CHAPITRÉ IV
// est non^seulement possible , mais encore très-facile de mettre dans la manutention des corvées une telle règle , que les peuples rCen soient point foulés^ ni F agriculture dérangée. .
Je renonce à mon système, et j'en fais amende honorable k mon critique , si l'on ne peut éviter que la corvée jette le désordre dans Tagricullure, et s'il est vrai, ainsi qu'il l'a dit (p. 200), « qu'il n'en soit point de ce genre de travail comme de Fanti^
(a)T. piiri. II,p.457.
» moine qu'on peut rendre salutaire par des préparations et » des doses mesurées : » je pense, au contraire , que la comparaison ne trouva jamais à s'exercer sur deux sujets qui lui aient fourni plus de traits de parité.
L'antimoine sortant du minéral est un poison. On en peut dire autant de la corvée , en la prenant à son origine , sous la tyrannie des Romains, et sous l'avare persécution des seigneurs français.
Les premières préparations de l'antimoine ne l'ayant dépouillé que grossièrement de ses parties vénéneuses , il fit de grands ravages dans la société. Il en arriva de même de la première application qu'on fit des corvées à la réparation des chemins.
Le cri public s'éleva contre l'émétique , sur ses épreuves funestes. La satire se déchaîna contre les sectateurs d'un remède si pernicieux , et la justice elle-même «rut devoir opposer des barrières à ses progrès. La corvée n'a pas éprouvé de moindres cpntradictions , par ces motifs également spécieux. Vomi des Jiommes l'a foudroyée dans les trois premières parties de son livre politico-moral , et les remontrances des cours supérieures ne l'ont pas traitée avec plus de ménagement.
Dans le fort de la dispute qui partageait le public et la Faculté il parut un livre qui lava l'émétique des homicides qu'on lui reprochait, qui prouva qu'on attribuait mal-à-propos au remède, les vices qui ne procédaient que de l'ignorance ou de l'avarice des chimistes et des médecins : la corvée a pareillement trouvé un défenseur, à la vérité moins habile que l'auteur du stibii nexœ vindictœ, mais aussi pourvu de solides raisons.
Depuis l'époque de cette première apologie l'émétique se perfectionna , et triompha. Les Patins et leurs adhérans de la vieille école furent décriés , et leur sirop de roses pâles respué. L'Essai sur la Voirie a dessillé les yeux des magistrats les plus indisposés. Le ministère en a mieux senti la nécessité de modérer la corvée , et la facilité d'y réussir. Le public scandalisé par l'incivilité de la satire .à laquelle je réponds, en a marqué son indignation autant que sa surprise , et il a bientôt sent l'illusion qu'on avait tenté de faire à sa crédulité. Cette réponse achèvera de le convaincre, et j'ose prédire , sur la foi que j'ai aux lumières du gouvernement , qu'en réglant la corvée sur mes principes , il la fera friompher pour le salut de l'État , à la satisfaction du peuple ; et qu'à cet égard le sirop de la bénigne sociabilité sera traité comme celui des roses pâles. Guy Patin avait de l'esprit et il était rempli d'une belle érudition : on ne • pouvait lui reprocher que de n'être pas bon médecin. Vami des hommes lui ressemble exactement dans les deux premier^
points, et je crains qu'ii ne lui soit pas ^ssez dissemblable dans le dernier.
Il ne me reste qu'à faire voir la parité qu'il j a des préparations et des doses mesurées de l'émétique, à celle de la corvée.
Les ingénieurs des ponts et chaussées sont les chimistes de celle-ci ; et je défie que dans aucun corps, on en trouve de plus capables en général. Si leurs plans et leurs profils sont fidèles ; si leurs détails estimatifs sont justes; si leurs répartitions de tâches sont exactes , la dépuration du minéral est certaine. Mais à quoi sert cette estimation à tant la toise, ii tant le pied , pour un ouvrage qu'on ne paie point , dira peut-être le critique; c'est que le pied de décombre ou de déblais vaut souvent plus , en certains espaces, que la toise dans d'autres, et que ^a valeur imposée au volume et à la qualité de chaque portion de terrain sert toiit à la fois de tarifa la tâche du courvoyeur qui travaille, et à la taxe de celui qui , ne voulant pas travailler, donne sa tâche à faire à un autre.
Les intendans sont les médecins qui savent à quelles maladies le remède de la corvée est propre , à qi^elles il est le plus pressant de l'appliquer , comme aux routes et aux grands chemins , et à quelles il serait nuisible d'en faire usage , comme aux ciiemins de faveur. C'est aux intendans à régler par leurs ordonnances les saisons de la corvée , qui répondent au temps et aux circonstances où l'émétique doit être employé. C'est à eux d'en régler les doses , qu'on peut comparer au nombre de journées que chaque communauté doit fournir. S'ils ont pris \a peine de se transporter sur le chemin, pour en reconnaître l'état et la situation , s'ils le comparent au plan qui a dû leur en être remis , ils 'voient si, par ignorance, par caprice, ou par faveur , l'auteur de ce plan n'a pas rendu la maladie plus grave par un alignement partial ; et en indiquant un meilleur régime ils font que la guérison est plus sûre et plus prompte.
Enfin , les subdélégués sont les apothicaires qui débitent l'émétique. ^*i)s en multiplient les doses ou s'ils y mêlent des drogues perfides , ils le décrient et rendent la maladie incurable. J'ai tout dit.
Qu'il y ait des intendans qui , par un sele de novice toujours fautif, par une ambition mal entendue de faire parier d'eux à la cour, par une confiance aveugle dans leurs sou^ ordres , peut-être par des motifs moins innocens , puisque le critique le dit, ont sacrifié jusqu'ici le repos des peuples ; j^ai • fait connaître que je ne l'ignorais pas : j'en ai dit assez pour le faire convenir qu'il rC aurait pas mieux dessiné le prospectus de la première corvée moderne , et je ne suis pas plus disposé à
pardonner les abas de la dernière. Mais à quoi servirait la répétition de tous ces faits aggravés par le critique ? à prouver la nécessité d'une réforme, et à rien de plus. Est-il donc si difficile d'éviter les eicës , et ne peut*on se conduire par une sage modération qui tienne toujours la balance droite , entre l'indispensable nécessité de réparer les chemins , et la nécessité , la justice, l'humanité non moins indispensables de ménager les peuples ? Non, je le soutiens , ce milieu n'est point difficile à trouver; et quand le ministère le voudra, la fausse pitié ni l'aveugle et cruelle persécution ne feront point de coupables. J'ai tâché de le démontrer par des raisons sans réplique, il est temps de les appuyer par des preuves de fait, contre la fiction la plus hjperbolîque qui ait jamais échappé à la plume d'un écrivain.
Le critique avance (p. 81 ) « qu'il est incalculable quelle » perte ce peut être qu'une seule journée des hommes em- » ployés à l'agriculture. Qu'il est telle journée d'un laboureur » et d'un semeur, etc., qui vaut cent écus et davantage à l'Etat. » Que cette journée n'est pas plus nécessaire que celles qui
>» l'ont préparée , que celles qip la suivront qu'il est im-
» possible (p. 82) , fl moins que âtêlre Dieu^ de discerner sur cet » amas de journées, toutes libres en apparence, toutes indis- » pensablemenl assujéties en réalité , quelles sont celles qu'on » pourrait soustraire à la préparation et à la cultivation , pour M les employer en corvées. » Il rapporte ensuite les occupations d'un fermier dont le soin Xaffourrer ses bestiaux fait partie , et dit : M qu'indépendamment des travaux que je voudrais res- » ])ecter , tous les autres temps sont destinés , sont trop courts » pour les travaux et la sollicitude économique. Calculez , » ajoute-t-il (p. 84 ) , par la règle de la multiplication , k quoi » peut se monter une journée indispensablement préparait toire d'une autre journée , dont la série généalogique doit [ » aboutir à la fertilité. » A l'appui de cette curieuse instruction,
' vient le conte « d'un grain de seigle , tombé par hasard sur le
' » poussier qui environnait une fourmillière abandonnée, et
^ » qui , à la récolte, produisit t/^^o grains. ... » Il décide enfin
( p. 85) « que c'est au fermier, c'est au laboureur à connaître n l'importance de l'emploi du temps dans toutes les saisons , ^ M dans tous les jours. C'est à ces hommes recommandable^
* » ( p. 86 ) à apprécier le temps et le dommage du contre
' » temps. »
Avant que de répondre à cette dissertation, oii l'on marie de f pures sornettes à une matière sérieuse , j'observerai que pour la
f rendre aussi digne d'attention par le discours , qu'elle l'est par
elle-même, on ne pouvait la traiter avec trop de 8implicite\ Alors on ne l'aurait pas enveloppée dans les voiles du grand oeuvre, ni dans les problèmes du phénomène de la fourmillière. Il y a long-temps, de l'aveu du critique , qu'on ne fait plus un secret des mystères d'Eleusis , et qu'il ne faut être ni laboureur ni fermier, pour connaître les travaux nécessaires à l'agriculture et pour distinguer les opérations directement utiles au produit de la terre , de celles qui ne le sont qu'indirectement , par le profit que le fermier en tire, et par l'application qu'il fait de ce proHt.
Dans les premières entrent sa vigilance sur le travail de ses serviteurs ; ses soins pour la nourriture et la santé de ses bestiaux; ses attentions sur la qualité, sur la préparation et sur l'emploi de ses semences; son exactitude à bien entretenir ses équipages. Les autres comprennent ses méditations et ses diligences sur tout ce qui peut lui procurer des achats et des ventes favorables ; les idées qu'il peut se former sur quelques nouvelles branches de produit ou de commerce : mais sa tête et ses jeux suffisent à tous ces objets ; et quand ils ne laisseraient pas un instant de relâche à sa sollicitude économique^ il ne s'en suivrait pas que ses chevaux ou ses bœufs fussent toujours occupés. Quant à la science de l'art nourricier, grâces aux savans de tous les siècles qui s'en sont occupés , il ne faut être ni fermier ni laboureur pour l'apprendre ; et le critique nous le prouve glorieusement par son exemple. J'aurai moi-même la vanité de lai dire que je n'y suis point novice. Le séjour champêtre ou\c me suis retiré depuis long-temps , m'a laissé tout le loisir de m'y former par l'étude des bons principes , par la pratique , par les expériences et par de fréquens entretiens avec ces hommes r&çommandables , quoique trop souvent ignorans , obstinés et peu traitables. J'ai tiré de tous ces secours , que pour mettre la terre en bon rapport , toute la culture se réduit à fumer , parquer , marner, à bien labourer , herser, semer , sarcler; que pour en recueillir les fruits, on scie, on fauche les blés et les menus grains ; on les engerbe, on les transporte dans la grange ou au sol; qu'enfin on les bat et on les vane, suivant l'tisage de chaque climat ; qu'à l'égard des vignes, des bois, des prairies naturelles et artificielles , des arbres à cidre et à couteau, du houblon, des chanvres, des lins, etc., chacune de ces cultures 4lge des opérations particulières dont la science est à la portée de tous les cultivateurs , mais dont le rapport , plus ou moins considérable , dépend, comme .pour les grains , du plus ou du moins d'intelligence, d'application et de facultés. Reste le jardinage dont le critique n'a pas dit un mol , dont cependant 1«
Snil LA VOIRIE. 693
science est bien plus difficile , et dont ]a perfection , mille fois plus sujette aux contre-temps que le labourage , est peut-être la seule qui ne laisse point d'intervalle au repos. Aussi n'aurais -je point trouvé mauvais qu'il l'eût jugée exempte de la corvée et j'espère aussi que je ne serai point desapprouvé, si j'ose observer que cette partie de l'agriculture est d'autant plus digne des attentions du gouvernement, qu'elle entre pour plus d'un tiers dans la nourriture des hommes , et que nous y sommes novices dans le fait.
