reconnaissance du cardinal de Fleury , et voulut en tirer parti. Le pape s'en servit pour re« prendre sous œuvre sa constitution chancelante ; Sinrindorf , grand chancelier de l'empire , eut bientôt lieu de se savoir gré d'avoir été employé par l'empereur dans la négociation du cha-^ peau ; et le duc de Richelieu , notre ambassadeur à Vienne , d'avoir eu cette correspondance. Tous deux eurent besoin du cardinal dans une aventure qui leur était personnelle , et qui ne serait pas digne de l'histoire , si elle ne contribuait pas à fair* connaître des hommes qui jouaient un rôle dans les affaires.

L'abbé de Sinzindorf, fils du grand chancelier, le comte de Vesterloo , capitaine des hallebardiers de l'empereur , et le duc de Richelieu , étaient à Vienne en liaison de plaisirs. Un de ces imposteurs qui vivent de la crédulité de certains esprits forts, moins rares qu'on ne pense, qui croient à la magie et autres absurdités pareilles , persuada à nos trois seigneurs que , par le moyen du diable , il ferait obtenir à chacun la chose qu'il désirerait le plus. On dit que le vœu du duc était la cl^f du cœur des princes ; car il se tenait sûr de celui des femmes. Le rendezvous , pour l'évocation du diable , était dans une carrière près de Vienne. Ils s'y rendirent la nuit. C'était Tété, et les conjurations furent si longues que le jour commençait à poindre , lorsque les ouvriers qui venaient k leur travail , entendirent des cris si perçans qu'ils y coururent, et trouvèrent l'assemblée avec un homme vêtu en Arménien , noyé dans son sang ,* et rendant les derniers soupirs.

. Cétait apparemment le prétendu magicien , que ces messieurs , aussi barbares que dupes, et honteux de l'avoir été , venaient d'immoler à leur dépit. Les ouvriers , craignant d'être pris pour complices , s'enfuirent aussitôt , et allèrent faire la déclaration de ce qu'ils avaient vu. Les officiers de justice , apprenant le nom des coupables , et surtout celui de l'abbé de Sinzindorf , en donnèrent avis au chancelier, son père , qui n'oublia rien pour assoupir cette affaire. Quelque grave qu'elle fût pour tous les trois , elle intéressait plus particulièrement l'abbé de Sinzindorf , qui avait la nomination au cardinalat : et la promotion allait se faire.

Le chancelier avait acheté pour son fils cette nomination 1 d'un

abbëStrickland, Anglais , intrigant du premier ordre , qui avait trouvé le moyen de se procurer la nomination de Pologne. Tout habile qu'était StHckland , par un sort trës-commun aux intrigans , il ne jouissait pas d'une réputation bien nette ; et des mœurs peu régulières et trop connues lui faisaient craindre de ne pas voir réaliser ses espérances à Rome, oii les concurrens ont iin talent admirable pour se traverser les uns les autres. Il jugea donc à propos , pour ne pas tout perdre , de faire argent de ses droits Ott prétentions avec le grand chancelier , qui les acheta pour son fils , et qui, ayant le département des affaires étrangères, eut toutes les facilités pour le substituer à StrickUnd. Mais l'aventure de l'abbé de Sinsindorf inspirait les plus justes craintes au père et au fils. Une complicité de magie aurait été à Rome d'un plus grand scandale que les mœurs de Strickland •t l'assassinat de l'Arménien. Les crimes d'opinion , tout ab* .Nurdes qu'ils peuvent être , l'emportent sur ceux qui blessent la morale et outragent la nature.

Le chancelier étouffa, autant qu'il le put, cette affaire à Vienne, en écrivit au cardinal de Fleury , et le pria de le seconder dans cette circonstance , en soutenant le duc de Richelieu , et traitant de calomnie les bruits qui pourraient parvenir en France. Le cardinal , pour qui le chancelier venait de s'employer au sujet du chapeau , ei à qui le duc de Richelieu avait persuadé qu'il l'avait beaucoup servi , se prêta volontiers à ce qu'on désirait.

