MORCEAUX HISTORIQUES
ET
MATERIAUX POUR L'fflSTOIRE
TROUVÉS DANS LES PAPIERS DE DUCLOS (l).
Mort de Madame Henriette d* Angleterre y première femme de Monsieur , frbre unique de Louis XIV.
LiE public a toujours soupçonné que Madame était morte em-* poisonnëe le 3o juin 1660. Madame étant à St.-CIoud, en parfaite santé , but un verre d'eau de chicorée. Dans l'instant elle sentit des douleurs aiguës dans l'es-tomac , les convulsions suivirent ; six heures après elle était morte ; il eût été difficile de ne pas* supposer de poison une mort si prompte et si violente. Mais ce n'est plus un soupçon ; c'est un fait certain , quoique les preuves en soient connues de très-peu de personnes.
Le roi , frappé des circonstances 4e cette mort , fit venir devant lui Morel , contrôleur de la bouche de Madame ; il fut introduit secrètement , la nuit même qui suivit la mort de cette princesse , dans le cabinet du roi , qui n'avait avec lui que deux domestiques de confiance , et l'officier des gardes du corps qui amena ce domestique. Regardez^moi , lui dit le roi , et songez à ce que vous allez dire : soyez sûr de la vie , si c^est la vérité ; mais si vous osez me mentir, votre supplice est prêt. Je sais que Madame est morte empoisonnée ; mais je veux savoir les cir^ constances du crime. Sire, répondit Morel sans se déconcerter, votre majesté me regarde avec justice comme un scélérat; mais, après sa parole sacrée , je serais un imbécile , si j'osais lui mentir. Madame a été empoisonnée : le chevalier de Lorraine a envoyé de Rome le poison au nuirquis éCEffiat , et nous V avons mis dans Veau que Madame a bue. Mon frère , reprit le roi , le savait'il ? Monsieur ! dit Morel , nous le connaissons trop pour lui avoir confié le secret. Alors le roi respfrant : Me voilà sou" lagé , sortez. Pour entendre ce qui regarde le chevalier de Lorraine et le marquis d'Effiat , il faut savoir que le chevalier de lorraine, d'une figure charmante, d'un esprit séduisant, et sans aucun principe , était passionnément aimé de Monsieur , dont le goût grec était connu. Le chevalier avait un tel ascendant sur
(i) Ces ftaorceftox et matërSaax deraient entrer dans les Mémoires setrets •ur le régne de Louis XIV , ou serrîr k leur continuation.
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Tesprit de Monsieur , qu'il exerçait sur la maison un empire absolu , dont il abusait au point que Madame en éprouvait des insolences qu elle n'aurait pas eu à craindre d'une rivale de son sexe. Le chevalier de Lorraine avait envoyé le poison au marquis d'Eftiat , premier écuyèr de Monsieur, et digne d'être son ami, autant que des scélérats peuvent l'être. D'Effiat était petitfils du maréchal d'Eltiat , et fils du frère aîné de Cinq-Mars , grand écuyer, décapité à Lyon avec de Thou. C'éuit un homme de beaucoup d'esprit , et qui , ayant connu que le chevalier de Lorraine était à la fois le maître et la maîtresse de Monsieur, s'y était totalement dévoué. Je l'ai vu dans ma première jeunesse à Chilly : un petit vieillard assez vigoureux pour monter des chevaux très-vifs. Il mourut h plus de quatre-vingts ans ,
en 1719. . ■! «/r 1 1 j- 1
Un des trois témoins de l'interrogatoire de Morel le dit, longtemps après, au procureur général Joly de Meury, père de celui d'aujourd'hui, et je le liens d'abord d'un magistrat très^istingué, ami du procureur général. Mais je l'ai su encore d'un plus qu'ami de mademoiselle de Chausseraie , k laquelle le roi favait dit ; elle avait fait des mémoires très-curieux, que l'abbe d'Andigné , sou parent , lui conseilla de brûler. Je soupçonne que l'ami intime qu'elle en chargea , ne les sacrifia pas tous ; car il me promit un jour de les rechercher , et nons n'avons pas eu depuis occasion de nous retrouver; mais, dans une longue conversation que nous eûmes ensemble , il me confirma tous les faits dont il me voyait instruit , et m'en apprit beaucoup d^autrès. J'ai fait ailleurs connaître cette demoiselle Chausseraie (vqj-ez Mémoires secrets). Quelque indignation que la présence du chevalier de Lorraine et du marquis d'Effiat put réveiller dans le cœur du roi , ce prince , ne voulant pas laisser soupçonner qu'il sût rien de cet affreux secret , traita extérieurement d'Effiat comme à Tordinaire , et accorda, après quelque temps , il Monsieur le retour du chevalier.
Il ne s'agit plus que d'expliquer pourquoi le chevalier fit empoisonner Madame. Louis XIV , voulant porter la guerre en Hollande , voulut aussi s'assurer de Charles II , roi d'Angleterre ; pour y parvenir , il engagea Madame , sœur de Charles , à passer en Angleterre , et pour que ce voyage parût un effet du hasard , et non d'un pi^ojet politique , Louis XIV parut aller visiter ses conquêtes des Pays-Bas, et y mena toute sa cour. Madame , alors, prit le prétexte du voisinage pour demander la permission de passer la mer , et d'aller voir son frère. Il n'y avait d'abord que M. de Turenne et Louvois d'instruiu du vra» motif du voyage ; mais M. de Turenne, amoureux de madame
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de Coêtquen , lui confia le secret des le premier moment , afin qu'elle prît ses mesures pour être du voyage. Madame de Coêtquen , qui aimait le chevalier de Lorraine , ne manqua pas de lui dire le mystère du voyage , et le chevalieir n'eut rien de plus pressé que d'eu instruire Monsieur. Ce prince fut outré qu'on eût eu assez peu d'égard , pour lui cacher un projet oii sa femme jouait le principal rôle. N'osant exhaler son ressentiment contre le roi , il traita Madame si mal, que le roi , dans la crainte que cette dissension domestique ne Ht un éclat qui divulguerait le secret, fit arrêter le chevalier de Lorraine , l'envoya prisonnier k Pierre-Encise , de là au château d'If; alors Monsieur, plus furieux que jamais , se retira à Vill ers-Cotte rets , et y emmena sa femme ; le roi , employant à la fois l'autorité et la douceur, envoya M. Colbert à Yillers-Cotterets , pour ordonner le secret du voyage à Monsieur , et le ramener à la cour. On convint qu'il reviendrait , et que le chevalier de Lorraine sortirait de prison , mais qu'il irait quelques mois en Italie. Le roi fit ensuite la tournée de Flandres , qui couvrit le voyage de Madame en Angleterre , d*oii elle revint le 12 de jiiin , après avoir engagé Charles II à s'unir à la France contre la Hollande. Pendant ce temps-là, le chevalier de Lorraine, qui sentait qu'il n'obtiendrait jamais son rappel que du consentement de Madame , ce qu'elle était fort éloignée d'accorder , prit le parti de s'en défaire par le poison. Le roi le fit revenir dans la suite : il s'en servait pour gouverner Monsieur. Le chevalier de Lorraine mourut en 170?..
L'abbé de Choisi , écrivain agréable , et dont le style a lés grâces négligées d'une femme , a quelquefois trop peu d'exactitude dans les faits. Par exemple , en parlant du voyage de Madame, il fait dire (page 406 de ses Mémoires) , par le roi & M. de Turenne , que le chevalier de Lorraine avait révélé le secret à Monsieur, et l'abbé venait de dire (page 877) qu'il était en Italie ; voilà des contradictions assez près les unes des autres. Il ne s'agit que de distinguer les époques : le chevalier était à la cour lors du projet , et en Italie lors du voyage et de la mort de Madame.
Causes secrètes <le la guerre de fj^t.
JLiK cardinal de Fleury avait le désir le plus sincère , h la mort del'empej'eur Charles VI (le 20 octobre 1740), d*éviter la guerre avec la reine de Hongrie -, il pensait , avec raison et justice , que le roi , ayant à la dernière paix , dans les préliminaires signés à
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Viêane, le 3 octobre 17)5, accepté la pragmatique-sanction, qui assurait à la reine l'inilivisibilité des Etats de Tempereur , la France devait être fidèle k ses engagemens , et garantir Texécution de la pragmatique.
Le cardinal se laissa entraîner à faire la guerre, par les sollicitations , ou plutôt les persécutions du roi et de la reine d'Espagne et de Madame , infante , fille aînée de France , mariée à l'infant, le 26 août 1739. Rien n'était si vif, si pressant, que les lettres du roi , de la reine et de l'infante au cardiiîal. Tous .les trois écrivaient au roi pour le même objets qui était de procurer à l'infant un établissement en Italie ; mais ils étaient bien convaincus que c'était particulièrement le carditaal qu'il fallait gagner. Je ne rapporterai que quelques lettres de l'infante pour donner une idée des autres. Après plusieurs lettres à ce sujet , auxquelles le cardinal ne répondait pas toujours , l'infante lui écrivait, le ai septembre 1740 5 «n ces. termes:
« Monsieur, je vois bien que vous nous oubliez; cependant » ce ne sera pas manque de vous en faire ressouvenir. Vous M pouvez compter que je ne vous laisserai pas en repos jusqu'à M ce que j'aie réussi. Quand j'étais en France , vous disiez que » j'étais votre favorite , et il ne faut pas oublier ses amis , et suru tout moi , qui étais une des personnes qui vous aimaient le >i plus. A moi , l'absence ne m'a pas fait le même effet qu'à vous , M soyez-en persuadé. »
Huit jours après , le 28 septembre :
n Monsieur , je vous écris encore cette lettre pour faire res-^ » souvenir le roi de nous ; et vous , monsieur, de lui parler sou-> n vent de l'attacbement sans bornes que j'ai pour lui , et d'être » persuadé de l'obligation et tendre amitié éternelle que ^auirai » pour vous, si vous nous protégez dans cette occasion. »
Dans une autre occasion :
« C'est vous qui avez contribué à mon mariage : voi^ voudrez » bien me rendre parfaitement heureuse. Je vous aurai une M obligation éternelfe ; soyez persuadé de la reconnaissance que w j'ai pour vous. »
Le roi et la reine d'Espagne n'épargnaient pas plus que l'ia— fan te les sollicitations vives , et les caresses au vieux cardinal.
« A cette heure , lui écrivait le roi , c'est une belle occasion » pour faire avoir quelque chose à l'infant , et je prie le rot , » mon neveu , de se souvenir de sa fille en cette occasion , pour M que leurs enfans aient quelque chose pour se maintenir , et » qu'ils ne restent pas des cadets. Je remets nos intérêts entre w vos mains , vous assurant de nouveau de l'amitié que j'ai pour N vous. »
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<c Mon cousin , lui mandait la reine , je vous prie de faire sou- » venir le roi de France de sa fille et de son gendre ; je me w rapporte entièrement à vos lumières , et je remets nos affaires » entre vos mains. J'attends tout de votre amitié , soyez per- » suadé de la mienne. »
« Monsieur , écrivait encore Tinfante , je n'ai pas eu de ré- » ponse k la lettre que je vous ai écrite , je crains que vous ne » m'ayez oubliée ; je vous prie de vous ressouvenir de nous auu tant que je me ressouviens de vous ; je ne sais si c'est trop me » flatter, mais j'en suis persuadée.. «. Vous n'obligerez pas des >> ingrats : ce n'est pas seulement pour nous ; , mais au cas que » nous ayons des enfans , qu'ils aient un morceau à manger.., » Je ne vous laisserai pas en repos que vous n'ayez fait quelque » chose pour nous. »
On voit par ces lettres que les princes adoptent aisément, pour leurs int éréts , le style de leurs flatteurs.
La reine d'Elspagne s'imaginait qu'il était de toute justice que ses enfans fussent souverains ; mais si ce principe était adopté en France et en Espagne pour tous les fils , petits-fils et princes, les deux monarchies seraient à la fin morcelées. Ce ne serait peutêtre pas un malheur pour les peuples qui ne sont jamais plus ménagés que nar les petits princes ; Ynaîs ce n'est et ne peut être le système de* grands rois.
L'empereur avait recommandé au duc de Lorraine , son gendre , de remettre ses intérêts entre les mains du cardinal de Fleury : le duc aurait très-bien fait d'en user ainsi. Au lieu de prendre des voies d'amitié , lui et l'archiduchesse , sa femme , commencèrent par un acte qui devait prévenir contre feurs desseins les deux puissances que la garantie de la pragmatique intéressait Te plus , la France et l'Espagne : dans la lettre par laquelle ils donnaient part à la cour de Madrid de la mort dé l'empereur , l'archiduchesse prenait le titre de duchesse de Bourgogne , de Lorraine et de Bar; elle mettait encore autour de ses armes le collier de la Toison-d'Or , quoiqu'il y eût eu une convention par laquelle , à la mort de l'empereur , là grande maîtrise de cet ordre retournerait uniquement au roi d'Espagne. L'archiduchesse et son mari firent même asseè entendre qu'ils conservaient des prétentions sur ces provinces.
La cour d'Espagne eut grand soin de faire observer au cardinal ce qu'on avait à craindre d'une nouvelle maison d'Autriche, si elle parvenait à l'empire avec autant de puissance qu'en avait l'ancienne. Le cardinal le prévoyait assez; mais il ne croyait pas devoir manquer à la garantie que la France avait signée au sujet de l'indivisibilité de la succession de l'empereur dans la personne
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de l'archiduchesse : tel était l'objet de la pragmatique-sanctio« de 17 13. Oa représentait au cardinal que, sans manquer aux çngageniens sur l'indivisibilité de la succession de l'empereur, la France devait du moins empêcher que la couronne impériale passât sur la tête de l'héritier des biens patrimoniaux , et ne pas a'oppQser aux prétentions des électeurs de Bavière , de Saxe et autres puissances sur la succession de l'empereur ^ et que la France pouvait même , comme auxiliaire , fournir des secours , surtout à la maison de Bavière , qui avait donné tant, de preuves d'attachement à Louis XIY dans la guerre de la succession.
Ou vient de voir avec quelle vivacité la reine d'Espagne pressait le cardinal d'engager le roi à procurer un établissement à sou gendre. Le roi , le plus tendre des pères , n'était pas dithcile k gagner; mais le cardinal , qui avait toute sa confiance^ n'était pas si aisé à déterminer. Il avait l'expérience, ainsi que les Fran*çais , qu'alors que la France prend le moindre intérêt dans une guerre , elle devient bientôt la partie principale , et que nos alliés nous sont toujours onéreux , et jamais utiles. La guerre de la succession , qui s'était annoncée par les plus grandes espérances, avait mis le royaume à deux doigts de sa ruine. Le mariage du roi , nous avait engagés dans une guerre pour le roi Stanislas, Nous avons vu , depuis la mort du cardinal de Fleurjr , ce que l'alliance avec la maison de Saxe nous a produit^ presque tous les princes de l'Europe sont ennemis ou jaloux de la France y et tous , dans leurs disgrâces , y cherchent un asile. Si un sultan pouvait être détrôné sans perdre la vie ou la liberté , il se ré^ fugierait en France. Le carénai , enfin , ne croyait pas devoir précipiter l'Europe dans une guerre générale , pour faire ua établissement à don Philippe ; d'ailleurs , son âge avancé ne lui permettait pas d'espérer de terminer la guerre quand il le voudrait.
Cependant les persécutions de la reine d'Espagne, le penchant du roi à satisfaire sa fille et son gendre, les sollicitations de la noblesse , et surtout des courtisans qui attendent toujours de la guerre leur fortune méritée ou non , l'emportèrent sur les intentions pacifiques du cardinal. Le comte de Bellç-Isle , petitfils du surintendant Fouquet, ne contribua pas peu à séduire le cardinal , sur qui il avait du crédit, par le moyen de vieilles amies, jadis prolectrices du ministre dans le temps oii il n-'était que l'abbé de Fleury , cherchant à percer. Belle-Isle n'était , k la mort de l'empereur, ni maréchal de France, ni duc et pair : la guerre seule pouvait achever sa fortune. 'Un lieutenant général peut rester long-temps avec ce grade pendant la paix, et la mort du cardinal , qui ne poi|vait pas être éloignée , aurait
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privé Belle-Isie de son principal appui. Il en était inquiet , et consultant un jour sur sa fortune avec Chavigny, qui a passé pour un grand négociateur, parce qu'il a beaucoup intrigué , celui-ci lui dit qu'il ne devait rien attendre que de la mort de l'empereur , s'il savait en profiter. Belle-Isie ne laissa pas échapper l'occasion, fit valoir les craintes de l'Espagne et celles que devait avoir la France sur la puissance future d'une nouvelle maison impériale.
L'irruption du roi de Prusse dans la Silésie fournit à Belle*- Isle un moyen de dissiper les scrupules da cardinal sur l'infraction à la garantie. Frédéric était entré en Silésie, comme on l'a vu depuis entrer en Sare , sous prétexte de conserver les Etats à leurs vrais maîtres , contre les entreprises des usurpateurs. On sait quels ont été les effets de ses promesses. Il a gardé la Silésie y et a dévasté la Sare. Quoi qu'il en soit, Belle-Isle s'attacha k persuader au cardinal que l'électeur de Bavière et celui de Saxe, roi de Pologne, réclamant une partie de la succession de l'empereur, la pragmatique n'avait plus lieu. Comme il se répandit bientôt qu'il était question, entre l'archiduchesse et le roi de Prusse, d'un accommodement par lequel une portion de la Silésie serait cédée à ce prince , le cardinal devait , disait-on , perdre tous ses scrupules. Enfin, ajoutait-on, l'indivisibih'té de la succession de l'empereur ne donnait à son héritier aucun droit à un empire électif, et la France pouvait l'en écarter, sans violer sa garantie, outre qu'elle n'était tenue de sa part que de ne rien prétendre à cette succession , ians être encore obligée d'empêcher les autres puissances de rédamer des droits légitimes, sans compter les prétentions que les princes prennent toujours pour des droits. De ce nombre était le roi deSardaigne, qui prendra toujours parti dans les guerres d'Italie , jusqu'à ce qu'il soit maître du Milanais.
Le cardinal se détermina donc à nommer Belle-Isle notre ambassadeur et plénipotentiaire à la diète de Francfort pour l'élection d'un empereur. Les deux prétendans et rivaux du duc de Lorraine, gendre de Charles YI, et grand-duc de Toscane , étaient les électeurs de Bavière et de Saxe. La France préférait le premier ; mais, ce qui l'intéressait le plus, était de s'opposer à l'élection du grand-duc. Les deux électeurs, pour ne pas se croiser, convinrent de réunir leurs suffrages en faveur de celui qui trouverait moins d'opposition. On sait que l'électeur de Bayière fut élu empereur sous le nom de Charles VU, le 24 \^t^' vier 1742 , et qu'il mourut le 20 janvier 1745. Les trois années de son règne , si l'on peut dire le règne d'un prince obligé de sortir de sa capitale , et de recevoir jusqu'à sa subsistance delà France,
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sa protectrice plutôt que son alliée (i) ; ces trois années, dis-je » furent pour nous une vicissitude de succès bons et mauvais , mais toujours ruineux. Sans entrer dans le détail des campagnes, j'observerai du moins qu'obérés ou trabis par nos alliés, tout le fardeau de la guerre portait sur la France ; nous eûmes tour à tour , pour amies ou ennemies , les mêmes puissances. Dans le temps même que l'Angleterre signait la neutralité' arec nous, ses escadres attaquaient nos vaisseaux, et eurent cependant, à nombre supérieur, toujours le désavantage.
L'flspagne , qui nous engageait dans une guerre uniquement pour ses intérêts, et qui montrait tant d'ardeur pour des conquêtes , nous faisait perdre, par ses lenteurs, tout le fruit de nos efforts. Yillanas , ministre de la marine espagnole , était absolument incapable de son emploi. La reine et notre ambassadeur ( le comte de La Mark ), et ensuite l'évêque de Rennes ( Yauréal ), le représentaient au roi. Ce prince le savait ; il en convenait : Cela n'est que trop vrai ^ disait-il , mais f^illarias est un bonhomme', et jjr suis accoutumé. Je suis d* habitude. Il ajoutait que les commis du ministre étaient des fripons qui le trompaient, et tout restait en place. Ces contradictions se voient parfois ailleurs qu'en Espagne. Au milieu des opérations les plus instantes, on était arrêté par des misères d'étiquettes. Avant que d'envoyer à la diète de Francfort le marquis de Mon— tejo , en qualité de ministre plénipotentiaire d'Espagne , on prit toutes les mesures possibles pour qu'il n'y eût aucune discussion entre lui et le comte deBelle-Isle , plénipotentiaire de France, au sujet de la préséance. Car , malgré la médaille pompeuse par laquelle Louis XIY a voulu assurer la préséance à ses ambassadeurs sur ceux d'Espagne et autres , il n'y a rien de moins reconnu à Madrid , et presque tous les rois se sont accoutumés k prétendre que , se traitant réciproquement de frères , ils doivent* marcber d'un pas égal ; cela n'était pas ainsi quand les rois du nord donnaient la main cbes eux à nos ambassadeurs. Ce ne fut que pendant la régence du duc d'Orléans que le roi de Danemarck obtint le titre de Majesté ; et les Etats-généraux de Hollande celui de Hautes-Puissances. Si jamais nous avons à la fois des généraux et des ministres différens de certains que nous avons vus , la France reprendra peut-être sa supériorité. . . .
Cette guerre , dont nous aurions si bien pu nous passer, nous coûta des sommes immenses, des milliers d'hommes, et plusieurs officiers distingués qui nous auraient été très-utiles, surtout le
(i) La reine d'Espagne disait, en parlant de 1 Vmpereur à Pevéque de Rennes , 4|u^un aJHe à charge est un présent & faire k l'ennemi» ^lous aurions pa, en bien des occasions , faire présent de l'Espagne.
marquis de Bcauràu , maréchal de camp , tué au siège d'Ypres , en 1744*
Négociation du duc de Duras en Espagne, depuis novembre 1752, jusqu'en septembre 1765, sous le règne de Ferdinand , beau-frère du roi de Portugal (i).
L*ob}et de la négociation du duc de Duras ^taît :
i**. De faire épouser une àe» dames de France au roi d'Espagne , Ferdinand,
ûi& de Philippe V et de la Savoyarde , an cas que la reine d^Espagne Tint
à mourir; 3<*. D'engager le roi d'Espagne à faire un pacte de famille avec Louis XV ; y*. De demander un traité de commerce plqs favorable à la France qu*à
toute autre nation.
Le premier article exigeait le plus grand secret : la conduite du duc de Duras, à cet égard , devait se borner à plaire au roi , aux ministres et à la nation ; à les concilier de plus en plus à la France , afin que , la reine venant à mourir, il trouvât l'Espagne favorable à la proposition d'un second mariage ; il était de la plus grande importance que la reine , attaquée d'une maladie mortelle, ne soupçonnât rien du projet. Cette Portugaise, dont le cœur était autrichien et anglais , gouvernait absolument son mari , et aurait pu lui donner contre la France des préventions difficiles à détruire. L'image de la mort , qu'elle voyait approcher, la plongeait dans la douleur ; elle pleurait souvent sur elle : quelquefois elle cherchait à te cacher son état , et aurait vu avec horreur tout ce qui l'aurait empêchée de se le dissi^ muler. Le duc de Duras gardait ou croyait garder profondément son secret ; car, en tenant sa langue captive, sa vivacité lui faisait commettre des indiscrétions de caractère.
Jamais ambassadeur n'avait été si magnifiquement payé : outre ses appointemens considérables, il avait cinquante mille livres par forme de gratification , et on acquitta pour soixante mille livres de dettes criardes ; on lui fournissait beaucoup de bijoux qu'il distribuait à la cour et dans les bureaux. Il avait de grands avantages : le contrôleur Machault était son ami particulier , et la femme de Saint-Contest , ministre des affaires étrangères, était sa maîtresse, ce qui, à la cour, fait ordinairement d'un mari l'ami et le serviteur de l'amant. Indépendamment de
(i) Les deux principaux ministres d'Espagne étaient G^rajal et L*Ensenada.
^e confesseur était le jésuite Ravajo. Le duc de Duras ayait avec lui le jésuite
Desnoyers , et le maréchal de Noailles partageait avec les ministres la cor-
, respondancc des afiairet étrangères , ce qui fait actuellement une lacune ao
dépdt.