D'après tous ces raisonnemens dont l'analyse me mènerait' trop loin , reprenons les objections du critique.
Il est certain que quand tous les territoires du royaume , chacun dans sa nature propre à certaines productions par préférence à d'autres, seraient de même qualité .et sous la même température , si tous les jours de l'année étaient incessamment et sans aucune intermission employés à préparer la terre à faire germer la semence qu'on lui confie, à la conserver, eiCy il faudrait être Dieu pour discerner lequel de ces jours devrait le* plus contribuer à la fertilité ; à plus forte raison lorsqu'il n'y a pas deux arpens de terre exactement situés sous la même portion de degré , ni d'une modification absolument semblable , et qu'il y a autant de différence dans la culture que dans les moyens de cultiver. Mais comme il n'en est pas des opérations* rurales ainsi que des compositions chimiques , dont l'effet dé-' pend d'accélérer ou de retarder la fermentation par les différéns degrés de chaleur , on peut assurer que la fiction la plus étrange est celle qui réduit aux mêmes termes des êtres si peu homogènes, ou pour mieux dire, si palpablemeut opposés. Toutes les opérations du labourage préparatoire ont un rapport intime à celles du labourage productif qui renferme la semence ; mais non un rapport de progression arithmétique ; et c'est se perdre' gratuitement dans les airs , que de raisonner sur une pareille comparaison. Le fermier sait en gros ce que l'arpent doit lui produire en raison de la semence dont il est susceptible. La nature fait le reste.
Si ces réflexions ne sont pas capables de dissuader le critique , il doit au moins, céder à la représentation des faits. Je les ai interrogés dans un grand nombre de provinces, et par préférence dans celles oii le labourage est le plus multiplié, comioae au Yexin normand , oii l'on donne communément quatre labours; dans le Santerrre, la Beauce, la Franche-Comté, et jusqu'à ces provinces méridionales oii l'impôt et fesclavage des grains ne laissent presque rien du produit de la fertilité four la subsistance du malheureux propriétaire , ou il êènie
dans les larmes et moisorme dans la tristesse ': partout j'ai trouve que l'agriculture la plus laborieuse laisse au moins soixauie-dix jours libres; et j'en ai conclu que le cultivateur pouvait, sans déranger ses travaux utiles, donner douce jours à l'État, toutes mes conditions d'ailleurs réservées.
Je n'ai eu garde d'en tirer la même conséquence pour les environs de Paris , quoiqu'on n'y fasse ordinairement que trois la« bours, parce que j'ai vu que l'approvisionnement de ce gouffi-e de consommation absorbait la plus grande partie 'des jours que l'agriculture laisse libres , et même que le fermier y entretenait plus de cbevaux qu'il i^e lui en faudrait pour l'exploitation de sa ferme , si le débit de ses foins , de ses pailles , de ses pois , etc. , n'était capable de les occuper ; .aussi n'ai-je point proposé de les soumettre à la corvée à cette proximité.
De ces épreuves je suis venu aux raisoanemens qui m'ont •fourni d'autres faits également certains. Je me suis rappelé qu'en 1709, les blés furent gelés presque partout. Que fit-on dans cette cruelle extrémité , principalement au Vexin oii les fermiers sont à leur aise ? On retourna les blés et on leur substitua les, orges dont le produit enricbit ces économes industrieux , et les mit en état de faire des magistrats de leurs enfans , au détriment de l'agriculture. Qr , à l'époque de ce funeste, biver , les blés étaient semés et en pleine crue , puisqu'ils furent gelés, et il fut indispensable de trouver sur le nombre des )onmées qui restaient au laboureur, celles qu'on employa pour la semence des otages , indépendamment de celles qu'exigeaient l'avoine et les autres grains de ipars qui n'en souffrirent pas plus que tous les travaux ordinaires. Il fallait donc qu'il y eût des journées libres. Aussi n'eut-K)n aucune peine à les trouver.
Un fait qui n'est pas moins pressant et que je puis encore cer* tifîer , est l'offre spontanée d'un grand nombre de paroisses de différens pays, même de la banlieue de la capitale, de contribuer par leurs cbaroîs à la réparation des chemins qui leur étaient utiles. Offre toujours acceptée quand l'état des fonds comparé à la dépense des matériaux et de la main-d'œuvre ont pu le permettre. Je ne sais, au surplus , pourquoi je m'occupe du soin de constater ce fait du vide des journées du laboureur , puisqu'il est si connu , si public et si avoué de tous les cultivateurs , qu'en vérité le critique est le premier homme instruit par qui je l'aie vu contesté.
Examinons maintenant si la corvée personnelle , telle que je la propose, peut nuire k l'agriculture, au commerce ou k quelque autre service public.
Les bourgeois des villes taillables et des villages ont, en gêné-
ra], dans les temps de paix, assez de facultés pour payer , au-delà du tribut ordinaire , un nombre de journées proportionnel à leur taille ou à la capitation ; car Tune ou l'autre doivent servir de base à la taxe. Mais de ce que j'ai fixé à douze journées^ corvée du mapouvrier^ il ne s'ensuit pas que je veuille exiger, en argent, de tous ceux qui ne travailleront pas, le prix de douze journées. J'entends seulement qu'au total , et chacun d'eux taxé suivant ses facultés, ils me fournissent les secours nécessaires pour occuper utilement le simple manouvrier , lorsqu'il aura gratuitement rempli sa tâche.
A l'égard de celui-ci, je suppose, pour un moment, ce qui n'est pas , c'est-à-dire , qu'il s'occupe et qu'il est payé les trois quarts des jours ouvrables de l'année ; en les fixant à 280 jours , il lui en restera 70 de libres, pendant lesquels il n'aurait pas de quoi vivre, si le surplus n'y avait pourvu; et il faut nécessairement supposer qu'il ait eu cette prudence , auquel cas il peut , sans se nuire , fournir douze journées à l'État. Si l'on m'oppose, au contraire , qu'il est assez à plaindre d'avoir ce vide et de ne rien gagner, \e répondrai qu'il serait plus malheureux si je ne l'occupais point puisqu'il ne faudrait pas moins qu'il vécût dans l'oisiveté , au lieu que je lui procure un gain par le travail qu'il fera pour les autres , et qu'il participera aux remises qui seront faites à sa communauté sur la capitation , ce qui est tres-recommandé à MM. les intendans , et qu'il faut regarder comme commun à toutes les généralités.
Il ne me reste plus qu'à répondre à la question du temps que K je choisirai pour commander les corvées si à propos, que l'ab- » sence-des travailleurs n'altère point les ouvrages champêtres. » Il me suffirait , après avoir détruit l'hypothèse du plein qui ne laissait aucune journée libre , de dire que je prendrai les saisons ou cette liberté est la plus décidée, après les semences d'octobre et de mars , c'est-à-dire , en novembre , en avril et en mai. J'ajoute que je déterminerai les jours de ces mois par la plus grande convenance des paroisses , par la température et par les usages des difierens climats , l'agriculture n'étant ni la même partout , ni assujétie aux mêmes lois de territoire , de production et de commerce. Si , par exemple , je veux travailler dans le Limosin et dans l'Auvergne , je n'attendrai pas que la moitié des ouvriers en soit sortie pour se Irendre à la capitale et dans les autres provinces. C'est à la prudence des intendans à se régler sur ces circonstances et autres qui peuvent faire des exceptions à l'ordre commun , et c'est le seul chef d'instruction sur lequel le minis* ^ tère ne puisse établir de règle générale ; d'oii nous devons pré-
sumer que les États de Bretagne ont eu des raisons singulières
6i>6 SUPPLÉMENT A L'ESSAI
pour avoir assigne et fixe , comme ils l'ont fait , par une ordonnance publique du 5 novembre i ^54 y les corvées des deux saisons , en sorte que Tune dure depuis le premier mars , jusqu'au i5 de juillet, et l'autre depuis le commencement d'octobre jusqu'au i5 de décembre. Sans cela ces dispositions contrediraient absolument l'usage commun de tout le royaume ou l'on sème en octobre et en mars, et oii l'on coupe les foins en juin et en juillet. J'ai d'ailleurs observé qu'on ne devrait pas commander à la fois tous les babitans corvéables d'une paroisse , et il s'en faut bien , puisque j'ai fixé chaque appel au tiers ou au quart.
A toutes ces précautions j'ai ajouté celle qui m'a paru la plus essentielle : c'est de ne point étendre la corvée à plus de deux lieues , et quoique je n'ignorasse pas que deux et deux font quatre j suivant l'observation du critique (p.^i5), jeme suis tenu à cette distance \ non par caprice ni par trop de confiance en mes propres lumières , mais sur les décisions des dépositaires de la loi , et sur les avis des jurisconsultes. Je m'y suis arrêté comme au terme le plus raisonnable qu'on pût choisir , pour garder un juste milieu entre le soulagement dû au travail gratuit , et la nécessité d'englober dans l'arrondissement un assez grand nombre de paroisses pour faire l'ouvrage sans trop les charger , et je n'ai pas trouvé cet éloignement excessif pour des hommes accoutumés à la fatigue. Je l'ai enfin réglé sur l'indication que j'en ai prise dans une foule d'arirtf qui dis-posent, à l'égard des seigneurs (i), « que les corvées ne doivent M être exigées que pour tel nombre de lieues; que, partant \e » matin, les hommes puissent retournera leurs maisons et gîte M le même jour. » Or, le moindre nombre qu'on puisse induire de cette décision est celui de deux lieues. Plusieurs autres en donnent la raison en prononçant • que si les harnois et les M hommes sont obligés de séjourner» les seigneurs les nourri- » ront , au lieu que si les courvoyeurs peuvent retourner chex i> eux , ils seront obligés de se nourrir eux-mêmes. »
Cette explication répond aux deux objections que le critique m'a faites , Tune ci-dessus , contre la distance , et l'autre contre la prétendue inhumanité qu'il y a de faire vivre les peuples à leurs dépens , lors même qu'on ne leur donne rien pour leur travail. Il ne savait sûrement pas que la loi accorde ce droit au seigneur, sans quoi le raisonnement serait trop injuste qui donnerait moins au pouvoir législatif pour le bien de la société , qu'au propriétaire d'une terre pour son intérêt personnel.