Cependant tout n'était pas encore fait ; il fallait surtout em* pécher que l'affaire ne perçât à Rome trop défavorablement pour Sinzindorf. La seule présomption de ci[ime de magie emporte excommunication. Le chancelier prit le parti d'envoyer au pape un mémoire , oii l'aventure n'était présentée que sous l'apparence d'une imprudence de jeunes gens, dont la calomnie pouvait abuser ; mais pour laquelle cependant on demandait une absolution ad cautelàm. On obtient asiez facilement à Rome une absolution quand on y reconnaît le pouvoir de la donner, et qu'un ministre puissant la demande. Elle fut donnée en particulier à l'abbé de Sinzindorf et au duc de Richelieu. Peu de temps après l'abbé obtint la pourpre ; et , pour dissiper tout soupçon , le duc fut coitapris dans la première promotion de chevaliers du Saint-Esprit , avec permission d'en porter les marques avant sA réception. A l'égard de Yesterloo qui n'avait point de père ministre , ni de crédit personnel , il fut le bouc émissaire de l'aventure , s'enfuit de Yienne , perdit son emploi , et revint en Flandre , sa patrie , vivre et mourir dans l'obscurité.

Le duc de Richelieu , après s'être tenu renfermé quelque

lempA dans soo hdlel , muni de son absolution secrète , et décoré de son cordon , se montra dans Vienne plus brillant que jamais, et détruisit une partie des soupçons par l'assurance avec laquelle ^1 les bravait. Il ne tarda pourtant pas à prendre congé, parcourut l'Italie , sans cependant passer par Rome , oii il ne se souciait pas de faire confirmer son absolution par le pape. Il osa encore moins approcher de Modëne. Les familiarités qn'il j avait eu entre la duchesse et lui, lorsqu'elle était mademoiselle de Valois , lui faisaient craindre , de la part du mari , un accès et un coup de jalousie italienne. Il reviht en France , et y fut très-bien reçu du cardinal , qui l'initia anprès du roi. Il en a toujours été asses bien accueilli , en a reçu des grâces distinguées, sans avoir jamais joui d'une certaine confiance. Nous le verrons chargé d'emplois importans ,^ avoir de brillans succès, et ne' conserver que le coup d'œil d'un homme à la mode.

Le cardinal qui , pendant tout son ministère, n'a jamais cessé de travailler à conserver ou rétablir la paix dans le royaume , s'occupait aussi du soin de l'entretenir chez toutes les autres puissances de l'Europe. Il savait , et personne ne l'ignore , qu'elles n'entrent jamais en guerre les unes contre les antres , sans -que la France y soit entraînée par quelque circonstance. Il s'appliqua donc , et parvint à concilier les intérêts de l'empereur , de l'Angleterre , de l'Espagne , et de leurs alliés. Le assentiment de la cour de Madrid contre la France sur le renvoi de l'infante attira particulièrement l'attention du cardinal. L'accouchement de la reine d'Espagne fut l'occasion qu'on saisit pour entamer la réconciliation. Le roi écrivit aussitôt k son oncle, sur la naissance de l'infant, une lettre de félicitation et d'amitié dont Philippe fut si touché , qu'il déclara sur-le-champ que la réconciliation était faite. La reine n'était pas si aisée à ramener, et, quoiqu'elle fut obligée de contraindre ses sentimens, il fallut que le comte de Rothemboarg , chargé de porter k l'infant le cordon du Saint-Esprit , se soumît k des formalités qui auraient été humiliantes , si elles n'eussent pas été puériles , et uniquement destinées k apaiser la reine comme un enfant. Elle exigea que, dans une audience particulière que le roiet elle donneraient au comte de Rothembourg , il se mît à genoux en entrant , en les priant d'oublier les torts denotre précédent ministère. La reine, assise à côté du roi , et occupée d'un ouvrage de femme, ne leva pas les yeux sur l'ambassadeur lorsqu'il entra , et ne parut pas seulement y faire attention ; mais le roi le fit relever, et le présentant à la reine , la pria de ne plus considérer en France qu'un roi son neveu et l'union qui devait être entre les deux couronnes. Philippe V fut toujours si attaché à sa maisoii , que sa reconf 9

ciliation fut sincère ; la reîne , paraissant par degrés oublier son ressentiment , en montra toujours assez pour persuader combien on avait à réparer avec elle ^ et tirer de la France les plus grands services pour les infans.