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«a qualité de c... , Saint-Contest était un sot; on l'avait fait ministre, parce que son père avait été ambassadeur , et en avait les talens : en conséquence , le fils s'était adonné à la lecture des gazettes, avait été nouvelliste aux Tuileries, oii Ton s'en moquait souvent : ce docteur n'avait , comme Sganarelle, jamais eu d'autres licences. Lorsque le duc de Modène fit, avec l'empereur, ce traité qui rendra un jour la maison impériale maltresse du Modénois , le duc de Modène ne se détermina qu'après avoir consulté Saint-Contest , qui ne l'honora pas même d'une réponse.
Quoique le roi Ferdinand , cousin-germain de Louis XV, eût le cœur français, la reine, sa femme, élevée dans des principes opposés , avait un tel ascendant sur lui , qu'elle pouvait , sinon altérer ceux de son mari , du moins en empêcher l'effet. Ses préfugés contre nous étaient entretenus par le musicien castrat Farinelli, vendu aux cours de Vienne, de Londres et de Turin, et qui était dans la plus haute faveur auprès de cette princesse , et par elle auprès du roi. Il passait sa vie dans leur intimité. Ce musicien était venu à Paris , oii Ton avait été curieux de l'entendre chanter ; et les bijoux qu'on lui avait donnés pour prix de sa complaisance , ne lui avaient pas paru dignes de son talent. Les ministres de Vienne , de Londres , et de Turin à Madrid , témoins du degré de faveur oii il était, s'empressèrent de le combler de présens et de prévenances de toute espèce ; l'empereur alla jusqu'à lui écrire (i).
Les courtisans du roi l'étaient aussi de Farinelli, et lui prodiguaient les bassesses , au point qu'il en plaisantait ; ce qui ne l'empêchait pas d'y répondre par des respects extérieurs , pour les avertir sans doute de celui qu'ils se devaient à eux-mêmes. Il n'aimait de son crédit que le solide : l'enceûs ne l'enivrait point, et le brillant de ses chaînes ne lui en cachait pas le poids; il regrettait souvent, avec ses familiers , le temps oii, menant une vie vagabonde , et aussi libertine que son état le permettait, parcourant les différentes villes, ne subsistant que du fruit de ses talens, il recevait des applaudissemens, avait des camarades , peut-être des amis , au lieu d'adulateurs.
La cour était alors partagée entre deux cabales : l'une était composée de ceux qui avaient conservé le levain autrichien , qui étaient jaloux de la France , ou qui gardaient du ressentiment
(i) En mars I753, Farinelli reçut anc boite de eri&tal de roche, enrichie de diamans , de la part de Tcmpereur ei de riinpérairicc , avec leurs portraits : toute rK&pagne en fut indignée. LVmpcreur 6t plu»; quelques mois après, fl écrivit de sa main une lettre remplie de protestations d'estime , de louitfig<^ #t d'assurances de protection dan* tous les éyénemciu.
du renvoi de Tinfante , et de plusieurs procédés légers de notre ministère à Tégard de la cour de Madrid. Le chef invisible de cette cabale était la reine : le duc d'Iiuescar, favori du roi, était le principal agent; la reine et lui , en nous traversant, avaient grand besoin de cacher au roi lenrs se'nliraens secrets , sans quoi ils l'auraient aliéné sans retour. Ce prince , attaché à la gloire de sa maison , aimait le roi son cousin , et pensait que le bien des deux monarchies exigeait leur union ; la^eine ne pouvait donc récarter de ce sjstën^e qu'en le circonvenant , et par voie de séduction : c'est ordinairement la plus sure, et l'on ne risque guère d'autre conduite à l'égard des rois. Elle était encore plus indispensable auprès de Ferdinand ; ce prince doux, tran-^ quille, et insensible en apparence , sortait quelquefois de cet état léthargique par des accès de fureur, et il était dangereux d'y donner occasion (i) ; il avait beaucoup du caractère de son père, dont les vapeurs s'éloignaient peu âe la folie.
L'autre parti était formé des vrais Espagnols qui regardaient les Français comme leurs alliés naturels. Tel était devenu par degrés l'esprit général de la nation, surtout depuis qu'elle avait un roi né en Espagne ; c'était aussi le système des deux principaux ministres, lorsque le duc de Duras arriva en Espagne.
Le premier avait été quelque temps opposé à la France après les sujets de plaintes qu'elle avait donnés à l'Espagne ; mais il avait enfin sacrifié ses ressentihiens à la vraie politique. C'était un homme très-froid , avec de la hauteur , fort atta-r ché au roi dont il était aimé, estimé et considéré, d'un sens droit et peu étendu , et d'une probité reconnue ; sur ce dernier article , le duc de Duras n'est pas , dans ses lettres , trop d'accord avec lui-même. Pendant que la plupart des grands rendaient des respects à Farinelli , à peine Carvajal voulait-il rece<v voir les siens.
Le duc de Duras pressait vivement ce dernier sur le pacte de famille ; mais le ministre espagnol ne s'y prétait nullement ; il convenait que l'union et l'amitié devaient être la base de la politique des deux monarques ; mais quand le duc de Duras s'appuyait de l'exemple des deux branches de la maison d'Au-^ triche qui souvent, sans avoir d'amitié l'une pour l'autre, prenaient, en toute occasion, le même parti, et faisaient cause commune, Carvajal s'appuyait du même exemple contre la proposition du pacte de famille. Les deux chambres (T Autriche ^ disait-il , en se soutenant mutuellsment dans le fait , laissaienf
(1) Le duc de Duras mande , dans une de ses dépêches , que le roi maltraitait quelquefois la reine ; peut-dtrc voulait *iJ dire simplement que le roi la traitait mal.
toujours espérer quon aurait pu les désunir, et se gardaient bien if exciter ou d'qjffermir, par un pacte de famille , la jalousie des autres puissances. Enfin , sans refuser formellement , Carva jal évita toujours de se déterminer, et mourut pendant l'ambassade du duc de Duras qui trouva des obstacles réels avec Wall , suc* cesseur de Carvajal.
Le marquis de L'Ensenada, qui partageait le crédit avec Car* va jal , était le^inistre qui secondait le mieux les vues de notre ambassadeur , et aurait peut-être, déterminé Carvajal , si celui-ci eût vécu encore quelque temps , ou que L'Ensenada n'eût pas ensuite été disgracié.
'L'Ensenada , né dans l'obscurité, avait d'abord tenu les livres d'un banquier de Cadix. Des talens, fort supérieurs à son état, le firent bientôt connaître'; il s'éleva par degrés, fut intendant d'armée , et de là passa dans le ministère oii il parut avec l'éclat d'un bomme qui s'est créé lui-même. Ayant reçu du roi un titre de marquis, le nom qu'il prit ( La Ensenada , en soi rien ) , prouve combien il était au-dessus de la vanité , ou du moins que son amour-propre n'était pas d'un ordre commun ; son vrai nom était Zeno Somo de Si! va (i).
L'Ensenada et Farinelli s'étaient connus dans un temps ou leur liaison ne faisait déroger ni l'un ni l'autre ; s'étant retrouvés à la cour , l'un en place et l'autre en faveur , ils continuèrent d'être amis. Farinelli se déclara tel avec courage , lors de la disgrâce de L'Ensenada ; il osa montrer à la reine le ressentiment qu'il avait de ce qu'elle ne s'y était pas oppose , demanda à se retirer , et ne céda qu'aux excuses de cette princesse qui descendit à des bassesses pour le- retenir. A l'égard de L'&isenada, il ne se montra jamais si supérieur à sa place que lorsqu'il la perdit. Sur la permission qu'on lui donna d'emmener , dans son exil ^ un certain nombre de domestiques , il répondit qu'il en avait eu besoin pendant son ministère , mais que dans l'état oii il se retrouvait , il saurait encore bien se servir lui-même. Peu de jours après on lui envoya une partie de sa maison. Le roi qui, en le déplaçant, s'était laissé entraîner par la cabale du duc d'Huescar , le regrettait , et n'en parlai! qu'en disant : Ce pauvre L'Ensenada. Il revint ensuite à la cour.
(i) PlasÎMirt Espagnols ont pris des noms en mémoire d^ëvenemcns dont ils se glorifiaient : le Biscayen Orendayn prit le nom de La Pas , pour avoir signe la paix en 1725, entre Tempereor et TKspagne; Transport-real ^ur avoir conduit Tinfanle en lulîe ; Navarro, après le eombat de Toulon , en 1744 1 se fit nommer La f^ittoria , qnoiqu^il fût reste à fond décale, pendant qne Decoritt combattait , et que la victoire fût trés-^qdivoqne entre le» escadres combinées de France et d'Espagne , et la flotte anglaise.
Les ministres , comme ceux de tous les princes faibles , étaient dans une continuelle opposition , maîtres absolus dans leurs dëpartemens, et plus occupés à se traverser qu'à se concerter mutuellement dans les opérations que i*£tat exigeait. Cela se voit ailleurs.
II faut compter , parmi les ministres des princes catholiques , leur confesseur ; quand ils en font usage , ce personnage est alors aussi puissant qu'une m.aitresse a pu l'être. Le jésuite Ravajo occupait ce poste, quand le duc de Duras arriva en Espagne, et le jésuite Desnoyers , qui l'avait accompagné , était le correspondant entre l'ambassadeur et Ravajo , et les exemptait de se voir assez fréquemment pour rendre leur liaison suspecte aux ministres espagnols et étrangers.
Le përe Kavajo s'intéressait assez au duc de Duras , qui lui avait persuadé qu'il était fort dévoué à la société , le përe Desnoyers en était garant ; L'Ensenada paraissait porté pour la France, et seconder les desseins de notre ambassadeur; Carvajal désirait aussi notre union avec l'Espagne , mais il répugnait à un acte en forme : peut-être y aurait-il à la fin consenti, mais il mourut pendant l'ambassade , comme il a été dit ; et Wall , son successeur , nous fut absolument opposé. Il était né à St.-Germain , fils d'un de ces Irlandais qui suivirent , en France , Jacques II , race dont le plus grand nombre était d'aventuriers qui n'abandonnaient nen chez eux , et qui détestent la nation chez laquelle ils ont trouvé un asile ; du moins , je n'ai pas encore vu d'exception , et j'en ai connu beaucoup faisant toujours des vœux contre npus , pour la patrie qui les a rejetés. Wall , plus fidèle à ce caractère qu'au roi d'Espagne , dont il était ministre , fut d'une partialité marquée et presque à découvert pour l'Angleterre contre la France. Réservé, et ne pouvant contenir son huineur avec noire ambassadeur , il communiquait à celui d'Angleterre ( Kienne ) les mémoires de notre cour. Kienne, très-instruit des intérêts respectifs des puissances de l'Europe , avait eu le temps de connaître à fond îe caractère espagnol et l'esprit de la cour de Madrid. Les Anglais ont la sage méthode de laisser à poste fixe, ou du moins trèslong-temps , leurs ministres dans les cours ou ils les envoient , et savent les choisir ; au lieu que les nôtres , pris souvent au hasard, sont toujours censés convenir au roi, quand ils sont parens ou amis du ministre des affaires étrangères. A peine ont-ils pu prendre une légère connaissance de la cour oii on les envoie , qu'impatiens de revenir à la nôtre , ils se font remplacer par un autre; surtout en Espagne, quand ils ont obtenu la grandesse ou la Toison-d'Or , leur principale affaire est faite. Le
dac de Duras fut tellement la dupe de Kienne et de Wall , que la veille de la disgrâce de L'Ënsenada , il écrivait que ce ministre était dans la plus haute faveur , quoique le cardinal de Bemis lui eût mandé de Versailles que L*£nsenada était sûrement disgracié. Le duc de Duras, qui fut près d*avoir la Toison dès le commencement de son ambassade , en revint sans grand esse ni Toison. Le marquis d'Aubeterre lui succéda.
A l'égard du traité de commerce , nous en pouvions faire un très-avantageux ; mais on appela , dans cette négociation , des fermiers-généraux , qui , trouvant que ce traité ne serait bon que pour TËtat et pourrait nuire à la ferme , firent échouer le traité «
Révolution de Russie de 1762 (i).
La princesse d'Anhalt-Zerbst , aujourd'hui impératrice de Russie, sous le nom de Catherine II, est née le 2 mai 1729 ; elle épousa, le i". septembre 1745 , Charles^Pierre IJlric , fils de Charles Frédéric , duc de Holstein Gotorp , et d'Anne Petrowna , fille aînée du czar Pierre I*'. Catherine , devenue par son mariage grande-duchesse de Russie , dit en y entrant , et avant d'avoir vu son mari , à ceux qui l'accompagnaient : Je régnerai ici. On fait des prédictions sûres, quand on sait, comme elle , les accomplir.
Pour en préparer l'effet , elle s'attacha d'abord à plaire à son mari par toutes ,les complaisances pour ses manies puériles ; chaque après-dînée il s'enfermait avec elle ; mais , au lieu de l'employer comme il était naturel de le supposer , cet imbécile de dix-sept ans vis-à-vis d'une femme de seize , lui faisait faire l'exercice à la prussienne , ce qui faisait dire à la jeune princesse qu'elle se croyait propre à autre chose ; mais cette autre chose ne dépendait pas de son mari : il en était malheu* reusement incapable.
Ces tête-à-tête ridicules ayant duré quelque temps, et n'en résultant rien pour la succession à l'empire , le chancelier
(1) Daclos se préparait k écrire Pliistoire de la ré^-olution de Russie , comme on a pn le voir dans ses Mémoires secrets , page 334.
(c N'étant pas aussi instruit, dit-il, des causes et des circonstances de » cette révolution cpie des faiu que j'ai rapporles jusqu'ici , je termine à » cette époque ce qui concerne la Russie, pcut-^ire domierai-je un jour, etc. ■
Les deux morceaux qu'on va lire , et qui ont été trouvés dans ses papiers , étaient les premiers documens qn'il avait réunis. L'un a été écrit d'après des rcnseignemens très-sûrs donnés par la princesse d'Aschof, pendant son séjour k Paru} l'antre eal le récit fait par l'impératrice cUe-ni4me.
Bestucbef vint un jonr trouver la grande-duchesse, et portant la parole , comme c'est le devoir de tout chancelier : Madame , lui dît-il , // faut à V empire un héritier de façon ou d'autre, La princesse trouva d'abord un peu d'indécence dans la h;i* rangue du chancelier , et voulut repondre avec fierté ; mais Bestuchef, pour corriger l'équivoque peu respectueuse de son premier propos, s'expliqua plus clairement qu'il n'avait fait; at Catherine , voyant qu'il s'agissait d'une affaire d'état , dit avec dignité au chancelier : Puisqu'il faut absolument un ht^ri" tier à V empire y envoycz^moi ce soir Solticof, qui, je crois , en sait faire. Ainsi dit , ainsi fait : Solticof ne la trompa point, et neuf mois après l'empire eut un héritier.
Dès que la grande duchesse eut un fils , au lieu de cacher l'imbécîtlité de son mari , elle saisit toutes* les occasions d'en relever les inepties , et de prouver qu'il était incapable de gouverner ; elle comptait disposer tellement les esprits , qu'à la mort d'Elisabeth , elle , Catherine , pourrait faire préférer au grand-duc, son fils, dont elle aurait la tutelle avec ta régeac« de l'empire.
Elle avait pris beaucoup de goât à la façon de faire des héritiers, et voulut aussi varier les faiseurs, quoiqu'elle s'efforçât d'en dérober la connaissance à son mari. Il la surprit ub jour avec Poniatowski , aujourd'hui roi de Pologne. Le grand-^duc voulut le prendre fort haut, et faire arrêter Poniatowski; mais elle le prit encore plus haut, lui prouva que l'éclat ne se ferait qu'à sa honte, et tout finit, comme les querelles de princes, par un traité. Il fut convenu qu'elle le verrait à sa fantaisie, quoiqu'avec du secret ; que par reconnaissance elle cesserait de traiter avec hauteur la comtesse de Yoronsiof, sa maîtresse, et même lui ferait une pension.
Cependant elle donna plusieurs associés à Poniatowski , en prit même dans des états obscurs , et finit par être visiblement cachée. Elle en eut cependant un , seul ou avec d'autres, pendant deux ans, sans qu'on le soupçonnât, et qui lui a été trèsutile dans la conspiration , c'est Orlof , sergent aux gardes, qui , aidé de ses frères , lui gagna les soldats , et ce qu'il j avait de troupes à Pétersbourg.
Soit que la conduite de Catherine fût connue ou ignorée de l'impératrice Elisabeth, celle-ci n'était guère en droit de lui faire des remontrances sur des goûts qui lui étaient communs.
Quoi, qu'il en soit, le jour même que mourut Elisabeth ( 5 janvier 1 762 ) , le grand-duc fut proclamé empereur , sous le nom de Pierre III, et reçut le serment de fidélité , qui ne tire point à conséquence en Bussie. Dès ce moment le czar, au lieu
de déclarer grand-duc le prince dont Soltîcof lui avait fait présent , ne s'en déclarait nullement le père , ne dissimulait point ce qu'il en pensait , et regardait la mère en conséquence. Pendant les six mois qui s'écoulèrent depuis son arrivée à l'empire jusqu'à son détrônement , il ne prit aucune mesure pour s'affermir et prévenir sa chute ; il laissait voir ouvertement son peu d attachement à la communion grecque qu'îi avait embrassée en venant en Russie. Il assistait avec beaucoup d'indécence au service de la chapelle , et ne sentait pas l'impression défavorable qui en résulterait contre lui dans l'esprit des peuples. Admirateur du roi de Prusse, dont il n'aurait jamais pu être l'imitateur que dans ]a Êiçon de s'habiller, il avait toujours va avec chagrin la Russie déclarée contre ce prince ; sa première opération fut de fanre la paix avec lui , pour qui Catherine prit ensuite parti par des motifs que nous verrons.
Cependant ce fut du jour même que Pierre III sortit de l'espèce d'esclavage oii il était sous Elisabeth , que Catherine tomba sous celui de son mari , devenu empereur. Elle he pouvait pas douter qu'elle ne fût bientôt répudiée et mise dans un cloître. Ses craintes se trouvant de jour en jour plus fondées , elle chercha les moyens de prévenir son malheur par une conspiration contre son mari. On prétend qu'une jeune princesse d'Aschof, sœur de la frêle Woronrof , fut le principal ressort d'une entreprise si hardie , si délicate , et qui n'exigeait pas moins d'habileté que de courage. Orlof , cet amant obscur et solide , secondé d'un frère , ainsi que lui , bas officier dans les gardes , procurait d'avance à Catherine un appui dans l'affection àe% soldats.
£nfin , comme il ne s'agit pas d'amener une révolution dans une nation barbare par des négociations, il fallut prendre un de ces partis brusques , qui laissent à la fortune la plus grande partie du succès.
Catherine apprit un soir , par une indiscrétion de son mari dans un souper de débauche , que le lendemain il devait la faire .arrêter, et que c'était dans ce dessein qu'il lui avait fait dire de venir dîner avec lui à Pétershoff, oii il devait se rendre d'Oranienbaum, ou il était alors, a^c les principaux de sa cour, et la plupart des ministres étrangers. Catherine part à l'instant, se rend à un couvent près de Pétersbourg , et là , s'étant concertée avec les conjurés, détache quelques gardes qni courent d'avance répandre dans la ville que le czar, tombé de cheval à la chasse, est mort de sa chute.
Bientôt elle s'avance elle-même , entre dans Pétersbourg , escortée des gardes qu'Orlof lui avait gagnes , et qui la prcH
clament à grands cris impératrice. Les cris se répètent et se répandent; ]a frénésie devient contagieuse; l'eaii-de-vie est abandonnée dans les cabarets aux soldats et au peuple ; Tivresse achève la révolution. Les gardes sont changées, et les postes confiés aux conjurés les plus sûrs. Les chemins furent si exactement gardés , que le czar n'eut pas la moindre nouvelle de ce qui se passait dans sa capitale. Il se rendit d'Oranienbaum à PétershofF , où il comptait trouver rirapératrice. Ce fut là qu'il sut en partie ce qui se passait à Pétersbourg. Le feld-maréchal Munick lui proposa d'y marcher à l'instant : sa présence , détruisant le faux bruit de sa mort , ramènerait le peuple à l'obéissance ; et ceux qui étaient restés fidèles à leur maître , se joignant à lui, il reprendrait sa couronne , ou périrait noblement.
Ce parti n'étant pas accepté , Munick conseilla au czar de passer à Cronstadt , oii , maître de la forteresse , du port et de la flotte , il serait en état de contrebalancer les rebelles , jusqu'à ce que , le feu de la sédition se ralentissant , il piit les regagner.
Le czar, avec la cour qui lui restait, hommes et femmes, s^embarque dans un yacht ; mais dès qu'il fut près d'aborder , ' la sentinelle lui cria qu'il n'y avait plus d'empereur, que Catherine était actuellement souveraine de la }\us:iîe, et que, s'il ne se retirait, on allait faire feu sur lui ; les feiumes effrayées n'eurent pas de peine à l'engager à reprendre le cliemin d'Oranienbaum. Une heure plus tôt , il était maître de Cronstadt ; mais un jeune officier , du parti de Catherine, venait d'y arriver seul ; et , avant qu'on y sût rien de la ré^ volution , il s'ouvrit d'abord à quelques officiers et soldats de la garnison , qu'il échauffa d'espérances de fortune ; et , profitant de ce premier moment de chaleur si subit et si décisif chez un peuple accoutumé aux révolutions , oii il y a ^i peu d'espace entre le trône et Téchafaud , il s'avance avec ceux qu'il a déjà gagnés , et propose bi^usquement au commandant de se déclarer pour Catherine ; celui-ci , retenu , ou par la fidélité pour son maître, ou par la crainte des suites, parait incertain en refusant la proposition. Le jeune officier ju^c, par le maintien embarrassé du commandant , du peu de (erw ineté de son caractère, prend le ton «'ibsohi , voit qu'il peut, qu'il doit, par prudence même , user d'audace ; il ordonne aux soldats d'arrêter leur propre commandant : Je 7,' ous Jais prisonnier ^ lui dit-il, puisque vous n'avez pas eu le courage de me faire arrêter. Toute la garnison veuait de .'^e déclarer pour Catherine, quand le czar se présenta devant 1 1 ]»lace; au milieu de l'effroi des femmes et du prince, (iiiclques uups furent 3. •
si peu épouvantées^ qu'elles dirent, en riant : Quallions-neus faire dans cette galère ?
Cependant le czar appiit, en arrivant à Oranienbaum , qu« sa femme, avec un corps troupes et* un train d'artillerie, est à PétershofT, à trois lieues de lui ; il se croit encore en état de traiter avec elle; mais Catherine, pour toutes conditions, lui fait dire de se rendre prisonnier, et d'envoyer à l'instant sa renonciation au trône : il obéit , et le dernier ordre qu'il donna , fut de faire mettre bas les armes aux dragons et hussards qui l'accompagnaient, disposés à verser pour lui la dernière goutte de leur sang , et avec lesquels il pouvait du moins périr les armes à la main. Sa renonciation est conçue en termes plus avilissans encore, s'il est possible, que la conduite qu'il a tenue. On le conduisit dans le château de Robschak, à six lieues de Pétersbourg , et Catherine retourna triomphante dans la capitale , le dimanche i3 juillet. Deux jours changèrent la face de l'État.
Quelque méprisable que le czar eût paru dans tout ce qu'il fit et ne fit pas , la compassion parlait encore pour lui dans le cœur d'une grande partie de la nation. Les murmures n'étaient pas fort retenus , gagnaient du terrain , et il y avait des momens ou un sujet hardi , qui se serait déclaré pour lui au milieu de Pétersbourg , aurait fait une révolution aussi prompte que la première. Il avait cependant perdu le plus sage et le plus expérimenté de ses partisans. Le vieux Munick ayant été conduit avec d'autres prisonniers devant Catherine : F'ous avez voulu combattre contre moi , lui dit-elle : Oui , madame , répondit Munick ; hier c était mon des^oir , aujourd'hui, si vous t agréez , je combattrai pour vous.
Une élévation si rapide ne parut pas un état sÂr k cette princesse , tant que son mari vivrait : la fortune pouvait changer. Depuis sept ou huit jours qu'il était arrêté , il s'élevait parmi les gardes même des reproches , des remords et des insultes réciproques. Dans ces circonstances , le passage pouvait être court de l'étincelle à l'incendie. Catherine cherchait les moyens de se tirer d'inquiétude. Les Orlof , voyant qu'après ce qu'ils avaient fait , ils n'avaient plus que le choix de la faveur ou de l'échafaud , déterminèrent , sans peine l'impératrice à sacrifier son mari ; du moins dit-on qu'ils étaient tous trois seuls avec lui , lors de sa mort : on a dit aussi qu'ils l'avaient empoisonné ; mais le tumulte , et les cris qu'on entendit , prouvèrent qu'ils employèrent une violence moins sourde que le poison ; il y a apparence qu'ils l'étranglèrent, qu'il se'défendit autant qu'il put; et les cris , qu'ils ne pouvaient pas empêcher qu'on entendit , leur
firent imaginer de dire qu'ils provenaient des douleurs aiguës d'une colique.