(i) TEBmcn , Coutume de Normandie, 1. 5, cb. 3j La Rocbe Fljltiji , flot Droite seigneuriaux , cb. 3.
Au surplus, y pense-t-on bien quand on propose de nourrir un million d'ouvriers, car je ne crois pas exagérer en les portant à ce nombre, année commune , lorsque je connais plusieurs généralités , oii , avant la suspension , on en rassemblait plus de cent mille; et il paraîtra plus vraisemblable que je me tiens beaucoup au-dessous de la réalité, si l'on considère qu'il y a vmgt-un pays d'élection , non compris la généralité de Paris en sorte que si l'on forme un état estimatif de ce que chacun doit fournir, relativement à sa population , on trouvera qu'il pourrait sans effort monter à plus de i,5oo,ooo. Mais en nous bornant à la supposition d'un million d'ouvriers , et en ne leur imposant que huit journées, comme je le dirai ci-après, il en coûterait 2,000,000, quand on ne voudrait Ipur donner que le pain , qui ne peut être évalué à moins de cinq sols , sans parler des frais et des embarras de la cuisson et de la distribution. La dépense des voitures et des bétes de somme, .avec celle de leurs conducteurs, monterait encore plus haut; mais, quand on ne la porterait qu'à la même somme , il résulte de ce calcul qu'il faudrait augmenter dequatre millions le&fonds destinés aux chemins. L'État, dans la situation où nous devons le supposer à la paix , uniquement occupé du soin de soulager les peuples pourrait-il se prêter à un tel accroissement d'imposition qui ne pourrait porter que sur la taille ? Telles sont les conséquences 01^ dinaires des plaintes qui échappent à des personnes peu instruites de ces matières, qui n'en connaissent ni le fond, ni la forme; qui ne voient pas que la contribution en deniers serait plus pesante pour le peuple que la corvée , et qu'en renonçant à celle^i il faudrait renoncer à la réparation des chemins. Encore un coup il n'est point de manouvrier, si l'on excepte celui qui n^a pas de pain et que je ne soumets point à ce tribut, qui, sur soixante-dix jours d'oisiveté forcée, ne pût en fournir douze à la société pour un objet qui doit lui produire la récompense de son travail , par Faugmentation de son salaire ; et à l'égard du pauvre, non-seulement je Texempte du travail forcé, mais je pourvois à sa subsistance. Je crois donc avoir prouvé qu'en n'exigeant que douze journées de cour voyeurs, et en les employant avec toutes les précautions et restrictions que j'y ai mises dans mes essais nul homme impartial ne trouvera que mes idées puissent intéresser l'agriculture , si ce n'est par les avanUges qu'elles tendent à lui procurer. J'ai trouvé cependant, après y avoir mûrement réfléchi, que ce nombre de journées était encore trop fort , surtout par rapport aux voitures qu'on ne peut dédommager par les fonds de la corvée de représentation, et qui sont d'ailleurs trop souvent détournées par le passage des 3. ^ 45
fg8 SUPPLÉMENT A L'ESSAI
troupes 9 prîocîpalement dans les prôyinces de la pins fbrte culture. Celle réflexion m'a porté à faire toutes les recherches qui ont dépendu de moi > pour savoir , par quelques exemples , rétendue des chemins qu'on pourrait raisonnablement attendre , chaque année, du travail des communautés, quoiqne je doive sentir, par une longue expérience , que toute comparaison est fautive en ce point, puisque le plus et le moins dépendent d'une infinité de circonstances; mais si la différence est si grande de ce c6té*U, qu'elle puisse aller à l'extrême^ il est vrai, de l'autre , que l'exactitude du calcul n'est pas si essentielle en ce genre qu'on doive craindre de s'y tromper , en ce que Verreur ne peut tomber que sur le temps , et que l'incenvénieni 119 serait pas grand quand la perfection des chemins souffirirait un retardement de quelques années par le motif du plus grand soulagement des peuples. Mes soins ont été assez fructueux pour me rapporter des états d'ouvrages faits dans les deux saisons da travail , par les communautés de plusieurs provinces , qui n'ont rien de trop commun entre elles , ni pour la qualité du terrain ni pour celle des matériaux , ni enfin pour Ja population i an sorte qu'sijant formé un pied commun sur la totalité de ces états rassemblés , j'ai trouvé, par des calculs appqyés sur les avis des plus habiles gens de l'art, que le temps effectif de la corvée peut être réduit à six journées par an. Mais comme j'exige, eu même temps , que le oourvoyeur puisse regagner son ^te, qu'en bornant sa traite k deux lieues 9 il liu fitui quatre heures tant pour se rendre sur l'atriier* que pour iwx retour* ner, et que quatre heures prises sur chacune des m journées en donnent vingt-quatre , j'estime qu'on peut et qu'on doit se faire 9 pour tout 1^ royaume, une règle générale de réduire )t corvée à huit jours, sans que personne puisse les excéder sotu quelque prétexte que ce soit.
J'ajouterai qu'en diminuant ainsi d'un tiers, suj- moQ premier projet , le nombre de journées, et en se tenant sévferemeot à la distribution et à la subdivision des tâches, on pourra considérablement réduire le nomhre des employés, conuoie )'ai insinué dans mon essai qu'il convenait de le faire; et qu'au moyen de cette épargne on fera autant et plus d'ouvrage qu'auparavant, i**. En ce que l'on pourra convertir le £bnds des appointemens supprimés en outils pour les courvoyeurs, ce qui est si juste qu'on ne conçoit pas qu'il y ait des intendans asses durs pour faire user à ces pauvres gens leur gagne paùi dans le temps qu'ils travaillent sans rétribution. U n'ea est 'pas, en effet, d'une charge générale pour l'État qui astreint tous les taillablesi^ comme de la corvée due aux seigpeurs par
SUR LA VOIKIE. Ggg
quelques cen$îtairea ou vassaui , qui , suivant la barbare lurisprudence des fiefs, sont obliges de se fournir d'outils. 2^. Quand 'les comoiuDautés seront ioslruites de ce peu qu'où exige d'elles , du surcroit de soulagement qu'où leur procure , par cette fouj^niture de bons iustrumens propres à seconder leurs bras, et par la proximité du transport ajoutée k la diminution des journées, il n'j eu a point, j'ose le dire, qui ne se livre sans répugnance à un genre de contribution si utile au bien public, et dont elles retireront le premier avantage. J'en ai pour garant l'acclamation publique de certaines provinces 011 l'on donne, au jourd'hui mille bénédictions aux intendans créateurs des cheniini, au lieu que leur prétendue tyrannie était en exé^ çration au premier étabHssement qu'ils y firent des corvées. Je l'avance sur la certitude que Y»i acquise de la docilité des peuples dans d'autres départemens , ou , sur tzvnte mille ouvriers commandes, il ne s'ent pas trouvé un seul délinquant. Je le prédis enfin sur la connaissance que j'ai de requêtes sans nombre préjieutées par des communautés t appuyées de leurs seigneurs et de leurs curés, par lesquelles les uns et les autres demandaient avant la gunrre, et sollicitent même aujourd'hui livec les plus vives instances, des chemins qu'on ne leur a p<is encore profosés. S'ils ont pu marquer alors tant d'empressement , 3 ils ontfait de telles démarches dans un temps oii je con«viens moi-même qu'il subsistait encore de grunds abus dans la manutention « et si , malgré la détresse oii les a jetés le malheur des temps , ils s'offrent maintenant d'euxi-mémes à cette charge prétendue in^uf^portable , de quelle ardeur n'est-il pas à présumer que le9 peuples s'y porteront, quand ils sauront, à n'en point douter, qu'il ne dépendra plus du caprice d'un intendant ni des pirateries d'un subdélégué d'enfreindre la loi promulguée, dont le dépôt sera rendis aux cours supérieures , frein respectable, quç mille et mille bouches ont réclamé » et dont il était réservé au critique de censurer la proposition. Encore un coup, quelle différence pour le peuple, quand, au lieu de cinquante ou soixante journées qu'on est allé jusqu'à exiger , ce qui fait 9«igner le cœur , ce peuple saura qu'il en est quitte pour huit jours au plus , et qu^ les routes mi^s k l'entretien ne lui demanderont qu'une ou deux journées de son travail ; que le fermier tirera aur-lençhamp 1^ fruit de cette contribution en voiturant beaucoup plus avec deux chevaui^, qu'il ne transportait avec quatre « e^ que l'entretien de ses harpiois sera réduit à moitié. Que le critique convienne de bonne jCçi, qu'en supposant qu'il pl&t au mipist^re dV^îr égard k m^ /pjiserva-
lions , j*aurais efficacement travaillé à soulager les plus vtilcs de nos frères.
Je suis si pénètre de cette indispensable nécessité des chemins, dans le temps que l'humanité me sollicite d'un autre côté k rendre facile aux communautés le travail qu'ils exigent d'elles , que si , par les vérifications que j'ai faites , l'erreur qui exclut tout vide , et tout loisir des soins de l'agriculture , se fàt changée en vérité , j'aurais proposé comme ressource contre l'inconvénient de nuire aux travaux champêtres , la suppression d'autant de fêtes que j'exige de journées de courvoyeurs , et le critique n'aurait rien eu à m'opposer , même pour le repos qu'il trouve justement nécessaire après le travail. En effet, Dieu n'a institué qu^un seul jour dans la semaine pour ce repos , et en y ajoutant les grandes fêtes que l'église nous donne à solenniser, il en reste encore 25 à 26 dont la suppression nuirait si peu au culte et à la vraie piété, que plusieurs prélats les ont supprimées d'eux-mêmes , par le seul motif de l'utilité publique. Mais j'ai prouvé que cet expédient était superflu pour mon objet, et cependant il s'en faut bien que je le regarde comme indiffèrent au bien de l'État ; et attendu que l'abondance de ce bien ne saurait nuire, pourquoi ne proposerais-] e pas que cette suppression soit générale en faveur de l'agriculture , pour lui servir de gracieuse compensation du temps que le critique m'accuse de lui dérober? On prétend que c'est la maltôte qui Yempèche par l'intérêt qu'elle a , dans les pays d'aides , Je ^rpétuer l'ivrognerie des paysans et des^ artisans ; mais, loin de croire qu'un pareil motif fût de quelque poids auprès d'un gouvernement aussi sage que le notre , je le regarderais comme une raison de plus de hâter la réforme ]x>ur l'avantage des bonnes mœurs.