C'est ici le lieu de parler de l'altération qui parut dans l'esprit de Philippe. Quoique le public sût confusément la mélancolie où le roi était plongé , peu de personnes en connaissaient les accidens. Les entrées particulières , que la reine ne pouvait pas toujours éviter d'accorder à nos ministres » comme ambassadeurs de famille , les mit à portée de rendre à notre cour compte de l'état du roi d'Espagne. D'ailleurs , ce prince voulait quelquefois les voir dans des momens oii la reine aurait voulu les écarter , et d'autres fois la reine était forcée de recourir à eux dans des circonstances ou il lui deveoait nécessaire de tout avouer. Les dépêches du comte de Rothembourg et du marquis , depuis maréchal de BrancaSy nos ambassadeurs , offrent le triste tableau de l'intérieur de la cour d'Espagne.

On a vu que Philippe , élevé dans un respect craintif devant le roi , et la soumission à l'égard d'un frère dont il pouvait devenir le sujet , avait contracté un caractère d'obéissance pour quiconque entreprendrait de le gouverner. La princesse des Ur-> sins s'en était prévalue ; et la reine ^ en la chassant, n'eut qu'à suivre un plan tracé. La solitude dans laquelle ce pnace était continuellement retenu , le jeta dans une mélancolie et des vapeurs qui allaient jusqu'à la folie. Sans aucune incommodité apparente , il était quelquefois six mois sans vouloir quitter le lit, se faire raser, couper les ongles , ni changer de linge ; et , lorsque sa chemise tombait de pouriture , il n'en prenait point que la reine n'eût portée , de peur , disait-il , qu'on ne Fempoîsonnât dans une autre. Il mangeait, digérait, dormait bien , quoiqu'à des heures différentes. Celles de la messe qui se disait dans sa chambre, n'étaient pas plus réglées. Un jour^c'était le matin ; le lendemain , à sept heures du soir. L'hiver, sans feu, il faisait ouvrir les fenêtres, et les faisait fermer certains jours brûlaos de l'été ; au point qu'on gelait ou qu'on étouffait dans sa chambre, sans qu'il en parût affecté. Il supportait trois couvertures de flanelle dans les plus grandes chaleurs , rejetait la plus légère dans le froid le plus vif, et se montrait d'une manière assez indécente. Tant qu'il gardait le lit , il ne se confessait point ; mais il marmottait quelquefois des prières.

Quand il se levait , il aurait pu marcher sans appui , si la doidenr que les ongles allongés de ses pieds lui faisaient dans sa chaussure , ne l'en eût empêché. Avec ses ongles longs , tranchans et durs ^ il se déchirait en dormant , et prétendait ensuite

DE LOUIS XV. 34'ï

qu'on avait profité de son sommeil pour le blesser ; d'autres fois, que des scorpions étaient autour de lui et le piquaient. Dan» des momens il se croyait mort, et demandait pourquoi on ne l'enterrait pas. Il gardait pendant plusieurs jours un morne silence, et sortait souvent de cette ti;istes8e par des fureurs, frappant, égratignant la reine , son confesseur , son médecin et ceux qui se trouvaient auprès de lui , se mordant les bras avec des cris effrayans. On lui demandait ce qu'il sentait. Rien , disait-il ; et, un moment après ^ chantait ou retombait dans la rêverie. Il lui arrivait de se lever brusquement dans la nuit, et voulait sortir en chemise et nus pieds. La reine courait pour le ramener, alors il la frappait au point qu'elle était souvent meurtrie de coups.

Après avoir gardé le lit des mois entiers , dans la plus horrible malpropreté, il en passait autant sans vouloir se coucher, dormant dans son fauteuil , de sorte que ses jambes , toujours pendantes , en devenaient enflées. Quoiqu'il fit peu d'exercice , son ordinaire était très-fort ; il voulait les alimens les plus substantiels , les viandes les plus solides ; k dix heures du matin il prenait uii consommé , dînait à midi , mangeait pendant deux heures , s'endormait ensuite pendant cinq ou six , sans quitter la table , mangeait à son réveil six ou sept biscuits , et prenait à onze heures un fort consommé.