De quelque genre qu'ait été la mort de ce malheureux prince, le procès-verbal de l'ouverture de son corps prouve qu'elle a été violente ; c'est un monument d'absurdité. Les médecins et chirurgiens de la cour , aussi stupides que les autres Russes sont féroces , disent qu'ils ont vu clairement , par l'ouverture du corps , que le prince ne pouvait pas vivre encore six mois : c'est d'abord convenir, encore plus clairement qu'ils n'ont vu, que les jours du prince ont été abrégés ; ce qu'ils prétendaient sans doute donner pour consolation à ceux qui se seraient flattés d'un long règne. On peut encore conclure de l'ingénieuse observation de ces docteurs, qu'en fait d'assassinat, les degrés du crime doivent se mesurer sur l'âge et le tempérament de celui qu'on assassine.
Dès que l'impératrice fut au comble de ses désirs , elle publia des manifestes remplis d'expressions religieuses , rapportant tout ce qui était arrivé aux décrets incompréhensibles de la Providence. Elle jugea aussi qu'il était convenable de jouerla douleur , qu'on exagère tant qu'on veut quand elle est fausse ; car son jeu , à cet égard , a passé les bornes de la vraisemblance.
Il faut pourtant avouer que la conduite politique de cette princesse commence à distraire de l'attention qu'on pourrait faire k sa morale.
Son mari avait déjà fait , à son avènement au trône , la paix avec le roi de Prusse. Catherine comprit que ce qu'elle avait de mieux à faire , éuit de n'entrer en aucune des guerres ; mais elle eut une raison de plus de s'intéresser de cœur au roi de Prusse : ce fat de trouver plusieurs lettres de ce prince dans la cassette du feu czar, et dans lesquelles il cherchait à calmer le mari sur les déportemens de sa femme , et à vivre bien «vec elle.
Outre le manifeste que Catherine fit publier, le jour qu'elle s'empara du trône , elle en lit paraître un second , 011 rien de ce qui pouvait flétrir la mémoire de son mari n'était oublié.
Soit que les trop grands services gênent la reconnaissance des princes, soit que Catherine craignit que la feune d'Aschof n'eût quelque jour intérêt de détruire son ouvrage , ses talens pour une conjuration la firent exiler avec son mari.
Lettre écrite par Catherine JI.
Pierre III avait perdu le peu d'esprit qu'il avait; il heurtait tout de front ; il voulait casser les gardes ; il allait les mener à
la campagne pour cela , comptant les faire remplacer par celles d*Ho1steiu , qui devaient rester en ville ; il voulait changer la religion, se marier avec Elisabeth Yoronzof ^ me répudier et m'enfermer.
Le jour de la célébration de la paix avec le roi de Prusse, après m'a voir injuriée publiquement à table, il avait ordonné le soir de m'arréter. Mon oncle , le prince Georges , fit rétracter cet ordre. Ce n'est que depuis ce jour que je prêtai l'oreille aux propositions qu'on me faisait depuis la mort de l'impératrice Elisabeth. Le dessein était de le prendre dans sa chambre , et de l'enfermer comme autrefois la princesse Anne et ses enfans. Il s'en alla à Oranienlîaum (i). Nous étions suivis d'un grand nombre de capitai^ies aux régimens des gardes. Le sort du secret était entre les mains des trois frères Orlof , dont Osten se souvient d'avoir vu l'ainé me suivre partout , et faire mille folies ; sa passion pour moi était publique , et tout a été fait par lui dans cette vue. Ce sont des gens extrêmement déterminés , et fort aimés du commun des soldats , ayant servi dans les gardes. J'ai la plus grande obligation à ces gens-là : tout Pétersbourg en est témoin. Les esprits des gardes étaient préparés , et il j avait à la fin trente à quarante officiers , et près de dix mille hommes du commun dans le secret. Dans ce nombre il ne se trouva pas un traître , pendant trois semaines ; il j avait quatre factions séparées , dont on réunissait les chefs pour l'exécution ^ et le vrai secret était entre les mains des trois frères.
Panin voulait que ce fdt en faveur de mon fils ; mais ils n'y voulurent jamais consentir. J'étais à Pétershoff (2). Pierre III vivait et buvait k Oranienbaum. On était convenu qu'en cas de trahison on n'attendrait point son retour, mais qu'on assemblerait les gardes , et qu'on me proclamerait. Leur sèle pour moi fit ce que la trahison aurait effectué. Il se répandit un bruit , le 27 , que j'étais arrêtée. Les soldats se mettent en mouvement; un de nos officiers les calma. Vient un soldat ches un capitaine nommé Pacik , chef d'une faction , et lui dit qu'assurément j'étais perdue. Il l'assura qu'il avait de mes nouvelles. Ce soldat , alarmé pour moi , va ches un autre officier , et lui dit la même chose : celui-ci n'était pas du secret ; effrayé d'entendre qu'un officier avait renvoyé ce soldat sans l'arrêter, il s'en va au
(i) Oranîenbanm , à dix lieues de France de Pétersbourg , sur le bord de la mer , yis-ik-rïi Cronstadt, qui nVn est sépare que par deux lieues de France de mer.
Oranienbaum Teut dire Maison des Orangers.
{1) Pétershoff, h hait lieues de France de Pétersbourg , aussi sur le bord de la mer, sur le chemin d'Oranienbaum.
major: ce dernier fit arrêter Pacik,et envoya le rapport pendant ]a nuit à Oranienbaum : voilà tout le régiment en mouvement , et l'alarme parmi nos conjurés. Ils résolurent d'abord d'envoyer chez moi le deuxième frère d'Orlof, pour m'amener en ville, et les deux autres allèrent partout dire que j'y étais arrivée. Le hetman (1) , Wolskouski et Panin étaient du secret.
Je me trouvais presque seule, à PétershofF, avec les femmes qui me servaient , oubliée en apparence de tout le monde. Mes journées étaient très^inquiètes cependant , parce que je savais régulièrement tout ce qui se tramait pour et contre moi. Le 28, 4 six heures du matin , Alexis Orlof entre dans ma chambre, m'éveille> et me dit , avec une grande tranquillité : Il est temps de vous Icifer ; tout est prêt pour vous proclamer. Je lui demandai des détails , il me dit : Pacik est arrêté. Je n'hésitai plus ; je m'habillai au plus vite , sans faire de toilette , et je montai dans le carrosse qui l'avait amené. Un autre officier était en guise de valet à la portière ; un troisième vint au-devant de moi , à quelques verstes de PétershofT. A cinq verstes de la ville , je rencontrai l'aîné Orlof avec le prince Boratinsky , le cadet. Celui-ci me céda sa place dans sa chaise ; car mes chevaux étaient rendus , et' nous allâmes débarquer dans les casernes du régiment Ismaelofski (2). Il n'y avait que douze hommes et un tambour qui se mit à battre l'alarme. Voilà les soldats qui arrivent , me baisent, m'embrassent les pieds, les mains, l'habit , me nomment leur sauveur. Deux amènent un prêtre sous les bras, avec la croix; les voilà qui se mettent à prêter le serment. Cela fait , on me prie de monter dans un carrosse. Le prêtre, avec la croix, marchait devant. Nous allâmes au régiment de Semionofski. Celui-ci vint au-devant de nous en criant : f^ivat ! Nous allâmes à l'église '()e Cazan (3) , oii je descendis ; le régiment de Préobazenski arriva en criant : Fivat ! et en me disant : Nous vous demandons pardon d'être venus les derniers ; nos officiers nous ont retenus , mais en voilà quatre que nous amenons arrêtés , » pour vous montrer notre zèle ; car nous voulons aussi ce que nos frères voulaient, La garde à cheval arriva après ; celle-ci était dans une fureur de joie que je n'avais jamais vue. Ils criaient en pleurant à la délivrance de leur patrie : cette scène se passait
^i) Rosamofski , qui commandait les gardes dlsmaclof&ki \ Wolskouski , nn des gcnc'ranx des troupes ; Panin , gouverneur du grand-duc.
(a) Ismaelofski , troisième re'giment des gardes ; Scmionofski , second rcgiment : Prtfobazenski est le premier.
(3) On appelle ainsi la première église de Pétersbourg, de celles qui sont en terre-ferme ; car la cathédrale de Sl.-Pierre est dans l'île qui fait la ciudellc , la bastille et Tbôtel des monnaies de cette capitale.
43o MORCEAUX
entre le jardin du hetman et la Cazaniski. La garde à cheval était en corps , les officiers à la tête. Comme je savais que mon oncle , le pcince Georges , à qui Pierre III avait donné ce régiment y en était horriblement haï , j'envoyai des gardes a pied chez mon oncle, pour le prier de rester dans sa maison , de peur d'accident pour sa personne.
Point du tout ; son régiment avait détaché pour l'arrêter ; on pilla sa maison , et on le maltraita ; j'allai au nouveau palais d'hiver, oii le synode et le sénat étaient assemblés. On dressa à la hâte le manifeste et le serment. De là je descendis , et fis à pied le tour. des troupes; il y avait plus de quatorze raille hommes, gardes*et régimens de campagne (i). Des que l'on me voyait , c'étaient des cris de joie qu'un peuple innombrable répétait. J'allai au vieux palais d'hiver pour prendre les mesures nécessaires et achever. Là , nous consultâmes, et il fut résolu que j'irais à la tête des troupes à Pétershoff , oii Pierre III devait dîner. Il y avait des postes posés sur tous les chemins , et de moment en moment on nous amenait des langues. J'envoyai l'amiral Talisin à Cronstadt. Arrive le chancelier Woronzof , pour me faire des reproches sur mon départ de Pétershoff. On l'amena à l'église pour prêter serment ; ce fut ma réponse : ensuite arrivèrent le prince Trubetskoi (2) et le>. comte Alezandre Schowalof , aussi venant de Pétershoff, pour s'assurer des régimens et pour me tuer. On les mena aussi prêter serment , sans aucune violence.
Après avoir expédié tous nos courriers, et pris toutes nos précautions , vers les dix heures du soir, je me mis en uniforme des gardes , m'étant fait proclamer colonel avec des acclama— tions inexprimables. Je montai à cheval , et nous ne laissâmes que peu de monde de chaque régiment pour la garde de mon Âls , qui était resté à la ville.
Je sortis ainsi à la tête des troupes , et nous marchâmes toute la nuit vers Pétershoff. Arrivée au petit monastère , le vice-chancelier Galitzin me vint apporter une lettre très-flatteuse de Pierre III. (J'oubliais de dire qu'en sortant de la ville, trois soldats envoyés de Pétershoff, pour répandre un manifeste dans le peuple , me le donnèrent en me disant : Tiens , voilà ce dont Pierre III nous a charges ; nous te le donnons à toi , ei noi^s sommes bien aises d*a\foir cette occasion de nous joindre à nos frères. ) Après donc cette première lettre de Pierre III , il m'en arriva une seconde portée par le général Michel Ismaelof , qui se jeta à mes pieds , et me dit : Hïe comptez^vous pour un hon^
(i) Les qnatre gardes seules font dix mille liommcs.
(a) Trubetskoi, counmondant les Prcfobaiienski , Schowalof les ScniionoA»Lî.
HISTORIQUES. 43i
néle homme ? Je lui réponds : Oui. Eh bien ! dit-il , iljr aplaisir d'être a\>ec des gens d^ esprit ; V empereur s'offre à résigner } je vous ramènerai après sa résignation tres^libre y j'éMerai une guerre civile à ma patrie. Je le chargeai sans difficulté de cette commission , et il alla la faire.
Pierre III renonça à l'empire à Oranienbaum en toute liberté, entouré de quinze cents Holstenois , et vint avec Elisabeth Yoronzof , Gudtwitsh et Michel Ismaelof à PétershofF, oii , pour la garde de sa personne , je lui donnai cinq officiers et quelques ' soldats. C'était le 29 juin , jour de la Saint-Pierre, à midi. Tandis qu'on préparait à manger pour tout le monde , les soldats s'imaginèrent que Pierre III était amené par le feld-maréchal prince de Trubetskoi , et que celui-ci tachait de faire la paix entre nous deux. Les voilà qui chargent tous les passans , entre autres le hetman , les Orlof et plusieurs autres , disant qu'il y a trois heures qu'ils ne m'ont vue , qu'ils meurent de peur que ce vieux fripon de Trubetskoi ne me trompe , en faisant , me disaient-ils , une paix simulée entre ton mari et toi , et qu'on ne te perde, toi et nous aussi; mais nous les mettrons en pièces (c'étaient leurs expressions). Je m'en allai parler à Trubetskoi , et lui dis : Je vous prie, mettez-^wus en carrosse , tandis que je ferai à pied le tour de ces troupes. Je lui contai tout ce qui se passait; il s'en alla en ville tout effrayé, et moi je fus reçue avec des acclamations inouies , après quoi j'envoyai , sous le commandement d'Alexiy Orlof suivi de quatre officiers choisis, et d'un détachement d'hommes doux et raisonnables , l'empereur déposé à vingt-sept vertes de Pétershoff , dans un endroit nommé Robschak , très-écarté , mais très-agréable , taudis qu'on préparait des chambres honnêtes et convenables à Schlufsel bourg , et qu'on eut le temps de mettre des chevaux pour lui en relais. Mais le bon Dien en disposa autrement : la peur lui avait donné un cours de ventre qui dura trois jours, et s'arrêta au quatrième. Il but excessivement ce jour-là , car il aVait tout ce qu'il voulait , hors la liberté. Il ne m'a cependant demandé que sa maîtresse , son chien , son nègre et son violon ; mais , crainte de scandale et d'augmenter la fermentation dans les esprits , je ne lui envoyai que les trois dernières choses. La colique hémorroïdale fui reprit avec le transport au cerveau ; il fut deux jours dans cet état , d'où s'ensuivit une grande faiblesse , et , malgré les secours des médecins, il rendit l'âme en demandant un prêtre luthérien. Je craignis que les officiers ne l'eussent empoisonné , tant il était haï. Je le fis ouvrir , et il est certain qu'on n'en trouva pas la moindre trace : il avait l'estomac très-sain ; mais l'inflammation
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dans les boyaux, et un coup d'apoplexie Tavait emporté ; son cœuï" était d'une petitesse extrême , et était flétri.
Apres son départ de PétershofiF, on me conseilla d'aller tout droit à la ville : je prévis que les troupes s'en alarmeraient; j'en fis semer le bruit , sous prétexte de savoir à quelle heure elles seraient en état de se mettre en chemin. Après trois jours d'une aussi grande fatigue , ils donnèrent l'heure à dix heures du soir : Pourvu , ajoutèrent-ils , qu^elle vienne^avec nous. Je partis donc avec eux ; et , à moitié chemin , je vins me reposer à la maison de campagne de Kourakin, oii jeme jetai tout habillée sur un lit. Un officier m'ôta mes bottés. Je dormis deux heures et demie, et puis nous nous remîmes en cheminée CatherinhofT: je meremis à cheval ; un régiment de hussards marchait devant, puis mon escorte qui était la garde à cheval ; puis venait immédiatement après moi toute ma cour ; après moi marchèrent les régimens des gardes « .<;elon leur ancienneté , et trois régimens de campagne. J'entrai en ville avec de grandes acclamations , et j'allai ainsi au palais d'été , ou m'attendaient la cour , le synode , mon fils , et tout ce qui m'approche. J'allai à la messe : puis on chanta le 7e Deum; puis on vint me féliciter, moi qui, depuis vendredi, six heures du matin, n'avais presque ni bu , ni mangé , ni dormi. Je fus fort aise de me coucher le dimanche au soir.
A peine étais-je endormie , à minuit , que le capitaine Pacik entra dans ma chambre , et m'éveilla en me disant : Nos gens sont horriblement ivres : un hussard , dans le même état , a passé devant eux , il leur a crié : Aux armes ! trois mille Prussiens arrivent , et veulent nous enlever notre mère ; là^dessus , ils ont pris les armes , et anémient pour savoir l'état de iwtre santé , disant qu'il j- a trois heures quils ne vous ont vue , et qu'ils iront tran"^ quillement à la maison , pourvu quils voient que vous êtes bien ; ils n'écoutent ni leurs chefs , ni même tes Orlof, Me voilà de nouveau sur pied ; et , pour ne point alarmer ma garde de cour, qui était d'un bataillon , j'allai première à eux , et leur dis la raison pourquoi je sortais à pareille heure. Je me mis ensuite dans mon carrosse , avec denx officiers , et j'allai aux troupes , et leur dis que je me portais bien , qu'ils allassent dormir , et me donnassent aussi du repos, que je ne faisais que de me cou-^ cher , n'ayant pas dormi depuis trois nuits ; que je souhaitais ((u'à l'avenir ils écoutassent leurs officiers. Ils me répondirent qu'on leur avait donné l'alarme avec ces maudits Prussiens ; ([u*ils voulaient tous mourir pour moi : Eh bien! leur dis-je , je vous remercie ; mais allez vous coucher. Là-dessus , ils me souhaitèrent le bon soir et beaucoup de santé , et s'en allèrent ^
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comme des agneaux , à la maison , tournant toujours les yeux sur mon carrosse , en se retirant. Le lendemain ils me firent faire des excuses , et regrettèrent beaucoup de m'avoir éveillée^ Il faudrait un livre entier pour décrire la conduite de chacun des chefs. Les Orlof brillent par l'art de savoir régir les esprits^ par une prudente hardiesse y par les grands et petits détails, par une grande présence d'esprit, et par l'autorité que cette conduite leur a donnée. Ils ont beaucoup de bon sens , un courage généreux ; patriotes jusqu'à l'enthousiasme , et fort honnêtes gens; attachés avec passion à ma personne , et unis entre eux comme jamais frères ne Font été. Il sont cinq , mais trois seulement étaient ici.
Le capitaine Pacik s'est fort distingué en restant douze heures entières dans son arrêt , quoique les soldats lui ouvrissent portes et fenêtres , et cela pour ne point jeter l'alarme avant mon arrivée à son régiment , quoiqu'il s'attendit à tous momens^'étre arrêté et mené à Oranienbaum , pour y être mis à la question. Heureusement cet ordre de Pierre III n'*arriva que lorsque je fus entrée dans Pétersbourg.
La princesse d'Aschof , sœur cadette d'Élisabetli Woronzof , , quoiqu'elle veuille s'attribuer tout l'honneur de celte révolution, était en très-mauvaise odeur à cause de sa parenté , et son âge de dix-neuf ans n'en imposait à personne. Elle prétendait que tout passait par elle , pour venir jusqu'à moi. Cependant , depuis six mois , j'avais des correspondances avec tous les chefs , avant qu'elle en connût seulement le premier nom. Il est vrai qu'elle a beaucoup d'esprit ; mais il est gâté par sa prodigieuse ostentation , et l'humeur naturellement brouillonne ; elle est haïe des chefs , et amie des étourdis qui la mettaient au fait de ce qu'ils savaient , qui étaient des menus détails. Ivtran Jwanistch (i) Showalof, le plus bas et le plus lâche des hommes, a écrit, diton , à Voltaire , qu'une femme de dix-neuf ans avait changé le gouvernement de cet empire : détrompez , je vous prie , ce grand* écrivain. II fallait cacher à la princesse d'Aschof les canaux des autres à moi , cinq mois avant qu'elle sût la moindre chose ; et, les quatre semaines dernières , on ne lui disait que le moins qu'on pouvait. La force d'esprit du prince Baratinski qui cachait à un frère chéri , adjudant du ci-devant empereur , ce secret, parce que c'aurait un confident , non pas à craindre , mais seulement inutile , mérite louange. Dans la garde à cheval , un
(i) JwaDUteh cUit le fiTori de la dt^fantc Élisabelh ; Catherine II Tient de lai accorder une pension, et la permission de Toyager; il se dit paurre; mais on sait quMl a depuis long-temps de l'argent en Hollande et aussi en Suisse. i
officier, nommé Chitrou , âgé de vingt-deux ans , et un bas-officier de dix-sept, nommé Batromkin, ont dirigé toutes choses avec courage et activité.
Yoiià k peu près noire histoire. Le tout se faisait , je vous l'avoue , sans ma direction trës<-particullëre ; et, à la fin , j'y jetai fie l'eau , parce que le départ pour la campagne empêchait l'exécution , et que le tout était plus que mûr depuis quinze jours. Le ct-devant empereur , quand il apprit le tumulte de la ville , fut empêché par les jeunes femmes dont il composait sa suite , de suivre l'avis du vieux feld-maréchal Munick , qui lui conseillait de se jeter dans Cronstadt , ou de s'en aller , avec peu de monde , à l'armée; et , quand il alla sur une galère , à Croustadt, la ville était déjà à nous par la bonne conduite de l'amiral Talisinqni fit désarmer le général... qui y était déjà de l'empereur. Quand Talisin j arriva , un officier du port , de son propre mouvement , menaça ce prince malheureux de faire tirer à boulets sur sa galère. Enfin, Dieua mené tout h la fin qu'il s'était proposée , et tout cela tient plus du miracle que des choses prévues et arrangées ; car tant de combinaisons heureuses ne peuvent se rencontrer que par les ordres du Tout-Puissant.
' Bâtards de la maison de France»
Le duc de Longueville , beau-frëredu grand Condé, qui avait épousé successivement deux princesses du sang , prétendait que le bâtard d'Orléans , comte deDunois , ayant été légitimé à la réquisition des Étals généraux , sa postérité était devenue habile à succéder à la couronne. Quelque chimérique que pÂt être cette prétention , Louis XIV chargea le chancelier Séguier d'offrir au duc de Longueville toutes les grâces qu'il désirerait , en renonçant k ce droit vrai bu faux. Louis XI Y était sans doute alors bien éloigné de penser à ce qu'il fit lui-même dans la suite pour ses bâtards. Quoi qu'il en soit , le duc de Longueville ne ^'oulut se prêter à aucun arrangement; le roi, pour lui ôter toute parité avec les princes du san'g , défendit que les aumôniers lui présentassent le pain bénit à la messe , ni qu'on lui fournît un carreau de la sacristie. Il lui interdit aussi l'entrée dans le balustre aux. premières audiences des ambassadeurs , ce qui n'est permis qu'aux princes du sang , et à ceux qui ont un droit de charge. Le duc ayant osé y entrer, au mépris de l'ordre verbal qui lui avait été donné de la part du roi , ce prince l'en fit sortir; le duc se retira , la rage dans le cœur , et mourut peu de temps après, en i663. Son fils» duc de Longueville, fut tué au pas^
sage du Rhin , en 1672 , sans avoir e'té marié , ne laissant cle son nom que la duchesse de Nemours , sa sœur d'un premier lit y veuve sans enfans y morte en 1 707 , et son frère aîné , l'abbé d'Orléans , prêtre , et mort fou en 1694.
Louis Xiy, voulant procurer à ses bâtards ce qui l'avait si fort révolté dans les Longue ville , c'est-à-dire la qualité de prince du sang , et ensuite l'habileté à la succession à la couronne , se repentit sans doute de ce qu'il avait fait contre le duc de Longueville : c'eût été une autorisation. Il fallait d'abord 1^ faire légitimer ; et comme ils se trouvaient double adultérins , si l'on nommait la mère , la loi rendait les bâtards du roi légitimes enfans du marquis de Montespan , qui n'est mort qu'en 1702. On imagina de faire un exemple. Le duc de Longueville y qui venait d'être tué au passage du Rhin, lorsqu'il allaitétre roi de Pologne, laissait un bâtard. Le roi persuada à la duchesse de Longueville de tenter la légitimation du bâtard de son fils. L'autorité du roi , sourdement employée , et les autorités de droit administrées par le procureur général Harlay , depuis premier président , levèrent toutes lesjdiâicultés. Le chevalier de Longueville fut donc légitimé en septembre 1672 (1); et quinze mois après, le dix décembre 1673, le duc du Maine, le comte de Yexin, et mademoiselle de Nantes, qui fut depuis madame la duchesse, grand'mère du prince de Condé d'aujourd'hui , eurent des lettres de légitimation enregistrées, sans autres motifs que la tendresse, la volonté <lu roi , la grandeur de leur naissance, et l'espérance de leur mérite , et nulle mention de la mère. En janvier 1680 , les trob enfans eurent , par lettres-patentes enregistrées , la faculté de se succéder les uns aux autres dans leurs biens. En 168 1 , le roi fit , pour le comte de Toulouse (2) , et pour mademoiselle de Blois, depuis duchesse d'Orléans, tout ce qu'il avait fait pour les troi» premiers enfans. Quelques années après, le roi, s'appuyant de l'exemple de Henri lY, à l'égard de César de Vendôme , en 1610, donna, par lettres enregistrées en 1694, au duc du Maine et au comte de Toulouse , le rang intermédiaire au parlement , entre les princes du sang et les pairs , et , le 8 juin , le duc de Vendôme , petit-fils de César , obtint le même rang intermédiaire au-dessus des pairs ; ces distinctions de rang furent confirmées par redit sur les pairies du mois de mai 171 1. Le roi , ne ponvant donner à ses enCans naturels une supériorité réelle sur les princes du sang, aiTectait de leur prodiguer des
(1) Il fut tue au sicgc de PltiliMbourt:^ , en i6S8.