Je ne crois pas que les réflexions du critique doivent faire plus d^impression quand il dit (part, i , p. ^iS de son Traité de la Population ) qu'une fête supprimée n'est jamais que neuf heures ajoutées dans Van, La conclusion qu'il en tire , qu'une heure de sommeil, chaque jour dérobée au travail, en cont^ pose trois cent soixante^inq ; cette conclusion , dis - je , est d'abord inexacte en elle-même , parce qu'il faut déduire des heures perdues toutes celles qui tombent sur les dimanches et fêtes , et qui , allant au nombre de quatre-vingts ou environ, ne laissent plus que deux cent quatre-vingt-cinq heures à perdre. En second lieu, vingt-cinq fêtes multipliées par neuf heures , journée commune y en donnent deux cent vîng^- •inq. Ainsi la suppression de ces fêtes restituerait , k peu près.
la vol fait aa travail de l'industrie par le laxe , sans préjudice du devoir de le corriger , et touraerait en profit clair pour l'agriculture, aux ouvriers de laquelle on ne reproche pas de trop dormir. Cet objet de la suppression des fêtes ne saurait frapper que ceux qui s'en occupent par le calcul politique, parce qu'il est confondu dans les immensités d'un détail dont le gouvernement peut lui seul former au vrai le résultat : mais il n'en est pas moins sûr; et quand le critique le regarde comme indifférent , il convient , sans y prendre garde , que let huit ni les douze jours demandés pour les chemins ne sauraient nuire à l'agriculture ni au commerce, et c'est aussi ce que je crois avoir démontré. Il est donc vrai qu'il y a des .moyens d'adoucir l'antimoine des corvées , et d'en faire un remède salutaire pour l'État : mais je conviens que sa préparation ne suffit pas, qu'il faut savoir en régler les doses, et l'appliquer à propos, ce qui dépend uniquement, comme je l'ai dit plus haut, de la sagesse et de l'intelligence des intendans. J'ai asses dit dans mon essai quelles connaissances je voudrais que ces magistrats prissent la peine d'acquérir relativement aux chemins , puisqu'ils sont les bases de toute opération de détail ; et je ne me suis pas tû sur la convenance qu'il y aurait de les assujétir à des règles communes qui leur ôtassent la liberté de se conduire arbitrairement dans une partie -si essentielle au bien public. C'est Tunique moyen « d'émousser le trait dont a été » percé le cas)^ de mon critique (p. 73 ), » et qui en déchirererait de moinf tendres si les abus continuaient de régner tant par rapport aux entreprises , qu'à la manière de les exécuter.
Je ne me suis pas borné, dans le même écrit, à garantir l'agricalture des préjudices que la corvée avait pu jusque-là lui causer; j'ai^ de plus, indiqué un grand nombre d'objets de^ tructeurs dont il serait trës-avantageux que le gouvernement voulût arrêter, ou diminuer, au moins, les ravages. Si le critique n'a pas jugé à propos de m'en faire un sujet de louange , il m'a fait la grâce de ne désapprouver qu'une seule de mes idées. Cest celle que j'ai proposée contre l'instruction gratuite du bas peuple, et en particulier des paysans; .mais aussi la terrible sévérité avec laquelle il a honni ce sentiment, le venget-elle bien du suffrage tacite qu'il a donné aux autres. Quel crime, selon lui, n'ai-je pas commis en écrivant que l'instruction rend les paysans ivrognes, orgueilleux, insolens, paresseux , plaideurs , etc. ; qu'elle les pousse à se faire huissiers » clercs , commis des fermes , ou laquais ! Il einploie à me confondre , trente -cinq pages de sa critique, et cinq lignes me suffiraient peut-être pour renverser toutes ses objections , si je
702 SUPPLÉMENT A UESiSAI
n'avais d'antre desseiu ; mais l'imporlance du sujet est tell^ qull ne sera pas hors de propos de le couler à fond.
Uami des hommes, moraliste charitable, quand son amonr* propre n'y perd rien y trouve mauvais (p. iSi) que j'aie désigné par le mot de pajrsan les hommes de cette condition : il qualifie ce mot, rax^alé et dédaigneux ^ comme s'il j en avait diantre dans le fangage naturel , et qu'il fût permis aut écrivains migdireSy ainsi qu'à lui , d'exprimer métaphoriquement les étfes les pf a» simples et les plus communs : de nommer les laboureurs , pa^^ triarches , citojens notables y et en faire des consuls romains et des dictateurs. Sans doute j'aurais pu , par droit d'imitation , les appeler aratriduques , agricoles , etc. Mais le sage lecteur m'aurait , à son tour , traité à'excoriateur de la langue latiale ^ et l'aime mieux que les brocirrds4ombent sur Vami des hommes que sur moi.
Je prétends que l'instruction gratuite est contraire a la constitution de rËtat , I*. en ce qu'elle tend , Contre les lois de la hiérarchie , à multiplier les causes de la corruption des ordres , par une admission subite du bas peuple à la noblesse, au^ charges et aux dignités t admission injuste en ce qu'elle fait tort aux classes supérieures , et qu'elle en étotiffe Témolation. 2*. Qu'elle porte un préjudice sensible à la société en y causant un accroissement des professions qui sont purement à sa charge, et une diminution des professions qui lui sont les phs nécessaires , telles que PagricuUure et les arts grossiers. ^*- Qu'elle ne peut être utile , je dis en rien au corps du l^s peup\e des villes , et encore moins aux paysans , à qui , tout au contraire, elle est mortellement préjudiciable.
Vomi des hommes soutient une opinion toute opposée , ou plutôt il sacrifie l'importance de ces objets k l'illusion , qui lui persuade que l'établissement des écoles gratuites est àVUntageux, à cause que l'instruction doit être pommune h tous les sujets , sans distinction d'état ni de naissance. Yoilà du moins ce qui me paraît résulter de sa critique, et contenir autant d'erreurs qu'il a fait de raisonnemens pour l'étayer. Peu t-étre aussi ne me suis* je pas fait assez entendre , puisqu'il m'impute des senttmens de dureté que mon cœur désavoue et déteste ; et c'est ce qui m'engage à faire ma profession de foi sur ma doc^né , atant que d'entrer dans la preuve de mes propositions.
Un État monarchique dont la constitution élevertit nue barrière insurmontable entre les dignités et le mérite destitué de la naissance , serait , de tous les goovememens , le plus injuste r ce système ne pourrait être conçu que par la jalouse aristocratie. Mais une monarchie qui ouvrirait le cirque de rillasttfatioo pour
j &îre lutter l'historien contre le Aënateur , le labonreur et le matiœuYre contre le cheyalier , serait aussi monstruense par • l'indulgence , que la première l'aurait i\i par la rigueur. L'ins^^ ' titution parfaite est celle qui , gardant un juste milieu , réserve
' dam l'ordre général , aux principales classes des citoyens , les
^ grandes places et les honneurs , sans en interdire l'entrée aux
* talens rares, et aux vertus des conditions même les plus ab-
jectes ; et teHe est la nôtre : dans le temps qu'au gré de cette règle générale , elle met Achille de Harlay à la tête du sénat , elle fait, par exception, d'Amjot, fils d'un boucher, le prélat précepteur de Henri lil , qui Rappelait son maître. Mais ces exemples ne sont dus qu'au génie , contre lequel je n'ai eu garde de m'élever : je le révère trop, dans quelque tête 011 la nature l'ait placé , pour semer de^ épines sur sou passage ; et quand le critique m'en accuse (page 190) il fait trop d'injure au sens commun. « Si vous étiez né , me dit-il , sous le chaume in- » nocent , auries-vous voulu qu'on tous eût interdit la fa- » culte de devenir le pape Sixte , on tel autre qui , illustre » aujourd'hui dans l'Europe savante, n'a iû son existence qu'au » bonheur d'avoir été rencontré dans les champs par un grand » qui ne pensait pas comme vous sur rinstroctîon gratuite. » O ! mon cher critique , j'ai vu plus d'uu homme d'esprit, plus d'un favori des Muses , changer de goût dans leurs études ; quitter tout à coup les sciences dont ils avaient été les plus passionnés pour en épouser de toutes cotitraires : vous pourries bien être du nombre de ces inconstans , et avoir fait divorce avec la logique, en vous livrant aut méditations de l'économie rurale. Vous argumentez de deux faits qui militent précisément contre votre thèse , puisqu'ils sont dus l'un et l'autre à V instruction fortuite , et non à l'instruction gratuite. Il faut être j^ltts cotiséquent ; daignez doue raisonuer. d'après cette diffîiSrence absolue , et dites. ... Si lé pape Silte , et l'illustre que votas désignez , avaient ét^ confotidus dans àe% écoles de village , ' avec des pâtres stupidés , et des paysans brutattx , leurs lumières, étouffées daBS êe berceau grossier , ue les auraient rendu propres qu'à des prctfessions bornées, oii ils auraient croupi, comme tant d'autres hommes ignorés ; au lieu que , libres dans leur vol , favorisés par le hasard dont le secours a si souvent découvert des phénomènes , ils oUt dévél<nppé leur génie par une benne éducation , et pstr l'habitude de tirre avec les savans. L'un s'est élevé jusqu'à la tiare , l'autre est devenu célèbre ^ans la république des lettres , chéri des premières puissances^ et révéré de tous ceux qui , comme moi , coâûaisseut sa modestie et ses autres tertus.
7o4 f SUPPLÉMENT A L'ESSAI
Toutes les antres objections du critique sont aussi concluatffes en faveur de Tinstruction gratuite ; mais la plupart si puériles ^ qu'il doit me savoir quelque gré si je ne les relève pas. En voici qui , pour être plus sérieuses , n'en sont pas plus solides.
« Tel fils d'un pauvre paysan (a-t-il dit, p. 188) fut pauTre » long-temps , et l'eût toujours été sans V apprentissage et M Vexempîe , qui développèrent en lui le talent et la vigilance , » qui en firent un gros laboureur, m II n'y pense pas : ce raisonnement porte encore diamétralement contre lui. L'expérience de tous les pays et de tous les âges du monde ,ne prouve-t-eXle
!>as qu'on peut apprendre au bas peuple, sans le secours de ia ecture , nob<-seulement le labourage , mais des pratiques infiniment plus difficiles ? Il le dit lui-même sans y penser -, Vexempîe suffit pour cela. Et je ne pense pas, en effet, qu'il y ait beaucoup de laboureurs qui aient puisé leur savoir dans Yirgile ou dans Columelle.