Il changeait et dérangeait les fonctions de jour et de nuit , se couchant à dix heures du matin , dînant dans sou lit , travaillant avec quelques ministres , et se relevant à cinq heures pour la messe. Il dormait quelquefois douze ou quatorze heures , et le lendemain ne s'assoupissait que quelques minutes. Il se faisait apporter sur son lit plusieurs bréviaires , et faisait réciter par la reine les psaumes ou antiennes qu'il lui indiquait , pris alternativement des uns et des autres. Au milieu do ces pratiques dévotes , il s'aperçut un jour que sa chienne était chaude , envoya chercher mi chien , la fit couvrir devant une assemblée de cinquante personnes , et s'étendit sur la génération en discours plus «aies que sa vans. Dans d'autres occasions , sa dévotion ne l'empêchait pas de tenir des propos très-gaillards. Je ne m'arrêterai pas davantage sur des alternatives de iblie et de raison. Je supprime des détails aussi fatigans pour moi que les extraits des dépêches (i) le seraient pour les lecteurs, si jamais ceci paraissait.

Il fallait que Philippe V fût du plus fort tempérament pour ne pas succomber à sa manière de vivre et aux remèdes qu'il ima-

(i) Particulièrement de celles des I*^8, ii mars^ 3 avril 1708, 34 mai 1739, juillet lySo, etc.

ginait. H prenait une botle de th ^riaque k la fois pendant plusieurs jours de suite , disant que ses médecins étaient des coquins qui soutenaient qu'il n'était pas malade , quoiqu'il se sentit près de sa mort, qui arriverait bientôt.

Malgré ses égaremens , il conservait pour les affaires le sens le plus droit et la mémoire la plus sAre. Il refusa un jour une affaire qu'on lui proposait. Il j- a un an ^ dit-il , que je Vai re-^ jetée. Ses vapeurs se dissipèrent apparemment dans la suite; car je ne trouve ces détails que dans les lettres du comte de Rothembourg et du marquis de Brancas, qui se succédèrent dans l'ambassade d'Espagne.

Je remarquerai encore que le tempérament violent de Phi*lippe pour les femmes s'étant fort affaibli, la reine fut privée d'une grande ressource pour le gouverner ; et la nature ne la servant plus si bien , elle recourut , dit-on , à des remèdes ei^citans qui produisent rarement leur effet. Elle s'en servit inutitilement un jour (i) pour inspirer des désirs, bien résolue de ne les pas satisfaire qu'elle n'eût obtenu ce qu'elle voulait. Il s'agissait d'engager le roi à travailler avec Patino , que ce prince avait pris en aversion. Il battit très-rudement la reine à cette occasion, la traitant de malheureuse , qui , non contente d'avoir ruiné son royaume, voulait attaquer son honneur et sa gloire. Pour se ])ersoader sans doute qu'il avait raison dans ses violences, après ravoir battue, il l'obligea un jour à lui demander pardon. Je veux , disait-il à ses domestiques, quelle se défasse fie ses quatre évangélistes. Il appelait ainsi Patino , le marquis Scoti , l'archevêque d'Amida , confesseur de la reine , et la camériste Pelle-* grine. Le roi entrait en fureur k leur sujet. A ces emportemens succédaient souvent des propos aigres qui marquaient encore plus que des fureurs , un cœur ulcéré , une Ame aliénée. On. jugeait, au commerce intérieur du |t)i et de la reine, qu'elle n'avait dû qu'au tempérament ardent de son mari , que la dévotion seule rendait fidèle , un crédit soutenu deptris par la force de l'habitude. Philippe était dans cette sorte d'esclavage dont on secoue la chaîne par dépit , sans pouvoir et même sans vouloir absolument la rompre.

Quoique Philippe aimât tous ses en fans , il affectait souvent de dire devant la reine que Ferdinand > fils de sa première femme, était le meilleur de tous. Ce prince relevant de maladie , la reine lui marqua devant le roi la plus grande joie de son rétablisse méat ; et le roi , par un cUn-d'œil et un sourire amer , fit entendre à son fils qu'elle le trompait. Elle est, disait-il, d'une fausseté

(t) Le cnrdinoMe FIcnry , dans use de ses lettres da mois d'août 1710, prétendait que Philippe V e'tait alors absolument nul.