(a) Il épousa secrètement, le i6 février l^aS, In marquise de Gondrin , soenr du dernier maréchal de P^oailles ; le cardinal de Noaiflrs les maria dans sa chapelle ; c^étaît pendant le lit de justice d« la majorité' de Louis XV.
distinctions àe préférence qui pussent établir dans les esprits , dans rimagination du public , une égalit^ de considération pour les légitimés et les légitimes. Il donnait, par exemple, à M. le duc, son gendre, des entrées libres et familières qu'il refusait à M. le prince , de sorte que le fils entrait à des heures et en des occasions oii le père demeurait dans l'antichambre avec le reste de la cour. Madame la duchesse , et même madame du Maine , menaient leurs dames d'honneur à Marly , ce que madame la princesse , ni la princesse de Contî, ne purent jamais obtenir.
Quelque solidité que le roi cherchât à procurer k la grandeur de ses bâtards , il ne pouvait pas ignorer que le rang de César de Vendôme avait été attaqué , après la mort de Henri lY; que ce même César n'avait reçu , en 1619, le collier de l'ordre qu'après les ducs de Guise , de Mayenne et de Joyeuse ; et qu'enfin François de Vendôme, fils de César, n'avait eu séance au parlement, en 1649 et iG63 , que du jour de l'enregistrement de la pairie de Beaufort. Louis résolut donc d'égaler en tout les légitimés aui princes du sang; parunédit , enregistrée 10 août 17149 les légitimés et leurs descendans furent appelés à la couronne au défaut des princes du sang ; et par une déclaration du 23 mai 1715, confirmative del'édit, l'état des princes légitimés fut rendu égal en tout à celui des princes du sang. Tant de précaution devint inutile 1 l'autorité des rois ne leur survit point. Deux ans après la mort de Louis XIV, en 1717 , Tédit de 1714, et la déclaration de 1716 , furent révoqués ; et le a6 août 17^8, Louis XV, dans le lit de justice tenu aux Tuileries , révoqua , par un édit , celui de 1694 : les légitimés furent réduits au rang de leurs pairies. Ce n'a été que par des déclarations successives de 1723, 1727 et 1745 que le rang intermédiaire a été conservé aux légitimés, ce qui aura toujours besoin d'être accordé à chaque génération , et ce qui finira vraisemblablement par ne plus l'être.
Lorsque le rang intermédiaire fut donné par Louis XIV au dernier duc de Vendôme , la veuve du duc de Verneuil (i) eut, à la cour , des honneurs de princesse ; son mari n'avait point eu d'autres honneurs que ceux de duc ; il était précédé au parlement par son beau-fils , le duc de Sully, plus ancien duc.
Voyons maintenant sur quoi est fondée la légitimation du comte de Dunois , si établie dans l'opinion publique. André Favyn est le premier historien qui en ait parlé dans son Théâtre d'Honneur, imprimé en 1620, tome I"., p. 536. ti Hugues >* Capet, dit-il, ordonna que dorénavant tout bâtard serait nonn seulement rejeté de la couronne , mais aussi de l'aveu et du (i) Fille du chancelier S^goier , et yeuTC du duc de Sully.
«• surnom de France, et pour montrer l'observation de cette » sainte ordonnance , c*est que , depuis six cents ans A plus » qu'elle fut publiée , il ne se lit point que bâtard de France , » ou issu , ou descendu de fils de France , ait été légitimé et » avoué. Que Jean , comte de Dunois , fils bâtard de M. Louis » de France , duc d'Orléans , qui , pour les grands et signalés » services rendus à la couronne , fut par les états-généraux de n France , assemblés par le commandement de Charles YII , et w lui et sa descendance déclarés princes du sang , et leur rang t> assigné immédiatement après les princes du sang. »
Où Favyn a-t-il vu la prétendue ordonnance de Hugues Capet? il ne marque non plus ni l'année , ni le lieu oii se fit cette légitimation du comte de Dunois.
Baudot de Juilly, auteur d'une histoire de Charles YII , imprimée pour la première fois en 1697, dit ^ tome II , p. 352 , de l'édition de 1754 9 que le roi fit expédier, en faveur du comte de Dunois , des lettres-patentes qui , après l'avoir légitimé , le déclarèrent prince du sang de France , et que ces lettres furent confirmées en pleins états, en i454 i mais Baudot ne cite point de garant. Le père Griflet, éditeur et continuateur du père Daniel , dit , tome YII, page 34 1 9 dans une observation , que ces lettres-patentes n'ont jamais existé , et je pense comme lui.
Dupuy , n°. 326 de son manuscrit , dit que ces lettres-patentes furent données en i454 ou 55. L'incertitude de la date fait voir qu'il parlait d'après la tradition. Il y a apparence que l'erreur vient de ce que Jean d'Orléans, comte d'Angouléme, fils puîné de Louis , duc d'Orléans , eut un bâtard nommé Jean , qui fut légitimé par lettres données à Beaugenci, en i458 ; ces lettres sont indiquées au premier volume des grands officiers , page 210. Favjn et les autres auteurs , trompés par le nom de Jean , commun aux deux bâtards, auront attribué au plus illustre ce qui a été fait pour son neveu. D'ailleurs ,« le héraut Berry , page 4^5, édition du Louvre de l'histoire de Charles YH, qualifie le comte de Dunois seigneur du sang à la suite des autres. Ajoutons que les Longueville , ayant substitué dans leurs armes la bande , caractère de puinesse , à la barre , marque de bâtardise , on se sera facilement accoutumé à les comprendre avec les princes légitimes. ( Vojez les Mémoires de Castelnau , t. II ,
Les lettres de légitimation ne donnent pas le droit de succéder à la couronne au défaut des légitimes , mais seulement le droit de précéder les grands : d'ailleurs ces lettres n'ont point été enregistrées au parlement. Ce qui fait croire que ce droit de précéder les grands était personnel à celui qui l'obtint, c'est que
pliisieiu's ducs ont pris le pas et le rang sur les Longneville.
Un aes objets du père Daniel , en donnant son histoire , était de favoriser les desseins de Louis XIV pour ses bâtards ; il in* sinue que des bâtards ont régné en France ; et cela est faux. Sous la première race , les Français n'étaient guëres chrétiens que par le baptême , et conservaient encore beaucoup de mœurs des payens. Dagôberl avait à la fois trois femmes réputées légitimes, Nanthilde, Usgarde et Berthilde. Lesenfans nés de ces mariages étaient donc tous bâtards ou tous légitimes ; mais on ne peut pas plus les traiter de bâtards , que les fils d'un sultan. Les lois du christianisme n'étaient pas encore bien suivies sous la seconde race. C'est pourquoi les trois enfans de Louis II, dit le Bègue , savoir , Louis III , Carloman et Charles , dit le Simple, furent également regardés comme légitimes , et régnèrent en France , quoique Andsgarde , mère de Louis et de Carloman , eût été répudiée.
Le christianisme étant un peu plus épuré , dès le commencement de la troisième race , Philipe I". ne put jamais faire approuver , par le pape ni par les évéques de France , la répudiation de la reine Berthe. Depuis la mort de cette princesse , Hiîlippe ne réussit pas davantage à faire prononcer le divorce entre Foulque , comte d'Anjou , et Bertrude , que le roi voulait épouser. Les enfans qu'il en eut , furent déclarés bâtards. Les rois avaient alors moins de respect pour la religion que pour les ministres. Philippe , excommunié deux fois , fat obligé, pour obtenir son absolution, de se présenter nu-pieds, ea posture de pénitent (i io5) , dans l'assemblée des évêques, et de faire serment , conjointement avec Bertrude , de n'avoir désormais ensemble aucun commerce criminel , et de ne se voir qu'en présence de témoins non suspects : cela ne se ferait pas aujourd'hui , quoique nos lois positives ne soient pas favorables aux bâtards (i).
Ordre du Saint-'Esprit, Prétentions de quelques maisons, etc.
Anciennement lorsque le roi tenait chapitre, tous les chevaliers étaient assis et couverts comme lui , et les officiers de l'ordre ^ à l'exception du chancelier , restaient au bas bout de la table , debout et découverts. Louis XIV , pour épargner
(i) Je pense, en consultant la nature , que dans tonte succession , de quel* que genre qaVUcsoit, qui suit rordrc du sang, nul étranger & ce sang ne devrait être pre'fëré aux enfans naturels au dcTiKit des légitimes.
ce dégoât à ses ministres, oi&ciers de l'ordre, introduisit l'usage de tenir le chapitre debout et découvert.
C'est mal à propos que les princes du sang ont le droit de pré^ senter un chevalier dans les grandes promotions , c'est-à-drre celles qui passent huit chevaliers ; cela n'est fondé ni sur les statuts ni sur un usage constant. L'opinion est donc que les fils de France en présentent deux, que les petits-fils , filles , petitesfil les et le premier prince du sangen présentent un. Tousles princes du sang prétendent , depuis le ministère du duc de Bourbon , père du prince de Condé d'aujourd'hui , avoir chacun ce droit de présentation d'un chevalier. L'origine de cette opinion vient de la première grande promotion de Louis XIV, du 3i décembre 1661 ; elle fut de huit commandeurs ecclésiastiques et de soixante-trois chevaliers ; le roi en accorda deux à son frère , Monsieur , et un au prince de Condé dit le Grand. £n 1688, 3i décembre, seconde et dernière grande promotion de Louis XIY , elle fut de quatre commandeurs ecclésiastiques , et de cinquante chevaliers ; le roi en accorda encore deux à son frère , l'un pour d'£ffiat, l'autre pour Châtillon , un à Madame, femme de Monsieur, et un sur le compte du duc de Chartres, ' fils de Monsieur, et depuis régent. Monsieur sollicita vivement celui du duc de Chartres , en faveur d'Estampes qui voulait se battre contre Châtillon , si on le lui préférait. Le roi en accorda aussi un à M. le prince, fils du grand Condé , et premier prince du sang , pour d'Audibert , marquis de Lussan.
Ce fut à la promotion de 1688, que les princes de la maison de Lorraine obtinrent un rang immédiatement après les princes du sang , et au-dessus de tous les autres chevaliers. A la première promotion du 21 décembre 1678, le duc d'Uzès fut le troisième chevalier entre le duc de Mercœur et le dae d'Anmaie. Le duc de Gonzague était le premier. La préséance des Lorrains , en 1688, fut accordée à ia sollicitation du chevalier de Lorraine , et en reconnaissance de ce qu'il avait fait consentir Monsieur , frère du roi , au mariage du duc de Chartres avec une fille naturelle de Louis XIY : il y eut à cette promotion quatre Lorrains de reçus à cette même promotion. La maison de Rohan cessa de prétendre à l'ordre , sur le refus qu'on lui fit de lui donner rang après les ducs et pairs , et avant les ducs à brevet et les maréchaux de France. Le prince de Soubise et le comte d'Auvergne , de la maison de Bouillon ., qui venaient d'être nommés , n'acceptèrent pas : les registres de l'ordre portent qu'ils n'ont refusé que pour n'avoir pas voulu céder aux cadets de la maison de Lorraine.
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La dtstinction donnée aux Lorrains fit , sans doute , naître la prétention des Rohan et des Bouillon ; car , à la promotion de 1619, le comte deRochefort , qui fut depuis duc de Montbazon , ne fut que le premier des gentilshommes , et son oncle, le marquis de Marigni , Rohan , le cinquante-cinquième.
A regard des Bouillon , il n'y en avait point encore eu dans Tordre , attendu qu'ils n'étaient point catholiques. Je croîs , car je ne l'ai pas vérifié , que les registres portent , sur la distinction donnée aux Lorrains, que c'est sans tirer à conséquence.
A la promotion de 1724 , première promotion de Louis XV, et qui fut de cinq commandeurs ecclésiastiques, et de cinquantedeux chevaliers , le duc de Bourbon*G>ndé , premier ministre , fit nommer Tavanes , son premier gentilhomime ; mais cela ne prouve pas un droit de présentation de prince du sang. Tavanes n'avait pas besoin d'autre titre que sa naissance , et de sa place de lieutenant général de Bourgogne.
Il y a encore eu un autre préjugé , savoir que les compagnies de gendarmerie du titre de dauphin , donnent à leurs com* mandans droit aux grandes promotions , sous prétexte que Le Hardi , marquis de La Trousse , capitaine lieutenant des gendarmes dauphins , et Momai de Yillarceaux , des chevaulégers , furent de la promotion de 1688; mais ils étaient gens de condition ; ce qui était plus décisif, le premier était parent et ami de Louvois. L'autre avait été , pour le moins, ami de madame de Maintenon. A toutes les cérémonies de l'ordre , jusqu'à celle du 1*'. janvier 1662 inclusivement , le lendemain de la promotion , tous les chevaliers , en grand habit , allaient à l'of-^ frande à la suite du roi , communiaient et dînaient ensuite avec lui en réfectoire. En ]663 , les quatre grands officiers eurent le même honneur qui fut restreint depuis au seul chancelier de l'ordre. Les trois autres mangeaient depuis , dans une pièce séparée , avec les petits officiers. Comme ils réclamaient , en leur faveur, une déclaration de Henri IV, en i6o3, on exigeait qu'ils en produisissent l'original , et il n'y a qu'une copie dans les registres. Il est aisé de sentir pourquoi ce grand cérémonial , et surtout celui de la communion , a cessé.
Quoique les statuts fixent l'âge des gentilshommes à trentequatre ans , pour recevoir l'ordce , le roi en donne quelquefois dispense , et il y en a une de droit pour celui qui porte la queue du manteau du roi, le jour du sacre. Ce fut à ce titre que le duc deNevers, aïeul du duc de ^^ivernois d'aujourd'hui (i^GS), eut l'ordre à vingt ans , eu 1661. Ce duc de Nevers avait beaucoup d'esprit et de lettres. Tout le monde saitl'afTaire des sonnets sur
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la tragédie de Phèdre qui réussit fort mal pour Racine et Boileau ; il avait épousé une Damas , la plus belle femme de son temps , et qui rétait encore à soixante ans , lorsqu'elle mourut en 17 15. M. le Prince , fils du grand Condé , en étant amoureux , voulut lui d^ner une fête superbe , et trouva plaisant d'en faire faire les vers par le mari. Celui-ci , l'ayant découvert ou deviné , fit les vers, laissa faire les plus grands préparatifs , et , la veille de la fête , partit avec sa femme pour Rome.
Il y a un usage pour les charges de l'ordre , qui multiplie furieusement les cordons bleus , et en pare souvent d'étranges personnages , c'est de permettre de les vendre et d'en garder les honneurs. On fait plus , on fait passer le cordon sur quelqu'un qui parait l'acheter pour vingt-quatre heures , sans le payer, et en garde tout l'extérieur, après quoi il est livré au véritable acquéreur. Cela s'appelle, pour le postiche intermédiaire , avoir le ra/^ d'une charge. On a vu jusqu'à six hommes porter le cordon de la même charge ; celui de greffier a décoré , en même temps, La Vrillière, Pontchartrain , Voisin , Lamoignon , Vertamont , et Le Bas de Montargis. Les râpés sont ordinairement mieux placés que les charges. Dans quelques occasions , on a rougi des vrais titulaires , ce qui arriva au sacre du roi, oii l'on obligea le trésorier et le greffier de se démettre , pour ne pas les voir figurer dans la cérémonie. Ces officiers , qui vendent leurs charges , et ceux même qui en ont le râpé, étant toujours des gens en faveur, ont fait établir qu'ils seraient regardés comme vétérans ; et , pour les traiter avec plus de considération , on leur expédie un brevet de promesse d'être chevaliers à la première promotion , ce qui ne s'effectue jamais. Cependant, d'après ce brevet, ils portent le collier de chevalier à leurs armes; et les vrais titulaires qui n'ont pas la même fiction de droit, en usent dé même , quoiqu'ils ne le portent dans aucune cérémonie.
Il y a un fait curieux , très-sûr et peu connu , au sujet du collier : la dévotion s'alliait assex facilement autrefois avec le plus grand désordre de mœurs , et la mode n'en est pas absolument passée. Le motif public de Henri III, en instituant l'ordre du Saint-Esprit , fut la défense de la catholicité , par une association des seigneurs qui ambitionneraient d'y entrer ; le vœu secret fut d'en faire hommage^a sa sœur, Marguerite de Valois, qu'il aimait plus que fraternellement. Le Saint-Esprit est le symbole de l'amour. Les orneraens du collier étaient les monogrammes de Marguerite et de Henri , séparés alternativement par un antre monogramme symbolique , composé d'un ^ phi et d'un  delta joints ensemble, auxquels on faisait signifier jif</e///^ pour fedcltà en italien , et fidélité en français. Henri IV , ins- 3. 351
truit de ce mystère , changea le collier par délibération du chapitre du 7 janvier 1597 » ®' remplaça, par des trophées d'armes, le monogramme symbolique.
■ ■ ' f ' ' Il ■ I ■ ■■ I ,
f^alets de chambre du roi.
On croit assez communément que les valets de chambre du roi ne peuvent pas être gentilshommes depuis, dit-on, que Henri IV donna un soufflet à un des siens , qui représenta au roi qu'ayant Thonneur d'être gentilhomme, il devait être à couvert d'un pareil traitement ; sur quoi ce prince jura de ne plus admettre de gentilshommes parmi ses valets de chambre. Que le soufflet soit vrai ou faux, il est sûr que Henri ÏS et Louis XIII ont eu, jusqu'à leur mort , des valets de chambre gentilshommes ou qu'ils anoblirent , tel fut Pierre Beringhen. Les Beringhen»
Le fils de celui-ci le fut de Louis XIII , et devint premier écuyer au commencement de la minorité de Louis XIV, et chevalier de l'ordre en 1661. Son fils fut premier écuyer après Ini, et chevalier de l'ordre en 1688^. Le fils aîné de ce dernier fut le troisième premier écuyer , et son cadet lui succéda en 1728 ; c'est celui d'aujourd'hui , arrîère-petit-fils du premier valet de chambre, un des grands fripons de la cour, au demeurant dévot. 11 vient de mourir ( en février 1770 ).
Quoique la qualité de gentilhomme ne soit pas un titre exclusif, il faut convenir qu'elle n'est pas nécessaire.
Nyert.
Nyert , qui le fut de Louis XIII , était fils d'un v^let de chambre du marquis de Mortemart , premier gentilhomme de ladiambre , duc et pair en i6o3, et père de la marquise de Montespan. Le père de JNyert jouait parfaitement du luth : Mortemart le produisit auprès de Louis XIII , pour l'amuser les soirs , dans le temps que ce prince cherchait à forcer le Pas de Suze en 1629. Le fils de Nyert fut premier valet de chambre de Louis XIII ; le fils le fut de Louis XIV, et mourut en 1719 , laissant sa place k son fils, homme d'un vrai mérite , mort sans enfans en 1786 : de ses deux sœurs , l'une a épousé Revol , conseiller, puis président au parlement; l'autre est religieuse.
La mère du dernier Nyert vit encore , vieille janséniste , qui loge actuellement au-dessus de moi , au Louvre , et m'incommode beaucoup. Le secoud et le troisième Nyert étaient gouver* neur9 de Limoges et des Tuileries»
Montcms,
Portail , grand-père du conseiller de grand'cbambre , et bisaïeul du premier président Portail , était premier chirurgien du roi Louis XIII ; il manqua ce prince en le saignant : on &i venir Bontems, chirurgien qui exerçait son art dans Paris ; il saigna le roi qui en fut si contint, qu'il ne voulut plus être saigné par d'autres. Son fils fut premier valet de chambre ; le fils de celuici eut la même charge, et fut grand-père de celui qu'on nommait Pttté, et bisaïeul du petit étourdi d'aujourd'hui. Le troisième Bontems , brusque , grossier, parfaitement honnête homme, d'une fidélité et d'un secret à toute épreuve, fut une espèce de favori du roi Louis XIV. Ce fut lui qui servit la messe oii le roi épousa la marquise de Maintenon : ami de tous les honnêtes gens , il rendit mille services ignorés de la plupart de ceux qui les reçurent : si l'on avait donné au roi , sur quelqu'un , une prévention défavorable , il s'informait secrètement , et de son propre mouvement , de la venté ; s'il trouvait matière à justification , il l'entreprenait courageusement auprès du roi , jusqu'à ce qu'il l'eût dissuadé. Lui, et son camarade Nyert, étaient si connus pour ce qu'ils étaient , que lorsqu'on le» voyait ensemble auprès de Louis XIV, on disait que ce prince était entre son bon et son mauvais ange ; on en disait autant de la marquise de Dangeau et de la comtesse d'Heudicourt, auprès de madame de Maintenon.
Blouin s'étant rompu le cou à la descente de la montagne de St.-Gefmaîn , en tournant oii l'on a mis depuis une barrière , Bontems exerça les deux charges, pour conserver celle de Blouin â son fils encore enfant ; il lui conser\'a aussi l'intendance de Versailles. Après la mort du second Blouin , que j'ai connu vieux, le maréchal de Noailles, d'aujourd'hui , eut le gouvernement de Versailles, auquel il a joint d'autres dépouilles de valets, parcQ que l'argent ennoblit tout. Bontems eut trois enfans de sa première femme nommée Bosc ; il fit son beau-frère , Claude Bosc, procureur-général de la cour des aides, prévôt des marchands, et conseiller de la cour d'état. L'aîné de ses fils fut premier valet de chambre ; celui d'aujourd'hui est son arrière^etilfils, le sixième du nom et le cinquième dans cette charge. Le second fut premier valet de chambre de garde-robe. La fille de Bontems , sœur des deux dont je viens de parler, épousa Lambert, président des requêtes du palais , dont la postérité subsiste. Cette fille , parfaitement belle, fit beaucoup parler d'elle avec le duc d'Elbœuf.
Boutems le favori, étant^devenu veuf, épousa secrètement, à
44 f MORCEAUX
l'exemple de son maître , une demoiselle La Kocbe , qui élaîi sa Maintenon, et dont il eut un fils, ^qui suivit Philippe V en Espagne. Il y fut premier valet de chambre de ce prince, et garde de Testampille. C'était un homme généralement estimé à Madrid ; sa mère ne Tétait pas moins à Versailles. Je ne dois pas oublier qu'à la mort de Bontems , nothbre de personnes , qui ne lui tenaient par aucun endroit que par la reconnaissance ou la simple estime, lui firent faire des services d'apparat , oii quantité de peuple et de gens considérables assistèrent. En voilà beaucoup sur un domestique : en récompense je serai plus court , et je me tairai même sur des gens titrés , et c'est ce que je puis faire de mieux pour eux.
Bachelier, Dinet , Marchais , La Borde , Le Bel.
Il y a eu deux Bachelier : le premier grand-père de Marchais , de très-honnétes gens. Marchais , un des plus estimables hommes que j*aie connus , a été major du régiment royal Corse. Le roi lui a toujours marqué beaucoup de considération. Il a quitté à regret le service pour lequel il avait dies talens. Il a épousé une fille de La Borde , fermier-général ; c'est une femme de beau* coup d'esprit et de mérite ; sa maison est le rendez-vous de la meilleure compagnie de Versailles. La Borde , le fils, a la sur\ivance de son beau-frère Marchais.
Bachelier a fait la fortune de Le Bel, aujourd'hui un des quatre premiers valets de chambre , précédemment garçon , puis premier valet de garde-robe. Bachelier l'introduisit auprès du roi. et se déchargea sur lui de ces petits services qui donnent plus de crédit que d'honneur.