Il n'est pas plus heureux quand « il m'invite piteusement â » ne pas envier, hélas ! à ce pauvre paysan la faculté de lire les i> prières qu'il va adresser en concours à l'Etre souverain ; de M connaître la morale de sa religion , et d'en instruire sa fan mille, w J'avoue que je ne m'attendais pas à ce dernier reproche : je n'aurais jamais cru faire tort aux paysans en les privant des fonctions curiales. J'avais pensé que le même catéchisme qui avait instruit les pères , de la morale de fa religion , su&raù diiz enfans. Loin de leur disputer la faculté de porter en concours leurs prières à l'Etre souverain , je les y exhorte de tout mon pouvoir ; mais je trouve plus qu'inutile qu'ils les lisent. Dieu entend le langage du cœur, dit M. Nicole, et j'ajoute que la lecture est plus propre à refroidir la foi d'un paysan , qu'à réchauffer. C'est de l'instruction vocale qu'il a besoin , et c'est de quoi il ne fut jamais si privé que depuis l'instruction gratuite , comme si elle avait décru du côté des pasteurs , en proportion de ce qu'ils en ont laissé prendre à leurs ouailles dn bercail champêtre. Jésus-Christ s'est borné à la prédication , et n'a rien écrit de sa doctrine , parce qu'il parlait au peuple , en qui, tout au contraire des honlmes éclairés et réfléchissans., elle entre mieux par l'organe de l'oreille que par celui de l'œil ; et je suis vraiment scandalisé quand je vois lesvêtemens du sacerdoce profanés par les épaules d'un villageois. Ce rustre qui,. enorgueilli de sa chape , beugle dans le sanctuaire des cantiques auxquels il n'entend rien , et que sa prononciation rend inintelligibles à tout le monde , fait gémir la vraie piété. Ce faste gros^ sier , qu'on peut nommer à juste titre un luxe scandaleux de la religion , ces parades de l'empirisme du culte , nous rappellen
les anciens théâtres sur lesquels on jouait la passion à personnages ; et la procession indécente de la Madeleine de Provence, pour laquelle le roi René abandonnait les soins de son État. On voit que je ne m'astreins pas toujours à Tordre des pages «de ^ récrit qujB j'ai à réfuter. Je les prends à mesure qu'elles se lient à mes chapitres, et je reprends ensuite celles que j'avais laissées, quand elles me paraissent dignes d'un contredit. Dans cet esprit, j'avais d'abord résolu de ne rien omettre de lapag. i76et des suivantes jusqu'à la 190 à laquelle j'ai répondu ; mais j'y ai trouvé des raisonnemens si ennuyeux et si déplacés, que j'ai craint d*en' fatiguer mes lecteurs en prolongeant inutilement cette réplique. Je me borne à présenter un échantillon des réflexions sublimes qu'elles contiennent , pour justifier le silence que je garde sur le reste.
« Dieu (dit le critique, p. 180) adonné à l'homme, sans » distinction d'état , tout ce que l'homme peut concevoir , culti- M ver , s'approprier , dans le genre de connaissances qui peuvent » le perfectionner et le rendre plus utile et plus social. » Et (p. 182) « à la réserve des qualités du cœur tout nous a été » départi ici bas, à peu près avec égalité. » Faut-il l'en croire sur ce qu'il assure qu'il Va recherché, connu et éprouvé? Quoi qu'il en soit , il conclut de ces prémisses (p. 189) , « que je » veux réduire les paysans aux facultés de l'automate. »
Je réponds humblement, comme je le dois, à la première proposition. . . Or est -il que la lecture ne peut perfectionner un paysan relativement à sa profession , ni le rendre plus utile et plus social dans le genre de connaissances dont il a besoin pour lui-même et pour la société ; donc , il serait très-superflu qu'il apprit à lire , quand il n'y aurait , d'ailleurs , aucun inconvénient , parce qu'il n'en tirerait pas un sillon plus droit , n'en laluerait pas mieux un fossé , etc. De ce qu'il a plu à Dieu de donner à l'homme l'aptitude à concevoir plusieurs choses , nonseulement il ne suit pas, mais il serait absurde d'avancer, que dans l'ordre de la société il puisse, il doive même cultiver tout ce qu'il est capable de concevoir.
Je réponds avec la même humilité à la seconde proposition , que le raisonnement en serait très-faux, quand la prétendue égalité sur laquelle on le fonde existerait réellement , parce qu'il faudrait alors distinguer l'homme du citoyen ; mais la raison nous apprend que le divin potier , en formant tous les vases de la même argile , ne leur a pas à tous attribué la même force ni les mêmes dispositions , ne les a pas tous destinés à contenir des liqueurs de la même excellence et du même prix , et ce n'est pas un des moins sages décrets de sa providence. Nous y aper-
7o6 SUPPLÉMENT A L'ESSAI
ceTons clâifftmeni que Dieu , en donnant au cœur humaîa ope pente invincible vers la société , arec une différence de goAts et de passions aussi marquée que celle des tfafts du visage , et une entière liberté dam ses actions / à prévu que la condition des hommes dans l'ordre des sociétés ne saurait être la même : que les uns j seraient destinés à commander , et les autres à obéir; les supérieurs à conduire , les inférieurs à être conduits ; ceuxci à mener une vie active et laborieuse , plusieurs, et un trop grand nombre , k ne faire que végéter ; les riches à jouir de toutes les commodités , les pauvres à vivre dii trarail de Jeurk mains : d'oii il suit que la mesure des talens acquis devait aussi être différente , et que la lecture serait au moins superflue aux paysans.
Je réplique enfin à la conclusion , qu'elle est aussi fausse que les prémisses , en ce que le bas peuple n'ayant aucun besoin de lecture pour apprendre ni pour exercef les pratiques dont il veut s'instruire , c'est le laisser jouir , dans sa sphère , de tous les droits de l'humanité , sans le priver d'aucun usage de sa rai^ son , que de borner son éducation commune à Finstruction vocale , et à l'exemple. Tant s'en faut qtré ce soit k réduire aux facultés de V automate.
Mais je ne sais si l'on me pardonnera d'avoir suivi Vomi des hommes dans ses incursions métaphysiques , quand Thistoire du genre humain , nos propres annales , le raisonneinest et les faits qui se passent sous nos yeux , me foiïlrnissaieikt des armes assez fortes pour le combattre. II est en effet facile de dénlontrer avec ces secours que l'inégalité physique et Finégalité mora\e ont dû nécessairement entraîner l'inégalité civile ; et qne Celleci s'étant établie comme d'eHe*méme, fa politique a d la maïstenir , nul gouvernement ne pouvant subsister sans la htërarcbte.
Si nous remontons à l'instant qui pt-écéda l'origine des sociétés , et auquel les hommes vivans sons la loi de nature jouissaient d'une indépendance mutuelle , et non de cette prétendue égalité dont l'idée s'accorde si peu avec le sentimcfttt qne l'expérience nous donne du caractère humain , nous serons bien âoî* gués d'y supposer l'âge d'or imaginé par la fable, ôii chacun y disent les poètes , se portait au bien de lui-même , et se contentait du nécessaire : nous serons au contraire forcés d'y reconnaître une fraternité envieuse et meurtrière , oii la force raie à la férocité subjuguait la faiblesse et violait impunéxitent le premier précepte de cette loi naturelle. Sans doute, lé plus grand nombre se lassa de cet état de guerre et se Ugna pour le faire cesser. Que ce soit le plus fort, le plus bfave ou le plus ûrk , qui ait été le premier élu pour monarque , c'est une circonstance
indîfierctitc à tiôtfe objet ; il suffit et dii»«qtie telle qu'on vcuîlle l'admettre , rétablissement de la biérarcbie était îndisjJensablement nécessaire pour la fondation de la société ; et loin d'imputer au depotisme , enfanté dans la ânite par l'ivresse de l'autorité y la subordination des d«mîèr«9 dassfts ûux premi<;res , et Tassujétissement de quelques unes à d'àotfes , on reconnaîtra que cet ordre dut naturellement dériver du cours dés choses huiûaines. Qu'en effet on veuille attribuer l'origine des propriétés , avant l'institution des gouvemémens , soit k la Convention unanime des colonies qui se formèrent dans chaque contrée , soit au premier occupant , il parait indubitable qu'une partie des colons , moins laborieuse , moins industrieuse et moins frugale que l'autre, tirant, par proportion, moins dé fruits de la terre, et en consommant davantage., elle tomba nécessairement dans la pau«vreté ; et nous devons présumer que n'étant point retenue par les lois, elle eut recours à la force et à l'astuce pour vivre sur la part d'autrui. De là naquirent les querelles et les combats, qui engagèrent le grand nombre à s'unir pour réprimer l'âudace des perturbateurs du repos public. Or, il n^était pas naturel que des paresseux , des brigands , dés esclaves de la dissolution fussent choisis pour la formation des lois civilet , ni désignés pour les faire exécuter sous l'autorité du chef. La raison nous dicte que ce choix dut tomber sur les plus sages et les plus riches en possession de terre , ce qui constitua le premier ordre : que ceux qui avaient moins de propriétés furent inscrits dans le second , et ainsi des autres rahgs inférieurs , jusqu'à ceux qui seraient obligés pour vivre de travailler cette terre au profit de ceux qui la possédaient , ou de s'adonner , moyennant récompense , à d'autres travaux relatifs aux besoins de la société, et c'est ce qui fut nommé le bas peuple. Par là aussi les talens furent considérés comme un nouveau, genre de richesses , pui^u'ils servaient de matière à échanger contre les fruits de la terre ; et cela ne serait pas moins vrai quand On supposerait qu'à toutes les conétitutions de sociétés , les législateurs eussent fait un partage des terres, réglé sur le nombre de têtes dont chaque famille eût été composée. Bientôt les causes auxquelles j'ai imputé la pauvreté sous la loi de nature, l'auraient entraînée sous la loi civile : il J a mêtne tout Heu d'attribuer à cette pauvreté l'origine de l'esclavage que nous trouvons établi des l'antiquité la plus reculée , ^ dans tontes les parties de l'ancien monde , la conservation de la
^ vie étant plus chcre à la plupart des hommes , que celle de la
f liberté , et cette cause de l'aliénation de sa vojonté , paraissant
' plus naturelle , que le droit de la conquête et tous les autres
*jo6 SUPPLÉMENT A L'ESSAI
dont il a plu aux jurisconsultes romains de faire le germe de la
seryiiuàe.