inouie. Elle haïssait en effet le prince Ferdinand , quoiqu'il lui témoignât la plus grande soumission; mais son tort était de vivre et d'être destiné à régner sur les enfans du second lit et sur elle-même ; ce qui était continuellement sur le point d'arriver. Depuis la mort de Louis \", , en faveur de qui Philippe avait abdiqué , il conservait le désir d'une nouvelle abdication que la reine redoutait. Il écrivait un jour (mai 1^29) au président de Castille d'assembler le conseil , d'y déclarer son abdication , et qu'on eût à reconnaître pour roi le prince des Asturies, Ferdinand . La reine, qui en fut informée, se jeta aux pieds de son mari , et à force de larmes l'engagea à consulter du moins le marquis de Brancas, alors notre ambassadeur. Le marquis l'exhorta, au nom du roi de France, à garder la^ couronne; et Philippe, sur qui ce nom de chef de sa maison était trës*puissant , se laissa persuader , se fit rapporter le billet et le déchira. Le maréchal de Tessé avait rendu le même service à4a reine, après la mort de Louis I''., en engageant, au nom de la France, Philippe à reprendre la couronne. Son amour et même son respect pour la branche aînée de sa maison étaient tels, qu'au plus fort de ses vapeurs , ayant appris la naissance du dauphin , il sortit à l'instant du lit oii il était depuis plusieurs mois, se fit raser, décrasser , vêtir magnifiquement , et fut de la plus grande gaieté.

Depuis l'orage que le marquis de Brancas avait calmé, la reine ne laissait au roi ni plume ni encre, et, pour le distraire, elle lui fournissait de petits pinceaux de papier roulé , et des lumignons de bougie délayés dans de l'eau , au moyen de quoi il s'amusait à dessiner. Mais si la reine l'empêchait d'abdiquer , elle ne pouvait lui en faire perdre le désir, et c'était un combat perpétuel.

Philippe , en voulant cesser de régner , et ne régnant pas en effet , n'en était pas moins jaloux de son autorité. Comme tous les princes faibles qui , se trouvant incapables de l'exercer dans les choses importantes , s'imaginent d'en faire montre dans les bagatelles , Philippe disait quelquefois qu'il était le maître , et le J;>rouvait par quelque puérilité. Par exemple , étant au port de Mainte-Marie , dans sa galère , près de partir , il vit lever l'ancre , demanda pourquoi cela se faisait sans son ordre, la fit rejeter, et relever une minute après. ,

Comme il sentait qu'il n'avait pas un ministre qui fAt proprement de son choix, il lenr marquait souvent de l'humenr. S'il soupçonnait, en signant les expéditions, qu'ils en affectionnaient quelqu'une préfêrablement à d'autres , il les mêlait toutes avant . de signer, ou mettait sous la liasse celles qu'il trouvait dessus , et les renvoyait à un antre travail. Il brusquait ceux, tels que

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PatinA , en qui il royait des talens dont ils pouvaient abuser. Il traitait beaucoup mieux les plus bornés, qu'il supposait plus honnêtes gens. C'est une bête , en parlant de quelqu'un d'eux , mais c'est un bon homme: opinion assez commune , souvent trësfausse , et fort utile aux sots.

La reine avait de Teiprît naturel , mais sans la moindre culture ; l'avait souvent faux, et la passion l'égarait encore. Cherchant toujours son intérêt personnel, elle s'y trompait dans bien des occasions, et prenait de fausses routes pour j parvenir. Elle avait de l'ambition, sans élévation d'âme. Incapable d'affaires , faute de connaissances , les défiances et les soupçons faisaient toute sa prudence. Elle avait la finesse et le manège des gens du peuple. Violente par caractère, elle se contenait par intérêt. Employant l'artifice où la candeur l'eût mieux servie , elle sup* posait toujours qu'on voulait la tronfper , parce qu'elle en avait le dessein. Elle aimait les rapports, disposition , dans un prince , qui remplit sa cour de délateurs. Jusqu'au moment de son mariage, elle avait eu le cœur autrichien. Sa fortune dut naturellement le changer à cet égard ; mais à sa haine contre la France succéda une jalousie plus préjudiciable pour nous en Espagne qu'une haine impuissante à Parme. Elle rechercha la France par nécessité , et aurait désiré, "dans l'union des deux couronnes , que tous les efforts fussent mutuels ou supérieurs de notre part , et les intérêts séparés.

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