Chàmpcenets, Quentin j Champlost,
Leur nom est Quentin. Le premier, nommé La Vienne , était perruquier, et coiffait tous les jeunes gens de la cour. Comme il passait pour avoir des secrets propres à ranimer la vigueur, Louis XIV 6n essaya, et apparemment avec succès. Il le fit premier valet de chambre. C'était un très-honnéte homme , fort sewiable, mais brusque; assez grossier, traitant familièrement avec les plus gf'ands seigneurs, sans la moindre fatuité, car il parlait volontiers de son premier état. Son frère , nommé Quentin , avait les quatre charges de barbier du roi. Sa femme était première femme de, chambre de I^ duchesse de Bourgogne , et leur fils était premier valet de garde-robe. Le fils de La Vienne , mort en 1710, se nommait Chàmpcenets ; il avait toutes les bonnes qualités de son père , et de plus beaucoup de noblesse et de douceur dans les manière« ; je l'ai fort connu ; il est
mort en 176.... Son fils, qui servait avec lui en survivance, et qui lui ressemble en tout, a cédé sa place à Quentin de Champlost. '
Origine des noms de M, le Prince , M, le Due , M. le Comte et Altesse , Monsieur j Monseigneur y Mcuiame , Mademoiselle , etc.
Le prince de Condé , frëre cadet d'Antoine de Bourbon , roi de Navarre , et oncle de Henri IV, était le chef du parti huguenot : comme il y étaitie seul prince du sang, on ne l'y nommait que M. le Prince tout court. Il fut tué à Jamac , par Montesquiou, en 1569. Son fils, second Condé, fut nommé M. le Prince , parce qu'on nommait pria(:e de Béam son cousin-germain , depuis Henri lY , qui ne prit le titre de roi de Navarre qu'après la mort de Jeanne d'Albret , sa mère , reine de Navarre de son chef. Les divers intervalles de paix ou de trêve entre les deux partis introduisirent parmi les catholiques, comme parmi les huguenots , l'habitude de nommer le prince de Condé M. le Prince. Ëtant mort à St.-Jean-d'Angely, le 5 mars i588, son fils posthume, né le i*". septembre, troisième prince de Condé, fut amené , en iSgS, à St.-Germain , pour être élevé auprès de Henri lY . On le nomma naturellement M. le Prince , comme premier prince du sang.
Le comte de Soissons, son oncle paternel, né du second mariage du premier prince de Condé avec une Longueville, se fit, par émulation , nommer M. le Comte tout court ; et cela s'étant établi , le titre passa à son fils , avec d'autant plus de facilité , qu'il n'y avait point de prince du sang qui portât un titre de Comte. Ce prince «fut tué à la bataille de Sedan, en 1641 ; cela donna l'idée au quatrième Condé, dit le Grand , de donner à son fils , le duc d'Enghien, le titre de M. le Duc tout court. Celui-ci , s'étant fait appeler M. le Prince à la mort de son père , fit pareillement nommer son fils , sixième. Condé , M. le Duc. Ce fut ce dernier qui épousa une fille naturelle de Louis XIY, et qui ne changea point de nom à ta mort de son père , en 1709. Son fils, septième Condé, que nous avons vu premier ministre, s'appela toujours M. le Duc depuis la mort de son père jusqu'à la sienne, en 1740. Celui d'aujourd'hui , huitième Condé , né en 1736 , n'a point porté d'autre nom que celui de prince de Condé.
Gaston , frère de Louis XIII , est le premier fils de France qui ait été constamment appelé Monsieur à la cour et dans le
public. Je dis constumment , car les frères de Charles IX fureDt quelquefois appelés Monsieur ou M. le Duc tout court ; mais cela ne sortit pas de l'intérieur de la cour, ou de quelques mémoires , les lieux et les circonstances faisant connaître de qui oh parlait. A la mort de Gaston, en 1660, le duc d'Anjou, frère de Louis XIY , prit le titre de Monsieur, et le garda jusqu'à sa mort, en 1701.
Toutes les Ailes de France s'appellent Madame , Taînée n'étant distinguée des cadettes qu'en ce que celles-ci joignent leur nom de baptême au titre de Madame.
La fille ainée du frère du roi, ne pouvant s'appeler Madame, s'appelle Mademoiselle tout court. La première qui ait porté ce nom, est la première fille de Gaston, pour laquelle Louis XIIl forma un rang distinct de petite-fille de France ; elle s'appela Mademoiselle jusqu'à sa mort , en 1693 , quoique Monsieur , ^rère de Louis XIY , eût des filles dont l'aînée fut aussi appelée Mademoiselle. Pour ne les pas confondre , le public nommait la fille de Gaston la grande Mademoiselle; l'opinion commune est que le nom de Mademoiselle est affecté à la première petite-fille de France. Cependant le duc de Bourbon-Condé, premier ministre, fit donner un brevet par lequel mademoiselle de Cbarolais , sa sœur, âgée de trente -deux ans , et seule pnncesse du sang fille, fut autorisée à se faire appeler Mademoiselle.
Les honneurs une fois accordés, ne se perdant plus , le duc d'Anjou , frère de Louis XIV, ne se fit appeler Monsieur qu'après la mort de Gaston , sur qui cependant il eut toujours la préséance. Par la même raison , mademoiselle de Charolais conserva son titre en vertu de son brevet, lorsque le duc d'Orléans eut une fille qui , n'étant ni petite-fille , ni même arrière-petite-fille de France , n'avait aucun droit au titre de Mademoiselle , quoique supérieure de rang à mademoiselle de Charolais. La fille du duc d'Orléans d'aujourd'hui, en 1762 , se nomme simplement mademoiselle de Chartres.
Louis XrV aurait désiré que le comte de Toulouse , un de ses bâtards , eût été appelé M. le Comte tout court : on en fit la tentative'dans l'intérieur de la cour. Le roi se servait quelquefois de cette expression. Cela gagnait in>;ensiblement ; mais cela nVut pas le temps de se consolider, parce'que la demoiselle de Bourbon, sœur du comte de Toulouse, eut deux enfans, dont l'un fut nommé te comte de Charolais , et l'antre le comte de Clermont. Le Comte tout court du comte de Toulouse ne pouvait plus se soutenir.
Il arriva même que le duc de Bourbon , traversant la salle des
HIStORIQUES. 447
gardes à Versailles , entendit le garde en faction annoncer M. te Comte , en parlant du comte de Toulouse : j4pprenez , dit-il au garde , qu^il n'y a en France que le comte de Charolais , mon fils, qui soit M. le Comte, '
Le dauphin , fils de Louis Xi Y , est le premier qu'on ait constamment nommé Monseigneur tout court ; d'abord en écrivant , c'était monseigneur le Dauphin; en lui parlant, Monsieur; en parlant de Lui, M. le Dauphin. Bientôt l'usage de ne dire que Monseigneur s'introduisit , et devint une espèce de nom propre , au point que le roi s^n servait lui-même , quand il ne disait pas : Mon fils. Le duc de Montausier , qui avait été son gouverneur, et qui lui servit ensuite de premier gentilhomme de la chambre, le traita toujours de Monsieur, et, quand il entendit dans les commencemens dire Monseigneur, il demandait si l'on prenait M. le Dauphin ppur un évéque , parce que,depuis peu les évéques avaient statué, dans une assemblée du clergé , de se monseigneuriser réciproquement , et il n'y a point de canon de concile qui ait été mieux observé. Le duc de Montausier fut enfin le seul k ne se pas départir du titre de Monsieur. A son exemple , le duc de Beanvilliers , gouverneur du second dauphin , le duc de Bourgogne , ne traita jamais son élève que de Monsieur ; mais il était le seul avec les princes du sang et les légitimés.
Pendant la régence du duc d'Orléans , tous les gens titrés l'appelèrent Monseigneur, k l'exception des ducs de Saint-Simon et de Luynes , qui ne le traitèrent jamais que de Monsieur ; mais ili lui écrivaient Monseigneur, et jamais h d'autres princes du sang.
Le ministère du duc de Bourbon lui procura le titre de Monseigneur à lui , à tous les princes da sang, et successivement aux princes légitimés , de la part de tous les gens titrés ; cependant j'ai encore vu des femmes de qualité qui l'évitent avec les légitimés. Le duc de Vendôme se l'était fait donner à l'armée , pendant la guerre de la succession. Il n'y a point aujourd'hui de gentilhomme non titré , ni de magistrat , à l'exception'du premier président de Paris , qui n'écrive Monseigneur à un maréchal de France comme juge de la noblesse.
On sait qu'autrefois le titre d'Altesse ne se donnait qu'aux rois. Gaston fut le premier fils de France qui prit l'Altesse , et , pour se relever au-dessus des ]>etits souverains qui l'avaient prise, il ajouta royale. Monsieur, frcre de Louis XIV, voyant de petits souverains prendre l'Altesse royale, ne voulut ^que le vous.
Les princes du sang , c'est-à-dire de la maison , et non de la famille, prenaient l'Altesse depuis que les rois étaient traités de
Majesté , et y ajoutèrent sérénissime , en i65i , pour se distinguer
des princes étrangers.
Extraits des dépêches des cardinaux Dubois et de Rohan , et de r abbé de Tencin {depuis cardinal) , année 1721 et suivantes, et des lettres de ce dernier à sa sœur (i).
Les deux dernîert écrivent de Rome. Le cardinal de Rohan y succéda l IVvéqne de Sisteron (Laffiteau), et Tabbé de Tencin au cardinal de Bohan, en 1731. Ce dernier fut remplace par le cardinal de Polignac, et celui-ci par le duc de Saint- Aignan , après lequel Tabbé de Tencin , de- Tenu cardinal , fut encore chargé des affaires de France auprès du Saint- Siège , en 1739, 40f 4' ^^ 4^9 ^ arrira à Rome le 1". juillet 1759 , et en repartit le i*'. juiÛct 1742.
Lqffiteeoi, évéque de Sisteron,
« En suivant le chemin que l'évéque de Sisteron m'a marqué » avoir fait faire à des montres et à des diamans ^ j'ai trouvé des » détours bien obscurs et d'autres trop clairs, m
(LVchevéqne de Cambrai, Dubois , au caidittal de Rohan. )
<« J'appris hier que l'évéqne de Sisteron était parti d'ici avee
s» la V ; c'est appareomient pour se faire guérir qu'il va à la
îi campagne. »
(L^abbé de Tencin k sa scenr, ^3 juQlet 1733.)
te II est certain que M. de Sisteron prétendait se faire cardi— » nai ; je le sais du camerlingue , décembre 1*722. Ce cardinal M m'a dit une chose qui vous surpendra beaucoup : il assure n avoir vu de ses yeux une lettre de M. le cardinal Dubois à » M. de Sisteron, dans laquelle il lui mandait que, quand sa » promotion serait faite , il songerait à le faire cardinal à son » tour. »»
(Le même à la même , janvier 1793.)
<c L'amitié du père Tournemine, pour M. d^ Sisteron, ne » fera pas honneur au premier; elle ne peut être fondée sur » aucun molif qui l'excuse , ni devant les honnêtes gens , ni n devant sa compagnie. Elst-il possible que je trouverai dans » mon chemin un aussi grand et un aussi indigne fripon qui » n'a ni religion, ui honneur, ni sentimens? J'ai des preuves » évidentes et incontestables de tous ces points. » (Le même à la même, octobre 17^.)
(i) Qui me les a communiquées. ( IV^oie de Duclos. )
Benoit XI II {Vrsini).
« Entre vous et moi, le pape qu'on a fait est un saint, mai»
» cVst un fou , ignorantiâsiine , sans aucune expérience , ni
» talent pour le gouvenienient , et capable de donner dans les
»> plus grands travers. Je prévois le pontificat le plus extraor-
I» dinaire qui ai| jamais été. En homme sage et sensé, indépen-
M damment de tant d'autres considérations, je dois désirer de
>» me retirer, et c'est à quoi il faut songer.... M. le cardinal de
n Roban a fait tout ce qui a pu ; mais il a été traversé dans
» le conclave par tout ce qui était de Français , lesquels y ont
» eu une conduite Irès-préjudiçiable au service du roi. Outre
» cela , l'envie et la jalousie contre moi , dans quelques uns ; dans
» d'autres, l'étourderie et Tindiscrétion ; dans plusieurs , l'es-
» pérance de servir le cardinal de Poligsac, leur font tenir une
• conduite et des discours qui ne tendent qu'à me décréditer ,
• et à inspirer au pape , sur les affaires de l'église , des senti-
• mens et des dispositions qu'il ne sera pas aisé de vaincre, » parce que , comme je vous l'ai déjà dit , c'est un sot , aussi » incapable de gouverner que Fayet (i). Ainsi le mieux pour
• moi est de me retirer sur la bonne bouche. »
(Le même à la même, mal 1704. )
« J'eus hier ma première audience du pape : en vérité , je
> puis dire que j'ai le vol de ces messieurs-là. Je fus reçu
> comme un ange , loué, caressé , et m'étant déjà fait jour à la- » confiance ; il est vrai .que j'ai un talent singulier pour leur » dire des douceurs avec un air de candeur et de vérité, auquel » je sens moi-même qu'il est trës-difficile de résister. Il me veut » sacrer lui-même ; ce qui est un honneur trësrdistingué que
> les seuls cardinaux ont coutume de recevoir, et qui fera mou- » rir de jalousie mes envieux qui se flattaient que je n'aurais » aucun crédit sous ce pontificat , et qui affectent d'exalter celui
• du cardinal de Polignac , pour qu'on le laisse ici chargé des
> affaires.
n Pour vous donner une idée du génie du pape , qu'il vous I suffise de savoir qu'après trois jours de prières , le ciel ne lui
• a inspiré autre chose que de faire ôter les perruques à tous les
> écoliers des collèges. En conséquence de cela, les prélats et
> les cardinaux l'ôteront ; il y en a qui l'ont déjà fait : et , moi I qui vous parle , j'en ferai autant. »
(Le même à la même , jain i^af.) (r) Laquais de madame de Tencin.
45o MORCEAUX
Le cardinal de Polignac.
« Il n'est pas possible , avec autant de talent , d'avoir aussi » peu de fond ; il raisonne à faire pitié : il dit , par exemple , » que pour faire un pape il suffit qu'il soit saint, parce que » cette qualité ne peut être suppléée , et que toutes les autres n peuvent l'être. Raisonnement pernicieux pour la politique » et même pour la religion. Les gens sages ont trouvé que la « cour avait mal fait de le faire venir au conclave ; le cardinal » Dubois l'en avait toujours écarté ; il est sûr qu'il agira tou- » jours contre les intentions de la cour , parce qu'il voudra » faire quelque chose, et que , s'il était chargé des ordres du » roi , il ne les exécuterait eu rien qui vaille. Son tic présen- N tement est la dévotion. »
(Le métnt k la même, juin 1724*)
L'abbé~de Tencin.
N Le roi d'Angleterre , après m'avoir fait mille amitiés, m'a » parlé de façon à me faire voir qu'il me donnerait de tout son » cœur sa nomination. Je suis persuadé , qu'à moins qu'on » ne la veuille pour M. de Fréjus, qui que ce soit ne l'empor- » terait sur moi , et même que la chose serait bientôt faite » quand je serai une fois évêque-, si M. le cardinal Dubois le » veut un peu. Mon chapeau serait plus sûr que ne l'a été » le sien , j'ose le dire , avant que je m'en sois mêlé. » (Le même à la même , janvier 1723.)
M Je fais un château en Espagne ; n'y anrait-il pas moyen » de revenir sur le procès de Merlon (i) ? Consultez si on peut » faire reprendre l'instance par mon chapitre , et trouver le » moyen qu'elle fût jugée par écrit et non pas à l'audience ou la » grand'chambre ne voudrait pas se démentir publiquement. * Ce diable de procès est celui des événemens de ma vie qui » me fait le plus de peine. »
(Le même à la même, février 17^3. )
« Ce que vous me mandes, relativement au premier mi- » nistre ( M. le Duc ) , est très-important : je me suis heureu- » sèment conduit à merveille ; je n'ai témoigné aucun empres- » sèment pour la promotion de l'évêquede Fréjus, parce que je » n'en avais aucun , et que je la regardais comme une folie ; » j'ai représenté qii'elle était impraticable. Je n'exilerais pas » l'homme en question ( toujours l'évêque de Fréjus ) , je le » mépriserais , et lui donnerais des dégoûts qui l'obligeraient ,
(1) Affaire pea honorable à Tabbé de Tencin.
HISTORIQUES. 45f
» de lui-même , à prendre le parti de fuir , comme il le fit Tan- » née passée. >»
(Le même à la même , juillet 1733. )
« Je suis un sot , je Favoue : l'ambition , loin de se réveiller » en moi , s'éteint tous les jours davantage. Je ne désire bien » sincèrement , et bien réellement , que de me retirer et vivre » tranquillement. »
(Le même à la même, janyier 17^4. )
•c Vous avez beau faire , vous ne me feres pas croire que je » vaille beaucoup : je n'ai absolument point de mémoire ; je ^ suis abstrait , sérieux ; je me crois , le plus souvent , trës-«n- » nuyant ; ce que je veux faire un peu bien , me coûte infini- » ment , et ce bien n'est jamais que médiocre; si je réussis dans » ma' besogne y ce n'est que par une grande application, par >» une grande exactitude ^ et par une conduite nette , et à l'abri » de tout reprocbe. »
( Le même à la même , féyrier 17^.)
Constitution,
« On a marqué, avec l'imprudence qui accompagne tou- » jours les passions , l'animosité qu'on a contre M. l'évéque de » Soissons ( Languet ) , par les oppositions qu'on a voulu sus- M citer à son élection à rAcadémie Française. M. le duc de >» Richelieu, M. le maréchal d'Estrées, et l'évéque de Blois » ( Caumartin ) , ont été les cabalistes ; mais M. l'évéque de » Fréjus, et quelques soins de ma part auprès de son altesse » royale , ont épargné ce dégoût au prélat, et il a été élu. » ( L^archevêque de Cambrai , Daboîa, an cardinal de Roban, 1721. )
« Les outrés, pour et contre la constitution, nous font éga- » lement la guerre.«Les uns et les autres ne cherchent que le »• trouble, et s'accordent en ce point. Ne pourriez-vous pas M faire quelques exemples sévères, dans l'un et l'autre parti, » qui les contînt ?Gail]ande ne nous fait pas moins de mal que i> M. de Boulogne. Tous ces gens-là ont des commerces en ce » pays-ci. Il faudrait tâcher de surprendre leurs lettres. » (L'abbc de Tencin an cardinal Dabou , i3 janyier 1722.)
H Je joins trois leltres du cardinal Fabroni pour Gaillande , » Legendre , je crois , chanoine de Notre-Dame , et Combes » N docteur de Sorbonne. Nous n'avons pu ouvrir les lettres , » parce que je n'ai pas le secret pour lever les cachets, qu'il » serait bon que vous eussiez la bonté de m'envoyer. Quand » votre éminence en aura fait l'usage qu'elle jugera à propos ,
» çlle aura la bonté de les envoyer , sans perdre de temps , à » madame de Tencin, à qui j'ai donné mes instructions pour » les faire rendre à leur adresse.
» Clément XI avait défendu que , dans les thèses «à Rome , » il fdt jamais parlé de rinfaillibilité du pape, ni du temporel » du roi. >•
(Le néme an même, ao janvier 1722. )
Le cardinal FabronL
« Le cardinal Fabroni est véritablement bonnête homme et w bomme de bien ; mais d'un zële outré , dont la connaissance M est bornée dans lés limites de Tétat ecclésiastique , et dont les » maximes de Rome sont les premières lois du credo, pour » lesquelles il serait toujours prêt à sacrifier un royaume M entier. »
(Le même, 10 fëvrier 1731. )
Lambertini ( depuis Benoit XI F') .
«f Aujourd'hui M. Lambertini doit venir dîner chez moi. M C'est un prélat du premier ordre et du premier mérite , qui M a beaucoup d'esprit et de capacité , et sur le tout , comique ; » son seul ton de voix fait rire. »
(L'abbë de Tencin à sa sœar , janvier \'p^»)
« J'ai eu ce soir une fort bonne compagnie chez moi , qui M est M. Lambertini , qui , avec beaucoup de mérite^ est le » meilleur comique qui soit au monde. » (Le même à la même, août 1723.)
Les cardinaux Dubois et de Rokan.
, « Je vois croître les nuages entre le' cardinal Dubois et le car- » dinal de Roban. La plus grande consolation que j'ai dans » mon absence , est de ne me pas trouver entre deux. Il faut » trancher le mot : le cardinal de Roban est incapable d'^if- » faires. »
( Le même à la même, juillet 1791. )
« Le cardinal de Roban a eu tort de prendre le titre d'al- » tesse sérénissime ; il ne l'a jamais eu , et personne ne le lut » donne. >»
(Le même à la même , décembre i^aa. )
« Est-il bien possible que le cardinal Dubois reçiit une pea-- » sion d'Angleterre? Qui est l'honnête homme qui se mêlait » de ces ordures ? »
(Le même fc la même , 1733. )
Uabhé de Vauréal ( depuis éi^éque de Rennes ) . « Que dites-vous de Fabbé de Vauréal , qui est allé offrir » sa protection au roi d'Angleterre y auprès de M. de Mor- » ville ? »
« L'abbé de Yauréal est le plus impertinent de tous les » hommes , et le plus dangereux dans les affaires de Téglbe. » ( Le m^me à la même, jaillet 1734*)
Extrait des dépêches du cardinal de Fleury au cardinal de Tencin, à Rome et à Lyon, pendant les ^années 1789 , 4<^ 9 4^ ^^ 4*- '
Le roi de Prusse ( le grand Frédéric ) . « Prince faux, vain au suprême degré, et qui se croit du « moins égal aux plus grandes couronnes. Il m'a accablé ^s » lettres les plus flatteuses et les plus remplies d'éloges. Je » n'en ai pas été la dupe ; car je sais que son système favori M est que la France est trop puissante , et qu'il faut travailler à M l'abaisser. Il avait voulu faire un voyage ici ; mais je trouvai N le moyen de l'empêcher. Ce qui est le plus fâcheux , est que, » par principe et par profession , il n'a aucune religion. » (Ddccmbre 1740^ }
« Le roi de Prusse , qui craint beaucoup la puissance du n roi , le recherche fort en apparence. Mais peut-on se fier à » un roi qui fait tout le contraire de ce qu'il a publié dans son » Anti-Machiavel , et qui va même plus loin que le pernicieux « auteur qu'il fait semblant de réfuter ? Ajoutez à toutes ces » réflexions que , quoiqu'il affecte l'irréligion , il veut qu'on le » croie protestant , et qu'il se fera honneur d'être à la tête de » ceux qui professent cette secte. »
(Ibid.)
« Le roi de Prusse est indéfinissable , et son caractère est w encore une énigme ; il m'accable de marques d'amitiés et » d'estime , et je ne m'y fie pas ; je le mettrai bientôt à l'én preuve. Entre nous, je n'ai lu de son Anti-Machiavel qu'une » quarantaine de pages , et j'en pense comme votre éminence. » J'y trouve du faux en tout ; et , en voulant établir de grands » principes , il s'en éloigne en les contredisant. Il est de lui » et non de Voltaire , quoiqu'ils se ressemblent tous deux par >» leur irréligion. »
(Janvier i74t.)
« Si j'étais d'humeur à faire le parallèle des belles protestai> lions que le roi de Prusse m'a faites dans ses lettres avec ses n actions , j'aurais de quoi le couvrir de honte , supposé qu^îl n en soit susceptible.
n II s'est fait connaître tel qu'il est , et peut-être ne le conn na!t-on pas encore parfaitement. S'il nous a trompés , ce » n*est pas ma faute ; car j'ai toujou rs eu une extrême répan gnance k nous lier avec lui , et plus il me marquait d'esn time et de bonté , plus les louanges qu'il me prodiguait » m'étaient suspectes. »
{Ibid.)
jL'abbé Franquini.
« L'abbé Franquini est un menteur ^ et c'est un nouTeau » titre à ajouter à son portrait. Il est chau\^eUnistissime ( très- «( dévoué à Ghauvelin ) , aussi bien que son ami le comman* )| deur de Solar. La lettre , que M. Ghauvelin a écrite au car- » dinal Lambertini ^ lui ressemble parfaitement par Tair de » fausseté qui y est répandu. »
(DÀ:embre 1740.)
« L*abbé Franquini est ce qui s'appelle un friponneau , uni- » quement occupé de son intérêt ; je ne serai jamais surpris » de ses mauvaises manœuvres. »
Jésuites.