Quoi qu'il en soit, la politique a tiré de ces faits une infinité de principes , dont je ne dois rapporter ici que ceux qui ont trait à la question. Le plus essentiel a été qu'il fallait inviolablement maintenir , dans la hiérarchie , l'ordre dont la raison et Texpérience avaient fait sentir l'utilité ; par conséquent ne donner aucun rang au bas peuple , puisque sa destination au travail était incompatible avec tout autre soin , même nuisible au bien-être des mercenaires de cette condition. Le second , d'assigner aux autres citoyens des rangs par création de nouvelles classes , ou par assimilation à celles qui existaient , à mesure que le besoin ^ inventeur des sciences et des arts y a multiplié les ordres de siècle en siècle , au point oii nous les voyons. Enfin le troisième a été de procurer , pour l'avantage de la société , à tous ces differens ordres et classes , V instruction nécessaire k chaque profession. Les gouvememens ont plus ou moins habilement pourvu à ces trois genres de nécessité, selon que le climat, le génie des nations, leurs mœurs et leurs goûts le leur ont inspiré ; mais il ne parait pas que ceux qui ont été le plus caractérisés par l'amour des sciences , se soient occupés du soin d'y conduire le bas peuple des campagnes. Chez les Athéniens ihéme , et chez les Romains, où le corps du peuple donnait les lois, nous trouvons des preuves sensibles de l'ignorance littéraire et de Vinnoceate gros^ sièreté des paysans , parce qu'il n'était jamais venu dans l'esprit humain que , pour cultiver la terre , la lecture pût être utile a l'ouvrier. Il en apprend plus en une htnvepar fexempJe^ que des leçons écrites ne lui en enseigneraient dans tout le cours de sa vie. Le critique a dit lui-même dans son premier ouvrage (i) « que les anciens peuples connaissaient aussi bien l'agricultore » que nous , et l'honoraient davantage. » A quelque époque qu'il lui plaise de fixer cette antiquité , je doute qu'il y trouve qu'elle eût établi des écoles gratuites pour les artisans et les laboureurs , et je suis plus porté à croire qu'ils vivaient dans l'ignorance des lettres qui convient à leur état. Revenons à la distinction des ordres , et disons que le gouvernement le plus parfait serait celui qui en aurait si exactement dirigé la police , qu'ils ue pussent jamais prétendre à une parfaite égalité entre eux , d'autant que si on laissait à l'orgueil humain le soin de se classer lui-même , il n'y a point de bourgeois qui ne se mit à côté du noble et du magistrat. C'est une vérité si constante , que la corruption d'un peuple bien policé consiste précisément dans le dé-
(I) Part. I, ptg. 5i.
sordre , c'est-à-dire , dans le déplacement des sujets y et que la corruption d'un bon gouvernement la mieux prouvée par les faits , est celle oii des vices d'administration ouvrent la porte à cette confusion ruineuse , en souffrant le mélange des conditions et en laissant où en faisant passer les sujets d'un ordre à l'autre , sans milieu , et sans observer aucune règle d'analogie , ni de proportion. C'est en effet violer ouvertement les lois de l'institution primitive.
Voyons maintenant si le principe de la iiiérarchie a été de tous les temps reconnu dans notre climat.'On sait qu'avant la conquête des Romains , les prêtres , par une fatalité attachée à toutes les religions , y avaient élevé leur autorité sur la superstition des peuples , et qu'après le sacerdoce, tout le pouvoir et le respect étaient décernés au^ armes. Le sort du bas peuple , comme je l'ai dit ailleurs , était une espèce d'esclavage volontaire , qui fut aggravé sous la domination des Romains : la conquête des Francs l'assujétit à une servitude réelle , en le condamnant à la culture de la terre. Bientôt les prêtres, à la faveur de l'étendard de la croix , élevèrent celui de leur puissance , qui dégénéra par la suite en tyrannie sur nos rois (i) et sur le peuple. Les seigneurs qui eurent la faiblesse de les admettre dans leiirs assemblées , partagèrent aussi avec eux l'autorité des armes et celle de l'administration de la justice. C'est ainsi que se formèrent dans l'État les ^xo\% ordres que nous y reconnaissons , et que je réduis à deux , parce que je n'y envisage que le civil. Par une première révolution survenue depuis cette institution , ce qui ne composait alors qu'un ordre pour l'exercice des armes et la manutention des lois , en forme deux sous le titre de noblesse et de magistrature : le peuple en fut séparé pour rester au dernier degré de la subordination et de l'assujétissement. Il est vrai que successivement les lois l'ont affranchi et que les principaux d'entre les communautés ont été admis à l'administration de la justice et aux charges municipales ; mais le bas peuple a été si peu délivré de sa dépendance politique , que la noblesse a toujours Tibusé de l'ascendant qu'elle avait sur lui, et qu'il a fallu que la puissance publique se soit occupée pendant plusieurs siècles à le garantir de l'oppression des seigneurs. Elle n'en est venue parfaitement à bout que sous le dernier règne , tant ce préjugé de la soumission du bas peuple tirait de force de ^on ancienneté. L'auteur de l'Esprit des Lois (2) observe même qu'actuellement la noblesse regarde comme la soiweraine infamie départager lapuisscuice avec le peuple. Il s'en faut bien
(T) Gipii. Car. m. L. 5, art. 3o3.
(a) Liy. 8, chap. 9.
7IO SUPPLÉMEÎCT A L'ESSAI
cependant que je veuille tirer avantage d'une si crnelle et injuste partialité : }e veux seulement faire entendre à mon critique qu'^n vain ses entrajlles s'échaufferaient du zèle d^appeler les paysans à la fraternité civile d^s ordres supérieurs , cent apôtres n'j réussiraient pas. Le bas peuple ne peut effacer que par la succession des temps le mépris relatif attaché à la bassesse de son état , et il n'est par son éducation nullement susceptible des sentimens d'honneur dont dépend la conservation des mœurs, et par elle la prospérité d'un État monarchique. Si l'on j réfléchit attentivement, on terra que le préjugé de ces deux obstacles est ineffaçable parmi nous , et que la philosophie ni la chanté chrétienne ne parviendront jamais k les vaincre. Quelles actions de conduite et de valeur n'a pas à faire un militaire de bas état pour captiver la considération du corps où il sert ? Cest que le préjugé national s'y est conservé dans tonte sa force ; et quoique la corruption l'ait éteint dans la magistrature , ëcoutft le public s'exprimer sur le compte des petits bourgeois élevés aux dignités, à moins que de grands talens ne les purgent do vice de leur naissance ? Il n'a pardonné qu'à G>lbert , garçon marchand, d'être parvenu au ministère. Il est vrai que Colbert a fait tant d'honneur à la France et au discernement qui l'avait appelé , que si l'exemple en était plus commun, et qu'il fût dû aux écoles gratuites , il serait très-capable de leur faire pardonner odc partie des maux qu'elles ont à se reprocher : mais , par maihenr pour le système qui les favorise , elles n'existaifpt pas ^e son temps , et il était trop habile pour n'en avoir pas déiounié l'ét^ blissement, si les Torticolis avaient osé tenter, sous ses yeux ^ de faire une pareille illusion k la puissance.
Qu'on ne m'accuse pas de calomnier le bas peuple , quand jt le taxe d'être peu délicat sur le point d'honneur ; on si qu^ qu'un ose le penser , qu'il interroge Texpérience. Qu'il s;*cbe a dans les provinces ou le paysan cultive les terres à moitié fruits t^ la part du màitre n'est pas toujours la plus petite : si dans les pays de bois , et surtout dans les forêts royales , le vol ne fait pas des ravages énormes; si les gardes n'en sont pas eui-mémes les premiers voleurs : si dans le bas mercantile on ne trompe pas habituellement sur la qualité, sur le poids et sur la mesure : si dans la capitale oii l'industrie criminelle s'exerce plus efficacement que partout ailleurs , il ne faudrait pas avoir appris tous les métiers pour n'être pas dupe du bas artisan , et si soa insolence n'égale pas sa mauvaise foi. C'est l'effet du luxe , dira le critique : mais je réponds que c'est lui qui a donné l'être à Tinstruction gratuite , et qui a fourni par là au bas peuple un oioyea d'exercer et d'étendre plus sûrement ses rapines.
sua LA VOIRIE. 7it
{) J'en suis aux raisonnemens pour prouver la nécessité de cette
:> hiérarchie dont j'ai posé les principes , et pour faire sentir com-
9S bien il est important d'en maintenir la pureté , surtout dans la
f monarchie dont elle est plus fondamentale <jue de toute autre
; espèce de gouvernement.
I Qu'est-ce que la hiérarchie eivile ? Cest la subordination des
^ ordres qui composent la société.
^ Comment s'opère cette subordination ? C'est par la distinction
i des citoyens répartis en différentes classes de ces ordres , et par
(. celle des fonctions de chaque classe en particulier , réglées par
, l'autorité légitime , et par le rang qu'il lui plaît de leur attribuer
|{ dans l'ordre gériéral de la société.
j Qu'entend-OA par le précepte de conserver la pureté de la hîé*
rarchie ? On veut dire qu'il faut prévenir et- empêcher la corruption des ordres , toujours causée par le mélange subit des condi- , tions.
Ne serait-ce pas un moyen propre à conserver cette pureté , que d'astreindre à perpétuité chaque famille à la profession qu'elle aurait choisie? Il y a de grandes raisons pour faire croire que tout en irait mieux ; qoais il y en a aussi de trhs-fortçs pour faire penser différemment.
On voit , dans les premières , la vraisemblance du progrès des arts et des sciences , par l'application avec laquelle on les étudierait , quand, on serait sûr de sa destination à les exercer : l'émulation de s'y distinguer prendrait la place de l'ambition que l'on a de chSpger d'état , et cette modération de désirs éteindrait la cupidité des grandes fortunes , par l'impuissance oii l'on serait d'en faire usage dans les professions qui ne le permettraient pas. On peut opposer de l'autre côté , que l'uniformité des talens et des goûts succédant rarement des pères aux enfans, les arts et les sciences seraient plus menacés dépérir par la paresse, Tignorance et le dégoût , que certains de se perfectionner par l'augmenta tipn des lumières : que la loi qui fixerait irrévocablement i les citoyens dans la profession de leurs auteurs , contrasterait
I trop avec la liberté dont ils doivent jouir sous le gouvernement
> monarchique , et que ce serait les réduire à une espèce d'escla-
f vage. Que l'ambition de changer d'état , tonte vicieuse qu'elle
est dans son principe et par les moyens qu'elle emploie ordi- I nairement pour arriver à ses fins, peut néanmoins devenir infi-
I niment utile à la société , en ce qu'elle est de toutes les passions
I celle qui donne le plus de ressort à l'esprit et à l'âme , et qui , par
\ là , est la plus propre à produire les idées et les sentimens qui
I forment les grands hommes.
I Quel parti faut-il donc prendre quand la constitution admet
7ia SUPPLÉMENT A L'ESSAI
cette liberté du choix et du changement , relativenoient à fordre hiérarchique dans lequel chaque citoyen est classé ? Il faut empêcher que cet ordre ne se corrompe : et quand par malheur le luxe l'a corrompu , il faut ramener l'état à sa constitution primitive; accorder , par la sagesse de l'administration^ les contrariétés apparentes des deux principes que nous venons d'examiner ; tourner les préjugés de toutes les professions , du côté des devoirs les plus utiles à la société ; leur faire sentir qu'elles sont toutes honorables quand on les exerce avec probité ; accorder à chacune le degré de protection et de faveur qui lui est nécessaire pour opérer le bien public ; nourrir leur émulation en accordant aux sujets qui s'y distinguent des récompenses analogues à chaque état , sans jamais les confondre ; leur procurer avec tant de soin le bien-être , qu'on leur inspire le goût d'y persévérer ; au surplus , tenir si sévèrement la main à l'accomplissement des règles de la hiérarchie , que les corps et les par* ticuliers n'osent jamais les enfreindre ni les altérer.
Mais, peut-on dire j les ordres s'épuisent par la guerre , par la pauvreté , par le célibat , par la stérilité des mariages, et si l'on n'y remplaçait les vides par d'autres ordres, ceux-là s'éteindraient incessamment. Je ne contredirai point cette objection quant aux classes : je la crois fausse quant aux ordres, si Ton excepte celui des ministres des autels , l'ordre militaire et celui des gens de lettres. La sainteté du premier purge les ytcesdu sao^, la générosité du second ennoblit toutes les conditions ; VerceUence du troisième réhabilite la personne dont le génie lui acqmertla célébrité , et il est beau que les citoyens de tous les états plussent aspirer à l'élévation dans ces trois genres ; mais c'en est bien assez pour satisfaire l'ambition du peuple. Il n'en est pas de même des autres ordres supérieurs ; ils contiennent différentes classes, toutes soumises aux distinctions de la naissance , et l'on ne peut en craindre l'extinction , si l'on y observe une gradation régulière , qui fasse successivement monter aux premiers rangs les races de ceux qui n'occupent que les derniers. Dans le cas oii ceux-ci viendraient à manquer , on doit pourvoir aux places vacantes par les meilleurs sujets de l'ordre inférieur le plus prochain et le plus analogue à la dignité ou à la profession.
Un des meilleurs humains et des plus affectionnés au bien de l'État, a long-temps médité sur les moyens de garder cette analogie ; et il n'en a pas trouvé de plus apparent , selon lai , que de procéder à toutes les élections par la voie du scrutin , entre trente pareils ; il n'avait pas aperçu qu'outre les abus que la corruption peut susciter contre ce système , dont elle a même trop
SUR LA VOIRIE. ^iS
souvent rendu l'exécution fautive jusque dans les occasions oii le Saint-Esprit aurait dû seul inspirer les suffrages , cette forme d'élection serait incompatible avec les maximes de l'Etat monarchique ; mais une loi pourrait y être trës-bonne , qui , après que tous les citoyens auraient été classés et distingués par des marques extérieures au gré de l'ancienne institution , ordonnerait qu'iU ne pourraient passer d'un ordre à l'autre qu'à la troisième géné« ration, après être parvenus, dans leur état, des dernières classes aux premières, et qu'ils ne pourraient même alors franchir deux degrés d'ordres à la fois : je m'explique. Le manouvner,idevena vigneron ou laboureur, parviendrait à la première classe de l'ordre des paysans ou cultivateurs , lorsqu'il pourrait se faire entrepreneur ou fermier. Le petit -fils de celui-ci pourrait être fait marchand , ou entrer dans telle autre profession, dont l'ordre et la classe répondraient à <:elle du marchand. Celui-ci arriverait à la première classe de son ordre, lorsqu'il serait négociant ; soa petit-fils pourrait entrer dan& telle classe du second ordre de la magistrature, que la loi aurait fixée, et ainsi des autres, jusqu'à la première classe des nobles; et je prie le critique d'observer que cette idée est si conforme aux principes de notre constitution , qu'on l'a suivie à l'égard du militaire , lorsque le gouvernement lui a fait la justice de l'admettre , par succession , à l'ordre de la noblesse. Ce genre d'illustration est eu effet si respectable, qu'il devrait être considéré comme le dernier terme des récompenses , qui supposerait le plus grand mérite , joint à de grands services rendus à l'État , avec le plus grand désintéressement. Il y a tant de moyens d'exercer la justice ou la faveur sur le mérite commun , vrai ou supposé, qu'on devrait frémir à la proposition d'y prostituer la noblesse.
Si quelqu'un imaginait que cet arrangement pût choquer les goûts, les inclinations et les talens des sujets par un assujétissement à la profession de leurs pères , ce quelqu'un ne m'entendrait pas, d'autant qu'il y aurait tant de professions d'une classe égale , que l'inconstance des enfans trouverait à s*y satisfaire autant qu'aujourd'hui : mais la hiérarchie y jouirait de cet avantage , qu'elle ne serait point dérangée par les injustices de la protection , et que l'émulation des classes ne serait point étouffée par les métaux, comme l'abbé de Saint-Pierre s'en plaint avec tous les auteurs sensés. Ce tarif, au reste , serait moins difficile à dresser que ne l'a été l'ordre des procédures judiciaires , et il n'y aura point de lecteur impartial qui ne sente les avantages' qu'un État monarchique tirerait de cette loi ; mais je ne réponds pas que Vomi des hommes ne trouve que je tranche trop souvent du législateur y quoique je marehe fidèlement sur ses traces
7i4 SUPPLÉMENT A CESSAI
quand je refuse les distinctions à l'aveugle faveur , à la ricbeise A k tout autre genre de corruption , parce qu'ils lèvent sans pudeur tous les obstacles d'une disparité choquante , à l'égard des ordres qui exigent une certaine dignité d'éducation et de naissance , pour leur attirer le respect qui leur est dû. Ces deux couditions méprisées introduiront l'ignorance et l'avarice dans les placés les plus importantes , et , par là , les premiers ordres seront aussi avilis que les derniers.
Appliquons de bonne foi ces réflexions à la doctrine que je soutiens , et nous conviendrons que tout moyen qui tend à introduire et à pousser le bas peuple dans les états supérieurs , est vicieux selon nos maximes. Donc y dirons-nous , le plus grand des vices en ce genre est l'instruction gratuite , qui prodigue k la vanité du bas peuple , en corps , un prétexte insidieux d'aspirer à l'élévation.
Je penserais avec moins de sévérité si les États monarchiques pouvaient se soutenir dans la première vigueur de leur institu* tion : si lés places n'étaient accordées qu'au savoir, au mérite et à la vertu : si , à ces conditions toujours inviolablement gardées en faveur du plus digne , la préférence était accordée à la classe
3ui aurait le premier droit d'j aspirer ; si , selon les maximes u Traité de la Population , le fermier ne pensait qu à faire son fils fermier r si , par la vigilance de la police y la richesse n'avait d'autres ressources pour se distinguer , que celles da laxe, et qae les honneurs lui fussent interdits -^ mais quand , par ia fkule vicissitude des choses humaines y la corruption est parvenue à concentrer ces richesses dans un cercle qui n'exige ni mœurs uî naissance 9 auquel par conséquent le sujet le. plus vil peut arriver , et qu'on souffre que ce cerde s'élargisse à son gré ; que U première noblesse et la première magistrature fk^j confondent , et que de là le fils de La Fontaine dex^ienne monseigneur , doisje approuver un établissement sans lequel La Fontaine n'aurait jamais fi^it souche de hauteur et de puissance , et n'aurait point souillé des noms illustres en y réclamant des neveux? Si Y ami desjwmmes se trahit lui-même , ou s'il oublie que tout se tient dans la chaîne du gouvernement , suis-je obligé d'imiter ses contradictions? Il méprise cette fontaine bourbeuse , et il ne craint pas quelle se change en rivière. Les insectes lui puent, et il veut en augmenter l'essaim. <c Personne n'a , plus que lui y senti la né- M cessité indispensable des distinctions et des ordres dans la so- » ciété (p. 1 81 ) ; » et il adopte un moyen de les confondre par l'établissement des écoles gratuites : et moi, je dis que si Ton continuait de laisser aux sujets qu'elles produisent un accès libre aux dignités , la société risquerait de n's^Toir plus d'ai'bitres de
SUR LA VOIRIE. ^iS
V son sort 9 que de la cuisine ou de Tanti-chambre. La rapidité de
* cette révolution est si facile , que deux générations suifisent pour
en opérer le prodige. Ayea le crédit de faire votre laquais commis des vivres , il y corrigera si âprement la fortune, qu'en trois campagnes il voudra frayer avec ses commettans. Pourquoi l'y \ refuseraient-ils , s'il est secrétaire commensal du roi ? si étant
9 pourvu de cette charge , autrefois si respectable et maintenant si
avilie, il a Fhonneur de voir à sa table des parasites de qualité ? I si bientôt ses anciens compagnons portent la robe à M. son aîné,
et disent M. le chevalier, en parlant de son cadet? > De quel œil Vomi des hommes veut-il que le citoyen, qui
i compte dans sa maison six générations de magistrature, voie
i cet embryon à ses côtés? quel goût peut-il avoir d'y attirer son
qui renverse tous les principes de la hiérarchie ?
Mais il s'en faut bien que ce soit là le seul préjudice dont les écoles gratuites soient coupables envers la société. Pour en juger sainement , il faut les envisager sous deux faces. Par leur constitution et par leurs effets : du côté des maîtres qui enseignent la lecture , et du côté des disciples cjui l'apprennent.
Je ne connais que Vand des hommes qui favorise la mainmorte, au point de croire qu'il n'y en a pas assez, et de craindre qu'elle ne s'épuise faute de sujets. Je ne connais, dis-je , que lui qui ne la mette pas au rang des causes funestes k TËtat, par l'immensité des biens qu'elle y possède , et qu'elle a tirés du commerce, oh il n'y en a pas assez pour l'ordre civil; qui ne reconnaisse , avec douleur, que les cloîtres nous enlèvent des citoyens utiles et des bras laborieux, pour les précipiter dans les gouffres de la paresse. Or nous devons aux écoles gratuites l'accroissement de cette armée d'ennemis de nos possessions. Qu'on dresse une liste de toutes les congrégations permises , depuis fixante ans, aux célibataires des deux sexes? £n riant de leurs dénominations, on gémira du dénombrement de leurs biens ; et cet abus , poussé de nos jours au dernier excès , aurait insensiblement achevé de nous dépouiller de nos terres , si le gouvernement, s'éveillant enfin sur ce péril , n'avait senti la nécessité de rendre les acquisitions si di£Giciles aux corps religieux , qu'ils perdissent l'idée de tout envahir. Pourquoi n'avoir pas déchiré de la même main le#oile s^ucteur des prétextes de charité, dont ils couvrent s^ cesse leur convoitise ? Où est la pudeur d'avoir attaché l'enseigne df l'instruction à la porte d« l'ignorance? Les école» publiques, dues à la piété de nos rois
5i6 SUPPLÉMENT A L'ESSAI
et à celles de tant d'illustres fondateurs , ne suffisaient-elIes' pas aux sujets mâles de toutes les classes ? et s'il en manquait pour les filles dont les parens ne peuvent les tenir en pension , n'avait-on pas la ressource des religieuses pour leur imposer le devoir d'instruire les externes , sans ajouter au nombre innombrable de leurs conmiunautës , ces nuages de dames noire* répandues dans tout le royaume , qui appauvrissent l'État par un superflu dont l'entretien lui est trës-onérenx ? Manqueraiton même de filles célibataires dans tontes les villes , pour l'instruction des enfans de leur sexe, et n'y aurait-on pas trouvé assez -de régens laïques pour apprendre à lire aux garçons , si ia police avait voulu donner ses soins à la propagation de ces deux sortes d'écoles ? Cette profession eût été un moyen de vivre pour
. les enseignans ; ces vastes enclos et ces maisons immenses seraient restés dans le commerce , et les enfans de l'État n'auraient pas quitté la société, au lieu que la séduction les lui enlève. On ne peut donc se dissimuler , de bonne foi , le tort que lui ont fait ces congrégations des deux genres , et par la perte des sujets dont on les a formées , et par les récrites qu'elles y font pour se maintenir. Que dirait-on d'un propriétaire qui , faisant cultiver sa vigne à prix d'argent, souffrirait que le vigneron la provignât à son profit?