« Les jésuites commencent à se livrer au bel-esprit , ils achès» veront de se décréditer par là. »
(Novembre 1739.)
n Les jésuites se perdront en France par l'anarchie qui j 9 est , et par le bel-esprit qui a gagné la jeunesse , qui croit » par là se fhire un nom dans le monde ; le père Berruyer est » un de ceux que je crains qu'ils ne fassent du tort à la com- » pagnie. »
(Ibid, )
« Il est fâcheux que les jésuites baissent de crédit, parce » qu'il faut convenir qu'il n'y a presque qu'eux qui défendent » l'église, et ils sont les seuls prédicateurs qui nous restent. Ils » m'étaient très-peu favorables sous le feu roi , et m'en avaient » donné des preuves bien convaincantes. Mais je crois qu'il est » du bien de la religion de les soutenir , et je le fais efficace- » ment, sans rancune; les oppositions qu^ils trouvent à la cour » de Rome marquent que les jansénistes y trouvent sous main » beaucoup de protecteurs ; car il faut dire , à l'avantage des
premiers, qae les jansénistes croiraient avoir tout gagné , s'ils les pouvaient terrasser ; il n'est pas mauvais , d'ailleurs , que les jésuites ne dominent pas jusqu'à un certain point ; ils en vaudront beaucoup mieux , quand ils ne seront pas les maîtres. »
(F^Trîer 1740.) » Les jésuites ne justifient que trop tous les jours l'opinion que cette compagnie est radicalement dévouée à la maison d'Autriche; il faut pourtant convenir qu'on ne peut point se plaindre des jésuites de France , quoique je ne voulusse pas répondre du fond de leurs Cœurs. ••
(Janvier 1741.)
» Votre éminence pense bien juste sur les séminaires donnés aux jésuites.
» Mais Tayare Acherqn ne lâche poin^ sa proie. » Cette compagnie se perdra par les journaux de Trévoux , qui donnent aux jeunes gens qui ont de l'esprit , trop de connaissance des livres anglais , et d'ailleurs ils sont acéphales en France. Il n'y a plu^ parmi eux de subordination. Ce sont eux seuls, pourtant^ de tous les rçligieux , sur qui on puisse compter, h
(1741.) % Le gouvernement despotique, et la subordination absolue qui constituaient la société des jésuites , sont entièrement perdus , et je vois qu'il en est quasi à Rome comme en France , - oit ils vivent dans une espèce d'anarchie ; les provinciaux ont besoin d'adresse pour se faire obéir. »
Oratoriens,
« Rien n'est mieux que la réponse de votre éminence au përe de La Valette ; c'est une congrégation de qui on peut dire : A planta pedis usque ad verticcm non est sanitas , et ce serait un grand bien si on pouvait la détruire. Les sujets même leur manquent, et ils se sont avisés de prendre de jeunes ecclésiastiques habillés comme eux , qu'ils font régens dans leurs classes , sans y être agrégés que par l'habit et le collet. Depuis trois ans je n'ai pas voulu permettre au général de venir à Versailles saluer le roi , ainsi qu'ils avaient coutume de faire. » ,
(Janvier 1741*)
Cannes et cordeliers.
« Les carmes de France pensent assez bien ^ur la doctrine ,
» maïs ils continuent à conserver là réputation qu'ils ont ac- » quise , et qui ya presque de pair avec celle des cordeliers. » Décembre 1741* )
Btnoit XI r.
M Le pape est gai, et dit souvent de bons mots qu'il ne » se refuse pas quand ils se présentent.. Le cardinal Yalenti » en lâche aussi de son côté ; ainsi cela fera un pontificat » gaillard. »> (ÀTril 1740. )
« Nous pouvons dire du pape comme disait Cicéron : Lepi- » dwn habemus pontificem,
» Le pape est mieux instruit qu'un autre du chemin qui » conduit au paradis , et il ne se trompera pas sur ceux qui » prétendent y être admis ; je ne prois pas qu'il imite Clé- » ment XIII , qui tfvait ^ait presque autant de saints que d'é- » véques in partibus. »
(Ibid.)
La reine de Hongrie et Tempereur.
« La reine de Hongrie est dans le cas d'une bontique à qni » la mort du chef n'apporte aucun changement quand les gar- » çons gouvernent à sa place; elle a le même conseil, et il » n'est pas étonnant qu'elle agisse comme faisaient ses an- » cétres.
» La reine de Hongrie est jolie, et a de l'esprit, avec pour- » tant la hauteur de la maison d'Autriche : son mari la gâte , » et lui fait beaucoup de tort. Il est faux , et nous hait souve- » rainement. Croiriez-vous bien qu'il s'est servi de l'estampille » du dernier empereur , pour décider beaucoup d'affaires après M sa mort , et cela est prouvé ? »
Albéroni.
« Le cardinal Albéroni est un homme sans suite, et sur » lequel je crois qu'il serait difficile de compter ; il m'a écrit » pendant deux ans assez régulièrement , de sa main, de » grands raisonnemens sur les affaires dont je n'ai pas été » charmé. »
( Novembre 1739.)
M II n'y a rien dont je ne le croie capable pour tâcher de 9 faire une figure à quelque prix que ce soit.
» n y a peu de fond à faire sur le cardinal Albéroni , qui
aime a far romore , et ne cherche qu'à jouer un personnage. »
PhiUppe V.
« La nouvelle qu'on avait débitée sur le roi d'Espagne , qu'il avait une maîtresse >, est destituée de toute vraisexnbldnce , et il est non-seulement insensible , mais en vérité nul. »
Le cardinal éC Auvergne.
« Je n'ai rien à ajouter à ce que votre éminence me dit de M. le cardinal d'Auvergne , si ce n'est que je souhaiterais fort que la cérémonie d'ouvrir la bouche aux cardinaux fût réelle, parce qu'elle supposerait qu'elle serait fermée jusque^ là. Je meurs de peur qu'il ne lui échappe bien des pauvretés qui feraient tort à la nation. »
ilhid,)
Le duc de Saiht^Aigrum,
« Je ne connais que trop le peu de considération que M. de Saint-Aignan s'est attiré à Rome , je ne pourrais que répéter ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous mander , que je voudrais bien trouver un prétexte honnête pour le faire revenir , et que jusqu'ici il ne s'en est pas rencontré. » (Janvier 1740.)
« Je conçois que le duc de Saint-Aignan vous cause bien, des tracasseries ; mais en lui confiant de temps en temps des choses qui ne seront point essentielles , et dont il ne pourra abuser^ peut-être pourrez-vous venir à bout de parer bien des coups de sa part.
(Man 1740* ) u M. le duc de Saint-Aignan promet à M. Amelot une entière soumission aux ordres qu'il a reçus du roi. Si vous me demandez que j'en sois caution , je vous répondrai , sans hésiter 9 que non ; car le caractère de dévot ne compatit pas toujours avec la sincérité. »
( AttîI i74<ï- )
« Pour détruire les fausses instructions qu'a faites M. de Saint-Aignan , je ne sache plus d'autre remède que de faire écrire sur la porte de son hôtel , en gros caractère : Igno^ ronce pïéniere. *•
{Ibid.) tt Je ne suis point du tout surpris de la vision très-visîon- 3. 3o
» naire , assurément , qu'avait eue M. le duc de Saint-AignaR » d'être cardinal. »
(Juin 1741- )
Le cardinal de "Polignac.
« Si M. le cardinal de Polignac pense, comme il dit, il ne » repassera pas les monts , et il assistera à toutes les académies, » sans songer qu'il a un archevêché depuis quinze ans , qu'il « traite comme s'il était inpartibus, » (Janvier 1740. )
« Le fort du cardinal de PoKgnac était de hien écrire et de » bien parler; maison ponvait dire de lui : Utinam ingénia » proprio scripsisset aliéna ! j'ajouterais volontiers egisset. »
(Novembre 174^0
Le cardinal Passionei.
« Je crois Passionei trës-^angereux , parce qu'il joint Thj- » pocrisie à ses autres mauvaises qualités; et je n'ai pas oublié M ce que feu M. le cardinal d'Estrées m'avait dit de son ca- » raclère. »
(Mars 1740.)
« Je vous ai assez entretenu du cardinal Passionei, et son » caractère de duplicité , de vanité et d'hjpocnsie , me le rend » fort méprisable. Il est bien connu à Vienne; et, si j'en croîs » M. de Lichtenstein ( ambassadeur ) , il J est détesté. » (Octobre 1740.)
« Passionei me parait un homme bien dangereux , et ^e ne N puis oublier qu'à Utrecht il professait le théisme pour plaire » au prince Eugène. »
(Avril 1741 •)
La cour de Rome,
a La nouvelle Rome conserve encore beaucoup de maximes M de l'ancienne, dans le temps de sa décadence : elle regarde » un grand courage , même dans les entreprises criminelles , » comme une vertu. »
(Aoui 1740. )
La prëlature,
« Je crois la réforme de la prélature trçs-difficile , car tout » le monde convient qu'elle est non-seulement gâtée du coté » des mœurs, mais même du côté de l'esprit, et que les livres » anglais y ont communiqué leur venin. »> (Septembre 1740.)
aiSTOHlQUES. » 459
Le chancelier dAguesseau.
«I M. le cbancelier est certainement trës-habile , et a de M grandes lumières ; mais à force d'en avoir, il trouve des difii- H cultes à tout, et il est élevé dans la crainte de Dieu et des » parlemens. »
(Mars 1741.)
« M. le chancelier a, par lui-même, de trës-bonnes intenn lions, et est bon constitution naire ; mais il est faible, parti lementaire et timide. Les curés de Paris, et les noirceurs ^ des jansénistes, lui font peur, et cela n'est pas sans raison , »»• car le parti est capable de tout entreprendre. » (Janvier i^ix*)
« Il est un peu trop serviteur des parlemens ; il s'y mêle • même un peu de crainte de se brouiller avec eux ; il devrait » pourtant être corrigé de ses ménagemens, car celui de Paris I*. manque souvent de considération pour lui ; il est absolument n livré à M. le procureur général , qui est beaucoup plus fin » que lui , et cherche à s'accréditer à ses dépens, i» (Août 174^.)
n Histoire Ecclésiastique de Vabbé Fleury,
« Je vous dirai confîdemment que j'ai toujours trouvé dans
i> l'Histoire Ecclésiastique de l'abbé Fleury , beaucoup de
» choses répréhensibles , principalement par rapport à l'achar-
» nement avec lequel il relève les moindres choses qui sont
*> quelquefois peu exactes dans les lettres des papes , mais en-
W core plus sur l'affaire de S. Thomas de Cantorbéry , dont
» il taxe la conduite de témérité contre les lois et les maximes
» de la France , c'est-à-dire, de celles que le clergé a toujours
M adoptées. Il y a aussi quelque infidélité dans les extraits qu'il
» a donnés des ouvrages de S. Augustin , sur lesquels il s'é*
n tait trop confié à un bénédictin de St.-Maur qui en est le .
•• véritable auteur ; car l'abbé Fleury n'était pas théologien ,
» et je lui avais fait des reproches, à lui-même, de ces trois
M sortes d'excès : il m'avait prié de lui en donner des ob-
>• servations par écrit , mais le temps me manqua , et il mou-
» rut. Cela n'empêche pas que je ne trouvasse beaucoup d'in-
n convéniens à le censurer , parce que cela causerait un grand
n feu dans tout le royaume. Ce bon abbé avait été avocat ,
» ef en avait conservé toutes les maximes parlementaires ; il
M faudrait tâcher de borner le zèle de M. le cardinal Corsini à
» empêcher la traduction italienne, sans parler de l'original. »
(Septembre 1739.)
ij6o MORCEAUX
Lé cardinal Corsinî, tt Je crois le cardinal Corsini trës-bonnêté homme ; mais ea H même temps je connais trop le monde pour compter, avec sû- » retë , sur qui que ce soit , quand son intérêt exigera qu'il \ prenne d'autres liaisons. »»
(Ibid.)
Abbés franqais, '
« Je prie votre éminence de vouloir bien me confier, en » honneur et en conscience , la manière dont se sont conduits ,» nos abbés français à Rome, et surtout les abbés de Cboi- » seuil , d'Aydie, du Guesclinet de La Galaiziëre. Le premier .. est bon enfant, mais , à ce que je crois, de peu de génie ; ,. son frère, évêque de Châlons , est très-tolérant, et ils ont » eu un docteur très-suspect. Le second est un homme tout » mondain et de peu de piété ; le troisième a beaucoup d'am- » bition et de l'esprit, à ce que l'on dit; le quatrième est » tout Chauvelin. »
(Octobre 1740* )
Le cardinal de Fleurir,
H Je ne réponds pas à ce que votre éminence me fait l'hon. » neur de m'écrire de sa main, sur le projet qu'elle a de m'é- » lever à la papauté, parce qu'en vérité je ne puis le croire » sérieux , et qu'il faudrait être trop présomptueux ou ignorant » des maiimes de la cour de Rome, pour y trouver quel- • que apparence de vérité : je n'en crois pourtant pas moins « dans vos sciitimens; mais votre amiUé , dans cette occasion , » vous aveugle. »
(Janvier 1739.) , . , j v » • * j> •*• '
« Je sens, comme je le dois, les marques de bonté et d amitic « que vous vouliez me donner ; mais de quelque couleur que « vous vouliez revêtir votre projet de me faire pape , je ne l'ai n jamais regardé sérieusement; et, outre que rien ne serait » plus contraire à ma manière de penser , je n'eusse pu envisa- » ger qu'un ridicule dont j'aurais un éloignement infini, u
(ATnli74o.) « Ma santé s'affaiblit tous les jours, et mon estomac ne fait n quasi plus ses fonctions; il y a déjà huit mois que ce mal » a commencé, et le travail oii je suis assujéti, aussi bien que » mon âge avancé , ne me permettent pas d'espérer qu'il puisse » diminuer. Je songe donc très-sérieusement à me retirer; » le Tai tenté inutilement plusieurs fois ; mais j'ai trop de • confiance aux bonté» du roi, pour qu'il me refuse celte
HISTORIQUES. 4éi
M grâce , par la connaissance du dépérissement entier de mes » forces.
» Yotre éminence connaît trop dépuis long-temps le cas que n je fais de ses talens et de ses lumières pour être surprise que » je pense à Ta voir pour successeur; mais je n'en parlerai pas » que je n'aie auparavant sa réponse sur ce qu'elle pense elle^ » même de cette proposition. Il ne faut pas que votre émi- » nence soit effrayée du poids de cette place. Elle demande » des soins et de l'application; mais, avec un ordre suivi , » tout devient facile.
M Ce qui me parait le plus nécessaire dans le commencement, M est d'avoir un homme de confiance et capable de la soula- » ger ; j'ai jeté les yeux sur M. d'Argenson, le cadet ^ que M le roi voudrait bien mettre dans son conseil , et sur lequel » votre éminence pourrait se reposer d'une grande partie des » détails. Il a beaucoup d'esprit, il est très-bien intentionné » par principes , et zélé pour les affaires de la religion. Il est » doux , et d'un commerce très-aimable ; il m'a paru , dans M toutes les occasions oii il a été question de votre éminence , » qu'il l'honorait , et en pensait très-favorablement.
» J'ai le cœur français, j'aime ma patrie, et je suis tendrement » attaché au roi ; je ne le quitterai qu'avec regret , et forcé » par mes infirmités et par mon âge. Ma. retraite ne diminuera M pas mes sentimens , qui sont légitimes , et je donnerais ma » vie pour son honneur et pour sa gloire ; mais je ne pourrais » plus lui être utile autant qu'il le faudrait , et il est prudent ' n de prendre son parti , pour ne pas s'exposer à tomber dans
w un délabrement de santé , d'esprit et de corps , qui 'serait » aussi déshonorant pour moi que préjudiciable à l'Etat.
» Votre éminence est dans la la maturité de l'âge, et elle » a toute la vigueur de son esprit. On se doit tout entier à son » maître et à sa patrie. Vos intentions sont droites; il faut » seulement travailler à les faire connaître au public. On va » bien loin quand on a gagné ce point important (i). » (a4iniilei 174^.)
(i) Le cardinal de Tencia refasa; mais, bientôt apr^s , Ini et le comte y d'Argenson furent fait» ministres le même jdor (aS août). Le cardinal vou-
lut se faire un me'rite , auprès du comte, d^avoir contiibu<^ k le faire nommer, et, pout> cet effet, il lui communiqua , par copie , la lettre du cardinal de ^ Fleury, et la réponse à cette lettre; mais il 7 ajouta un article qui nVtait
^ pas dans Foriginal , et qu'il n'aurait eu garde d*y mettre , pour ne pas rendre
1^ ton refus suspect de dissimulation au cardinal de fleury, tout détail e'tant
1 inutile quand on refuse sincèrement.
^ Article ajouté, « Au reste , si la rue de votre «éminence arait Heu , elle
46a MORCEAUX
Bons mots 9 anecdotes , souvenirs , réflexions , etc. Le comte de Grummont»
Le Grammont , dont les mémoires ont été écrits [Kir Antoine Hamilton , son beau-frëre , était un roué de la première classe, avec beaucoup d'esprit et trës-mordant ; il était redouté des ministres même, parce qu'il amusait le roi. Il était frère de pcre du maréchal de Grammont. Sa mère était sœur de fiouteville, décapité pour duel , en 1628. Il mourut à quatre-vingt-six ans. Ce fut lui qui vendit quinze cents livres le manuscrit oii il est si clairement traité de fripon. Fontenelle , censeur de l'ouvrage , refusait de l'approuver , par égard pour le comte de Grammont. Celui-ci s'en plaignit au chancelier , à qui Fontenelle dit les raisons du refus d'approbation. Le comte de Grammont , mioins délicat sur son honneur, et ne voulant pas perdre les quinze cents livres , força Fontenelle d'approuver pour l'impression ; je tiens le fait de Fontenelle même.
La comtesse de Grammont était une femme du plus grand air , de beaucoup d'esprit et de vertu y et fort considérée de Louis XIV.;
Hervé y évéque de Gap.
Hervé , nommé évéque par ses missions et la sainteté de sa vie , se livra à la plus scandaleuse à cinquante ans. Le cardinal Le Camus lui en faisant des reproches : Vous finissez , comme fai commencé, dit l'évéque , et moi je finis comme vous avez commencé, bien fiiclié de ne pas rrien être avisé plus tôt. Il avait été conseiller de grand'chambre. Le scandale de son libertinage fut si public , que le roi l'exila dans un couvent ; il ne voulait pas 8é démettre de son évéché, et ce prince , pour éviter l'éclat d'un concile provincial , qui aurait sûrement déposé cet évéque , en obtint enfin sa démission , moyennant vingt mille livres de pension , avec lesquelles Hervé continua le même train de vie à Paris, jusqu^à ce que la vieillesse et l'impuissance de l'âge le remissent dans la dévotion.
Cadenat.
Le cardinal d'£strées, mort en 17 14) ayant cédé son évéché de Laon à son neveu , en 1681 , prit un brevet de conservation des honneurs de la pairie (i) , quoique son titre de cardinal les
s ftc poorraît me proposer un secours plos conforme k mon inclîcalion et à » mon goût qac M. d^Argenson. « (IVbte de Duclos,) (i) D^Aubignd oa d^Aubignj, parent ré<-l ou adoptif dcmadame'de Rfai
lui donnât et au-deU ; le jour de la .réception de ce neveu au parlement , le cardinal donna un repas à trois princes du sang , et aux pairs qui s'étaient trouvés à la réception. L'évéque de Noyon , Clermont-Tonnerre , aperçut, en se mettant à table , trois cadenats que les princes avaient fait apporter» et les fit ôter en disant : // est plus aisé d'en ôter trois que de trouver sur^le^ champ le nombre qiiil en faudrait pour tout ce que nous sommes ici de pairs. Les princes prirent le parti d'en rire. J*ai vu aux états de Bretagne , en 1746 , à des repas dont j'étais , le duc de Penthiëvre avoir toujours son cadenat à table, en présence du duc de Rohan , président de la noblesse. Je connais tels ducs et pairs, qui auraient plutôt fait faire un cadenat de bois, faute d'autres, que de souffrir ou de ne pas partager cette distinction.
Vabhesse de Mauhuisson et Vabhesse de Poiss^\
Uabbesse de Maubuisson , fille de Frédéric V, électeur palatin , et d'une fille de Jacques I*'., roi d'Angleterre, et dont la naissance était le moindre mérite, pria madame de Chaulnes, abbesse de Poissy, d'assister à une bénédiction d'abbesse qui devait se faire à Maubuisson ; celle-ci fit dire qu'elle n'y pouvait aller , à moins que madame de Maubuisson ne s'engageât à lui donner la main. Dites à madame de Poissy, répondit madame de Maubuisson , quelle nait point d'inquiétude : depuis que je sia's religieuse, je ne distingue plus ma main droite de ma gauche , que pour faire le signe de la croix.
Le duc de Lesdiguieres .
Le dernier duc de Lesdiguieres , commandant à Lyon , y donnait de son carrosse la bénédiction aux passans ; étant fort vieux , il se maria. Le cardinal de Coislin , évéque d'Orléans , et oncle de celui de Metz , demanda au vieux duc pourquoi il se mariait. — Pour avoir des enfans. Mais , dit le cardinal , votre femme est bien vertueuse,
Saumeri.
Le chevalier de Saumeri , passant à Rome , alla aussitôt saluer le pape Innocent XII , puis de là à St.-Pierre , et dès la porte : N* est-ce que cela ? dit-il ; et partit sur-le-champ sans coucher à Rome. Le pape ne pouvait s'empêcher d'en parler souvent , et avec raison. Saumeri aurait pu prendre pour sa devise : Nil admirari.
tenoD , ayant élé transfère^ de l'^récb^ de Noyoa k VaTcherâché de Roaen , eut aussi an brcTet de conservation des honneurs de la pairie. CTcn «*t le premier oiemple pour un pair ecclésiastique ; car on ne doit pas compter le eardinal d*Estr(fes h cause de sa dignii<f.
X Clermont*
Clermont-Tonnerre, neveu du glorieux évéque de Noyoh ,
était attaché à la maison d'Orléans , et disait qu'il ne savait pas
pourquoi il y restait. Madame (mëre du régent), ajoutait-il ,
est le plus sot homme du monde, et Monsieur la plus sotte femme,
Delphini.
Delphini , nonce en France , en 1705, avait des mœurs trèspeu régulières ; Louis XIY lui fit dire ce qu'il pensait de sa conduite. Delphini fit répondre qu'il était obligé au roi , mais qu'il n'avait jamais pensé à être cardinal par la protection de la France , continua de vivre comme il faisait , et reçut enfin la barette de la main du roi.
^ L'empereur Léopold,
L'emperew, mort en 1705, aimait passionnément la musique y et en composa d'agréable , telle que la parodie : Quel caprice y etc. Etant près de mourir, après avoir fait ses dernières prières avec son confesseur , il fit venir sa musique , et expira au milieu du concert.
La marquise de ***.
La marquise de *^* était aimée à Ta fois par M. le Prince , fils du grand Condé , et par le comte de Bouci , et les trompa tous deux. Le prince s'étant aperçu de l'infidélité , la traita comme elle le méritait. Pour prouver son innocence et le calmer , elle lui offrit de faire assassiner le comte de Rouci ; le prince en eut horreur, et avertit Rouci, et tous deux l'abandonnèrent. C'était elle qui , ayant été arrêtée dans un bois par des voleurs , ne fut que violée , si Ton peut dire violée en parlant d'elle , et sur ce qu'on lui demanda ce qu'elle pouvait dire à ces gens-là , dans le moment de leurs caresses , répondit qu'elle disait : Mon cher voleur.
Charpin, évéque de Limoges.
Charpin écrivit une lettre si apostolique à Louis XIY , sur la misère des peuples , que ce prince en fut peiné au point d'en être malade. Madame de Maintenon fit écrire lànlessus à Tévêque par un secrétaire d'état , à qui le prélat répondit si hautement que madame de Maintenon crut lui imposer en écrivant elle^ même ; mais elle en reçut une réponse qui ne l'engagea pat a répliquer.
Justice d'autre/ois.
Dans le temps que nous commencions à nous policer, mais que nous n'étions pas encore polis , on voyait faire en France
des actes de justice dont nous avons perdu l'usage plutôt que les occasions. '
Pierre de Brosse, Lorrain, d'abord chirurgien de S. Louis, pendant les croisades , et ministre sous Philippe-le-Hardi , fut pendu à Montfaucon , qu'il avait fait rétablir. Les ducs de Bourgogne et de Lorraine , et Robert , comte d'Artois , honorèrent cette exécution de leur présence (1217). S'il s'en faisait une pareille de nos jours , je crois que les places seraient chères.