Mais j'ai dit que l'instruction gratuite n'était pas moins préjudiciable dans ses effets que dans son institution, et je viens
. d'en établir une preuve dans les enlëvemens qu'elle fait à. ia société. Celle des débouchemens qu'elle procure à ses âèves n'est pas moins claire. Le plus ample, sans doute, et qui ne souffre de comparaison avec aucun autre , c'est celui qui en fait des domestiques , et par progression quelques bas employés de la finance ; d'oii il suit qu'elle grossit dans les villes le nombre des habitans onéreux, et qu'elle diminue, en même raison , dans les campagnes celui des cultivateurs. Je sais néanmoins qu'on ne peut entièrement se passer de ces deux espèces (i) âescor" pions; mais le quart des premiers suffirait à nos besoins s'ils voulaient travailler , et ce n'est que par la lecture qu'ils ont appris à dire qu'on les prend pour des che^ttux. Nos pères avaient des valets ignorans , qui étaient laborieux et fidèles , qui vivaient frugalement , respectaient leurs maîtres , et ne se croyaient pas déshonorés en portant un gros habit : c'est qu'ils ne savaient pas lire. L'instruction gratuite en a fait des jolis cœurs pour les petite maîtrises , des confidens pour les talons rouges, et, au total, ^s ii/uikres qui se souillent de toutes les turpitudes imaginables. Et comment voudrait-on que d«s (0 T. part. U,p. 6i.
maîtres d'école, infiniment bornes , pussent donner la moindre éducation k des enfans si bornés eux-mêmes , qu'ils ne connaissent que les objets rustiques dont ib sent environnés. Ils apprennent k lire comme de certains oiseaux apprennent à parler; mais , avec l'âge , ils savent que cette lecture pourra quelque jour les dispenser du travail, talent précieux avec lequel les garçons iront endosser la livrée , et les filles servir de passe-temps aux laquais ; talent qui rendra leur curiosité redoutable , et imposera un soin de plus k la vigilance des maîtres, en les forçant à mettre chaque jour sous la clef tout ce qu'ils voudront dérober à la connaissance de ces espions, toujours prêts à se rendre faux délateurs pour de l'argent ; toujours disposés à écrire des lettres anonymes, pour jeter la division dans les familles ; toujours capables de commettre des crimes affireux , quand le fanatisme entreprendra de les pervertir par la lecture.
La Fleur , fils de Mathurin , est venu voir son père. Il était si bien vêtu que celui-ci le prit d'abord pour un seigneur. Il portait des pompons k sa jeune sœur Babé, et lui promit de la placer auçsitdt qu'elle serait en âge, pourvu qu'on lui apprit k lire et k écrire , car il faut savoir l'un et l'autre pour se tirer et parvenir. Tout le village vint rendre visite à la Fleur , et il fit une si riche peinture de la vie qu'il menait, que chacun lui demanda sa protection pour ses enfans. Fidèle à l'assurance qu'il leur en donna , il a successivement pompé la moitié des familles , et fait trente prosélytes de ses bonnes mœurs. La Fleur était une copie exacte du fameux valet de Marot , phénomène de son siècle , et type trop fidèle du nôtre : mais , mieux instruit que lui par les nouveaux rites de la nation , il ne ser- ' vait qu'A la table , et refusait tout autre travail ; dormait dix heures, en passait deux k s'habiller; mangeait de la viande quatre fois par jour comme un ogre , et ne trouvait rien d'assez délicat ; s'enivrait souvent , mentait avec impudence , cassait tout dans la maison par la brutalité de ses n^ouvemens ; tachait ses habits, en se vautrant dans l'anti-chambre et dans la cuisi«e; tirait un droit de tous les marchands, et, avee ce renfort de gages, a jouté au noble profit des cartes, allait sustenter la misère des pauvres vierges du cinquième étage , calomniait son mattre, et lui répondait insolemment.
Sa sœur Babé fut attirée à la ville dès l'âge de dix-huit ans pour y servir en| qualité de laveuse. A l'aide du bouillon dont la Fleur lui conseilla d'user en breuvage Net en topique^ elle acquit bientôt un teint de lait, devint coquette, nourrit ses amans, lorsqu'ils étaient sur le pavé, et, par les exemples de la t cuisinière qui la dressait y s'initia si parfaitement dans l'art de
7i8 SUPPLÉMENT A L*ESSAI
voler sur toute la consommation , qu'elle se mit , en deux ans , à portée de l'exercer pour son compte. A la fayenr de récriture, elle apprit à combiner ses larcins sur tons les articles de la dépense : elle y prima , s'érigea nne garde«Tol>e , se Tetit en sme , mît des rubans et des dentelles ; appriras* son estomac à la digestion du Tin, et sa langue au dictionnaire de la halle. Enfin, elle éponsa la Violette, dernier vainqueur de ses appas. Une kenreuse fécondité marqua visiblement la sagesse de ce mariage et la nécessité d'augmenter les ressources ; mais l'art ne pat longtemps en couvrir l'abus. Babé se fit chasser, devint coisiniëre à la semaine, et fîit plue souvent k ses croûtes qu'à celles du bourgeois. Les nipes défilèrent. Le sbrt de la Fleur et de la Violette céda aux m^mes influences : ils allèrent tons trois mériter un mausolée k l'h&pîtal , et la police, qui souffre ces brigandages , sait elle seule ce que devinrent les orphelins.
Cependant Mathurin et sa femme avaient vieilli. Leurs enfans prodigues les avaient oubliés. Ces bonnes gens, prives des bras qui auraient pu les nourrir, et ne pouvant plus travailler, tendirent bientôt les mains aux passans, et moururent de faim.
Tels furent, et sont tous les {ours, les fruits des écoles gratuites. Le tableau qu'on en pourrait faire serait aussi varié que celui des calamités qu'attire la guerre, yruclvj âeUi\ £n peignant la Fleur et Babé , je peins les ifuuAre'Wifft'dij^nruf centièmes des domestiques, diacun dans leur espèce.
Reste un centième; c'est trop dire. Il n*j en a pas un sur mille qui , par les bonnes ou les mauvaises voies , parvienne a se faire un état utile k la société. Quant à ceux qui font ces fortunes prodigieuses dont l'aspect étonne et révolte également, les exemples en sont si rares, relativement au corps entier du bas peuple , qu'on ne s'en apercevrait pas s'ils tiraient moins à conséquence t mais c'e^ encore , comme je 4'ai fait voir , un nouveau forfait de l'instruction gratuite , en ce que l'ordre en est violé , en ce que l'émi^lation des classes supérieures en est rebutée , et que , si les places , par lesquelles ces parvenus ont passé, avaient été données k la pauvre noblesse, ou k des enfans de bonne famille, qui périssent dans la misère, et dont le nombre est effrayant, nous devons présumer qu'ils les auraient remplies avec honneur ; alors k laridon dès fermes serait drvenu le héros du régiment ; ou le petit-^ls du juge provincial aurait fait honneur k sa famille.
Mais aurais-je entassé tant de raisonnemens pour soutenir nne mauvaise cause ? serait*il vrai que la lecture pût être utile aux paysans? Qu'on me le prouve par les faits, et je renonce
sans balancer à mes principes. Si , tout au contraire , il est si peu vrai qu'elle ait en rien allégé la misère des campagnes, que la pauvreté y soit devenue plus générale.par la paresse , depuis rétablissement et la propagation des écoles gratuites ; si la mendicité s'y est tournée en profession , au point que des villages entiers désertent régulièrement chaque année après les semences, pour venir , par bandes , mendier à la capitale , comme les Limosins y arrivent en mars pour travailler ; s'il est également vrai que 9 dans Paris, un grand nombre d'habitans du' bas peuple lecteur, devenus pauvres par leurs dissolutions et leur vanité , préfèrent de vendre pièce à pièce leurs meubles et leurs nipes , au sage parti d'accepter des emplois pénibles qui leur donneraient du pain.
Que répondra le critique ? le premier fait est notoire ; il crève les yeux des passans. Doute-t-il du second ? Qu'il s'en instruise auprès des sages curés de cette monstrueuse Babylone, oiiles restes expirans du faste extérieur du bas peuple couvrent si communément la disette intrinsèque. Qu'il interroge ces charitables inquisiteurs des pauvres honteux; ces dignes citoyens occupés du triste soin de démêler dans le sein de l'afifreuse misère , ceux que l'infortune seule y a précipités ; ils lui ajpprendront tous combien de fois l'insolente paresse usurpe le r61e de la souffrante pudeur, e^ ils lui diront que , sur cent pauvres du bas peuple fainéant , il y en a plus de quatre-vingfdix qui savent lire , qui , dis-je, ne seraient pas tels, si au gré de leur naissance ils avaient tenu ferme à la charrue et au pic , et que l'attrait de l'oisiveté ne les eût pas débauchés par la lecture. Le critique sera donc forcé de se retrancher dans les cas particuliers, et de dire que les écoles champêtres seraient utiles quand elles ne serviraient qu'à secourir quelques nécessiteux ; qu'à procurer une fortune à un petit nombre de sujets, quelque mince qu'il pât être, et que c'est toujours autant de gagné sur les ravages que la misère exerce contre l'humanité. Il ajoutera que rémigration des villageois ne serait pas telle qu'il s'en plaint (p. 170 ) , s'ils étaient moins maltraités par les impôts et par les vexations du fisc,, et que c'est être dur, tyran et injuste, que de blâmer un établissement dont l'effet peut aboutir à rendre quelques hommes heureux.
Je ne plains pas le paysan d'être ce qu'il est , puisqu'il ne s'en plaint pas lui-même :
Format enim natMira prius not, intiu, ad omnem FortMtnantm hahitum.
mais je n'en suis pas moins compatissant à ses maux acciden-
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tels ; et, sans me vanter d'avoir étendu sur ses besoins une main impuissante, je serais aussi ardent qu'un autre à ranimer la froide cendre du foyer de mes frères accablés. Le critique me force à faire cette déclaration à ma louange , pour me laver da reproche de dureté dont il lui a plu de m'outrager ; mais ce sentiment dont je ne tire point vanité , puisqu'il fait une partie essentielle des devoirs de l'homme , ne prend rien sur ceux du citoyen , ni sur les maximes que doit suivre un auteur politique; et quand je brûlerais de la charité la plus vive pour mon pro* chain, je n'en soutiendrais pas avec moins de chaleur que l'instruction générale du bas peuple est destructive àes principes fondamentaux du gouvernement. Dire le contraire avec l'ami' des hommes , par de prétendus motifs d'une pitié aussi vaine que déplacée , ce serait avancer qu'il faut être l'apologiste de la désertion des soldats , parce qu'il y en a qui s'avancent chez l'ennemi , et qu'ils ne déserteraient pas si leur solde était plus forte : ce serait admettre que l'intérêt des particuliers est préférable k celui de la société : ce serait enfin être bien aveuglé sur les premiers élémens de la science économique (p. 80). •