Ënguerrand de Marigny , autre réparateur de Montfaucon , fil» d'un paysan , et ministre sous Louis-le-Hutin , accusé d'avoir altéré les monnaies , d'avoir augmenté les impôts , détourné de grandes sommes , d'avoir dégradé les forets du roi , et reçu de l'argent des ennemis , fut pendu , en i3i5 , audit Montfaucon , 011 le corps resta jusqu'au règne de Philippe-le-Bel , qui le rendit à l'archevêque de Sens, frère d'Enguerrand. Il resta quelque temps en dépôt aux Chartreux de Paris , d'oil il fut transporté dans l'église du village d'Escouy , au Vexin normand , qu'il avait fait bâtir, et oii l'on voit encore son tombeau. Le comte de Valois, principal accusateur d'Enguerrand , fit réhabiliter sa mémoire. Ses richesses ne furent pas sans doute les meilleures preuves de son innocence ; et le comte de Valois pouvait fort bien avoir des remords d'avoir sacrifié à sa haine particulière un homme qui pouvait l'être simplement à la justice.
Gérard de La Guerre , Auvergnat de basse naissance, parvenu à être surintendant et grand trésorier sous Pliilippe-le-Long , et accusé , sous Charles^le-Bel , de concussions , de vol dans les monnaies , et d'aggravations d'impôts , expira dans les tortures de la question , en 1 322 ; sept ans avaient suffi pour lui faire oublier le supplice d'Enguerrand. Les grandes places de finance valent 4 la fois le Pactole et le Léthé.
Alain de Montaigu , fils d'un bourgeois de Paris , et devend surintendant et grand-maître de la maison du roi, Charles VI, avait fait deux de ses frères, l'un archevêque de Sens, et l'autre évêque de Paris ; marié son fils avec la fille du connéuble d'Aïbret , et ses deux filles à deux dès plus grands seigneur^ , le comte de Braîne et le sire de Craon. La tête tourna , comme de coutume, à Montaigu , et lui fit faire des actions injustes ou in«solentes, et vraisemblablement de l'une et l'autre espèce. Son procès fut instruit par des commissaires. Ce» juges, toujours vils instrumens de ceux qui les emploient , lui firent trancher la tête aux Halles, le mercredi 17 octobre 1409* H ^^^î^ avoué à la question tout ce qu'on voulut.
Il ne faut pas oublier , pour l'honneur des célestins et l'instruction des princes, que François I*'. , passant à Marcoussy,
voulut railler les moines sur le genre de mort de leur fondateur : // ne fut pas jugé par la justice , lui dit un moine. — Et par qui donc ? — Par des commissaires,
François P'. , frappé de cette réponse, mit la main sur l'autel , et jura de ne faire jamais juger un accusé par des commissaires. Il ne stipulait pas apparemment pour ses successeurs et leurs ministres.
Jean Doyac , élevé de la boue anx honneurs dus au mérite , et que la bassesse , l'intrigue et le crime usurpent ; gouverneur d'Auvergne ; abhorré des peuples , envié par les grands qui croient aS'^oir le privilège exclusif des honneurs , et quelquefois des moyens que Doyac avait employés ; reconnu complice de plusieurs faits et gestes d'Olivier-le-Dain , fut fouetté par les rues de Paris, y eut une oreille coupée, et porta l'autre à Montferrand , en Auvergne , lieu de sa naissance , oii il avait été si insolent, et où on lui coupa celle qui lui restait après la même fustigation qu'à Paris. On ne voit plus de ces choses-là dans notre siècle éclairé et poli : ce qui a fait dire au jésuite Daniel , en parlant de la surintendance ou du contrôle des finances : Poste toujours si ambitionné y et jusqu'alors si dangereux. Il a conservé de nos jours la première épithète, il a perdu la seconde.
J'ai lu quelque part qu'il y a un pays oli , dans les grandes calaniités , on sacrifie un prêtre, et, malgré ce désagrément du sacerdoce , le clergé est toujours complet. Il faut que le métier soit bien bon d'ailleurs. J'en dirais autant de la surintendance d'autrefois.
Fouquet est le dernier exemple d'un administrateur des finances livré à la justice , à tort ou avec raison. Tous ses successeurs , honorés , enrichis , et laissant après eux des dignités dans leurs familles , doivent faire charitablement penser qu'ils ont été sans reproche.
Le comte d'Argenson,
Le comte d'Argensan , voyant qu'après le parricide da 5 janvier 1757, le confesseur n'avait pu faire renvoyer madame de Pompadour, apporta un jour, dans le cabinet de cette dame , oii le roi allait venir , des placards que lui d'Argeuson produisait conune afhchés dans Paris , et qu'il avait fait arracher. Ces placards pouvaient intimider le roi , et par contre-coup réfléchir sur madame de Pompadour. Le ministre feignait d'être horriblement peiné d'être obligé de les montrer au roi ; l'abbé de Bernis (car il n'était pas encore cardinal) lui dit plaisamment : Ceux qui ont affiché ces placards savaient bien qu'ils ne seraient pas pris .
Voltaire et madame de Powpadour*
Voltaire ayant donné à madame de Pompadour une copie de 5on histoire de la guerre terminée , en i n^T. , par la paix d'Aixla-Chapelle , finissait ainsi l'histoire :
(c II faut avouer que l'Europe peut dater sa félicité du jour de » cette paix. On apprendra avec surprise quel fut le fruit des » conseils pressons d'une jeune dame du plus haut rang , cé- » Icbre par ses charmes, par des talens singuliers, par son esprit • et par uqe place enviée. Ce fut la destinée de l'Europe dans » cette longue querelle, qu'une femme la commençât, et » qu'une femme la finit ; la seconde a fait autant de bien que » la première avait causé de mal , s'il est vrai que la guerre soit » le plus grand des fléaux qui puissent affliger la terre , et que » la paix soit le plus grand des biens qui puissent la consoler. »»
C'est madame de Pompadour qui mè montra cette histoire manuscrite avec une sorte de complaisance ; elle ne doutait pa» que cet article ne fût un jour imprimé.
Deuils de cour.
Il fallait , sous Louis XIY, être de la cour , ou domestique , pour en porter les deuils ; il n'était permis de draper qu'aux gens titrés , officiers de la couronne , ou grands ofiiciers des maisons du roi, de la reine et des filles de France. On trouva ridicule, en 17 II, à la mort du dauphin, que quelques magistrats du conseil eussent pris des pleureuses ; et à la mort de la reine de Pologne, belle-mëre du roi , eu 17479 l^s fermiers généraux en prirent par délibération ; les receveurs généraux n'en prirent point. On en voit aujourd'hui à des gens fort au-dessous de la bonne bourgeoisie : le premier président de Mesmes^fut le premier, et alors le seul de son état, qui drapa à la mort du roi, en 1715.
Av^nt 1746, on ne connaissait point de deuils de cour dans les provinces. La dauphine, infante d'Espagne , première femme du dauphin , étant morte cette année , son deuil durait encore lorsque les états de Bretagne s'assemblèrent à Rennes. Ceux des gentilshommes qui habitent ordinairement Paris, ayant paru en deuil aux états , en trois jours tout fut en noir. Depuis cette époque , tous les deuils de cour sont devenus d'émulation. Les cominandans des principales villes les ordonnent à ceux qui sont sous leurs ordres , et dans Paris on voit aujourd'hui jusqu'aux perruquiers en noir , quand ils suspendent leurs fonctions , et eroient devoir être décemmest vélu^..
Èpitaphe du duc de Buckingham,
A propos de deuil , voici l'épitaphe que le duc de Buckinglianr avait composée pour lui, et qu'il voulait qu'on mît sur son tombeau :
Pro rege sœpe , pro republiçd semper. Duhius , non improbus vixi, Incertus, non perturbatus morior. In Deo conjido. Chrîs^ non adveneror. Ens entium, miseren'meî.
Atterbury , ëvéque de Rochester , lorsqu'il fut question de mettre cette épitapbe sur le tombeau de Buckingbam , à Westminster, s'y opposa, et il y eut à ce sujet beaucoup de débats et d'écrits ; mais, à la fin, Atterbury obtint qu'on la changeât , et qu'on la mit telle qu'on la lit aujourd'hui :
Dubius , sed non improbus vixi\ Jncertus morior, non perturbatus, Humànum est nescire et errare, Deo conjido ommpotenti et benevolentissimo. Ens entium ^ misereri meî,
La première est médiocrement chrétienne , la seconde n'est pas médiocrement plate.
Le comte de Tessîn, gouverneur du prince royal de Suède, après avoir été comblé d'honneurs pendant le cours d'une longue vie , et avoir paru le plus heureux des hommes , a ordonné qu'on mît sur sa tombe : tandem felix.
Autre èpitaphe singulière.
Un homme de beaucoup d'esprit, apparemment, qui, tonte sa vie , avait eu une dévotion particulière pour la Sai nte- Vierg^e , s'était fait enterrer sous le seuil d'une église qui lui était dédiée ; avec cette èpitaphe :
Ni dedans, par respect y Ni dehors, par amonr.
Courcillon.
Courcillon, fils du marquis de Dangeau, était fort presse, par son père et sa mère , de se confesser avant qu'on lui coupât la cuisse , pour une blessure reçue k Malplaquet. G>urcillon , pour s'en débarrasser, demanda le père de La Tour , général de l'Oratoire , et cité comme grand janséniste. Le père et la mère , trop courtisans pour produire un confesseur si suspect au roi, n'en parlèrent plus : la mère était pourtant aussi vraiment dévote qu'on peut l'être à la cour ; mais le rôi surtout.
En parlant de confesseur, le maréchal de Duras» mort en 17049 . disait au roi qu'il comprenait bien qu'un roi trouvât un confesseur qui gagnait assez dans ce monde pour se damner dans l'autre ; mais qu'il ne comprenait pas que ce confesseur en trou* vât an pour lui.
Vabbë de Vateville,
L'abbé de Yateville , frëre du baron , ambassadeur à Londi^es, grand oncle de celui d'aujourd'hui, beau-frëre I3u comte de Maurepas , fut d'abord colonel du régiment de Bourgogne pour le roi d'Espagne, Philippe lY, et se distingua par plusieurs actions d'éclat. Mécontent d'un passe-droit , il quitta le service, et se fît chartreux. Après avoir fait ses vœux, s'ennuyant de la solitude, il se procura quelque argent de sa famille ; sans laisser soupçonner son dessein , fit acheter , par un affidé , un habit de cavalier , des pistolets et une épée ; il se travestit une nuit dans sa cellule, et prit le chemin du jardin. Soit hasard , soit soupçon de la part du prieur , ils se rencontrèrent ; Yateville le poignarda siir-le-champ , et tout de suite sauta la muraille de l'enclos. On lui tenait un cheval prêt ; il s'éloigna promptement , et ne s'arrêta que lorsqu'il le fallut , pour faire rafraîchir son cheval. Ce fut dans un lieu écarté , oii il y avait pour toute habitation une auberge. Il fit mettre à la broche un gigot et un morceau de viande, ce qui était tout ce qui s'y trouvait alors. A peine commençait-il à manger, qu'un voyageur arrive, et, ne trouvant plus rien , ne doute pas que le premier arrivé ne veuille bien partager un dîner qui paraît sullisant pour deux. Yateville prétend qu'il n'en a pas de trop , la querelle devient vive , et le nouveau venu s'empare d'un des deux plats. Yateville, ne pouvant le lui arracher , tire un de ses pistolets , et lui casse la tête , met l'autre sur la table , et menace l'hôtesse et un valet , qui accourent au bruit , de les traiter de même s'ils ne se retirent. Quoiqu'ils fussent alors les deux seuls dans la maison , cela parait assez difficile à croire ; mais c'est ainsi que Yateville l'a conté plusieurs fois depuis. Il achève promptement son dîner, fait amener son cheval, et, le pistolet à main, tient en respect le valet, jusqu'à ce qu'il ait conduit son cheval par la bride , assez loin pour monter en sûreté. Il s'éloigna au plus vite. Sans le suivre sur la route , il suffit de dire qu'il finit par se rendre dans les Etats du Grand-Seigneur, oii il prit le turban , et obtint du service. Il s'y distingua assez pour y devenir bâcha , et avoir le gouvernement de quelques places de la Morée, dans le temps que les Turcs et les Yénitiens y étaient en guerre. La circonstance fit concevoir à Yateville le projet de rentrer en sûreté dans sa patrie; il négocia avec les Yénitiens , qui obtinrent pour lui, à Borne , l'absolution de son apostasie , sa sécularisation , et un bénéfice considérable en Franche-Comté, au moyen de quoi il leur livra les places dont il était maître. Revenu dans sa province, dan^ le temps que Louis XIY y portait la guerre , il servit assez iltiL-
ment la France , pour en obtenir des grâces marquées , et surtout un crédit et une autorité respectés à Besançon. ^L'archevécbé étant devenu vacant, le roi Vy nomma ; mais le pape, trouvant du scandale à «nommer pour archevêque un apostat, renégat et meurtrier publiquement connu, refusa constamment les bulles, et Valeville fut oblige de se contenter , en échange , de deux abbayes et du haut doyenné de Besançon. Il vivait en grand seigneur, avec un équipage de cbasse, une table somptueuse, craint et respecté, allant de temps en temps aux Chartreux, voir ceux de son temps qui vivaient encore. Il mourut en 1710 » âgé de quatre-vingt-dix ans : tant la tranquillité d'âme et la bonne conscience contribuent à la santé.
Voici le portrait qu'en fait Pelisson dans son histoire manus* crite de la conquête de la Franche-Comté , en 1668 : « Ua » tempérament froid et paisible en apparence, ardent eVviolenl en M effet ; beaucoup d'esprit , de vivacité et d'impétuosité au dedans , » beaucoup dedissimulation,'de modération et de retenue au de- » hors. Des flanmies couvertes de neige et de glace. Un grand si- » lence ou un torrent de paroles propres à persuader ; renfermé » en lui-même, mais comme pour en sortir au besoin avec plus » de force. Tout cela exercé par une vie pleine d'agitations et » de tempêtes , propre à donner plus de fermeté et de souplesse u à l'esprit. »
Potier de Nçvion.
Le premier président de Novion, nommé en 1677, falsifiait 1^ arrêts à la signature : les juges lui firent l'affront et la justice de lui donner un témoin pour y assister. Quelquefois , aprè< avoir recueilli les avis à voix basse , il énonçait à son gré , chaque côté des juges s'étonnant que le côté opposé put être absolument d'un avis contraire à celui qui avait été unanime ou presque général dans l'autre partie. Un des juges interpella Novion, dans une affaire de marguillerie. Novion , qui avait prononcé contre la trës-grande pluralité, se mit à rire, et dit qu'un premier président pouvait bien peu , s'il ne pourait pas faire on marguillier. La plaisanterie ne réussit pas. Tout ce qui avait précédé fut relevé avec éclat , et il aurait été hautement chassé , si le duc de Gesvres ( Potier ) , son cousin, n'eût obtenu du roi que Novion donnerait simplement sa démission ; on en avait pendu de moins coupables , mais ce n'était pas de ceux qui font pendre. Harlai le remplaça en 1689. ^^ petit-fils de Novion fut premier président en 1723 ; celui-ci était un juge intègre, ne garda sa place qu'un an, et la quitta par dégoût des affaires ; c'est lui qui est l'auteur du libelle contre plusieurs ducs et pairs, ouvrage plein de méchanceté et d'ignorance.
Le comte et abbé de Clermont.
Lorsque le comte de Oermont, prince et abbé, fît sa première campagne, il voulut bien recevoir iu pape une permission de porter Tepée. L'abbé de La Rochefoucauld en avait fait autant. Le prince Eugène s'en était passé , et cependant il se servit asses bien de son épée.
£^ prince de Montbéliard,
Le prince de Monibéliard , n'ayant point d'enfans de sa femme , laissa ses États à un bâtard qu'il avait en de la baronne de SpoBce , et le maria à une bâtarde qu'il avait eue de la baronne de l'Espérance. Le duc de Wirtemberg les en chassa, et le conseil auliqne les déclara bâtards. Ceux-ci , frëre et sœur , voulurent en appeler au parlement de Paris. L'affaire fut entamée, mais elle fut arrêtée sur les plaintes de l'empereur. La princesse de Carignan s'intéressait vivement pour ce couple incestueux, parce qu'ils s'étaient faits catholiques.
Fagon,
Fagon , premier médecin de Louis XIV, ayant obtenu l'expectative de la^ première place d'intendant des finances, celle de Poulletier vaqua en 171 1. Fagon , à qui le roi l'offrit , déclara qu'il ne voulait point en priver le fils, et qu'il aimait mieux n*en jamais avoir.
Celle de Dubuisson ayant vaqué en 1714» elle fut donnée au ftls de Fagon. Le frère de celui-ci fut d'abord évéque de Lombez, et succéda à dom Come , feuillant, en 161 1. Il passa depuis à Vannes , où il donnait , tant qu'on voulait , des dispenses pour mariage , et le parlement les a jugées bonnes.
D'Aiigre,
Le premier d'Aligre connu , était petit-fils d'un apothicaire de Chartres ; il fut tuteur onéraire ( le Moréri , oii l'on fait mettre ce que l'on veut, dit honoraire) du fils du comte de Soissons, puis conseiller au grand conseil, et enfin chancelier de France, en 162^,
Pontchar train.
Le chancelier de Ponchartrain a été un des hommes qui ont eu le plus d'esprit , de savoir, de vertu et de courage mêlé d'adresse ; nul magistrat ne distingua aussi bien que lui l'esprit , l'objet et le positif dbs lois, et ne sut si habilement faire fléchir, sous le juste et le vrai, les formes sans paraître les trop heurter. Son petit-fils , le comte de Maurepas , tenait beaucoup ^e son
aïeul à cet égard , et à beaucoup d'autres. Ayant été obligé de faire quelques réglemens pour nos colonies , et voyant que ce qui pouvait être bon en France n'était pas exactement applicable aux habitans de nos îles, il communiqua le projet au chancelier d'Aguesseau ; celui-ci, quoique trës-grand magistrat, et peut-être par cela même , ne se serait pas si volontiers affranchi des formes ; mais il ne put s'empêcher de reconnaître l'habileté avec laquelle le comte de Maurepas les avait écartées , et signa ces réglemens , en disant : On ne peut être plus régulterement irrëgulier.
Mais revenons à Pontcliartrain. Un nuage de disgrâce procura son élévation : fils d'un président de la chambre des comptes , il ne^ut obtenir l'agrément de la charge de son përe, pour avoir été favorable au surintendant Fouquet , dont il avait été un des commissaires. Sans ce refus d'agrément , enseveli dans la chambre des comptes , il était perdu pour l'État. La réputation qu'il se fit au parlement de Paris , effaça l'honnête tache qu'il s'était faite , et le fit nommer premier président de celui de Bretagne , oii il fit aussi les fonctions d'intendant ; il y eut des démêlés assez vifs avec le duc de Chaulnes, gouverneur de cette province , et qui , à l'exemple de ses pareils , voulait étendre le militaire sur le civil ; les Bretons ont depuis vu bien pis sous certain petit homme ( le duc d'Aiguillon ) , qui tâche , a toute force, d'être grand. Pendant les disputes du gouverneur et du premier président, le contrôleur-général Pelletier, Irës-honnête homme , et cherchant le bien , mais se trouvant surchargé de travail , demanda un aide au roi , et lui indiqua Pontchartrain , qu'on fit intendant des finances , et qui ne quitta la Bretagne qu'avec autant de regrets qu'il en laissa.
La guerre de 1688 et les difficultés de fournir aux dépenses effrayèrent Pelletier , qui demanda sa retraite , et fit nommer Pontchartrain à son insu ; celui-ci aurait refusé s'il eût osé, et ne dissimula pas son chagrin d'être dans une place si généralement enviée. A là mort de Seignelay, en 1690, le roi donna de plus à Pontchartrain la place de secrétaire d'état de la marine et de la maison du roi , et le fit minbtre d'état , sans lui permettre de quitter les finances. Ce fut bien malgré ses représentations que la capitation, imaginée par Lamoignon de Ba ville, intendant de Languedoc , et dont Pontchartrain prévoyait l'abus et l'inutilité , fut établie. Enfin le chancelier Boucherat étant mort en 1699, Pontchartrain , moins pour s'élever que pour se débarrasser des finances , demanda et obtint la place de chancelier avec les sceaux. Apres la mort de sa femme, en 1714 « il remit sa place y premier exemple d'une démission de chancelier
en France, et se retira à l'institut de l'Oratoire, oii il mourut en 1J27. '
^ Le cardinal de Fleury.
Le cardinal de Fleury n'était pas , par sa naissance , du nombre de ceux qui, sans avoir eu dans leur jeunesse une conduite parfaitement régulière , peuvent la faire oublier bientôt en se conduisant mieux, et parviennent tons à peu près au même but dans 1 état ecclésiastique, c'est^-dire, à l'épiscopat et aux abbajes. L abbé de Fleury , né dans la bourgeoisie , sentit qu'il n avait pas les privilèges des abbés de qualité , et que , pour parvenir, il était condamné au manège et à l'intrigue ; cependant avec de l'esprit et une figure agréable, il aimait le plaisir, il voulait le goûter, et le plaisir est quelquefois un moyen pour la fortune ; mais il était obligé d'éviter l'éclat. Il tâcha de plaire aux femmes, et y réussit. Il fut aimé de plusieurs , et n'oublia rien pour, en dérober la connaissance au public , et surtout au roi. Cette habitude de contrainte, de dissimulation et de cachotterie devint en partie son caractère ; et il le porta dans les affaires du gouvernement. Quoique 90s ministres, dans les cours étrangères, fussent, par état, chargés des négociations, cela n empêchait pas lecardinal de Fleury d'y avoir des agens secrets inconnus aux principaux ministres. Il envoya, par exemple, Jeannel, homme de mérite, à la Haye, depuis le mois d'octobre 1734 jusqu'en février 1785, négocier un plan de paix avec les puissances maritimes, à l'insu du marquis de Fénélon notre ambassadeur en Hollande, ou Horace Walpole s'était rendu pour le même objet. Il envoya , avec le même mystère, La Baume, à Vienne; et ces négociations servirent de base au traité de paix conclu en 1736, et publié le i*'. Juin 1739.
Il est le premier ecclésiastique, non pair, qui ait monté dans le carrosse du roi ; ce, fut en 1717.
Saumeri, sous-gouverneur, y monta aussi. Le régent dit k Fleury qu'il lui accordait cet honneur personnellement, et non comme précepteur, ni comme prélat, ce qui était encore plus flatteur : jamais Fénélon , soutenu de sa naissance et de son mérite , n'eut cet honneur, '
La princesse de Conti.
La princesse de Conti , mère du prince de Conti d'aujourd'hui ( en 1763 ), disait à son mari : Je puis Jaire des princes du sang sans vous, et vous n'en pouvez faire sans moi. On dit qu'elle l'a prouvé. C'est elle qui, subjuguée par le comte d'Agenois , entreprit de ressusciter , easa faveur, le duché d'Aiguillon. 3- 3i V
Le garde des sceaux, Chauveliu, dévoué k cette princesse, favorisa de tout sou pouvoir le procès k ce sujet contre les pairs, dont le plus grand nombre s'opposait à cette prétention du comte d'Agenois ; et le parlement, flatté de faire un duc, puisque le roi Fen laissait le maître , déclara , par arrêt , le comte d'Agenois duc et pair, en i^Si : le duc d'Aiguillon d'aujourd'hui est le (ils de ce duc de création parlementaire. Sur ce qu'on représentait à la princesse de Conti qu*elle mettait , dans l'affaire du comte d'Agenois, une vivacité qui pourrait être mal interprétée i II y a long-temps y dit-elle , que le publie est mon confident. Us vivaient en çffet ensemble d'une manière à édifier ce public, s'ils avaient été mari et femme.
Les phres Lallemand et Contencm , jésuites.
Lorsque les conférences se tenaient à l'abbaye St.-Germaindes^Prés , ches le cardinal d'Estrées , le père Lallemand , jésuite, s'avisa de dire que rien n'était plus avantageux à un £tat que l'inquisition , et qu'il faudrait l'établir en France. Le maréchal d'Estrées, qui, ayant dîné à l'abbaye, se trouvait à ce prélude de la conversation qui précédait la conférence, dit au jésuite , avec beaucoup de douceur , que , sans Je respect pour la maison , il le ferait jeter par la fenêtre.
Le père Contencin , agent de la société pour leurs affaires de la Chine , et qui y retourna en 1729, dit publiquement qu'avant peu on verrait l'inquisition en France , ou les jésuites chassés : ce n'est pas trop mal prévoir. Ce père Contencin , pour dire une galanterie à uHidame de Tencin , sœur du cardinal , et qui me le redit en nant , prétendait que Tencin , en chinois , signifie vénérable ; dans ce cas , le père Contencin portait un nom bien singulier pour un jésuite.
Discours de Louis XI f^ à monseigneur le dauphin.
Ce discours manuscrit est certainement du roi , qui le dicta à Pélisson. Lorsque ce prince , sur la fin de sa vie , fit brûler beaucoup de papiers , le di,ic , depuis maréchal de Noailles , qui était avec le roi, lui demanda avec instance, et en obtint ce discours , qu'il déposa dans la suite à la bibliothèque du roi , le 6 septembre 1 758. Quelques jours après la mort de Tabbé d'OIivet, en 1768, il parut un recueil d'opuscules littéraires, dont le discours fait le premier article. J'ai eu la curiosité de confronter l'imprimé avec le manuscrit , qui contient trois cahiers ; il est assez conforme aux deux premiers ; mais on a supprimé, dans le troisième cahier, plusieurs choses qu'il fallait couserver , ne fût-ce que pour faire voir que Louis XIY n'ap-
prouvait pas les violences contre les protestans. Par exemple , ceci :
« Il me semble , mon fils , que ceux qui voulaient employer » des remèdes extrêmes et violens , ne connaissaient pas la na- » ture du mal cause en partie par la chaleur des esprits y qn41 n faut laisser passer et s'éteindre insensiblement , plutôt que de 9 la rallumer de nouveau par une forte contradiction , surtout » quand la corruption n'est pas bornée à un certain petit nombre » connu , mais répandue dans toutes les parties de l'État. » £t ailleurs : « Les réformateurs disaient vrai visiblement en plun sieurs choses : le meilleur moyen pour réduire peu à peu les ^ huguenots de mon royaume , était de ne les point presser du «k tout par aucune nouvelle rigueur contre eux. m
On devine par qui et à quel dessein cette suppression a été laite.
Fouquel de La Varenne. ,
Fouquet de LaYarenne, qui d'abord était garçon de cuisine obez Catherine , duchesse de Bar , sœur de Henri IV, parut assez iutelligent à ce prince , pour qu'il le chargeât du département de la galanterie , poste plus lucratif qu'honorable. Il Ht en peu de temps une fortune si considérable , que la duchesse de Bar lui dit : Tu as plus gagné à porter les poules de mon frère qu'à piquer les miens. Il avait beaucoup d'espriC , et passa bientôt de l'intrigue à la négociation. Henri IV l'employa dans la politique , et le chargea d'affaires qui exigeaient autant de courage que d'habileté. Il ne cherchait point à en imposer sur ses premiers emplois. Le chancelier , avec qui il eut une discussion , voulut l'humilier en lui rappelant ses fonctions de Mercure : Point d'airs de mépris , lui dit La Varennc ; si le roi avait vingt ans de moins , je ne troquerais pas ma place contre la vôtre. Il fut le plus utile protecteur des jésuites, et la politique y entra pour quelque chose. Dès qu'il comprit que son maître les craignait , il voulut s'en faire des amis , contribua plus que personne à leur rétablissement , et finit par s'y attacher de plus en plus par ses propres services. Il fut le fondateur de leur célèbre maison de La Flèche , et s'y retira à la mort de Henri IV. Il s'amusait souvent , dans les environs , à tirer au vol ; un jour il aperçut sur tm arbre une pie qu'il voulut faire partir pour la tirer. La pie /étant mise à crier : Maquereau ! il crut que c'était le diable qui lui reprochait ses vieux péchés , et tomba à l'instant en faiblesse. La fièvre le saisit, et il mourut au bout de trois jours , sans qu'on pôt lui persuader que celte pie était un
oiseau domestique échappé de chez quelque artisan , où elle avait
appris à si bien et si mal parler. \
Vabbé de Longuerue.
L*abbé de Longuerue étant à son abbaye du Jard , ses religieux lui demandèrent un jour quel était son confesseur : Quand vous 771 aurez dit , répondit l'abbé , quel était celui de S. jiwgûstin , je vous nommerai le mien. En effet , ce qui parait prouver que la confession n'était pas encore établie , c'est que S. Augustin , qui entre dans le plus grand détail des circonstances de la mort de S te. -Monique, sa nïëre , ne dit pas un mot de confession.
L'impératrice^reine .
L'impératrice-reine est certainement une femme d'un grand sens et d'une grande vertu ; mais sa dévotion , un peu minutieuse , la fait quelquefois descendre à des misères qui sont trop au-dessous d'elle. Elle voulut un jour faire une réprimande au prince de Kaunitz , sur ce qu'il avait une maîtresse : Votre majesté^ lui dit-il, trouve-t'cUe que f administre mal ses affaires? — Non , elles sont en tres'bonnes mains, — Eh bien I madame , voilà tout ce qui doit occuper votre majesté à mon égard, h: reste est indigne de votre attention.
Cette princesse disant v jour au feld-maréchal Coningsec de ne point avancer les officiers libertins : Madame , lui dit-il , si votre auguste père eût pensé ainsi, je serais encore enseigne.
Le père NeuMle.
Le père Neuville, jésuite , avait fait, sous les yeux du maréchal de Belle-Isle , un mémoire contre le duc de Choiseul. Après la mort du maréchal, ce mémoire tomba entre les mains du duc; mais il n'en connaissait pas l'écriture. Le jésuite, pour plaire, suivant l'esprit de la société , au nouveau ministre , lui écrivit pour lui demander la permission de le nommer avec éloge dans l'oraison funèbre du maréchal. Le duc , par l'écriture du billet, connut celle du mémoire. J'étais à la cérémonie qui se fit aux Invalides , et j'entendis le trait à ta louange du duc. Sur le compliment qu'on lui en fit : Le père , dit-il , fait de beaux discours et de méchans mémoires,
La princesse de Robecq et mademoiselle Clairon,
La princesse de Robecq -protégeait la comédie des Philosophes; mademoiselle Clairon , que la princesse accablait de caresses et de lettres galantes , blâma la pièce , ce qui la priva tout à coup
des bonnes grâces de madame de Robecq ; la Vision (i) sur la pièce et son auteur parut , et mademoiselle Clairon reçut ce billet:
« Madame la princesse de Robecq désire , on ne peut davan- » tage , d'avoir la Vision. Comme on lui a dit que mademoiselle »' Clairon la vendait , elle lui sera fort obligée de lui en faire » avoir un exemplaire. *»
Nota que ce billet était écrit de la main de madame de Robecq , dont mademoiselle Clairon connaissait parfaitement l'écriture.
Réponse de mademoiselle Clairon.
Madame,
« Absente de Paris depuis douze jours , je ne reçois que dans » le moment le billet que j'ai l'honneur *de vous envoyer. Vos » bontés qui me seront toujours précieuses , ne me permettent >» pas de penser qu'il soit de vous , ni qu'on me l'ait écrit par » votre ordre. Une bassesse est si fort éloignée de mon caractère M et de toute ma façon d'être , que je croirais manquer à tout » ce que je vous dois , si je vous croyais assez injuste pour ni en >» accuser avec tant de légèreté ; mais , madame , j'en suis sûre , » ce billet n'est pas de vous : mon respect, et, j'ose le dire , mon M attachement vous sont connus. Il m'est adressé sans doute par 1» quelqu'un d'aussi obscur que vil , qui , ne sachant ni ce » qu'on doit à votre rang , ni ce qu'on doit aux urnes honnêtes M et vertueuses , dans quelque classe qu'elles soient , s'est osé >» servir de votre nom pour me faire un outrage. Je désire ar- »» demment que l'écriture du billet vous serve à en reconnaître w l'auteur ; et > si jamais vous le découvrez , je suis sûre que » vous me vengerez d'une imputation qui m'affecte d'autant plus, i> qu'elle me paraît vous commettre, et vouloir jeter des doutes » sur le respect avec lequel , etc. »
Le surintendant Fouquet.
Louis XIY fit des préparatifs pour arrêter le surintendant , comme si c'eût été quelque puissance redoutable ; il se donna la peine de faire exprès un voyage en Bretagne , sous prétexte des états, Fouquet l'y accompagna comme un ministre des plus utiles : il n'était alors que surintendant des finances ; car on l'avait habilement engagé à se défaire de sa charge de procureur général , qu'il vendit à M. Fieubet , dans la crainte que le parlement ne s'opposât à la perte d'un de ses principaux meoibres.
(i) Pamphlet iagénieax dans lequel madame de Robecq éuit fort maltraitée.
Dénuë de cette protection , il fut arrête sans opposition et sans bruit y à Nantes, le 5 septembre 1661 , suivant les historiens , et à Angers, suivant Bussy, en septembre i663. II fut conduit comme un criminel d'état, à Paris, où on érigea nn tribunal pour lui faire son procès , qui commença par les accusations de péculat et de crime d*état ; on ne produisit point le troisième grief, qui tenait sans doute plus au cœur du roi que les deux premiers , c'était d'avoir vouli débaucher La Vallière, Cette fille, fière de la conquête du roi , et d'ailleurs désintéressée , se plaignit d'un sujet assez insolent pour avoir voulu chasser sur les terres de son maître ; et le maître , jaloux , n'en put pardonner le désir. Colbert et Le Tellier servirent vivement sa passion : ils étaient enragés de la supériorité que l'esprit et la magnificence lui donnaient sur eux, et de ce qu'il s'était fait représenter avec un écureuil entre huit lézards et un serpent , et pour devise : Quo me vcrtam nescio, faisant allusion aux armes de chacun» d'eux.
Ces deux ministres , en conséquence , n'épargnèrent rien pour faire des crimes de tout à Fouquet , comme d'avoir fortifié Belle- Isle , d'avoir fait du bien aux seigneurs indigens de la cour , d'avoir même régalé son maître , en sa terre de Vaux , avec trop de splendeur.
La chaleur et la précipitation qu'on mit dans cette affaire , sauva celui qu'on 'voulait perdre ; car ayant furtivement fait enlever ses papiers de sa maison de St.-Mandé , dans la crainte qu'on ne les détournât , cela donna lieu à la meilleure défense du prisonnier , qui soutint que , par ce vol , on lui avait oté les moyens de faire connaître son innocence et la fausseté des accusations.
Ce vol se découvrît , parce que , dans l'endroit oii l'on avait enlevé les papiers de Fouquet , Berrier , commis à l'enlèvement, avait laissé tomber , par mégarde , une requête présentée à Colbert. L'accusé s'en prévalut très-utilement.
Le fidèle et habile Pélisson composa les défenses de Fouquet , dont il était commis , et on fait grand cas de cet ouvrage.
Ces mêmes défenses persuadèrent sans doute une grande partie des juges qu'il était moins coupable qu'on ne l'avait d'abord prétendu et répandu dans le monde ; mais , comme il ne leur était pas permis de le déclarer innocent , il fut condamné au bannissement, par arrêt du 4 décembre 1664. De vingt-deux juges qui levaient été nommés pour faire son procès , neuf opinèrent pour la mort , et treize pour le bannissement.
ht roi , par un reste d'animosité , ne pouvant savoir libre ub
homme qu'il haïssait , commua la peine en une prison perpétuelle. Il y vécut avec des mœurs si régulières , et des seutimeiis d'une résignation si parfaite aux volontés de Dieu et du roi , qu'il inspira une compassion générale.
Il faut pourtant avouer que Fouquet avait poussé la vanité , le luxe et la dépense au-delà des bornes qu'un i6age courtisan doit se prescrire. Suivant les Mémoires de madame de Motteville , la cause de son jugement, peu favorable, fut l'imprudence qu'il avait eue de laisser derrière un miroir un mémoire instructif, adressé à tous ses amis , en cas qu'il fût arrêté. Cela fait présumer qu'il sentait lui-même qu'il méritait de l'être.
Il dut la vie à M. d'Ormesson , l'un de ses rapporteurs ; et Roquesante , un de ses juges , conseiller au parlement d'Aix , parla si hardiment en faveur de Fouquet , qu'il fut exilé à Quimper.
Le père du surintendant avait été conseiller d'état , avec la plus grande réputation de talent et de probité. Il refusa , par délicatesse de conscience , d'être surintendant. Il avait épousé une Maupeou , dont il eut six ûU et six filles , toutes religieuses. L'aîné des fils fut surintendant des finances; le deuxième fut archevêque de Paris ; le troisième fut chancelier de l'ordre après Servien , en i656 ; le quatrième fut conseiller au parlement de Paris ; le cinquième fut évêque d'Agde , et chancelier de l'ordre, sur la démission de son frère , en 1659 > ^^ sixième fut premier écuyer de la grande écurie. La mère du surintendant est célèbre par sa vertu et sa charité pour les pauvres ; on connaît ses remèdes pour les hôpitaux. Elle mourut à quatre-vingt-onze ans, un an après son fils.
Le surintendant eut deux femmes. De la première il n'eut qu'une fille mariée au duc de Charost, gouverneur du roi , après le maréchal deVilleroi. De la seconde , petite-fille du président Jeannin , il eut trois ftls et une fille. La fille épousa le marquis de Crnssol , frère da troisième duc d'Ueès. L'ainé fut le comte de Yanx , qui épousa une fille de la célèbre dame Guyon ; le deuxième fut le père Fouquet de l'Oratoire ; le troisième fut le marquis de Belle-Isle , que j'ai fort connu , et avec qui j'ai passablement bu.
Le surintendant BulUon,
\ Le surintendant Bnllion fit frapper les premiers louis d'or.
\ Ayant donné un repas au premier maréchal de Grammont, au
f premier maréchal de yilleroi,au marquis de Souyré, et au
comte de Hautefeuille , il fit servir au dessert trois bassins rem- \ ^\\s de louis , dont il leur permit de prendre ce qu'ils en you-
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draient. Ils eurent la bassesse de le faire , et s'en retournèrent les poclies si pleines , qu'ils avaient peine à marcher , ce qui faisait beaucoup rire Bullion. Le roi , qui faisait les frais de cette plaisanterie, ne devait pas la trouver si bonne (i).
Helvétius.
i.e désir de pldire à madame deVillette, fit entreprendre à Aelvétius le livre de F Esprit ; il fit le premier chapitre pour lui expliquer un passage de Locke qu'elle n'entendait pas.
Helvetius n'a couru la carrière des lettres que par émulation. Il vit un jour , ^tant fort jeune , Maupertuis au Palais-Royal , entouré de femmes qui le caressaient , et Helvetius était né avec un grand penchant pour le sexe. Il partit delà , et chercha , par les lettres , à se donner la même considération.
Tercier , le censeur du livfe de V Esprit , dit qu'il n'avait ps Vu la note sur Mallebranche dans le livre dont il s'agit , tandis qu'elle était paraphée de sa main ; il voulait plus, il voulait nier qu'il eut vu le livre, et assurer qu'on lui en avait fourni un autre qui n'était point celui qui parut. Ses amis l'empêchèrent de se deshonorer , sous prétexte de se tirer d'affaire.
Dans le temps des persécutions qu'on suscita à Helvetius pour
son livre de Y Esprit, il reçut une lettre d'une m , comme
elles en écnvent tous les jours aux gens qu'elles savent un peu à leur aise. Elle lui proposait une fille jeune et charmante.
Celle lettre avait été écrite à la persuasion d'un jésuite , qui imaginait que Helvetius se serait rendu à l'invitation , afin de le représenter à la reine , qui le protégeait , comme un libcrtîn indigne de ses bontés. Helvetius eut la certitude de cette manœuvre par la m même, qui, pour de l'argent, lui avoua
tout.
Madame Maldàk,
Charlotte-Louise-Chrisline-Sophie de Brunswick-Volfenbutel, née le 9 août 1694, épousa , en 171 1 , le prince czarowits, fils de Pierre-le-Grand. Elle était sœur de l'impératrice , femme de Charles YI. Son mari, barbare au suprême degré, la traitait avec une extrême dureté j il l'enipoisonna plusieurs fois ; il lui donna un jour un coup de pied furieui dans le ventre , lorsqu'elle ét;^it grosse de huit mois. Elle tomba évanouie et noyée dans son sang. Le prince part pour la campagne, espérant apprendre sa mort le lendemain. Le czar était alors dans ses tournées en Europe. Dans ces circonstances , la comtesse de Konigsmark , mère du maréchal de Saxe , conseilla à la princesse de faire pu-
(t) Daclos A faîi osage de ce trait dans les Considërations sur les Mœurs f mais sans nommer les personnages.
blier qu'elle ëlait morte ; on gagna les femmes ; on envoya un courrier porter la nouvelle , et on enterra une bûche , dont l'Europe porta le cleuiL
La princesse arriva à Paris y se cacha , et quelque temps après partit pour la Louisiane. En 17 17 7 les gazettes de TEurope annoncèrent la mort du czarowitz. La princesse , libre alors , ayant perdu ses domestiques de confiance , épousa , quelques uns disent un officier nommé d'Auban , d'autres le sieur Maldak, sergent d'infanterie : peut-ctre était-ce le même homme qui avait deux noms. Elle devint enceinte , et accoucha d'une fille. Au bout de dix ans , son mari fut attaqué d'une fistule ; on vendit Tbabitation , et on revint en France. M. Faveraut (dont il sera parlé ci-après) la vit arriver à l'Orient, coiffée à l'allemande , avec le sieur Maldak, son mari.
Les fonds étant épuisés , le mari s'adressa à la compagnie des Indes pour obtenir un emploi. Pendapt les négociations , la princesse „ se promenant aux Tuileries , fut reconnue par le maréchal de Saxe , à qui elle confia son secret , avec permission de le dire au roi dans un temps ûxe, La veille du jour oii le roi devait être instruit , le maréchal alla pour en prévenir la princesse : elle était partie pour l'île de Bourbon^ dont son mari avait obtenu la majorité. Le roi , ayant tout appris , fit écrire par M. de Machault , au gouverneur de l'île de Bourbon , pour que M. de Maldak y fût traité avec la plus grande considération , et , quoiqu'en guerre avec la reine de Hongrie , il lui écrivit de sa main. La reine de Hongrie adressa une lettre au roi pour sa tante , dans laquelle elle l'invitait à venir auprès d'elle , mais en lui imposant la loi d'abandonner son mari ei sa fille , dont le roi prendrait soin. La princesse se refusa à ces conditions, et elle est restée à l'île de Bourbon jusqu'à la fin de 1757 , que son mari est mort. Elle avait perdu sa fille quelque temps auparavant. Elle vint loger à Paris ^ à l'hôtel du Pérou, dans le dessein de se retirer dans un couvent. C'est ici que finit le récit qui m'a été fait ; ce qui suit est d'une toute autre certitude.
Madame de Maldak, en 1758, acheta une petite maison à Yitry, village à deux lieues de Paris , oii elle a vécu, n'ayant pour domestiques que son jardinier et une négresse. Des personnes respectables et dignes de foi , M. et madame de Souci (i) , m'ont dit qu'on voyait dans son air, dans sa personne, dans sa conversation , des traces et comme des souvenirs de sa grandeur passée. Ils étaient sa société la plus ordinaire. Je
(i) M. de Soaci, chevalier de Saint-Louis, anciea lieatenant aux gard«> fraoçaises.
les ai trouves persuadés qu'elle «était effectivement la prince-;?« de Yolfenbutel , femme du czarowitz , quoiqu'elle ne leur ettt jamais fait aucune confidence sur cet objet : leur principale preuve est celle-ci :
On lui lut un jour un mémoire sur la Russie , oii son histoire était racontée ; on y disait qu'elle avait eu an coup de couteau dans le côté gauche, elle reprit vivement : Qua ç'ai^aii été dans le bras et non dans le côté, .— Mais , madame , vous set" vez donc le fait ? A ce mot elle se remit , et dit qu'elle l'avait appris de quelqu'un qui connaissait particulièrement la princesse. Cette anecdote resta dans la mémoire de M. de Souci. Aussitôt qu'elle eut les yeux fermés, il se transporta chez elle avec M. de Faveraut , chevalier de Saint-Louis , et ancien capitaine d'infanterie à la Louisiane, oii il avait connu madame de Maldak , et ayant fait la reconnaissance du cadavre , ils trouvèrent la cicatrice du coup dé couteau sur le bras gauche. C'est de M. de Souci et de M. de Faveraut que je tiens le fait.
Madame de Souci la ti^siitait toujours selon l'opinion qu'elle en avait. Madame de Maldak pressait un jour cette dame de s'asseoir sur le même sopha à côté d'elle , madame de Souci lui dit qu'elle ne prendrait pas la liberté d'user de cette permission : Je vous la donnerais encore, lui dit madame de Maldak, dans toute autre situation.
On parlait de madame la dauphine mourante. Elle s'écria par distraction : Ce que c'est que les grandeurs humaines J et me voilà !
M. le marquis de Brancas lui offrait des services et mèmLe des bienfaits : Je n'ai besoin de rien que d'être ignorée , je voudrais m^ ignorer moi-même.
Elle se portait , à soixante^ix-sept ans , comme les femmes se portent à vingt-cinq , et à cette occasion , elle disait : Il faut bien que je sois extraordinaire en tout.
Elle parlait politique en personne intéressée , s'étendait volontiers sur la reine de Hongrie , et s'arrêtait , comme par distraction , quand on parlait de la Russie ; elle avait horreur de l'impératrice Catherine , qu'elle n'appelait jamais que la Tam-^ bour.
Jamais elle ne nomma son mari autrement que le défunt. ^ Elle était d'une défiance extrême , et fuyait surtout les qfues* tionneurs.
Elle avait été empoisonnée sept fois , deux fois en Russie, cinq aux îles. Madame de Souci observa que les premières fois qu'elle lui offrit du tabac, elle n'en prit qu'après lui en avoir vu prendre.
J'ai vo sa maison assez pauvrement meublëe. Elle avait un Ht pour elle à double rang de rideaux , dont le rang intérieur était de mousseline brodée. Sa négresse , que je questionnai , me dit qu'il lui prenait de temps en temps , surtout dans les soirées d'hiver , des accès de tristesse et de désolation amère.
Elle touchait .quelquefois de l'argent de Brunswick , et chargea son jardinier de faire écrire en ce pays-là , dès qu'elle aurait les jeux fermés.
Elle mourut le ao janvier 1771 , et fut portée à l'église, à fiice découverte, parce qu'elle l'avait ainsi demandé. Elle a été mise dans le registre mortuaire, sous le nom de Dorothée- Marie^ÊUsabeth'Daviel Sola , veuve Maldak, Ce nom de Sola était celui d'une de ses femmes qu'elle avait fait passer pour sa mëre , lors de sa première arrivée aux îles.
L'abbé Imbert , qui vit encore à St.-Germain-en-Laye , était k la Louisiane , dans sa chambre , quand elle accoucha de sa fîlle , et lorsqu'il s'agit de prendre les noms , elle dit le sien : Volfenbutél; anecdote à vérifier.
Elle était fort connue de madame de La Bourdonnaye.
Extrait éCune lettre du roi de Prusse à M. d'Alembert , du 5 décembre 1 77 1 (i) .
« Je puis vous répondre avec plus de précision au sujet de w cette dame , qui prétendait passer pour l'épouse du csarowitz ; » son imposture a été découverte à Brunswick , oii elle a passé , » peu après la mort de celle dont elle emprunta le nom ; elle n y reçut quelques charités, avec ordre de quitter le pays , et » de ne jamais prendre un nom dont sa naissance Técartatt si >» fort. Croyez qu'on sait comme il faut tuer son monde en » Russie , et que lorsqu'on expédie quelqu'un , principalement » à la cour, il ne ressuscite de sa vie. »
Autre extrait (2).
«< L'histoire de madame de Maldak , soi-disant czarowi<« » sienne , n'est pas plus véridique. Cette personne a été , ce n me semble , fille de garde-robe de la princesse dont elle a » pris le nom; son histoire est un tissu de faussetés ; jamais la » comtesse de Konigsmark n'a mb le pied en Russie ; le comte » de Saxe n'avait jamais vu la femme du csarowitz : donc il
(1) Duclof avait prie d'Alembert d'e'crire aa roi de Prusse, au sujet de celte dame Maldack, et d'Alembert lui arait donne les extraits des téponm qu'il «Tait reçues de ce prince.
(a) D''Alembert ayant envoyé' au roi de Prusse , pour réponse h la lettre prcccdcnie , Thistoire Traie ou fausse de madaaie de Maldak, le v oi lui eerivit cette seconde Jciire, le 26 janvier 17^73.